Au-delà de l’horizon… Colonnes dans la tourmente.

L’étrange beauté de l’oasis suscite fascination et émerveillement. Entourés des sables dorés du Grand désert de Syrie, les vestiges millénaires s’épanouissent dans des tons les plus changeants. Vanille à l’aurore, ocre à midi, rose au crépuscule et violacé à la tombée de la nuit. L’image contradictoire d’âpre désolation et opulence est troublante. Palmyre, la reine du désert, envoûtante et mystérieuse. La mythique cité de la reine Zénobie garde jalousement le souvenir de son règne. À trois heures de route de Damas, Palmyre surgit d’une manière inattendue au cœur des steppes désolées et arides. Pour la troisième fois, je vais pouvoir me perdre au milieu d’un univers unique, m’imprégner d’une histoire exceptionnelle.

 

Colonnes dans la tourmente, Palmyre III, Syrie, juin 2003.

 

L’ancien testament nous apprend, dans 1 Rois, IX, et 2 Chroniques VII, que le roi Salomon « bâtit Thadmor au désert ». Selon l’historien juif Flavius Josèphe, c’est également le roi Salomon qui serait à l’origine de la fondation de la cité. Dans son œuvre « Antiquités judaïques » datant de la fin du Ie siècle de notre ère, il écrit : « Il pénétra également dans le désert de la Haute-Syrie et s’en rendit maître ; là, il fonda une très grande ville à deux journées de distance de la Haute-Syrie, à une journée de l’Euphrate et à six jours de Babylone la grande. S’il établit cette ville aussi loin des régions habitées de la Syrie, c’est que plus bas il n’y a d’eau nulle part dans le pays et qu’on ne trouve qu’en cet endroit seul des sources et des puits. Ayant donc bâti cette ville et l’ayant environnée de remparts formidables, il l’appela Thadamora ; c’est encore le nom qu’elle porte chez les Syriens. Quant aux Grecs, ils l’appellent Palmyre ».

 

Les plus anciens témoignages concernant Tadmor, « TDMR », remontent au début du IIe millénaire avant Jésus-Christ. Une tablette assyrienne traitant un acte de vente mentionne le nom d’un témoin originaire de Tadmor. Au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ, Tadmor est attesté à Mari : « … une autre troupe, d’une soixantaine de Soutéens, est allée razzier Tadmor et Nashalâ. Ils sont revenus bredouilles et les gens de Tadmor en ont même tué un ». Tiglath-Pileser, roi assyrien qui régna entre 1115 et 1077 avant Jésus-Christ, pille Tadmor. Les annales royales assyriennes nomment la cité Tadmor au désert qu’elles qualifient de refuge de brigands. « Vingt-huit fois j’ai combattu les Araméens ; une fois j’ai traversé l’Euphrate deux fois dans l’année. Je les ai vaincus de Tadmor au pays d’Amurru, à Anat dans le Suhu et jusqu’à Rapiqu, qui est en Karduniash. J’ai ramené leur butin et leurs biens dans ma ville d’Assur. » Le roi Salomon ayant vécu au Xe siècle avant Jésus-Christ, on ne peut donc pas lui attribuer la fondation de la ville…

 

Le « Bagdad Café » surgit du désert, annonçant une halte rafraîchissante. Nous nous y arrêtons, comme à chaque fois, accueillis chaleureusement par Mahmoud. Lors de notre dernière visite le froid était intense et nous nous étions refugiés à l’intérieur près d’une poêle à charbon. Aujourd’hui, il fait une chaleur torride et c’est dehors, sur la terrasse abritée du soleil par un haut vent en paille, que nous sirotons le thé. Une antique éolienne alimentée par les vents du désert permet de capter l’eau dans la nappe phréatique et nous sommes bercés par le bruit apaisant de l’écoulement de l’eau et le grincement de l’éolienne.

 

 

La nuit tombe à l’instant où l’oasis se dessine, une ombre noire au milieu d’une étendue sans fin. Nous descendons à l’hôtel Cham Palace. Again, encore, dirait Forrest Gump. Nous sommes les seuls clients, again ! La voiture stationne devant la porte d’entrée, again ! Nous dînons seuls dans l’immense salle de restaurant vide, again ! Le dévouement du personnel est touchant. Depuis trois ans si peu d’étrangers s’aventurent dans la région. Pour nous c’est une chance inouïe de voyager dans de telles conditions, mais pour la population la conjoncture est difficile.

 

Depuis notre passage en décembre 2000 la situation n’a guère changée. L’intifada Al-Aqsa se poursuit et garde à distance les touristes. En 2002, le Conseil de sécurité, face à l’escalade du conflit au Moyen-Orient, se déclarait profondément préoccupé, et exigeait la cessation immédiate de tous les actes de violence, le retrait des troupes israéliennes des villes palestiniennes et un respect du droit international humanitaire. Un an plus tard fut nommé le Quartet pour le Moyen-Orient, un groupe composé des États-Unis d’Amérique, de la Russie, de l’Union européenne et des Nations unies, décidé à réaliser une médiation dans le processus de paix israélo-palestinien. Récemment, le Quartet a présenté sa feuille de route qui prévoit l’accord sur une trêve avec Israël entre les différentes factions palestiniennes et le début des pourparlers de paix entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas, le leader palestinien. Il y a à peine quinze jours, lors du sommet d’Aqaba, les deux parties, en présence du président américain George Bush, ont pris l’engagement d’appliquer la feuille de route.

 

Parallèlement, le 20 mars dernier a débuté l’invasion de l’Iraq par les forces de la coalition menée par les États-Unis contre le parti Baas de Saddam Hussein sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme, l’Iraq étant présenté comme un État soutenant al-Qaida, et l’élimination des armes de destruction massive qu’est censé détenir l’Iraq. L’occupation américaine de l’Iraq constitue une sérieuse menace pour la Syrie qui doit faire face à une vague d´immigration venue d´Iraq et aux accusations américaines concernant son aide aux insurgés irakiens. « Opération libération de l’Iraq » est une raison de plus pour écarter la Syrie de tout itinéraire touristique.

 

De retour devant l’arche monumentale, je soupire. Il y a des endroits dont l’appel est irrésistible. Des lieux qui réclament notre présence. Des cités possédant une poignante personnalité. Palmyre en fait partie. Le soleil est resplendissant, un vent chaud balaye la plaine. Nous commençons notre lente remontée de la grande colonnade.

 

 

Près des bains de Dioclétien, des nouvelles fouilles ont été réalisées et une villa a été mise au jour. La pierre, restée sous terre pendant plus de seize siècles, est blanche, contrastant avec la vision générale ocre que dégage la ville. Nous nous arrêtons au temple de Nebo, dieu babylonien du savoir, des arts et de l’écriture.

 

 

Au fur et à mesure que nous avançons sur la majestueuse avenue, les colonnes encore debout sont de moins en moins nombreuses. Le sol est jonché d’importants vestiges de bâtiments, chapiteaux, tambours, linteaux. Un amas de cœurs géants effondré formait jadis une double colonne d’angle.

 

 

Sur beaucoup de colonnes, architraves et pierres sculptées se distinguent des inscriptions. À Palmyre, les deux langues d’usage étaient l’araméen-palmyrénien et le grec. Les deux furent utilisées aussi bien pour les documents officiels que privés, fait unique au Proche Orient comme dans le reste de l’Empire romain. Je risque un torticolis en étudiant une inscription gravée sur une colonne. Évidemment, je ne sais la lire mais j’admire l’élégance de l’écriture linéaire en caractères détachés. Nous aboutissons au temple funéraire qui ferme la perspective. De là nous empruntons la colonnade transversale vers l’ouest en direction de la place ovale.

 

Structurellement, les colonnes de Palmyre sont constituées de trois tambours superposés dont l’un comporte une saillie par rapport à la rue. Ces consoles étaient destinées à supporter chacune, une des nombreuses statues honorifiques des citoyens méritants, offertes par les autorités de la ville. C’est l’une des caractéristiques originales de l’urbanisme de Palmyre. Ces statues, réalisées en bronze, auraient disparu durant les périodes byzantines et médiévales, époques durant lesquelles la région connut une grave pénurie dans le secteur de la métallurgie. Une inscription, bien souvent bilingue, grecque et palmyrénienne, évoquait les raisons de cette faveur qui fut accordée à un des habitants de la ville. L’inscription écrite en araméen-palmyrénien était inscrite sur le coté gauche de la console et pouvait être comprise par la plus grande partie de la population. Celle rédigée en grec, se trouvant sur le devant la console, était destinée aux visiteurs de passage. D’autres épigraphes remercient certains évergètes qui financèrent la construction d’une partie des colonnades ou des portiques. Sur la colonnade transversale, on a découvert l’inscription suivante : « Cette statue est celle de Soraikou, fils de Hairân, petit fils d’Alainê, arrière-petit-fils de Sepphera, que le Sénat lui a érigé en son honneur. Et il a fait dans ce portique sept colonnes avec toute leur ornementation, et il a fait un foyer d’airain ». Le foyer d’airain était un brûle-parfum ou un encensoir.

 

 

La langue palmyrénienne est une forme de l’araméen, une langue sémitique. Elle s’écrit à l’aide de l’alphabet araméen fondé sur l’alphabet phénicien et développé au IXe siècle avant notre ère par les scribes araméens du royaume de Damas. L’araméen était l’écriture de la chancellerie de l’empire perse dans les régions de langue sémitique et devint la lingua franca du Moyen-Orient sous une version relativement uniforme et très riche connue sous le nom d’araméen impérial. Le palmyrénien était un dialecte araméen occidental dont l’écriture est attestée durant les trois premiers siècles de notre ère, non seulement dans la Palmyrène mais aussi dans les plus lointaines régions du territoire romain. Des témoignages épigraphiques isolés du palmyrénien retrouvés en Égypte, en Algérie, en Italie, en Hongrie, en Roumanie et jusqu’en Angleterre. La première inscription attestant cette écriture remonte à l’an 44 avant Jésus-Christ, la dernière peu avant 273, année où Palmyre fut détruite par les Romains. L’écriture et la langue palmyréniennes nous sont connues par des inscriptions, principalement votives ou funéraires. Il s’agit d’un corpus typologiquement limité et assez répétitif. L’écriture est issue de celle de l’araméen d’empire. Seules les consonnes sont notées, dans une lecture de droite à gauche. Il existe deux formes bien spécifiques : le palmyrénien monumental et le palmyrénien cursif. La plus grande partie des inscriptions en écriture palmyrénienne sont écrites dans le palmyrénien dit monumental qui présente des ressemblances avec l’hébreu carré. L’alphabet cursif est une variante tardive qui apparaît entre le IIe et le IIIe siècle et qui a préparé la formation des alphabets modernes de la Syrie et de l’Arabie. On a découvert plusieurs inscriptions cursives écrites de haut en bas. La pratique de la graphie de haut en bas est uniquement liée au palmyrénien cursif. Le palmyrénien est à l’origine des écritures syriaques de Haute Mésopotamie qui se développent parallèlement au christianisme à partir du Ier siècle de notre ère.

 

 

Une porte dont il ne reste que l’encadrement en pierre conduit à la cella du temple d’Allat. Colonnes cannelées et chapiteaux corinthiens éparpillés, solidement ancrés dans le sable accumulé pendant des siècles, sont les seuls vestiges du sanctuaire. Allat, déesse de l’amour, de la fertilité et de la féminité est également la déesse de la guerre et de la destruction. Vénérée en Arabie à l’époque préislamique, elle est l’épouse du dieu Allah, « celui qui est en haut », le dieu père. Ensembles, ils ont engendré les autres dieux et déesses. Allat avait sa statue dans la Kaaba à La Mecque où elle était sensée résider. Elle est la représentation divine de la planète Vénus comme Ishtar en Mésopotamie et Sekhmet en Égypte. Allat était crainte et vénérée. À Palmyre, elle fut assimilée à la déesse grecque Athéna.

 

 

Dans les ruines du temenos du temple, l’archéologue Michael Gawlikowski, a découvert deux colossales statues d’un lion. L’énorme tête de l’animal est enveloppée de sa crinière. Il a la gueule entrouverte dévoilant ses crocs, un museau prononcé aux narines dilatées et les yeux grands ouverts. Entre les pattes du fauve se blottit une antilope. Le temple se trouvait proche du palais de la reine Zénobie qui était une grande admiratrice de la déesse guerrière.

 

 

Un peu plus loin, une voie mène au camp de Dioclétien, garnison romaine édifiée après la chute de Palmyre sur l’emplacement probable du palais de Zénobie. Depuis le forum, une volée de marches mène au temple des principia, insignes des légions. On y célébrait les cérémonies du culte guerrier. Le choix du site, à proximité de la porte de Damas qui s’ouvrait sur la route reliant Emèse, Homs, à l’Euphrate, est stratégique. Des arches reliaient la place ovale à la porte de Damas et ainsi la place faisait partie intégrante de la porte. Le visiteur, en pénétrant la ville, avait l’impression d’être accueilli par des bras ouverts. Aujourd’hui, le secteur est une étendue sauvage dégageant la désolation. La place ovale est réduite à quelques colonnes corinthiennes regroupées qui se dressent comme des sentinelles dans le sable.

 

 

Après la mort d’Alexandre le Grand en 323 avant Jésus-Christ, les Séleucides prennent le contrôle de la Syrie et Tadmor devient indépendante. Puis la ville disparaît de l’histoire jusqu’en l’an 41 avant notre ère lorsqu’elle est citée par l’historien Appien d’Alexandrie sous le nom de Palmyre. Intégrée à l’Empire romain en 19 après Jésus-Christ, au carrefour des routes commerciales, la ville prend une grande importance stratégique en raison de sa situation de ville tampon entre les Romains et les territoires sous domination parthe. Pline l’Ancien écrit : « Palmyre jouit d’un sort privilégié entre les deux grands empires, celui des Romains et celui des Parthes, et tous deux la sollicitent, dès que renaissent les conflits ». Palmyre entame une période de grande prospérité atteignant son apogée sous le règne de la célèbre reine Zénobie. Trop ambitieuse, elle causera aussi sa perte. Jusqu’au VIe siècle, Palmyre demeure une ville de garnison romaine.

 

Je suis, comme à chaque fois, frappée par la beauté du site. Marchant lentement, embrassant du regard chaque pierre que je dépasse, chaque architrave sculptée, je me sens épanouie, heureuse d’être ici. La magnificence des ruines est un brutal contraste avec le désert qui les entoure. La sérénité, le calme profond, le silence que dégage la plaine, me berce. J’ai l’impression d’effectuer un pèlerinage. Un retour vers ce lieu singulier, qui, pour moi, compte parmi les plus belles destinations et à lequel je voue une dévotion particulière. Mais l’état d’abandon de l’endroit me fait prendre conscience que tout n’est que passager. Même la plus belle ville de l’Orient romain n’a pas résisté au temps. La gloire que connut la cité à son apogée n’est qu’une lointaine réminiscence. Grâce aux descriptions de quelques voyageurs, puis aux archéologues, Palmyre renaît, même si elle n’est que l’ombre d’elle-même. Puis vient le tourisme, une manne pour les habitants de l’oasis. Aujourd’hui, la situation explosive dans le Proche et Moyen Orient a plongé la ville dans une nouvelle période sombre.

 

 

En conséquence, notre pèlerinage ne cesse d’être interrompu par des vendeurs de boissons, keffiehs, foulards, bracelets, cartes postales. Cela fait trois ans que les visiteurs se font rares et que les retombés financiers du tourisme se sont taries. Peut-on leur en vouloir d’être si pressant ? Car, en dépit de l’urgence, la gentillesse perdure. Pas d’insistance agaçante, pas de réflexions désagréables. Seulement des visages souriant nous souhaitant la bienvenue. Nous remerciant d’être là. D’être venus dans leur pays en dépit les mises en garde. De nationalité française en plus ! Ils secouent vigoureusement la main de Philippe, s’inclinent devant moi la main droite sur le cœur. « Vive Jacques Chirac ! Vive le président français pour ne pas avoir voulu accepter une résolution permettant le déclenchement d’un conflit armé ! Vive la France pour avoir refusé de participer à la guerre en Iraq ! » Ils nous montrent leurs paquets de cigarettes. Gauloises et Gitanes. Ils refusent de fumer des cigarettes de fabrication américaines ! Afwan, ahlan wa sahlan, soyez le bienvenue ! Je garde le silence. De nationalité néerlandaise, mon pays est membre de la coalition et a un rôle actif dans le soutien logistique, politique et armé.

 

Le soleil au zénith et la chaleur accablante nous obligent à nous réfugier sur la terrasse ombragée de l’hôtel Zenobia. À notre grande consternation, les chapiteaux antiques qui faisaient office de tables auparavant ont été remplacés par un vulgaire mobilier moderne. Le déjeuner n’en est pas moins succulent et la vue sur le temple de Baalshamîn saisissante. Nous aimons être ici. La beauté du site et son envoûtante atmosphère ne cessent de nous séduire.

 

Palmyre se développa d’abord à l’emplacement du temple de Bêl, puis, après la construction du parvis, au Ier siècle de notre ère, elle se déplaça vers l’ouest, en direction de la source Afqa. Des clans et des familles nomades arabes vinrent s’établir en périphérie de la ville. À cette époque, Palmyre comptait dix-sept tribus. Bien que ces bédouins commençaient à se sédentariser, la tribu reste la base de l’organisation sociale de Palmyre. La société palmyrénienne était une société issue de deux origines distinctes où subsistait le poids des traditions indigènes allié à une emprise plus récente de l’occident. Pendant cette période, Palmyre était une ville ouverte dépourvue de remparts. Seul existait un mur de pierres ou de briques crues entourant un secteur spécifique autour de la ville mais sans fonction militaire. Cette « muraille des douanes » était une simple limite pour le paiement des taxes fixées par le « tarif de Palmyre ». Au siècle suivant, les banlieues furent intégrées dans la ville avec la construction du quartier monumental organisé autour de la grande colonnade. La muraille actuelle, en forme de tortue, d’une longueur de six kilomètres, n’aurait acquis sa forme définitive qu’à la fin du IIIe siècle, sous le règne de la reine Zénobie. À cette époque la cité s’étendait bien au-delà de l’actuel site archéologique, pourtant très vaste. Aujourd’hui seule une infime partie de la cité antique subsiste. La plupart des maisons étaient construites en briques crues dont il ne restent guère de vestiges visibles. Ce que l’on admire aujourd’hui, ce sont les restes des voies monumentales et des places, les vestiges des édifices publics et les fondations des demeures des riches. Le reste a tout simplement disparu, évanoui dans le passage du temps et des éléments.

 

 

Depuis la conquête musulmane et jusqu’au XVIIe siècle, l’histoire de Palmyre reste floue. Rabbi Benjamin, natif de Tui, en Espagne, pendant son voyage pour répertorier toutes les synagogues du monde, passe dans la région au XIIe siècle et affirme qu’il y avait dans cette ville deux mille personnes de sa religion. L’historien arabe Aboul Féda, en 1321, en décrivant Tadmor fait mention de sa situation, de son terroir, de ses palmiers et des colonnes anciennes et en assez grand nombre qu’on y voyait. Les ruines de Palmyre restent perdues dans la solitude. Seul les bédouins du désert connaissaient son existence et en vantaient la beauté. Vers la fin du XVIIe siècle, des négociants anglais d’Alep, intrigués par les récits des nomades, décident de vérifier ce qu’ils prennent pour des fabulations. En 1678, ils essayent de regagner Palmyre. Dévalisés en route, ils reviennent sur leurs pas. En 1691, accompagnés du pasteur Halifax, ils font une deuxième tentative. Cette fois-ci ils atteignent leur but. En 1751, Robert Wood, archéologue irlandais et l’antiquaire anglais James Dawkins visitent les ruines. Après la publication de leur œuvre « Les ruines de Palmyre », Palmyre, en dépit de sa mauvaise réputation, voit arriver les premiers voyageurs.

 

 

En 1813, la jeune et riche anglaise Lady Hester Stanhope fait une entrée spectaculaire dans la ville. Son cortège comptait quarante chameaux chargés de tentes, de provisions, d’eau et de présents, une escorte de bédouins commandée par un prince et une vingtaine de cavaliers. Vêtue à l’orientale, elle remonte la colonnade à dos de chameau, acclamée comme une reine par une foule immense ; toutes les tribus du désert s’étaient rassemblées et des jeunes filles en posture gracieuse occupaient les consoles des colonnes. Par la suite, les ruines deviennent un lieu qui attire des visiteurs, certains pour admirer les vestiges de la ville en simples touristes, d’autres pour les étudier en savants, comme William Henry Waddington et Charles-Jean Melchior, comte de Vogüé. La sulfureuse comtesse Marga d’Andurain a un vrai coup de foudre pour la ville et décide d’y emménager. En 1927 elle prend en charge le seul bâtiment civil important de Palmyre qu’elle nomma Hotel Zenobia et où elle accueille archéologues français et étrangers, quelques rares touristes et hôtes de marque qui passent par la cité du désert, tout en régentant en partie la vie du village arabe où elle trouvait ses employés. Pour eux, elle était « Zeinab » ou la « comta ».

 

Le soleil, enfin, baisse, la chaleur reste étouffante. Pourtant, impossible de quitter les lieux. Nous vaguons sur la partie orientale du site qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Parsemées au milieu d’un énorme terrain vague se révèlent les fondations de deux églises, des maisons. J’ai une irrésistible envie de creuser et je ne peux m’empêcher de fouiller le sable, de regarder sous des blocs de calcaire, de chercher ne serait-ce qu’un tout petit morceau de marbre ou une pierre sculptée. Philippe, connaissant mes aspirations d’archéologue ou ceux, plus réalistes, de chercheuse de trésor, me regarde faire, installé sur une base de colonne. Lorsque je lui montre triomphalement une magnifique fleur sculptée dénichée sous un morceau de mur recouverte d’une fine couche de poussière il secoue la tête, sourire aux lèvres. Je la repose à contrecœur. Et je ne peux que me demander ce qui gît encore sous les sables car seule une infime partie de Palmyre a été fouillée. Ce qui reste nous rappelle amèrement ce qui n’est plus.

 

 

Le lendemain, à l’aube, je suis de retour sur le site. Le soleil est à peine levé et la température est agréable. Une petite bise balaye le sable. Je traverse le désert et escalade les murailles occidentales. Écroulées, elles offrent une image désolante. Il s’agit du mur de Zénobie, les murailles intérieures, englobant les principales structures civiques et un quartier résidentiel dense.

 

 

Dans cette partie, des tombeaux-tours furent englobés dans les remparts et utilisés comme bastions. Je me retrouve face à une porte de pierre avec des panneaux en caissons typique des tombeaux de Palmyre. Étrange réemploi. Construits face à l’avancée de l’empereur Aurélien, ces remparts n’ont pas pu sauver la « fiancé du désert ».

 

 

L’atmosphère est apaisante, enveloppée des derniers voiles de la nuit. L’air est chargé d’un silence intransigeant. Je découvre les vestiges de colonnes, chapiteaux et tambours, un bloc de calcaire satiné couvert de l’élégante écriture palmyrénienne. Les vieilles pierres sont inondées d’une sobre mélancolie. Dans cette douce lumière les couleurs sont plus riches, les contrastes plus doux. J’aboutis sur l’agora, centre commercial de la ville. Je remonte la colonnade, encore. Et toujours, au loin, le château arabe qui veille, présence éternelle. Je suis seule. Pendant ces quelques heures la cité m’appartient.

 

 

Nous sommes à Palmyre, oubliée dans le purdah d’un désert infini au cœur de l’Orient. Un Orient torturé et instable. Mais toujours cet Orient que nous aimons. Le grand sens de l’hospitalité des Syriens, l’extrême gentillesse des hommes et des femmes croisés en chemin, les sourires des enfants rencontrés en traversant des villages perdus dans la désolation des steppes, nous fait chaud au cœur. Les préjugés de l’Occident, souvent nourri par les médias, sont terriblement agaçants quand on a eu de la chance de vivre cet Orient chaleureux et surprenant. À cela s’ajoutent les magnifiques vestiges d’une cité féérique aux nuances délicates, émanant une grandeur inégalée et baignée d’une l’atmosphère unique ou le serein se confond avec le désespoir. Une ville morte pourtant si vivante, ressuscitée pendant les quelques jours où nous fûmes ses habitants. Nous quittons Palmyre le cœur lourd. Une petite brise se lève. Palmyre soupire. Elle est de nouveau abandonnée à sa solitude.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La grande colonnade.

4 réflexions au sujet de “Au-delà de l’horizon… Colonnes dans la tourmente.”

  1. Merci Annette, pour l’ouverture de toutes ces portes, son et lumière que transporte cette rivière de la vie, faisant fleurir ses formes á l’infini. Grâce à ton œil qui vit si bien dans mon oreille, la magie de la découverte coule jusqu’aux mystères de l’horizon. L’artiste en toi a capté les ondes de cette musique des lieux et des pierres, pour qu’elles nous racontent…………

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  2. Bravo pour ces articles historiquement très bien documentés et clairement rédigés. De plus écrits en un bon Français (cela devient si rare). C’est digne d’un bon professionnel et ils mériteraient une véritable diffusion. Merci à l’auteur qui m’a permis de me remémorer certains voyages. Pauvre Syrie dévastée et orpheline de l’humanité. Palmyre martyre ses deux temples détruits devenus : « des lieux perdus pour toujours « . Je garderai ces articles comme témoignage. Merci Mme Annette Rossi.

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  3. Palmyre! La citée aux mille et une colonnes joyau du désert ! Enfin contée à la manière d’un voyageur et non pas d’un touriste. Tadmor renait de ses pierres. Aujourd’hui, l’annonce de la destruction du temple de Baalshamîn par les vandales qui détruisent ce fabuleux pays donne encore plus de force à cet écrit. Merci !

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