Au-delà de l’horizon… À l’ombre de l’Ararat.

Sur les hauts plateaux règne l’imposante masse enneigée du mont Ararat, immuable. La montagne mythique est si éblouissante, si grandiose, que son sommet, culminant à 5165 mètres, semble irréel. Une hallucination faite de neige et de glace dissimulant un socle de lave et une strate basaltique domptant le feu qui sommeille dans les entrailles du volcan. Une cime aperçue un jour par Noé flottant avec détachement au-dessus les eaux du déluge. Un peu plus au sud, le gracieux Petit Ararat, haut de 3925 mètres, affiche son cône volcanique irréprochable. Les deux sommets isolés veillent sur la plaine nourricière de la rivière Araxe et sur les vestiges de la ville d’Artashat, autrefois prodigieuse capitale du royaume d’Arménie. Le monastère de Khor Virap, haut lieu religieux, se situe au plus proche de la montagne biblique, près de la Turquie mais à l’intérieur des frontières de l’Arménie.

 

À l’ombre de l’Ararat, Artashat, Arménie, juin 2009.

 

Lorsqu’en 188 avant Jésus-Christ, Artaches, en grec Artaxias, se proclame roi d’Arménie, il fonde la dynastie des Artaxiades. Tigrane le Grand, roi des rois, un siècle plus tard, en sera le plus illustre souverain. Artaches, monarque civilisateur dont la souveraineté est reconnue par Rome, construit une nouvelle capitale, Artaxata ou Artashat, « la joie d’Artaches ». À l’ombre de l’Ararat, la ville est bâtie à l’entrée de la plaine de l’Araxe, sur une presqu’île formée par le coude du fleuve qui baigne ainsi ses murs de trois côtés, tandis que le quatrième, constituant l’isthme de la presqu’île, est fermé par un fossé et un rempart. La cité fortifiée s’étale sur sept collines. Hannibal, le général carthaginois qui, en fuyant Rome, s’était rendu à la cour d’Artaches pour y proposer ses services, a fortement influencé l’architecture de la nouvelle capitale dont le roi lui attribue la planification et la supervision de la construction. L’enceinte de la citadelle s’appuie sur l’exemple de l’architecture défensive hellénistique avec des tours carrés. Le premier théâtre de l’Arménie y sera construit. Cependant, la cité demeure profondément orientale. Il n’y a point de plan systématique ou des édifices prestigieux. Les nombreux temples et autels dressés en l’honneur de la déesse Anahita-Artémis sont de conception simple. À cette époque, Artashat est avant tout une fondation royal, à vocation militaire et administrative, qui marque la consolidation de l’État arménien tandis que Garni, un peu plus à l’est et située à une altitude plus élevée, devient le lieu privilégié de résidence d’été de la dynastie royale.

 

Artashat continue à remplir le rôle de capitale de la dynastie des Artaxiades. Elle atteint son apogée sous le brillant règne de Tigrane le Grand malgré la fondation d’une nouvelle capitale, Tigranocerte, située dans la partie méridionale de l’Arménie sur le Tigre : très loin à l’ouest, mais en contact direct du monde grec romanisé. Un choix politique. La dynastie s’éteint en 12 après Jésus-Christ lorsque l’Arménie passe sous la domination des Parthes arsacides de la Perse. Fils de roi parthe, mage zoroastrien, Tiridate est le premier roi de la dynastie arsacide à régner sur l’Arménie. En 66, en vertu d’un accord entre Romains et Parthes, le pays devient vassal à la fois des Romains et des Parthes. Tiridate Ier est couronné roi d’Arménie à Rome et obtient de Néron l’autorisation de reconstruire Artashat, ruinée. L’empereur romain contribue à cette œuvre en lui envoyant des architectes et des ouvriers. La ville est ainsi marquée par l’art romain avec « des colonnades et des monuments d’une richesse jusque là inconnue dans le pays ». Par la même occasion, Tiridate Ier embellit la résidence royale de Garni et ordonne l’édification d’un important temple dédié au dieu-soleil Mithra. La chute de l’empire parthe en 224, après le renversement du roi Artaban par le Sassanide Ardachir, coupe les Arméniens de leurs liens avec la Perse et le royaume s’oriente définitivement vers le monde gréco-romain.

 

À la fin du IIIe siècle, sous le règne de Tiridate III, Grigor Loussavoritch Hayrapet, chrétien, d’origine arménienne mais réfugié en Cappadoce après le massacre de sa famille, vient évangéliser l’Arménie. L’apôtre refuse d’honorer la déesse Anahita et sur les ordres du roi, Grégoire est torturé et jeté dans un puits profond, khor virap, au château d’Artashat. Grâce à une miche de pain que lui jette chaque jour une veuve chrétienne, renforcé par sa foi, il réussit à survivre. En l’an 314, Tiridate souffre d’une maladie mentale après avoir cruellement assassiné deux religieuses romaine ; Hripsimé et l’abbesse Gaïané. Un songe souffle alors à la sœur du roi que le saint missionnaire Grigor, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse de Khor Virap, pourrait le guérir. Elle convainc son frère de l’emmener devant lui. Rétabli miraculeusement, touché par la rédemption, converti, Tiridate libère Grigor, ou Grégoire, et proclame le christianisme religion d’État et fait ainsi de l’Arménie la première nation chrétienne de l’histoire. Grégoire, nommé catholicos d’Arménie, devient alors « l’Illuminateur ». Le premier lieu saint de l’Arménie chrétienne sera l’église édifiée au-dessus de la fosse à Artashat où fut emprisonné Grégoire.

 

Artashat reste le principal centre politico-culturel de l’Arménie jusqu’à la chute de la dynastie arsacide en 428. Elle est intégrée à l’Empire sassanide qui tente, en vain, sa déchristianisation au profit du zoroastrisme. La capitale de l’Arménie est alors déplacée vers Dvin, un peu plus au nord, et Artashat ne sera plus qu’une cité d’importance mineure. Au VIIe siècle, une chapelle, puis un monastère sont fondés là où fut l’emprisonné saint Grégoire l’Illuminateur. Au XIIIe siècle, le monastère, reconstruit, devient célèbre grâce à son université. Quatre siècles plus tard, le 4 juin 1679, un séisme détruit une grande partie de l’édifice. Sa reconstruction est entreprise par David Viraptsi. Achevé en 1696, elle lui confère son aspect d’aujourd’hui.

 

Venant du monastère de Geghard, après la traversée de la chaine de Kegham, nuancée d’ocre et de vert, nous aboutissons dans la plaine de l’Ararat. L’horizon est barré par la montagne biblique, gigantesque masse enneigée. Quelques nuages flottent dans le ciel et autour du sommet. Appelée Massis par les Arméniens, l’Ararat, haut lieu historique, au carrefour des civilisations entre les routes d’Orient et d’Occident, s’élève majestueusement. Puis, semblant tout petit, dominés par la silhouette tutélaire de l’Ararat, hissés au sommet d’une éminence rocheuse, se dessinent les remparts du monastère de Khor Virap. Le tambour élancé et la coupole conique de l’église dépassent les murailles, élégant détail typique de l’architecture arménienne, émouvant dans sa simplicité, admirable par sa complexité, double du sommet pyramidale parfait du Petit Ararat.

 

 

La route longe un cimetière envahi par des herbes folles et grimpe la côte vers la sixième colline de la ville haute. Nous passons le portail et après avoir stationné la voiture à l’ombre des remparts, nous franchissons le porche et pénétrons dans la cour du monastère. Au centre, à l’emplacement où se trouvait jadis le temple d’Anahita, se dresse l’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin ; construite sur un plan en croix inscrite précédé par un gavit, une sorte de narthex propre aux églises arméniennes.

 

 

Insérée dans les murs de l’église, une plaque en faible relief représente saint Grégoire entouré de deux anges et adoré par un personnage couronné ; il s’agit du roi Tiridate, prosterné à ses pieds. Au dessus, à la droite du saint, sont représentées deux figures implorantes ; l’épouse et la sœur du roi, et à sa gauche un serpent. Le serpent rappelle que le saint vient d’être extrait des oubliettes. Grigor Loussavoritch Hayrapet, à ce moment précis, a accompli sa mission et devient Grégoire l’illuminateur.

 

 

Nous grimpons sur les remparts. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable. La montagne veille sur les fantômes des temps révolus. Artashat, la ville au passé illustre, agonise au cœur de la vallée arrosée par les eaux impétueuses de la rivière Araxe et fertilisée par les laves du volcan. De la cité ne restent que quelques vestiges abandonnés ; bains, tracés des rues, fondations d’un temple. Difficile d’imaginer que la ville à son apogée occupait environ quatre cent hectares, que les murailles de fortifications s’étendaient sur dix kilomètres, et qu’elle était peuplée de cent cinquante mille habitants ! Plus d’un millier de sceaux découverts sur le site témoignent qu’Artashat fut un important centre commercial. Au Ier siècle de notre ère, le géographe grec Strabon et le philosophe Plutarque décrivent la cité comme une grande et belle ville et l’appelèrent « La Carthage arménienne ».

 

Depuis notre point d’observation nous apercevons les miradors et les grillages surmontés de barbelés rappelant que nous sommes à moins de cent mètres de la frontière turque. De l’autre côté, en Turquie, des paysans kurdes labourent la terre. Côté arménien, les champs sont couverts de vignes. La région, toujours renommée pour sa production viticole, est considérée comme lieu d’origine de la vigne cultivée. La légende biblique suggère que le patriarche Noé aurait planté la vigne après que l’arche se soit échouée sur l’Ararat…

 

 

Le récit biblique du Déluge est relaté dans le livre de la Genèse, du grec « commencement », le premier livre de la Torah ou l’Ancien Testament. Il se fonde sur deux sources anciennes quasiment indépendantes l’une de l’autre, et n’a atteint sa forme définitive que vers le Ve siècle avant Jésus-Christ. Des extraits des chapitres 8 et 9 racontent : « Et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux baissèrent, et les fontaines de l’abîme et les écluses des cieux se fermèrent, et la pluie cessa de tomber des cieux. Et les eaux se retirèrent de dessus la terre peu à peu ; et les eaux diminuèrent au bout de cent cinquante jours, et l’arche s’arrêta au septième mois, le dix-septième jour du mois, sur les montagnes d’Ararat. Et les eaux allèrent en diminuant jusqu’au dixième mois, le premier jour du mois, apparurent les sommets des montagnes. Et il arriva qu’au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche, qu’il avait faite, et lâcha le corbeau ; et le corbeau sortit, partant et revenant jusqu’à ce que les eaux fussent séchées au-dessus de la terre. Et il lâcha la colombe d’auprès de lui pour voir si les eaux avaient diminué de dessus la face de la terre. Et la colombe, n’ayant pas trouvé où poser la plante de son pied, revint vers lui dans l’arche, parce qu’il y avait des eaux sur la face de toute la terre. Et il étendit la main, la prit et la fit rentrer auprès de lui dans l’arche. Et il attendit encore sept autres jours et il lâcha de nouveau la colombe hors de l’arche ; et la colombe revint vers lui sur le soir, et voici elle avait dans son bec une feuille d’olivier toute fraîche ; et Noé reconnut que les eaux avaient diminué sur la terre. Et il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe ; et elle ne revint plus vers lui. Et Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne. »

 

 

Dans l’angle nord-ouest de la cour, une chapelle marque la fosse où fut emprisonné Grégoire l’Illuminateur. La façade est ornée de quelques petits khatchkars. Nous poussons la porte, entrouverte. Elle s’ouvre avec un grincement sinistre. Nous avançons dans la pénombre. À droite de l’autel, une trappe laisse entrevoir une échelle. Je descends avec précaution dans l’abysse. Les barreaux en métal sont tordus et glissants. Dix mètres plus bas, dans la lumière faible d’une ampoule, je contemple la petite pièce circulaire. Les murs sont grossièrement taillés dans la roche, l’air est confiné. Un petit bouquet de fleurs des champs a été déposé devant une statue de la vierge. Les flammes de quelques cierges sur l’autel vacillent et dessinent des ombres mystérieuses sur les murs et la coupole rudimentaire recouverts d’ex-votos gravés par des pèlerins au cours des siècles. L’humidité est pénétrante. C’est ici, dans ce khor virap, fosse profonde, que Grégoire croupit treize années de sa vie. J’ai hâte de remonter, fuir cet endroit dépourvu de toute humanité. M’échapper à cette atmosphère étouffante. Quitter ce lieu oppressant qui est pourtant le fondement du christianisme en Arménie.

 

 

Dehors, dans la cour le silence est total. Il fait bon, la température est agréable. Nous arpentons les lieux, nos regards irrésistiblement attirés vers la montagne qui nous domine. L’Ararat, en terre ennemie, si près et tellement inaccessible. Car en 1921 le traité de Kars défini le tracé des frontières entre l’Arménie et la Turquie. Le mont Ararat échoue à la Turquie. L’Arménie, intégrée à l’Union soviétique devenue République socialiste soviétique d’Arménie, perd son icône symbole de la terre historique. Depuis, la frontière est fermée. Pourtant, sur le drapeau et les armoiries arméniens est représentée la montagne sacrée. Dans les années 1950, l’emblème devient la source d’un différend entre l’Union soviétique et la Turquie lorsque cette dernière conteste, car l’Ararat est localisé sur son territoire. Elle considère cela comme une revendication territoriale soviétique. Nikita Khrouchtchev, dirigeant de l’Union soviétique à l’époque, répond : « Pourquoi votre drapeau contient-il une représentation de la lune ? Après tout, la lune n’appartient pas à la Turquie, ni même sa moitié … Voulez-vous prendre le contrôle de l’univers tout entier ? ». Le gouvernement turc abandonne sa plainte.

 

L’air est devenu vaporeux. Le sommet de l’Ararat s’est réfugié au fond d’un édredon de nuages. Subsiste, fier, le cône blanc du Petit Ararat qui se dessine parfaitement contre le ciel indigo. La petite église capte les derniers rayons du soleil. Le sanctuaire s’épanouit dans les nuances chaudes du tuf orange et ocre contrasté de basalte gris ajoutant la touche d’austérité que mérite un tel lieu. Le gardien, affaissé sur sa chaise à l’ombre du portique, est concentré sur son chapelet. Prie-t-il pour qu’un jour l’Ararat revienne de nouveau au peuple arménien ? Car la perte de la montagne, pour les Arméniens, est une blessure profonde, inguérissable : « Il est notre honneur, notre histoire, notre tristesse ». Outre son importance territoriale, le Massis incarne le paradis perdu.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, dominée par l’Ararat.

 

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