Au-delà de l’horizon… La cité de la paix.

Nul autre endroit au monde n’a engendré autant d’émotions que la Terre sainte. Entre passion, confusion, haine et antagonisme est suspendu un équilibre fragile : la paix. La Palestine a vu naître les trois grandes religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Au centre de cette terre bât son cœur, si fragile et pourtant vieux comme le monde, Jérusalem. Au sein de ses murailles, la ferveur vibre dans les ruelles antiques. Les Juifs évoquent Yahvé devant le mur des Lamentations, pleurant la perte du Temple, réclamant la Terre promise. Les chrétiens se recueillent dans le Saint-Sépulcre évoquant le sacrifice de la crucifixion, ils prient sur la pierre de l’Onction et s’agenouillent devant le tombeau de Jésus, lieu de sa résurrection. Sur le mont du Temple, là où le prophète Mahomet a entamé son voyage nocturne vers le ciel, à l’emplacement même du temple de Salomon, se prosternent les musulmans dans la mosquée al-Aqsa, clamant Allah.

 

La cité de la paix, Jérusalem, Israël, décembre 2008.

 

Un épais nuage de fumée flotte dans le Cellar Bar de l’American Colony Hotel, rendez-vous préféré des journalistes du monde entier venus tirer quelques bouffées et boire un verre. L’écrivain Graham Greene y avait ses habitudes. Il baptisa Jérusalem « la capitale du monde de l’intrigue ». Simplement en restant à l’écoute, il faisait le plein de sujets pour ses romans. Grotte sombre creusée dans la roche au plafonds bas et voûtés, faiblement éclairée par des lampes à huile et le sol recouvert de la pierre rose utilisé pour paver le patio il y a cent trente ans, le bar le plus populaire de Jérusalem dégage l’atmosphère décadente de l’Orient de la fin du XIXe siècle. Dans le Cellar à Jérusalem, la scène politique et diplomatique trouve ici un terrain neutre. J’échange un regard avec Philippe et lève mon verre. Nous trinquons à notre séjour à Jérusalem.

 

L’histoire de l’hôtel American Colony débute en 1881 lorsque Horatio et Anna Spafford, une famille de chrétiens dévots, quittent leur ville natale Chicago pour s’installer à Jérusalem accompagnés de seize autres membres de leur église. Ayant perdus leurs quatre jeunes filles au cours d’un naufrage, ils espèrent trouver la paix dans la Ville sainte et offrir leur aide à des familles en détresse. Accueillant Juifs et Arabes dans la petite maison qu’ils occupent dans la vieille ville et partageant leurs biens communs, les Spafford établirent rapidement de bonnes relations avec la population locale et devinrent populaires pour leurs actes de bienfaisance et leur aide aux communautés. On les appelait simplement « les Américains ». Rejoints par plus de cent personnes, le groupe se vit contraint de trouver une maison beaucoup plus grande et ils finissent par acheter un palais initialement conçu et bâti pour un pasha et ses quatre épouses. En 1902, le baron Ustinov, grand-père de l’acteur Sir Peter Ustinov, trouvant les auberges turques de l’époque inacceptables et désirant des logements convenables pour ses visiteurs européens et américains, se tourne vers la colonie américaine. Rapidement, elle se distingua comme l’hôtel des voyageurs et pèlerins occidentaux qui y trouvent un confort que l’on ne trouvait nul part ailleurs à Jérusalem. Pendant et après la Première Guerre mondiale, elle continue de remplir son rôle de soupe populaire, orphelinat et hôpital. L’American Colony doit faire face à d’innombrables défis dû à l’implication de la région dans les multiples conflits. Le drapeau blanc déployé à la fin de la Première Guerre mondiale pour donner le signe du cessez-le-feu libérant Jérusalem de trois siècles de domination ottomane fut fabriqué à partir d’un drap de lit de la colonie. Dans les années trente, porcs et moutons partageaient les jardins avec les clients et si l’un d’entre eux désirait prendre un bain, la servante arabe allumait un feu sous la seule baignoire que possédait l’hôtel. Parmi les premiers visiteurs, on peut citer T.E. Laurence, Lowell Thomas, le général Sir Edmund Allenby, Winston Churchill, Lauren Bacall, Alec Guinness et l’écrivain Graham Greene. L’établissement subit des tirs directs au cours des combats israélo-arabe en 1948. Après l’annexion jordanienne de la Cisjordanie, la Colony se trouve à l’intérieur de la Jordanie jusqu’en 1967 lorsque Israël reprend l’ensemble de Jérusalem et la Cisjordanie. Situé sur la ligne de démarcation entre Jérusalem Est, traditionnellement arabe, et la partie occidentale juive de la ville, employant du personnel en majeure partie palestinien, l’hôtel a longtemps été observé avec suspicion par les Israéliens les plus orthodoxes. Cependant, l’American Colony fut, de tout temps, considéré comme un îlot de neutralité, restant à l’écart de la vie politique turbulente du pays, recevant Juifs et Arabes, responsables des Nations Unies, journalistes et diplomates du monde entier.

 

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La « cité de la paix » s’éveille avec les premiers rayons du soleil rasant les murailles de la vieille ville. Nous sommes en chemin pour l’église du Saint-Sépulcre. Ayant pénétré dans la ville par la porte d’Hérode, nous trainons au hasard dans le quartier musulman pour aboutir sur la Via Dolorosa. À hauteur de la septième station, le lieu de la deuxième chute de Jésus, marquée par une petite chapelle, la rue se confond avec la rue Souq Khan as-Zeit, l’une des artères principales du quartier musulman, marché en plein air, animée et grouillante de monde. Au premier siècle, ce quartier se situait à la limite de la ville et s’ouvrait sur la campagne. C’est ici que le Christ quitta l’enceinte de Jérusalem pour monter au mont Golgotha. Nous traversons un bazar couvert, lieu obscur et bruyant, encombré de marchands. De retour à ciel ouvert, nous montons quelques marches, passons devant une église, puis une autre, et nous nous retrouvons au Muristan, un complexe de rues et magasins au cœur du quartier chrétien entouré d’arcades et disposé autour d’une fontaine. Le site fut l’emplacement du premier hôpital de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, le terme muristan dérivé du mot perse bimaristan, signifiant « hôpital ».

 

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Au nord de la place domine le minaret de la mosquée d’Omar, édifiée en 1216 par le fils de Saladin pour commémorer la visite du calife Omar à Jérusalem en 638. Omar fut le successeur de Mahomet et à ce titre dirigeant de la communauté des musulmans réunissant le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Après la conquête de la Palestine, le calife entre dans la ville sainte monté sur un chameau blanc, escorté par le magistrat de la cité, le patriarche grec Sophronius. Il se rend au mont du Temple où il se met à genoux pour prier sur le lieu où son ami Mahomet avait entrepris son voyage nocturne. Par la suite, il décide de visiter les sanctuaires chrétiens, et au moment ou il se présente devant l’église du Saint-Sépulcre, le chant du muezzin appelle à la prière. Le patriarche, avec courtoisie, lui propose de prier à l’intérieur de l’église, mais le calife, aussi courtoisement, refuse. Il explique que s’il se met à genoux pour prier dans l’église, les musulmans voudront probablement commémorer l’événement et ériger une mosquée à cet endroit. Le refus d’Omar a certainement sauvé le Saint-Sépulcre ; il est resté un sanctuaire chrétien.

 

Nous nous engageons dans un passage voûté et découvrons enfin l’église du Saint-Sépulcre. La façade du XIIe siècle construite par les croisés est partiellement éclairée par le soleil, la porte unique au transept sud grande ouverte. La petite place étroite est coincée entre les maisons de la vieille ville, des couvents et des chapelles. Il n’y a ni parvis ni perspective. Le clocher se situe à gauche d’un portail double dont l’une des portes fut murée après la prise de Jérusalem par Saladin. Les porches de pierre en arcade sont rehaussés d’archivoltes sculptées de feuilles d’acanthe et de médaillons. Elles sont flanquées de colonnes en marbre blanc et vert couvertes de graffitis gravés par les pèlerins depuis mille ans. L’ensemble, dominé par le dôme du catholicon, donne une impression robuste et austère. Nous descendons les quelques marches, traversons la petite cour et pénétrons dans l’église.

 

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Enfouie dans le dédale de la vieille ville de Jérusalem, au cœur du quartier chrétien, l’église du Saint-Sépulcre, appelée aussi basilique de la Résurrection, abrite le Saint-Sépulcre, le tombeau de Jésus. Le sanctuaire englobe le Golgotha, le lieu de la crucifixion, ainsi que la grotte où le corps du Christ fut déposé après sa mort et où aurait eu lieu la résurrection, l’anastasis. En 135, sur les ordres de l’empereur Hadrien, le site fut recouvert de terre et un temple dédié à Vénus y fut édifié. Vers 325, l’empereur byzantin Constantin, reconverti au christianisme, ordonna que le site antique soit découvert. Il demanda à l’évêque de Jérusalem de construire une église à l’endroit même de la crucifixion et de l’enterrement du Christ. La mère de l’empereur, Hélène, a joué un rôle important quant aux fouilles et à la construction et on lui attribue la découverte de la Vraie Croix. Le sanctuaire reliait trois églises érigées sur les différents sites saints : une grande basilique, un atrium fermé par des colonnes construit autour du traditionnel rocher du calvaire, et une rotonde, l’anastasis, dans laquelle se trouvait une grotte identifiée comme le lieu de sépulture de Jésus. Après avoir arasé la dénivellation rocheuse dans laquelle fut creusée la grotte sépulcrale, le tombeau mis à découvert fut abrité au centre de la rotonde par une structure appelée édicule, du latin aediculum, petit bâtiment. Le dôme de la rotonde fut construit vers la fin du IVe siècle. À partir de ce moment, l’église devient un important lieu de pèlerinage, le Saint-Sépulcre étant le symbole le plus éminent de la chrétienté.

 

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Le monument fut presque totalement détruit lorsque les redoutables troupes sassanides envahirent Jérusalem et s’emparèrent de la Vraie Croix. Vaincus à leur tour par l’empereur byzantin Héraclius en 630, celui-ci eut l’honneur de rapporter triomphalement à Jérusalem la précieuse relique et de la placer dans la nouvelle église du Saint-Sépulcre. Après avoir été touché par plusieurs tremblements de terre et de nombreux incendies, le bâtiment original du Saint-Sépulcre fut dévasté en 1009 par le calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah. La destruction du lieu saint provoqua de vives réactions en Europe. Elle sera la principale cause de l’appel à la première croisade du pape Urbain II en 1095. Reconstruite, l’église est agrandie et dotée d’une série de petites chapelles. Les architectes byzantins sauvèrent la rotonde au-dessus du Sépulcre mais ils ne reconstruisirent pas l’immense basilique de Constantin le Grand et conservèrent simplement l’anastasis en lui adjoignant une grande abside et plusieurs chapelles. Une galerie supérieure fut ajoutée dans la rotonde. En dépit des transformations, le décor témoigne d’une grande qualité dont les superbes mosaïques qui recouvrent les parois et la coupole. Cependant, l’emplacement resta un champ de ruines jusqu’à l’arrivée des croisés. Les chevaliers reprirent le site lors de la Première Croisade en 1099 et entreprirent la reconstruction de la grande basilique dans le style roman en y rajoutant un clocher. La cour intérieure est fondue dans un monument composé d’une basilique surmontée d’un dôme. Depuis, l’église du Saint-Sépulcre possède deux dômes. Les rénovations unifièrent les différents lieux saints et de nombreuses traditions chrétiennes liées à la vie de Jésus sont instituées, notamment celle de la Via Dolorosa.

 

Avec la prise de Jérusalem par Saladin, le Saint-Sépulcre est perdu pour les chrétiens qui sont néanmoins tolérés pour le pèlerinage. En 1244, les Turcs pillèrent Jérusalem, massacrèrent les chrétiens et dévastèrent l’église. Durant la période ottomane, les conflits entre musulmans et chrétiens furent chroniques et le Saint-Sépulcre fut une fois de plus détruit. Malgré l’augmentation constante des pèlerins, le site n’est plus entretenu et se dégrade, tout comme la ville entière qui est dans un grand état de désolation. En 1555, les moines franciscains rénovent le Saint-Sépulcre. Un siècle plus tard, le dôme est restauré, puis, menacé d’effondrement, consolidé en 1719. La mosaïque qui le couvrait fut fragmentée en petits morceaux vendus comme souvenirs. Après un nouvel incendie en 1808, la rotonde et l’extérieur de l’édicule furent reconstruits suivant un style architectural ottoman baroque. Le dôme actuel date de la fin du XIXe siècle.

 

De la lumière éblouissante, nous basculons dans l’obscurité. La Pierre de l’Onction, une dalle de calcaire rose, se présente à l’entrée. Entourée de candélabres et surmontée de huit lampes, il s’agit du lieu où l’on déposa le corps de Jésus afin de le préparer pour la sépulture. J’observe les pèlerins s’agenouiller pour la baiser, poser leur front sur la pierre et se perdre dans les prières.

 

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Aussi complexe que son histoire, l’église du Saint-Sépulcre, bâtie sur un terrain inégal, est composée d’un transept, d’un chœur sous la coupole et d’une abside orientale à déambulatoire ouverte sur trois chapelles rayonnantes. Sans colonnade ni vitraux, la croisée du transept, sensée être le centre du monde, est matérialisée par une lanterne cylindrique suspendue. Le lieu le plus saint du christianisme est faiblement éclairé par une multitude de lampes à huile d’or et d’argent. Un nuage bleuté à peine distinct flotte dans l’air dégageant un doux parfum d’encens. L’atmosphère est singulièrement mystérieuse, favorable à la piété et au recueillement. Les fidèles, seuls ou en groupe, sillonnent à pas lent le sanctuaire. Ils explorent chaque recoin d’obscures chapelles, scrutent chaque centimètre des murs. Ils font des signes de croix, se prosternent pour embrasser une pierre, une colonne, un autel, puis se retirent, hésitants, pour revenir sur leur pas, la ferveur silencieuse lisible sur leurs visages.

 

L’édifice est géré par des prêtres de différentes obédiences, reconnaissables à leur costume. Les Grecs orthodoxes portent un chapeau cylindrique, semblable à celui du grand prêtre du Temple. Les Latins, représentés par les franciscains, sont vêtus de la robe de bure ou la soutane. Les vardapets, prêtres arméniens, sont couverts de leur longue coiffe moirée noire en pointe. Les Éthiopiens portent la galabeya, les coptes un long voile noir orné de douze croix pour les apôtres, la treizième derrière la tête représentant le Christ. Hommes d’église, ils se meuvent dans les lieux comme des ombres fantomatiques psalmodiant des prières, balançant des encensoirs ou allumant cierges et lampes.

 

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Tous unis par le même dieu, tous divisés par la même religion, les rivalités, pour d’obscures raisons de préséance, engendrent frictions et conflits, parfois violents, nécessitant régulièrement l’intervention de la police israélienne. Les divergences entre religieux ne datent pas d’hier. Depuis la rénovation de 1555, le contrôle de l’église a alterné entre franciscains et orthodoxes, non pas sans affrontements. En 1767, las des querelles, la Sublime Porte, siège du pouvoir ottoman, édita un firman, décret royal, partageant l’église entre les différentes obédiences. Ce premier firman fut confirmé par un deuxième firman prenant des dispositions permanentes d’un statu quo. Il instaure la mise en place d’une division territoriale entre les communautés. Les premiers gardiens sont l’Église orthodoxe grec, l’Église catholique romaine, les Latins, et l’Église apostolique arménienne, auxquels se rajoutent, au XIXe siècle, les Églises copte orthodoxe, éthiopienne orthodoxe et syriaque orthodoxe. Le statu quo a même réglé la question du ménage. Les Grecs balayent la cour tandis que les Latins briquent les marches menant à la chapelle des Francs. Le dépoussiérage de la Pierre de l’Onction revient aux trois Églises principales, à tour de rôle, et des huit lampes qui l’éclairent, quatre appartiennent aux Grecs, deux aux Arméniens, une aux Latins et une aux coptes. Les six grands chandeliers sont, deux à deux, la propriété de chacune des trois grandes communautés. Les mêmes communautés veillent, une semaine chacune, à la propreté de la rotonde. Dans la chapelle de l’Ange, les deux marches de droite sont à l’usage exclusif des Latins, celles de gauche réservées aux Grecs et aux Arméniens. L’échelle posée sur la corniche au dessus de l’entrée principale résulte des dispositions du statu quo. Les deux fenêtres sur la façade appartiennent aux Arméniens, mais la corniche sur laquelle repose l’échelle aux Grecs orthodoxes. Lorsque, il y a plus d’un siècle, les Arméniens ont voulu faire des travaux de rénovation des fenêtres, les Grecs avaient protesté du fait que l’échelle se trouvait sur leur parcelle. Elle fut abandonnée et fait désormais partie intégrante de la façade de l’église. Seules les trois grandes communautés ont le droit de célébrer à l’intérieur de l’église du Saint-Sépulcre ; les autres y ont toutefois droit d’encensements. Outre la répartition spatiale, le partage inclut également une répartition des heures de prière et de procession. Ces droits de propriété et d’utilisation protégés par le statu quo sur les lieux saints sont garantis lors du Traité de Berlin en 1878. Au sein de l’église, les différentes chapelles et lieux saints sont emménagés et décorés selon les coutumes et les rites de la communauté religieuse qui en détient la possession. L’unité des chrétiens sur le lieu même du fondement de leur foi, est infiniment fragile.

 

Nous empruntons l’étroit escalier qui donne accès à la chapelle grecque orthodoxe dominée par un crucifix rayonnant d’or et éclairée d’innombrables lampes suspendues. La chapelle abrite le rocher identifié au Golgotha, le lieu de crucifixion. Le bloc de calcaire émergeant du sol en forme de « crâne » est situé au niveau du sol de la chapelle du Golgotha. Je songe à l’histoire liée à ce lieu. Hors de la ville, le site servait de carrière de pierre dès le VIIIe siècle avant notre ère, par la suite, les cavités furent recouvertes de terre et converties en jardin. C’est à ce moment-là que tout un réseau de grottes sépulcrales fut édifié à l’ouest de la carrière. À l’époque romaine, le jardin du Golgotha dont parlent les Évangiles était une colline à l’extérieur des murailles de Jérusalem sur laquelle les Romains crucifiaient les condamnés. S’il est généralement admis que le sommet arrondi du rocher lui aurait donné son nom, la présence d’ossements et de crânes y a certainement contribué. Il existe néanmoins une troisième théorie. La configuration du bloc de calcaire est confondue avec une légende chrétienne fort ancienne, antérieure au Moyen Âge. D’après cette légende, le roi de Jérusalem au temps d’Abraham aurait déposé le crâne d’Adam dans cette grotte. Au moment où Jésus mourait, la terre trembla et le rocher se fissura. Ainsi, le sang de Jésus crucifié, nouvel Adam, a pu couler sur le crâne du premier homme, réalisant ainsi le salut de l’humanité. Cette légende explique le crâne humain qui apparaît sous les pieds du Christ sur certains crucifix.

 

De retour au rez-de-chaussée, nous explorons les lieux. Autour de la rotonde rayonnent des chapelles mal éclairées, des grottes grossièrement taillées dans la roche, des iconostases orthodoxes, des voûtes menaçant de s’écrouler consolidées par des étais, et des escaliers qui s’enfoncent dans les souterrains. Nous traversons la nef de l’église grecque orthodoxe. Le catholicon est flanqué des trônes des patriarches de Jérusalem et d’Antioche et couvert d’une coupole ornée de l’image du Christ. Une volée de marches mène à la chapelle Sainte-Hélène. Les murs le long de l’escalier sont couverts de croix ex-voto gravées par les pèlerins au cours des siècles. La chapelle dédiée à la mère de Constantin est aujourd’hui située profondément dans le sous-sol de l’église. Quatre colonnes antiques surmontées de chapiteaux robustes supportent une petite coupole. Les vestiges des fondations de la basilique du IVe siècle sont visibles sur les côtés nord et sud. La chapelle appartient aux Arméniens comme en témoigne le magnifique sol en mosaïque représentant l’arche de Noé échouée sur le mont Ararat et quelques-uns des grands sanctuaires arméniens parmi lesquels nous reconnaissons l’église Sainte-Croix d’Akdamar, l’église circulaire de Zvart’nots ainsi que la cathédrale d’Ani.

 

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Nous sommes étonnés par le calme. Philippe, qui a visité l’église de nombreuses fois au début des années quatre-vingt, se souvient surtout de la foule de touristes et pèlerins qui encombraient le sanctuaire, les prêtres antipathiques et la quête d’argent incessante, ôtant toute spiritualité aux lieux. Il en a gardé un souvenir plutôt négatif. Aujourd’hui, les rares visiteurs sont de véritables dévots, les prêtres se montrent agréables et aucune offrande nous a été réclamée. Règne la sérénité. L’atmosphère est baignée de quelque chose d’insaisissable. Une perception fuyante, un trouble indéterminé. Ici, dans le sanctuaire le plus sacré de la chrétienté, je réalise que j’appartiens à cette Église, que ma place ici est légitime. Catholique mais non-croyante, j’éprouve ici l’essence fondamentale de ma religion. Paradoxalement ma tolérance envers les autres croyances en est renforcée. Le choix de son dieu ne doit-il pas être fait en connaissance de cause et en toute liberté ?

 

L’édicule du Saint-Sépulcre trône dans la rotonde sous le dôme. Entouré d’un cercle de douze colonnes, le tombeau est recouvert d’un baldaquin à coupole en forme d’oignon. La façade est ornée d’une peinture du Christ derrière un rideau de lampes à huile. À l’arrière se cache la chapelle copte. Patiemment, nous nous glissons dans la file d’attente et ce n’est qu’à ce moment que je ressens une sincère émotion s’emparer de moi. Ma présence ici, dans le saint des saints du monde chrétien, devant la sépulture de l’homme devenu le messie, le fils de Dieu, semble soudain irréelle. Autour de nous, les visages sont graves. Au fur et à mesure que nous avançons, le brouhaha, les murmures, les prières et les exclamations semblent s’atténuer pour se perdre dans les hauteurs de la coupole. Devant les témoignages de foi, devant les larmes des hommes et des femmes, leur confusion, leur infinie spiritualité, je suis profondément touchée. Nous avançons. L’entrée de l’édicule est précédée de grandes bougies plantées dans des candélabres de bronze et d’argent. L’émoi autour de nous est palpable, les gens sont impatients, des voix s’élèvent, l’atmosphère baigne dans une fébrilité contagieuse. Un vardapet passe à petits pas pressés agitant un encensoir d’où s’échappent d’épaisses volutes odorantes. Depuis les profondeurs de l’église retentit un chant liturgique. Un pope grec orthodoxe à l’air revêche presse les visiteurs à avancer. Sur une impulsion nous achetons quelques cierges. Nous nous retrouvons devant la plaque de marbre sculptée représentant la résurrection qui surmonte l’entrée, puis baissons la tête pour pénétrer dans le minuscule vestibule, la chapelle de l’ange. Six personnes s’entassent dans la pénombre en attendant le moment suprême. Une femme en pleurs sort du tombeau en reculant. Elle ne cesse de faire le signe de croix, ses lèvres bougent, elle prie, muette. C’est notre tour.

 

 

Nous nous courbons pour entrer dans la chambre mortuaire, minuscule et sombre. L’atmosphère est étouffante, le silence est tombé brusquement. La pièce est entièrement tapissée de marbre gris. Les murs sont couverts d’icônes. Sur une tablette en marbre ocre s’entassent vases remplis de fleurs et bougeoirs ornés de pierres précieuses avec chandelles allumées. Mon regard parcourt rapidement le tombeau puis s‘immobilise sur le grand rectangle de marbre fissuré. Je m’incline, incertaine. Je suis là, devant le tombeau de Jésus. Pourtant, aucune prière ne me vient à l’esprit. Je sais que des dévots attendent avec impatience leur tour, mais j’ai du mal à m’arracher à cet endroit. J’hésite, je scrute la surface de la pierre, la paroi latérale, les murs, le plafond. Le rideau s’ouvre, les fidèles s’impatientent. Je secoue la tête, implore du regard un peu de temps supplémentaire. Le rideau est relâché et nous isole de nouveau.

 

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Ourousalin, déjà mentionnés en akkadien sur les tablettes d’Amarna, Hiérosolyme en hébreu, al-Qods en arabe. Jérusalem, « cité de la paix ». Sur les pas de Jésus, nous sommes rentrés dans la ville, avons pénétrés dans l’histoire. Je pense à cet homme charismatique qui a réussi, dans la mort, de par sa mort, à faire l’unité d’une grande partie de l’humanité. Un homme adulé, vénéré, jalousé, honni. Un homme qui a enduré de grandes souffrances. Un homme qui prêchait la paix. Deux mille années plus tard. Jérusalem, « cité de la paix ». Si Juifs et Palestiniens ont pu, durant des siècles, vivre paisiblement ensemble, rendre la « Terre promise » au « Peuple élu » a engendré des tensions qui, depuis, n’ont jamais cessé. La vague de violence entraînée par la proclamation de l’État d’Israël en 1948 a déclenché la guerre israélo-arabe. Depuis, la situation n’a guère évoluée, au contraire ; une grande partie du Proche-Orient s’est impliquée dans le conflit. Les efforts entrepris par les différentes parties et par la communauté internationale pour trouver une solution durable, le « processus de paix », n’ont toujours pas abouti. Jérusalem, « cité de la paix ». Quelle paix… ?!

 

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Porte de Jaffa. Nous parcourons les remparts jusqu’à la porte des Immondices. Vers le sud nous apercevons le mur qui sépare Jérusalem des territoires occupés. La vielle ville, entièrement encerclé par les murailles, accessible uniquement par les portes anciennes, me surprend par son étendu. Nous longeons les quartiers arméniens et juifs. Labyrinthes silencieux. Au loin étincelle le dôme du rocher. Il fait froid. Dans le ciel s’amoncellent des nuages sombres, le mauvais temps est annoncé pour ce soir.

 

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Le mur des Lamentations. Tout ce qui reste au Juifs de leur Temple. Le mur occidental, HaKotel en hébreu, est un mur de soutènement de l’esplanade du Temple datant du Ier siècle avant Jésus-Christ lors de la construction de Temple d’Hérode. Le HaKotel est le lieu le plus saint pour les juifs car c’est aujourd’hui l’endroit le plus proche du Kodesh Ha’ Kodashim, saint des saints. Nous observons les hassidim vêtus de noir qui oscillent sur place, secouent la tête en priant et baisent le mur. Dans les interstices du HaKotel sont glissés des feuillets inscrits de prières. Beaucoup de militaires israéliens patrouillent, hommes et femmes, jeunes et souriants.

 

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Nous nous approchons du Haram al-Charif, « esplanade des mosquées », où s’élèvent le Qubbat al-Sakhra, « Dôme du Rocher », et la mosquée al-Aqsa, «  la plus lointaine ». Dû au Aïd al-Adha, fête du sacrifice, le Haram al-Charif est fermé aux non musulmans pendant une semaine. Je me résigne. Je me contenterai de contempler l’esplanade à distance. Le Aïd al-Adha, la fête la plus importante de l’islam, commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par sa volonté d’égorger son fils unique. À l’instant crucial l’archange Gabriel substitue l’enfant par un mouton qui servira d’offrande sacrificielle. En souvenir de cette soumission totale d’Ibrahim à son dieu, les familles musulmanes sacrifient un animal. Le sacrifice du fils est présent dans les trois religions monothéistes : juive, chrétienne et musulmane… Ibrahim joue un rôle essentiel dans la foi musulmane et il est à l’origine de l’institution de la circoncision, aussi pratiquée par les juifs… Tant de choses en commun, tant de divergences.

 

Parvenu en haut de l’escalier menant vers la ville juive, nous nous arrêtons et nous nous installons sur la dernière marche. Du haut de notre observatoire, la ville se livre. Mon regard se balade sur le quartier. Les maisons sont lourdes et carrées, couvertes d’une terrasse ou d’un dôme. Elles font songer à des sépultures. Le ciel est envahi d’une nappe de nuages grisâtre qui laissent entrevoir le soleil comme au travers d’un verre dépoli. Le HaKotel se dresse à la verticale, énorme paroi infranchissable. Contrastant avec la pierre de Jérusalem, couleur miel, ambrée, seul le dôme doré du Dôme du Rocher est éclatant de luminosité. Plus loin, vers le nord, se dressent le clocher et le dôme du Saint-Sépulcre. Trois sanctuaires, trois religions. Toutes semblables, toutes croyant en un seul Dieux, toutes divisées.

 

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Coincé entre le quartier musulman, le quartier arménien et la mosquée d’Omar, le quartier juif dégage une étrange atmosphère de recueillement. Les ruelles, propres et silencieuses, parfois sous voûtes, sont parcourues par des ombres. Les hommes, vêtus de noir, redingote à l’ancienne et chapeau, portent la barbe et les cheveux en papillotes. Cette coiffure encadre souvent des visages pâles aux traits fins et aux yeux clairs qui émanent, sous la servitude, un soupçon d’orgueil caché. Certains hommes sont coiffés du schtreimels, le chapeau de fourrure à la forme courte, large et circulaire. Les rares femmes que l’on aperçoit dans les rues sont jeunes, habillées d’épais manteaux, la tête couverte d’un foulard, d’un chapeau ou d’une perruque. Souvent elles se pressent derrière une poussette, plusieurs enfants à la traine, dans l’attente du prochain.

 

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Si le quartier juif se situe tout proche du périmètre sacré du Temple, pas un juif ne pénètre par les grilles de Haram al-Sharif. Les rabbins condamnent ceux qui ont osé profaner les lieux, prient pour que le saint des saints du temple de Salomon ne soit pas souillé et prêchent l’intolérance vis à vis de cette occupation. Ils se lamentent de la perte de leur Temple devant le seul vestige du sanctuaire ayant survécu jusqu’à nos jours : le HaKotel. Après la guerre des Six Jours en 1967, les Israéliens ayant pris le contrôle de la rive droite du Jourdain et de la ville de Jérusalem, le mur leur échoit, et dix-neuf siècles après la prise de Jérusalem par Titus et après l’interdiction, pendant vingt ans, de l’accès aux lieux par les autorités jordaniennes, la visite du mur redevient possible. La prise du site fut symbolisée par la sonnerie du shofar, l’instrument de musique à vent fait d’une corne de bélier, en usage dans le rituel israélite depuis l’Antiquité. Le shofar entraîna la chute des murs de Jéricho et sonna lorsque le roi David apporta l’arche d’Alliance à Jérusalem. Si, pendant des siècles, les juifs qui venaient prier se contentaient des quelques mètres entre le mur et les maisons, les Israéliens ont rasé un hectare d’habitations et expulsé six cent cinquante habitants afin de dégager cette place et repeupler le quartier de juifs.

 

Nous trainons au hasard dans le labyrinthe de ruelles étroites qui montent et descendent et semblent bifurquer au hasard, zigzaguer sans raison et mener nulle part. Sinistres, malgré le soleil, elles se perdent entre de hauts murs des maisons aux portes basses, judas, et petites fenêtres grillées. Une rangée de colonnes récemment mises au jour appartenait au cardo de la ville, grand axe transversal. Une pierre antique, un arc, une colonne, un chapiteau sculpté, un passage voûté ou un marbre romain encastré ici et là rappelle que la cité fut détruite maintes fois et reconstruite sur les ruines, puisant dans les débris d’une autre époque. Je pense à la mosaïque représentant le cardo de Jérusalem dans l’église Saint-Georges de Madaba, en Jordanie, et regrette le passage du temps qui fait disparaître de tels témoignages.

 

Pour nos trois dernières nuits à Jérusalem nous avons décidé de nous installer à l’hôtel King David. Construit en grès rose des carrières d’Hébron, le King David fut une initiative de la richissime famille Mossiri, juifs égyptiens. L’hôtel, de forme rectangulaire possédant une balustrade encerclant le toit plat rappelant les murailles de la vieille ville, ouvre ses portes en 1931. Son architecture intérieure évoque la glorieuse période du roi David. La réception est impressionnante. Sols en marbre, haut plafond soutenu par des colonnes et poutres aux motifs assyriens comme rosaces et palmettes. Le tout dans des ton vifs : bleu, vert, blanc et doré. Dès son ouverture, l’hôtel reçoit têtes couronnées et monarques déchus. Le roi George II de Grèce y établit son gouvernement en exil après avoir fuit l’occupation de son pays par les nazis. Pendant le mandat britannique sur la Palestine, une partie de l’établissement devient le centre administratif et militaire du gouvernement britannique. Le 22 juillet 1946, l’Irgoun, l’organisation armée sioniste prônant l’existence d’un État juif en Palestine, fait sauter la partie de l’hôtel abritant le Secrétariat Britannique, le Commandement Militaire et une branche de la Division d’Investigation Criminelle tuant quatre-vingt-onze personnes. L’attaque coordonnée par Menahem Begin est la plus sanglante contre les Britanniques durant toute la période de leur mandat. En 1957, la famille Federman rachète l’hôtel, reconstruit l’aile détruite et rajoute deux étages supplémentaires au bâtiment. Depuis, de nombreuses personnalités étrangères, du monde du spectacle ou de la politique, y séjournent régulièrement.

 

Depuis le mont des Oliviers, nous contemplons Jérusalem. À l’intérieur des murs, au premier plan, s’impose l’immense esplanade du Temple, le Haram al-sharif des musulmans, « noble sanctuaire ». Élevé sur l’emplacement du Temple, le Dôme du Rocher est resplendissant, étincelant d’or dans la lumière éblouissante d’un soleil au zénith. La tradition biblique y situe le mont Moria, emplacement où Abraham, en signe d’obéissance à dieu, fut prêt à sacrifier son fils Isaac. Le roi Salomon, fils de David, élève ici au Xe siècle avant Jésus-Christ le premier Temple qui devient le centre du judaïsme. Salomon transfère l’Arche d’alliance de Sion, la cité de David, vers le saint des saints. En 586 avant notre ère, Nabuchodonosor, roi de Babylone, détruit le Temple et déporte la population vers Babylone. Cyrus, roi des Perses, s’empare de Babylone en 539 et autorise les Juifs à regagner leur royaume. Le Second Temple est alors édifié. Vers l’an 19 avant Jésus-Christ, Hérode le Grand entreprit une rénovation et une expansion massive du deuxième Temple. Il sera définitivement détruit par les légions romaines emmenées par Titus en 70 de notre ère. Vers l’an 131, le projet de construction d’un temple de Jupiter sur l’esplanade du Temple par l’empereur romain Hadrien fait éclater une révolte. Réprimée dans le sang, Hadrien interdit l’accès à Jérusalem aux Juifs et pour les narguer il donne à la province de la Judée un nouveau nom : Palestine, dérivé de celui des Philistins, ennemis des Hébreux.

 

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L’esplanade, jalonnée de quelques ruines reste inoccupée jusqu’à l’arrivée des musulmans en 638. Le calife Omar ordonne la construction du Dôme du Rocher sur l’emplacement du temple d’Hérode. Achevé aux alentours de l’an 690, c’est le plus ancien monument de l’islam et le troisième lieu saint musulman après La Mecque et Médine. Le rocher de la Fondation, à l’intérieur du Dôme du Rocher est associé au voyage nocturne au paradis de Mahomet sur son cheval blanc ailé, Bouraq. Durant les Croisades du XIIe siècle, le dôme du Rocher est transformé en église, Templum Domini. La mosquée al-Aqsa est transformée en palais par les rois chrétiens de Jérusalem. Après la prise de la ville par Saladin en 1187, les deux monuments sont rendus au culte musulman.

 

Entre le mont des Oliviers et le mont du Temple s’épanouit la vallée de Kidron. C’est en ce lieu que selon juifs, chrétiens et musulmans, aura lieu le Jugement dernier après quoi la porte Dorée s’ouvrira. Dans ce vallon, parsemé d’oliviers, subsistent quelques tombes monumentales hasmonéennes. Sur les pentes les trois communautés religieuses ont bâti de gigantesques cimetières.

 

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Réservation et guide obligatoire, depuis quelques années, il est possible d’effectuer une visite du Minarot HaKotel, le tunnel qui longe le mur occidental de l’esplanade. Long de cinq cent mètres, il se prolonge sous des arcades, sous le quartier musulman. Ces souterrains, subtilement illuminés, nous font évoluer dans une atmosphère étrange, presque irréelle, un retour dans le temps. Les sons sont étouffés, la vue limitée, la voix du guide butte contre les parois comme un écho avorté. Nous apercevons les vestiges de l’arche de Wilson, du nom de l’explorateur Charles Wilson qui la découvre en 1864, l’arche reliait l’esplanade à la ville haute. À partir du hall hasmonéen le tunnel se rétrécit et nous longeons le mur fait d’énormes blocs de calcaire, finement ciselés et marqués d’une bordure en retrait. Nous en observons une de la taille d’un bus pesant presque six cent tonnes. La surface de la pierre est parfaitement lisse et chaque bloc est légèrement en recul par rapport à celui d’en dessous pour obtenir un effet optique ; l’observateur a l’illusion d’un mur parfaitement droit. Bizarre de penser que ce mur, à l’origine, se trouvait à l’air libre. Nous marquons un arrêt émouvant à l’endroit le plus proche du saint des saints du Temple. L’air est dense, la lumière dessine des ombres sur les parois. Nous découvrons les vestiges d’une rue dallée datant de l’époque du seconde Temple. Les colonnes ont l’air perdu, égaré dans les méandres du temps. Soudain, le passage se rétrécit : l’aqueduc hasmonéen. Nous nous glissons à travers ce boyau biscornu sculpté par l’écoulement de l’eau. Il faut rebrousser chemin. Mes yeux s’accrochent au mur, héritier de deux mille ans d’histoire, mes doigts l’effleurent. J’avance dans les ténèbres de la ville sainte sans jamais oublier que c’est au cœur de l’histoire que je marche. Dehors l’air frais frappe nos visages. Nous sommes de retour dans le présent.

 

 

La nuit enveloppe Jérusalem. La température a drastiquement chutée et le froid pénètre mes os. Nous traversons ruelles étroites et passages voûtés faiblement éclairés. Dans le quartier juif, deux hommes, vêtus de redingotes et chapeaux noirs, boucles anglaises devant les oreilles ; ombres fantomatiques. Vers l’embranchement du quartier musulman, un couple, la femme couverte du voile islamique : des spectres. Près du quartier arménien, un membre du clergé, robe noire tombant sur les talons. Que des chimères qui déambulent dans la vieille ville cette nuit.

 

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De retour au chaud dans notre chambre d’hôtel, n’ayant plus envie de sortir dîner, nous décidons de nous faire apporter le dîner dans la chambre. Philippe, le combiné du téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, le menu à la main, commande. Raviolis au fromage et spaghettis bolognaises. « Désolé, ce n’est pas possible ». Ah ?! « Les plats ne viennent pas de la même cuisine ». Et alors ? Ils sont pour la même chambre. « Non, il est impossible de mélanger fromage et viande ». Une étincelle s’illumine dans nos esprits. La cuisine de l’hôtel est cacher et obéit aux règles de la religion juive interdisant de mélanger viande et produits laitiers. Philippe explique que ce n’est pas pour la même personne, mais le règlement interdit formellement que deux plats incompatibles soient présents dans la même pièce. Philippe se résigne et mange des spaghettis comme moi. Sans parmesan bien entendu !

 

Il fait froid, une brise glaciale balaye la ville. Le ciel est limpide. Au sud du mont du Temple, nous pénétrons dans la « cité de David ». Selon les références bibliques ce serait l’emplacement d’origine de la vieille ville de Jérusalem. Des pierres empreintes d’histoire. En ce lieu le roi David aurait fait bâtir son palais. Sous le règne d’Ézéchias, un tunnel fut creusé pour ravitailler la ville en eau. Prise et détruite par le roi de Babylone Nabuchodonosor II, reconstruite par Esdras et Néhémie, conquise par Alexandre le Grand, échue au roi séleucide Séleucos I Nikator, puis Ptolémée I Soter d’Égypte, elle revient aux juifs et devient la capitale du royaume indépendant hasmonéen. Sous la domination romaine, Hérode est installé sur le trône. Sans doute est-il passé par ici pour se rendre au Temple. Jésus a probablement arpenté ces ruelles. Le passé m’étreint comme un étau.

 

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Les ruines nous conduisent à la source du Gihon et le tunnel d’Ézéchias. La température est glaciale et n’ayant nullement envie de nous mouiller les pieds nous choisissons lâchement le tunnel cananéen, au sec, pour nous rendre à la Piscine de Siloé, où, selon d’évangile de Jean, Jésus guérit un aveugle. Tant de lieux foulés par le Messie, lieux où il a guéri, consolé, ri, pleuré, prêché, prié. Pour aboutir à cette ultime soirée dans le jardin de Gethsémani où débuta la Passion du Christ.

 

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La cité de David, la source du Gihon, le Temple, le jardin de Gethsémani, le mont des Oliviers, le Golgotha, lieux historiques liés à la vie de Jésus. Au catéchisme, le curé de mon village nous racontait l’histoire de ce « fils de Dieu ». Il nous parlait de sa naissance dans une étable, la visite des rois mages apportant des présent au futur roi des juifs : or, myrrhe, encens, choses magiques à mes yeux d’enfant. Puis, à l’église, devant des panneaux en bois sculpté, on nous a expliqué en détail la Passion du Christ en suivant les quatorze stations du chemin de croix. Dans mon esprit défilait une multitude d’images nouvelles et contradictoires : paysages désertiques, ocre et doré, hommes vêtus de la robe et coiffés du turban, femmes voilées, un temple, non pas une église, palmiers et oliviers, non pas pommiers et châtaigniers. L’exotisme à portée de main. Loin de la vie réelle, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Et pourquoi notre monde était-il compté à partir de la naissance du Christ, puisque l’histoire allait bien au-delà ? La crucifixion. La croix symbolique rattachée à jamais à la souffrance de l’homme qui se sacrifie pour sauver l’humanité. Mais sauver de quoi ? Difficile à comprendre pour un enfant de huit ans.

 

Jésus vécut dans un pays occupé par Rome. Dans ce monde « injuste », le « Sauveur », prêchant pour l’égalité et la miséricorde, apporte l’espoir d’une liberté. Il veut rendre la vie meilleure. Jésus se proclame fils de Dieu. Mais à cette époque, dans le monde gréco-romain, un homme pouvait avoir un caractère divin. Alors pourquoi pas Jésus ? Il est mort pour ses convictions. Par sa mort, il a réuni les fidèles dans la foi. Et puis les interprétations de son message ont commencé à diverger. La guerre est dans la nature humaine et quoi de plus facile que de la faire au nom de Dieu ?! Et quel meilleur exemple que la division qui règne à Jérusalem ? Là où les trois religions monothéistes, au lieu de s’unir, se déchirent…

 

Nous remontons sur les remparts porte de Jaffa. Cette fois-ci nous longeons l’est de la ville jusqu’à la porte de Lions. Emprisonnée dans son enceinte, percée de huit portes, la vieille ville est un dédale de ruelles et de passages voûtés étouffés de maisons toutes en hauteur, enchevêtrées les unes entre les autres. D’étonnantes perspectives s’offrent à nous : coupoles et clochers et, omniprésents, le dôme étincelant du Dôme du Rocher et le deux dômes du Saint-Sépulcre.

 

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Le crépuscule enveloppe Jérusalem. Nous trainons au hasard dans les ruelles étroites. Inconsciemment, nous nous dirigeons vers le Saint-Sépulcre. Nous nous glissons à l’intérieur. Les lieux semblent déserts. Singulière atmosphère d’abandon. Devant l’édicule, pas de queue, même pas un prêtre dans les parages. J’hésite. Je m’avance. Philippe m’encourage. La tentation est trop forte. Je pénètre dans la chapelle de l’ange. Personne. Mon regard tombe sur le piédestal au centre de la pièce qui contient un fragment de la pierre qui fermait l’entrée de la tombe, pierre conservée dans son intégralité à l’intérieur de la basilique jusqu’à sa destruction de 1009. La fois précédente, je ne l’avais pas remarquée. J’écarte prudemment le rideau qui ferme la chambre du sépulcre. Vide. J’y vais. Debout, je scrute la dalle de marbre recouvrant le banc de la roche d’origine sur laquelle fut déposé le corps de Jésus. Je me sens un peu perdue. Pour la seconde fois en quelques jours je me recueille sur la tombe du Christ. Loin de l’effervescence habituelle à l’intérieur du sanctuaire. Loin de l’animation du quartier musulman. Loin du silence pesant du quartier juif. Loin de la nouvelle ville, ses centres commerciaux et ses hôtels de luxe. Je ne saurais jamais pourquoi aujourd’hui, à cet instant précis, l’édicule du sépulcre m’est réservé. Bénédiction. La minuscule chambre, la dalle de marbre, l’air étouffant, la lumière tamisée, en dépit de moi-même, je suis étouffée par la grande spiritualité de ce lieu.

 

Quittant l’église du Saint-Sépulcre, des chants nous attirent vers une petite porte à droite de l’entrée principale. C’est la chapelle de l’église éthiopienne orthodoxe. Peu de touristes s’aventurent ici et nous sommes priés d’avancer par un fidèle tout de blanc vêtu. Un prêtre éthiopien fait son prêche. Les prières sont récitées en guèze, langue liturgique d’Éthiopie. Les chants résonnent. Nous ne sommes que quelques personnes entassées dans cette minuscule chapelle. Une nouvelle émotion dans une ville de tous les extrêmes.

 

Aucune des communautés chrétiennes en charge de l’église du Saint-Sépulcre ne contrôle l’entrée principale. En 637, le calife Omar confie le garde de la porte à la famille musulmane Nusseibeh. Saladin, en 1192, partagea cette tâche entre deux familles musulmanes. Les Joudeh ont la garde de la clef. Les Nusseibeh celle de la porte. On les appelle les « gardiens musulmans ». Chaque fois, un membre de la famille Joudeh apporte la clef et la remet à un Nusseibeh lequel, suivant un rituel inamovible, l’exhibe devant l’assistance avant de la glisser dans la serrure. La porte est ouverte le matin à 3h30, fermée et de nouveau ouverte à midi, puis refermée le soir juste après l’appel du muezzin de la mosquée Omar, attenante à l’église du Saint-Sépulcre.

 

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Les premières lueurs du jour rougissent le ciel. Depuis notre chambre la vue porte sur la silhouette de l’église de la Dormition, lieu où, selon la tradition, Marie, mère de Jésus, serait entrée dans le sommeil éternel ; le Dormition. Au fur et à mesure que le soleil se hisse dans le ciel se dessine la vieille ville encerclée de murailles qui retiennent dans leur étreinte vestiges et sanctuaires ressuscitant la dévotion et l’espoir de tant d’hommes et de femmes. Une dévotion que je commence enfin à comprendre. Car, lors d’une dernière promenade, nous nous retrouvons, encore, devant le Saint-Sépulcre et puisque, de nouveau, il n’y presque personne dans l’église, je ne peux me refuser un dernière visite du l’édicule du sépulcre. Pourquoi cette irrésistible attirance pour ce lieu ? Pourquoi, puisque je ne crois pas en Dieu ? Je ferme les yeux. Les rouvre. Dans la pénombre la plaque de marbre fissurée semble me défier. Soudain, je comprends. Je crois tout simplement en l’histoire.

 

« Parce qu’ils égarent mon peuple en disant : Paix ! quand il n’y a point de paix » : Tanakh ou Ancien Testament, Ézéchiel, treize, dix. « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » : Bible, Jean quatorze, vingt-sept. « Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur la terre et qui, lorsque des ignorants s’adressent à eux, disent : Paix » : Coran vingt-cinquième sourate. Paix ! Jérusalem, cité intemporel. Un lieu où l’histoire nous rattrape. Une histoire riche, glorieuse, douloureuse. Jérusalem, cité de la paix, là où la signification de paix est synonyme de cessez-le-feu, pacte, négociation, trêve, armistice.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le Haram al-Charif, « esplanade des mosquées », le minaret al Ghawanime et le Dôme du Rocher.

 

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