Au-delà de l’horizon… Le pays des chevaux célestes.

La Vallée d’or. Pays des chevaux célestes. Sertie dans un écrin de hauts sommets étincelants, la vallée de Ferghana s’épanouit au cœur de l’Asie centrale telle un lieu de douceur. Comme les jardins d’Eden, une profusion de fruits succulents ; pommes, poires, prunes, abricots, cerises, melons, pastèques, citrouilles, évoquent la Corne d’abondance. Soumise à l’Empire achéménide sous Darius le Grand, la région fut conquise par Alexandre le Grand qui, en 329 avant Jésus-Christ, fonde Alexandrie Eschate, « Alexandrie la plus lointaine », au sud-ouest de la vallée délimitant le nord-est des conquêtes grecques. Deux siècles plus tard les Chinois de la dynastie Han louent la réputation de ses fabuleux « chevaux à la sueur de sang ». Les premières relations majeures entre une culture urbanisée de langue indo-européenne et la civilisation chinoise, aboutissent à l’ouverture de la route de la soie à partir du Ier siècle avant Jésus-Christ. Après avoir traversé les terres hostiles de la « steppe de la Faim », en Ouzbékistan, les hauts cols enneigés des montagnes du Pamir ou les sables mouvantes du désert de Taklamakan en Chine, la vallée de Fergana apparaît alors comme le paradis, la «Vallée d’or ».

 

Le pays des chevaux célestes, Vallée de Ferghana, Ouzbékistan, novembre 2002.

 

Au VIIIe siècle, la région est prise en étau entre les empires chinois et perse sassanide. La bataille du Talas, en 751, marque le point ultime de l’avance musulmane mettant définitivement la vallée de Ferghana hors de portée des ambitions territoriales chinoises. En 1219, les hordes mongoles de Genghis Khan détruisent Kokand, la capitale du Ferghana. Un siècle plus tard, la dislocation de l’empire mongol permet à la région de reprendre une certaine indépendance avant d’être conquise par Tamerlan en 1370. Tombé sous la coupe des Ouzbeks, le Ferghana s’érige, en 1710, en khanat indépendant avec Kokand comme centre du pouvoir. Riche et prospère, la région n’échappe pas à la convoitise de l’empire russe et, profitant d’un soulèvement populaire, le général Skobeliev s’empare du Ferghana en 1876. Russe puis soviétique, la région était divisée entre trois républiques socialistes mais non fermées de frontières. Aujourd’hui le territoire recouvre l’est de L’Ouzbékistan, le sud du Kirghizistan et le nord du Tadjikistan.

 

La vallée de Ferghana est une immense plaine alluviale fertile du Syr Daria. Le fleuve dévale du Pamir pour irriguer une vallée en forme d’éclipse d’environ trois cent kilomètres de long et cent soixante dix kilomètres de large. Entourée des hautes montagnes du Tian Shan au nord, celles du Ferghana à l’est et le Pamir-Alaï au sud, certains sommets des chaînes qui entourent la vallée dépassent largement les 5000 mètres d’altitude. Seuls quelques passages permettent d’entrer et de sortir de cette forteresse naturelle. La route M41 désenclave la vallée vers l’est. Elle traverse le massif du Pamir et relie Och à Kashgar en Chine et Mazar-e-Sharif en Afghanistan. La route et le chemin de fer de Kokand à l’ouest suivent le tracé de la route traditionnelle des invasions et passent par Khodjent au Tadjikistan. À la fin des années cinquante, le pouvoir soviétique fit percer un étroit passage plus court mais élevé entre Tachkent et Ferghana à travers les versants sud du Tchatkal presque entièrement pris par le réservoir de Kaïrakkom, construit afin de régler le débit du Syr Daria pour l’irrigation des terres et pour la construction d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique. La rive extrême orientale de ce lac artificiel, le plus étendu du Tadjikistan, surnommé « la mer du Tadjikistan », marque la limite de l’Ouzbékistan. La route passe par le col de Kamtchik à 2268 mètres d’altitude avant de plonger vers la vallée de Ferghana.

 

La route du sud qui passe par le Tadjikistan est dangereuse car la guerre civile n’est pas tout à fait du passé. Nous allons donc prendre le passage par le col de Kamtchik. Cette route est interdite aux bus et aux minibus et seulement accessible aux véhicules légers. C’est ainsi que nous nous trouvons en compagnie de Baxrom et sa berline qui brille comme un miroir et fait la fierté absolue de son chauffeur. Baxrom est vêtu d’un beau costume, de chaussures bien cirées, de lunettes noires. Sûr de lui, il dégage une certaine arrogance. Il nous parle de lui. De son travail comme guide touristique, de ses compétences hors pair. De son bel appartement dans les beaux quartiers de Tashkent. De ses études, de sa richissime famille à Ferghana. De son épouse qui aimerait trouver un emploi, chose qu’il refuse catégoriquement. Aucune raison qu’elle travaille. Il assure sa sécurité financière et avant tout ; la place d’une femme est à la maison. J’échange un regard avec Philippe. Inutile de donner de commentaires ou tenter de converser. Baxrom aime surtout s’entendre parler. Nous nous installons dans sa voiture. Baxrom nous fait savoir que nous avons vraiment de la chance qu’il soit disponible vu son emploi du temps particulièrement chargé. Et, pour enfoncer le clou ; nous sommes privilégiés d’êtres accompagnés par sa modeste personne !

 

En quittant Tashkent, le ciel est gris et menaçant. Nous laissons rapidement la ville derrière nous et traversons la campagne, morne et monotone. C’est là que Baxrom dévoile sa véritable passion. Lorsqu’il recule le siège au maximum, j’ai tout juste le temps de retirer mes jambes pour ne pas me trouver coincée. La vitesse monte rapidement avec un changement de vitesses bruyant. Je jette un coup d’œil sur le compteur, puis sur les champs qui filent à toute allure. Philippe rappelle Baxrom que nous ne sommes pas pressés. Il ralentit… un peu. La route traverse les villes minières de Almalik et Angren, lieux sinistres et désolés. Quelques kilomètres plus loin, nous voilà repartis pour le Rally de Monte Carlo. Crispés, nous lui demandons poliment de se calmer. Demande accueilli avec beaucoup de froideur. Ce n’est que lorsque nous entamons la montée jusqu’au col de Kamtchik que je respire. Ici, les contrôles sont fréquents et même Baxrom n’a pas le pouvoir absolu !

 

La vallée de Ferghana ! Je scrute l’horizon à la recherche des hautes montagnes, en vain. La vallée est tellement étendue que le temps doit être extrêmement clair pour apercevoir les sommets. Nous traversons le Syr Daria, la légendaire rivière Iaxarte. Partagée entre Ouzbeks, Kirghizes et Tadjiks, le Ferghana est un carrefour délicat en Asie centrale. Le problème des frontières crée des tensions entre les états et attisent des politiques de division. Des routes sont barrées par un poste de douane au milieu de nulle part, des enclaves ont vu le jour ; Sokh, enclave ouzbèke en territoire kirghize, peuplée exclusivement de Tadjiks. Ou des zones kirghizes habitées seulement par des Ouzbeks et des Tadjiks. Parfois la frontière est en zig-zag, parfois elle découpe un village en deux. Ses ressources limitées générèrent des conflits sociaux, religieux et ethniques. S’ajoutent la surpopulation, le trafic de drogue transitant de l’Afghanistan vers la Russie et l’Europe, l’extrémisme religieux et une répression impitoyable. Sous son apparence sereine, le Ferghana reste une zone à risques.

 

Kokand. « Cité du sanglier ». « Cité des vents ». Puisant khanat, au XIXe siècle le pouvoir de Kokand s’étendait de la vallée de Ferghana jusqu’à Tashkent et aux steppes méridionales du Kazakhstan. Le soleil apparaît réchauffant l’atmosphère. Dans la cour de la medersa Narbouta Bey de jeunes garçons récitent des versets du coran. Nous nous baladons parmi les tombes du cimetière royal et sur l’insistance d’un gardien, grimpons sur le toit d’un mausolée doté d’une coupole aux faïences vertes et turquoise. Le palais de Khoudayar Khan baigne dans les tons bleu, vert et jaune. Nous parcourons des salles richement décorées aux plafonds sublimes. La mosquée Juma n’est accessible qu’aux musulmans et nous ne sommes autorisés qu’à jeter un coup d’œil sur la cour intérieure où s’élève un minaret. Le vaste iwan est soutenu par quatre vingt dix huit piliers en bois sculpté.

 

 

En traversant les vastes étendues de la vallée de Ferghana je songe aux célèbres « chevaux célestes », les meilleurs et les plus rapides d’Asie centrale. Zhang Qian, explorateur et envoyé impérial chinois du IIe siècle avant Jésus-Christ à l’époque de la dynastie Han, s’aventura jusqu’à la vallée de Ferghana, région alors nommée Davagne, peuplée de gens de race iranienne, agriculteurs et « habile au tir à cheval ». Il y découvre l’existence des ânes, des chameaux de Bactriane et surtout de chevaux aux longues jambes, les « chevaux célestes ». Cette race d’une valeur exceptionnelle fut connue sous le nom « argamak ». Les Chinois disaient à leur propos : « la sueur sanglante perle sur leurs corps, ils proviennent des chevaux célestes ». Le sang provenait très certainement d’un parasite suceur de sang causant un mélange entre la sueur et le sang, phénomène également observé sur des chevaux de race Akhal-Téké, provenant de la même région géographique que les chevaux de Ferghana. Afin de se procurer des « argamaks célestes » l’empereur de Chine monta des expéditions militaires à Davagne, en vain. Finalement, pour obtenir ces chevaux, l’empereur de Chine enverra des caravanes chargées de soie alors que son exportation était jusque là interdite et punie de mort. Sur les rochers au sud-est de la vallée de Ferghana des archéologues soviétiques ont découvert les images de chevaux ressemblant étonnement aux Akhal-Tékés contemporains qui faisaient partie des  cortèges des rois de Perse, de Parthie, de Bactriane, et qui brillaient pendant les concours les cavaliers. Traditionnellement élevé par la tribu des Tékés, ce cheval doit son nom à l’oasis d’Akhal-Téké, qui englobait le sud du Turkménistan et le nord de l’Iran. L’Akhal-Téké est également connu sous le nom de « cheval de Nisa »  l’une des premières capitales des Parthes située au sud d’Ashgabat. « La Bactriane aux chevaux d’or élevait des chevaux superbes de la race excellente. Parmi tous les chevaux du monde il n’y aucun qui ressemblât à ceux de Nyssa ; ils sont ardents, rapides, très résistants, de pelage blanc, irisé,  ayant aussi la couleur du crépuscule du matin », écrivaient des auteurs anciens. Bucéphale, le célèbre cheval d’Alexandre le Grand était un Akhal-Téké.

 

Richtan est un des plus vieux centres de céramique d’Asie central renommé pour ses belles céramiques bleues et vertes et leur glaçure unique ichkor. Selon la tradition, la production de céramique fut introduite au XIIe siècle, en s’appuyant sur une riche veine d’argile de qualité que l’on trouve dans le sous-sol à environ un mètre et demie de profondeur. Les artisans de Richtan utilisent également du quartz et d’autres minéraux extraits des montagnes environnantes. Nous visitons l’atelier de céramique du maître Rustam Usmanov, céramiste de renom qui expose dans le monde entier. Nous faisons connaissance avec l’artiste, un homme très posé, d’une grande gentillesse. Il nous montre un magnifique plat qu’il vient tout juste de sortir du four et nous explique que c’est une pièce qui fera partie d’une exposition au Japon. Mais après avoir vu cette œuvre, rien d’autre dans son atelier nous séduit et après insistance, il est prêt à nous le vendre. Nous voilà avec un très grand souvenir à transporter. Comme d’habitude ! Après avoir siroté un thé ensemble, il nous invite dans son musée particulier où il garde ses plus belles œuvres ainsi que des antiquités qu’il a découvert dans la région et collectionné toute sa vie.

 

Une heure plus tard nous nous installons à l’hôtel à Ferghana : le Clubhotel 777 ! Avec un nom pareil, on peut s’imaginer beaucoup de choses. Après notre expérience à Karakol, en Kirghizistan, où, au milieu de la nuit, en traversant le couloir de notre guest house pour aller aux toilettes, j’étais tombée sur un gros Kirghiz drapé d’un minuscule sarong et deux femmes vêtus de portes jarretelles accrochées à son cou, rien ne m’étonne dans cette région du monde. Ici notre chambre est grande comme une salle de bal, avec un lustre digne d’un palais. Cependant, la lumière est aussi flatteuse que dans un stade de football, l’eau courante marron et l’air imprégné d’une odeur d’œufs pourris. Mais tout est flamboyant neuf et le personnel d’une gentillesse inouï.

 

La nuit tombée, Baxrom vient nous chercher. Originaire de Ferghana, sa famille possède un domaine dans les environs de la ville et il a insisté pour que nous venions diner chez lui, dans la maison familiale. Ne pouvant décliner cette invitation nous mettons nos préjugés de côté et acceptons le privilège de pouvoir pénétrer dans la vie de cette famille ouzbèke. Nous arrivons devant un portail en bois derrière lequel se cache la maison, une demeure traditionnelle du XIXe siècle récemment restaurée. De magnifiques piliers en bois sculpté soutiennent le toit et un escalier mène vers l’étage où sont situées les pièces à vivre. Nous nous déchaussons. Baxrom nous présente à sa famille ; sa mère, son frère, sa nièce, son neveu, sa belle-sœur et d’autres personnes dont nous ne retenons pas le lien familial. La famille semble prospère ; vêtements soignés, bijoux en abondance et dentitions dorées. Baxrom raconte fièrement que ses parents ont récemment fait le pèlerinage à la Mecque. Une table est dressée au milieu d’un grand salon. Elle est remplie de mets salés et sucrés ; coupes contenant des fruits, des noix, de la compote, des biscuits. Le thé est servi et nous sommes priés de nous installer face à la maîtresse de maison. Dans un coin de la pièce sont rassemblés un canapé et des fauteuils sur lesquelles sont entassés de grosses piles de couvertures. Il est probable que la table soit installée spécialement pour nous car les Ouzbèks, traditionnellement, mangent installés sur des tapis autour d’une table basse. Un employé de maison apporte de la soupe, des entrées chaudes. Tour à tour, un membre de la famille vient nous rejoindre pour partager quelques bouchés. Puis, la table est débarrassée pour faire place au plat principal ; le plov, plat national à base de riz sauté et de viande de mouton. Il existe une centaine de recettes selon les régions. Ici, dans la vallée de Ferghana, il est accompagné de feuilles de vignes farcies de viande et d’oignon. Les membres de la famille se regroupent, on distribue des cuillers et nous partageons le plat. Nous sommes reconnaissants envers Baxrom pour cette soirée qui nous a plongé dans la vie traditionnelle ouzbèke. Néanmoins, son attitude arrogante, même au sein de sa propre famille, hormis pour sa mère à qui il voue un respect inouï, ne nous fait pas changer d’avis le concernant.

 

Pour le dessert le fameux melon de Ferghana est apporté ; délicieux. Je comprends l’empereur moghol Babur. Né en 1483 à Andijan, à l’est de la vallée de Ferghana, il conquiert l’Inde et fonde l’Empire moghole. Dans ses mémoires il raconte ses regrets d’avoir dû quitter sa ville natale. Il aurait envoyé une expédition à Andijan pour lui rapporter une cargaison de melons dont le goût lui était si précieux…

 

Le lendemain matin nous allons à Och, située en Kirghizistan, à une heure et demie de route de la ville de Ferghana. Le temps est couvert, l’air frais. Nous traversons la ville d’Andijan, capitale de Ferghana entre le XIIIe et XVIe siècle. Rien ne rappelle la gloire d’antan. Baxrom nous dépose devant le poste frontalier et avec un hochement de tête suffisant nous fait savoir qu’il sera de retour à cinq heures. C’est à pied que nous quittons le territoire d’Ouzbékistan, avec une facilité ahurissante, sans tampon, sans déclaration. A part nous et les gardes frontières, installés dans un alignement de baraques en préfabriqué, il n’y a personne ! Tous nous somment de continuer. Étrange. Côté kirghiz, un monsieur à l’allure très officiel s’avance vers nous. Il nous sert chaleureusement la main et nous pilote à travers les guichets de contrôle sans le moindre signe d’émotion. Nous n’avons pas besoin de présenter nos passeports, ni nos visas, pas besoin de remplir des liasses de papiers et nous n’obtenons même pas de tampon ! Au bout de l’alignement des « baraques officielles » nous attend une grosse Mercedes noire aux vitres tintées et une charmante étudiante, Dinara, qui sera notre traductrice, en anglais. Très impressionnée, un peu nerveuse en compagnie de « monsieur très officiel » elle nous explique qu’il est le « numéro deux » du Ministère des Affaires étrangères !

 

Nous sommes de retour en Kirghizistan ! Dû à l’étrange tracé des frontières et des hautes montagnes, il est plus facile de se rendre à Och depuis le Ferghana en Ouzbékistan que depuis le reste du pays que nous avons parcouru il y a seulement une semaine ! Och, une des cités les plus anciennes de la vallée de Ferghana, est située à son l’extrémité orientale. Récemment, la ville a fêté le troisième millénaire de sa fondation. Malheureusement, peu de vestiges de son glorieux passé ont résisté aux temps.

 

La ville est située au pied d’un rocher haut de cent cinquante mètres nommé Tacht-e-Souleïman, « trône de Salomon », l’un des sites les plus sacrés d’Asie centrale. Au XVe siècle, Babour, le dernier des Timourides, aurait choisi ce lieu pour y accomplir sa tchilla, retraite annuelle de quarante jours imposé à tous les soufis. Dans une cavité de la montagne est aménagé le musée régional, une grotte à l’éclairage tamisé lui conférant une atmosphère féérique où sont entreposés une collection de tessons de poterie, quelques animaux empaillés dont un ours en piteux état ou encore une yourte évoquant la vie de nomades. Seuls visiteurs, c’est un lieu étrange dans un endroit singulier.

 

Nous nous engageons sur le chemin du trône mythique et le lieu de la retraite de Babour. Le temps s’améliore, le soleil apparaît et si la montée est pour nous d’une relative facilité, habitués à marcher en montagne, pour Dinara, chaussée d’escarpins à talons hauts, elle est exténuante. Au sommet nous découvrons la Dom Babura, maison de Babur, une minuscule mosquée, lieu de prière du premier empereur moghol qui conquit l’Inde au XVème siècle. Nous nous accordons une pause et profitons de faire plus ample connaissance avec notre jeune compagne. Dinara porte un pantalon moulant et refuse de songer au jour où elle se mariera et, selon la tradition, devra porter pendant quarante jours la robe traditionnelle en velours. « Afterwards I will burn it ! », « Après, je la brûlerai ! », déclare-t-elle avec passion. Elle rêve de partir étudier aux États-Unis mais sa vie est ici, au Kirghizstan, entourée des siens.

 

De retour au pied du rocher, un « autre monsieur à l’allure très officiel » nous attend. Dinara faillit s’étouffer en le voyant. Incroyable mais vrai : voici le « numéro un » du Ministère des Affaires étrangères ! Monsieur le Ministre se présente : Bektur Adanov. Il nous invite à prendre place dans une nouvelle Mercedes aux vitres tintées, relevées, avec le chauffage à fond ! Nous nous rendons au restaurant où nous sommes traités avec tous les égards. Malgré la forte fréquentation, nous sommes servis immédiatement avec multe courbettes de la part des serveurs et de nombreux regards volés de la part de la clientèle.

 

 

Och est connue pour son bazar, le Jayma Bazar, l’un des plus étendu d’Asie centrale. Dans l’apparent désordre existe bien une organisation méticuleuse. La marchandise s’étire dans toutes les directions et en une heure et demie, nous n’avons eu qu’un aperçu de l’ensemble. La population est vêtu de l’habit traditionnel : longue robes ou jupes de couleurs vives et bariolées pour les femmes, le foulard nonchalamment attaché dans la nuque, les hommes en pantalon et chemise ample, le chepken, sorte de caftan et le kalpak, un couvre-chef traditionnel fait de feutre blanc aux revers et ornements noirs. Et comme dans toutes les anciennes républiques soviétiques les dents en or sont la plus grande fierté de leurs propriétaires. Les gens sont gentils, curieux et aiment poser pour des photographies. Deux hommes devant des paniers remplis de grenades. Une femme assise sur une montagne de melons tend avec fierté un gros exemplaire dans ses bras. Trois vieillards s’affichent avec leurs pastèques. Monsieur le Ministre nous offre des noix, des raisins secs, des grenades, des tampons en bois pour décorer le pain. Tout le monde semble le connaître et le traite avec estime. Quand il découvre que Philippe parle le turc, comme lui, il est ravi et nos liens se resserrent ! La conversation se fait plus intéressante et les sujets les plus divers sont d’actualité.

 

 

De retour dans la voiture, il ordonne au chauffeur de nous emmener faire un tour panoramique de la ville. Nous semblons posséder tous les droits. Le chauffeur grille stoïquement chaque feu rouge et ne tient pas compte des restrictions de vitesse. Les rues sont animées. Frappant sont les innombrables portraits de Lénine, les considérations financières plus importantes que les scrupules idéologiques. Après un bref arrêt devant le Parlement nous fonçons vers la place principale au sud de la ville. Interdite d’accès aux véhicules, sauf le nôtre, évidemment !, nous nous retrouvons face à une immense statue de Lénine la main tendue. Autrefois elle se dressait dans la capitale, Bichkek. Lorsque la capitale s’est débarrassée des monuments communistes, Lénine fut envoyé dans la deuxième ville de la république. Un panneau interdit les prises de vues. Mais Monsieur Adanov insiste pour que nous photographiions le grand dirigeant. Notre tour s’achève devant le théâtre et le Ministre décide que nous devons prendre quelques clichés et immortaliser notre rencontre. Un sourire jovial aux lèvres, il pose dignement à nos côtés devant l’objectif de Dinara, proclamée photographe.

 

 

C’est l’heure de quitter Och. Dinara et Monsieur le Ministre nous accompagnent à la frontière et parcourent le circuit à nos côtés. Les gardes frontières nous saluent respectueusement mais sans nous demander le moindre papier. Nous prenons congé de Dinara avec la promesse de garder le contact. Nous quittons le Kirghizstan et nous nous présentons devant le poste de contrôle ouzbèke. Monsieur le Ministre nous accompagne. Ici, les formalités prennent une éternité. Nous devons remplir pas moins de quatre « déclaratioons » avant de pouvoir continuer. Enfin nos passeports se voient enrichis d’un beau tampon rose fluo. Sur le point de procéder, un employé très nerveux accourt et nous rend nos quatre « déclaratioons » ! Nous faisons nos adieux à Monsieur Adanov. Après les salutations d’usage, une poignée de main, celle de gauche sur le cœur, la tête légèrement inclinée, Monsieur le Ministre embrasse Philippe sur les deux joues sous le regard impressionné de Baxrom qui nous attend. Une dernière salutation de la main et nous nous installons dans la voiture. En cherchant Philippe du regard dans le rétroviseur, Baxrom demande des explications à Philippe. Celui-ci répond sèchement : « Ah oui, je suis connu ici, aux Affaires étrangères ».

 

Il fait déjà nuit quand nous sommes de retour à Ferghana. Munis de lampes torches nous nous aventurons dans les rues obscures pour nous procurer quelques provisions car notre hôtel ne fait pas restaurant et on nous a fait savoir que, dans le coin, il n’y a pas d’endroit où prendre un repas. Il fait tellement noir que par moments nous ne savons pas si nous marchons sur le trottoir ou dans la poussière. Nous achetons du pain, du fromage, quelques fruits et piqueniquons dans notre salle de bal en regardant une émission sur la Sibérie à la télévision !

 

Selon la légende, la ville doit son nom à Alexandre le Grand. De passage dans la cité, la population lui offrait du poulet, margh, et du pain, nan. Le Conquérant nomme alors la ville Marguilan. Étape importante de la route de la soie sur le chemin de Kashgar à travers les montagnes Alaï, Marguilan fut depuis les temps anciens détentrice des secrets de la sériciculture. Ses soieries sont renommées pour leurs couleurs chatoyantes et ses dessins géométriques appelés batik. Bastion traditionnel de l’islam, au XIXe siècle, Marguilan possédait plusieurs medersas et plus de deux cent mosquées, détruites par la violence bolchevik. Depuis l’indépendance, de nombreuses mosquées ont été reconstruites.

 

L’atelier de Turgenboy Mirzaahmedev est un ensemble de maisons traditionnelles. Nous sommes accueillis par le maître lui-même accompagné de son épouse dans une cour fleurie où le thé nous est offert accompagné de noix. Des bandes de soie décorent les terrasses et les couleurs vives sont magnifiques dans la lumière éclatante du soleil. Monsieur Mirzaahmedev est la quatrième génération à fabriquer de la soie. Il est considéré comme un maître de la fabrication des ikats, inventant toujours des nouveaux motifs, structures et couleurs. Il nous montre les dessins traditionnels tracés par son grand-père sur des feuilles de papiers jauni. Nous lui achetons un bel ikat de soie et son vieux casse-noix en forme de dragon qu’il nous cède après d’âpres négociations à trois dollars !

 

L’ikat, de l’indonésien ikat, « attacher, nouer », est un procédé de teinture et de tissage très particulier où le dessin est créé en teignant d’abord le fil de trame, ou le fil de chaîne, de toutes les couleurs qui vont y figurer, de sorte qu’au moment du tissage les éléments du dessin se créent par la juxtaposition des parties du fil de la couleur appropriée. Une fois l’écheveau tendu sur le métier, les différentes couleurs vont former le dessin sur la chaîne, avant même le tissage ; ikat de chaîne. Quand le fil de la trame est teint aussi selon cette même technique, l’ikat est double et le dessin plus complexe. Au moment du tissage, les fils peuvent se décaler légèrement les uns par rapport aux autres. Cette imprécision crée un passage flou entre les différentes couleurs comme si elles avaient « bavé » : caractéristique qui signe l’ikat et lui confère sa beauté. Utilisée dans les Petites îles de la Sonde en Indonésie, en Inde et au Japon, mais aussi au Guatemala, au Mexique, en Bolivie et en Équateur, cette technique fut utilisée en Asie centrale au XIXe siècle pour créer de magnifiques ikats de soie.

 

Nous poursuivons en direction du nord et traversons le Syr Daria. Au sommet d’une colline, oubliés du monde, sommeillent les ruines d’Aksiketh, jadis une importante cité fortifié au confluent des rivières Syr Daria et Kasansai. En 103 avant Jésus-Christ, le commandant chinois Li Guanli assiégea la ville pendant quarante jours dans une tentative de s’emparer des fameux « chevaux suant le sang ». Après des destructions arabes, Aksiketh se releva pour devenir la principale ville, étape sur la route de la soie, de la vallée de Ferghana sous les Samanides aux IXe et Xe siècles. Les géographes arabes louent ses mosquées, ses bazars et ses ateliers d’artisanat. La métropole était divisée en trois parties, la tradition en Asie centrale : la citadelle, le chakhristan, cœur de la ville, et le rabad, faubourgs. Conquise par les Mongols au début du XIIIe siècle, elle regagne de l’importance sous les Timourides mais ne retrouva plus sa splendeur d’antan. Au XVIIe siècle, un tremblement de terre fit fuir les habitants vers le nord et la cité tomba en ruines. Sous le regard méprisant de Baxrom, que ne comprend pas pourquoi nous tenons à visiter cet endroit isolé et abandonné, nous grimpons au sommet de la colline. Le site, dominant la rivière, des vergers et des champs verdoyants, est magnifique. Nous trainons au milieu des vestiges difformes, vagues contours de constructions, pierres éparpillées. Des millions de briques constituaient des murs de plus de deux mètres d’épaisseur ! Tout ce qui subsiste d’une ville autrefois florissante. Je ramasse des poignées de main de tessons aux motifs colorés, souvenirs de la vie, de la prospérité. Avec regrets nous quittons Aksiketh, la laissant à sa solitude.

 

 

Nous nous arrêtons à Tchoust, ville très ancienne, réputée pour la fabrication de couteaux et de calots, objets simples de la vie quotidienne. Le calot, tioubityeïka possède un fond noir, tétraédrique, rehaussé de broderies blanches en forme de piment qui protège contre les dangers et d’amande, symbole de la vie, de la fertilité. Le couteau national ouzbèk, pitchok, date de l’âge de pierre, cependant, sa valeur symbolique a depuis longtemps supplanté son usage militaire. Il protège contre les blessures et le diable ! Le parc, ombragé par de grands arbres, où se cache le tombeau d’un saint et un vieux minaret, est un lieu de rencontre pour la population. Une multitude de cafés proposent du thé et des samsas, feuilletés de forme triangulaire farci de viande et de légumes cuit dans le tandyr, four en terre cuite en forme de jarre traditionnellement enfoui dans le sol.

 

Nous reprenons la route. L’heure est venue de quitter la Vallée de Ferghana. Nous voilà repartis à fond, Formule 1 façon Baxrom. Je ne me sens pas du tout en sécurité, la route est étroite et fréquentée par des vieux bus, des tricycles, des chars à bœufs, des cavaliers et des piétons. Baxrom tout puissant prend des risques inutiles, doublant à toute allure, klaxonnant impatiemment. Notre requête de ralentir est rejetée. Seul le passage du col de Kamtchik nous donne un peu de répit. De retour dans la plaine, c’est reparti mais Philippe remet fermement notre chauffeur à sa place. Terriblement vexé, il n’avance plus qu’à trente kilomètres par heure. Nous ne faisons aucun commentaire et le laissons faire. Enfin arrivés à Tashkent, au bout de trois heures interminables, nous le remercions poliment. Il force un sourire et démarre en trombe. Nous soufflons.

 

La vallée de Ferghana reste dans mes souvenirs comme une contrée particulière. Isolée par ses remparts montagneux, elle semble un pays à part entière. L’esprit de Ferghana se résume dans ces mots d’Eugène Schuyler, écrits en 1873 pendant la conquête russe de l’Asie centrale : « Bien que vassal de l’empire russe, le khanat de Kokand est encore éloigné de l’autorité du tsar. Sa situation géographique, enchâssée dans un écrin de haute montagne, préserve, il est vrai, l’originalité de la vallée de Ferghana ».

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Vente des fameux melons de Ferghana au bord de la route.

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