Au-delà de l’horizon… Ville de mille et une églises.

La subtile beauté de la cité de cuivre résiste aux assauts du temps avec une dignité inégalée. Ses imposants remparts protègent quelques édifices religieux condamnés à l’oubli. Ses vestiges s’imposent sur la steppe sauvage, s’accrochent aux falaises et dominent l’Arpa Çayı. Ses murailles écroulées, ses bâtiments en ruine et ses amas de pierres moussues traduisent sa vulnérabilité. Ses émouvantes églises dressées sur la plaine engorgée de soleil et de chaleur veillent depuis mille ans les âmes errantes. Hanté par son passé, la ville morte d’Ani, située sur le mauvais côté de la frontière turco-arménienne, suscite de l’admiration rien que par son existence.

 

Ville de mille et une églises, Ani II, Turquie, juin 2006.

 

La route est une bande d’asphalte noir récemment refaite qui fond sous la chaleur. C’est le début du mois de juin et la steppe, nue, ondulée, et extrêmement verte, est parsemée de milliers de fleurs. Des mares bleues, jaunes ou rouges contrastent avec l’herbe haute d’un vert intense. Des petites marguerites poussent jusque sur le bitume. Les champs de blé sont dorés. Disséminée dans la plaine, quelques tentes de nomades kurdes et des ruches : le miel de la région est réputé. La lumière est franche et le ciel bleu cobalt. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent, et des dizaines de chevaux parcourent les étendues infinies. Le paysage dégage de la fraîcheur, du renouveau, de l’espoir.

 

 

Presque huit ans après notre dernier passage dans la région, les conditions de visite d’Ani se sont considérablement assouplies : aujourd’hui le billet d’entrée s’achète directement à l’entrée du site et les photographies sont autorisées partout, même en direction de l’Arménie ! Ani, située sur un plateau triangulaire, est délimitée par des ravins abrupts : l’un, parcouru par les eaux tumultueuses de la rivière Arpa Cayi, marque la frontière actuelle de la Turquie et de l’Arménie, l’autre forme une étroite vallée, le Dsagh Kost-Dzor : la vallée des Fleurs. La ligne de remparts unie, à travers le plateau, les deux ravins constituant une défense qui, malgré sa double enceinte, n’a pas su protéger Ani de la rage destructrice des armées ennemies. Quand les imposantes murailles cuivrées se détachent à l’horizon, jalousement encerclant les trésors restants de la cité, je retiens mon souffle : nous y sommes : Ani !

 

 

La cité doit son nom à la déesse perse Anâhitâ, identifiée à Aphrodite, qui était déjà adorée par les Ourartéens. La forteresse d’Ani fut mentionnée dès le Ve siècle. Conquise par les Arabes au milieu du VIIe siècle, le vice royaume d’Arminya fut créé par le calife. Un siècle plus tard, Ani est cédée à la famille seigneuriale arménienne des Bagratides qui fonde le royaume d’Arménie. En l’an 961, le roi Ashot III Olormadz « le Miséricordieux » est sacré roi des Arméniens et des Géorgiens par le catholicos et décide de transférer sa capitale de Kars à Ani. Située sur un important axe commercial est-ouest, la cité ne cesse de se développer et devient un centre caravanier contrôlant les routes entre Byzance et le califat à Bagdad. En 993, Ani devient le siège du catholicos d’Arménie. Au début du XIe siècle résidait à Ani douze évêques, quarante moines et cinq cents prêtres. La ville se couvrait d’églises et elle était peuplée de plus de cent mille âmes. Elle était connue comme « la ville au mille et une églises » ou encore comme « la ville aux quarante portes, cent palais et mille églises ». Ani est souvent appelée « la capitale de l’an mille ».

 

C’est à cette époque, sous le règne du roi des rois Gagik Ier, qu’Ani connue son apogée. La cathédrale est achevée ainsi que la singulière église circulaire bâtie par Gagik en l’an mille. Avec une population surpassant celle des métropoles européennes comme Paris, Londres et Rome, la ville devient le centre culturel, religieux et économique du Caucase. À la mort de Gagik, en 1020, son fils Hovhannès Sembat lui succède, mais des luttes intestines et l’expansion des Byzantins affaiblirent l’État arménien. Plus tard Ani fut livrée aux Byzantins avant d’être prise par le sultan turc Alp Arslan. En 1064, elle est rattachée à l’Empire seldjoukide de Perse et des milliers d’Arméniens partent en exil. Ani, par la suite, tomba alternativement aux mains des rois de Géorgie et des émirs kurdes qui durent faire face aux rébellions de la population de la ville qui était encore exclusivement arménienne. En 1199, Ani est libérée par la reine géorgienne Tamara. Elle concède les territoires reconquis, au titre de domaines héréditaires mais sous suzeraineté géorgienne, à deux frères arméniens, Zak’arian et Ivané Mkhargrdzeli. Avec un pouvoir quasi monastique, ils vont redonner à Ani une certaine prospérité. En 1239, Ani est mise à sac par les Mongols, mais la dynastie des Mkhargrdzeli continua à régner, malgré l’émigration en masse de la population et le déclin de la ville. À partir de 1330, une succession de dynasties turques et kurdes l’occupèrent, puis, à la fin du XIIIe siècle, Tamerlan fait, par trois fois, incursion dans la région lors desquelles Ani est prise et mise à sac. En 1579, elle fut intégrée à l’Empire ottoman.

 

Une fois franchie la double enceinte par la porte de Lion, la vue embrasse une plaine inondée de soleil où se dressent quelques églises solitaires. Elles sont les symboles du raffinement de la civilisation arménienne de l’an mille. Les ondulations du terrain laissent entrevoir un dôme par ci, un tambour par-là, des remparts, une citadelle. Droit devant, au bout de ce que fut, dans une autre ère, la rue principale, se dresse la masse rouge de la cathédrale. L’herbe est haute et parsemée de fleurs blanches et jaunes, d’énormes massifs de chardons violets bordent les chemins. Le ciel est bleu vif. Le mont Ararat, la montagne biblique, symbole même de la nation arménienne, reste caché dans un voile de mystère, même si sa présence se devine.

 

 

La face survivante de l’église Saint-Sauveur se trouve au milieu de débris : morceau de murs et pierres sculptées. Ce vaste édifice, construit pour accueillir un fragment de la Vraie Croix rapporté par le prince Aboulgharib Pahlavouni de Constantinople, fut complété vers l’an 1035. À la fin du XIXe siècle, l’église était encore intacte, mais dans un état délabré. En 1957, la moitié de l’église s’effondra frappée par la foudre. Le bruit des pierres qui tombèrent fut entendu dans le petit village kurde qui se trouve en dehors des murailles. Sévèrement secoués pendant le tremblement de terre de 1988, les vestiges sont en danger d’écroulement.

 

 

Le chemin qui conduit vers l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz est bordé de chardons. Les grosses fleurs pourpres tranchent avec le vert intense des graminées. En haut de l’étroit chemin escarpé qui mène au sanctuaire nous nous arrêtons. Le plateau est coupé par le profond canyon creusé par les eaux tumultueueses de l’Arpa Cayı. Nous observons la rive opposée d’où émergent quelques baraquements et des miradors occupés par les soldats russes et arméniens qui gardent cette frontière. Le paysage de steppes, les couleurs de la terre et de l’herbe, le ciel limpide ; identiques à celles de la Turquie. L’envie de découvrir ce qui se trouve au-delà nous saisit. L’envie de contempler Ani depuis l’Arménie. Mais nous savons que la zone est strictement interdite d’accès et que cette envie n’est pas prête à pouvoir se réaliser.

 

 

Fatalistes, nous descendons vers la superbe église Saint-Grégoire bâti par le noble Tigrane Honentz. Elle est élevée en pierres d’un rouge flamboyant. En contournant l’édifice, dressé sur une terrasse au bord du précipice, nous découvrons quelques fragments de murailles de la ville qui subsistent au bord du ravin. En face de nous, à seulement une rivière de distance : l’Arménie. Terre de désolation, déserte et silencieuse. Sur les rives de l’Arpa Cayı, des deux côtés, près de la ligne d’eau, se dressent des barbelés. Perchés sur des miradors, nous apercevons des militaires. Ils nous scrutent comme nous les scrutons. Chacun faisant semblant de ne pas voir l’autre. Ambigu. Pourtant, cet endroit particulièrement sensible d’Ani semble moins oppressant qu’auparavant. Le fait d’avoir le droit de photographier l’église avec l’Arménie en arrière-plan en témoigne. La beauté de l’édifice en est rehaussée. Le tragique de la situation également.

 

 

« Tu fus bâtie pour être une résidence royale dans le pays choisi de Shirak. Et le séjour des souverains Bagratides issus de la race d’Israël, de la famille du grand David, Père de Dieu, prophète. Toi dont le nom, admirable cité, est exprimé par trois lettres, symbole du mystère de la Trinité, qui par toi est adoré. Au temps de ces princes, tu étais pleine d’allégresse ; une vigne couronnée de grappes, un olivier chargé de fruits. Tu voyais tes fils dans la joie, semblables à un jardin nouvellement planté. Tes filles, belles de leurs parures, sans cesse occupées à chanter et à jouer de la lyre. Tes rois illustres, assis sur le trône, la couronne en tête, avec les guerriers à leurs côtés, debout, prêts à exécuter leurs ordres ; les fils de Sion, semblables aux cœurs enflammés des anges. Par sa magnifique architecture, ta cathédrale était l’égale et la copie du sanctuaire céleste. Les patriarches et les évêques, et les ministres de Dieu, dans leur hiérarchie, chacun à son rang, étaient en harmonie avec ce temple. Décrire ces pompes serait une tâche difficile et longue, sans profit pour moi maintenant, puisqu’il n’en existe plus rien. Elles se sont évanouies comme un fantôme, elles ont passé comme une fleur d’été. Elles ont cessé et disparu aujourd’hui. Toi aussi je t’invoque à mon aide, ô Ani ville orientale : viens unir ta voix à la mienne, et être ma consolatrice. Autrefois tu étais une fiancée délicieuse qu’un voile dérobe à tous les regards. Toi, objet d’envie pour tes voisins et pour les nations éloignées. » Ainsi écrit sur Ani, capitale du royaume arménien des Bagratides, Nersès le Gracieux (1102-1173), catholicos de I’Église arménienne, connu aussi pour ses efforts de rapprochement œcuménique avec l’Eglise latine.

 

La cathédrale d’Ani se dresse, solitaire, sur la plaine illuminée par un soleil éblouissant. À l’aube du XIe siècle, l’architecte Tiridate dote l’édifice d’une sophistication et d’une originalité inégalées. Le plan, celui d’une basilique surmontée d’un dôme, est un schéma que l’on retrouve en Arménie depuis de VIIe siècle, mais ici, la nef est plus large et l’élan vertical a été accentué. Les façades sont encerclées d’une arcature aveugle à minces colonnes sur laquelle sont gravées les inscriptions. Elles sont percées de petites fenêtres couronnées par des arcs aux ornements divers tandis que les grandes fenêtres sont encadrées par des bandes d’entrelacs polygonaux complexes richement sculptés. Une ornementation qui sera reprise pour les khatchkars, pierres à croix.

 

 

Khatchkar en arménien signifie « pierre à croix », de khatch, « croix » et kar, « pierre ». C’est une pierre de commémoration gravée, typique de l’art arménien et dont le principal décor consiste en une grande croix. Entre le IXe et le XVIIIe siècle, d’innombrable khatchkars furent exécutés. Ils ont une fonction votive, comme une prière pour le salut de l’âme du donateur ou de sa famille, mais ils peuvent également commémorer des évènements historiques, des victoires militaires ou la fondation d’une église. On retrouve aussi des stèles funéraires dressées sur des mausolées où encastrées dans les murs d’églises. Les stèles sont rectangulaires et le cadre, comme la croix, est profondément entaillé de sorte que l’ensemble du décor se détache sur un fond d’ombre. À Ani, presque tous les khatchkars ont été volés ou détruits, mais des dizaines de milliers de khatchkars existent encore de nos jours en Arménie.

 

En 1064, pendant le siège d’Ani, la cathédrale a une importance symbolique. Après la victoire turque, la ville est mise à sac et la grande croix couronnant le dôme conique est arrachée. La légende prétend que cette croix a été scellée dans le sol d’une mosquée pour être continuellement piétiné. Ensuite la cathédrale est reconvertie en mosquée et nommée Fethiye Camisi, la mosquée de la Victoire. En 1124, elle reprend ses fonctions d’origine. L’effondrement de la coupole lors du séisme dévastateur de 1319 signifie la fin du sanctuaire. Le tremblement de terre de 1832 provoque la chute du tambour, puis le terrible séisme qui dévaste le nord de l’Arménie en décembre 1988 ouvre une brèche dans l’angle nord-ouest qui s’écroule. En 1998, des parties du toit commencent à se décrocher. Paradoxalement, les dommages les plus sévères lui sont causés par les Arméniens eux-mêmes.

 

Sur la rive arménienne de l’Arpa Cayı, le paysage autrefois si bucolique est défiguré par une énorme carrière qui extrait la pierre de tuf nommée « pierre d’Ani » de cette couleur si caractéristique d’un orange très vif. L’année 2001 marquait le 1700e anniversaire de la conversion du roi Tiridate au christianisme par saint Grégoire et la fondation de l’Église apostolique arménienne. Pour célébrer cette date clé, les autorités de l’Église arménienne ont décidé de construire une nouvelle cathédrale à Yerevan dédiée à saint Grégoire l’Illuminateur. Pour attirer des sponsors, l’église devrait symboliquement être construite avec de la pierre d’Ani, prise au plus près du site historique. Les dommages que causerait une activité minière intensive aux édifices fragiles d’Ani ont été ignorés. Étonnamment, aucune protestation contre la carrière n’est venue de la part de l’Arménie ou de la diaspora arménienne et l’exploitation de la carrière est restée sous silence. Les militaires turcs étaient ennuyés à cause des explosions régulières considérées comme une violation du traité sur les frontières. La demande formelle d’arrêter l’exploitation est finalement venue de la part des archéologues turcs et français qui travaillaient à Ani. À chaque explosion, les bâtiments encore debout tremblaient. Une lettre envoyée en décembre 2000 par le représentant turc à l’UNESCO, puis transmise au ministère des Affaires étrangères arméniennes, est restée sans suite. Enfin, ce fut un article publié dans le quotidien turc Hurriyet en mai 2001 avec comme titre « Taliban Kafasi », « Ils se comportent comme des Talibans », repris par la presse internationale, qui fit réagir l’Arménie avec la promesse d’arrêter l’extraction le 31 mai 2001. Promesse non tenue car les explosions se poursuivent jusque fin juillet, date à laquelle la quantité de pierres requise pour terminer la construction de la cathédrale a été extraite de la carrière. Malheureusement, cela n’a pas entraîné sa fermeture. Certes, moins d’explosions se produisent et des méthodes alternatives sont employées, mais d’année en année, les dommages environnementaux sont grandissants.

 

Située sur les steppes désolées aux confins du Caucase, d’origine volcanique, la région est recouverte de laves ; tufs et basaltes aux couleurs variées et riches propices à la construction et à la sculpture. Les monuments réalisés illustrent, par leur foisonnement ainsi que leurs qualités techniques et décoratives, une conception originale et propre à l’Arménie. À l’approche de l’an mille, c’est la renaissance de l’architecture arménienne qui se modernise et se complexifie davantage. Le pays se couvre d’églises et de monastères souvent complétés de bibliothèques ou de scriptorium. On favorise l’émergence des mononefs triabsidiales ; des nefs possédant trois absides. Le plan central libre est délaissé au profit du plan central à croix inscrite. Les tambours se modifient : ils peuvent être ronds ou de forme octogonale. Les monuments adoptent d’autre part des coiffes coniques ou pyramidales, leur donnant ainsi une silhouette caractéristique. On observe également un développement de complexes monastiques et l’apparition du gavit ou sa variante plus tardive, le jamatoun, des types de narthex propres à l’architecture arménienne. L’ornementation s’enrichit et des monuments originaux comme les katchkars, se développent. La régionalisation de l’art arménien a pour conséquence la formation d’écoles régionales. Le royaume bagratide, dont la capitale est Ani, marque son indépendance jusque dans ses monuments, très caractéristiques. Aux Xe et XIe siècles naît l’école artistique d’Ani dont la figure de proue est l’architecte Tiridate.

 

Nous sommes heureux d’être de retour à Ani. La beauté du paysage, la grandeur des édifices, la somptuosité de l’ornementation, nous ravissent. Ani, émouvante comme nul autre endroit. Émouvante pour ce qu’elle a été, émouvante pour ce qu’elle est aujourd’hui. En réminiscence pour ce qu’elle n’est plus. Néanmoins, le lieu nous inspire une émotion partagée. L’état général de la cité, la précarité des églises, la dense végétation qui recouvre les vestiges, nous font prendre très clairement conscience qu’Ani est en danger imminent. Elle se détériore, elle s’effondre, elle se perd. Peu à peu, Ani se meurt. Encore une fois. Pourtant, nous ne voudrions pas la voir autrement. Comment imaginer les édifices restaurés à neuf comme c’est le cas pour certaines parties des remparts ? Comment songer à la cathédrale rénovée, son dôme réparé ? Comment considérer Ani comme certains autres sites archéologiques en Turquie et dans le monde. Avec des chemins bien balisés et, qui sait, un café à l’intérieur d’une église ? Ani inciterait-elle les mêmes sensations que maintenant ? Car c’est aussi cet état d’abandon qui la rend si unique, si singulière. Notre souhait, contre tout raisonnement réaliste et judicieux, est qu’elle puisse rester telle qu’elle est.

 

Le minaret octogonal construit en pierres de taille grises et rouges domine la plaine comme un phare foudroyant. Il porte l’inscription « Bismillah », « Au nom de Dieu », en écriture kufique sur sa face nord. Les Turcs assurent que la Menüçahr Camii, la mosquée de Menüçahr, fut bâtie vers 1072 par l’emir Menüçahr après la conquête turque. Ce serait alors la plus vieille mosquée de Turquie. Les Arméniens insistent que ce fût un palais bagratide, la résidence du catholicos, ou le jamatoun d’une église reconverti en lieu de culte musulman. D’autres encore suggèrent que la construction date des XIIe et XIIIe siècles, réemployant des fondations antérieures, l’hypothèse la plus probable. Cela expliquerait également son alignement inhabituel, elle donne sur le sud-ouest au lieu de l’est, et l’axe étrange du minaret.

 

La mosquée de Menüçahr est une structure rectangulaire perchée sur le bord de la falaise dominant l’Arpa Cayı. Le contraste de cette mosquée puissante avec les églises élégantes est aussi grand que les mondes dont les deux styles sont issus. Construction sobre contre architecture raffinée. Une existence rude à l’épreuve de la nature hostile des steppes opposée à une vie abritée et protégée. Un art sévère et rigide supportant les voyages incessants face à des œuvres témoignant d’une maîtrise technique et d’un sens artistique avancé. En 1997, toute cette zone était encore interdite d’accès et sous surveillance militaire. Aujourd’hui il est possible de la visiter.

 

 

La façade ouest de la mosquée s’était effondrée à la fin du XIXe siècle, mais le bâtiment ruiné continuait à être utilisé comme lieu de culte par les musulmans du village jusqu’en 1906, date à laquelle l’archéologue russe Nikolaï Marr l’avait reconverti en musée. Il avait fait murer les arcades ouverte côté ouest pour fermer le bâtiment. Les piliers rouge vif désormais offerts aux éléments sont caressés par la douce lumière du soleil. Nous pénétrons à l’intérieur où règne la fraîcheur.

 

 

De robustes colonnes supportent les élégantes arcades et le haut plafond. Six piliers divisent l’espace en compartiments dont seulement six sur onze à l’origine subsistent. Les caissons du plafond sont incrustés de pierres polychromes de différents motifs et les chapiteaux des colonnes sont ornés de mouquarnas. Cinq grandes fenêtres voûtées en plein cintre, très inhabituel dans une mosquée, éclairent l’intérieur. Située sur l’extrême bord de la falaise, la vue depuis les fenêtres est singulière. Je m’appuie au bord de l’une des baies et laisse parcourir mon regard sur la rivière dont les eaux verdâtres coulent en contrebas. J’aperçois le couvent de la Vierge avec sa chapelle au dôme dentelé et les vestiges du pont enjambant l’Arpa Cayı.

 

Un chemin recouvert d’herbe folle et de fleurs par milliers mène à la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Située sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor, elle trône isolée et solennelle au milieu des étendues vertes qui ondulent jusqu’à l’infini. Sa façade est dodécagonale et délicatement sculptée alternant d’étroites fenêtres et de profondes alcôves aux corniches richement ornementées. Sous le toit conique, les fenêtres du tambour circulaire sont entourées de moulures à doubles arcades, ce qui est très inhabituel. L’ensemble provoque un jeu d’ombre et de lumière qui donne un sens baroque à l’église. Si, depuis l’extérieur, l’édifice semble de proportions modestes, l’intérieur est très spacieux et des niches élancées attirent irrésistiblement le regard vers le haut.

 

 

Édifiée comme chapelle privée et lieu de sépulture par le prince Grigor Pahlavouni pour sa famille, les fondations du caveau furent mises à jour en 1907. En 1998, un an après notre dernier passage, le lieu fut violé par des voleurs de tombes prouvant ainsi l’existence des tombeaux restés intacts jusque-là. En 2004, l’ensemble des sépultures fut excavé par les archéologues. La famille Pahlavouni acquit une grande importance quand Vahram Pahlavouni devint le dirigeant de l’opposition à l’incorporation d’Ani dans l’Empire byzantin. On pense qu’à sa mort, en 1047, il fut enterré dans la sépulture familiale. Son nom est mentionné dans le tympan de la porte d’entrée de l’église qui date de 1040 où il déclare avoir réservé de l’argent pour célébrer des messes pour l’âme de son fils Aboughamir, d’où le nom de l’église.

 

L’édifice le plus étonnant d’Ani est l’église Saint-Grégoire du roi Gagik bâti en l’an mille. Détruite par un tremblement de terre peu de temps après sa construction, elle fut oubliée et le site se couvrit de terre. Les ruines furent finalement excavées par Nikolaï Marr en 1906. Des piliers, des chapiteaux et des pierres magnifiquement sculptées provenant de l’édifice circulaire, composée de trois rotondes superposées, jonchent le site. Des fleurs jaillissent du sol. Bleuets, marguerites, fleurs de pissenlit, petites graminées. Les pétales tendres de toutes les couleurs bénissent ce lieu sacré de leur bienfaisance. Mais l’herbe épouse les murs, les racines des arbres s’engouffrent dans les fissures et risquent d’endommager les vestiges. La nature reprend ses droits. À l’intérieur de l’église, le déambulatoire circulaire est encombré de vestiges. Difficile d’imaginer ce lieu d’abandon illuminé par des cierges, des nuages d’encens se faufilant entre les colonnes emplissant l’atmosphère de son parfum envoûtant, tandis que les cantiques résonnent sous la coupole et les dévots murmurent leurs prières.

 

 

À proximité de l’entrée, un chapiteau orné de spirales gît sur le sol : une de mes images préférées de la ville. Lors de notre dernier passage, je m’étais assise sur cette pierre. J’avais alors été conquise par Ani, son atmosphère nostalgique, la beauté de ses églises, son émouvante isolation. Aujourd’hui, je m’y installe de nouveau, une nouvelle fois fascinée. Mon regard embrasse le plateau. Le soleil verse sa lumière diffuse depuis le ciel. Une lumière feutrée qui donne de la majesté au site. Car même si les tremblements de terre ont secoué les bâtiments, ils triomphent. Leur ornementation est encore vive et témoigne d’une architecture audacieuse et d’une prouesse artistique qui allait au fil des siècles être emportée et absorbée.

 

 

Nous devons partir. Philippe me prend la main et avec regrets je quitte « mon » chapiteau. Nous suivons l’ancien tracé de la rue principale, celle qui conduit à la porte du Lion. Tant de vestiges enfouis sous la terre. Par ci et par là, une colonne, une arche, un mur écroulé. Les fondations de boutiques, de bains, les fragments étonnamment alignés du grand minaret de la mosquée Abu’l Muamran. Des bases de moulins et de presses à huile. Quatre colonnes trapues marquent l’endroit d’un temple du feu zoroastrien attestant une présence à Ani avant la période chrétienne. Plus tard, la structure a été transformée en chapelle.

 

 

D’innombrables pierres jonchent le parcours. Ani a tellement à offrir et elle est tellement blessée. Nous nous approchons des remparts. Massifs et puissants, les autorités turques ne les ont pourtant pas jugé assez pour barricader l’accès à Ani. Car, depuis 2002, la ville entière est entourée de barbelés supportés par des gros piliers enclavés dans une fondation de béton. La motivation derrière cette construction couteuse n’est pas très claire, même si, en Turquie, les sites archéologiques sont souvent enclos permettant de demander un droit d’entrée. Ici, vu l’importance des murailles entourant la ville, cela semble superflu. Pour accéder aux endroits les plus éloignés d’Ani, une route a été tracée, là où auparavant n’existait même pas une piste. Sans aucune considération pour le fragile environnement archéologique, pendant des mois, des camions, des bulldozers et des tracteurs ont traversé la ville. Après la construction de ces barbelés, les habitants des villages aux alentours ont été interdit d’emmener leurs troupeaux paître dans l’enceinte de la ville antique. Ceci a entrainé une rapide repousse de la végétation recouvrant les chemins rendant la visite difficile et causant des dommages importants aux édifices.

 

J’hésite avant de m’engager sous le porche de la porte de la ville. Difficile de quitter Ani. Je songe déjà à revenir. Philippe, qui l’a visité d’innombrables fois, l’a retrouvé telle qu’il l’espérait : forte et fragile à la fois. Un soupir, un dernier regard. Je ferme les yeux un instant et une image traverse mon esprit. Je vois Ani lorsque la ville était à son apogée…

 

 

Perchée sur son promontoire escarpé, Ani, en l’an mille, devait être d’une magnificence et d’une richesse inouïe, déployant ses murailles, ses palais, les dômes des églises et des chapelles par centaines, le tout construit en pierre basaltique d’un profond orange alterné ici et là de gris, de rose et d’ambre. Les jours de beau temps, quand le soleil baignait la ville, Ani devait ressembler à un mirage éclatant de lumière, une mer cuivrée. Lorsque des nuages noirs assombrirent la cité, le brouillard se mouvant entre les monuments, sa puissance devait se montrer effrayante et sinistre. Incomparable avec les villes antiques grecques ou romaines, Ani devait dégager une tout autre beauté, moins pompeuse, plus subtile. Naguère habité de cent mille âmes, Ani, au cœur du monde musulman, est une ville d’architecture et d’histoire arménienne, de gloire radieuse au destin tragique. Dans cette région austère et isolée, la ville de mille et une églises répand une beauté émouvante et une tristesse pour ce qui n’est plus…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La cathédrale d’Ani.

 

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