Au-delà de l’horizon… Les larmes de Palmyre.

Une enfilade de colonnes dorée par le soleil. Chapiteaux et pierres sculptés gisant comme les perles éparpillées d’un collier brisé. Temples tels des joyaux dispersés dans le sable. La magnificence, la grandeur, la richesse de la cité, ne cesse de ressurgir. Sombrée dans l’oublie pendant de longs siècles, perdue dans la vaste étendue du désert de Syrie, Palmyre dévoile peu à peu ses trésors. La beauté du site, mille sept cents ans après sa destruction, relève l’amertume de sa disparition. Son histoire prodigieuse amplifie la fascination qu’elle incite. Centre de la Syrie romaine, la prospérité de Palmyre lui valut une grande attirance des empires qui l’entouraient. Deux mille ans plus tard, nous ressentons cette même irrésistible attirance.

 

Les larmes de Palmyre, Palmyre II, Syrie, décembre 2000.

 

La route traverse le grand désert de Syrie. Au nord, le relief est prononcé et la route suit les courbes des collines. Au sud, la steppe alterne champs rocailleux et dunes basses de sables fins. Le ciel est d’un bleu dur et il fait froid. Ce mois de décembre s’est avéré glacial au Moyen-Orient et la lumière est d’une pureté extraordinaire. L’horizon est un enchaînement de tons ocre, rendus cuivrés par le soleil doux de l’hiver. Au loin, une enseigne frappe le regard : Bagdad Café. Nous décidons d’y faire une halte. Un petit bâtiment couleur de terre se dresse seul au milieu du vide. Le grincement d’une éolienne et le bruit d’une porte qui claque ajoutés à l’hululement du vent du désert nous renvoient directement dans le célèbre film de Percy Adlon qui se joue dans le désert de Mojave en Californie. Ici le café n’est pas une fiction, il existe bel et bien et le nom est justifié. La bifurcation pour l’Iraq n’est qu’à quelques kilomètres. Le Bagdad Café appartient à la famille bédouine Sherfaldine. Jadis, leur tente près de la route attirait des voyageurs en quête d’un thé, d’un peu d’ombre et de compagnie. Plus tard, ils construisirent une petite maison. Les affaires étaient lancées. Mahmoud nous accueille au seuil de la porte. Tandis que nous sirotons un thé brûlant près du poêle à charbon, nos regards parcourent l’accumulation d’objets hétéroclites qui encombrent la pièce : kilims, épées, cafetières, fossiles, flasques remplis de sable, photos et posters. Un lieu insolite au milieu de nul part. Mahmoud nous fait part de son inquiétude à propos de l’intifada qui fait fuir les touristes de la région. Au moment de partir, il refuse notre argent, trop content que nous soyons venus dans son pays, ravi que nous nous ayons fait halte chez lui. Cette preuve de la grande hospitalité, propre au peuple syrien, nous touche.

 

Nous reprenons la route. Quelques kilomètres plus loin, un panneau routier indique la bifurcation pour Bagdad. Plus que cent kilomètres pour arriver à Palmyre. Enfin, au loin, nous distinguons l’ombre noire de la palmeraie, puis, tel un mirage, l’ancienne Tadmor apparaît. Les ruines sont dispersées au milieu des sables, les tours funéraires dressées à flanc de collines. Philippe contourne la ville et prend la piste qui mène vers le château arabe juché au sommet d’une éminence rocheuse. Nous abandonnons la voiture et montons vers la citadelle. Le spectacle de la ville en ruine qui s’étend à nos pieds est tout simplement époustouflant. Parsemés de colonnes, certaines solitaires, d’autres alignées reliées par des architraves, les tracés des avenues sont clairement discernables. Quelques murs, un petit temple. Des bases de colonnes, des arches. À la lisière de la forêt de palmiers trône le gigantesque temple de Bêl, toujours hanté par les dieux. En ces derniers instants de lumière, la pierre se distingue nettement du sable en diffusant un éclat luisant. Les alignements de colonnes sont comme d’énormes claustras filtrant la perspective. « Un si grand nombre de piliers corinthiens, avec si peu de mur et de bâtiment solide, fait l’effet le plus romanesque que l’on puisse voir », écrit Robert Wood en 1751. Aujourd’hui, c’est toujours le cas. À quatre heures le soleil disparaît derrière les collines à l’ouest. Palmyre plonge dans le crépuscule. Les temples disparaissent, les colonnes s’évanouissent. La vallée des Tombeaux sombre dans la nuit emportant les âmes des morts.

 

 

Nous nous rendons à l’hôtel Cham Palace, face à la source Afqa. Philippe, après des années de collaboration avec Madame Rawa Batbouta, responsable de l’organisation de voyages en Syrie et attachée aux hôtels Cham, a été gracieusement invité à séjourner dans tous les hôtels de la chaîne pendant notre séjour en Syrie. Stationnant la voiture devant l’entrée, nous pénétrons l’immense hall ostentatoire agencé de marbres brillants et colonnes de style palmyrénien. Le seul employé présent nous conduit à notre chambre ; une suite grande comme une salle de bal. La voiture pourra rester garée devant la porte principale ; ils n’attendent pas d’autres clients.

 

 

Depuis le déclenchement de la seconde intifada, toute la région est devenue un brasier prêt à s’enflammer. En conséquence les touristes évitent les pays du Proche et Moyen-Orient. Intifada est le mot arabe signifiant « soulèvement ». Elle marque la lutte des Palestiniens pour la fin de l’occupation israélienne. La seconde intifada a commencé le 28 septembre dernier suite à la visite controversée d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Ariel Sharon, devenu chef du Likoud, parti politique sioniste israélien de tendance nationaliste, se rend sur le troisième lieu saint de l’islam pour réaffirmer la souveraineté israélienne sur ce qui est pour les juifs le Mont du Temple. Les musulmans, qui appellent le site le Noble Sanctuaire, considèrent cette visite comme une provocation et une nouvelle insurrection palestinienne, l’intifada d’al-Aqsa, du nom de la grande mosquée de l’esplanade, se déclenche. Depuis, la tension bouillonnante en Palestine ne s’apaise pas et entraine toute la région dans le conflit. En six semaines de voyage dans le Moyen-Orient, nous n’avons rencontré qu’une poignée de touristes. Les hôtels et les sites archéologiques sont vides et l’inflation est galopante. La Syrie n’est pas une exception et nous sommes les seuls étrangers à Palmyre.

 

Le temps est couvert et lorsque nous quittons notre hôtel surchauffé, nous sommes frappés par la température glaciale. L’atmosphère est singulière. Palmyre porte un voile de brouillard et les ruines donnent l’impression de frémir. Nous prenons le chemin vers la vallée des Tombeaux. Nos pas crissent sur le sable. La nécropole sommeille, toute lumière éteinte, toute couleur fanée, sans une ombre, sans un bruit. Les tours funéraires hantent la cité antique comme des phares dominant une mer mouvementée, le vallonnement du paysage l’ondulation des vagues, les tours des phares qui attendent, en vain, la lumière.

 

 

Autour de nous, un paysage de désolation. Un cimetière qui s’étend à l’infini. La cité des morts. Adossées à flanc de collines, de nombreuses tours sont écroulées, réduites à leurs fondations. Les amas de pierres offrent une image d’abandon morose. Nous découvrons des escaliers qui plongent vers des portes scellées, vision déroutante. Certains hypogées sont mis à nu, les sarcophages gisant dans les sables. Sinistre. Une veille Austin blanche des années cinquante passe en trombe soulevant un épais nuage de poussière. C’est le gardien des tombes qui vient attendre patiemment des visiteurs devenus si rares. Enfin, la vallée s’ouvre permettant une vue inhabituelle du château arabe qui se détache contre les collines. Le brouillard se densifie et l’édifice devient une silhouette floue et sombre enveloppée de nuages. Le paysage est irréel, les collines semblent s’écarter laissant pénétrer le ciel. La scène est dominée par l’immense tour-tombeau d’Elahbel. Nous y trouvons le gardien la tête sous le capot, mais dans cette ambiance d’une autre dimension, nous ne sommes pas disposés à visiter la tour funéraire. Nous poursuivons notre exploration. Une tombeau-maison effondrée offre aux éléments encadrements de loculi et parties inférieures des pilastres à fûts cannelés. Un peu plus loin, une longue volée de marches se perd dans un souterrain où arches et colonnes ne sont plus que de la pierre brute. Le brouillard s’épaissit. Il est dense, presque palpable. Tout est gris et cotonneux. Les sommets des collines ne sont que des vagues contours sans couleur, les vallées des étendues perdues.

 

 

Nous rebroussons chemin vers la ville des vivants, morte, elle aussi. Un sentier glissant mène au sommet d’une colline surplombant le camp de Dioclétien. Notre regard suit l’envol d’un faucon, puis se perd dans l’étendue des vestiges. L’humidité nous pénètre. Nous restons là. Nous attendons. Soudain, l’atmosphère s’illumine. La chaleur du soleil commence à déchirer la nappe de brouillard. La nébulosité se disperse. Palmyre ôte son manteau de nuages et se livre, nue, en pleine lumière ; elle s’étend devant nous dans son sommeil éternel.

 

 

Le temple de Bêl, le « Seigneur », l’un des plus grands temples de l’Antiquité, baigne dans un soleil resplendissant. Une enceinte de quinze mètres de haut entoure l’esplanade de deux cent mètres de côté, délimitant un temenos de quatre hectares. L’entrée originale, un porche monumentale avec huit colonnes en façade, dit octostyle, en haut d’une volée de marches de trente cinq mètres de largeur, a disparu en 1132, et nous pénétrons dans l’enceinte par la citadelle musulmane construite sur son emplacement.

 

 

À l’intérieur, nous sommes étonnés par l’étendue de la cour. Autrefois, un portique soutenu par une double colonnade courait sur trois côtés. Le quatrième, à l’ouest, était bordé d’une seule rangée de colonnes beaucoup plus élevées que les autres. Aujourd’hui, seul le portique sud comporte un bel alignement de colonnes aux chapiteaux corinthiens qui se distinguent conte le ciel bleu. D’innombrables tambours à fût cannelés sont couchés en rangées ordonnées. Les vestiges d’une rampe permettant aux animaux destinés aux sacrifices de pénétrer dans l’enceinte subsistent, ainsi que les ruines d’un autel, d’un bassin sacré et d’une salle de banquet.

 

 

Sous l’influence des Araméens, qui ont emprunté son nom au grand dieu de Babylone, Bêl est adoré à Palmyre dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Le dieu tutélaire de Babylone Mardouk résidait dans son temple, l’Esagil. Sa statue, dérobée maintes fois lors de raids successifs, fut ramenée par le roi Nabuchodonosor Ier (1124-1103 avant Jésus-Christ), à Babylone. Après ce retour triomphal, le dieu Mardouk est désormais appelé Bêl, « Seigneur » en akkadien. Bêl, que l’on peut également rapprocher de Baal, le grand dieu des Phéniciens, peuple sémitique d’origine cananéenne. Alors qu’Alexandre le Grand vient de conquérir la région, il pris le nom grec Belos assimilé à Zeus. Le dieu Baalshamin, « Seigneur des cieux », fut assimilé à Bêl, mais il est plus proche des humains. Bêl est représenté sous la forme d’un astre, la planète Jupiter, ou d’un aigle aux ailes déployées. Il est le maître du ciel, dieu suprême. À l’origine, il forme une triade avec Aglibôl, dieu lunaire et Malakbel, « Ange du Seigneur ». Ce sont les dieux historiques de Palmyre. Plus tard, la triade principale sera constituée de Bêl, Aglibôl, dieu lunaire, et Yarkibôl, dieu solaire.

 

 

Dans l’immensité de la cour, le sanctuaire s’élève majestueusement sur un podium. À l’exemple des temples gréco-romains, la cella suit un plan rectangulaire, cependant la porte d’accès est placée de manière dissymétrique sur un des longs côtés comme dans les temples babyloniens. Les colonnes du péristyle, à fûts cannelés, ne possèdent plus leurs chapiteaux corinthiens. À l’origine, elles comportaient des corbeilles en bronze doré, un luxe inouï. Les architraves sont chargées de frises de vignes. Spirales et volutes se perdent dans les hauteurs des chapiteaux ioniens des pilastres. Le toit terrasse où avaient lieu des sacrifices d’encens dans des pyrées situés aux quatre angles est orné de créneaux à merlons de type assyrien. La finesse et l’élégance du travail sont en parfaite harmonie avec l’ampleur de l’édifice, influencé à la fois par l’art hellénistique et babylonien. Nous nous dirigeons vers la porte monumentale qui se dresse étrangement isolée au sommet d’une majestueuse volée de marches.

 

 

L’ésotérisme toujours présent pèse sur nous dès que nous franchissons le seuil du sanctuaire. L’aura de Bêl illumine les lieux, le souffle du dieu se faufile dans l’air. Ici, dans le grand temple de Palmyre, le cours du destin au fil des siècles ne semble pas avoir atteint le divin. La lumière matinale se déverse par le toit, presque entièrement disparu, dessinant des ombres furtives. Les deux extrémités de la cella sont occupées par deux niches absidiales surélevées qui abritaient les images des dieux. L’adyton, terme grec qui désigne tout endroit sacré « dont l’accès est interdit », principal est voué à la triade palmyrénienne ; Bêl, Yarihibôl et Aglibôl. L’adyton a ici la particularité d’être fermé, ne serait-ce que par un voile. D’influence mésopotamienne, c’est une véritable pièce annexe à laquelle le terme grec thalamos, « chambre à coucher » convient parfaitement. Les dieux étaient allongés sur une kline, lit de banquet. Le plafond est formé d’un monolithe percé d’une profonde coupole dans laquelle sont sculptées les images des sept planètes entourées des douze signes du zodiaque. Les angles sont remplis de quatre représentations de Bêl sous la forme d’aigles aux ailes déployées. L’ensemble est encadré de caissons qui renferment des fleurs en médaillon.

 

 

Le thalamos sud abritait la statue du dieu Bêl allongé sur une kline en attendant d’être porté à l’extérieur les jours de fêtes. Une volée de marches mène à la chapelle. Le plafond, nettement moins haut que celui d’en face, est richement décoré d’un large fleuron d’acanthes, entouré d’une bordure de plusieurs cercles de svastikas et une profusion géométrique de carrés et de triangles contenant des rosaces. Profondément imprégné par le spirituel, ici, dans le saint des saints, le temporel semble soudain insignifiant.

 

 

Le temple de Bêl à Palmyre fut l’un des plus vastes dans l’Orient romain. Contemporain du temple de Jérusalem bâti par Hérode Ier le Grand, il lui était comparable, tant pour ses dimensions que pour la disposition générale et le style architectural. Le temple de Bêl de Doura Europos, l’un des principaux sanctuaires de la ville de Doura Europos, sur l’Euphrate en Syrie orientale, est également connu sous le nom de temple des Dieux palmyréniens. À Apamée, le grand temple de Zeus Belos, dont le prestige de l’oracle attira de nombreux visiteurs parmi lesquelles l’empereur Septime-Sévère, fut détruit à ses fondations au IVe siècle.

 

 

La restauration du temple de Bêl de Palmyre remonte à 1930. À cette époque, la cella avait été transformée en mosquée et les habitants de l’oasis avaient leurs maisons à l’intérieur de l’enceinte du temple. Il furent délogés, puis relogés dans une nouvelle agglomération construite hors des murailles antiques. Aujourd’hui cinq mille Syriens vivent dans ce bourg moderne dont les bâtiments sont loin de pouvoir rivaliser avec la magnificence de l’antique Palmyre et dont les mosquées ont depuis longtemps remplacé les lieux de culte païen.

 

 

Notre point de chute est la terrasse de l’hôtel Zenobia, petit hôtel colonial situé parmi les vestiges. Ouvert en 1927 par l’aventurière la comtesse Marga d’Andurain, l’hôtel accueille les rares visiteurs qui, à cette époque, osent s’aventurer dans le désert de Syrie. Sur le lieu plane les âmes du roi d’Espagne Alfonso XIII et celui d’Agatha Christie. Sirotant un café, installés à des tables qui ne sont autre que des chapiteaux antiques provenant du site, à l’ombre du petit temple de Baalshamîn, nous laissons le temps filer. La solitude est poignante. Telle qu’elle devait l’être autrefois.

 

 

L’absence de visiteurs est une catastrophe pour les habitants de Palmyre qui vivent pour la plupart du tourisme. Les hôtels et les restaurants sont vides, le musée fermé. Dans les quelques boutiques ouvertes, les prix sont sacrifiés. Sur le site, les bédouins nous suivent sur des mobylettes sellées de tapis frangés avec du Coca-Cola et du Fanta. Les chameliers nous proposent des balades à dos de dromadaire. Des jeunes garçons tentent de nous vendre cartes postales froissées et cigarettes. Des petites filles bradent foulards jaunis et colliers de fausses perles. Quelques adolescents accourent avec de « véritables » pièces de monnaie anciennes. La désolation que nous discernons dans les regards de tous nous oblige quelques bonnes actions. Nous buvons du Coca-Cola glacé quand, frigorifiés, nous crevons d’envie d’un café chaud, et du Fanta tiède lorsque, le soleil au zénith, nous venons d’ôter nos vestes polaires car il fait soudain une chaleur étouffante. Nous échangeons quelques livres syriennes contre un paquet de cartes postales jaunies illustrées de vues tellement laides qu’elles n’inciteront personne à venir visiter le pays. Je me retrouve avec un bracelet d’argent serti de turquoises au poignet pour un prix si modique que Philippe en prend immédiatement un deuxième, orné de lapis lazuli, celui-ci. Il faut soutenir le commerce local dans ces temps difficiles !

 

 

Puis, comble de tout, nous nous laissons tenter par une balade à dos de dromadaire ! Tandis que nos méharis, en blatérant, se baraquent, pas une mince affaire !, nous échangeons un regard complice tout en réprimant un fou rire. Nous grimpons sur la selle et nos chameaux, en deux temps, train arrière, train devant, se relèvent avec dignité. Montée sur mon vaisseau du désert, qui avance au pas lent et chaloupé, me baladant au milieu des vestiges de la ville antique, une sensation de bonheur me submerge. Car, dans ce contexte, la visite prend une dimension déconcertante. Cheminant tranquillement à côté de Philippe, oscillant au rythme de ma monture, je me sens propulsé dans le temps. L’ère des caravanes chargées de précieuses marchandises atteignant l’étape pour la nuit. L’épopée des méharistes dans les armées de la reine légendaire Sémiramis de Babylone, des rois perses Cyrus et Xerxès, du roi séleucide Antiochos le Grand, et de la célèbre reine de Palmyre Zénobie. L’époque aussi des premiers explorateurs dans des contrées lointaines découvrant, au bout d’un voyage éprouvant à travers des espaces infinis, les vestiges d’une cité oubliée.

 

 

Irrésistiblement attirés par la colline dominant le camp de Dioclétien, nous remontons de nouveau l’étroit chemin. La vue embrasse le champ de ruines, caressé par les derniers instants de lumière. Le ciel se teint d’orange, puis de rose et de violet. La ville s’enveloppe dans un crépuscule qui rallume le feu de la vie un instant. L’éclat de la pierre contraste avec le sable. Depuis les mosquées du village les muezzins appellent à la prière. Un chien aboie au passage d’une mobylette qui passe en crachotant. Les cloches d’un troupeau de moutons avançant tranquillement dans la plaine tintent gaiement. Le klaxon d’une camionnette chargée de vaches déchire la quiétude et un tracteur passe avec un vrombissement lourd. La brise du soir soulève la poussière. L’air est glacial. Depuis notre observatoire, je retiens mon souffle. Le temps est suspendu. Enfin, les derniers bruits du monde moderne finissent par se taire et le silence s’installe à Palmyre. Le ciel passe de pourpre au noir. Les contours des collines s’évadent. Les tours de la vallée des Tombeaux sombrent doucement dans le néant. Le temple de Bêl se fond dans la palmeraie, le sanctuaire se réfugie dans le mystère. La lumière a, encore une fois, abandonné la ville.

 

 

Des heures durant, jour après jour, sous des ciels clairs ou de plomb, chauffés par un soleil radieux ou moites par le brouillard, nous explorons cette plaine sablonneuse dominée par le château à la découverte des trésors de Palmyre. C’est étrange d’errer seuls au milieu des ruines. La notion du temps n’est plus la même. Nous nous laissons bercer par la magie des lieux, profondément impressionnés par la solitude qu’émane le site. Dans l’air glacial de ce mois de décembre, Palmyre, peu à peu, se livre à nous. Pourtant jamais assez. On se demande ce qui gît sous les sables et ce qui a été perdu à jamais. Je ne peux être que d’accord avec Robert Wood qui, en 1751, dit : « Qu’il est fâcheux de n’en pas savoir davantage d’un pays qui a laissé de tels monuments de sa magnificence, qui a eu pour reine Zénobie, et Longin pour premier ministre ! »

 

 

Jour après jour, nous nous perdons dans les vestiges d’une ville fastueuse. Jour après jour, nous occupons le même chapiteau composite sur la terrasse du Zenobia pour prendre notre café dans une atmosphère des temps révolus. Et jour après jour, c’est sur le même sommet au-dessus le camp de Dioclétien, que nous attendons les ombres du crépuscule envahir ce site sublime. Quand la voûte céleste s’assombrit, les tracés des rues deviennent une voie lactée d’une galaxie disparue. Les ruines se transforment en demeures des dieux. Et quand la lune apparaît, il est difficile de croire que Palmyre fut un temps habitée par des mortels.

 

 

La pluie s’abat sur Palmyre. Le ciel bas est gris. La citadelle arabe est une silhouette noire repliée sur elle-même au sommet de la montagne et la vallée des tombeaux à ses pieds s’est résignée à son sort. Les colonnes s’élancent vers le ciel à la rencontre de la pluie. La plaine n’est plus qu’un champ de boue et les ruines fondent dans le brouillard. L’heure est venue de quitter Palmyre. Pourtant, impossible d’abandonner la cité antique sans être monté une dernière fois sur la colline qui surplombe le camp de Dioclétien. Protégés sous nos imperméables, nous nous engageons sur le sentier détrempé. Parvenus au sommet, l’immense champ de ruines se révèle péniblement à travers un écran d’eau. Les collines qui encadrent la ville au nord et à l’ouest ne sont plus que masses sombres effleurant les nuages. Les interminables lignes de colonnes ont foncé par l’eau qui se déverse sur elles. Le grand temple de Bêl est voilé par la bruine et se distingue difficilement dans la mare sombre de la palmeraie. La pluie s’intensifie. Palmyre, la reine du désert, pleure son destin. Philippe me fait signe qu’il est temps de partir. Nous sommes trempés. Avec réticence je le suis sur le chemin. Je me retourne une dernière fois pour embrasser la vue. Noyés dans le déluge, les vestiges se dérobent. Des voiles de brouillard suscitent une impression d’évanescence. Je soupire, fataliste. Aujourd’hui, ma dernière image de la ville sera à travers les larmes de Palmyre…

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi

Image d’en tête : La colonnade et le château arabe.

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