Au-delà de l’horizon… La brillante perle de la route de la soie.

Au cœur du Turkestan chinois, dans le bassin du Tarim, l’oasis de Turfan est située dans une singulière dépression à cent cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer. L’été y est torride, l’hiver la température peut chuter jusqu’à moins vingt degrés. Un vent violent souffle en moyenne un jour sur trois et il pleut « une fois tous les dix ans ». Pourtant, le sol, irrigué par un astucieux système de canaux souterrains, les karez, produit des récoltes abondantes, notamment le raisin qui fait la renommée de Turfan. À l’est se profile une chaine de collines rouges et dénudées. Capturant les impitoyables rayons de soleil, elle s’embrase chaque jour pour devenir une succession de flammes ardentes ; les monts Flamboyants. Au IXe siècle, la puissante tribu des Turcs ouïghours établit sa capitale à Turfan. Située sur la branche nord de la route de la soie, la cité va devenir le centre du continent où se rencontrent tous les courants culturels d’Asie. La diversité et l’osmose des peuples feront la richesse culturelle de l’oasis, aujourd’hui dévoilée à travers les traces laissées par conquérants, religieux, marchands et caravaniers.

 

La brillante perle de la route de la soie, Turfan, Chine, octobre 2002.

 

Dimanche. Nous nous dirigeons vers le centre-ville de Turfan en empruntant des kilomètres pavés de marbre brillant recouverts de treillis sur lesquels la vigne grimpante donne de l’ombre l’été lorsque les températures atteignent allègrement les quarante degrés. Les immeubles laids et gris de la ville moderne s’étendent le long de grandes avenues. Sur les trottoirs, des tables de billards sont prises d’assaut par les jeunes en survêtement et baskets. La population chinoise déambule sur les places spacieuses, les parents dans leurs plus beaux habits, leurs rejetons en costume, nœud au papillon pour les garçons, robes en dentelle, fleurs dans les cheveux, pour les filles. D’immenses panneaux font l’éloge des grands personnages de l’histoire chinoise moderne : Mao, Li Peng et Deng Xiaoping.

 

 

En nous baladant sur l’un de ces passages clinquants, subitement, la rue s’arrête, remplacée par un chemin en terre : la vieille ville ouïghoure. Ici, pas de klaxons, pas de pavement, pas de béton. Les maisons basses sont construites en pisé couleur biscuit. De hautes tours carrées en briques ajourées bordent les chemins. Le vent chaud, en traversant les ouvertures, fait sécher le fameux raisin de Turfan. Nous apercevons des fillettes faisant la vaisselle dans le cours d’eau qui traverse le quartier. Une mosquée délabrée s’ouvre sur un petit square où la brise fait frémir les feuilles des peupliers. Des enfants pieds nus, vêtus de loques, jouent dans la poussière avec une roue de vélo, un carton, quelques cailloux. Les pas de porte sont occupés par de vieux hommes vêtus de manteaux longs et hautes bottes de cuir noir, calottes hexagonales brodées enfoncées sur la tête. Ils refont le monde, aussi misérable soit-il. Les Ouïghours, peuple turcophone et musulman sunnite, sont sévèrement opprimés par les Hans et des atteintes systématiques sont portées à leur langue, à leur patrimoine et à leurs traditions religieuses. La différence entre cette vieille ville et les quartiers chinois est bouleversante. L’écart de sociabilité aussi. Pour la première fois cette après-midi nous sommes salués à notre passage. Des sourires fendent les visages burinés aux boucs impériaux, les enfants nous lancent des cris de joie.

 

 

En Sibérie, au nord-est du lac Baïkal, des Turcs septentrionaux, les Ouïghours, fondent un vaste royaume à partir de 744. Ce furent les premiers Turcs sédentaires. Cette civilisation raffinée avait pour capitale Ordoubaligh sur l’Orkhon, dans la Mongolie du Nord. Ils entretiennent de bonnes relations avec les Chinois. Un de leurs souverains s’empara le 20 novembre 762 de Luoyang où il rencontre des religieux manichéens qui le convertissent à leur foi un an plus tard. Cette conversion fait du manichéisme la religion officielle de l’État ouïghour, iranisant les modes de vie et entraînant l’introduction du manichéisme en Chine. En 840, les Kirghiz s’emparent de ce florissant empire et poussent les Ouïghours vers le bassin du Tarim au sud où ils fondèrent de puissants royaumes. Ils établissent des centres de civilisation nestoriennes et bouddhiques où toutes les hégémonies des steppes viendront dès lors puiser des cadres scientifiques ou intellectuels. Ils introduisent le manichéisme. Ils contrôlent les routes commerciales et fournissent la Chine en chevaux. Au Xe siècle, ils se convertissent à l’islam. L’État ouïghour connut une brillante civilisation jusqu’à sa destruction par les Mongols au XIIIe siècle. Après la chute de la dynastie mongole des Yuan en Chine en 1368, le Xinjiang se divise en plusieurs khanats, souvent en guerre les uns contre les autres. Au XVIIIe siècle, les Chinois reprennent le contrôle de la région. La région autonome ouïghour du Xinjiang compte aujourd’hui près de six millions de Ouïghours. « Ouïghour » signifie « unis » ou « alliés ».

 

En 1904, Albert von Le Coq écrit : « Le prochain lieu à atteindre est la ville musulmane de Turfan. Comme c’est le cas de nombreuses villes de plus grande importance dans ce pays, on trouve, à une plus ou moins grande distance de la vieille cité, fortifiée de murs et de tours et habité par des indigènes, la ville nouvelle, généralement encore plus solidement fortifiée, cantonnement de la garnison chinoise et, naguère, lieu de refuge, même si ce lieu ne fut pas toujours absolument sûr ». Un siècle plus tard, les remparts ont disparu mais la population est toujours aussi divisée. Pourtant, la gentillesse des Ouïghours font oublier l’indifférence des Han.

 

À l’ouest de Turfan, dans la vallée de Yarnaz, s’étendent les ruines de la ville antique de Jiaohe. La citadelle s’étend sur une terrasse de mille sept cent mètres de long et trois cents mètres de large et domine un paysage aride contrasté de vallées verdoyantes qui s’écoulent au fond des gorges. Selon les annales Han, en ce lieu, une rivière se partageait en deux et contournait une île sur laquelle fut bâti la ville, d’où son nom Jiaohe ; « confluence de rivières ». Importante étape sur la route de la soie dès les premiers siècles de notre ère, la ville ne cesse de se développer. Au VIIIe siècle, sous la dynastie Tang, elle comptait plus de cinq mille habitants avant d’atteindre son apogée culturel sous les Ouïghours au IXe siècle. Détruite par les Mongols en 1230, elle fut peu à peu abandonnée, rongée par les vents incessants.

 

 

L’îlot sur lequel est fondé Jiaohe est situé entre deux canyons d’une profondeur de trente mètres. Nous traversons un pont pour y accéder avant de suivre le tracé de la ville, vaguement visible. Entièrement construit en pisé, l’ensemble n’est plus que murs bruns érodés par le temps. Sculptures biscornues, châteaux de sable effondrés, décor apocalyptique. En cette fin d’après-midi, le soleil est filtré par la brume et le site baigne dans une étrange lumière blanchâtre. Des salles souterraines voûtées protégeaient les habitants des canicules d’été et des gelées hivernales. Dans les niches d’un monastère bouddhique, trois bouddhas décapités sont le triste témoignage d’une religion qui condamne toute violence. Une pagode effritée domine les ruines comme un phare ravagé par la tempête. Je cherche des tessons de poterie qui gisent sur le sol. Le site en est recouvert. Témoignage poignant de présence humaine, de vies d’hommes, de femmes et d’enfants. Une population nombreuse qui cuisinait, mangeait, travaillait, aimait, mourait. Seuls au milieu de ces ruines étranges, nous avons l’impression de déranger les morts.

 

Au bord du plateau, les falaises verticales à nos pieds, nous avons l’impression d’être perdus sur une île déserte. Il n’y a pas un brin de vent, pas un souffle d’air. Le silence est pesant. Le temps passe comme au ralenti. Soudain, les nuages se déchirent. Le soleil, bas dans le ciel, verse sa lumière éblouissante sur les vestiges. De l’orange vif flambe le long des murs désagrégés. Du pourpre incandescent souligne les contours rudimentaires. Du rouge ardent met le feu au site. À cet instant, Jiaoche renaît. Le soleil sombre à l’horizon. La cité se meurt.

 

 

La nourriture a encore changé ! Après une dernière entrecôte et des raviolis dans un restaurant populaire à Xi’an, les plats moisis dans un « bistrot à la mode » à Lanzhou, des mets douteux dans des établissements aussi douteux de la route de la soie et d’innombrables bols de riz blanc (ça nourrit !), voilà la cuisine ouïghour. Du mouton : bouilli, poêlé, en sauce, en soupe, « samsa » : pâtes au lard de mouton et d’oignons, « apke » : soupe d’intestins de chèvre fourrés de viande et d’œufs. Ici, le riz est remplacé par des pommes de terre, le thé vert par le thé noir et le chocolat acheté dans la boutique de l’hôtel est périmé depuis deux ans. Devant mon assiette que je n’ai pas touché, je soupire. Philippe avec un sourire ironique, me rappelle qu’il ne nous reste plus que cinq semaines à tenir. Heureusement il y a le raisin et le melon…

 

Selon une légende ouïghour, un dragon dévoreur d’enfants rôdait dans les montagnes. Un jeune héros décide de mettre un terme aux massacres et l’affronte. Après l’avoir combattu vaillamment durant trois jours et trois nuits, il parvient à le vaincre. Le héros tue le dragon et le découpe en morceaux. Son sang colore de pourpre le sol et donnera sa couleur aux montagnes. Les monts Flamboyants ou les « montagnes de feu » s’étirent sur près de cent kilomètres à l’est de Turfan avec une altitude moyenne de cinq cent mètres. Ces monts se sont formés il y a plusieurs millions d’années par une importante activité volcanique façonnant les parois de plissures et de sinuosités. Ils doivent leur couleur au fer contenu dans le sol. Les monts Flamboyants sont l’endroit le plus chaud de Chine avec une moyenne de cinquante degrés Celsius en été. Ces collines en gré rouge foncé reflètent alors une immense chaleur. Les monts Flamboyants sont devenus célèbres grâce au roman « Voyage vers l’Ouest », qui raconte les aventures de Sun Wukong, le roi des singes. En tentant de traverser le passage brûlant et la pluie magique ne venant pas, Sun Wukong s’y brûla la queue. Depuis, les singes ont le derrière rouge.

 

Il fait beau et froid et, miracle !, c’est un jour sans vent ! Sur l’arrière-plan de formes baroques des monts Flamboyants, Gaochang, ancienne capitale du puissant royaume ouïghour de Kharakhoja, se livre somptueusement. Jadis, d’impressionnantes murailles de briques en terre crue encerclaient la cité. Mesurant onze mètres de hauteur et d’une épaisseur de douze mètres, elles formaient un carré de cinq kilomètres de long percé de neuf portes aux quatre points cardinaux. Sculptées par les intempéries, modelées par le vent, détruites par des catastrophes naturelles et ravagées par le pillage, effritées et désagrégées, elles se sont transformées en œuvres d’art contemporaines aux formes suaves. Ruines fantomatiques d’une ville, autrefois luxuriante oasis sur la route de la soie.

 

 

Nous déclinons les services d’un char tiré par un âne et explorons à pied cet immense terrain vague aux allures de Far West. La lumière pâle de l’hiver ne donne pas d’ombres et le moindre souffle d’air soulève des nuages de poussière. Vestiges de bâtiments, monastères et temples, de murs et de remparts se fondent et se confondent en une image floue d’une étonnante unité de couleurs terrestres. Nuances riches et chaleureuses, alliance des éléments fondamentaux.

 

 

Gaochang, l’ancienne Khocho, fut fondée au Ier siècle avant Jésus-Christ sous la dynastie Han comme ville de garnison. Capitale du royaume ouïghour de Kharakhoja, le manichéisme fut introduit et prospéra, tout comme le bouddhisme et le nestorianisme. Fouillée au début du XXe siècle par l’Allemand Albert von Le Coq, une fresque de deux mètres de hauteur représentant le prophète Mani fut mise au jour ainsi que des manuscrits en chinois, ouïghour, tibétain, sogdien, sanscrit, tokharien et syriaque : restes de littérature manichéenne aux merveilleuses enluminures. À son apogée, Kharakhoja comptait trente mille habitants et plus de trente édifices religieux. En 1283, la cité fut vaincue et les Ouïgours obligés de se déplacer et de changer de capitale. Gaochang fut abandonnée.

 

 

Aujourd’hui le rare touriste retrouve quelques habitants des villages des alentours qui tentent d’arrondir leur fin de mois. De jeunes garçons proposent leurs services comme guide ou cocher, des fillettes aux joues rouges vendent clochettes et amulettes, le tout sous le regard amusé et bienveillant des vieux hommes en costume traditionnel.

 

 

« Je suis un disciple, venu du pays de Babel, et je m’en vais prêchant », Mani, Fragment de Turfan. À l’aube du XXe siècle, des documents directement issus du manichéisme, textes dits « de Turfan », furent découverts. Exhumés en grand nombre dans le bassin du Tarim, et plus particulièrement dans la région de Turfan, ces manuscrits, certains calligraphiés et ornés de miniatures somptueuses, sont rédigés en trois dialectes iranien ; parthe, moyen-persan, sogdien, en ouïghour et en chinois. Ils ont permis une étude approfondie de la doctrine prêchée par Mani.

 

Le prophète Mani est né le 14 avril 216 en Babylonie. Il passa sa jeunesse dans la secte des Elkhasaïtes, communauté judéo-chrétienne et gnostique respectant les règles de pureté issue de la tradition juive tout en restant fidèle à l’enseignement du Christ. La communauté était composée uniquement d’hommes et Mani, introduit de force par son père lorsqu’il était enfant, y était très mal à l’aise. Sa vocation lui est révélée par son « Jumeau céleste » et à partir de l’an 240, il prêcha sa doctrine dans l’Empire perse des Sassanides comme Messager de Lumière. Basée sur des emprunts aux mythologies zoroastrienne, juive, chrétienne et bouddhiste, fondée sur le dualiste et d’essence gnostique, sa doctrine est associée au royaume de la lumière, alors que le mal est associé au royaume des ténèbres. « L’univers est la pharmacie où les corps lumineux guérissent, mais il est en même temps la prison où les démons obscurs les enchaînent ». La rencontre entre le prophète Mani et le roi sassanide Shâpur vers 250 va décider du succès de sa doctrine car le souverain pense que l’emprunt aux diverses religions va stabiliser les peuples des contrées lointaines de son empire et sera une aide précieuse à la conquête des nouveaux territoires. Pendant plus de trente ans, Mani, le Messager de Lumière, parcourt les territoires sassanides en prêchant. Sous la protection de Shâpur, le manichéisme se répand et l’empire s’unifie. À la mort de Shâpur, son fils Vahram prône le retour au zoroastrisme et Mani meurt en prison en 277.

 

 

Survivront ses textes, très nombreux, et son Église, extrêmement solide. Rependue bien au-delà de l’empire sassanide, elle est à l’abri des répressions d’État. En dépit des nombreuses persécutions ; en Occident par les chrétiens, en Perse où le zoroastrisme est de nouveau adapté comme religion d’état, et en Chine taoïste, le manichéisme s’étend à travers le monde. La doctrine fait son apparition en Chine en 675. Un siècle plus tard, le grand khan des Ouïghours, venu s’installer dans le bassin du Tarim, se convertit au manichéisme qui devient pour la seule et unique fois une religion d’État. En 840, le royaume est détruit, mais grâce à leur capacité d’adaptation vis à vis des autres religions, les manichéens subsistent dans les principautés ouïghours jusqu’au milieu du XVIIe siècle dans le bassin du Tarim. Le manichéisme a disparu et aujourd’hui on qualifie de manichéenne une pensée ou une action où le bien et le mal sont clairement définis et séparés.

 

Les tombes d’Astara, la nécropole de Gaochang, contiennent des informations archéologiques inestimables, mais des cinq cents tombes recensées, seulement trois se visitent. Grâce au climat sec, corps et objets, notamment une grande variété de soies dans lesquelles étaient enveloppés les morts, ont été parfaitement préservés. En dépit des éloges sur les tombes, notre visite est vite bouclée. Dissimulés au milieu d’une steppe caillouteuse, grise et morose, nous descendons les passages étroits vers de petites chambres mortuaires. Les momies ne peuvent pas nous séduire, les peintures d’oies et des fresques représentants quatre personnages : L’Homme de Bois, L’Homme d’Or, L’Homme de Jade et L’Homme de Pierre, symbolisant les vertus confucéennes, nous demandent que quelques minutes d’attention. Une seule envie : fuir ce lieu macabre.

 

Turfan vit à l’heure de Beijing ce qui donne des journées décalées par rapport à la saison. En été, la région connaît des aubes à sept heures et demie et des crépuscules vers onze heures du soir. En ces dernières journées du mois d’octobre, le soleil se lève à neuf heures et se couche à sept heures. Mais comme les deux tiers de la population sont Ouïghour, l’heure communément utilisée est l’heure non officielle de Xinjiang qui a deux heures de retard tandis que les Hans utilisent l’heure légale de Beijing. Mieux vaut s’organiser pour les visites des sites et de musées. La confusion est totale quand il s’agit des horaires des restaurants chinois ou ouïghour. Finalement, cela permet de manger à toute heure…

 

 

Les grottes aux mille bouddhas de Bezeklik sont dissimulées dans les monts Flamboyants au nord-est de Turfan. Creusées entre le Ve et XIVe siècle dans les falaises surplombant la vallée de Mutou, elles sont au nombre de soixante-dix-sept. Important relais sur la route de la soie, le monastère bouddhique attirait de nombreux voyageurs, marchands et pèlerins. Les grottes furent gravement endommagées par l’archéologue allemand Albert von Le Coq au début du XXe siècle. Une caravane de cinquante-sept chameaux fut nécessaire pour transporter plus de trois cent soixante caisses remplies de fresques et statues en stuc peint. Exposées dans le musée ethnographique de Berlin, les œuvres furent partiellement détruites lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, les effigies de bouddha et de bodhisattvas rescapées du pillage de l’Allemand furent défigurées par les musulmans ouïghours, laissant seulement des auréoles blanches sur les murs. La Révolution Culturelle en achève la destruction. Dans les grottes où subsistent des fresques nous découvrons des peintures de couleur vives représentant des scènes la vie quotidienne et des peuples originaires de différentes régions d’Asie.

 

 

Pour nous, l’attrait principal de Bezeklik est le site naturel, palette de rouge, vert et bleu. Le paysage émane une extrême désolation mais le fond de la vallée, où coule une rivière aux eaux limpides, est recouvert d’arbres. Depuis la terrasse qui longe les grottes sur un kilomètre environ, la vue sur le canyon et le lit de la rivière Singim est magnifique.

 

 

Le raisin fut introduit à Turfan il y a plus de deux mille ans et l’oasis de Turfan est réputée pour ses raisins et ses vins. À l’extrémité ouest des mont Flamboyants se trouve la gorge du raisin. L’étroite vallée est entièrement couverte de peupliers offrant de l’ombre aux vignes sur pergolas, champs de melons et arbres fruitiers : pommes, poires, mûriers, figuiers, grenadiers. Le long de la seule route s’enchaînent villages couleur miel dotés de terrasses, vides à cette époque de l’année, et d’innombrables séchoirs. Dans cette construction particulière, les grappes de raisin restent accrochées à des claies de bois entre quarante et soixante jours permettant une aération parfaite à l’abri des rayons directs du soleil. Une fois triés, les raisins secs forment de gros tas au bord de la route.

 

 

Nous nous baladons dans cette atmosphère bucolique au climat doux. Les hommes aux effigies sans âge sous la calotte, en manteau et bottes de cuir, nous offrent des poignées de raisin sec. De nombreuses étales vendent du raisin dont la fameuse « pis de jument », un raisin vert et allongé sans pépins qui faisait partie du tribut que le royaume payait à la cour des Tang à Chang’an. La précieuse marchandise était acheminée dans des caisses revêtues de plomb et enveloppées dans la glace des Tian Shan.

 

 

Près de la ville morte d’Anle, qui se résume à quelques pans de murs écroulés rongés par le temps, s’impose la mosquée d’Emin. Au cœur d’un paysage millénaire où abondent vestiges anciens, vignes, de vastes cimetières musulmans, dont certaines tombes pourvues d’un dôme, et champs cultivés à l’ombre de peupliers, le minaret de briques séchées décoré de motifs géométriques et floraux baigne dans la lumière veloutée du soleil couchant.

 

 

Fondé en 1777 par le souverain de Turfan, Emin Khoja, il fut terminé par son fils, Soleman d’où son nom en chinois : Su Gong ; Prince Su. Nous nous installons sur un muret. L’atmosphère est paisible, aucun bruit ne vient déranger la quiétude. Vers l’ouest, le ciel moutonné se colore de rose. Des couples de pigeons fendent l’air. En contrebas s’étendent les vignobles. Les silhouettes des séchoirs de raisins ajourés se muent en bijoux d’or sertis de diamants à l’instant où les derniers rayons du soleil les transpercent.

 

 

Le lendemain matin, très tôt, nous sommes de retour. Pas âme qui vive dans les environs. L’horizon s’éclaircit. L’aube s’annonce. La subtile ornementation du minaret de style afghan capte les premières lueurs d’un nouveau jour. L’argile rayonne de la fraîcheur. La façade de la mosquée se livre, en pleine lumière.

 

 

Nous montons les marches vers la terrasse sur laquelle repose l’édifice et poussons la lourde porte. Sur une stèle, décorée de deux dragons et de fleurs, est gravée l’histoire en ouïghour et en chinois de la fondation de la mosquée. La grande salle de prière à dôme est sobre, la cour transformée en salle hypostyle, le plafond soutenu par des piliers en bois. Les nefs scandées d’arcades sont illuminées par la lumière du soleil qui déferle timidement par les ouvertures des coupoles. Un pavillon se situe au-dessus de la porte d’entrée. Depuis ce point d’observation, nous contemplons l’imposant minaret, l’esplanade circulaire et les vignes de la vielle ville dans la brume poudreuse de l’aurore. Dans le ciel la lune fait face au soleil : instant magique.

 

 

Après la chute de la dynastie Qing, jouant une domination importante au Xinjiang en 1911, la région est abandonnée. En 1945, l’éphémère République du Turkestan Oriental est créé, mais après la « libération » en 1955, la région fut déclarée région autonome ouïghour du Xinjiang. La Chine interdit l’écriture arabe et les Ouïghours se voient contraint d’apprendre à écrire la langue ouïghour en lettres latines. Aujourd’hui, l’alphabet arabe est de nouveau autorisé, mais dans certaines familles le grand-père et le petit-fils peuvent écrire ce que le père est incapable de lire. Depuis 1949, le Xinjiang fut massivement colonisé par des « volontaires » mais aussi par des prisonniers. Ces immigrants Hans font, en règle générale, preuve de mépris envers les Ouïghours, qui, à leur tour, sont hostiles à leur présence. Souvent maintenus par contrainte administrative, les Hans expriment ouvertement le désir de retourner chez eux ce qui est leur seul point d’accord avec les Ouïghours.

 

Un des premiers noms de Turfan fut Huozhou, « Terre de Feu », rappelant les étés torrides. En Ouïghour, Turfan signifie « terres basses ». « Maison de Vent » est également un surnom justifié car un vent soulève régulièrement et de manière violente le sable brun du désert. La riche oasis agricole est irriguée par des karez ; canaux souterrains recueillant sur de longues distances les eaux des glaciers des montagnes du Tian Shan au nord. Des milliers de puits permettent aux hommes d’entretenir les tunnels : un travail sans fin comme en témoignent les monticules de terre autour de chaque puits. Le système existe depuis deux mille ans et fut introduit par les Perses. Dans le district de Turfan existent quatre cent soixante-dix karez, totalisant plus de mille six cents kilomètres de tunnels dont le plus long mesure quarante kilomètres.

 

Le lac Aydingkol, « clair de lune », se situe au centre du bassin du Tarim. Les températures peuvent atteindre soixante degrés en été et moins vingt degrés en hiver. C’est le point le plus bas de la dépression de Turfan, l’endroit le plus bas au monde après la mer Morte, cent cinquante mètres en dessous du niveau de la mer. D’environ cent kilomètres carrés en 1950, le lac a disparu après 1987. Il ne reste qu’une croûte de sel. Ayant le temps, et malgré les avertissements de notre chauffeur qui nous prévient qu’il n’y a rien à voir, nous décidons de nous y rendre. Après avoir quitté la route principale, une piste épouvantable traverse un paysage lunaire gris et morne. Nous slalomons entre trous et mottes de terre durcis par le sel. Des karez apparaissent comme des cratères, et des cônes de sable noir, fin comme de la poudre, s’étendent à perte de vue. Ce sont des traces de tamaris et de peupliers. Jalonnant les cours d’eau anciens, ils s’élèvent sur des buttes faites de leurs propres débris, plongeant leurs racines dans la nappe phréatique pendant des siècles puis meurent lorsque l’eau vient à manquer. Le sable noir s’accumule autour du bois mort et forme un cône un jour rasé par les tempêtes. Étrange vision.

 

Nous traversons deux villages fantômes. Des usines abandonnées, vitres cassées, en proie aux éléments. Lieux sinistres, désertés et délabrés, où autrefois était traité le sel du lac. Des traces de l’extraction du sel sous forme de tranchées s’alignent au bord de la piste. Le lac s’étant déplacé vers le sud, l’usine a suivi, accompagné du village et de ses ouvriers, souvent des condamnés. Au loin une lumière blanchâtre voile le ciel : la réverbération du lac. Nous avançons péniblement, secoués comme des poupées de chiffon. Le paysage est déroutant. Brun, marron, sale, sordide. Il semble avoir subi un cataclysme. De roches de sel irrégulières donnent l’impression d’avoir été retournées et vomies des profondeurs avant de se figer. Lugubre. La piste s’arrête. Quelques baraques misérables, signe d’une précaire présence humaine.

 

 

Après une heure et demie, ayant parcouru trente kilomètres de piste, nous arrivons sur les rives du lac. Enfin, ce qu’il en reste. Pas une goutte d’eau. La surface n’est qu’une croûte de sel craquelée, crevassée, fissurée sous les effets du froid et de la chaleur. Nous quittons la voiture. La chaleur est étouffante. La lumière rayonne si fort qu’il est impossible de quitter les lunettes de soleil. De loin nous parvient le bruit d’un camion. La réverbération est telle que le gros engin paraît tout déformé. Nous faisons quelques pas sur le lit du lac qui, sous son apparence boueuse, est dur comme de la pierre. Les cristaux de sel jonchent la surface. Ils sont tranchants comme des lames de rasoir. Nous ne nous attardons pas. Le lac du Clair de Lune est un lieu effroyable, à mes yeux l’endroit le plus maussade, le plus glauque sur la terre…

 

 

À l’ombre des monts Flamboyants, au cœur des paysages arides et désolés s’épanouit la douce oasis de Turfan, écrin de verdure entouré de la désolation des sables. De nos jours, la cité accueille le voyageur après son périple à travers le désert comme il le fait depuis des millénaires. Turfan, où l’eau est abondante, où frémissent les feuilles argentées des peupliers, où les vignes forment des haies. Le vin y est velouté, le raisin juteux et sucré, le melon a le goût du miel. La brillante perle de la route de la soie peut s’enorgueillir de sa longévité.

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La mosquée d’Emin.

 

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