Au-delà de l’horizon… Cité impériale devenue ville minière.

Au cœur d’un environnement austère et dépouillé dominé par des tons ocre, Datong, « Grande Unité » survie au confins de la province de Shanxi sur la route de la Mongolie intérieure entre deux branches de la Grande Muraille. La région est torturée par un climat continental : étés torrides et hivers glacials, balayée inlassablement par un vent venu des steppes. La cité connue le passage de royaumes venus de Mongolie qui ont chacun marqué les lieux de leurs empreintes : grottes de basalte abritant des milliers de bouddhas, un monastère s’accrochant à la falaise, une pagode en bois qui résiste au assauts du temps. L’ancienne Pingcheng, à l’écart des grandes routes, s’enorgueillit de ses trésors mais étouffe sous la grisaille.

 

Cité impériale devenue ville minière, Datong, Chine, octobre 1999.

 

Seule façon de rejoindre Datong : le train. Nous embarquons à Beijing dans le wagon couchette vers minuit. La température à l’intérieur est étouffante, mais chaque fois que Philippe ouvre une vitre, un Chinois la referme aussitôt ! Bercés par le roulement et quelques soubresauts, je réussis à m’endormir mais au milieu de la nuit je me réveille transie par le froid ! J’enfile un pull supplémentaire et me rendors tant bien que mal. Vers cinq heures du matin, tout le monde est debout. Après un bref, très bref, passage aux toilettes, nous attendons avec impatience la fin du parcours. Nous arrivons à Datong à l’aube, exactement à l’heure prévue : 06.29. La première impression est déroutante. Nuancée de gris, la cité apparait triste et sombre. Des immeubles récents, bétonnés, bordent les avenues asphaltées. Des milliers de cyclistes encombrent les rues comme une marée terne et fade. Tous portent des masques pour se protéger de la pollution. L’air est saturé de gaz d’échappements et de poussière de charbon. Le matin est blême, la température glaciale et le soleil ne parvient pas à percer la couche de fines particules qui flotte dans l’air.

 

Nous sommes attendus par un chauffeur et un individu se présentant comme guide dépêché par l’agence locale… Ce que nous n’avions pas prévu au programme. C’est un homme sans âge, grand et fin, au visage allongé, au teint gris, cheveux gris, portant un pantalon gris et un long manteau gris. Un personnage d’Hergé. À Datong les touristes sont tellement rares que la branche locale de l’agence avec laquelle Philippe a l’habitude de travailler lors de ses voyages comme guide conférencier, a estimé qu’il était de bon ton de nous « offrir » un guide, qui, lui, est ravi de nous accompagner. Il s’agit peut-être des yeux et des oreilles du parti communiste local… Dans un premier temps, tous deux réticents à l’idée d’être « surveillés », la présence de Monsieur Li se transforme en aubaine. Parlant un anglais d’Oxford, c’est un puits de connaissance et une précieuse source d’informations. Difficile de communiquer dans cette région de la Chine où on ne parle que le mandarin. Après un passage à l’hôtel pour se rafraîchir et avaler un petit-déjeuner nous nous engageons sur la route qui mène à Xuankong Si.

 

Les paysages sont jaunes et désertiques, marqués par l’absence de verdure. D’étranges ruines façonnées par les tempêtes et le sable sont les vestiges de tours de guet médiévales. Dans certains villages, les habitations sont creusées dans le roc pour se protéger de la canicule de l’été et du froid sibérien de l’hiver. Une chaîne de collines découpées en terrasses dans d’épaisses couches de lœss cache des hameaux qui se fondent dans la nature. Les façades des maisons sont toutes orientées dans la même direction s’offrant une protection du vent des steppes qui souffle ici presque en permanence. Monsieur Li nous emmène vers une de ces maisons. Il en connaît les habitants et c’est ainsi que nous avons le privilège de découvrir l’habitat traditionnel. Une dame d’une grande gentillesse nous invite à rentrer chez elle. Dans l’unique pièce de la maison, le kang s’avance jusqu’au centre. Le kang, moyen de chauffage caractéristique de la Chine du Nord, est une grande estrade en briques alimentée au charbon pendant la saison froide. Il sert alors de couchage pour toute la famille. La maîtresse de maison nous présente fièrement un poste de télévision antennes pointées vers le ciel. Richesse.

 

Le vent souffle par rafales dégageant le ciel. Nous arrivons dans une vallée à l’ombre du Hengshan, le mont Heng, un des cinq monts sacrés de la Chine. Les montagnes sont sculptées de formes curieuses, les gorges disparaissent dans le mystère, le soleil brille d’un vif éclat. Là, entre ciel et terre, accroché au flanc abrupt d’une falaise à cinquante mètres au-dessus d’un torrent, se matérialise le monastère suspendu…

 

 

À l’origine, sa situation en hauteur était nécessaire pour éviter les crues de la rivière Heng qui coule en contre-bas mais dans les années cinquante, un barrage et un déversoir ont été construit juste en amont près du col de Jinlong Kou, « dragon d’or », pour protéger l’édifice. Fondé il y a mille quatre cents ans sous les Wei du Nord, le monastère est entièrement construit en bois. Il est magnifiquement travaillé et d’une délicate fragilité. Pour soutenir l’ensemble, des poutres ont été enfoncées des deux tiers de leur longueur dans la roche. Un dicton local dit qu’il est « accroché par trois queues de cheval en suspension dans les airs ».

 

 

Après avoir traversé la rivière nous empruntons des marches taillées dans le roc pour atteindre le sanctuaire. L’élégante construction est peinte de couleurs flamboyantes et le toit est couvert de tuiles jaunes émaillées qui brillent au soleil. Nous parcourons des escaliers raides, des couloirs tortueux, des ponts vertigineux et des passerelles suspendues dans le vide. Le vieux bois  craque sous notre poids et les piliers tremblent dès qu’on les touche. La vue le long des parois abruptes est vertigineuse. Le calme et le silence règne. Nous sommes seuls dans le « Pavillon du vide et du mystère », nom que portait le monastère auparavant. Plusieurs temples et sanctuaires et une quarantaine de salles poussiéreuses mais empreinte de l’occulte se superposent sur plusieurs niveaux. Le Temple des Trois Passages est un petit sanctuaire taoïste, tandis que le Temple des Trois Saints représente vingt quatre couches du ciel, sculptées comme des stalactites et peintes dans de couleurs vives. Le monastère abrite plus de quatre vingt statues en bronze, en fonte, et en argile de différentes dynasties et dispose d’éléments bouddhistes, taoïstes et confucianistes, exemple d’osmose religieuse. Au sommet, dominant l’ensemble, veille la pagode céleste.

 

 

Hunyuan n’est qu’à quelques kilomètres du monastère et nous nous y arrêtons pour déjeuner. Le gros bourg possède une vieille ville avec beaucoup de caractère. Les maisons de briques aux poutres sculptées et aux magnifiques toitures ondulées sont organisées autour d’une cour. Les toits des porches sont richement ornementés ; bandeaux de fleurs, animaux mythiques, motifs géométriques et caractères chinois. La révolution culturelle n’a pas épargné ce village mais beaucoup de décorations murales ou ornementations ont été cachées par d’épaisses couches d’argile et ont ainsi échappé à la destruction. Les gens ici portent encore l’uniforme « Mao » bleu ou gris. La Chine profonde ! Nous allons au gré de nos pas pénétrant cours et impasses. Les habitants que nous croisons sont amicaux et d’une gentillesse rare, très curieux envers nous, les étrangers. Ils nous font découvrir des merveilles sauvées de la folie destructrice des Gardes rouges ; fresques et sculptures. Monsieur Li devient un lien précieux entre nous et ces gens. Dans une ruelle étroite nous rencontrons un vieux couple occupé à repeindre leur maison. Nous les complimentons pour leur travail. L’homme lève le pouce en signe d’« ok ». Sous sa casquette, les yeux pétillants, il sourit de toutes ses dents…

 

 

Nous sommes frappés par la grande gentillesse des habitants des villages que nous traversons. Saisissant contraste avec les Chinois des grandes villes qui manquent cruellement de courtoisie. En Chine, en général, aucune civilité n’existe. Les Chinois se bousculent, se marchent sur les pieds et jouent des coudes pour doubler dans les files d’attente. Ils sont sales, se décrottent le nez, rotent, crachent et reniflent. Ils urinent et jettent les détritus sur la voie publique. Ils sont aussi très curieux. Ils n’hésitent pas à s’approcher au plus près de vous pour vous scruter, vous toucher, et ensuite éclater de rire et s’en aller. Souvent la scène se passe dans les toilettes publiques. Déjà, pour s’y aventurer, il faut une certaine dose de courage. Pour se soulager, les Chinois s’accroupissent au dessus d’un caniveau permettant à plusieurs personnes côte à côte de s’observer et parfois de converser pendant leur tâche. Sans portes et le plus souvent sans séparations. Mieux vaut s’installer en amont de l’écoulement… Difficile épreuve ! L’absence de papier hygiénique est facilement surmontable, le manque de propreté, les odeurs et les essaims de mouches sont plus difficiles à supporter. Au moment où on est accroupi le pantalon baissé, en retenant sa respiration, les bras occupés pour tenir ses affaires, l’attention que peuvent vous porter les Chinoises n’est franchement pas le bienvenu !

 

Tracée dans une large vallée, la route qui conduit à Yingxian est entourée de montagnes rongées par l’érosion. Les crêtes et les pics abrupts et escarpés forment d’étranges sculptures. La célèbre pagode octogonale, avec ses étages aux larges auvents et ses toits d’une grande complexité, est entièrement construite en bois de sapin. Élevée en 1056 sous la dynastie des Liao, c’est la pagode la plus ancienne et la plus élevée de Chine ; elle se dresse à plus de soixante sept mètres de hauteur avec un diamètre de trente mètres à la base. Chef-d’œuvre de construction en bois, le monument est assemblé sans un seul clou, vis, ou boulon.

 

 

L’escalier intérieur relie neuf étages bien que depuis l’extérieur on en compte seulement cinq. Nous montons les marches dans la pénombre en admirant l’architecture incroyable de la pagode qui rassemble des dizaines de types de consoles sculptées. À chaque étage siègent des bouddhas et des boddhisattvas. Depuis les ouvertures, sur les huit côtés de la pagode, la vue porte sur la campagne environnante, le Hengshan et le fleuve Songgan qui coule à proximité. Le monastère établi autour la pagode possède de magnifiques passages circulaires, des murs bleu de Chine aux immenses caractères chinois dorés et de magnifiques statues de dragons.

 

 

Au loin gronde le tonnerre et de gros nuages noirs s’accumulent dans le ciel. Je les scrute car les Chinois prétendent que l’on voit des dragons dans les nuages changeants : « quand les dragons entendent le tonnerre, ils se lèvent ; les nuages arrivent et, s’étant tous formés, les dragons montent et circulent ainsi dans le ciel ». Puissants et sages, les dragons sont souvent associés à l’eau et le dragon est donc la divinité des phénomènes aquatiques ; chutes d’eau, rivières et mers. Son pouvoir maîtrise le climat ; les sécheresses, les inondations et en particulier la pluie. Lors des périodes de sècheresse, les paysans pratiquent le rite du Qiu. Il consiste à fabriquer un dragon de papier sur une armature en bois et à le disposer dans un lit de rivière asséché. Des prêtres récitent des invocations et imitent le grondement du tonnerre en jouant du tambour afin que le dragon libère l’eau du ciel. Je n’aperçois pas de dragon dans les nuages mais il doit être tout près car les premières gouttes tombent puis l’orage éclate accompagné d’une pluie battante…

 

En 220 après Jésus-Christ, la dynastie des Han s’effondre. Les régions situées à la limite nord de leurs territoires, où se pratique une agriculture permanente, sont envahies par des peuples qui, par vagues successives, viennent y fonder d’éphémères royaumes et y entamer ou y poursuivre leur sinisation. En 386, les Tabghatch, un clan du peuple xianbei venant de Mongolie, fonde la dynastie des Wei du Nord à Pingcheng, l’actuelle Datong. Rapidement, ils deviennent maitre de tout le nord de la Chine. À la suite d’importants transferts de populations environ quatre cent soixante mille personnes sont déportées dans le Shanxi du Nord : d’autres Tabghatch, mais également des Han. Des ministres chinois entrent à la cour des Wei tandis que l’aristocratie tabghatch adopte des noms chinois et contracte des unions matrimoniales avec les grandes familles chinoises.

 

Vers 440 sont amenées à Pingcheng des populations originaires du corridor du Hexi où le bouddhisme est déjà bien implanté. Des savants moines et des artisans passés maîtres dans l’art religieux développé dans l’Inde et les oasis d’Asie centrale comptent désormais parmi les sujets des Wei. Séduits par le bouddhisme, les souverains accordent leur patronage à la philosophie de Bouddha, contribuant ainsi à l’enracinement d’une foi étrangère en terre chinoise. Les Tabghatch sont les premiers monarques d’importance dans l’histoire de la Chine à faire du bouddhisme une religion officielle. Les grottes de Yungang en demeurent l’expression grandiose. En 495, Luoyang remplace Pingcheng comme capitale et la cité entame un lent déclin.

 

Abaissée au rang de place forte pour la surveillance d’un passage stratégique au débouché de la steppe mongole, en 960 la ville devient la capitale de l’Ouest d’un peuple mongol, les Kitan. Ils fondent la dynastie Liao et tentent de réunifier la Chine du Nord menaçant dangereusement l’empire chinois des Song du Nord. Ils donnent à la ville son nom actuel de Datong, « Grande Unité ». On doit aux Liao des merveilles comme les statues du monastère Huayan d’En Bas ou la pagode en bois de Yingxian. Ils disparaissent vers 1125 sous les coups de la dynastie des Jin, conduite par les Jürchen, ancêtres des Mandchous, qui construisent les gigantesques salles du monastère Huayan d’En Haut. Après le passage brutal des Mongols aux XIIIe et XIVe siècles, la ville devient un important poste avancé pour la défense de la nouvelle capitale Beijing. En 1372, sous les Ming, les fortifications de Datong sont renforcées et au milieu du XVIe siècle, des kilomètres de Grande Muraille sont construits au nord, sur les crêtes qui bordent le bassin où s’étend la ville. Les campagnes de la région sont dotées de juntun, colonies militaires, peuplées de familles de l’armée à statut spécial, où les hommes sont affectés soit à des activités militaires, soit à des tâches agricoles pour subvenir aux besoins économiques de la population.

 

La route entre Datong et les grottes de Yungang dessert plusieurs mines de charbon, la ville étant située au cœur du plus important bassin houiller de la Chine, avec près de quarante milliards de tonnes de réserves prouvées. La route est défoncée et recouverte de poussière noire de charbon. Le trafic est dense. Camions, charrettes, mulets et ânes chargés de minerais provoquent un bouchon permanent. Sur les rails passent les trains avec un bruit assourdissant. Le ciel est voilé de poussière noire. Quatorze mines sont gérées par l’État, une soixantaine dépendent du gouvernement provincial. Elles emploient au total cent mille mineurs. La production, qui était de vingt et un millions de tonnes en 1977, est aujourd’hui estimée à quarante millions de tonnes. Les grottes, tout près de la route, ont subi des dégradations sévères et durables ; la pollution provenant de la poussière de charbon et d’autres produits industriels menace les sculptures fragiles du site.

 

Les grottes de Yungang, situées au pied des montagnes de Wuzhou, dans la vallée de la rivière Shi Li, sont considérées comme le plus bel ensemble de sculptures bouddhiques sur pierre de Chine. Elles furent taillées pendant une période relativement courte : entre 460 et 525. Ce sont les souverains Wei, adeptes du bouddhisme, qui décident de leur exécution. Les techniques architecturales pour creuser les caves furent rapportées d’un pèlerinage de Kaboul. De la période ancienne, cinq cavités principales, salles magnifiques, furent creusées sous la direction du moine Tan Yao dont elles ont conservé le nom. Les bouddhas de ces grottes, de style simple, hautes de quinze mètres, rappellent l’art d’Afghanistan et du Gandhara.

 

 

Les grottes de Wuhau constituant le groupe central sont les plus belles : c’est ici que domine la plus grande statue de Yungang, haute de dix-sept mètres. Les grottes sont protégées par une ravissante façade de bois peinte soutenue par une sublime charpente et couverte d’un toit décoré de tuiles émaillés jaunes et turquoises, surmonté de dragons opulents. Sur les poutres, des têtes de monstres sont censées chasser les mauvais esprits. Plusieurs stèles, sur lesquelles sont gravés des textes en chinois et mongol, gardent l’entrée.

 

 

Le site s’étire sur un kilomètre et les deux cent cinquante deux grottes abritent plus de cinquante et un mille statues. La paroi de la grotte numéro vingt s’étant effondrée, sa niche expose un immense bouddha, le visage serein, qui surveille le promenoir. Fascinée, je songe à ce que je viens de découvrir aux portes de la Mongolie. Le bouddhisme, introduit en Chine par la route de la soie, a laissé à Datong une impression grandiose suite à la rencontre entre empereurs et disciples du Bouddha. Nous sommes les seuls visiteurs et nous en profitons pour traîner à notre rythme. L’impression de beauté et de sérénité qu’émane l’esprit de ces dizaines de milliers de bouddhas est renforcée par la lumière limpide, le ciel bleu et un soleil radiant.

 

 

Le bouddhisme pénètre en Chine par la route de la soie au Ier siècle de notre ère, où il se diffuse sous sa forme tardive : celle du Mahayana, grand véhicule. Le Mahayana promet à toutes les créatures la rédemption grâce à l’intervention des bodhisattvas. Ces personnages divins retardent leur accession à l’état de bouddha enfin d’aider les êtres à atteindre l’illumination. Au IIIe siècle de notre ère apparaissent des communautés bouddhiques dans les villes commerçantes qui jalonnaient la route de la soie. Le nord de la Chine tombe aux mains de tribus barbares et le bouddhisme devient extrêmement religieux, attaché aux pratiques magiques et à l’extase, alors que le bouddhisme de la Chine du Sud évolue d’une manière plus philosophique. Cependant, sous le règne de l’empereur Wudi des Liang (505-549), le bouddhisme suscite l’hostilité grandissante des confucéens, avec des idées et une morale politique bien particulières. Entre le VIe et le Xe siècle, le bouddhisme est victime de persécutions. Monastères et temples sont détruits pour limiter la puissance économique des congrégations religieuses. Pendant cette période se sont développées de grandes sectes bouddhiques typiquement chinoises. La plus connue est l’école chan, en japonais zen, qui est fondée vers l’an 700 par le moine Huineng. En 1949, la Chine compte environ cinq cent mille religieux bouddhistes, regroupés dans cinquante mille temples ou monastères. Le régime communiste entreprend la révision des temples et sites les plus célèbres, mais le clergé est obligé de prendre part à la production agricole ou artisanale. Dans les années soixante, au début de la Révolution culturelle, tous les monastères sont détruits ou fermés : les Gardes rouges reçoivent comme consigne d’éradiquer le bouddhisme. Le Tibet est la région la plus sauvagement frappée. La liberté religieuse est rétablie par la Constitution en 1982 et aujourd’hui les Chinois vont à nouveau volontiers au temple pour allumer un bâton d’encens et se recueillir.

 

Liée à l’activité minière, Datong compte de nombreuses usines de matériel minier et une importante usine de matériel roulant dont des locomotives. Munis d’une autorisation spéciale, nous visitons l’usine de locomotives, une des dernières à avoir produit des machines à vapeurs. Étonnés d’avoir obtenu ce droit de visite, nous avons l’impression qu’il s’agit d’une question de prestige. Très officiellement accueillis, nous avons droit à une vraie visite guidée. Là encore, Monsieur Li fait des miracles. Des affiches de propagande tapissent les murs des bureaux et des ateliers, et une fois à l’intérieur de l’énorme hangar où les ouvriers travaillent en nous ignorant, nous sommes libres de nous promener. L’odeur du métal et de l’huile flotte dans l’air et le bruit sourd des machines résonne. L’usine, depuis 1953, a fabriqué plus de cinq mille locomotives à vapeur, mais en 1988, la dernière machine, la Qian Jin 7207, est sortie des hangars. Qian Jin, signifiant littéralement « marche en avant », affichait cent trente tonnes et trois mille chevaux pour vingt tonnes de charbon embarquées. La Datong Locomotive Factory s’est reconvertie dans le diesel, puis l’électrique. Les jardins sont utilisés comme une sorte de musée. Nous y découvrons le wagon de l’impératrice Cixi décoré avec lanternes et cloches et la première locomotive à vapeur que la Chine populaire a construite peu après sa fondation. En chinois huo che, « train », signifie « voiture de feu ». Une passionnante visite au carrefour des grandes lignes ferroviaires…

 

Les monastères Huayan prennent leur appellation d’origine du nom de l’une des premières écoles bouddhiques purement chinoise, l’école Hua Yan. Fondé sous la dynastie des Liao au XIe siècle, l’ensemble formait un seul monastère. Puis, au début du XVIe siècle, le complexe fut divisé en deux parties. Larges auvents, boiseries sculptées, dragons et encensoirs, peintures rouge sang de bœuf et jaune empereur : la Chine. Le premier monastère, appelé Shang Huayan, d’En bas, date de 1038. En parti détruit, il subsiste néanmoins une très belle bibliothèque comprenant dix-huit mille volumes de littérature bouddhique. Cinq immenses bouddhas dorés, entourés de nombreuses statues de soldats et de bodhisattvas se dressent dans la salle principale, la salle Mahâvîra, sombre et poussiéreuse. Le second, nommé Xia Huayan, d’En haut, est doté d’un toit original. C’est tout ce que nous en verrons car il est fermé à la visite et nous nous arrêtons en bas de la volée de marches. Les lieux sont calmes et la lumière est belle. Monsieur Li ne cesse de nous rappeler la chance que nous avons avec le temps.

 

Le quartier est animé. Des immeubles bas cachent des rangées de maisons traditionnelles en briques grises, couvertes de toits aux tuiles en faïence. Les ruelles sont animées, parcourues par de minuscules taxis rouges triporteurs qui passent en klaxonnant au milieu des cyclomoteurs, charrettes, vélos, rickshaws, piétons et quelques voitures. Des petits groupes d’hommes, tous habillés de bleu, la casquette enfoncée, jouent aux cartes ou au trictrac installés sur des tabourets au milieu des trottoirs. À l’extérieur des salons, des apprentis coiffeurs s’exercent sur des volontaires. La coupe est gratuite, réussie ou ratée !

 

Puis, en traversant une grande avenue, nous nous retrouvons devant le mur des Neuf Dragons. Cet immense écran de faïence vernissée multicolore, le plus long et le plus vieux mur écran-dragon de Chine, est d’époque Ming et se dressait jadis à l’entrée du palais d’un des nombreux fils de l’empereur Zhu Yuanzhang. L’ensemble est sublime et les dragons paraissent vivants dans la lumière déclinante de l’après-midi…

 

 

Le moment du départ est arrivé. Nous quittons Datong et Monsieur Li. Sa compagnie fut un plaisir et c’est à regret que nous lui faisons nos adieux. En Chine les quais ne sont accessibles qu’à l’arrivée du train et nous attendons dans la salle d’attente pour les premières, les wagons « soft sleep » ; couchettes molles. La foule compacte de la deuxième classe se presse déjà contre les grilles qui interdisent l’accès aux quais, prête à s’élancer. Quand le train entre en gare, à l’heure prévue, les employés des chemins de fer, en uniforme bleu, ouvrent les portes. C’est la ruée pour obtenir un bout de banquette dure. Nous prenons notre temps, nos places sont réservées. Mais une fois à l’intérieur, nous désenchantons. Ce train, en provenance de Ulan Bator et à destination de Xi’an, est affreusement sale… L’état des toilettes dépasse l’imagination et je jure sur le champ de ne plus rien boire jusqu’à destination. Après un regard jeté dans la cuisine du wagon restaurant où des cuisiniers en tabliers et toques douteux remuent le contenu aussi douteux d’une marmite, nous décidons que les sandwichs que nous avons emportés suffiront. « Si on mange, on meurt » !, constate Philippe. Nous nous entassons avec nos bagages sur les deux lits supérieurs. Un long sifflement retenti, le convoi quitte Datong, « l’endroit entre deux trains »…

 

Mais l’histoire n’est pas finie…

 

Cinq semaines plus tard, après notre périple en Chine, au Tibet et à Hong Kong, nous voilà à Bangkok. Édifié sur les rives du Chao Phraya, le Palais Royal est le symbole de la monarchie thaïlandaise. Nous nous y rendons en début d’après-midi, quand la chaleur fait fuir la plupart des touristes et les lieux sont plus calmes. Le complexe dévoile une architecture thaïe spectaculaire composée de temples, de pagodes et du superbe temple du Bouddha d’émeraude, aux toits effilés et aux dorures extravagantes. Soudain, nous voyons un homme se diriger vers nous. Grand, mince, bronzé, vêtu d’un pantalon ample et une chemise hawaïenne aux couleurs éclatantes, il aborde un grand sourire jovial. La transformation radicale de la personne nous trompe un instant, puis ce sont des chaleureuses retrouvailles. Ce n’est autre que Monsieur Li, notre guide de Datong, qui accompagne un groupe de Chinois en Thaïlande. Défait de son long manteau gris, de son pantalon gris et de son teint gris, c’est un autre homme que nous retrouvons ici, sous le soleil de Bangkok…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Xuankong Si, le monastère suspendu.

 

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