Au-delà de l’horizon… L’âme mystérieuse du goona-goona.

 

Née de l’enfer volcanique, l’île de Java au cœur de l’archipel indonésien fait partie des grandes îles de la Sonde. Au pied du mont Merapi, dans la plaine d’Opak au sud est l’île, s’étend la ville de Yogyakarta, berceau de la civilisation javanaise ; là, où l’islam s’imposa lentement et pacifiquement, comme avant lui le bouddhisme et l’hindouisme. Les anciens royaumes indianisés ont laissé les somptueux monuments de Borobudur, de rite bouddhique, et de Prambanan, dédié à Shiva, preuve de leur puissance et leur prospérité. Plus tard, Yogyakarta forma le cœur d’un des plus grands empires du centre de Java : le royaume de Mataram, caractérisé par sa grande résistance à l’influence coloniale hollandaise. Aujourd’hui, forte de son héritage historique recelant le mystère et le trouble, Yogyakarta est aussi une ville dynamique, tournée vers l’avenir.

 

L’âme mystérieuse du goona-goona, Yogyakarta, Indonésie, mai 1999.

 

Ma première rencontre avec Java a lieu en 1977 lorsque la télévision néerlandaise diffuse une série pour la jeunesse : De kriss pusaka, La Malédiction du kriss pusaka, pusaka signifiant « héritage ». À la suite du vol d’un kriss, poignard sacré javanais, dans un musée d’Amsterdam, un jeune savant néerlandais et son fils se lancent à la poursuite d’un mystérieux antiquaire jusqu’à Java tandis que se manifesteront les effets maléfiques du kriss. Pour moi, petite fille attirée par l’inconnu, les images de ce pays lointain et mystérieux sont empreints d’aventures et me donnent envie, déjà, de partir à la découverte du monde.

 

Plus tard, c’est une autre série basée sur un livre de Louis Couperus dont l’histoire se déroule également sur l’île indonésienne qui attire mon attention. Couperus (1863-1923), issu d’une famille aristocratique de La Haye, esthète décadent et écrivain réputé, passa une partie de sa vie aux Indes Orientales Néerlandaises. Le thème, cette fois-ci, est plus dramatique. Son roman La force des ténèbres, paru en 1900 sous le titre néerlandais De stille kracht, décrit la lente décadence d’une famille de colons entraînée dans un conflit avec le régent, membre de la famille royale javanaise manipulé par l’administration coloniale. À la suite d’une malédiction proférée à son encontre par le fils régent destitué, la majestueuse demeure néoclassique de Théo van Oudijck, le résident hollandais de la ville fictive de Labuwangi, est frappée de phénomènes mystérieux ; apparitions fantomatiques d’un hadji, pluies de pierres, inexplicables giclées de sirih, le liquide rouge provenant de la mastication de feuilles de bétel, gémissement d’âmes d’enfants morts dans les branches d’un banian. De stille kracht est la traduction du mot javanais goona-goona, une force mystérieuse, invisible et silencieuse mais extrêmement réelle, et le vrai sujet de Couperus est « la mystique des choses concrètes sur cette île de mystère qu’est Java ». « Ces manifestations », dit-il, « sont l’expression de l’âme de l’île. Sous toute cette apparence de choses tangibles, l’essence de ce mysticisme silencieux menace, comme un brasier sous la terre, comme la haine et le mystère dans le cœur ». De nombreux témoignages, y compris de très officiels rapports de fonctionnaires coloniaux font mention des manifestations de l’étrange que l’on découvre dans ce roman. Les Néerlandais importunés par cette force la considérait comme une combinaison de magie tropicale, d’impénétrabilité orientale et de superstition inexplicable.

 

Dans un pays où la culture indonésienne est omniprésente, en l’occurrence les Pays-Bas, la diffusion de ces séries télévisées remporte un grand succès. Moi, je suis fascinée. Atmosphère tropicale étouffante et humide, aubes hésitantes, temples en ruine émergents des brumes matinales, volutes d’encens, pluies soudaines, chapes de nuages bas recouvrant les rizières, crépuscules brutaux, femmes et hommes en sarongs de batik colorés, fleurs de frangipanier, banians géants aux racines aériennes, fromagers aux racines tentaculaires, le silence de la nuit, le paresseux bourdonnement d’une myriade d’insectes, le kriss, la dague javanaise aux pouvoirs magiques, mais surtout le mystérieux, l’inexplicable. Dans mon esprit, aujourd’hui encore, Java évoque un pays secret, voilé par l’obscure, baigné dans l’occulte où tout se passe avec une certaine lenteur, parfois comme au ralenti.

 

Pourtant, en arrivant à Yogyakarta, rien de tout cela n’est encore perceptible si ce n’est l’air chaud et moite qui s’abat sur nous, pénètre nos pores et assomme nos sens. Dans les rues la tension est palpable. Ville universitaire surpeuplée, la politique occupe une place importante dans la vie quotidienne de la population et ce mois-ci, les élections législatives vont avoir lieu, suivies en décembre de l’élection présidentielle. Le régime de Suharto presque définitivement écarté du pouvoir, plusieurs partis d’opposition s’affrontent. L’implication du sultan de Yogyakarta, Hamengkubuwana X, augmente l’excitation et la dévotion de la population de Yogyakarta. Les étudiants défilent dans les rues brandissant des drapeaux et des cortèges de voitures klaxonnant, bondées de partisans, encombrent les carrefours. Les troubles de cette dernière année ont fait fuir les touristes et nous faisons partie des rares étrangers présents dans la ville. Pas d’ambiance placide, pas d’effluves d’encens, pas de lumière éthérée, pas de silence apaisant. Même pas de pierres qui tombent du ciel. Seulement la pluie. Une pluie dense, insolente et persistante.

 

Le nom officiel de Yogyakarta est Ngayogyakarta Hadiningrat, capitale du territoire spécial du même nom dans le centre de l’île de Java. Yogyakarta signifie l’« œuvre d’Ayodhya », Ayodhya étant une ville légendaire du royaume du héros Rama mentionnée dans l’épopée indienne du Ramayana. La ville a le statut de kota, du sanscrit « forteresse ». Dominée par le Gunung Merapi, mont Merapi, terme malais signifiant « montagne de feu », dont le cône fumant surplombe de plus de deux mille mètres la plaine environnante, Yogyakarta vit perpétuellement sous la menace d’une éruption volcanique. Culminant a 2911 mètres, ce stratovolcan est le volcan le plus actif d’Indonésie et l’un des plus actifs de la planète.

 

 

À partir du VIIIe siècle et jusqu’au début du Xe siècle, la plaine fut gouvernée par des rois indianisés. Vers 928, pour des raisons obscures, les souverains transfèrent leur capitale à l’est de Java et la région demeure déserte jusqu’à la naissance d’une nouvelle puissance, islamique, à la fin du XVIe siècle et dont le centre était Kota Gede, juste à l’est de l’actuelle Yogyakarta. Ce royaume, l’empire de Mataram, fondé par Panembahan Senapati, connu son apogée sous le règne de son petit-fils, le sultan Agung de 1613 à 1645, avant que des problèmes internes et des conflits avec les Néerlandais et les Madourais, l’obligent de changer de capitale. Néanmoins, les intrigues de cour se poursuivirent jusqu’à l’intervention des Néerlandais qui divisèrent le royaume de Mataram en deux. Le frère rebelle du souverain s’établit à Yogyakarta, prend le titre de sultan, se fait appeler Hamengkubuwana, nom gardé par tous ses successeurs, et règne sur l’un des plus puissants royaumes de Java au XVIIIe siècle. Le sultan Hamengkubuwana X est le dixième et actuel souverain du sultanat de Yogyakarta. À ce titre, il est gouverneur du territoire spécial de Yogyakarta en vertu de la Piagam Penetapan, « Charte du maintien ». Ce document signé le 19 août 1945, deux jours après la proclamation d’indépendance de l’Indonésie, par le président Soekarno déclare maintenir la position du sultan Hamengkubuwana IX et du prince Paku Alam VIII en tant que souverains de leur État respectif, en compensation de leur intégration dans la république.

 

Au cœur de la veille ville, au bout du Jalan Malioboro, nous débouchons sur le kraton, palais royal de Yogyakarta. Bâti en 1755 par le sultan Hamengkubuwana Ier, son plan suit scrupuleusement les préceptes de la cosmologie indo-javanaise. Véritable ville dans la ville, derrière une enceinte carrée d’un kilomètre de coté s’enchainent places, quartiers d’habitation, pavillons, cours et le palais du sultan ainsi que l’ancien palais de détente et de méditation, le Taman Sari, « Jardin fleuri ». Entrelacs de bassins et piscines ou venaient s’ébattre les favorites du sultan, le Taman Sari n’est aujourd’hui plus qu’un ensemble de ruines et seule la cour centrale avec les bains aux nymphes a été restaurée. Depuis la tourelle qui surplombe les bassins, le sultan pouvait contempler les ablutions de ses concubines et choisir celles qui le rejoindraient. Avec la musique douce du gamelan de Java diffusée en bruit de fond, nous visitons les lieux. Mais le kraton, exposant mobilier et vaisselle royaux, ne me séduit pas. Philippe, qui a visité le palais de nombreuses fois lors de ses voyages comme guide-conférencier, s’ennuie « royalement ». Néanmoins, loin de la chaleur écrasante de la ville, de la foule, les bruits et les odeurs, c’est un moment de tranquillité.

 

 

À l’est de Yogyakarta, près de la petite ville de Prambanan, au centre d’une plaine entourée de rizières et à l’ombre du mont Merapi, se dresse le candi Lara Jonggrang, le plus grand ensemble shivaïte d’Indonésie, classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Édifié vers la fin du IXe siècle, sous la dynastie Sanjaya du premier royaume de Mataram, époque où le shivaïsme remplace le bouddhisme comme religion d’État, le temple fut abandonné dès le début du XIe siècle à cause d’un changement politique et le déplacement du pouvoir à Java Est. Les éruptions du volcan Merapi et plusieurs tremblements de terre, dont un de forte magnitude au milieu du XVIe siècle, endommagent sérieusement le candi Lara Jonggrang. Sa destruction est ensuite aggravée par les chercheurs de trésor et les habitants en quête de matériaux de construction. L’immense complexe finit par tomber dans l’oubli et repose dans la jungle. En 1733, un Néerlandais, C.A. Lons, découvre, tout à fait par hasard, des pierres carrées profondément enfoncées dans le sol. En nettoyant, déplaçant pierre par pierre, il découvre le temple, presque entièrement recouverte de terre, de cendres volcaniques et de végétation. Prambanan vient d’être mis au jour.

 

 

À l’origine le candi Loro Jonggrang était constitué de deux cent trente deux temples. Il est formé de trois carrés concentriques dont le carré interne renferme seize temples. Les trois monuments majeurs sont le temple de Shiva, haut de quarante sept mètres, flanqué de deux sanctuaires plus petits. Au sud, le temple dédié à Vishnu, et enfin, au nord celui dédié à Brahma.

 

 

Trois temples plus modestes faisant face aux monuments principaux abritaient la monture de chaque dieu : le taureau Nandi pour Shiva, le cygne Hamsa pour Brahma, et Garuda, l’aigle de Vishnu. Entourés par une enceinte de cent dix mètres de côté, l’ensemble repose sur une plateforme de trois cent quatre vingt dix mètres de longueur sur deux cent vingt deux mètres de largeur. Une inscription datée de 856 marque ce qui est peut-être sa pierre de fondation.

 

 

C’est sous des nuages menaçants que nous arrivons sur le site. Les temples, sur de très hauts soubassements, élancent leurs tours vers un ciel aussi noir que la couleur de la pierre. Je suis en admiration devant ces sanctuaires, leur architecture effilée, leur grandeur, leurs sculptures raffinées qui n’ont connues qu’un éphémère moment de gloire. Nous gravissons les marches et aboutissons sur un déambulatoire. La rambarde est composée de stupas en formes de fleur de lotus fermée divisés en quartiers et rehaussés d’un lingam, formes d’une sobre beauté. D’autres temples plus petits et très ruinés entourent le sanctuaire principal et un vaste champ de ruines est parsemé de blocs et de pierres de basalte noir. Une atmosphère imposante règne sur les lieux. Les temples se fondent dans la noirceur du ciel et se parent d’un voile argenté lorsque le déluge s’abat sur eux, rideau épais et brillant dissimulant le divin.

 

 

« Mister, mister, one dollar ! » Une petite javanaise avec des fleurs de frangipanier dans les cheveux noirs veut à tout prix nous vendre ses colliers. Après dix-huit mois de crise et de troubles liés aux élections prochaines, le touriste se fait rare et le business se porte mal. Après la crise politique de 1965, Soekarno fut écarté par le régime militaire du général Suharto en 1966. La prise de pouvoir de celui qualifié de « père du développement national » s’était accompagnée de la mort d’un million de personnes. Après trente années de règne absolu, le pouvoir s’essouffle. En 1997, la crise asiatique amène le pays au bord de la faillite. Le chômage affiche une forte augmentation, les investisseurs étrangers se retirent, la monnaie chute, l’inflation est galopante. Un an plus tard, en 1998, après la réélection de Suharto, candidat unique, par le Parlement, excluant toute réforme politique, les troubles éclatent. Les étudiants protestent au nom de la démocratie. Suharto, fortement critiqué sur le plan national et international, démissionne du pouvoir en mai 1998. Soutenu par l’armée, le vice-président Habibie prend sa place. Trop marqué par le régime Suharto pour être un réformateur, Habibie se présente comme l’homme de transition et promet des réformes politiques. Aujourd’hui, l’Indonésie se prépare avec frénésie pour les premières élections libres du pays depuis l’instauration de l’ « ordre nouveau » du général Suharto. Elles se dérouleront le 7 juin 1999, dans quinze jours exactement.

 

 

Le temps est magnifique, le ciel azur, et le soleil verse sa splendide lumière sur les rizières de la plaine de Kedu, lieu sacré et surnommé « le jardin de Java » en raison de la fertilité de son sol. Des montagnes escarpées cernent presque entièrement la plaine aux ondulations suaves. À l’horizon se dessinent les volcans Merapi et Merbatu. Le cône du mont Merapi émet un panache volcanique. La route traverse la forêt tropicale, luxuriante et humide. Les cultures de tabac alternent avec d’impressionnantes plantations de palmiers à huile et de petits villages restés ancrés dans la culture traditionnelle indo-javanaise. Les maisons sont construites en bambou, recouvertes de palmes. L’activité paysanne rythme la vie quotidienne. Les eaux du fleuve Progo que nous traversons sont obscures ; le lit est fait d’un immense ruban de basalte noir. Le paysage n’a pas changé depuis ce jour de 1814, lorsque fut redécouvert Borobudur au cœur de la forêt tropicale.

 

 

Entre 1811 et 1816, après la guerre anglo-néerlandaise, l’île de Java est placée sous l’administration britannique. Thomas Stamford Raffles est nommé gouverneur-général. Passionné par l’histoire de l’île, il collectionne des antiquités javanaises et aime rencontrer les populations lors de ses pérégrinations à travers l’île. En 1814, alors basé à Batavia, l’ancienne Jakarta, Raffles est informé d’une importante découverte archéologique dans l’est de Java. Intrigué, il envoie immédiatement sur place H. C. Cornelius, un ingénieur hollandais. Pendant deux mois, Cornelius et ses deux cent hommes défrichent le site recouvert par la forêt équatoriale infestée de tigres et de serpents. Peu à peu, le candi Borobudur revoit le jour. Hartmann, un administrateur néerlandais de la région de Kedu, poursuivit le travail de Cornelius en 1835. Le monument est enfin révélé dans son ensemble. Une première campagne de restauration, dirigée par Theodor van Erp, est entreprise au début du XXe siècle. Après une rénovation majeure financée par l’UNESCO en 1973, Borobudur redevient un lieu de culte et de pèlerinage et en 1991 le site est officiellement inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

 

Le complexe de Borobudur comprend trois monuments illustrant les phases du chemin conduisant au Nirvana : le temple de Borobudur et deux petits temples situés à l’est sur un axe menant au temple principal. Le candi Pawon, le plus petit, fut sans doute l’ultime étape du chemin pavé de briques accompagnant les pèlerins vers le grand sanctuaire. Au confluent des rivières sacrées Progo et Elo, dans le cadre luxuriant de la forêt tropicale, se dresse le candi Mendut. À l’ombre d’un énorme banian, le temple, construction massive posée sur un soubassement, est surmonté d’un toit en pyramide. Dans la pénombre, veille, immuable depuis plus d’un millénaire, un Bouddha de trois mètres de hauteur, impressionnant monolithe. Remarquable pour sa posture inhabituelle, assis les deux pieds sur le sol, il est accompagné de deux boddhisattvas. Je perçois une étrange atmosphère de perdition dans ce petit sanctuaire face à ce grand Bouddha.

 

 

En Indonésie, les constructions religieuses de l’époque classique sont appelées candi. La plupart des noms d’origine des anciens temples javanais ne sont pas connus et la plupart des candis furent nommés d’après le nom du village le plus proche. L’appellation Borobudur reste obscure. Les chroniques javanaises du XVIIe siècle mentionnent une colline du nom de Borobudur et en 1814, sir Thomas Stamford Raffles apprend qu’il existe dans le village de Bumisegoro un monument appelé Borobudur. Il utilise ce nom dans son livre History of Java paru en 1814. Aucun document plus ancien suggérant la même appellation n’a été retrouvé. Le seul manuscrit en vieux javanais faisant référence au monument en tant que sanctuaire sacré bouddhiste est le Nagarakertagama, un poème épique écrit en 1365. Raffles pense que le nom Bore-Budur, devenu Borobudur, fait référence au village Bore, situé près du sanctuaire. Selon lui le mot budur correspond au mot javanais buda qui signifie « ancien ». Le nom Borobudur signifierait alors « ancien Bore » avec une syntaxe anglaise où le déterminant précède le déterminé, contraire aux règles du javanais qui exigent la séquence inverse, Budur Boro. Le mot boro signifierait plutôt « honorable » puisqu’il dérive de bhara, un préfixe honorifique en javanais ancien ce qui nous donne : « Le sanctuaire de l’honorable Bouddha ». Boro peut également venir de bhara, qui signifie « beaucoup » en vieux javanais. L’interprétation de Borobudur comme « Sanctuaire des nombreux Bouddhas » est donc tout aussi recevable. L’archéologue De Casparis opte pour une dérive du mot javanais bhudhara qui signifie « montagne ». Cette théorie est appuyée par l’appellation du monument en sanscrit vihara Buddha uhr qui signifie « le monastère bouddhique sur la colline ». Quoi qu’il en soit, toutes ces dénominations sont justes. Néanmoins, aucune ne rend justice à ce qu’est en réalité Borobudur. Aucune ne laisse présager ce qui nous attend sur place…

 

S’élevant dans la forêt tropicale, la pyramide, montagne noire et grandiose, est enveloppée d’un voile de mystère. Conçue et édifiée vers le milieu du VIIIe siècle comme monument dynastique de la dynastie des Sailendra qui régna sur Java durant cinq siècles jusqu’au Xe siècle, elle connue la gloire et le pèlerinage. Abandonnée vers l’an 1100, du fait de la situation politique dans la partie centrale de Java, elle sombre dans l’oublie. Dégradée, recouverte de cendres volcaniques et envahie par la végétation et les lianes, elle se perd. Pourtant, elle renaît, s’épanouissant dans l’admiration qui lui est due.

 

 

Le candi Borobudur. Le plus grand et le plus ancien monument bouddhique au monde se présente comme un gigantesque mandala, représentation symbolique du cosmos selon le bouddhisme mahayana. Composé de neuf plateformes, les six premières carrées et les trois supérieurs circulaires, il est couronné d’un grand stupa en pierre, en forme de cloche ; le dixième niveau. Borobudur confond ainsi les éléments d’une double origine : le bouddhisme mahayana et le culte des ancêtres. Les dix niveaux correspondent aux dix étapes que franchit le bodhisattva avant d’accéder à l’état de bouddha ; de même, neuf rois de la même dynastie ont précédé le roi Sailendra qui fit construire le monument. Les six terrasses carrées sont constituées de déambulatoires à ciel ouvert dont les parois sont recouvertes de magnifiques bas-reliefs. Ils racontent la naissance du prince Siddharta Gautama jusqu’à son illumination et illustrent la vie quotidienne javanaise avant l’an mille. Une galerie à ciel ouvert longue de plus de cinq kilomètres. Quatre cent trente deux niches abritaient des statues de l’Illuminé. La plupart ont été dépouillées : actes de vandalisme. Les trois terrasses supérieures portent soixante-douze stupas en forme de cloche treillissés et ajourés en forme de diamant laissant apercevoir à l’intérieur des statues de Bouddha. Des escaliers surmontés d’une voûte aux quatre points cardinaux permettent de franchir les étapes pour atteindre, en passant par la vie terrestre et le monde spirituel, le nirvana, le paradis. Borobudur et ses stupas constituent en réalité un unique et immense stupa.

 

 

Symbole par excellence du bouddhisme, le stupa se dresse partout où les bouddhistes sont passés et ont tenu à manifester leur foi. Stupa est un terme sanscrit qui signifie « monceau, amas ». Il signifie aussi « louer, glorifier ». « Un monument tenu en vénération. » Les premiers stupas furent des tumulus funéraires édifiés sur les cendres de rois défunts. Un stupa fut érigé sur les cendres du premier bouddha, indiquant son existence antérieure à sa prédiction. Il est composé d’une base carrée ou circulaire, simple ou multiple ; d’un corps en forme d’un hémisphère, en sanskrit anda, « œuf », représentant le bol à aumône, surmonté par « une boîte à reliques », généralement carrée et enfin d’un mât supportant trois à vingt et une ombrelles. L’anda va de la simple forme de bol renversé au Népal et au Sri Lanka, à la pyramide très effilé, comme en Thaïlande et en Birmanie. Les stupas sont de plusieurs types selon qu’il s’agit de véritables dépositaires de reliques, de simples monuments commémoratifs, d’ouvrages votifs, de supports d’offrande ou de symboles de la doctrine bouddhiste. Sa silhouette a évolué depuis le IIe siècle avant notre ère et selon les régions. À l’origine, le stupa est un monument plein et scellé. Souvent il contient des reliques. Le stupa creux, pouvant contenir une image accessible du Bouddha, n’apparaît pas avant le VIe siècle. Nombre de stupas sont entourés de balustrades plus ou moins élevées, avec quatre portes monumentales, afin que les fidèles puissent faire la circumambulation rituelle, notamment en Birmanie. Les stupas peuvent êtres isolés, dressés au sommet d’un col ou à un carrefour important afin que les passants puissent leur rendre hommage, mais habituellement un stupa monumental est accompagné d’un temple ou d’un monastère. Pour mieux surhausser l’anda et les parasols, certains constructeurs les juchaient sur des séries de soubassements de plus en plus nombreux pour créer de véritables tours. C’est l’origine de la pagode des bouddhistes chinois et japonais. Souvent reliquaire, le synonyme de stupa en cinghalais est dagoba, « reliquaire », en français « pagode ». Au Tibet, au Bhoutan et au Sikkim, les stupas sont appelés chörten. Ils renferment des formules sacrées et sont souvent entourés de drapeaux de prières multicolores. Avec le développement du mahayana, un bouddhisme évolué et réformé, le stupa prend d’autres valeurs symboliques : il devient la représentation de l’univers : un mandala, l’exemple parfait en étant le candi Borobudur à Java.

 

 

Pas un seul étranger, mais deux mille étudiants javanais ! Beaucoup plus intéressés par nous que par l’incroyable monument. Avant même d’emprunter la première marche, on nous hèle pour une photo au pied du grandiose stupa. Comme une équipe de sport nous posons au milieu d’un groupe de trente jeunes Javanais. Découvrir la beauté du site devient un challenge : dans les galeries, sur les escaliers, en traversant les terrasses, nous sommes accompagnés par des jeunes gens qui réclament photos, adresses, une conversation. Chaque fois que nous nous retournons, nous rencontrons des regards timides mais décidés de nous adresser la parole. Après d’innombrables sessions de photos avec des petits, grands, maigres, gros, jeunes, moins jeunes, d’échanges politiques et un badge commémoratif épinglé sur la poitrine, nous réussissons à nous échapper quelques instants.

 

 

Et c’est enfin seuls au sommet que nous pouvons apprécier l’intense beauté du site. C’est ici, sous une chaleur écrasante, que nous ressentons la profonde spiritualité des lieux. En grand contraste avec la richesse des sculptures sur les étages inférieures, la complexité des galeries, les volées de marches interminables, la terrasse supérieure respire l’apaisement. La sobriété des stupas, la finesse des traits des bouddhas, le ponçage parfait, la mosaïque de nuances grises… Enchâssé dans un écrin de verdure tropicale, entouré d’une ceinture de montagnes de roche sombre et deux volcans toujours menaçant, le temple de Borobudur est un joyau. La dualité du monument se traduit par les nombreux plans horizontaux qui s’élèvent graduellement jusqu’au sommet formant une grandiose pyramide. Mais aussi par la différence entre la jungle, si verte et tendre, et la pierre volcanique, si noire et austère. Fusion harmonieuse. Perdu pendant près de mille ans dans les méandres des temps, le candi Borobudur est aujourd’hui un témoignage tangible du passé glorieux des Javanais. Et il suffit de poser le regard sur ces visages de pierre aux sourires mystérieux et sereins pour imaginer la possible existence d’un autre monde.

 

 

En 1931, un artiste néerlandais, spécialiste d’architecture hindoue et bouddhiste, W.O.J. Nieuwenkamp, émet une théorie étonnante. Selon lui, la plaine de Kedu est un ancien lac et Borobudur représente une fleur de lotus qui flotte dessus. Présentes dans la grande majorité des œuvres d’art bouddhistes, les fleurs de lotus servent souvent comme trône à Bouddha ou comme base aux stupas. L’architecture de Borobudur suggère la forme d’un lotus dans lequel la posture de Bouddha évoque le sutra du lotus présent dans les textes du bouddhisme mahayana tandis que les trois plates-formes circulaires du sommet représenteraient une feuille de lotus. La théorie de Nieuwenkamp, d’abord réfutée, est cependant acceptée par les géologues après la découverte de sédiments d’argile retrouvés près du site. Une étude a conduit à confirmer l’existence d’un environnement propre à un paléolac près de Borobudur mais reste sujet à controverse.

 

Devant un bas-relief d’un homme tenant un kriss, je songe à la signification de ce poignard sacré dans le cœur des Javanais. C’est dans le centre de Java, sur les bas reliefs du Borobudur et des temples de Prambanan que l’on retrouve les premières traces du kriss. Ces images contredisent une étude qui estime que le kriss fit son apparition à Java seulement vers 1360. Arme blanche de cérémonie, il s’agit d’une dague allongée ou une courte épée avec une lame droite ou sinueuse, de texture rugueuse, aiguisée sur les deux tranchants et présentant souvent des motifs décoratifs forgés. La lame symbolise le serpent, le Naga. La lame droite, dapur bener, représente le serpent au repos, la lame sinueuse, dapur luk, le serpent en mouvement. Le nombre de luk, ondulations, est toujours impair et peut varier de trois à treize. Un kriss à treize ondulations est toujours destiné à la royauté. Des kriss avec plus de treize luk sont considérés trop puissants pour le commun des mortels. À la fois arme et objet de culte, le kriss, ou keris, est un objet mythique, dont toutes les parties sont codifiées, la plus petite inflexion sur la lame, l’étui ou la poignée ayant un nom et une signification. Les kriss les plus convoités possèdent une lame forgée avec un alliage de fer et de météorite censé octroyer à la lame des vertus magiques. Le fer de la météorite tombée dans la région de Prambanan en 1784 est à l’usage exclusif des rois, princes et sultans. Traditionnellement, le forgeron, empu, fabrique le kriss à partir d’acier au carbone, parfois du wootz, un type d’acier indien, et un alliage de fer, de nickel et de météorique. Le soudage des deux alliages fait apparaître un contraste visible entre l’acier plus sombre, et le fer météoritique, plus brillant. Probablement originaire de l’île de Java, le kriss se serait répandu ensuite dans le reste de l’archipel indonésien, en Malaisie et dans le sud des Philippines. Un kriss ne doit pas être acheté, ce doit être un présent ou transmis de père en fils. On s’adresse à l’arme en utilisant le prédicat kyai ki, « grand-père ». À Java et à Bali, le kriss se porte dans le dos. Ils sont tellement chargés de sens et de spiritualité qu’un marié peut se faire représenter lors de sa cérémonie de mariage par son kriss.

 

Le ciel se voile et vire de bleu au gris. La température monte et la moiteur de l’air s’abat. Au loin, le cône fumant du mont Merapi se perd dans le néant. La forêt semble fumer. Le candi Borobudur, sous la menace d’un des volcans les plus actifs du monde, résiste, fier et stoïque, aux assauts du temps.

 

 

La dense fréquentation du Pasar Ngasem, le marché aux oiseaux de Yogyakarta, montre l’importance qu’accordent les Indonésiens aux oiseaux. Principalement fréquenté par les hommes, l’oiseau étant le symbole du monde des hommes, les affaires vont de bon train. Au milieu de nuées d’animaux ailés, les vendeurs nous montrent avec fierté perroquets, grives, chouettes, hiboux, perruches et autres volatiles. On propose des oiseaux chanteurs, des pigeons domestiques et des corbeaux utilisés dans les rituelles de la magie noire. Les oiseaux, poussins et volaille sont plus colorés les uns que les autres. Des cages sont suspendues par centaines et des paniers sont empilés les uns sur les autres.

 

 

D’importantes compétitions de chant d’oiseaux sont organisées. Beaucoup d’argent est parié et les œufs de champions valent des fortunes. Ce loisir pèse des dizaines de millions de dollars par an, de la vente des oiseaux à l’élevage des vers et criquets pour les nourrir, en passant par la fabrication des cages. On estime à presque un million le nombre d’oiseaux chanteurs élevés dans le pays et à soixante quinze mille le nombre de passionnés. Garuda, l’oiseau mythique, monture de Vishnu, est le symbole de la République de l’Indonésie. Oiseau fabuleux, doté d’un corps humain et d’une tête de vautour, il est paré d’ailes et de serres puissantes.

 

 

Le Jajan Malioboro, la grande rue commerçante, fut tracée par le sultan pour servir d’avenue de processions. Certains Javanais affirment que l’avenue fut nommée après le duc de Marlborough suite à la prise de Yogyakarta par les Anglais en 1812. En réalité, malioboro est un terme sanscrit désignant « porteuse de guirlandes », référant à l’ornementation de fleurs lors des processions. La rue, parfumée par l’odeur de clou de girofle des cigarettes indonésiennes, est grouillante de voitures, de betjak, cyclo-pousses, et de piétons. Grande artère commerçante, elle est bordée d’innombrables boutiques, ateliers et restaurants.

 

 

Habituellement animée, en cette époque si excitante pour les Javanais, l’activité est à son comble. La population, pris dans la ferveur et l’enthousiasme des élections, est descendue dans la rue et leurs sourires et leur gaieté fait renaître l’espoir d’un avenir meilleur. Inlassablement, les cortèges de voitures klaxonnantes envahissent la chaussée et les trottoirs, les manifestants hurlent et brandissent bannières et drapeaux. Les services de sécurité sont nerveux et paraissent dépassés. Bousculés par la foule, entrainés dans la frénésie, nous décidons de quitter les lieux. Philippe hèle un betjak qui nous ramène à l’hôtel en plus de temps qu’il nous en aurait fallu à pied.

 

 

Sur l’île de Java, au cœur d’un immense croissant de rizières, à proximité des fleuves tumultueux et boueux et cerné de montagnes, j’ai découvert « Yogya ». J’ai côtoyé hommes et femmes en sarong, j’ai effleuré des batiks magnifiques, j’ai humé le parfum suave de la fleur de frangipanier. J’ai aussi découvert des temples mystérieux, empreints d’immortalité et voilés par la brume, des levers du jour qui s’éternisent, des crépuscules subits. Les banians m’ont protégé des pluies. Je me suis immergée dans l’aura grave d’un sanctuaire oublié puis ressuscité, à la fois un stupa et un mandala, un lieu magique. Le goona-goona ne m’a pas atteint, dieu soit loué !, mais l’âme profonde de Java l’a fait. Le jour du départ, le ciel est bas, mais dès que notre avion émerge des nuages, le mont Merapi nous salue de son cône fumant…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le candi Borobudur, terrasse supérieure.

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