Au-delà de l’horizon… La moitié du monde.

Esfahan, Nesf-e Jahân, « la moitié du monde », est la capitale de la province du même nom. La ville, somptueuse, se situe au centre de l’Iran, une région dominée par des montagnes et le désert et soumise à un climat aride. Isfahan est la perle des nombreuses oasis traversées par d’anciennes routes caravanières. Follement colorées de faïences bleues, vertes, turquoise, noires, blanches et jaunes, dômes et façades sont signées d’arabesques, fleurs, textes coufiques. Des palais féériques se reflètent dans des bassins d’eau entourés de luxuriants jardins et des ponts majestueux enjambent la rivière Zâyandeh-rud. Lorsque la nuit tombe et les arcades sont illuminées, lorsque le conteur récite de sa voix grave des poèmes vieux de mille ans accompagné par les tons intimistes du setâr, lorsque les parfums fruités du qalyân flottent dans l’air, lorsque les silhouettes gracieuses vaguent dans la pénombre, Isfahan devient la ville ressuscitée des contes des Mille et Une Nuits

La moitié du monde, Isfahan, Iran, novembre 2000.

Après avoir roulé des heures à travers des étendues désertiques, Isfahan, noyée de verdure, apparaît comme l’oasis telle que je l’imaginais. Nous nous installons dans l’hôtel le plus romantique de l’Iran : l’Abassi. Ancien caravansérail safavide attaché au complexe Madar-e ah, construit au XVIIe siècle par le sultan Hossein, il fut restauré en 1957 par l’archéologue français André Godard et transformé en hôtel. Depuis notre chambre nous contemplons la cour intérieure. Balcons et arcades entourent un jardin persan carré de quatre-vingt mètres de côté avec son howz, bassin, typique. Le ciel bleu limpide souligne la délicatesse de nuances et l’élégance de la construction. Le châikhâneh au fond du jardin propose le thé accompagné de sucreries à base de safran. À l’intérieur l’extravagance de la décoration ; stucs, stalactites, miniatures, peintures murales, miroirs, sculptures de bois et l’escalier monumental, sont les témoins de la magnificence de l’époque des Safavides.

La madrasseh-ye Madar-e Shah, « medersa de la reine-mère » est couronnée par un dôme et deux minarets bleu turquoise ornés d’arabesques et de fleurs jaunes et blanches. Aujourd’hui c’est une école de théologie et la visite se limite désormais au vestibule. Les feuilles des arbres de la cour sont rouge doré et forment un ensemble magnifique avec les couleurs de la coupole. Particulièrement imposantes sont les doubles portes d’entrée ciselées d’or et d’argent !

Notre premier après-midi en ville sera consacré à la « plus belle place du monde ». La première impression de la Meidan est une forte impression de grandeur, de magnificence. Mon regard parcourt l’ensemble des édifices, enveloppés de délicatesse, d’élégance, et de légèreté. Le soleil, bas dans le ciel à cette époque de l’année, se reflète dans l’eau jaillissante de la fontaine et forme un arc-en-ciel à travers lequel la mosquée du sheikh Lotfollâh apparaît dans toute sa splendeur. Le majestueux portail de la mosquée de l’Imam est dans l’ombre, mais son dôme turquoise est éclatant contre le ciel bleu cobalt. Les arcades des boutiques sont protégées du soleil par des auvents blancs évoquant une atmosphère gaie et animée, renforcée par le gargouillis des fontaines et les rires d’un groupe de jeunes filles couvertes d’un châdor noir.

Meidan-e Shah, la place Royale, rebaptisée Meidan-e Imam, la place de l’Imam, est le cœur d’Isfahan et fut le centre symbolique de l’empire safavide aux XVIe et XVIIe siècles. L’immense espace rectangulaire mesure cinq cent douze mètres de long et cent cinquante-neuf mètres de large. Elle fut construite entre 1590 et 1595 et servit aux cérémonies d’État et tournois de polo ; les poteaux de but en pierre sont encore en place devant l’entrée du bazar. Sept ans plus tard, la Meidan fut entourée sur les quatre côtés d’arcades-galeries de deux étages occupées par des boutiques, interrompues par les monuments principaux : la grandiose mosquée de l’Imam, autrefois appelée la mosquée du Shah, avec son dôme turquoise au sud, le palais Ali Qâpu à l’est, l’élégante mosquée du sheikh Lotfolâh à l’ouest. Au nord, un imposant eivân marque l’entrée du grand bazar qui s’étend sur deux kilomètres et qui connecte la Meidan avec le vieux quartier seldjoukide et la mosquée du Vendredi. L’ensemble fait penser à un colossal schéma de quatre iwans.

La mosquée Lotfollâh est la première mosquée érigée dans la ville par les Safavides et fut l’oratoire privé du roi. Shah Abbâs donna l’ordre de la construire en 1603 en hommage au sheikh Lotfollâh Maysi al-Amili, un théologien réputé. Son plan est différent de toute autre mosquée par l’absence de cour à iwans et de minaret, inutile car seule la famille royale avait accès à cette mosquée. La coupole est décorée de fleurs noires et turquoise et d’arabesques blanches qui se détachent sur un fond inhabituel jaune ivoire posé sur un tambour à dominance bleue. Vu depuis la Meidan, elle est placée légèrement à droite du portail-iwan permettant l’orientation du mehrab vers La Mecque.

Une volée de marches mène jusqu’au portail. Nous entrons et suivons un long corridor coudé qui baigne dans l’obscurité et le silence. Nos pas sont feutrés, nos sens en alerte par un singulier effet de suspens. Soudain s’ouvre la salle de prière, entièrement recouverte d’une coupole. Une voûte céleste faite par des artisans au talent exquis, au dévouement absolu, mais condamnés à l’anonymat.

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Je suis éblouie par la douceur rayonnante de l’espace. La décoration ressemble à un filigrane tant elle est subtile. Ici, sérénité rime avec somptuosité. Un soleil se dégrade en médaillons aux motifs floraux jusqu’aux fenêtres ajourées d’arabesques. Les étages sont connectés par des arcades, lisérées de torsades turquoise en céramique et de bandes de textes blanches sur fond bleu foncé. Un ingénieux système de capture de lumière laisse refléter sur la coupole une queue de paon, emblème royale. Toute représentation d’être vivant étant proscrite dans un sanctuaire musulman, ce subtil clin d’œil est audacieux.

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Je suis comme frappée par un sort magique d’envoûtement et me laisse envahir par l’atmosphère étonnante de cette salle vide où le jour et la nuit se confondent pour se muer en un univers mystérieux.

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Est-ce parce qu’elle fut réalisée pour le shah et son entourage qui la rend aussi… royale…? Si opulente ? Quand, finalement, nous nous arrachons des lieux, le crépuscule a envahi la place Meidan.

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Nous dînons avec notre ami Ahmad dans un restaurant populaire. Le propriétaire est ravi d’accueillir des étrangers et nous installe à une table au centre de l’établissement. Nous rendons sourires et signes de tête aux Iraniens, hommes et femmes, qui nous observent avec curiosité. La spécialité ici est le khoresh fesenjân ; poulet accompagné d’une sauce de grenades et de noix, délicieux. Lorsque nous nous apprêtons à partir le propriétaire nous souhaite bon voyage. Il nous offre une pièce de monnaie : le plus petit rial, difficile à trouver, pour nous porter chance. Le chiffre « 5 » se dessine comme un cœur…

La nuit est tombée. La place Meidan nous attire encore. Impossible de ne pas y retourner. Tous les édifices sont éclairés, les lanternes allumées, les arcades brillent. En dépit des protestations de Philippe, j’insiste pour faire le tour de la place en calèche. Accompagnée par le piétinement des sabots, la place défile : l’incomparable mosquée de l’Imâm, la suprême élégance de la mosquée Lotfollâh, l’iwan du bazar et l’indulgent palais Ali Qâpu… Minarets, coupoles, arches, fontaines… La lune monte dans le ciel d’Isfahan.

Isfahan fut identifiée comme la ville achéménide de Gaba ou Aspadana mentionnée par Strabon, capitale d’une province parthe durant le règne d’Artaban V (213-224). Ceinte d’un rempart à quatre portes, centre et siège militaire sous l’Empire sassanide, attesté par les vestiges de temples du feu, la cité se serait appelée Aspahan ou Sepahan ; « lieu de l’armée ». Les princes sassanides y suivirent leurs études militaires et Yazdgard Ier, ayant épousé une juive, fut probablement responsable de l’installation d’une colonie hébraïque ; la Yahoudiyeh. Ispahan se composait alors en deux sites peu éloignés : Jay ou Jayy, le siège des gouverneurs sassanides, et Yahoudiyeh, la ville juive.

Le lendemain matin nous quittons l’effervescence de la ville pour les quartiers situés au sud-est, à la lisière du désert. Nous apercevons de loin les vestiges du temple du feu sassanide perchés au sommet d’une colline aride. Les pierres teintées de rose se détachent contre un ciel bleu intense. Nous grimpons jusqu’au site. La vue porte sur la ville, la plaine de la rivière Zayandeh-rud en les contreforts des monts Zagros. Devant nous, une tour percée d’ouvertures, Burj-i Gurban, tour du sacrifice, probablement une tour de guet. Sur le versant sud de la colline subsistent les restes d’une citadelle comprenant une vingtaine de pièces dont certaines sont composées d’un plan au sol char taq, quatre arches, caractéristique des temples du feu zoroastrien du III siècle, lieux sacrés où brûlait le feu éternel. D’autres bâtiments servaient de logement pour les prêtres et les pèlerins.

Non loin, les minarets Tremblants de Junban, appartenant à une tombe mongole avec un joli pishtaq, ont la particularité d’osciller lorsqu’elles sont vigoureusement secouées depuis l’intérieur. Je reste en bas et laisse Ahmad et Philippe monter dans les minarets. Hélas, ni l’un ni l’autre n’arrive à les faire bouger et c’est le gardien, plus initié, qui s’en chargera tandis que je me moque de « mes » hommes forts qui me regardent avec désespoir depuis les embrasures des minarets !

Nous flânons dans les rues silencieuses de Djolfâ, le quartier arménien d’Isfahan. Douze églises subsistent sur vingt quatre à l’origine. Certaines sont en ruine ou ne sont plus utilisées faute de paroissiens. D’apparence ce quartier ne diffère guère des autres quartiers d’Isfahan. La cathédrale Saint-Sauveur, kelisâ-ye Vânk, de l’extérieur, ressemble à une mosquée et seule la croix au sommet du dôme trahit son caractère chrétien. L’intérieur est sombre et oppressant, décoré de céramiques et de fresques noircies par la fumée représentant des scènes de supplices et le martyre légendaire de saint Grégoire l’Illuminateur. Seule la coupole échappe au sinistre décor, délicatement colorée de bleu et or dans le pur style persan.

La présence arménienne en Iran s’inscrit depuis deux millénaires dans le nord-ouest du pays. La plus importante migration se situe au XVIe siècle lorsque le souverain safavide shah Abbas, en conflit avec l’Empire ottoman, entreprend de nombreuses invasions en Arménie. Après la mise à sac de la ville arménienne de Djolfa, il déporta ses habitants, connus pour leur talents d’artisan, vers Ispahan. Le quartier de Nor Djolfa, Nouvelle Djolfa, fut fondé au sud de la rivière Zayandeh Rud.

Contrairement aux idées reçues, les chrétiens en Iran ne sont pas persécutés, ni ne souffrent de discriminations. Ils jouissent même de quelques libertés que leur jalousent parfois les musulmans. Lors des rassemblements, hommes et femmes se mélangent et les Arméniennes n’ont pas à porter le foulard. Les chrétiens ont également l’autorisation de fabriquer de l’alcool et à en consommer, à condition de ne pas en vendre aux musulmans. Dans les rues de Djolfa les femmes affichent fièrement leur croix, sans heurter pour autant les non-chrétiens. Les boutiques sont encore tenues par des Arméniens. Elles sont fermées le dimanche alors que dans le reste de la ville tous les commerces sont ouverts. Nous rencontrons une famille iranienne ayant fui l’Iran pendant la révolution. Leur fille a grandi aux États-Unis et elle découvre son pays natal. Nous échangeons les riches expériences de nos séjours mutuels dans ce pays merveilleux et sa population accueillante.

Les Arabes conquièrent la cité vers 640 et les Omeyyades, puis les Abbassides en gardent le contrôle jusqu’en 931. Quelques dynasties perses gouvernent durant le Xe siècle, notamment les Buyides, qui commencèrent le développement urbain. Les Seldjoukides (1050-1220) contribuent à la beauté grandissante d’Isfahan, en particulier sous les règnes d’Alp Arslan et Malik Shah. La mosquée du Vendredi, élevée par ce dernier, est sans conteste l’édifice le plus remarquable de la ville et probablement de tout l’Iran islamique. Vers la fin de la période seldjoukide, la secte des Assassins, sous le commandement de Hasan-i Sabbâh, exerce une influence grandissante à Isfahan. La secte exécute Nizam al-Molk, le fameux Premier ministre de Malik Shah et en 1121, la mosquée du Vendredi est incendiée détruisant sa fameuse bibliothèque.

Très tôt ce matin, nous nous rendons en taxi à la mosquée du Vendredi, le masdjed-e Djomeh, seul grand monument seldjoukide conservé en Iran. Dès le Xe siècle, une mosquée sur plan classique fut construite sous les Abbasides. Remaniée sous les Buyides, elle prit sa forme définitive vers 1088 sous Malik Shah. Elle constitue une des premières mosquées bâties sur un plan à quatre iwans et elle en est le plus bel exemple. La sobriété et la grandeur austère représentent bien l’Islam issu du désert et elle procure une sensation bien différente des jolies mosquées d’époque safavide.

Il fait froid et le ciel est limpide lorsque nous pénétrons dans la cour. Nous nous retrouvons face à l’iwan ouest surmonté d’une petite tour éclairée par le soleil levant. Les trompes s’organisent en vastes alvéoles et montent pour former la voûte ornée de motifs géographiques. Les tons sont clairs : ocre, jaune, vert pâle, rehaussés de noir. Les proportions semblent démesurées, mais l’ensemble est magnifique. Le gardien nous ouvre la salle contenant le célèbre mehrab d’Uldjaitu Khodâbendeh, datant de 1310. La décoration florale et la calligraphie en stuc sculpté sont d’une finesse rare. L’iwan Qibla, l’iwan sud, reste dans l’ombre, le soleil étant bas dans le ciel. La grande salle du mehrab est recouverte d’une coupole de briques, considérée comme le chef d’œuvre de l’architecture médiévale en Perse. Tous les éléments, panneaux aveugles et trompes, sont dirigés verticalement et conduisent le regard vers la coupole décorée d’un pentagramme. La salle à coupole nord est sobre et sans couleurs dans la décoration.

Nous quittons la sérénité de la mosquée pour affronter l’animation du bazar. Nous traînons dans le dédale de rues aux plafonds voûtés, de passages obscurs et de khâns. Puis, nous retrouvons l’air libre de la place Meidan où nous sommes accostés par deux garçons souhaitant parler un petit moment avec nous. La jeunesse Iranienne est assoiffée de contact avec l’étranger et saisissent chaque occasion pour converser en anglais ou en français et de savoir ce qui se passe en dehors de leur pays. Internet vient tout juste d’arriver et malgré les efforts du régime islamique, l’information qui n’arrivait que par brides, commence à pénétrer ce pays isolé. Après avoir passé un agréable moment vient la question redoutée : « Qu’est-ce que vous pensez de l’Amérique ». Quoi répondre à ces jeunes qui ont entendu dire toute leur vie que les États Unies représentent le diable de l’Ouest, la décadence et le pêcher ? Qui voient le drapeau américain brûler à la télévision chaque jour. Quoi faire de l’espoir et du désespoir de l’ignorance… ?

La mosquée de l’Imam, anciennement la mosquée du Shah, dont la construction débute en 1611, est l’œuvre monumentale de Shah Abbas et considérée comme le chef-d’œuvre de l’art iranien de l’époque safavide. L’iwan d’entrée, face à celui du bazar, est aligné sur la façade sud de la place royale, mais en oblique par rapport à l’axe orienté vers La Mecque. Ce portail surmonté de deux minarets est haut de vingt-sept mètres et richement décoré de mosaïques. Une triple torsade turquoise jaillissant de vases d’albâtre ciselés encadre l’arc et la demi-coupole est recouverte de mouquarnas brillants ornés d’étoiles et de vignes. Des textes religieux blancs sont inscrits sur un fond bleu marine.

La cour centrale est entourée d’arcades doubles et de quatre iwans qui se reflètent dans le bassin. L’iwan Qibla, l’iwan sud, frappe le regard avec ses deux minarets et la coupole en briques émaillées turquoise dont le décor ; de fines arabesques florales blanches et jaunes, est sublime. Vue depuis la cour, le demi-dôme de l’iwan d’entrée en briques émaillées turquoise donne une touche très contemporaine au style baroque de la mosquée. Les façades ainsi que l’intérieur élégant de la grande salle de prières sont à dominante bleu foncé rehaussé de médaillons vert pâle et de fleurs jaune. L’ambiance sous la coupole est presque austère comme dans certaines cathédrales et nous ne nous attardons pas pour retrouver le soleil dans la cour. Tandis que Philippe vague dans la cour pour faire des photographies, je m’assieds au bord du bassin et me laisse envahir par la sensation de calme et d’apaisement des lieux.

Soudain, un groupe de jeunes filles couvertes de châdors noirs et sévères se dirige vers Philippe. Elles l’étouffent littéralement. S’ensuit un long et passionnant dialogue. J’observe la scène, amusée. Si les femmes en Iran n’ont pas les mêmes droits ni les mêmes chances que les hommes, elles n’en sont pas moins farouches. Elles n’ont aucune gêne à engager la conversation avec un homme, un étranger qui plus est, et compte tenu des éclats de rire qui parviennent à mes oreilles, elles passent un bon moment tout comme Philippe.

Après la révolution iranienne de 1979, l’islamisation de la société commence par la réforme du statut des femmes, de nouveau soumises à la charia et écartées de toutes les hautes fonctions publiques. Le conservatisme religieux restreint la place de la femme exclusivement à l’espace privé et les soumet à des règles strictes de conduite en société comme le port obligatoire du hijab. Tous les acquis du XXe siècle sont perdus : abaissement de l’âge légal du mariage à neuf ans, ségrégation dans les bus avec femmes à l’arrière et hommes à l’avant. Ahmad nous racontait que régulièrement, en prenant le bus, lui et son épouse se perdaient car ils ne sortaient pas au même arrêt de bus. Après de fortes contestations, le début des années 1990 montre un changement radical, surtout dans l’accomplissement intellectuel pour les femmes. Le nombre de femmes dans l’éducation augmente pour dépasser celui des hommes dans les études supérieures. Aujourd’hui les jeunes Iraniennes, pour qui les études sont un défi à une idéologie sexiste et à une société patriarcale, veulent étudier et réussir et ainsi se projeter dans l’avenir. En moyenne, entre 1995 et 2000, plus de cent vingt mille femmes diplômées de l’enseignement supérieur sont entrées sur le marché du travail. Je vois Philippe prendre congé de son « harem » ; de jeunes étudiantes en architecture qui sont ici dans la mosquée de l’Imam pour apprécier le chef d’œuvre que leurs ancêtres leur ont légué.

Au XIIIe siècle, Isfahan échappe à la première invasion de Genghis Khân, mais en 1235 les armées mongoles prennent possession de la ville. Un siècle plus tard, vers 1338, les forces de Tamerlan déferlent sur la ville. En 1387 la population, qui se révolte contre les collecteurs d’impôts, est exemplairement châtiée. Soixante-dix mille Isfahanis furent massacrés et Tamerlan fit construire des minarets de têtes coupées ! Après la mort de Tamerlan en 1405, son immense empire décline rapidement. Au cours du XIVe siècle, la dynastie des Safavides réunit à nouveau le pays. À l’apogée de la gloire safavide, sous le règne de shah Abbas Ier (1571-1629), la capitale de l’empire fut transférée à Isfahan. La ville devint la plus belle cité de Perse, admirée par de nombreux voyageurs étrangers. Elle fut ruinée par l’invasion afghane en 1722 et avec la chute définitive des Safavides en 1736, elle perdit toute son importance. Restent les témoignages de cette époque avec ses monuments magnifiques…

La sècheresse qui touche la région cette année à complètement mit à sec le lit de la rivière Zayandeh-rud ; « le fleuve qui fait naître » en persan, celui qui a fait de la ville une oasis au milieu du désert. Pierres et sable montrent un paysage de désolation tandis que manque cruellement l’eau, source de vie. Des onze ponts qui enjambent le Zayandeh-rud trois sont des œuvres architecturales majeures : le pol-e Shahrestân, le pol-e Khâdju et le Si-o-Seh pol.

Le plus ancien et le plus en aval des trois, le pol-e Shahrestân, construit au XIIe siècle, relie le village de Shahrestân, duquel il porte le nom, avec la région agricole de la rive Sud. L’ouvrage constitue la limite de la ville d’Ispahan. La construction effondrée située au nord du pont servait vraisemblablement de poste de douane. Le pol-e Shahrestân est constitué de treize arches sur une longueur de cent quarante mètres pour quatre mètres et demi de large. Il a un aspect trapu et puissant.

Construit à l’apogée de l’influence safavide par le shah Abbas II vers 1650 sur les fondations d’un ancien pont, le pol-e Khâdju est un superbe exemple d’architecture persane. Il sert à la fois de pont et de barrage sur la rivière et relie le quartier Khâdju sur la rive nord avec le quartier zoroastrien au sud. Grâce aux vannes situées sous ses arches, l’œuvre régule le débit d’eau de la Zayandeh rud. Les vannes fermées, le niveau de l’eau en amont du pont s’élève et permet d’irriguer les nombreux jardins le long de la rivière. Le pont Khâdju mesure cent trente-trois mètres de long pour douze mètres de large. Il est pourvu de vingt-quatre arches. Sur le niveau supérieur du pont, fait de briques et de pierres, la voie centrale était utilisée par les chevaux et carrioles, et les deux chemins voûtés par les piétons. Conçus comme salles de réunions publiques, des pavillons octogonaux ornés de fresques peintes et de frises en faïence colorée, longent chaque côté du pont. Au centre se trouve un pavillon plus important, autrefois lieu de détente du shah Abbas. L’eau qui s’écoulait en cascade sur les degrés de pierres et le bruit du ruissellement devait étouffer les conversations. Le niveau inférieur du pont est accessible pour les piétons, merveilleux endroit ombragé pour siroter un café, un thé ou fumer un qalyân, pipe à eau.

Long de presque trois cents mètres, le Si-o-Seh pol, le pont aux Trente-Trois Arches, est un pont en arc à double niveau. Il fut édifié aux environs de 1602 par le général Allahverdi Khan, favori de shah Abbas Ier, afin de faire office de barrage et relier les deux parties du Chahâr Bagh, la grande avenue qui traverse le centre-ville du nord au sud. La grande avenue Chahâr Bagh fut autrefois bordée de palais entourés de jardins. Un canal alimentait fontaines et cascades et planté d’arbres et de fleurs, le caractère de l’espace était comme un colossal tapis-jardin tridimensionnel.

L’automne s’est emparé des arbres et les jaunes, ors, rouges, violets conviennent si parfaitement à Isfahan et se confondent avec les faïences des édifices. Nous visitons le palais Hasht Bihisht, « Huit Paradis ». Les fines colonnes en bois qui supportent la terrasse semblent miroiter les arbres du parc. Le Chetel Sotun, « pavillon des Quarante Colonnes », est protégé par un jardin clos. Un portique soutenu par vingt piliers en bois très fins posés sur des fûts de pierre se reflète dans l’eau du bassin multipliant leur nombre justifiant ainsi le nom du palais. Destinée aux cérémonies officielles, la grande salle d’audience du palais est couverte de fresques racontant la vie de la cour Safavide. Intéressante est la peinture de l’empereur moghol Humayun en visite officiel chez le shah Tahmasp.

Les Isfahanis aiment flâner et les ponts font partie des lieux de promenade préférés, de jour comme de nuit. Depuis la révolution, les jeux de l’amour sont sévèrement encadrés en Iran et la séduction est très subtile. Le maître mot pour rencontrer l’âme sœur et rester dans les règles de la tradition et de la loi est la discrétion. Les ponts d’Isfahan sont des endroits privilégiés pour « draguer ». Les filles, sévèrement vêtues du châdor noir, souvent plus décontractées avec manteau et foulard léger glissé sur le haut de la tête, exhibant courageusement une mèche de cheveux, les yeux fardés, et les hommes, chevelure gominée, barbe soignée, se croisent et se recroisent pendant des heures espérant capter un regard, un signe. Dans les châikhâneh les garçons s’installent et observent discrètement les filles toujours accompagnées d’autres filles. Les regards sont fuyants, les sourires discrets. La séduction en Iran est tout un art !

La nuit est tombée, les lanternes s’illuminent. L’air est doux et la ville animée, des publicités lumineuses brillent de toutes les couleurs. Les rues sont encombrées de voitures et il y a beaucoup de monde sur les trottoirs. Les ponts sont éclairés de mille feux et les quais pleins de vie. Lorsque nous arrivons au pol-e Khâdju, la lune, au premier quartier, se lève au-dessus du pont. Les tables sont alignées sous les arcades et sur l’estrade autour des piliers. La « cuisine » est ouverte et d’énormes samovars et des théières sont alignés sur les étagères. Sur un drap étalé sur le sol un jeune garçon casse des pains de sucre avec un petit marteau. Un employé est affairé à préparer les qalyâns, pipes à eau, appelés hubble-bubble par Ahmad, en déposant les charbons ardents et de la molasse au parfum selon le goût du client : pomme, cerise, menthe… Bientôt le conteur s’installera pour réciter des poèmes vieux de mille ans, accompagnés d’un tambour ou un setâr.

Nous prenons place à une petite table et sirotons le thé brûlant que nous apporte le ghahvehtchi, « garçon de café ». Philippe et Ahmad partagent un qalyân. En face de nous est installé un jeune couple : lui éperdument amoureux, elle très belle avec de magnifiques yeux noirs en amande sur un visage noble, son foulard nonchalamment repoussé vers l’arrière. En profonde conversation ils se tiennent discrètement la main sous la table. La jeune femme est chaperonnée par sa petite sœur qui, indifférente aux aventures amoureuses de son aînée, s’occupe exclusivement à dévorer sa glace.

Soudain, le son mélancolique du sêtar emplit l’air nocturne. Le setâr, petit luth à long manche, est un instrument très ancien, mentionné dans la littérature et la poésie depuis le XIIème siècle. Son nom signifie littéralement « trois cordes », même s’il en compte quatre aujourd’hui. La quatrième corde, ajoutée au XVIIIème siècle, est accordée très souvent à l’octave supérieure de la corde grave pour y donner plus d’ampleur. Le setâr est l’instrument d’accompagnement par excellence de la poésie persane. Après quelques instants de silence, le naqqâl, conteur, entame un poème.

Le conteur et ses histoires jouent un rôle complexe dans la vie culturelle traditionnelle en Iran et la profession de naqqâl était autrefois l’aboutissement d’une tradition familiale. Basé sur une longue tradition de récits épiques portant sur des héros de la légende nationale iranienne, la principale source de ces épopées est Le Livre des rois de Ferdowsi, œuvre fondamentale de la culture nationale. La représentation du naqqâli dure approximativement une heure et demie. Une session habituelle commence par une introduction poétique pour retenir l’attention du public suivie par l’histoire. La récitation du naqqâl repose sur des méthodes oratoires, gestuelles et une approche musicale.

Nous écoutons sans comprendre la cascade de paroles envoûtantes. Langue indo-européenne, le farsi est une très belle langue, une langue solennelle étirant les voyelles avec une prononciation douce et harmonieuse parfaitement adaptée à la poésie. L’enfilade d’arcades illuminées, les effluves fruitées que diffusent les qalyâns, la lumière tempérée, le ciel velouté et une lune laiteuse haut dans le ciel, la Perse se matérialise dans tout son raffinement, toute sa richesse, toute sa gloire. Nous ne souhaitons que prolonger les instants dans cette ville féerique. Instants magiques dans un monde des Mille et Une Nuits

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Châikhâneh au pol-e Khâdju.

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