Au-delà de l’horizon… Rois, reines, empereurs et le duce.

Menelik, fils de la reine de Saba et de Salomon, roi de Juda, répond à son père à sa demande de demeurer auprès de lui : « Les montagnes du pays de ma mère sont mieux pour moi. » Entourée de savanes et de déserts torrides s’élève une forteresse de hauts plateaux verdoyants dominés par des sommets de plus de quatre mille mètres traversés par de puissantes rivières. Au centre de ce paradis sur terre s’établit le glorieux royaume d’Axoum. La « Terre des Dieux », selon des textes hiéroglyphiques égyptiens du VIIIe siècle avant notre ère, regorge d’ivoire, d’or, d’encens et de myrrhe. Situé sur le plateau d’Abyssinie dans le nord-est de la Corne d’Afrique, près de la frontière avec l’Érythrée, Axoum est le cœur de l’Éthiopie antique, cité de la fascinante reine de Saba, héritière des monumentales stèles, berceau de l’orthodoxie éthiopienne, gardienne de l’Arche d’alliance. Mystères, secrets, vérités, royauté et divinité, à Axoum se confondent légende et réalité.

 

Rois, reines, empereurs et le duce, Axoum II, Éthiopie, octobre 2013.

 

Moins d’une année après notre dernière visite nous sommes de retour à Axoum après avoir parcouru une grande partie du nord du pays en compagnie de Yohannes et Ermias. Nous avions rencontré les deux jeunes Éthiopiens l’année précédente et nous nous étions liés d’une étroite amitié. La joie de se retrouver fut réciproque et nous venons de partager douze jours pleins de complicité. À Axoum, le crépuscule s’est installé et il fait frais. La ville semble étrangement calme. Nous l’avons connu en pleine effervescence prise d’assaut par des dizaines de milliers de pèlerins à l’occasion de la fête de Hidar Sion, la fête de Marie et l’Arche d’alliance, qui se déroule chaque année fin novembre. Aujourd’hui, les rues sont désertes, peu de lumière perce l’obscurité et une petite pluie chasse les derniers courageux à l’intérieur des maisons. Nous nous installons au Sabean Hotel, le tout dernier hôtel « de luxe » d’Axoum. Les deux premières chambres que nous visitons sont inondées. Nous prenons donc la troisième qui ne s’inondera qu’après avoir pris une douche.

 

Dès le IIe millénaire, et jusqu’au IVe siècle de notre ère, l’Éthiopie est une zone d’immigration pour les peuples venant de l’ouest du Yémen, associés à la culture sabéenne. Le nom d’Axoum apparaît pour la première fois au Ier siècle après Jésus-Christ, dans le « Périple de la Mer érythréenne », mais la ville est née plusieurs siècles avant notre ère comme capitale d’un État qui commerçait avec la Grèce, l’Égypte et l’Asie. L’Éthiopie antique était connue des Egyptiens sous les noms de « pays de Pount » ou de « Terre des Dieux », car le pays avait donné naissance à leurs dieux. Ces dénominations englobaient les régions productrices d’encens qui s’étendaient entre l’Afrique orientale et le sud de l’Arabie, l’Arabie heureuse, sur les deux rives de la mer Rouge. Avec sa flotte qui commerçait jusqu’à Ceylan, Axoum devint plus tard le principal pouvoir entre l’Empire romain et la Perse et contrôla un temps certaines zones de l’Arabie du Sud. La ville, considérée comme le cœur de l’ancienne Abyssinie, Habasha, de la racine sémite hebeshe signifiant « mélangé », ou Éthiopie, « pays des hommes brûlés » en grec, donna son nom au royaume qui s’étendit alors à toute cette région. Au IIIe siècle le prophète mésopotamien Mani cite le royaume parmi les quatre plus importantes puissances au monde. Dans le courant du IVe siècle, Axoum est à l’apogée de son développement territorial, et son royaume englobe le sud de l’Égypte, la partie orientale du golfe d’Aden, le sud du cours de l’Omo et, à l’ouest, le royaume koushite de Méroé. On parle de cités mystérieuses, de richesses fabuleuses.

 

Le temps est magnifique. Le ciel est bleu et l’air frais. Un tuc-tuc nous emmène au May Hedja, le champ de stèles. Vestiges de l’âge d’or d’Axoum, ces monolithes sculptés ornent les sépultures des rois, des princes et des nobles, dont ils attestent l’autorité et le prestige. Dans ces caveaux et cryptes règne une atmosphère un peu mystérieuse entre ombre et lumière. Le champ funéraire d’Axoum compte une centaine de stèles donc sept de taille impressionnante, fleurons architecturaux du pays. Le site a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980. La stèle « numéro 1 », la plus haute, trente-trois mètres, d’un poids de quatre cent tonnes, s’est effondrée lors de son érection, ou peu après. La « numéro 3 » est dédiée au roi Ezana. Mais elle penchait dangereusement à cause de fondations insuffisantes et de séismes, et a été consolidée. La « numéro 2 », appelée simplement « stèle d’Axoum », a connu une histoire mouvementée, étroitement liée à la colonisation du pays par l’Italie.

 

 

À la fin du XIXe siècle l’Italie s’est résolue à se lancer dans l’aventure coloniale dans le sillage de la France et du Royaume-Uni. Le jeune royaume jette son dévolu sur l’un des derniers états indépendants du continent africain, le mythique Empire d’Éthiopie qu’il espère soumettre à partir de sa colonie d’Erythrée. Le 1er mars 1896, un corps expéditionnaire de trente cinq mille soldats, bien entrainé et puissamment armé, affronte les tribus éthiopiennes dans le nord du pays. Profitant du relief accidenté de la région montagneuse d’Adoua, le negusse negest Menelik II remporte une écrasante victoire sur les envahisseurs. Cette lourde défaite face à un ennemi farouche qu’il avait fatalement sous estimé, signe la fin de la campagne militaire italienne engagée en Abyssinie quelques mois auparavant. C’est la seule et unique fois dans l’histoire qu’une armée européenne est défaite par des Africains. Cette bataille, la « honte d’Adoua » reste sur la conscience collective des Italiens et particulièrement du mouvement fasciste.

 

Pendant des décennies, la défaite d’Adoua marquera profondément les esprits en Italie, engendrant rancœur et sentiment d’humiliation. Au début des années 1930, Mussolini, déjà maître de la Libye et de la Somalie, est décidé de prendre une revanche sur les Éthiopiens. Son objectif est de fonder l’Africa Orientale Italiana, pendant italien des empires français et britanniques. En octobre 1935, sous le prétexte d’un différend sur le tracé des frontières, il lance ses troupes à la conquête de l’ancienne Abyssinie avec laquelle l’Italie avait pourtant signé un traité d’amitié en 1928. À la Société des Nations, organisation dont l’Éthiopie est membre depuis 1923, l’empereur Hailé Sélassié dénonce vainement cette agression. Sept mois et des centaines de milliers de morts plus tard suite à l’utilisation massive de gaz moutarde et d’armes chimiques, l’Italie scelle une victoire militaire incontestable. L’invasion et la défaite du plus ancien royaume souverain d’Afrique, jusqu’alors jamais colonisé, sont une rupture majeure dans l’histoire linéaire du pays. Quarante ans après l’humiliation d’Adoua, l’Italie tient sa revanche.

 

Mussolini entend identifier son régime avec la puissance et la grandeur de la Rome antique et il décide de renouer avec la pratique des empereurs romains qui, de retour de leurs expéditions guerrières, exposaient dans la capitale des trésors arrachés à l’ennemi. La mission archéologique italienne chargée de répondre sans délai aux convoitises du duce se rend à Axoum où subsistent les majestueuses stèles de l’ancienne capitale du royaume d’Abyssinie. La plus belle d’entre elles, en granite, gravée sur ses quatre côtés, d’une hauteur de vingt-quatre mètres et d’un poids de plus de cent cinquante tonnes, gît à terre depuis douze siècles, fragmenté en cinq morceaux. C’est cette stèle qui sera choisie pour être acheminée vers Rome. Après avoir parcouru quatre cent kilomètres de piste, elle arrive au port de Massaoua et embarque sur le vapeur Caffaro en direction de Naples le 22 octobre 1937. De là, le butin est convoyé à Rome et symboliquement érigé devant les bâtiments du Ministère des Colonies. Le monument est inauguré le 31 octobre 1937 pour célébrer la naissance officielle de l’Afrique orientale italienne.

 

 

En 1941, l’Éthiopie est libéré par les Britanniques. Le régime fasciste tombe deux ans plus tard. Hailé Sélassié est rétabli sur son trône et la démocratie réinstaurée. Un traité de paix est signé en 1947 sous l’égide de l’ONU. Ce texte stipule que l’Italie « dispose de dix-huit mois pour restituer tous les biens et œuvres d’art pillés durant la guerre ». Pourtant, il faudra attendre 1997 pour que l’Italie et l’Éthiopie signent un accord sur la restitution de la stèle. Mais la réticence italienne et le conflit frontalier entre l’Éthiopie et l’Érythrée vont compromettre pendant plusieurs années l’opération. En 2002, Silvio Berlusconi, alors ministre de la culture, décide de la restitution effective par l’Italie des œuvres d’art et trésors culturels arrachés à ses anciennes possessions coloniales. La splendide stèle est finalement rendue à l’Éthiopie en 2005. Trois blocs massifs de granite gravé, pesant chacun entre trente-sept et cinquante-sept tonnes, ont voyagé à bord d’un Antonov de Rome jusqu’à Axoum. Acheminés en camion jusqu’au champ de stèles, ils ont été salués tout au long de leur parcours par des scènes de joie populaire. En octobre 2005, les gouvernements italiens et éthiopiens ont sollicité l’appui de l’UNESCO afin de diriger la difficile entreprise de la réinstallation de la stèle in situ.

 

Nous flânons dans le jardin, impressionnés de nouveau par ces monumentales stèles. Je m’assied sur un bloc de granite pris d’assaut par des herbes folles et me gratte vigoureusement les jambes. Les puces, cette année, juste après la saison des pluies, ont eu raison de moi et je n’ai pas pu échapper à leur voracité. Mon regard croise celui de Philippe et de Yohannes. Les deux hommes se moquent de moi et je fais la grimace.

 

Un petit café situé au fond du jardin sert le buna, café, dans la pure tradition éthiopienne selon un rituel particulier. Le chefie, herbe fraichement coupée, est répandue sur le sol et l’encens diffuse un parfum délicat rivalisant avec celui des grains de café grillés. Pour chaque commande le café est torréfié sur un brasero. Notre hôtesse nous présente la petite poêle pour apprécier les arômes. Les grains sont ensuite pilés puis infusés dans une cafetière en terre cuite. Le nectar est versé dans de petites coupes en porcelaine et servi accompagné de popcorn. Deux belles jeunes femmes gèrent ce petit commerce que le gouvernement encourage pour stimuler l’indépendance des femmes.

 

 

En sirotant mon café, je pense à ce royaume qui a laissé de tels vestiges, témoins palpables d’une grande puissance dont l’essor a perduré tout au long du premier millénaire de notre ère. Axoum, capitale d’un empire prestigieux et foyer du christianisme. J’ai du mal à imaginer la grandeur ancestrale de la ville. Pourtant au IIIe siècle le prophète mésopotamien Mani cite le royaume parmi les quatre plus importantes puissances au monde : « II y a en ce monde quatre grands royaumes. Le premier est celui de Babylone et de la Perse. Le deuxième est le royaume des Romains. Le troisième est celui des Axoumites. Le quatrième est le royaume de Silis ».

 

Mille huit cents ans plus tard, la ville, dans la lumière crue d’un soleil haut dans le ciel, semble insignifiante et les stèles à elles seules ne satisfont pas mon imagination. Les rues sont bordées de maisons délabrées, de boutiques poussiéreuses, quelques immeubles bas aux murs lézardés et de petits bâtiments en construction qui semblent abandonnés. Le calme règne, il y a peu de monde. L’année dernière, habitée par la foule drapée de blanc, la musique, les chants, les flammes des bougies, le clergé vêtu d’aubes immaculées et de toges somptueuses, la fervente dévotion, les croix étincelantes, Axoum faisait renaître les temps bibliques. La force de l’Arche d’alliance rayonnait sur les lieux. Aujourd’hui ce n’est qu’une petite ville assoupie qui s’appuie sur son passée prestigieux. Mais, comme souvent, ce n’est pas ce qui capte l’œil qui frappe, mais ce qui gît sous la surface…

 

 

Car c’est ici qu’est gardée la mystérieuse Arche d’alliance, le coffre contenant les Tables de la loi. L’Arche, transmise par Moïse aux Hébreux à la sortie de l’Égypte, conduite à Jérusalem par le roi David et déposée dans le saint des saints du Temple par son fils Salomon. L’Arche, dérobée par Menelik, fils de ce même Salomon et de la reine de Saba, selon la volonté de Dieu, et sauvegardée dans un monastère sur une île du lac Tana. « L’Éthiopie se réjouit de l’arrivée de l’arche de l’alliance et de l’élection du peuple de Saba, par le Dieu d’Israël. L’Arche de l’alliance fut appelée Sion mezgeba Axoum, Sion trésor d’Axoum ». Extrait du Kebra Nagast, « Gloire des Rois ». L’Arche d’alliance qui, à l’aube de la christianisation de l’Abyssinie, s’avère un atout significatif pour convaincre les Éthiopiens qu’ils sont, selon le mythe salomonien, le Peuple élu sur une Terre sainte.

 

Le christianisme fait son apparition en Éthiopie au début du IVe siècle avec l’arrivée de Frumentius et Aedesius, deux jeunes gens de Tyr, d’origine syrienne et de culture grecque. Leur navire attaqué, ou naufragé, ils sont réduits en esclavage et conduits au roi d’Axoum. Grâce à leur intelligence, ils sont chargés de fonctions cléricales à la cour. Après la mort du roi, affranchis, la reine mère les prie de rester auprès d’elle et nomme Frumentius précepteur de son fils Ezana. Arrivés à leur majorité, Ezana son frère jumeau Sezana se convertissent et le christianisme devient religion d’état. Les frères rois seront désormais connus sous les noms Abreha, « il a illuminé » et Atsbeha, « il a apporté l’aube ». La monnaie d’Axoum, jusque là frappée du croissant et l’étoile, adopte la symbolique de la croix. Frumentius et Aedesius quittent le pays. Aedesius regagne Tyr mais son frère s’arrête à Alexandrie et raconte ses périples au patriarche Athanase. Ordonné évêque, Frumentius retourne à Axoum plaçant l’Église éthiopienne sous l’autorité de l’Église copte d’Égypte. Il se voit accorder les noms Abba Salama, « Père de paix », et Kassate Berhan, « Révélateur de lumière ». Son retour vers l’Éthiopie est prouvé par une lettre de l’empereur byzantin Constantin écrite en 356 à ses « précieux frères, Ezana et Sezana, dirigeants d’Axoum », dans laquelle il évoque la présence à Axoum de Frumentius. À Axoum est construite la première église dédiée à sainte Marie de Sion et, selon la légende, l’Arche d’alliance y fut placée.

 

 

Considérée comme la principale église éthiopienne, gardienne de l’Arche d’alliance, l’église Saint-Marie-de Sion était le lieu traditionnel où se déroulait le couronnement du negusse negest, le roi des rois, d’Éthiopie. Edmond Combes, dans son « Voyage en Abyssinie, dans le pays des Galla, de Choa et d’Ifat 1835-1837 », décrit les cérémonies usitées au couronnement des anciens souverains. « Le jour du sacre, le roi, monté sur un cheval blanc magnifiquement harnaché, se dirige vers l’église d’Axoum. Il était suivi du grand prêtre, gardien du livre de la loi. Après lui venaient les oumbares, juges suprêmes, l’abouna et l’etchégué à la tête du clergé : on voyait ensuite s’avancer les courtisans, les gouverneurs et les officiers en sous-ordre. Les soldats qui encombraient la place qui précède l’église se livraient à des jeux bruyants ; on entendait résonner une musique sauvage interrompue souvent par le bourdonnement des négarits, énormes timbales en peau d’âne. Après avoir brisé d’un coup de sabre un cordon de soie tendu par les jeunes filles des premières familles qui semblent vouloir s’opposer à son passage, le roi descendait de cheval et recevait sur sa tète l’huile sacrée dont il imbibait ses cheveux crépus. Un casque d’or et d’argent, surmonté d’une sphère en verre, lui servait de couronne : lorsqu’on l’avait posé sur son front, il allait s’asseoir sur le trône ; et, un instant après, il montait les gradins qui conduisaient à l’église afin d’assister à la célébration du service divin. La messe terminée, le nouveau roi se tournait vers le peuple, la couronne en tète, et tous se prosternaient la face contre terre : la majesté royale venait d’être relevée, aux yeux des spectateurs, par la cérémonie qui venait de s’accomplir. Dès que le roi sortait de l’église, il ôtait sa couronne et ceignait son front d’un diadème de mousseline blanche dont les deux bouts flottaient en arrière. Les environs d’Axoum étaient couverts de tentes, les bœufs étaient immolés par milliers, et l’hydromel ruisselait pendant les quinze jours que duraient les fêtes publiques. Le roi recevait et distribuait des présents magnifiques. Les frais du couronnement s’élevaient à plus d’un million. Les souverains d’Abyssinie étaient alors plus magnifiques et plus puissants qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le cérémonial dont nous venons de parler a été usité jusqu’au Xe siècle. »

 

Contrairement au monde gréco-romain, en Éthiopie le christianisme fut introduit d’abord à la cour royale puis s’est graduellement répandu parmi le peuple. L’église est non seulement une institution religieuse, mais le dépositaire de la vie culturelle, politique et sociale. L’évangélisation de l’Éthiopie prend son essor vers la fin du Ve et le début du VIe siècle avec l’arrivée de missionnaires venant de l’Empire romain d’Orient dont les célèbres « Neuf saints romains » considérés comme les véritables pères fondateurs de l’Église éthiopienne. Les premières communautés monastiques apparaissent et la Bible et le Nouveau Testament sont traduits du grec en ge’ez. L’Église éthiopienne orthodoxe a longtemps vécu dans un grand isolement et a développé une spiritualité, une théologie et des usages liturgiques particuliers très marqués par l’Ancien Testament. Elle conserve de profondes influences du judaïsme tandis que le lion de Juda est resté l’emblème de la royauté éthiopienne, leurs empereurs descendants de la dynastie davidique et salomonique par Menelik, fils du roi de Juda Salomon et Makada, reine de Saba. L’Église éthiopienne orthodoxe reste dépendante de l’Église copte d’Égypte jusqu’à ce que l’empereur Hailé Sélassié obtienne des autorités ecclésiastiques d’Alexandrie l’autonomie de l’Église éthiopienne. En 1959 est nommé le premier archevêque de nationalité éthiopienne.

 

Au sein d’une immense enceinte comprenant les deux églises dédiées chacune à saint Marie de Sion et les fondations de l’église du XVIe siècle se dresse la chapelle entourée de barrières censée contenir l’Arche d’alliance. Je regarde le petit bâtiment à l’intérieur de laquelle est conservée la relique. Construit en pierres de granite grises, surmonté d’une dôme verte, il est aussi insignifiant que la ville. Mais cela aussi, ne signifie rien. Car personne n’est autorisé à s’approcher de l’Arche. Seul le gardien de l’Arche, dévoué à vie, en a l’accès. Je soupire. J’aimerais tant savoir ce que contient ce bâtiment. Serait-ce réellement l’Arche d’alliance ? L’invisible relique existerait-elle vraiment ? Possède-t-elle les pouvoirs qu’on lui attribue ? Est-ce la force émanant de l’Arche qui a permis de dresser les immenses stèles en granite qui font la fierté d’Axoum ? Est-ce la présence de l’Arche sur le champ de bataille d’Adoua qui accorda la victoire inespérée aux Ethiopiens ? Le mystère reste entier. Peut-être c’est ça la magie de l’Arche ? Peut-être suffit-il d’y croire ? Les Éthiopiens disent simplement « l’Arche est là, c’est aux autres de prouver qu’elle n’est pas là ».

 

 

Au nord-est de la ville s’étend le May-Hedja, réservoir d’eau connu sous le nom de « bains de la reine de Saba ». Quelques enfants se baignent. Juste après la saison de pluie, l’eau est au plus haut contrairement à l’année dernière alors qu’il ne restait qu’une mare. Notre tuc-tuc le dépasse et nous dépose un peu plus loin au pied du mont Likanos. Nous montons le chemin caillouteux jusqu’à la terrasse où se situe la nécropole des rois axoumites. La vue porte sur les montagnes d’Adoua parsemées d’étranges formations rocheuses et de pics oranges en forme de pains de sucre. Des nuages gris se sont accumulés dans le ciel cachant le soleil. L’atmosphère est cotonneuse, un silence de plomb pèse sur les lieux.

 

 

Le sommet de la terrasse est recouvert des ruines d’une construction, probablement formée de deux sanctuaires chrétiens reliés par une terrasse, abritant les impressionnants tombeaux du roi Khaleb et de son fils Gebre Meskal. Le granite utilisé pour la construction provient d’une carrière située à cinq kilomètres. Deux magnifiques escaliers semblables, longs et droits, mènent chacun vers des tombes dans les profondeurs de la terre. Le tombeau de Gebre Meskal comporte cinq pièces. Celui de Kaleb est constitué de trois chambres funéraires construites avec de blocs irréguliers soigneusement assemblés et couvertes d’énormes dalles. Nous errons dans ce lieu habité par des fantômes. Dans la faible lueur d’une lampe de poche se matérialisent quelques croix pattées, rare en Éthiopie, gravées sur les murs. Dans la pièce centrale gisent trois sarcophages vides. L’un a été découpé en quatre. Une énigme de plus dans cette ville où les apparences sont trompeuses. Les tombes ont certainement été pillées dans l’Antiquité mais rien ne laisse supposer que le roi Kaleb et son fils furent inhumés dans les somptueux hypogés qui leur étaient destinés.

 

 

C’est au VIe siècle, sous le règne de Kaleb, du nom de règne Ella Atsbeha, qu’Axoum atteint son apogée. Grand conquérant, possédant d’une flotte considérable, il étend son empire jusqu’à la péninsule arabique après une expédition punitive contre le royaume juif d’Himyar, l’actuel Yémen, en 520, peut-être sous l’instigation de l’empereur byzantin Justinien pour protéger les chrétiens persécutés par les juifs. Hélas, la mainmise d’Aksoum sur le Sud de la péninsule arabique ne durera que jusqu’en 525 et après un certain nombre de tentatives infructueuses de Kaleb afin de rétablir son autorité sur les territoires d’outremer, il abdique et envoie sa couronne au Saint-Sépulcre à Jérusalem. Selon la légende, il finit ses jours dans le monastère de Saint-Pantaléon où il sera enterré.

 

 

Sonnera le glas de la suprématie axoumite. Cinquante ans à peine plus tard, en 572, alliés de Byzance contre les Perses, les Éthiopiens reculent en Arabie face à ces derniers qui s’emparent du Yémen et ravagent les côtes éthiopiennes. Le monopole commercial axoumite entamé, cet événement marque le début du déclin du royaume d’Axoum car au danger perse succède une menace bien plus redoutable encore : l’expansion musulmane. Les conquêtes arabes du VIIe siècle repoussent définitivement Axoum sur la rive africaine en coupant l’Empire éthiopien du monde byzantin et les routes commerciales. S’ensuit une période de sécheresse persistante, le déboisement, l’appauvrissement des sols lié à une agriculture intensive et la peste. Le royaume se replie vers les hautes terres.

 

En 2008, l’Université de Hambourg annonce qu’ « un groupe de scientifiques, sous la conduite du professeur Helmut Ziegert, a trouvé durant une campagne de recherche réalisée ce printemps, le palais de la reine de Saba, daté du Xème siècle avant notre ère, à Axoum-Dungur ». Une première version du palais aurait été remplacée par un bâtiment orienté vers l’étoile de Sirius, dont le fils Menelek serait devenu un adorateur alors qu’il avait la garde de l’Arche et « tous les édifices de culte sont orientés vers la naissance de cette constellation ». La note universitaire commente que « le culte de Sothis est arrivé en Éthiopie avec l’Arche d’alliance et le judaïsme et s’est maintenu jusqu’au VIe siècle de notre ère ». Le communiqué souligne que « dans ce palais a pu être gardé pendant un temps, l’Arche de l’alliance ».

 

 

Les restes du palais de la reine furent découverts sous d’autres vestiges, ceux du palais d’un roi chrétien, peut-être Kaleb, et se situent un peu à l’extérieur de la ville, en pleine campagne. Nous pénétrons à l’intérieur de l’enceinte sous un ciel chargé aux reflets argentés et traînons dans les couloirs tapissés d’herbe. Je m’installe sur la monumentale volée de marches et songe à la probabilité pour qu’il s’agisse réellement du palais de la reine de Saba. Puis, un autre dilemme traverse mon esprit. Quel lien entre l’Arche d’alliance et une déesse égyptienne ? Pourquoi embrasser le judaïsme mais adorer une étoile ? Mille pensées se bousculent dans ma tête. Sothis est le nom grec de la déesse égyptienne Sopdet et la personnification de l’étoile Sirius qui annonçait le début de la crue du Nil. Représentée sous les traits d’une femme, elle porte la grande couronne blanche surmontée d’une étoile à cinq branches, associée aux principaux cultes féminins des « déesses mères ». Sopdet est « l’âme d’Isis ». Isis, la déesse mère. Celle qui, à l’époque gréco-romaine, devient la déesse universelle, invoquée tant en Égypte que dans tout le bassin méditerranéen et bien au-delà. Isis, dont l’image la plus célèbre est celle où elle tient son fils divin Horus sur ses genoux. Je me relève et balaye mon regard sur les vestiges, peu parlants, puis une autre image me vient à l’esprit : Marie qui tient sur ses genoux l’enfant Jésus… Décidément, à Axoum, tout s’entremêle, tout se confond. Encore des questions, encore des incertitudes, encore des mystères…

 

De l’autre côté de la route, un paysan est en train de labourer le « champ de stèles de Gudit » avec une charrue en bois tirée par deux bœufs. Ce lopin de terre contient une centaine de stèles rudimentaires mais tant qu’aucune fouille ne soit entreprise, le terrain est toujours utilisé pour l’agriculture. Ce cimetière antique est nommé d’après la reine juive du IXe siècle responsable de la chute de l’Empire axoumite. Gudit la sanglante. Gudit qui «  tue l’empereur, monte sur le trône elle-même, et règne pendant quarante années ». Autre personnage énigmatique de ces hauts plateaux d’Abyssinie. Gudit qui incendia l’église d’Abreha et Atsheba et détruit l’un de ses piliers. Gudit qui pilla le monastère de Debra Dema. Gudit que l’on accuse d’avoir renversé la plus grande stèle pour récupérer l’or qui ornait son faîte. Gudit dont la cruauté sans bornes et les méfaits violents alimentent toujours les contes des paysans dans la campagne éthiopienne. La rage dévastatrice de la reine Gudit est la raison pour laquelle aucune femme n’a le droit de pénétrer dans l’ancienne église Sainte-Marie-de-Sion à Axoum.

 

Les juifs éthiopiens sont appelés falashas, « exilés » en amharique, mais ils préfèrent employer le terme Beta Israel, « maison d’Israël ». Ce seraient les descendant des prêtres lévites et des premiers nés des familles nobles qui accompagnèrent Menelik, fils de Salomon et de la reine de Saba, lorsqu’il rentre en Éthiopie avec l’Arche d’alliance. Une autre hypothèse stipule que leur ascendance serait issue de la tribu de Dan, une des « Dix tribus perdues d’Israël ». Néanmoins, ces Israélites s’installèrent dans la région du lac Tana, où fut entreposée l’Arche d’alliance. Au cours des siècles surgissent des petits États indépendants sans grande importance au sein de cette communauté mais au IXe siècle, les Beta Israel sont gouvernés par un roi puissant ; Gédéon IV. Le royaume d’Axoum commence une guerre d’expansion mais est vaincu par les armées des Beta Israel. La fille de Gédéon, la princesse Gudit, après avoir hérité du trône de son père, signe un pacte avec les tribus pagans d’Agaw. Dans une lettre envoyée aux officiels à Alexandrie, en Égypte, le dernier roi d’Axoum supplie une intervention en sa faveur contre les armées dévastatrices de la reine Gudit. En vain. La reine envahit Axoum et la met à sac. Connue pour sa haine envers les chrétiens, elle fait brûler les églises et ses bibliothèques, s’empare des trésors du monastère de Debre Damo qui devient prison royal, et élimine tous les hommes de la dynastie salomonique d’Éthiopie. La seule chose qu’elle ne trouvera pas est l’Arche d’alliance, mis en sécurité sur l’île de Debra Sion sur le lac Ziway dans le sud du pays. La reine Gudit règne sur le royaume de Beta Israel, le nouveau nom du royaume d’Axoum, quarante ans pendant lesquelles le judaïsme se développe.

 

L’historien arabe Ibn Hawqal, écrit : « le pays des Habashi est gouverné par une femme depuis de nombreuses années ; elle a tué le roi des Habashi appelé hadani (du ge’ez hassani, signifiant empereur). Jusqu’aujourd’hui elle règne avec une indépendance complète sur son propre pays et sur les régions du hadani, jusqu’aux frontalières méridionales du pays ». Un auteur contemporain mentionne qu’en 970 « le roi du Yémen a envoyé au sultan bouyide à Bagdad « une ânesse rayée provenant d’une des régions d’al-Habacha sur laquelle règne une femme ». Il s’agit d’un zèbre envoyé en cadeau à l’occasion d’une ambassade de la reine Gudit. Gudit transmet la couronne à ses descendants. Mais en 1270, la dynastie salomonique est restaurée par la seule descendance royale qui avait échappé à la tuerie de la reine sanguinaire.

 

Soudain, je pense à une toute autre reine issue de la communauté falasha. Pour la première fois de son histoire, l’État hébreu a couronné une reine de beauté noire, d’origine éthiopienne. Yityish Ayanaw, Titi, est née en 1992 en Éthiopie dans une famille juive. Immigrée en Israël pour retrouver ses grands-parents après avoir perdu ses parents à l’âge de 12 ans, elle fut élue Miss Israël le 27 février 2013. Pas étonnant car les Éthiopiennes sont souvent très belles, à la silhouettes longiligne, le visage ovale, les traits fins et de grands yeux noirs en amande.

 

Arnaud Michel d’Abbadie, géographe français, dans « Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie » écrit en 1868 : « Les Éthiopiens ont en général les traits de ce qu’on appelle communément la race caucasienne ; souvent ils représentent le type des statues des pharaons. Ils sont d’une stature moyenne ; leur ossature est plus légère que celle de l’Européen, leur carnation plutôt molle ; leur angle facial est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front développé ; leurs attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs membres inférieurs plutôt grêles. Ils ont en général le mollet placé trop haut, les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutôt saillant, le pied charnu et plat et les jambes rarement velues ; leur denture est presque toujours irréprochable et leur musculature moins saillante que chez l’Européen ou le nègre. On trouve parmi eux très peu d’hommes contrefaits et peu d’une grande force musculaire ; leurs formes se rapportent plutôt au type d’Apollon qu’à celui d’Hercule. Ils sont adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements ; ils ont la démarche libre, assurée, le geste sobre, distingué. Il n’est pas rare de trouver des hommes d’une très grande pureté de traits et des femmes d’une beauté accomplie ».

 

 

Le ciel est noir. La pluie s’annonce. Les rues sont obscures. Axoum se fond dans la nuit. Dans le tuc-tuc qui nous emmène au restaurant et qui contourne adroitement les nids-de-poule, mes pensées s’évadent. À quoi pouvait bien ressembler la ville à son apogée ? Lorsqu’elle était la capitale du royaume de Saba, puis celle du royaume d’Axoum, puis encore celle du royaume de Beta Israel ? Je songe à l’Arche d’alliance, cette fabuleuse relique biblique tant convoitée et entourée d’un voile de secrets impénétrables liée aux personnages ayant forgés histoires et légendes. Makada, la mystérieuse reine de Saba. Son fils Menelik, premier negusse negest de la dynastie salomonique. Ezana, souverain du prestigieux royaume axoumite, instigateur de la christianisation de l’Abyssinie, et son frère Sezana. Kaleb qui règne sur le pays à son apogée. La reine juive Gudit qui mettra en feu et à sang le royaume d’Axoum. Un freinage abrupt me ramène à la réalité. Une femme enveloppée dans son netelas traverse la rue. Une silhouette blanche dans l’obscurité. Un port de tête majestueux. Je réprime un sourire. Il y a trois mille ans, une reine éthiopienne, une femme sublime et d’une profonde sagesse, s’était rendue en Israël. Aujourd’hui, une Éthiopienne a été couronnée « reine » en Israël. L’Arche d’alliance, il y a trois mille ans, était en Israël. Aujourd’hui, elle serait à Axoum. La boucle est bouclée.

 

© Texte & photographie (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Cérémonie du café. 

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