Au-delà de l’horizon… L’hiérothésion d’Antiochos.

Dominant la vallée de l’Euphrate à 2150 mètres d’altitude, perdu au cœur des montagnes de l’Anti-Taurus dans le territoire de l’actuelle Turquie, s’élève un sanctuaire singulier. À l’ombre d’un énorme tumulus artificiel, dans un chaos de blocs sculptés, de socles et de stèles, émergent de monumentaux visages de pierre, nobles et sereins. Effigies de dieux, synthèse de divinités grecques et perses, et d’un roi, déifié. Leurs regards minéraux se perdent dans l’horizon de l’antique royaume de Commagène. Leurs auras rayonnent sur le sommet de la montagne de Nemrud. Glorieux à son apogée, sombré dans l’oubli durant des millénaires puis retrouvés, le « trône céleste » continue de protéger les secrets de son bâtisseur.

 

L’hiérothésion d’Antiochos, Nemrud Dağı, Turquie, septembre 1997.

 

Partis de Sanli Urfa, nous traversons le village de Borzova au milieu de la matinée. Nous faisons halte près de l’énorme chantier du barrage Atatürk, neuvième plus grand barrage du monde. Mesurant cent soixante-neuf mètres de haut et 1,8 kilomètre de long, il devrait permettre d’irriguer plus de dix mille kilomètres carrés et produire vingt-sept milliards de kilowatt par an. Le barrage Atatürk est la pièce maîtresse du Güneydoğu Anadolu Projesi, Great Anatolia Project ou GAP, un projet visant à augmenter la production agricole et développer les provinces orientales en exploitant ses ressources en eau. Lancé en 1977, c’est un des plus grands projets de construction au monde. Il consiste en la réalisation de vingt-deux barrages sur le Tigre, l’Euphrate et leurs affluents, dix-neuf centrales électriques et un réseau de sept mille kilomètres de canaux et de conduites visant à redonner vie à une région aussi vaste que l’Autriche et à fournir le quart de l’énergie électrique du pays. Le coût total estimé du projet est de trente-deux milliards de dollars américains. Retardé à cause de conflits avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan, PKK, et de problèmes de financement, l’achèvement des barrages et des centrales du GAP est prévu pour 2005 tandis que les travaux d’irrigations s’achèveront en principe en 2010. La construction des barrages est fortement contestée, même au niveau international, car il entrainera le changement de paysages millénaires, le déplacement de près de soixante-dix mille personnes et l’inondation d’un important patrimoine historique. Le GAP engendre également des tensions récurrentes avec la Syrie et l’Iraq. Car si le Tigre et l’Euphrate prennent leur source en Turquie, les deux fleuves traversent ensuite la Syrie et l’Iraq. Le contrôle des eaux vitales pour l’agriculture et la population des trois pays n’est pas sans conséquences.

 

 

Nous discutons avec un jeune militaire de garde à l’entrée du chantier. Ravi de rencontrer des étrangers, il nous dit que le barrage d’Atatürk sera achevé dans deux ans et que le paysage va être très différent dès que la mise en eau sera accomplie. Originaire d’Izmir, envoyé faire son service militaire au fin fond des régions kurde, il avoue avoir appréhendé son affectation dans l’Est car les conditions du service sont plus difficiles. Avec un haussement d’épaules il ajoute que « c’est comme ça que cela se passe » et qu’il a « hâte que ses deux années obligatoires se terminent ». De manière générale, les conscrits kurdes de l’Est de la Turquie accomplissent leur service militaire dans les régions ouest du pays, l’armée turque ayant une confiance limitée aux recrues kurdes pour combattre la guérilla kurde active dans l’Est. Après quelques photographies volées à travers la grille, nous prenons congé du jeune malheureux en lui souhaitant du courage pour les dix mois qui lui restent.

 

Nous traversons la petite ville de Kâhta, sans âme, puis bifurquons sur la route d’Eski Kâtha, laissant derrière nous le monde moderne. Le paysage change subtilement. Les couleurs sont plus diffuses, l’air plus voluptueux. Nous sommes maintenant au cœur du mystérieux royaume de Commagène. La région, coincée entre la chaîne du Taurus et l’Euphrate, à mi-chemin entre les mondes grecs et perses, fit partie des territoires de Séleucos Ier Nikator, général héritier d’Alexandre le Grand et fondateur de la plus vaste des monarchies hellénistiques. Vers 162 avant Jésus-Christ, profitant de la désintégration de l’Empire séleucide, Ptolémée, un prince local, satrape de Commagène lié aux rois perses, se proclame indépendant et roi. Mithridate Kallinikos, un de ses successeurs, épouse une princesse grecque séleucide. Dès lors, le royaume est profondément imprégné d’influences perses et macédoniennes, osmose culturelle atteignant son apogée au Ier siècle avant Jésus-Christ sous le règne de leur fils Antiochos qui régna entre 69 et 34 avant Jésus-Christ.

 

Les trois colonnes du tumulus de Karakuş marquent le lieu de sépulture des reines du royaume. Autrefois, la nécropole était entourée de colonnes néo-dorique. Aujourd’hui seules trois d’entre elles subsistent dont une couronnée d’un aigle de grès, symbole de Zeus d’où l’appellation Karakuş, « l’oiseau noir ». Le sommet tronqué qui ressemble à un volcan est le résultat du pillage des chambres funéraires dans l’Antiquité.

 

 

Le pays montagneux est dominé par des teintes de violet et d’ocre. Des bosquets de chênes contorsionnés forment des taches sombres et les pentes rocheuses sont couvertes de pistachiers. Bordant les ruisseaux, de somptueux bouquets de lauriers roses éclatent de fraicheur. Visible au loin, le sommet conique du Nemrud Dağı est comme un phare dominant l’ancienne Commagène.

 

Le Cendere Köprüsü, pont du Cendere, franchit l’antique rivière Chabinas à l’endroit où elle surgit d’une impressionnante gorge avant de rejoindre la large vallée de la rivière Kâhta, l’ancienne Nymphaios, dont elle est un affluent. Le pont romain construit en l’honneur de l’empereur Septime Sévère est flanqué d’une paire de colonnes à l’entrée sud du pont, une seule côté nord. Il forme une arche brisée simple mais majestueuse, posée sur deux rochers au point le plus étroit de la rivière. Long de cent vingt mètres, c’est le deuxième pont en arc le plus long construit par les Romains. Au-delà du pont un canyon en arc de cercle s’enfonce dans la montagne. Dédaignant le pont moderne construit récemment un peu en aval, nous traversons la rivière sur le pont antique. Immédiatement, le relief s’accentue.

 

 

Arsameia s’étend sur deux collines, Eski Kale, l’Ancienne Forteresse et Yeni Kale, la Nouvelle Forteresse, séparées par la rivière Nymphaios, la rivière des Nymphes, aujourd’hui nommée moins poétiquement Kâhta Çayı, la rivière de Kâhta, du nom du village kurde situé plus bas dans la vallée. Les citadelles en ruine dominent un petit pont en dos d’âne enjambant un ruisseau dont les rives sont couvertes de lauriers roses. Nous observons des poissons qui sautent pour tenter de remonter une cascade. Cadre bucolique. Lorsqu’en 1951 l’archéologue allemand Karl Dörner met au jour les rares vestiges de la ville, il parvient, grâce aux inscriptions trouvées sur place, à identifier Arsameia du Nymphaios, la capitale d’été et centre administratif du royaume, fondée par Mithridate Kallinikos, le père d’Antiochos. Les forteresses hissées sur leur piton rocheux veillent avec lassitude sur les fantômes d’un lointain passé.

 

Un sentier escarpé mène au sommet de l’ancienne capitale de la Commagène. La température est caniculaire. L’herbe sèche craque sous nos pieds, seul bruit troublant dans la pesante quiétude de cet après-midi. Après avoir dépassé quelques stèles à reliefs assez détériorées, nous nous retrouvons au bord de la falaise, là où le chemin bifurque brusquement vers la droite. Dans la vallée en contrebas ruissèlent les eaux bleues de la Kâtha Çayı. Le ciel est voilé par la forte chaleur. La paroi rocheuse qui se dresse devant nous est percée de l’entrée d’une majestueuse salle rupestre que les archéologues pensent avoir identifiée comme le tombeau de Mithradate Kallinikos. En la pénétrant, le soudain passage de l’éblouissante lumière à l’obscurité nous aveugle et il nous faut quelques instants pour nous habituer à la pénombre. Philippe allume sa torche et balaye le rayon de lumière sur les parois et la coupole. Les lieux sont vides. Nous ne nous attardons pas.

 

Quelques minutes plus tard nous atteignons une terrasse surmontée d’une imposante stèle parfaitement conservée, représentant un roi, Antiochos ou Mithridate, en compagnie d’Héraclès. Nous admirons la sculpture haute de plus de trois mètres. Elle marque une harmonieuse synthèse entre le monde grec et le monde perse, telle que la proclamait le royaume. Le roi porte un costume perse de cérémonie : un pantalon drapé et une jupe relevée avec une cordelette à la façon des gens habitués à monter à cheval, une fine cuirasse couverte de dessins géométriques par dessus sa chemise, et une chlamyde macédonienne agrafée sur l’épaule droite par une fibule. Il est armé d’une épée et porte le diadème rayonnant. Dans sa main gauche il tient un long sceptre, la main droite est tendue vers Héraclès. Le héros est représenté à la manière grecque classique : de face, dénudé et musclé. Il porte une barbe bouclée, sa tête est couronnée d’un diadème de feuilles de laurier, il est couvert de la peau de lion et tient la massue. L’image est marquée par la dexiosis, poignée de main, et le sourire serein qu’échangent les deux héros ; l’œuvre est saisissante.

 

 

Nous descendons quelques marches inégales menant à l’entrée d’un grand passage voûté taillé dans le roc. La paroi comporte une longue inscription en grecque, la plus longue d’Asie Mineure. Le texte relate de la fondation d’Arsameia, sa topographie, les réalisations et les restaurations faites par Antiochos, l’arbre généalogique du roi, ses orientations politiques, ses vues religieuses, en quel honneur les fêtes avaient lieu et sa dévotion pour son père Mithridate Kallinikos ainsi que la mention du tombeau de celui-ci. Le passage souterrain descendrait en pente assez raide sur cent soixante mètres et aboutirait sur une petite chambre. Je frissonne. Ce trou lugubre ne m’inspire rien.

 

 

Après avoir quitté Arsameia, la route devient plus raide. Elle serpente dans la montagne traversant quelques rares villages kurdes. À environs huit kilomètres avant le sommet, près du village de Karakut, Philippe freine brusquement et gare la voiture devant un petit restaurant. Devant mon regard interrogateur, il me sourit et secoue la tête. Nous nous installons à une table ombragée par un immense arbre et commandons du thé à un jeune garçon. Philippe demande si Aziz est là… Se présente un homme robuste, moustaches fournies, le cheveu rare mais l’œil pétillant. Les yeux plissés, les sourcils froncés, il observe Philippe qui lui glisse une photo en noir et blanc. Elle représente Philippe à vingt-sept ans accompagné d’un jeune kurde vêtu du costume traditionnel : le chalvar, pantalon ample pris à la cheville, chemise blanche et le pestek, gilet en feutre épais, l’ensemble complété par une écharpe large. Il porte une calotte brodée sur la tête. Un rapide coup d’œil, puis : Filip ! Les deux hommes s’embrassent. Après les présentations, ils se lancent dans une réminiscence du bon temps. L’époque où Philippe passait régulièrement la nuit chez Aziz en tant que guide de voyage dans l’Est de la Turquie…

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc conduisent Philippe à être sollicité par le Club Méditerranée pour accompagner un voyage devenu légendaire : la « Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, chaque été, accompagné de Şefik Gönder, son chauffeur, et Ziya Eyüpreğisoglu, le propriétaire de la petite compagnie de bus, il traverse des régions qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations avec les habitants pas toujours faciles et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs par rapport à la richesse d’un tel périple. Le Nemrud Dağı où plane le fantôme du roi énigmatique Antiochos est un des moments forts du voyage. Philippe se noue d’amitié avec Aziz qui loge le groupe dans un campement rudimentaire près du sommet. Ces nuits passées sur un lit de camp à la belle étoile restent des souvenirs inoubliables. Le rêve d’un « Grand Kurdistan » a nourri la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, entrainant des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la « Grande Aventurque ». Depuis, Philippe ne songe qu’à revenir. Aujourd’hui, la situation devenue plus stable dans la région et l’envie de me faire découvrir les fabuleux sites et les personnes attachantes qui ont tant compté pour lui, l’ont décidé que le temps était venu pour un retour aux sources.

 

 

Avec la promesse de repasser au retour, nous quittons Aziz. La route tracée par les bulldozers de la Karayollari, les ponts et chaussées turcs, suit le relief des collines dénudées dans une longue ascension. Les virages s’enchaînent. Le tumulus artificiel du sanctuaire n’est que rarement hors de vue et domine le paysage de sa crête pyramidale. Les derniers kilomètres, particulièrement abruptes et recouverts de pavés en basalte, sont glissants comme de la glace, souvent disloqués. Enfin nous atteignons le bout du chemin carrossable. L’air frais à 2150 mètres d’altitude est une aubaine après l’écrasante chaleur dans la vallée.

 

 

J’ai hâte de découvrir ce site énigmatique que je ne connais qu’à travers des images et de la description que m’en a fait Philippe. Si près du sommet, cette journée au coeur de l’ancien royaume de Commagène atteint son apothéose. Nous nous engageons sur la voie processionnelle menant à la grande terrasse orientale. Mes pas sont légers. L’ascension me semble facile. Je pense au roi Antiochos qui a gravit ce même chemin, vêtu d’habits somptueux, couronné de la tiare rayonnante. J’imagine une procession menée par le grand prêtre suivi de fidèles psalmodiant des incantations. Je rêve de pouvoir revenir dans le temps.

 

 

Aboutissant sur le plateau, je retiens mon souffle. La vaste cour creusée à même la montagne est parsemée de têtes colossales. Les tremblements de terre qui surviennent régulièrement dans la région les ont séparées des statues en position assise auxquelles elles appartenaient. Je suis arrivée à l’hiérothésion d’Antiochos, un site magique, unique. Même le terme hiérothésion est propre à la Commagène et désigne un lieu sacré dédié aux dieux. Une énergie puissante émane des statues et le tumulus qui les domine. L’autel élevé au bord d’une pente abrupte, à la limite de la terrasse, montre l’importance de cette partie du sanctuaire réservée aux cérémonies sacrificielles. Je monte les quelques marches vers l’autel. Le paysage sauvage reflète l’immensité. Au loin on devine les plaines fertiles de l’Euphrate. Les silhouettes des montagnes se renouvellent à l’infini jusqu’à s’évaporer dans le néant.

 

 

« Moi, Antiochos j’ai élevé ce monument à ma gloire et à celle de mes dieux »… Je me retourne et contemple l’assemblée des dieux et le roi divinisé assis sur leurs trônes adossés au tumulus. Au centre siège Zeus-Ahuramazda, le père des dieux. Il porte une chlamyde maintenue à l’épaule gauche par une fibule. À sa droite figure la déesse Fortuna ou Tyché, déesse de l’abondance, personnification du royaume de Commagène qui tient dans sa main un épi de blé, du raisin et des grenades. Vient ensuite le roi Antiochos lui-même tenant le sceptre royal. À gauche de Zeus-Ahuramazda trône Apollon-Mithra, le dieu soleil. À son côté se tient Héracles-Artagnes, héros symbolisant la force, qui porte la massue. Tous ont perdu leur tête. Elles gisent aux pieds des trônes. Zeus-Ahuramazda porte la barbe bouclée et la tiare. La tête de Fortuna était encore en place en 1882. Les têtes d’Antiochos, portant la tiare rayonnante, et de Mithra, coiffée du bonnet phrygien, sont extrêmement bien préservées car elle sont restées enterrées jusqu’à ce qu’elles furent découvertes dans les années cinquante. A chaque extrémité de l’assemblée des dieux se tenaient un lion et un aigle monumentaux. Sur un podium, devant chaque divinité, était placé un autel pour les offrandes, réduit à un amoncellement de débris et de fragments de blocs sculptés.

 

« Je fus stupéfaite par la grandeur du site », écrit l’archéologue américaine Thérésa Goell en 1947. Je ressens la même chose. Je me sens déboussolée, confuse. J’ai des difficultés à évaluer l’ampleur du site. D’abord sa situation géographique, isolée, loin de tout. Si haut, si près des étoiles. Dissimulé par la neige huit mois par an, linceul blanc immaculé. Puis ce tumulus, parfaite pyramide s’élançant vers le ciel. Cône vivant. Fait de pierres anguleuses et coupantes de la taille d’un poing. Dès que l’on y creuse, la masse s’écroule. Piège fatal. Ensuite les statues. De dimensions colossales. Les têtes mesurent presque deux mètres, les statues entières en faisaient neuf. Des géants au sommet de la montagne. Pour finir la beauté de ces visages de pierre. Majesté absolue. La quiétude qui s’exprime à travers leurs traits impassibles. L’indifférence à l’égard du passage du temps. Existence éternelle, jouvence perpétuelle, divinité salutaire. Face à ces envoutants gardiens des lieux, je suis si petite, si insignifiante… si… humaine… mortelle.

 

 

Derrière la tribune des déités décapitées s’élève le dôme minéral constitué de pierres concassées sous lequel, on présume, repose Antiochos Ier de Commagène. Une inscription découverte sur le site semble le confirmer : « Le grand roi Antiochos Theos Dikaios, Epiphanes, Philoromaios et Philhellene, fils du Roi Mithridates Kallinikos et de la reine Laodice Thea Philadelphos… a inscrit sur des bases consacrées, en lettres inviolées, l’œuvre de ses bienfaits pour l’éternité… J’ai décidé de préparer ce monument à l’abri des ravages du temps près des trônes célestes des dieux tout puissants, où mon âme divine bien-aimée reposera pour l’éternité… et que cet endroit puisse être un témoignage de ma piété ». Les fouilles menées par l’archéologue américaine Thérésa Goell dans les années cinquante déclenchent de dangereuses avalanches de pierre et les autorités décident d’interdire la poursuite des travaux. Le cône de cinquante mètres de hauteur et de cent cinquante mètres de diamètre, élevé par la main de l’homme, continue, après plus de vingt siècles, à garder ses secrets.

 

 

En contournant le gigantesque tumulus par la terrasse nord, très ruinée, nous regagnons la terrasse ouest. Orientée vers le soleil couchant, une grande sérénité émane des lieux contrairement à la terrasse opposée qui dégage une atmosphère plus austère. Si les colosses assis décapités de la plate-forme orientale témoignent de l’opulence du sanctuaire, c’est les magnifiques effigies qui me scrutent de leurs regards de pierre de cette terrasse occidentale qui me séduisent. Le regard impassible d’Antiochos scrute l’horizon lointain. Ses traits, marqués de fines craquelures, irradient la noblesse et la béatitude. Antiochos, qui avait gagné l’immortalité en se référant à lui-même tel l’égal des dieux.

 

 

J’éprouve de l’admiration pour ce roi spirituel qui voulut réunir les cultures grecques et perses, de même qu’en ses veines coulait le sang grec et perse. Cette synthèse évoque le souhait d’Alexandre le Grand de réunir les peuples. Antiochos, en suivant son exemple, à travers ces dieux hybrides, a bâti ici au cœur de ces montagnes, au centre de son royaume, un sanctuaire qui exprime d’une manière puissante l’idéologie du Conquérant. C’est d’ailleurs ici, au Nemrud Dağı, que fut découverte une stèle gravée en l’honneur d’Alexandre « le Grand », la première fois de l’histoire que ce titre fut officiellement attribué au roi macédonien.

 

 

Une série d’orthostates  illustrent les ancêtres d’Antiochos. Les bas-reliefs des ancêtres perses sur le côté sud, les ancêtres macédoniens en face des statues. Cette disposition est certainement du à la topographie de la montagne sur ce versant. D’autres stèles, dit « bas-reliefs de la dexiosis » représentent Antiochos serrant la main de différents dieux, la poignée de main étant un important rituel perse. Toutes ces sculptures se caractérisent par un mélange des traditions hellénistiques et perses. La stèle du Lion à l’Horoscope est un grand bas-relief représentant un lion dont le corps est décoré de seize étoiles à huit branches. Au-dessus de son dos, trois plus grandes étoiles à seize branches représentent les planètes Jupiter, Mercure et Mars. Le croissant de lune autour du cou du lion symbolise la Commagène. Cet horoscope est considéré comme étant le premier horoscope connu. La date avancée suivant la position de ces planètes est le 7 juillet 62 ou 69 avant Jésus-Christ. Il est peut-être en rapport avec la fondation du sanctuaire ou l’avènement d’Antiochos.

 

 

Nous vaguons entre les têtes monumentales des dieux. Fatalement attirée par Antiochos, je m’approche. Je caresse le front du jeune roi, ses joues imberbes, je frôle ses lèvres. Et je me retourne, suivant son regard vers le néant. Les montagnes s’étendent dans toutes les directions, succession de contrées sauvages et inaccessibles. Les crêtes se superposent avec des teintes allant de l’ocre à l’orange et du pourpre au violet pour mourir dans l’horizon brumeux. Au loin se dessine la bordure de la plaine de la Mésopotamie marquée par le ruban argenté de l’Euphrate, fleuve déifié. Quelques nuages moutonneux flottent dans le ciel. Philippe m’observe, m’attire à lui. Être ici nous lie davantage. Partager ces moments nous rapproche, nous rend complice. Nous nous installons sur un bloc de calcaire. Le temps s’écoule, lentement. Il ne compte pas ici. Nous sommes loin du tout. Seuls. Seuls sur « la crête la plus haute qui est la plus proche du trône céleste de Zeus »…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Tête du roi Antiochos.

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