Au-delà de l’horizon… L’éveil de l’Himalaya.

Souvent enveloppée dans un épais brouillard et imprégnée d’une humidité permanente, la ville au passé colonial se trouve au seuil d’un autre monde. Les collines émaillées de plantations de thé évoquent l’arôme d’un thé célèbre et délicat qui fit revivre la société britannique, aujourd’hui remplacée par les maîtres bengalis. Les monastères lamaïques rappellent qu’au-delà des hautes cimes des montagnes de l’Himalaya s’ouvre le plateau tibétain, si proche, si loin. Mais Dorje Ling, la « cité de la foudre », est surtout un balcon face à l’Himalaya, et l’apparition à l’horizon de l’Everest et du Kangchenjunga émergeants des brumes au petit matin depuis Tiger Hill est aussi saisissante que sublime.

 

L’éveil de l’Himalaya, Darjeeling, Inde, novembre 2000.

 

Siliguri, à quatre vingt kilomètres de Darjeeling, est la ville la plus importante du corridor de Siliguri, étroite bande de terre entre le Bangladesh et le Népal, appelé également en anglais Chicken’s Neck « cou de poulet ». Siliguri est le point de départ pour relier l’Inde aux états indiens du nord-est. Nous y passons la nuit dans un hôtel où le dîner est servi dans une salle qui a l’air d’une discothèque des années soixante-dix. Une boule à facettes réfléchit la lumière des lustres qui lui font concurrence. Les serveurs portent des gants blancs : style colonial garanti. Mais, à intervalles réguliers, nous entendons le bruit de la vaisselle qui casse… Faute de DJ, nous nous couchons tôt. Le lendemain matin, nous prenons un bus pour monter à Darjeeling. Après avoir quitté la plaine torride, la route, étroite et en mauvais état, suit la voie ferrée et serpente dans les collines couvertes de forêts de pins. Lacets, virages en épingle à cheveux et pentes raides, après deux heures interminables, nous buvons notre premier thé de Darjeeling au village de Kurseong dans l’espoir que le divin breuvage apaisera notre estomac.

 

Le gompa Sonada est un monastère tibétain appartenant à la lignée Shangpa Kagyü, une des huit lignées de transmission du bouddhisme au Tibet. Le monastère et un petit hameau de réfugiés tibétains sont situés au sommet d’une colline. L’allée d’accès est bordée de chörten et d’oriflammes de toutes les couleurs. Nous gravissons la pente et franchissons la lourde porte d’entrée. Un autre monde se dévoile. L’intérieur dégage la sérénité et cette atmosphère solennelle si unique des monastères tibétains. Nos pensées s’évadent un instant vers des lieux semblables que nous avons eu la chance de visiter, il n’y a pas si longtemps, de l’autre côté de l’Himalaya : au Tibet. À l’intérieur, les rouges et les jaunes baignés de lumière sont flamboyants. Des rideaux poussiéreux traînent sur le plancher, patiné d’usure et de cire dispersée. Dans les rayons du soleil qui pénètrent la salle de méditation, la poussière reste suspendue. Le silence règne…

 

 

Le gompa de Sonada fut fondée par Kalou Rinpoche. Né au Tibet oriental, dès son plus jeune âge, il aspire à la vie spirituelle. Ordonné moine à l’âge de treize ans, il effectue, à seize ans, la traditionnelle retraite de trois ans des lamas. Par la suite, il devient un yogi errant enseignant selon la lignée du Shangpa Kagyü, la plus secrète des huit lignées de pratique de la tradition tibétaine. En 1957, en raison des troubles politiques dus à l’invasion chinoise, Kalou Rinpoche part pour le Bhoutan et en 1966, il s’établit en Inde, à Sonada, où il fonda le monastère et les centres de retraite qui devinrent sa résidence principale et le siège de la tradition Shangpa Kagyü. La lignée Shangpa Kagyü possède très peu de monastères, est sans hiérarchie, et est restée une lignée « secrète » transmise de maître à disciple. Elle ne s’est jamais transformée en institution ou en école et est avant tout une lignée de pratique sans être impliquée dans les luttes pour le pouvoir. La plupart de ses détenteurs furent de grands yogis vivant dans des ermitages, ayant tous atteint un haut niveau de réalisation spirituelle. Vers 1968, Kalou Rinpoche rencontre les premiers occidentaux qui devinrent ses disciples. Par la suite, encouragé par le dalaï-lama et le karmapa, il voyage beaucoup en Occident. Il fonda de nombreux centres d’enseignement et de retraite aux États-Unis et en Europe contribuant ainsi à la diffusion de la sagesse du bouddhisme. Sa mort, le 10 mai 1989, fut marquée par un samadhi, la voie menant à l’éveil, de trois jours, son esprit atteignant l’ultime libération. Son corps, ne montrant aucun signe de corruption, est conservé en tant que koudoung, corps momifié, dont le visage est visible derrière une vitre. Je trouve cela un peu lugubre d’exposer de la sorte la tête d’un homme mort, mais s’il y a des gens qui y trouvent de la force et du réconfort… Kalou Rinpoche, dans son état d’éveil, un vague sourire au coin des lèvres, semble témoigner de la compassion à mon égard. Moi, être ignorant, loin de l’illumination ultime qui me permettra d’être délivré…

 

Au détour d’un virage, Darjeeling se déploie devant nous, accrochée aux premiers contreforts de l’Himalaya. Elle se distingue dans toutes les nuances de vert. Forêts touffues de pins de l’Himalaya, vert glauque, vert de gris. Plantations de thé s’étalant dans une mosaïque de parcelles, vert tendre, vert jade, vert sinople. Collines couvertes d’une épaisse végétation tropicale, vert pomme, vert émeraude, vert empire. Même les toits des maisons à étages se fondent dans une multitude de petits carrés vert ; kaki, militaire, lichen, poireau. Un paysage ondoyant aux élévations abruptes, dominé par les cimes coniques des pins pleureurs de l’Himalaya. Une perspective qui se perd dans l’infini d’une brume fluctuante qui nous interdit de contempler les hauts sommets enneigés qui forment la frontière avec le Tibet au nord.

 

 

Situé sur la colline historique de l’Observatoire, là où Darjeeling a vu le jour, l’hôtel Windamere surplombe la place publique Chowrasta. Étonnant vestige d’un temps révolu, la charmante demeure, construite en 1862, fut d’abord destinée à accueillir les planteurs de thé célibataires anglais. Convertie en hôtel avant la Seconde guerre mondiale, le temps semble s’y être arrêté depuis. Chaque chambre possède sa cheminée, allumée en fin d’après-midi pour chasser l’humidité. Le thé est servi à cinq heures accompagné de sandwiches et de gâteaux comme le veut la tradition anglaise. Au bar, le silence n’est rompu que par le balancier de l’horloge. Les repas sont pris à l’appel de la cloche. C’est l’adresse de prestige à Darjeeling et puisque nous avons décidé de nous loger avec style, nous nous y installons. Un groom nous montre notre chambre, une suite coloniale dans Ada Villa, le bâtiment original. Avec cérémonie, il allume la cheminée avant de nous proposer d’aller prendre le thé. Il est cinq heures pile !

 

Toute la région de Darjeeling appartenait aux chogyals, rois, du Sikkim jusqu’en 1706, date à laquelle Kalimpong fut prise par les Bhoutanais. Quand les Gurkhas venant du Népal envahirent le reste de la région en 1780, ceci entraîna des conflits avec l’East India Company qui finit par conquérir les terres. Une partie du territoire fut rendue au chogyal du Sikkim, mais en 1835, les Britanniques, n’ignorant pas la situation stratégique concernant les voies d’accès au Népal et au Tibet, lui « louent » la région de Darjeeling pour y installer un sanatorium. En 1850, les relations entre l’East India Company et le chogyal du Sikkim se dégradent et Darjeeling fut annexée aux possessions britanniques introduisant la culture du thé inconnu jusqu’alors dans la région. Le développement fut rapide : presque déserte et envahi par la forêt, en 1857 Dorje Ling comptait dix mille habitants, le plupart des Népalais gurkhas recrutés pour travailler sur les plantations de thé. Pour échapper aux fortes chaleurs des plaines, les britanniques de Calcutta prenaient leurs quartiers à Darjeeling. À cette époque, le bourg était bâti de cottages, de manoirs et d’églises dans un style très « british ». Aujourd’hui, Darjeeling compte cent mille habitants dont la majorité de langue népalaise.

 

Darjeeling est synonyme de thé. Soixante dix-huit plantations emploient cinquante mille personnes et trente mille saisonniers. Nous nous rendons à celle qui se situe le plus près de la ville, le Happy Valley Tea Estate. Établi en 1854 par l’Anglais David Wilson, le jardin fut baptisé Wilson Tea Estate. En 1903, il fut repris par Tarapada Banerjee, un aristocrate indien, qui acquière également le Windsor Tea Estate tout proche. Les deux exploitations regroupées prirent le nom de Happy Valley Tea Estate. L’accès se fait par une étroite route de montagne en lacets à travers les théiers qui poussent à flanc de collines très raides. Des femmes font la cueillette, chaussées de bottes et vêtues d’un grand tablier pour s’immiscer entre les arbustes. Elles portent leur hotte avec une sangle sur le front. Les paysages sont noyés dans le brouillard. Nous pénétrons dans un immense hall où l’air est encombré de poussière et où le parfum d’essence de thé sature atmosphère. Au sol, entre d’énormes machines, s’entassent des monticules de thé. La procédure de la fabrication nous est expliquée en détail.

 

 

Après la cueillette, la récolte est pesée. Les feuilles fraîches sont étalées sur des claies pour subir une ventilation à l’air chaud et humide sous une surveillance constante pour atteindre le degré de flétrissage parfait. Cette opération a pour but de réduire la teneur en eau de la feuille afin de la ramollir et de la rendre malléable. Les feuilles sont ensuite versées dans une rouleuse mécanique qui va tordre les feuilles en vrilles ou en rouleaux afin que le jus en soit extrait. En écrasant les cellules des feuilles, on permet de libérer les enzymes qui vont produire des polyphénols et des anti-oxydants responsables des arômes et de la couleur des feuilles. Par la suite on laisse les feuilles s’oxyder à l’air libre ; le thé noircit. L’étape suivante est la dessiccation sous un souffle d’air chaud qui empêche une fermentation excessive. Ensuite les feuilles sont séchées dans un tambour : étape délicate car il faut éviter de les briser. Une machine les tamise pour faciliter la séparation des feuilles brisées des entières. Pour terminer, le thé est trié selon sa qualité : au sommet de la gamme les Flowery Orange Pekoe. Les différents thés sont rassemblés en tas et nous observons un employé remplir à la pelle de gros sacs en jute. La poussière de brisures qui reste est ramassée et sera transformée en sachets. Je jure d’acheter seulement du thé en vrac à partir de maintenant.

 

Le théier, arbuste de la famille du camélia, est le plus souvent taillé et ne dépasse guère un mètre et demi, mais peut atteindre sept ou huit mètres à l’état sauvage. Il peut vivre une cinquantaine d’années, mais n’est productif qu’au bout de trois ans. Il pousse sur des sols pauvres mais bien arrosés et se plaît sur le versant des collines jusqu’à plus de deux mille mètres d’altitude. La botanique et la médecine chinoise font remonter l’usage du thé au IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Entre le Ve et le IVe siècle avant Jésus-Christ, le thé devient la boisson favorite des habitants de la vallée du Yangzi, puis il se répandit dans tout le sud de la Chine. En Inde, les premiers plants de thé furent importés de Canton en 1780 et accoutumés à Calcutta dans le jardin botanique. Les premières plantations industrielles se développent au siècle suivant car l’importation de thé de Chine devenait de plus en plus onéreuse pour la Couronne britannique. Au XVIIe siècle le thé fut introduit en Europe par la Compagnie des Indes néerlandaises qui développa le commerce, rapidement repris par la Compagnie des Indes orientales qui assurera la plus grande partie de l’importation en Angleterre et en Amérique. Aujourd’hui, l’Inde est le plus grand exportateur de thé du monde, suivi de Ceylan, de la Chine et de l’Indonésie.

 

Le thé de Darjeeling est d’une qualité exceptionnelle et traditionnellement le plus prisé de tous les thés noirs, particulièrement dans les pays de l’ancien empire britannique. Chaque terroir développe son arôme et il en est du thé comme des grands crus de la vigne. La littérature spécialisée indique deux excellentes récoltes de qualité équivalente : la cueillette de printemps, appelée first flush, avec un arôme particulièrement parfumé et délicat, et la cueillette d’été, le second flush, qui donne une saveur plus corsée et plus épicée. Ensuite il y a les récoltes moins recherchées : la récolte intermédiaire, entre printemps et été, la récolte de mousson, et la récolte automnale. Les feuilles reçoivent une appellation différente selon leurs caractéristiques. Le Souchong, une feuille large, plus âgée, est faible en théine. Puis, en montant vers le faîte de la plante, les feuilles prennent de plus en plus de valeur : Pekoe, Orange Pekoe et le Flowery Orange Pekoe : la feuille parfaite, la tête d’or du thé, la seule cueillie à Darjeeling. Orange, de la couleur de la famille royale des Pays-Bas, premiers importateurs, et de la traduction européanisée du mot feuille en chinois, pekoe. Les thés de Darjeeling atteignent souvent des hautes qualités, notées SFTGFOP, du système de notations développé par les néerlandais et repris par les anglais ; Special Finest Tipy Golden Flowery Orange Pekoe. Seuls les thés provenant d’une région strictement délimitée méritent l’appellation Darjeeling. Le prix record de vente de ce thé, considéré comme le champagne des thés noirs, est de 220 $ le kilo !

 

Le Tibetan Refugee Self Help Centre Darjeeling fut crée le 1er octobre 1959 par Gyalo Thondup, femme du frère du dalaï-lama, pour aider la réinsertion des réfugiés ayant fuit le Tibet à la suite de la prise de Lhassa par les Chinois. Le camp fut établi en un lieu où, de 1910 à 1912, le dalaï-lama précédent vécut en exil lors d’une autre invasion du Tibet par les Chinois. Le Tibetan Refugee Self Help Centre possède une école, un hôpital, une maison pour les personnes âgées et un orphelinat. La communauté tibétaine tente de survivre en fabriquant de l’artisanat traditionnel tout en conservant les méthodes de travail ancestrales. Nous visitons les différents ateliers. Les femmes filent la laine de yack sur des rouets et sont à l’œuvre sur des métiers à tisser pour nouer des tapis. Les hommes pratiquent de la sculpture sur bois et travaillent le métal. Les artisans sont d’une grande gentillesse et de voir ces gens vivre arrachés à leur terre natale me fend le cœur. Certains ont passé toute leur vie d’adulte en Inde, d’autres y sont nés, mais tous gardent l’espoir qu’un jour ils pourront retourner dans leur pays. Mes souvenirs du Tibet sont vivants et je songe à son peuple, si digne, si majestueux, à l’image de ces régions sauvages d’une grande beauté. Les étendues arides au climat sec, les lacs turquoises, les horizons sans fin ou arrêtés par des hautes montagnes enneigées, le ciel si bleu, le soleil si vif. Ici, à Darjeeling, au cœur des contreforts densément boisés de l’Himalaya, où le brouillard bouche la vue et où l’humidité pénètre les os, l’esprit ne peut que vouloir s’évader…

 

 

Darjeeling s’étale à flanc de collines sur plusieurs paliers reliés par des ruelles et des escaliers escarpés engendrant un réseau routier dense et compliqué et un trafic chaotique. Les différents niveaux sont animés par les vendeurs de thé, les services de portage ou la fervente adoration des dieux à un coin de rue. Le Chowk Bazar est situé dans la ville basse et la rue y menant est encombrée de jeeps, de bus et de hordes de piétons. Ici se retrouvent toutes les ethnies qui peuplent la région : Lepcha, tribu montagnarde issue du Sikkim, Bhutia, très anciens immigrés du Tibet, Népalais, surtout de l’ethnie gurkha, Tibétains récemment réfugiés et Indiens bengali venus de la plaine.

 

 

Immense dédale de ruelles et de traverses bondées de petites échoppes, le Chowk Bazar est l’endroit où tous se rencontrent et où tout s’achète. On y trouve tous les produits nécessaires à la vie quotidienne. Fruits et légumes, épices, volaille, viande, poisson, œufs, ustensiles, produits de beauté, savon, poudre à laver, le tout bien mis en valeur, exposé ordonné et bien rangé. Sacs en jute remplis de riz, de blé, d’épices, petits tas de poudre de henné, de safran, de piment. Rayons de biscuits, de bonbons. Pyramides de bananes. Étals de différents thés. Autour des petites gargotes, le gras couvre le sol et l’odeur de friture stagne sous le brouillard. Bousculades, cris, marchandages, la foule est immense. Les hommes nous ignorent, les femmes cherchent nos regards et nous sourient. Avec ma chevelure blonde, je me détache de tout ce monde basané comme un phare et Philippe n’a aucun mal à me repérer dès que je m’éloigne un peu. Être différent a ses côtés pratiques !

 

 

Panneaux au bord de la route, peintures couvrants les murs des maisons et des immeubles, bannières accrochées aux arbres ou sur les façades ; sous les couleurs vert, blanc et jaune est revendiqué un Gorkhaland indépendant. Ce territoire, comprenant Darjeeling, Kalimpong, Kurseon et Dooars, faisait partie du Sikkim avant la cessation aux Britanniques. Intégré au Bengale orientale, dès 1907, les habitants de la région réclament leur indépendance. Après l’indépendance de l’Inde, les revendications se renforcent et les Gurkhas deviennent la plus importante force politique à Darjeeling. Sous l’écrasant pouvoir du rajah du Bengale et les injustices qui en résultent naît un mouvement indépendantiste dit Gorkhaland. Plusieurs partis existent, tous sur la même longueur d’onde concernant Gorkhaland. Suite à de violents affrontements en 1982, une autorité indépendante pour gouverner le district est crée : le Darjeeling Gorkhaland Hill Council ou DGHC. Pourtant, les tentions restent et les partis de Gorkhaland mobilisent régulièrement la population pour faire des grèves générales afin de réclamer leur indépendance. Ces jours-là, les écoles ou les restaurants sont fermés, les bus et les trains bloqués, les touristes coincés…

 

Je maudis le réveil qui sonne et ouvre difficilement un œil. Il est trois heures et demi du matin et il pleut des cordes ! J’allume la lampe de chevet et reste allongée dans le lit, retardant le moment de quitter la chaleur de l’épaisse couche de couvertures. Le feu dans la cheminée s’est éteint et il fait froid et humide dans la chambre. Philippe me pousse à me lever. Nous avons prévu une visite à Tiger Hill, haut lieu de pèlerinage, pour contempler le lever du soleil sur les plus hauts sommets du monde, là où demeurent les dieux. On frappe à la porte et Philippe laisse pénétrer un serviteur qui apporte le thé. Toujours emmitouflée dans mes couvertures je sirote le célèbre thé à la couleur pâle, appréciant le goût aux arômes floraux d’une certaine amertume et relevé d’une note épicée.

 

La pluie a cessé, mais le brouillard est dense. Il couvre le paysage d’une épaisse nappe d’humidité. Des milliers de gens emmitouflés dans des écharpes et des couvertures marchent le long de la piste déjà encombrée par un convoi de 4X4. À cinq heures du matin, Tiger Hill, situé à 2590 mètres d’altitude, grouille de pèlerins et de contemplatifs. Familles entières, couples amoureux, enfants et vieillards, tous sont là pour rendre hommage aux dieux. L’agitation est à son comble, l’aurore approche. À l’est l’horizon commence à rougir. Les nappes de brouillard se dispersent lentement. Les nuages s’écoulent des collines dénudant les arbres. Un voile flotte dans l’air, se déchire et se fond. Tous les regards sont tournés dans la même direction, une prière aux lèvres. Les montagnes vont-elles se livrer, les dieux seront-ils indulgents ?

 

 

En contrebas, les lumières de Darjeeling commencent à sortir des nuages. À l’horizon, le ciel est strié de couleurs intenses ; rouge, orange, violet, bleu… et blanc. À l’apparition de l’énorme masse enneigée du Kangchenjunga, 8598 mètres et troisième plus haut sommet du monde, un souffle se répand dans le public. Le soleil monte, colorant de rose la neige sur les pentes. Les nuages se meuvent et un peu plus à l’ouest émerge le gigantesque sommet pyramidal de l’Everest, le toit du monde, 8848 mètres, flanqué par le Lhotse. Le Makalu fait une brève apparition. Le ciel est en constant mouvement, relevant un sommet, en cachant un autre. Le panorama est époustouflant. À Darjeeling, dominée de très haut par les géants de l’Himalaya, il fait toujours nuit. Le jour se lève, les couleurs s’estompent, la bénédiction est finie et le rideau tombe. À six heures et demie du matin, l’Himalaya se retire… La tête inclinée, les mains jointes au-dessus de la tête, je salue les dieux.

 

 

Né à Moyey au Tibet, ayant grandi au Népal et vivant à Darjeeling en Inde, le Sherpa Tenzing Norgay (1914-1986) commença tôt à accompagner les expéditions alpines sur l’Everest. D’abord, dès l’âge de treize ans, comme porteur, puis comme sirdar, responsable des équipes locales, accompagnant les expéditions et enfin comme alpiniste. Il est le premier homme avec Edmund Hillary à gravir l’Everest, le 29 mai 1953. Dans son autobiographie « Tiger of the Snow », Tenzing Norgay décrit ce qu’il a ressenti au sommet de l’Everest. « At that great moment for which I had waited all my life, my mountain did not seem to me a lifeless thing of rock and ice, but warm and friendly and living ; à ce moment pour lequel j’avais attendu toute ma vie, ma montagne ne me semblait pas une chose morte faite de roche et de glace, mais chaude et gentille et vivante. » Tenzing devint le symbole de la force, de la détermination, de la loyauté et de la contribution significative du peuple sherpa à l’himalayisme. Il fut nommé directeur de la formation à l’Himalayan Mountaineering Institute à Darjeeling et devint un ambassadeur du peuple sherpa.

 

Créé en 1958 pour l’étude et la préservation de la faune himalayenne, le Padmaja Naidu Himalayan Zoo abrite, dans un cadre rocheux et boisé, le cerf porte-musc, le loup de Mongolie, le léopard des neiges et le panda rouge. Niché dans l’enceinte du parc zoologique, l’Himalayan Mountaineering Institute et l’Everest Museum sont consacrés aux différentes expéditions vers les plus hauts sommets de l’Himalaya et notamment celui de l’Everest en 1953 par Edmund Hillary et Tenzing Norgay. Les salles sont poussiéreuses, mais la collection de photos et les anciens équipements d’alpinisme est passionnante et pleine de frissons.

 

L’accès difficile de Darjeeling, fréquentée par les Britanniques dès le milieu du XIXe siècle, conduit à la construction d’une ligne de chemin de fer à voie étroite (0,60 cm) sur la partie montagneuse qui mène de la plaine vers les hauteurs. Depuis 1881, la ville est alors desservie par le Darjeeling Himalayan Railway, affectueusement surnommé Toy Train, « train jouet ». La ligne, d’une longueur de quatre-vingt-six kilomètres, relie Siliguri, situé à 121 mètres d’altitude, à Darjeeling, perché à 2076 mètres d’altitude. Pour vaincre un tel dénivelé, les ingénieurs ont utilisé des zig-zag reverse, rebroussements en Z, et plusieurs loops, boucles, où la voie tourne et passe au-dessus d’elle-même comme celles d’Agony Point ou Sensation Corner. Les locomotives à vapeur furent construites à la fin du siècle dernier à Glasgow et elles sont toujours en service. Avec d’élégants noms comme Queen of the Hills, elles avancent seulement à dix kilomètres par heure mais gravissent héroïquement les montagnes.

 

 

Philippe et moi empruntons la ligne pour relier Darjeeling à Ghum, située à huit kilomètres de Darjeeling à une altitude de 2258 mètres. Nous achetons nos billets et traînons sur le quai en attendant que les préparatifs soient terminés. Après la mise en place des wagons arrive la locomotive à vapeur. Un camion citerne fait le plein d’eau de la locomotive, puis un chemineau, équipé d’un casque, d’un masque et de lunettes, allume la chaudière de la machine avant d’approvisionner le monstre de fer en charbon. La vénérable dame met un peu de temps pour se mettre en route : elle siffle, tousse et crache, mais enfin, démarre. Sous un épais nuage noir de poussière de charbon le convoi quitte la gare. Entassée dans des minuscules banquettes, nous sommes entourés des populations diverses et expressives de la région, encombrées de sacs, paniers et cartons débordant de vêtements, légumes, ustensiles et volailles. Les odeurs et l’air confiné ne font que rajouter à l’ambiance locale. L’assaut de la colline est laborieux. Le trajet dure presque une heure avec un arrêt à Batasia Loop, où le train dessine une courbe de 540°, soit un tour et demi, pour repartir en pente plus douce. Darjeeling, hissée sur la crête, offre un beau panorama mais le brouillard cache les neiges éternelles de l’Everest et du Kangchenjunga. Nous traversons des villages avec des minuscules échoppes établies tout près de la voie qui vendent thé, cacahuètes et biscuits. Le paysage, brumeux et gris, défile à une allure exaspérèrent lente.

 

Nous quittons le train à Ghum, la station la plus élevée de l’Inde. La gare, en bois, est pittoresque et abrite un petit musée qui raconte l’histoire du Toy Train. Le ciel est bas et gris, et la température a chutée. Je remonte la fermeture éclaire de ma veste polaire dans une vaine tentative d’empêcher l’humidité de me pénétrer. Nous nous engageons sur le chemin menant au monastère de Yiga Choeling, populairement appelé monastère de Ghum. Après avoir traversé une rue bordée d’échoppes, nous passons sous l’arche d’entrée. Le monastère est noyé dans la brume et le toit jaune et les murs colorés se devinent vaguement. Fondée en 1850, ce fut le premier monastère tibétain édifié dans la région de Darjeeling. Il suit l’école Gelupa du bouddhisme tibétain sous l’autorité du dalaï-lama. Nous pénétrons le grand hall de méditation. L’intérieur est très sombre mais le bois, utilisé pour le plancher, le plafond à caissons et les balustrades, donne un côté chaleureux à l’endroit qui n’est éclairé qu’à la lueur des lampes à huile et aux bougies de beurre de yak. Le rouge carmin des colonnes, des meubles et des détails du plafond est intensifié par le jaune et les couleurs vives des moulins à prière. Les murs sont couverts de magnifiques fresques. Au centre du hall, face à l’entrée, se dresse la statue dorée du bouddha Maitreya, le bouddha du futur. Haute de plus de quatre mètres, faite d’argile en provenance du Tibet, c’est la plus ancienne statue des monastères de Darjeeling. Autrefois, un énorme diamant brillait entre les yeux du bouddha. Des bancs pour les moines et deux trônes, un pour le dalaï-lama, l’autre pour le lama supérieur du monastère, occupent l’espace devant le bouddha Maitreya. Une table d’offrandes plie sous les dons des pèlerins : fleurs, riz, beurre de yak, bougies et tormas, gâteaux sacrificiels fabriqués à partir de farine d’orge grillé mélangé avec de l’eau et décoré de beurre teinté. À chaque côté de l’autel, d’immenses bibliothèques gardent les livres saints du bouddhisme dont le Kangyour, cent deux volumes, et le Tengyour, deux cent treize volumes ; le canon du bouddhisme vajrayana, le bouddhisme tantrique pratiqué au Tibet. Les livres, aux pages en parchemin et à la reliure en bois, sont soigneusement enveloppés dans de la soie jaune et étiquetés. L’atmosphère qui règne dans le monastère émane une sombre mélancolie.

 

Du Tibet à la Russie, de la Chine à l’Inde, légendes et textes sacrés mentionnent l’existence d’un royaume luxuriant enclavé dans les contreforts himalayens abritant des hommes et des femmes d’une grande sagesse. Cette vallée d’une grande beauté, ceinturée de montagnes enneigées, est la cité de Shambhala, le pays des immortels. Dans la mythologie bouddhique, Shambhala, du sanskrit, signifiant « lieu du bonheur paisible », est un pays mythique, royaume parfait dissimulé par l’Himalaya. Un lieu mystérieux, sacré, centre exceptionnel de spiritualité, un sanctuaire mystique dirigé par un roi-prêtre, artisan du cataclysme qui secouera l’humanité à la fin de ce cycle. Il est également le grand justicier qui, sur son cheval blanc, à la tête de son armée invincible, viendra restaurer le dharma, l’ordre, du monde. Certaines bannières tibétaines d’une grande rareté représentent la cité de Shambhala. Ces peintures la montrent au centre d’une oasis encerclée de hautes montagnes aux sommets neigeux. Les eaux d’un lac ou d’une rivière baignant ce pays sacré expliquent qu’on le nomme parfois « île de Shambhala ». Shambhala en tant que « lieu saint sur Terre » semble demeurer inaccessible aux voyageurs inexpérimentés et dépourvus d’un certain entraînement spirituel.

 

Pendant des décennies, explorateurs et chercheurs se sont aventurés sur les hauts plateaux himalayens pour tenter de localiser l’illustre royaume de Shambhala. Si toutes ces explorations se sont soldées par des échecs, certaines ont contribué à étoffer notre connaissance sur le mystère de Shambhala. Le plus célèbre de ces aventuriers fut Nicholas Roerich (1874-1947), peintre, écrivain et explorateur russe. En 1925, il dirige une expédition à la recherche de la cité de Shambhala que la légende situe quelque part dans l’Himalaya au nord-est de l’Inde. Dans ses livres « Cœur de l’Asie » et « Shambhala », qui racontent certains épisodes et rencontres de ce voyage, Nicolas Roerich dévoile des faits surprenants sur Shambhala : « Au milieu des montagnes, il existe des vallées enclavées dont on ne soupçonne pas l’existence. Mais qui peut connaître les labyrinthes de ces montagnes ? » Il relate un incident « inoubliable » qui lui est arrivé près du monastère de Ghum en 1926. « Un jour, vers midi, quatre d’entre nous roulions sur une route de montagne. Soudain, notre chauffeur ralentit. Nous vîmes sur l’étroite voie une chaise à porteurs tenue par quatre hommes en gris. Dans le palanquin était assis un lama avec une longue chevelure et une courte barbe noires, ce qui est absolument inhabituel chez les lamas. Il portait une couronne sur la tête. Ses ornements sacerdotaux rouges et jaunes étaient d’une propreté étincelante. La chaise à porteurs passa tout près de nous et le lama nous salua de la tête plusieurs fois en souriant. Nous poursuivîmes notre route, conservant une vive impression de l’étrange lama longtemps après. Plus tard, nous avons essayé de le retrouver, mais à notre grand étonnement, les lamas locaux nous informèrent que dans tout le district il n’existait pas un tel lama. Ils nous dirent que dans les palanquins ne sont transportés nuls autres que le dalaï-lama, le tashi-lama et les morts d’un haut rang, et que la couronne n’est utilisée que dans le temple. « Vous avez probablement vu un lama de Shambhala ! » chuchotèrent les lamas ».

 

Dans ces contrées lointaines, suspendues entre plaines infinies et hautes montagnes, l’imaginaire se confond naturellement avec la réalité. Le profond mysticisme dans lequel baignent les monastères, la vision spirituelle des lamas, l’envoûtant culte tantrique, les cérémonies ésotériques. Le son d’une ghanta, l’étincelle d’un vajra, les cantiques des moines, le murmure des nonnes. L’éblouissante lumière reflétant la neige des plus hautes montagnes de la terre. La dense obscurité au cœur des forêts millénaires évoquant les ténèbres. Le brouillard, un voile entretenant le mystère. Le ciel si proche, les sommets demeures des dieux, les lacs insondables et la végétation luxuriante… Tout cela, n’est-il pas un aperçu de la merveilleuse cité de Shambhala ? Est-ce étonnant de trouver ici Maitreya, le bouddha du futur, successeur du bouddha historique Sakyamuni ? Celui qui va apparaître pour achever l’illumination et enseigner le dharma. Celui qui va sauver et régner sur l’humanité. Peut-être ne sommes nous pas si loin de la légendaire cité qui incite autant d’émerveillement. Seulement, il faut être capable de la voir et être digne de pouvoir y pénétrer…

 

Situé près du sommet de l’éperon, Chowrasta est le centre de la ville et le cœur du Darjeeling victorien. Nous nous y rendons au coucher du soleil, au moment où l’animation est à son comble. Indiens, Tibétains, Népalais, touristes étrangers et indiens se mélangent dans une joyeuse ambiance sur la grande place entourée de boutiques, restaurants, hôtels, cafés et temples. Les jeunes écoliers portent l’uniforme : pull-over à écusson, cravate, pantalons ou jupes plissées, les moines sont drapés de robes oranges ou safran, les Indiennes vêtues de saris aux couleurs chatoyantes. Les enfants montent sur des poneys, les adultes flânent, les touristes achètent frénétiquement des souvenirs car le choix est grand. Nous nous rendons dans un magasin d’artisanat tibétain où, après une longue et intéressante discussion avec son propriétaire, nous nous retrouvons dans l’arrière-boutique, une tasse de thé à la main. Nous y découvrons de vrais trésors. Après la répression chinoise, le dalaï-lama fuit son pays. Au cours des années soixante, quelque quatre-vingt mille tibétains suivent leur chef dans l’exil, la plupart membres de la noblesse et des dignitaires religieux mais également des paysans et des nomades. Ces réfugiés emportent avec eux quantité d’objets précieux, sacrés ou profanes, qu’ils peuvent monnayer en cas de besoin. Images pieuses, accessoires liturgiques, parures, sculptures, ces œuvres se négocient à Delhi ou Calcutta ou vont garnir les magasins de Darjeeling ou Kalimpong. J’ai l’impression d’être dans un musée. Sauf qu’ici, nous avons la possibilité d’emporter avec nous quelques objets de notre choix car les prix sont raisonnables. Après un long marchandage, nous décidons d’acheter une sublime reliure en bois de teck sculpté, un vajra, et l’incontournable moulin de prière en argent. En quittant la boutique avec mes achats sous les bras, je suis partagé entre euphorie et culpabilité d’avoir « dérobé » le Tibet de ses trésors. Je me fais une raison en me rappelant que ces objets ont déjà quitté leur pays d’origine et qu’ils ont apporté à leurs propriétaires la chose la plus précieuse que l’homme puisse posséder : la liberté.

 

Déjà présent dans la littérature la plus ancienne de l’Inde, le vajra, mot sanskrit signifiant « foudre », s’est distingué dans l’univers symbolique asiatique par sa continuité et par le prestige inégal dont il a été honoré suivant les époques et les différents contextes religieux. Si sa toute puissance dans l’univers brahmanique a décliné avec celle du dieu Indra, son prestige au sein du bouddhisme n’a cessé de s’épanouir. Au cours des siècles, le vajra est devenu l’emblème du bouddhisme tantrique, le vajrayana, voie du diamant, auquel il a donné son nom, qui s’est développé dans les régions himalayennes. Son nom tibétain est dorje. Le vajra, arme absolue, représente l’upaya, moyen efficace, qui détruit l’ignorance. Dans les rituels, le vajra est souvent employé avec la ghanta, cloche, représentant respectivement le masculin et le féminin. Le vajra symbolise les moyens habiles et la compassion tandis que la cloche représente la connaissance et la vacuité. Les tenir ensemble dénote l’unité de la connaissance et des moyens. Le vajra se matérialise sous la forme d’un objet symétrique composé de deux têtes pyramidales reliées au centre. Ces deux parties indissociables sont le samsara, cycle des vies, et le nirvana, libération. Le globe central signifie la vacuité où leur opposition s’annule.

 

Il est six heures du matin. Le ciel est parfaitement dégagé et la chaine de l’Himalaya se dresse devant nous, majestueuse et inaccessible. Au moment de notre départ, Darjeeling se montre sous son plus beau jour. Cependant que mon regard s’accroche au paysage grandiose, mes réminiscences s’évadent vers ces journées passées dans ce monde unique. La vivacité matinale du bazar, l’animation de Chowrasta au coucher du soleil. Le trafic chaotique dans les rues en pente. La douceur des jardins de thé. L’envoutante atmosphère des monastères lamaïstes. Le gobelet de thé brûlant au bord de la route. Le triste destin des Tibétains. La beauté des hauts sommets à l’aube depuis Tiger Hill. L’humidité constante. Le brouillard mouvant. La cité de la foudre. Ce coup de foudre auquel nul n’échappe une fois franchi le seuil de ce monde attachant et captivant.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Lever du soleil sur l’Himalaya.

 

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