Au-delà de l’horizon… Couleurs coloniales, ciel tropical.

Nichée entre mer et montagne, Trinidad émane une authenticité coloniale et un charme incomparable. Figée dans le temps, baignée dans des couleurs pastel et écrasée sous un soleil resplendissant, la vie semble filer au ralenti, atmosphère de paresse et de quiétude. De somptueuses églises, palais et demeures s’alignent autour de places et ruelles pavées de galets. Trinidad, ville de la province Sancti Spiritus au centre de Cuba, se situe non loin de la côte sud, à mi-distance entre les deux promontoires de l’île, dominée au nord par la région montagneuse d’El Escambray et situé sur la mer des Caraïbes au sud. Dédiée à la Sainte-Trinité, elle semble immergée dans une aura de béatitude accompagnée par le rythme envoutant de la musique cubaine.

 

Couleurs coloniales, ciel tropical, Trinidad, Cuba, novembre 2011.

 

Depuis Santa Clara, la ville du Che, nous bifurquons vers le sud pour nous engager dans les montagnes de la Sierra del Escambray. Le ciel s’assombrit et de gros nuages noirs s’accumulent dans le ciel. Nous passons des endroits où il a bien plu ; la chaussée est détrempée et les arbres dégoulinants, mais le déluge doit nous devancer car nous ne recevons pas une goutte. Après le bourg de Manicaragua, la végétation devient très dense. Nous traversons de belles vallées et de minuscules hameaux. Nous ne croisons aucune voiture. Le trafic consiste à quelques cavaliers montés sur des petits chevaux nerveux accompagnés de chiens. Des voiles de brouillard stagnent entres les arbres. La route devient très mauvaise et nous avançons lentement dans ce climat maussade, gris et étouffant.

 

 

Le parc naturel de Topes de Collantes est composé d’un décor de grottes, de rivières, de cascades, de canyons, de piscines naturelles aux eaux cristallines, entourées de petites montagnes. La route serpente entre pins géants, eucalyptus, acajous, bananiers et magnolias, le sol est densément couvert de fougères. La forêt tropicale abrite une multitude d’espèces animales endémiques comme le trogon de Cuba, magnifique oiseau emblématique car son plumage rouge, bleu et blanc rappelle les couleurs du drapeau national. Parvenus au col, nous nous arrêtons dans une petite cabane à ciel ouvert où le café est servi par un jeune Cubain en costume noir et chemise blanche, étonnante apparition dans ce coin perdu au décor sauvage. La vue porte sur une large vallée traversée par une rivière. Nous entamons la descente vers la mer. Le bourg Topes de Collantes est une station thermal comme en témoigne l’affreux Kurhotel bâti en 1937 par Fulgencio Batista. Soudain, le ciel se déchire et notre arrivée à Trinidad s’accompagne d’un soleil aveuglant.

 

La fondation de Trinidad date du début du XVIe siècle lorsque l’Espagne décide de conquérir et de coloniser l’île de Cuba. Avant la conquête de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, Cuba, le nom indigène étant Cubanacan, est déjà habitée par les Gauanajatabeys, les Ciboneys et les Taïnos, tous venus probablement d’Amérique du sud. Les Espagnols envahissent l’île sous le prétexte de la conversion au christianisme, en réalité, ils recherchent et exploitent l’or et le cuivre. Les premiers esclaves venus d’Afrique arrivent dès 1511 et Indiens et Africains vont travailler côte à côte dans les mines. Mais l’effondrement démographique de la population indigène cubaine est tel que les classes dominantes réclament d’avantage d’esclaves venus d’Afrique.

 

Au même moment, Don Diego Velazquez est envoyé dans le Nouveau Monde. Entre 1512 et 1519 il fonde les sept premières villes cubaines : Nuestra Senora de La Asuncion de Baracoa, San Salvador de Bayamo, Santiago de Cuba, Santisima Trinidad, Sancti Spiritus, Santa Maria del Puerto del Principe (aujourd’hui Camagüey) et San Cristobal de La Habana. En 1514, Velazquez cherche un lieu stratégique pour en faire une des bases de la conquête du continent. Il choisit un site au centre de Cuba non loin de la côte sud de l’île. La nouvelle ville est consacrée à la sainte Trinité, Santisima Trinidad. Elle sera le point de départ des expéditions menées par Francisco Hernandez de Cordova en 1517 et par Hernan Cortes en 1518. Longtemps refuge de pirates, le rôle économique de Trinidad s’accroit dans le courant du XVIe siècle, et au XVIIe siècle, bétail, tabac et contrebande sont les bases de l’économie de la population de la ville, pour l’essentiel d’origine espagnole.

 

Vers la fin du XVIIIe siècle l’industrie sucrière et l’esclavage se développent dans la vallée voisine de Los Ingenios. Au début du XIXe siècle, soixante dix-huit sucreries sont en activité dans la région avec une production de plus de huit cent mille tonnes de sucre par an. La ville se couvre de palais et de demeures somptueuses, décorés de marbre et de bois précieux, témoignages de l’opulence de cette époque. Puis, brutalement, vers 1850, c’est la crise du sucre et éclatent les guerres d’indépendance. Le port de Casilda, qui alimentait Trinidad, cesse son activité. Les habitants n’ont plus les moyens financiers pour reconstruire et survivent tant bien que mal. La ville se replie sur elle-même, isolée du reste de l’île, oubliée et ignorée. Ce n’est que dans les années 1950 qu’une route reliant Trinidad à Sancti Spiritus est enfin construite désenclavant Trinidad.

 

 

Notre premier souci est de trouver une casa particular pour nous loger. Tâche facile : quatre cent casas particulars sont recensées à Trinidad ! Nous voilà donc à la recherche de la perle rare. Nous nous approchons du centre historique et traversons les rues au hasard, « Lonely Planet » à la main. Je repère, Philippe gare la voiture, je m’en vais sonner, frapper ou appeler. En visitant une douzaine de maisons je vais de surprise en surprise. Je traverse un salon où l’homme de la maison, torse nu, le ventre rebondi, une bouteille de bière à la main, affalé dans un fauteuil devant la télévision, me dévisage d’un œil intéressé mais sans m’adresser la parole. Je monte des escaliers où un énorme lézard attaché à une corde me barre le passage. Je me fraie un chemin à travers une cuisine encombrée de bassines, de bidons et de linge. Je me retrouve plaquée contre le mur d’un étroit couloir, plusieurs chiens m’aboyant dessus. Je tente de me faire comprendre dans mon meilleur espagnol en hurlant pour dominer le bruit d’une radio émettant un match de foot. On me montre fièrement une chambre où une ribambelle d’enfants, nus et sales, joue sur MON lit, qui ne sera donc pas mon lit. Je décline poliment la chambre sans fenêtres au fond d’une cour obscure, et la chambre étouffante sous les combles où j’aperçois les araignées depuis le pas de la porte. Je fuis la maison où se déroule une dispute conjugale tandis qu’une tierce personne propose stoïquement de me faire faire le tour des lieux. Mais je visite aussi de magnifiques demeures aux pièces spacieuses, aux hauts plafonds en bois et aux sols carrelés, décorées avec gout de meubles anciens et dont les propriétaires sont charmants. Malheureusement ces maisons là n’ont plus de chambres disponibles. Au bord du désespoir nous dénichons enfin une chambre dans une imposante demeure, Casa Munoz. La maison est agréable, le salon immense, aux grandes fenêtres et grilles en fer forgé. Julio et Rosa nous accueillent chaleureusement avec un café dans le patio, près d’une écurie où hennit doucement un petit poulain que nous prenons instantanément en affection. Nous voilà installés !

 

 

La Plaza Mayor est le cœur du centre historique de la ville. Il y a cinq cent ans, il occupait la place de la garnison de Hernan Cortes qui, d’ici, préparait sa conquête de la Mexique. Plus tard, ce champ de mars devient une place illuminée de lampes à huile. Nobles et gentilshommes s’y retrouvent pour discuter affaires ou courtiser. La place fut construite en 1856 avec des matériaux provenant de Philadelphie aux États-Unis.

 

Dominée par de hauts palmiers qui se détachent contre le ciel azur, la Plaza Mayor de Trinidad, légèrement inclinée, est un damier de jardins posé sur une plateforme surélevée, entourée de balustrades de dentelle de fer forgé blanc. Elle est parée de lampadaires, de grandes jarres en terre cuite et de statues de lévriers qui font le bonheur des petits Cubains qui les chevauchent. La statue de Terpsichore, muse grecque, symbolise la danse et la musique si chères aux Cubains. Des ruelles pavées de galets extraits des rivières entourent la place. Elles sont bordées de maisons coloniales aux murs pastel. Au nord-est s’impose la façade austère de l’unique édifice de style néogothique de Cuba ; l’église de la Santisima Trinidad.

 

 

Une église au toit de chaume occupait déjà la Plaza Mayor en 1620, elle fut remplacée par un édifice en briques qu’un cyclone emporta en 1812. Le sanctuaire actuel fut achevé en 1892. Consacré à la Sainte Trinité, paradoxalement il possède une statue de bois du Christ, el Senor de la Vera Cruz, Christ de la Vraie Croix, objet d’une pieuse dévotion réalisé au XVIIIe siècle en Espagne. Destinée à l’une des églises de Vera Cruz, au Mexique, la statue quitta le port de Barcelone en 1731. Après la traversée de l’Atlantique, à trois reprises, le navire fut dérivé par les vents vers le port de Casilda, près de Trinidad. Avant de repartir pour la quatrième fois en direction du Mexique, le capitaine du navire décida de se défaire d’une partie de la cargaison, et plus particulièrement la caisse contenant la statue. Une autre version raconte que la statue se serait échouée après un naufrage sur la plage de Trinidad où elle fut miraculeusement retrouvée. Quelle que soit la véritable histoire, les habitants de Trinidad y virent un signe divin, et le Senor de la Vera Cruz aura sa place dans l’église paroissiale.

 

Une ruelle étroite partant de la Plaza Mayor, la calle Hernandez Echerri, est bordée de maisons et de palais aux couleurs éclatantes auxquelles se rajoute un délicat jeu d’ombre et lumière. Jaune flamboyant pour les arcades, rouge brique pour les bases de colonnes du palais Brunet. Plus loin vert pistache pour les façades, émeraude pour les grilles. Bleu, orange, rose sont les tons vifs des murs des maisons basses. Puis, fermant la perspective, le campanile jaune vanille et vert anis du Convento de San Francisco. Magnifique palette de couleurs sous le ciel cubain.

 

 

Un homme souriant assis devant un régime de bananes posé sur une brouette nous propose de lui acheter quelques fruits. Elles sont mûres à point. Repus, nous reprenons notre exploration à l’ombre des arcades. Bien que Trinidad soit un lieu très visité, nous ne rencontrons que quelques rares étrangers, une aubaine. Les ruelles autour la Plaza Mayor sont bordées de maisons plus simples mais soignées. La circulation ici se limite aux calèches, mulets, et chars à bœuf. Le spectacle est dans la rue. Des enfants de tous âges courent et crient dans tous les sens, jouant au cerf-volant, aux billes, au football. Les anciens, chapeau de sisal enfoncé, cigare au bec, devisent en disputant des parties de dominos ou de cartes, pendant que les femmes vêtues très prés du corps sont en grandes discutions gestes à l’appui. Images paisibles d’une après-midi dominical. La mixité est frappante, noire, blanche, métisse ; résultat d’apports migratoires successifs de la vieille Europe et de l’Afrique. Le métissage de la société cubaine fut chanté dans les années 1930 par le poète Nicolas Guillen, mais ce n’est qu’à partir de la révolution castriste qui prônait l’égalité entre les races que l’on parle réellement de « peuple cubain ».

 

 

Le « peuple cubain » originel n’existe plus. En 1512, Hatuey, chef Taïno, s’échappe de l’île d’Hispaniola fuyant les brutalités des Espagnols et arrive à Cuba. Il informe les différents villages indigènes du sort que leur réservent les conquistadors. Une révolte est organisée mais Hatyuey est capturé. Bartolomé de Las Casas, prêtre dominicain, missionnaire, écrivain et historien espagnol, écrit : « Quand on lui propose de le baptiser pour effacer les péchés qu’il a commis contre les chrétiens, Hatyuey réfléchit longtemps. Dans sa culture, les morts vivent dans un univers parallèle à celui des vivants et ne sont heureux que si les vivants continuent d’honorer leur mémoire en leur faisant des offrandes. Et Hatuey sait bien qu’il n’y aura bientôt plus un seul indien vivant pour honorer sa mémoire. Il demande alors : « Et les gens baptisés, où vont-ils après la mort ? » « Au paradis » lui répond le prêtre. « Et les espagnols, où vont-ils ? » demande encore Hatuey.  « S’ils sont baptisés, évidemment, ils vont au paradis. » « Ah !, dit Hatuey, les Espagnols vont au paradis… Dans ce cas, je ne veux pas y aller. Ne me baptise pas. Je serai mieux en enfer. » La population indigène cubaine sera décimée : au nombre de cent mille en 1512, trente ans plus tard, ils auront pratiquement totalement disparus. Hatyuey devient le premier héros de Cuba, symbole de la résistance contre l’envahisseur. Bartolomé de Las Casas sera célèbre pour avoir dénoncé les pratiques des colons espagnols et avoir défendu les droits des Amérindiens.

 

Au sommet de la calle Bolivar, sur une colline, se dresse l’Ermita de Nuestra Senora de la Candelaria de la Popa, la plus ancienne église de la cité. Elle faisait partie d’un hôpital militaire espagnol détruit par le cyclone de 1812. Ne subsiste que la façade du campanile composé de trois arches qui jadis contenait chacune une cloche. Nous grimpons jusqu’au sommet de la colline par un chemin de terre sous un soleil de plomb. Trinidad s’étend à nos pieds, l’horizon barré par les montagnes de la Sierra des Escambray. Vers le sud nous devinons la mer.

 

 

L’habitat de Trinidad est d’une exceptionnelle homogénéité. Les techniques et les matériaux de construction séculaires ont perpétués : mortier de chaux, bois, tuiles de terre cuite et rues pavées. Du début du XVIIIe siècle subsistent des lots de petites et moyennes tailles sur lesquels sont bâtis des bâtiments fortement marqués d’influences andalouses et maures. Se sont ajoutés, au XIXe siècle, des structures mêlant formes néoclassiques européennes aux constructions traditionnelles. L’architecture se caractérise par des maisons à un seul étage dont les vérandas, les auvents largement débordants, ou les balcons contrastent avec le fond polychrome des façades. Les encadrements des portes et fenêtres sont mises en valeur par le choix d’une couleur complémentaire. Essentiellement composé de maisons individuelles familiales, les intérieurs d’origine sont préservés. Le centre historique à l’architecture coloniale de Trinidad est inscrit au patrimoine mondial del’UNESCO depuis 1988 et des plots jaunes démarquent la limite de la partie de la ville classée.

 

 

À l’extérieur de cette zone protégée, les quartiers populaires sont beaucoup moins soignés mais par contre, la vie y est plus intense et autour des enfants qui jouent, circulent, multicolores, aux enjoliveurs clinquants, des voitures « made in USA » datant des années quarante, cinquante ou soixante. Cadillac, Plymouth, Oldsmobile, Chrysler, Chevrolet, Pick-Up… parées de toutes les couleurs de l’arc en ciel. Un patrimoine nationale datant d’avant la révolution cubaine de 1959.

 

 

La Plaza del Carrillo, dominée par l’église San Francisco de Paula, est le cœur de la Trinidad d’aujourd’hui, le centre de son activité commerçante et administrative. Appelée simplement el Parque, c’est un lieu de rencontre privilégié des habitants qui s’y promènent ou s’installent sur les bancs à l’ombre des arbres. Les vieilles dames bavardent, les hommes observent les passants. Un adolescent, yeux fermés, gratte sa guitare, un air lent, berçant. Quelques belles senoritas en robes moulantes battent les cils pour attirer le touriste mâle qui se dirige vers l’hôtel Iberostar, belle bâtisse vert pistache qui tourne sa façade vers la place.

 

Au détour de chaque rue nos yeux rencontrent une image de carte postale. Une calèche est posée devant une maison bleu cobalt aux colonnes et aux encadrements de fenêtres blancs. Un groupe de femmes en plein débat est assis sur les marches devant un bâtiment orange et rouge. Deux garçonnets sont installés sur des gros plots jaunes devant une maison rose et crème, nuances délicates. Une perspective de façades, vert tendre, turquoise, rose poudré, vert amande, abricot, bleu roi, parme, est coincés entre tuiles en terre cuite et pavés de galets, le tout dominé par les palmes intensément vertes d’un bananier. Une rangée de voitures rouge et jaune vif est assortie aux marquises s’avançant sur le trottoir. Une jeune équipe de football en tenue bleue marque une pause dans un décor rouge et blanc, l’ensemble symbolisant les couleurs de Cuba.

 

 

À la tombée de la nuit nous retournons à la Plaza Mayor. Sur la droite de l’Iglesia Parroquial, un peu en retrait, nous gravissons l’escalier aux très larges marches menant à la « casa de la Trova », maison de la musique. Ce café en plein air est l’endroit idéal pour écouter de la musique, danser et prendre un verre dans une atmosphère festive. Nous nous installons sur les marches au milieu de la foule en sirotant un délicieux mojito. Depuis 1777, chaque soir, on danse ici jusqu’au bout de la nuit. Le rythme de la salsa cubaine vibre dans l’atmosphère nocturne. Les danseurs, hommes et femmes, noirs et blancs, jeunes et vieux, grands et petits, sveltes et bedonnants, encombrent la piste de danse. Sur les pavés, ils se déhanchent, virevoltent, se livrent de tout cœur en se laissant emporter par la mélodie suave de la musique que joue l’orchestre. Le spectacle devient décalé lorsque le touriste de passage a le courage de se lancer. Si les pas sont mesurés, le port de tête admirable, les enchainements parfaits, rien ne vaut l’aisance, la sensualité, l’improvisation et la complicité des Cubains, qui, eux, ont « ça » dans la peau.

 

La musique cubaine fait partie du quotidien des Cubains.  Elle résulte d’un métissage complexe entre les musiques autochtones et celles venues d’Europe, d’Afrique, d’Asie et du continent américain. Aux musiques religieuses et nationales des colons espagnols se sont mêlés de nouveaux rythmes sous l’influence d’instruments traditionnels importés par les esclaves chinois et africains. La plus importante caractéristique de la musique de l’île est vraisemblablement sa capacité permanente, à travers cinq siècles d’histoire, à absorber les influences diverses pour les façonner jusqu’à les incorporer au particulier et puissant complexe sonore qu’est la musique cubaine. L’appellation « salsa », sauce, mélange d’ingrédients, fut inventée à New York dans les années soixante par la maison de disques Fania Records lorsqu’une vague de rythmes et de différents genres musicaux provenant de Cuba fusionnent avec le jazz. La salsa est structurée autour d’une cellule rythmique appelée clave, instrument et rythme d’origine africaine. À Cuba le mot salsa est très peu utilisé pour parler de musique mais plutôt pour désigner la danse « casino » qui s’inspire des figures de danse pratiquées dans les années cinquante dans les casinos de la Havane sur des mélodies de son cubain. Aujourd’hui, à Cuba, la musique possède un caractère envoutant, magique, propre aux rythmes afro-cubains. Elle évoque beaucoup d’émotion, beaucoup de passion. Cette musique, dynamique et langoureuse à la fois, est propice à oublier la misère le temps d’une chanson, d’une danse.

 

Parce que Cuba est pauvre, conséquence de la politique économique désastreuse du gouvernement cubain. Le salaire mensuel moyen à Cuba est de 455 pesos, soit 19 dollars, selon l’Office national des Statistiques, sans considérer les revenus que les Cubains peuvent avoir dans l’autre monnaie qui circule dans l’île, le peso convertible, CUC. Car, pour compliquer le tout, depuis 1994, Cuba fonctionne avec deux monnaies distinctes : le peso cubain, CUP, pour la population locale, et le peso convertible, CUC, pour les étrangers, pour les Cubains ayant accès aux visiteurs, et pour l’argent venant de l’extérieur envoyé par des familles expatriées. Un peso convertible, CUC, équivaut à 24 pesos cubains, CUP. Le CUC est à parité avec le dollar américain dont la circulation est « interdite ». L’étranger achète le CUC avec des euros ou des dollars canadiens. Le gouvernement échange encore des dollars américains mais impose une pénalité de 10%. Le dollar est également dévalué de 8% par rapport au CUC, revanche de Fidel en réponse aux sanctions imposées à Cuba par les américains, le but étant de réduire les capitaux américains en circulation dans l’île et favoriser l’usage du peso convertible. Ainsi, le gouvernement de Fidel, souffrant d’une pénurie de devises, a regarni les coffres de l’État de centaines de millions épargnés par les Cubains ordinaires qui avaient des dollars, la somme des dollars américains renvoyés à leurs proches par les Cubains installés aux États-Unis étant évaluée entre 200 et 300 millions par an.

 

 

Les autorités cubaines admettent que le niveau des salaires en CUP est insuffisant pour couvrir les besoins quotidiens, malgré le libreta, livret d’approvisionnement, qui leur permet d’acheter de la nourriture et certains produits à des prix subventionnés et de bénéficier des ressources essentielles : santé, éducation, eau potable. Mais grâce à la servilité engendrée par la pauvreté, la dictature cubaine a pu se maintenir. En cinquante ans, rien n’a été fait pour éliminer la dépendance et créer de la richesse, le régime étant plus préoccupé à ce que les pauvres restent pauvres et, par conséquent, vulnérables et dépendants du pouvoir politico-militaire. La fin des subsides soviétiques suivi la chute de l’Union soviétique avec laquelle Cuba avait des liens privilégiés, en 1990, a précipité l’effondrement de l’économie. Entre l’embargo américain et les interdits infinis du régime castriste, le commun des Cubains s’emploie à survivre et à se débrouiller au quotidien. Dans les années 1990 sont apparus les andrajosos, déguenillés, les clochards, les jineteras, cavalières et les prostituées auquel se sont ajoutés les mendiants. Alors il y a ceux qui épousent des étrangers, peut-être par amour mais surtout pour l’argent. Et puis il y a ceux qui, au péril de leur vie, s’embarquent sur des rafiots pour franchir le détroit de la Floride. Si, dans les années soixante, c’était pour des raisons politiques, aujourd’hui c’est une nécessité économique.

 

Après un dîner dans un petit restaurant de la vieille ville, nous traversons les rues calmes de Trinidad. L’air nocturne est doux, un peu collant, l’atmosphère paisible. Les grilles de Trinidad, caractéristique architecturale de la ville, sont des hautes fenêtres de style andalou grillagées de fer forgé. Les barreaux permettaient aux riches citoyens de dormir les fenêtres ouvertes dans la fraîcheur de la nuit sans se soucier des cambrioleurs. Ces grandes ouvertures aux barreaux typiques des casas particulares nous invitent à un coup d’œil indiscret vers l’intérieur. Sols couverts de carrelage d’époque coloniale, plafonds aux poutres apparentes, magnifiques meubles anciens en bois foncé, lustres brillants de mille feux, toiles encadrées, photos de famille : héritage des années de faste. Et aussi des enfants endormis, un homme en train de tirer sur un gros cigare au fond d’un fauteuil à bascule, un chat qui se faufile à travers les grilles. Un bruit de casserole, l’aboiement d’un chien, vite réprimandé, les pleurs d’un bébé, et de la musique, encore de la musique, flottant dans l’air. Les couleurs de Trinidad se sont évanouies dans le ciel nocturne.

 

 

La lumière d’une aurore dorée renforce l’atmosphère d’un lieu à l’arrêt, là où le temps est suspendu. Elle souligne les reliefs des façades pastel, caresse le capot d’une vieille Chevrolet rutilante. Elle adoucit les traits des gens, étouffe l’éclat de rire d’un enfant, illumine la silhouette d’un guajiro, paysan, partant aux champs perché sur son Palomino. Trinidad ne possède pas la grandeur de la Havane, ni la splendeur de Cienfuegos. La sainte Trinidad s’impose simplement. Un gros bourg assoupi se reposant sur son passé. Fastes fanés, gloire passée. Les années, les siècles, n’ont pas atteint Trinidad. Ici, ils ont filé, doucement, sans bousculade.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Le palais Brunet et le campanile jaune vanille et vert anis du Convento de San Francisco.

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