Au-delà de l’horizon… Sur les traces de l’Arche perdue.

La grande vallée du Rift, un des plus longs systèmes de faille au monde, s’étend de la vallée de l’Oronte, en Syrie, vers la mer Morte et la mer Rouge, et le long de l’Afrique de l’Est jusqu’en Mozambique. Longue de plus de neuf mille kilomètres et large de quarante à soixante kilomètres avec quelques centaines à quelques milliers de mètres de profondeur, cette immense cicatrice dans l’écorce terrestre a débuté sa formation il y a cent millions d’années lorsque, à la suite d’énormes éruptions volcaniques, les plaques se mirent à diverger provoquant un fossé d’effondrement. Le contexte favorable de sédimentation et de fossilisation rapides et continues en on fait berceau de l’Humanité, confirmé par la découverte de nombreux vestiges. Le grand rift est-africain coupe en deux la Corne de l’Afrique. La vallée du Rift éthiopien, située entre la plaque tectonique nubienne à l’ouest et la plaque somalienne à l’est est perlée d’un ensemble de lacs. À cent soixante kilomètres au sud d’Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie, le lac Ziway est le premier, et le plus grand, de ces lacs.

 

Sur les traces de l’Arche perdue, Debra Sion, Éthiopie, novembre 2012.

 

Nous arrivons sur les rives du lac vers dix heures et demie du matin. Il fait bon. Le soleil est déjà haut dans le ciel et rayonne intensément sur l’immense étendue d’eau entourée de montagnes et ponctuée de cinq îles volcaniques. À l’horizon flottent quelques nuages cotonneux. Autour de la jetée, à l’ombre des figuiers sycomores, s’active beaucoup de monde. Ermias et Yohannes, nos compagnons de voyage locaux, négocient la location d’un bateau à moteur tandis que Philippe et moi approchons le marécage qui borde le lac. La surface de l’eau est partiellement couverte de nénuphars bleus, le lotus sacré représenté par les hiéroglyphes égyptiennes. Parmi les roseaux glissent des pêcheurs, perche en main, sur de frêles embarcations de papyrus. Quelques petits bateaux, la peinture écaillée, se disputent la place le long des berges.

 

 

D’énormes marabouts d’Afrique, la tête rentrée dans les épaules, se baladent paresseusement. Chauves, disgracieux, pourvu d’un bec imposant, le dessus gris-ardoise, le dessous blanchâtre, supportés par de longues pattes sales, à la collerette ébouriffée et avec une poche gulaire nue et pendante au cou, cet oiseau affreux de plus d’un mètre vingt de haut ne peut qu’être un descendant direct du ptérodactyle !

 

 

D’innombrables autres espèces d’oiseaux évoluent autour de nous. Pélicans aux tendres couleurs de blanc, rose et jaune, jacanas à poitrine dorée, canards et oies sauvages, cormorans, martin pêcheurs, ombrettes africaines et tous ceux donc nous ne connaissons pas le nom. Un majestueux pygargue vocifère, appelé fish eagle en Éthiopie, prend son envol et passe devant nous ailes déployées, cou allongé, poussant des « kiou-kiou » aigus, chant que l’on appelle la « voix d’Afrique ».

 

 

Le sommet d’un arbre est occupé d’ibis sacrés. Le robuste mais élégant oiseau blanc et noir au long bec recourbé est très présent en Ethiopie. Il fait parti de toutes ces représentations que nous avons contemplées sur les bas reliefs de l’époque pharaonique et qui n’existent plus en Égypte : la coiffure traditionnelle des femmes qui consiste en de nombreuses tresses fines, sheruba, étroitement vissées sur la tête pour garder un épais touffe de cheveux libre dans la nuque, le sistre, instrument de la déesse Hathor, utilisé par les prêtres dans les cérémonies religieuses, le lotus bleu, les embarcations en papyrus, l’hippopotame, le crocodile et l’ibis, autrefois niché en Égypte où il était vénéré et souvent momifié comme symbole de Thot, dieu du savoir et de la religion. L’Égypte antique renaît ici, dans l’Éthiopie du XXIe siècle.

 

 

Un chariot tiré par deux petits chevaux passe. Le cocher tire sur les rennes et nous demande si nous voulons aller en ville. Nous secouons la tête et désignons l’horizon : « Tullu Guddu ». Il sourit et passe son chemin. Un troupeau de vaches s’aventure dans les eaux peu profondes du marécage, surveillé par un berger haut comme trois pommes, qui, pieds nus, vêtu d’un short et d’un t-shirt usés jusqu’à la trame, brandit un bâton de manière énergique. Deux fillettes, assises les fesses dans l’eau, vendent des petits poissons étalés sur une pierre plate. Quelques femmes, en jupe longue, foulard coloré noué autour de la tête, font leur lessive un peu plus loin. Nous attirons l’attention. Des enfants s’attroupent autour de nous, le regard curieux, le sourire aux lèvres. Les adultes nous surveillent à distance. Peu d’étrangers viennent ici. Finalement Yohannes nous hèle.

 

 

Entourés d’une foule d’hommes, femmes et enfants, nous embarquons. Notre bateau, long de cinq mètres, est d’un bleu éclatant. Nous nous installons sur les banquettes qui longent la coque. Ermias nous regarde d’un air légèrement inquiet. Excellent chauffeur quelque soit l’état du terrain, ce matin, il nous a avoué de ne pas aimer l’eau et ne pas savoir nager. Le fait qu’il ait décidé de nous accompagner malgré son malaise nous touche et témoigne de l’amitié qui est en train de se lier. Philippe le rassure en lui rappelant qu’ici « pas d’Al Khaïda », nom cynique qu’Ermias donne aux chauffeurs de petits camions Isuzu en raison du nombre de morts causés lors de leurs fréquents accidents, ce qui le fait réagir avec un « ohhh », en se tenant la tête qu’il secoue désespérément. Yohannes se joint à nous. Notre guide se réjouît de se rendre sur l’île de Tullu Guddu, Debra Sion en langue amharique. Pour lui aussi c’est une première. Le jeune capitaine Mintesenote désigne son assistant. Aussitôt une dispute éclate. Le travail est rare et chacun estime que c’est son tour. Nos regards s’évadent en direction du lac tandis qu’un arrangement est trouvé. Mintesenote, à l’aide d’une perche, sort le bateau du marécage où de grandes plantes de papyrus forment un toit ombragé. Une fois en eau ouverte, le soleil s’abat sur nous et nous déroulons le dais et l’arrimons sur le support en fer. Notre capitaine met le moteur en marche. C’est parti ! Nous sommes sur les traces de l’Arche perdue !

 

 

L’Arche d’Alliance est un coffre oblong de bois d’acacia recouvert d’or renfermant les tables de la loi dictées par Dieu à Moïse. Le propitiatoire, surmonté de deux chérubins aux ailes déployées se faisant face, est considéré comme le trône, la résidence terrestre de Yahweh. L’Arche accompagne les Israélites lors de la sortie d’Égypte jusqu’à la terre promise, le pays de Canaan, et elle est conduite à Jérusalem dans un tabernacle par le roi David. Enfin c’est le roi Salomon qui édifie un temple digne de la relique où elle est installée dans le saint des saints mais d’où elle disparaît mystérieusement. L’Éthiopie prétend que l’Arche se trouve dans une chapelle annexe de l’église Sainte Marie de Sion à Axoum dans la région du Tigré, au nord du pays. Seul le gardien de l’Arche est en mesure de la voir. Ce prêtre, désigné à vie, ne quitte jamais l’enceinte de la chapelle. Pourtant, en Éthiopie, chaque église, pour être consacrée, doit posséder dans son saint des saints un tabot, en pluriel tabotat, en bois ou en pierre, réplique des tables de la loi, représentant l’Arche d’alliance. Sans ces reproductions des commandements de Dieu, l’église s’apparente à un corps sans âme. Le mot tabot, en ge’ez, la langue liturqigue d’Éthiopie, vient de tebuta en araméen, qui lui-même vient de l’hébreu tebah, signifiant « coffre ».

 

Nous mettons le cap vers Gelila Deset. Après avoir contourné la petite île montagneuse recouverte d’une épaisse végétation, nous distinguons vaguement l’île de Tullu Guddu au loin. Ses contours, marqués par deux sommets, se confondent avec les collines volcaniques de la rive opposée du lac. L’eau est peu profonde, pas plus de quatre mètres, et sa couleur est vert tilleul. Une légère brise plisse l’eau. Un pélican rase la surface. Philippe et moi nous nous tenons à la proue du bateau qui s’est élevée sous la puissance du moteur. Elle fend la houle formée par la brise et nous douche à intervalle régulier. Soudain, nous attendons marmonner le générique du film Titanic, « My heart will go on ». Nous nous retournons pour croiser les yeux malicieux de Yohannes et Ermias qui, du coup, montent le ton. Sous les regards amusés de Mintesenote et son assistant nous partons d’un éclat de rire. « J’ai adoré ce film », nous dit Yohannes, « je l’ai vu au moins trente fois ». Ermias, lui, moins romantique, s’abstient de commentaire. Il remonte ses lunettes de soleil sur le front, lève les yeux au ciel et hausse les épaules.

 

 

De cinéma, la discussion dérive vers la musique, puis, inévitablement, vers l’Arche d’alliance, sujet aussi vif qu’énigmatique. Nous évoquons le livre du journaliste britannique Graham Hancock ; « Le mystère de l’Arche perdue : à la recherche de l’Arche d’alliance ». Yohannes, les sourcils haussés, l’index levé, nous dit : « if you want to hide a tree, put it in the forest », « si vous voulez cachez un arbre, mettez le dans la forêt ». Sachant que chaque église d’Éthiopie, sans exception, possède dans son saint des saints une réplique de l’Arche sous la forme de tabot, cela signifie que, théoriquement, l’Arche d’alliance peut être dissimulé dans n’importe quelle église à travers le pays. Qui peut affirmer que la véritable Arche est celle qui se trouve dans sa chapelle à Axoum si ce n’est un seul homme ; son gardien. Le seul homme au monde connaissant la vérité ! Nos regards dérivent vers Tullu Guddu et soudain la petite île prend d’avantage d’importance à nos yeux. Elle fait intégralement partie de l’histoire mouvementée de l’Arche d’alliance. Nous sombrons dans le silence, le bruit monotone du moteur bourdonnant dans nos oreilles. Tullu Guddu se rapproche lentement.

 

Le sujet central dans le Kebra Nagast, « Gloire des Rois », récit épique éthiopien du XIVe siècle, est la rencontre entre la reine Makeda de Saba et le roi de Juda Salomon. De cette union est né un fils, Menelik. À l’âge adulte, il se rend chez son père à Jérusalem. Au moment de regagner l’Éthiopie, Salomon, attristé, lui donne alors une escorte de premiers-nés des Anciens de Juda et une douzaine de lévites, prêtres. Ces derniers auraient emporté avec eux l’Arche d’alliance du Temple de Jérusalem pour l’emmener vers l’Éthiopie. « Ton fils a emporté l’Arche d’alliance, le fils que tu as toi-même engendré, ce fils issu d’un peuple étranger auquel Dieu ne t’avait pas commandé de t’unir, ce fils né d’une femme éthiopienne qui n’a ni ta couleur ni la moindre parenté avec ton pays et qui, du reste, est noir. Pourquoi t’attrister ainsi ? Car cela est arrivé par la volonté de Dieu. L’arche a été donnée à ton fils premier-né. » Et le roi, réconforté par ces paroles, dit : « Que la volonté de Dieu soit faite et non la volonté de l’homme ».
 Plus loin, il est mentionné que : « Mais les élus du seigneur sont le peuple d’Éthiopie. Car là se trouve la maison de Dieu, la Sion céleste, l’arche de son alliance ».

 

Selon la tradition, l’Arche d’alliance fut entreposée sur une île du lac Tana, puis, au IVe siècle, lors de la christianisation du pays, emportée à Axoum et déposée dans une église dédiée à Maryam Seyon, Sainte Marie de Sion. Au milieu du Xe siècle, la reine juive Gudit de la tribu agaw, sanguinaire et cruelle, parvient à s’emparer du pays d’Axoum qu’elle met à feu et à sang. Églises brûlées, monastères ravagés, la famille royale exterminée, persécution des chrétiens. Lors de la chute d’Axoum, un groupe de prêtres fuit la ville meurtrie en emportant des objets sacrés dont l’Arche d’alliance. Un manuscrit du Xe siècle décrit l’exode de l’Arche jusqu’à Debra Sion, mille deux cent kilomètres au sud d’Axoum. « Voyez vous, cette Gudit, c’était le Diable. Elle a brûlé beaucoup de synagogues au Tigré et dans d’autres régions d’Éthiopie. Ça a été une époque de grandes batailles et de grands dangers. Nos ancêtres ont redouté qu’elle ne s’empare de l’Arche. Alors, ils l’ont conduite ici, sachant qu’elle y serait en sécurité. Ils n’ont voyagé que la nuit ; ils se sont cachés durant le jour. Ils se sont dissimulés au cœur des forêts et dans des cavernes. Ils ont eu très peur, je vous le dis. Mais, en procédant de la sorte, ils ont réussi à échapper aux soldats de la reine, et ils ont apporté l’Arche à Zwai et dans notre île. » Les prêtres mettent à l’abri les reliques et construisent une église pour l’Arche. L’île, appelée Tullu Guddu, signifiant « grande montagne » en oromignia, langue parlée dans la vallée du Rift, fut nommé Debra Sion, « montagne de Sion ». Pendant quatre décennies, plus de cinq cent moines ont vécu sur l’île pour veiller sur l’Arche, jusqu’à elle regagne Axoum après que la paix soit revenue sous la dynastie zagwe. Néanmoins, une partie de la délégation reste à Debra Sion dont atteste la petite communauté zaï, descendant des Axoumites, parlant le tigranya, la langue du Tigré.

 

Après une heure et demi de navigation nous accostons à Tullu Guddu. Contents de nous dégourdir les jambes, nous sautons à terre. Quelques enfants accourent. Nous suivons Mintesenote le long des berges couvertes de hautes herbes. Vaches et chèvres paissent. Des tukuls, huttes circulaires recouvertes d’un toit de chaume en forme de cône, sont éparpillées sur les pentes. Les terrasses creusées dans les collines quand Tullu Guddu était plus peuplé sont à l’abandon, mais les champs d’orge, de blé et de maïs sont prêts pour la récolte.

 

 

Un prêtre vêtu d’une longue robe noire, le turban enroulé sur la chevelure, et couvert d’un gabi noir vient à notre rencontre. Traits réguliers, yeux en amande et barbe soignée, il nous salue avec le sourire et le regard bienveillant. Yohannes, Ermias, Mintesenote et son assistant s’approchent, baissent la tête et baisent la croix que le religieux tient dans sa main droite. Un moment qui nous émeut encore après presque trois semaines en Éthiopie ayant assisté à de nombreuses scènes identiques. Le prêtre est désolé de nous annoncer que ses collègues sont partis à Ziway et que l’église est fermée. J’échange un regard avec Philippe. Si la nouvelle église, relativement récente, n’est pas très intéressante, les manuscrits anciens qu’elle abrite, eux, le sont ! Nous décidons de nous y rendre quand même et après avoir chaleureusement pris congé du prêtre, nous poursuivons l’ascension sur un étroit chemin bordé d’une épaisse végétation.

 

 

Devant la porte en fer qui donne accès à l’enceinte de l’église nous nous dévisageons. Ermias tourne la poignée. Fermée. Nous montons sur une butte en terre. Par dessus les murailles nous apercevons l’église. Un bâtiment moderne octogonal assez banal. Quoi faire ? À défaut de la clef, nous ne visiterons pas l’église. « Allons à l’ancienne église », propose-je. Une conversation animée en amharique entre Ermias, Yohannes, Mintesenote et son assistant s’ensuit. Le verdict tombe. « It takes four hours to go and come back », dit Yohannes. « Nous n’avons pas le temps ». Quatre heures pour effectuer aller-retour ! Une grande frustration me saisit. D’avoir fait tout ce chemin pour rien ! Je me tourne vers Philippe. Il scrute la montagne. « Quatre heures me semble exagéré », constate-t-il, me donnant de l’espoir. Il consulte sa montre. Il nous faut une heure et demie pour le voyage de retour, deux heures de route pour notre étape de la nuit. Cela nous laisse deux heures. Je propose d’entamer la montée, chemin faisant nous prendrons une décision. Mintesenote hoche la tête. Il nous accompagnera. Son assistant se désiste. Ermias regarde ses pieds. Désignant ses tongs, il nous souhaite bonne chance. Nos chemins se séparent.

 

 

Le chemin qui monte vers le sommet est bordé d’acacias, d’épineux, de broussaille et d’énormes cactus candélabres dont les nombreuses tiges se terminent par des fleurs rouges. La vue porte sur la rive orientale du lac, succession de collines basses. En dessous de nous se dessine le toit rouge de la nouvelle église. Il fait chaud. Nous marchons en silence. Notre but est quelque part là haut, enfoui dans la dense végétation. Soudain Mintesenote s’arrête. Nous nous joignons à lui. « Un serpent », dit-il en scrutant les sous-bois. Haussant les épaules, il poursuit l’ascension. Nous suivons. Le chemin serpente entre ombre et soleil. La végétation devient plus dense. Les épineux accrochent nos vêtements et percent nos chaussures. Nous nous baissons pour éviter les branches d’arbres. Par endroit nous évoluons sous un tunnel de verdure. De grosses pierres constituent des marches irrégulières. Philippe me retient de justesse face à une immense toile d’araignée, habitée par une grosse araignée noire, tissée entre les branches d’un arbre. Mintesenote nous met en garde et nous montre une cicatrice dans son cou dû à une morsure de ce même type d’araignée. Je frisonne et pense à Indiana Jones couvert d’araignées lorsque celui-ci était, comme nous, à la recherche de l’Arche perdue. Quand la fiction se confond avec la réalité… Nous poursuivons.

 

 

Après une bonne demie heure de montée, Mintesenote désigne une terrasse en contrebas où nous apercevons quelques pierres dressées recouvertes d’herbe : l’ancien cimetière. Il nous dit que nous ne sommes plus très loin. Je soupire intérieurement. Nous allons y arriver ! Avec une nouvelle détermination, j’entame une série de virages serrés. Je trébuche et me rattrape de justesse. Mon esprit est occupé et une urgence prend possession de moi. Une sensation d’attente plane dans l’atmosphère. Une attente dont chaque minute me pèse. Je presse le pas.

 

 

Un mur fait de gros blocs arrondis se dresse devant nous. Le mur de l’enceinte ! Nous le rasons, le chemin s’étant rétrécie. Un dernier raidillon et nous y sommes ! Au centre d’un enclos, dominé par la crête de la montagne, sommeillent les ruines de l’ancienne église. Quelques pans de murs rudimentaires construits en pierres de taille noires disposés en cercle. Rien de spectaculaire. Une petite déception s’empare de moi, vite oubliée en me rappelant l’importance de cet endroit. L’Arche d’alliance serait venu jusqu’ici ! Ce lieu est lié à la mystérieuse l’histoire de l’Arche. Une histoire mouvementée et entourée de nombreux secrets. Des convictions et des doutes. Des certitudes et des contradictions. Mais ici, éloigné de tout, perché au sommet d’une montagne dominant l’île et entourée des eaux du lac Ziway, siège un sanctuaire singulier. Ce lieu entre ciel et terre a reçu la relique la plus précieuse de l’humanité. Une relique toujours convoitée grâce à ses pouvoirs. Des pouvoirs puissants. Des pouvoirs occultes. Des pouvoirs divins. Elle donnera à son propriétaire les pouvoirs de devenir le maître du monde !

 

 

Avec le ciel comme toit, le sanctuaire est illuminé par le soleil au zénith. Aucune ombre ne vient briser la pureté des lieux. Le silence est pesant. Le vent s’est apaisé. Les oiseaux se sont tus. Plus de bruissement de petits animaux dans les sous-bois. Le monde semble suspendu. Nous avançons. L’herbe sèche craque sous nos pas. Derrière les murs noirs se révèle un petit édicule cubique en tôle ondulée. D’un mètre cinquante de profondeur et d’environ deux mètres de hauteur, il est soutenu par des poteaux de bois et des planches, le toit tenu en place par des pierres. Une croix faite de deux morceaux de bois croisés couronne te toit. Je retiens mon souffle : c’est le maqdas, le saint des saints !

 

 

Irrésistiblement attirés par cette construction de biais qui semble tenir par miracle, nous pénétrons dans l’espace circulaire de l’église. Un passage à travers les hautes herbes mène au saint des saints. Nous nous approchons avec déférence. L’instant est insolite. Du sanctuaire à l’abandon émane une force palpable. Philippe et moi échangeons un regard. Nous sommes tout près du sanctuaire fragile. Une étroite fente semble une invitation muette. J’hésite. Puis je tente de capter une image de l’intérieur. La lumière éblouissante du soleil me gêne et je plaque mon front contre la tôle brûlante. Dans la pénombre je distingue une peinture de couleurs vives de la vierge Marie avec l’enfant Jésus dans les bras. Puis se dessine un drap qui couvre un objet du sol au plafond. Mon cœur accélère. Je recule d’un bond et fait part de ma découverte à Philippe qui se penche à son tour.

 

Yohannes me demande ce que j’ai vu. J’ai du mal à m’exprimer. Cet objet dissimulé sous ce drap ne peut-être autre chose que le tabot symbole même de l’Arche d’alliance. Je suis subjuguée. Même ici, dans cette église en ruine, la tradition est maintenue. Puis, en réfléchissant, j’admets que c’est logique. Pourquoi ce lieu, qui a abrité la véritable Arche d’alliance, n’aurait pas droit à une reproduction de la relique comme tout lieu sacré en Éthiopie ?! Yohannes, à son tour, jette un coup d’œil à l’intérieur. Il se retourne, l’expression perplexe. Nos regards fixent la chapelle. Un saint des saints faite de tôle et de bois. À tour de rôle nous scrutons encore l’intérieur. Nous avons l’impression d’avoir fait une vraie découverte. Yohannes soupire. « Peut être c’est la vraie Arche d’alliance », dit-il, les yeux pétillant. « Pourquoi pas, répond-je, « personne ne soupçonnerait qu’elle soit ici ».

 

Le temps passe et il est temps de quitter les lieux. Pourtant nous montons un peu plus haut en contournant les ruines. La vue porte sur les champs cultivés sur le rivage de l’île, les eaux vertes du lac et la terre ferme. Mosaïque de vert, d’ocre, de jaune et de gris. Pâle et lumineux à la fois. L’air est pur, le soleil franc. Il fait chaud. Une atmosphère insolite pèse sur le site. Les murs écroulés de l’église sont des taches noires dans cet univers pastel. Lourd de leur présence. Le maqdas n’est qu’un petit cube insignifiant. Pourtant il s’impose au centre du sanctuaire à sa place légitime dans ce haut lieu de l’histoire. Mais un lieu oublié, un lieu lointain, un lieu égaré dans les méandres du temps.

 

 

« Plus loin ? », demande Mintesenote, « il y a quelques vestiges de maisons ». Yohannes jette un coup d’œil sur sa montre et nous regarde. Philippe secoue la tête. Nous n’avons plus le temps. À contrecœur, nous entamons la descente. Je soupire et me retourne une dernière fois pour m’imprégner de l’image insolite qu’offre les vestiges. Une évidence me saute à l’esprit. Le saint des saints, une forme carrée. L’enceinte, un cercle. Le cercle et le carré : deux aspects fondamentaux de Dieu : l’unité et la manifestation divine. Le cercle symbolisant le ciel, l’univers, l’éternité. Le carré signifiant la terre, la stabilité, la protection. Le carré inscrit dans un cercle représente l’union du ciel et de la terre. Le carré, perfection de la création, renfermé dans un cercle protecteur. Associé au carré, le cercle évoque le changement. Mes yeux fixent le lac. Un lieu entouré d’eau. L’eau, source de vie, purificatrice, régénératrice. L’Arche d’alliance. Peut-il exister un lieu plus symbolique pour recevoir un objet aussi sacré ? L’Arche symbole de la présence de Dieu parmi les hommes, la présence divine parmi les mortels…

 

La descente se fait en silence. Nous sommes tous plongés dans nos pensées. Les yeux rivés vers le sol accidenté, nous sommes aveugles à la beauté de l’environnement. Parvenus à la nouvelle église, le petit frère de Mintesenote l’attend avec son déjeuner dans un porte-manger. Nous bifurquons vers le rivage. Le prêtre, tout sourire, est toujours là en train de labourer son champ. Apprenant que nous sommes allés jusqu’à là-haut, il approuve avec un sourire désarmant. Le bateau nous attend. Ermias et l’assistant de Mintesenote ne sont pas en vue. Quelques enfants nous observent timidement. Yohannes sort son téléphone portable et appelle Ermias. Scène étrangement moderne dans cet univers biblique où ni l’eau courante ni l’électricité ont fait leur apparition. Une vingtaine de minutes plus tard, tous réunis, nous prenons le large. La traversée se fait dans le calme. Le vent s’est levé et l’air s’est rafraîchi. Notre bateau fend l’eau, calmement mais sûrement. Mes pensées s’évadent…

 

Le mot « arche », désigne « coffre ». L’Arche d’alliance est le coffre, surmonté de deux chérubins ailés, dans lequel sont déposées les tables de la loi. L’Arche est portée par les hommes de la tribu de Lévi, les Lévites, qui deviendront prêtres au Temple lorsqu’il sera bâti. Dans l’Égypte antique, des coffres semblables, rectangulaires et ornées de divinités aux ailes déployées, ne sont pas rares. Ces coffres rappellent la forme générale de l’Arche d’alliance. Moïse, influencé par sa vie passée en Égypte, reprit sans doute les formes et les décors égyptiens pour sa conception de l’Arche d’alliance. À cette époque existaient également des coffres ayant la forme d’un bateau. La « barque sacré », mandjet, était un objet symbolique lié au cycle perpétuel du lever et du coucher du soleil comparable au cycle de la vie et de la mort, et à la divinité qui lui est associé, Rê. Le mandjet était un support bombé comme la coque d’un bateau surmonté d’un naos abritant la statue du dieu portée sur les épaules des prêtres lors des processions pendant la fête d’Opet. Cette image rappelle une autre arche : l’arche de Noé, navire que, selon la bible, construit Noé sur l’ordre de Dieu afin de sauver Noé, sa famille et toutes les espèces animales d’un déluge sur le point d’advenir. L’arche de Noé n’était pas un bateau destiné à naviguer mais une maison flottante, un immense coffre destiné à abriter les échappés du désastre…

 

Je suis brusquement tirée de mes réflexions à cause d’une grosse vague qui heurte notre bateau et qui nous asperge de fines gouttelettes d’eau. Ermias nous regarde d’un air inquiet et ajuste son gilet de sauvetage. Mintesenote diminue la puissante du moteur. Je souris et je pense à une autre arche. Celle sur laquelle je suis née ! Car mes parents, pendant les dix premières années de leur mariage, ont habité une arche, maison flottante, amarrée au bord de la Meuse aux Pays-Bas et lorsque je suis née, un soir de tempête, la sage-femme a dû venir en barque car nous étions partis à la dérive. Notre arche avait comme nom « Vesta », d’après la déesse romaine Vesta, déesse du feu et du foyer, déesse protectrice du foyer domestique et de la famille. Vesta avait un culte qui, en Asie et en Grèce, remontait à la plus haute antiquité. Paradoxalement, une chapelle dédiée à la déesse Veste, du nom égyptien Anoukis, fut découverte sur le site de Maschakit, au sud d’Abou Simbel, sur la rive droite du Nil. Érigée par le prince éthiopien Pohi, gouverneur de la Nubie sous le règne de Ramsès le Grand, il supplie la déesse de faire que « le conquérant foule les Libyens et les nomades sous ses sandales, à toujours ». Voilà, le cercle s’est refermé. De l’Égypte, en passant par l’Arche d’alliance, l’arche de Noé et l’arche « Vesta », nous sommes de retour en Égypte. Cette Égypte étroitement lié avec l’Éthiopie et l’Arche d’alliance.

 

Nous approchons de la terre ferme. L’animation sur la jetée n’a pas diminuée. Ermias pousse un soupire de soulagement. Nous quittons Mintesenote et son assistant en remerciant chaleureusement notre capitaine pour son aide précieuse à Tullu Guddu. Son sourire est franc. Yohannes, Ermias, Philippe et moi prenons la direction de la ville pour retrouver la voiture, accompagnés d’une foule d’enfants. Le soleil est déjà bas dans le ciel. Les ombres s’allongent. Il fait bon et nous marchons en silence sur le chemin poussiéreux. Les heures passées se sont déroulées dans une atmosphère d’une autre dimension et l’église en ruine et son saint des saints émouvant que nous avons découvert aujourd’hui ne cessent de hanter mon esprit. L’idée que l’Arche d’alliance aurait fait le même chemin que nous est fascinant. Je jette un dernier regard en arrière. Le lac est éblouissant dans le soleil déclinant. Une brillance spectrale. La montagne de Sion est invisible. Je soupire intérieurement. Tullu Guddu est déjà le passé. L’île et ses secrets se sont évadés dans le néant.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le maqdas, le saint des saints, de l’église sur l’île de Debra Sion.

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