Au-delà de l’horizon… Cité légendaire sur la route de la soie.

« Tout ce que j’ai entendu dire de la beauté de Maracanda est pure vérité… Mais elle s’avère encore plus splendide que ce que je pouvais imaginer ! » s’exclama Alexandre le Grand en pénétrant en conquérant dans la ville en 329 avant Jésus-Christ. Marakanda, contemporaine de Babylone et de Thèbes, la cité fascine dès l’Antiquité. Smarakanda, Samarcande, dérive probablement des mots sogdiens asmara, « pierre » ou « rocher », et kand, « fort » ou « ville ». Récemment on a avancé qu’en sanskrit samara signifie « rencontre » et kent, « ville ». Cette théorie illustre la position de Samarcande à la lisière des mondes turc et persan. Au fils des siècles, la cité, étape légendaire sur la route de la soie, évoque splendeur et convoitise, célébrée par historiens, poètes et écrivains.

 

Cité légendaire sur la route de la soie, Samarcande III, Ouzbékistan, octobre 2010.

 

Cinq années après notre dernier passage dans la vile légendaire, nous voilà de retour. Le ciel est d’un bleu limpide, la température agréable. Nous nous baladons dans le quartier du Gour Emir la nuit tombante. A l’origine, le mausolée était perdu au milieu de petites ruelles bordées de maison traditionnelles, d’ateliers d’orfèvres et petits commerces. Puis, après l’indépendance, du jour au lendemain, un haut mur fut érigé autour de l’ancien quartier et on rasa, à l’abri des regards, ces bâtisses centenaires, cœur artisanal de la ville, les habitants déplacés dans des barres d’immeubles dans les faubourgs. Ces travaux de modification furent initiés par les autorités pour reconstituer l’« allée royale » qui reliait deux mausolées majeurs au XIVe siècle, le Gour Emir et la Ruhabad. Aujourd’hui c’est fait et c’est bien dommage d’avoir détruit le tissu urbain labyrinthique des origines. Depuis, le Gour Emir est visible de loin, dans le prolongement d’une place verte et vide.

 

 

Le lendemain matin, nous pénétrons à l’intérieur de l’édifice, non pas sans une légère appréhension. Après notre première visite du mausolée en novembre 2002, nous étions tombés malade. Pendant des jours terriblement angoissants, j’étais certaine que la malédiction de Tamerlan s’était abattue sur nous. C’est donc pour cette raison que, lors de notre passage à Samarcande en 2005, nous avions boudé ce tombeau. Aujourd’hui, avec le soleil qui pénètre par les fenêtres en ogive, l’atmosphère semble apaisé. J’admire de nouveau le volume intérieur, les dorures, les marbres, et les muquarnas. Magnificence à la hauteur de la réputation de Timour le Boiteux. Une oasis d’or et de bleu incroyablement délicate. Une balustrade en albâtre sculpté entoure les cénotaphes de Tamerlan et de ses proches. Nous savons que, sous nos pieds, dans la crypte, les véritables tombes se situent exactement à la même place. Si nous avions eu la chance, ou peut-être la malchance, de l’avoir visité auparavant, aujourd’hui il est impossible de pénétrer dans ce lieu obscur. Les gardiens secouent vigoureusement la tête rien qu’à la mention de « krypton ». Nous n’insistons pas. Peut-être est-ce pour le mieux…

 

 

Situé juste derrière le Gour Emir, le Ak Sarai, « palais blanc », est encore noyé dans un quartier pittoresque avec des ruelles étroites et des maisons anciennes. De conception modeste, sans les fastes du Gour Emir ni les couleurs, ce mausolée fut construit vers 1470 sur l’ordre du souverain timouride Abu Saïd pour venir compléter le Gour Emir comme lieu de sépulture de la lignée masculine de la dynastie. Un squelette décapité fut découvert dans la crypte et pourrait être celui d’Abd-al-Latif, le fils parricide d’Oulough Beg ; mystère non élucidé. Dans un piteux état lors de notre visite en 2002, les récentes restaurations lui ont redonné son allure d’antan.

 

 

Le Registan, « place sablonneuse » en tadjik, était le centre de la Samarcande médiévale. L’ensemble de trois majestueuses medersas légèrement penchées est le joyau de la ville. Entourant une place centrale se dressent la médersa Cher-Dor, la médersa Tilla-Qari, et la médersa d’Oulough Beg. Nous prenons plaisir à arpenter les cours, les escaliers, les salles et les cellules sous les regards curieux de la population locale qui aime, elle aussi, venir flâner au cœur de l’histoire de la ville.

 

 

En Ouzbékistan les femmes portent traditionnellement une robe longue et ample aux manches courtes en soie ikat recouvrant un pantalon arrivant au-dessus de la cheville et un foulard fleuri noué dans la nuque. Silhouettes colorées et gaies. Un costume loin de l’image terrible de la parandja, la cape portée par les femmes jusqu’au milieu des années 1920 censé les protéger des envieux et du mauvais sort. Cette cape, volumineuse et épaisse, recouvrait totalement des pieds à la tête avec en prime une fenêtre grillagée de crin de cheval tissé au niveau des yeux. Sans emmanchures, la parandja était dotée de fausses manches attachées dans le dos. D’apparence sobre à l’extérieur, l’intérieur est façonné de multiples couches de soie et satin coloré. Souhaitant abolir la pratique de l’Islam et rétablir l’égalité entre les sexes, les soviétiques l’ont interdite en 1927 mais la parandja se portait encore dans les années 1950.

 

Ella Maillard, voyageuse suisse, de passage en Ouzbékistan en 1932, témoigne au sujet de la parandja : «Tout me surprend : … le nombre de femmes voilées, silhouette de cercueils dressés, avec le contour raide et monolithique du parandja. Cela n’a aucun sens de parler de voile : c’est treillis qu’il faudrait dire, tant est rigide et sombre cette toile en crin de cheval qui leur blesse le bout du nez, qu’elles pincent entre leurs lèvres lorsqu’elles se penchent pour regarder la qualité du riz qu’on leur offre, le regard pouvant seulement filtrer lorsque le tchédra est perpendiculaire devant les yeux. À l’endroit de la bouche, un rond mouillé reste marqué lorsqu’elles se redressent, que des nuages de poussière ambiante viennent vite poudrer ».

 

J’ai vu des parandjas au musée et dans certaines boutiques d’antiquités. Très lourdes et inconfortables, raides, donnant à celle qui la porte l’aspect d’une tente, où, comme le décrit Ella Maillard, un cercueil dressé, je comprends qu’en 1925, un certain nombre de femmes, à l’encontre des ordres de leurs maris, ont brûlé la parandja sur la place du Registan à Samarcande. L’événement fut immortalisé par le peintre Pavel Benkov. « La journée du 8 mars au Registan ». Par le hasard des choses Ella Maillard fut témoin de la réalisation de cette toile dans la cour de la medersa d’Ouloug Beg où le célèbre peintre russe s’était alors installé.

 

La médersa d’Oulough Beg est l’une des plus vastes d’Asie centrale. C’est un grand bâtiment rectangulaire flanqué de minarets à chacun des quatre coins et un pichtaq massif qui s’élève jusqu’à deux fois la hauteur de l’édifice. En référence à la passion d’Oulough Beg, le pichtaq est orné d’étoiles tandis qu’une calligraphie coufique affirme que « cette magnifique façade est deux fois plus haute que le ciel, et lourde au point que l’échine de la terre en est écrasée ». Assez inhabituel, des claustras en céramique permettaient aux fidèles d’apercevoir l’intérieur des cours de la médersa, un compromis entre le monde intérieur, mystérieux et serein, et le monde extérieur. Une galerie à deux étages entoure la cour intérieure avec des iwans au centre de chaque façade. L’iwan ouest donne accès à une mosquée étroite. Des chambres cruciformes couronnées par des dômes occupent les quatre angles de la médersa. Je suis assise sur un banc sous l’arche de l’iwan d’entrée, bluffée par la beauté de la décoration inspirée de l’art persan dont en témoignent le hazarbaf, terme persan signifiant « mille tissages » ; l’agencement de différents types de briques qui fait naitre un dessin en relief, et le haft rangi, « sept couleurs », une technique de faïence polychrome peinte.

 

 

Le nom Oulough Beg est un titre, l’équivalent turc de « grand émir ». Son vrai prénom est Muhammad Taragay en honneur de son arrière grand-père, le père de Tamerlan. Grand astronome et mathématicien, remarquable savant, mais piètre politique, il édifie une médersa dédiée aux études religieuses et aux sciences profanes qui accueille une centaine d’élèves encadrés par les meilleurs professeurs. Le souverain en personne y enseigne l’astronomie, sa grande passion. Au XVe siècle, c’est la plus grande université d’Asie centrale. Oulough Beg n’en reste pas là. En 1429, à quelques kilomètres de Samarcande, il inaugure un extraordinaire observatoire comprenant, entre autres, un quadrant et un sextant géant. Soixante-dix mathématiciens et astronomes y travaillent avec lui. Il détermine les coordonnées de plus de mille étoiles, conçoit des calculs pour prévoir les éclipses et réussi à mesurer l’année stellaire avec une précision très proche de celle d’aujourd’hui. Sa passion entraine sa condamnation. Ne s’étant jamais réellement intéressé à la politique, à la mort de son père en 1447, il ne fut pas en mesure de conserver le pouvoir bien qu’étant fils unique. Il fut mis à mort à l’instigation de son propre fils Abd al-Latif.

 

Depuis le Registan, nous empruntons une promenade récemment emménagée. Dallée, bordée de pelouse et plantée de jeunes marronniers, elle n’est qu’un long enchainement de boutiques aux grandes vitrines. Ce lieux fait pour le tourisme n’a malheureusement pas d’âme et je regrette les vieilles maisons et les venelles qui présentaient un décor authentique, ici, autrefois. Arrivée devant la mosquée Bibi Khanoum, même étonnement. Tout le quartier a été réhabilité et une grande esplanade plantée de gazon, arbres et lampadaires précède la vénérable mosquée de Bibi Khanoum.

 

La mosquée est entourée d’une muraille flanquée de quatre minarets aux angles dont un seul subsiste aujourd’hui. Un énorme pichtaq donne accès à la cour. Sur les deux faces latérales est accolé un petit oratoire coiffé de dômes en quartiers d’orange. La restauration semble achevée, mais l’état du sanctuaire est inquiétant. Le bâtiment général penche sur ses bases arrières et nombreux sont les morceaux de céramique tombés des façades récemment refaites. J’aime ce lieu qui dégage une toute autre atmosphère que le Registan : plus sobre, plus serein, plus paisible. Assis sur un muret je suis une nouvelle fois époustouflée par les dimensions grandioses de cette mosquée qui se prolongent vers le lutrin démesuré qui trône au centre de la cour, à l’ombre de muriers blancs. Nous observons quelques femmes vêtues de robes colorées qui rampent entre les neuf pieds dans l’espoir d’avoir beaucoup d’enfants sous les rires et les encouragements de leurs maris. Ce lutrin, en marbre gris de Mongolie, fut un don d’Ouloug Beg, petit-fils de Tamerlan. À l’origine il se trouvait dans la salle de prière et était destiné à recevoir le Coran d’Osman. Il fut placé au centre de la cour après le tremblement de terre de 1875.

 

 

Le Coran d’Othman ou Osman est un manuscrit incomplet du Coran considéré comme la plus ancienne copie du Coran au monde. Datant du IXe siècle, il est attribué à Othman, troisième calife. La légende affirme que l’ouvrage garde une trace de son sang car il aurait été assassiné en le lisant. Il fut rédigé sur une peau de cerf en qurayshite, un dialecte arabe de La Mecque. Cependant, le style coufique de l’écriture n’apparaît pas avant la fin du VIIIe siècle, cent cinquante ans après la recension d’Othman. Il ne peut, logiquement, en être l’auteur.

 

À la mort du prophète Mahomet, son beau-père Abou Bakr est reconnu officiellement comme son successeur, calife. À sa mort en 634, son premier ministre Omar lui succède. Dix ans plus tard, celui-ci est poignardé mais avant de mourir il désigne un comité de six personnes qui doivent choisir parmi eux le troisième calife. Ainsi est élu Othman ben Affan, Osman. Appartenant à une riche famille de La Mecque, issu du clan des Omeyyades, il a figuré parmi les premiers disciples du Prophète, dès les débuts de la prédication coranique. Il serait le premier natif de la Mecque à s’être converti à l’islam, en 611, bien avant l’Hégire. Ayant épousé deux des filles de Mahomet, Raukiya et Oum Kalthoum, on lui attribue le surnom de « Dhû al-Nûrayn », « celui qui possède les deux Lumières ». Un hadîth rapporte qu’après la mort d’ Oum Kalthoum en 630, Mahomet lui aurait dit « Si j’avais une troisième fille à marier, je te l’aurais donnée pour épouse ». Othman ben Affan semble posséder toutes les qualités pour assumer sa tâche, néanmoins son élection va susciter une forte controverse le clan omeyyade assurant ainsi son emprise sur le pouvoir médinois. On lui reproche notamment d’évincer le gendre et cousin du Prophète, Ali ibn Abi Talib. Pendant son règne il poursuit l’œuvre de Omar en organisant l’Empire, tout en continuant les conquêtes. Sous le califat de Othman, le territoire musulman s’accroît considérablement. Il va également jouer un rôle déterminant dans l’institutionnalisation de la religion musulmane en élaborant la recension de la Révélation divine, ce qui engendrera la version « définitive » du Coran, appelé la « vulgate othmanienne» ou « Coran d’Othman » ou encore « Coran d’Osman ». En conséquence l’arabe de style mecquois est élevé au-dessus de tous les autres dialectes, car c’est dans cette langue que Dieu se serait exprimé par le biais de l’ange Gabriel. Cinq exemplaires du Coran d’Osman auraient été recopiés et envoyés dans les principales villes de l’Empire, Othman en gardant une à Médine pour son usage personnel.

 

Mais son action politique ne contribue pas à apaiser les tensions au sein des chefs de clans médinois et il doit faire face à une opposition grandissante dont les principaux meneurs sont Amr ibn al-Aç, le conquérant de l’Égypte, destitué de son poste de gouverneur, et Ali, époux de Fatima, fille du Prophète et la seule qui lui ait donné une descendance, dont deux garçons, Hussein et Hassan. Osman est assassiné en 656 dans sa maison alors qu’il lit le Coran qui sera tâché de son sang. Son assassinat est considéré comme le point de départ de la Grande Discorde opposant les Omeyyades aux partisans d’Ali et une longue série de meurtres politiques qui vont affaiblir le califat. L’élection d’Ali comme calife marque le début d’une bataille ouverte au sein de l’islam et l’influence du nouveau calife s’affaiblit considérablement à Médine et La Mecque mais s’étend en Mésopotamie. Ali et ses « partisans » ou « disciples », chiites en arabe, réclament que le califat revienne aux descendants en ligne directe du Prophète et prônent une grande rigueur dans la mise en pratique de l’islam et l’assimilation des populations conquises. Les orthodoxes ou sunnites sont adeptes d’une application plus souple de la doctrine musulmane.

 

 

Lorsqu’Ali succède à Othman, il emporte le Coran d’Osman à Koufa, aujourd’hui en Iraq. Au XVe siècle, Tamerlan envahit la région, s’empare du manuscrit et le rapporte à Samarcande. Il le dépose à la mosquée Bibi Khanoum, la mosquée du Vendredi. En 1868, les Russes prennent le coran et l’emportent à Saint-Pétersbourg. Après la Révolution d’Octobre, Lénine, dans un acte de bonne volonté envers les musulmans de Russie, offre le document à la population d’Oufa, l’actuelle Bachkirie. Après les protestations de plus en plus pressantes de la population du Turkestan, le manuscrit retourne à Tachkent. Aujourd’hui, le Coran d’Osman est conservé à la bibliothèque de la mosquée Telyashayakh dans le vieux quartier Hast-Imam de Tachkent. Le palais Topkapi à Istanbul conserve l’unique autre copie préservée.

 

Au nord-est de la ville moderne, loin de l’effervescence de la ville, sommeille le site archéologique d’Afrasiab. Le ciel est d’azur, l’air frais. Une belle journée d’automne. De la splendeur d’autrefois ne reste qu’un paysage lunaire ; des monticules jaunes parsemés de quelques ruines parcourus par des moutons et des chèvres. Seules les fresques du VIIe siècle, un peu écaillées, du palais, exposées dans le petit musée reflètent la prospérité d’Afasiab. Elles représentent le roi sogdien Varkhouman recevant des dignitaires étrangers montés sur des éléphants, des chameaux et des chevaux.

 

 

Afrasiab est le roi sogdien légendaire mentionné dans le poème épique persan de Ferdosi, Shahnamah, « livre des rois », dans lequel il se bat contre un shah de Perse légendaire, Kai Khosro. Afrasiab légua son nom à la cité fondée vers le VIIe siècle avant Jésus-Christ. Dans un paysage de collines de lœss fertile, elle doit sa richesse agricole au fleuve Zerafshan, « Dispensateur d’or », dont elle bénéficie grâce à un ingénieux réseau de canaux de dérivation. Le plus ancien de ces canaux, le Dargom, remonte à l’époque achéménide ; VIe siècle à 329 avant Jésus-Christ. Le plus récent, le Siyab, « eau noire », longe la citadelle.

 

Chez les Grecs, la cité était connue sous le nom de Maracanda. Alexandre le Grand la conquit en 329 avant Jésus-Christ. Un événement dramatique marqua le séjour du Conquérant dans la cité sogdienne… Cleitos le Noir, frère de lait d’Alexandre, officier de Philippe II puis de son fils, est un des amis le plus proche d’Alexandre et le roi lui confie la satrapie de Bactriane. Cependant, en 328 avant Jésus-Christ, à Maracanda, lors d’un banquet très arrosé, une violente altercation oppose les deux amis. Cleitos défend la grandeur de Philippe II tandis qu’il rabaisse celle de son fils. Il critique ouvertement la politique d’assimilation perse menée par Alexandre et le traitement des Barbares en amis plutôt qu’en vaincus. Voir Alexandre adopter le costume perse et respecter leurs coutumes lui est insupportable. Alexandre, fou de rage, arrache la sarisse, longue lance, d’un de ses gardes du corps et se précipite sur son ami en lui suggérant d’aller rejoindre Philippe. Cleitos est emmené par Ptolémée à l’extérieur jusqu’au rempart et au fossé de la citadelle. Mais il réussit à revenir sur ses pas pour se heurter à Alexandre qui le cherche. C’est à ce moment qu’il reçoit le coup de sarisse fatal. Se rendant compte immédiatement de l’horreur de son acte, Alexandre tente de se donner la mort mais ses gardes le retiennent. L’ivresse a certainement joué un rôle dans ce drame, mais Cleitos a mis au grand jour un conflit latent entre la génération de Philippe et celle d’Alexandre qui prend de plus en plus d’importance au fur et à mesure que l’armée macédonienne s’éloigne de sa terre natale. Alexandre pousse les limites toujours plus loin vers l’inconnu, son désir insatiable de conquête grandissant après chaque territoire conquis, chaque culture embrassée.

 

Après son abandon par les Grecs, la ville est occupée par nomades et sédentaires qui se succèdent au gré des invasions pendant plusieurs siècles. La période sogdienne voit la construction de la citadelle dont les vestiges dominent aujourd’hui encore l’acropole de la ville. C’est également l’apogée du grand commerce sur la route de la soie. Le pèlerin chinois Xuanzang, de passage à Afrasiab vers 631 témoigne : « Sa capitale a plus de vingt li de tour (environ dix kilomètres), excessivement forte avec une importante population. Le pays a un grand entrepôt commercial, est très fertile, abondant en fleurs et en arbres, et fournit beaucoup de beaux chevaux. Ses habitants sont des artisans habiles et énergiques. Tous les pays Hou (iraniens) considèrent ce royaume comme leur centre et se font un modèle de ses institutions. Le roi est un homme d’esprit et de courage auquel les États voisins obéissent. Il a une superbe armée où la plupart des soldats sont des chakir, guerriers professionnels. Ce sont des hommes de grande valeur, qui voient en la mort un retour vers leurs parents, et contre lesquels aucun ennemi ne peut tenir au combat. »

 

Vers 710, les armées des Omeyyades conquièrent la ville et l’islam devient la religion dominante à Samarcande où beaucoup d’habitants se convertissent. Le contrôle des Abbassides cède la place à celui des Samanides (862–999). Sous leur règne, la ville devient une des capitales de la dynastie et reste un important carrefour sur les routes commerciales. Les Samanides sont renversés par des tribus turques vers l’an 1000. Durant les deux cents années suivantes, Samarcande est gouvernée par une succession de tribus turques dont les Seldjoukides.

 

Le destin de la cité est scellé lorsque Gengis Khan avance vers Samarcande. En l’an 1220 les hordes mongoles rasent la ville. Ibn Battta y séjourne vers 1335 et décrit Samarcande après le passage de Gengis Khan et avant la reconstruction de Tamerlan. « Je me dirigeais vers la ville de Samarcande, une des plus grandes, des plus belles et des plus magnifiques cités du monde. Elle est bâtie sur le bord d’une rivière nommée rivière des Foulons, et couverte de machines hydrauliques, qui arrosent des jardins. C’est près de cette rivière que se rassemblent les habitants de la ville, après la prière de quatre heures du soir, pour se divertir et se promener. Ils y ont des estrades et des sièges pour s’asseoir, et des boutiques où l’on vend des fruits et d’autres aliments. Il y avait aussi sur le bord du fleuve des palais considérables et des monuments qui annonçaient l’élévation de l’esprit des habitants de Samarcande. La plupart sont ruinés, et une grande partie de la ville a été aussi dévastée. Elle n’a ni muraille ni portes ».

 

Les monuments édifiés par Tamerlan et ses descendants font la gloire de la cité, mais en 1507, les Timourides sont renversés par les Ouzbeks et l’actuel Ouzbékistan est morcelé en trois khanats ; Khiva, Boukhara et Kokand. Samarcande est rattaché au khanat de Boukhara. Au milieu du XIXe siècle, Samarcande occupe une place plus symbolique que politique. Mais Kaufmann, le général du tsar, estime que Tamerlan ayant pillé la Russie, il devait s’en prendre à la ville. En mai 1868, Samarcande se rend pour éviter la destruction. La colonisation russe modifie fortement la configuration de la ville : les murailles sont abattues, la citadelle devient forteresse militaire. Une nouvelle ville se développe vers l’ouest. Chef-lieu de l’oblast de Samarcande, appartenant au Turkestan russe à partir de 1887, dès 1888, le chemin de fer transcaspien apporte le développement. Des Occidentaux peuvent enfin visiter cette ville emblématique que seulement deux Européens avaient pu visiter entre 1404 et 1841 ! Fin 1917, le drapeau rouge de la Révolution flotte sur le Registan. Entre 1924 et 1930, Samarcande est la capitale de la république socialiste soviétique d’Ouzbékistan à la consternation de sa population en majorité tadjike et persanophone. La vieille cité prend progressivement l’aspect d’une métropole soviétique dont l’architecture est toute dévouée à la grandeur politique et symbolique, mais les monuments anciens sont préservés et restaurés. En 1930, Tashkent, turcophone, la remplace comme capitale.

 

 

La lumière déclinante baigne la mosquée Khazret Khyzr, mosquée des Voyageurs, dans un voile de douceur. Le sanctuaire est dédié à Elie, le saint patron musulman des voyageurs et des eaux souterraines. L’iwan à colonnade ainsi que l’entrée à coupole datent de 1854. En 1919, l’architecte Abdukadir Bini Baki y ajouta un portail et le minaret. La mosquée, à l’allure inaccoutumée et asymétrique, est perchée sur la colline d’Afrosyab, sur l’emplacement d’un ancien site sacré zoroastrien. Tout près passait le canal d’alimentation en eau courante de la cité antique et les prêtres zoroastriens étaient responsables de l’irrigation et de tout ce qui concernait l’eau, un des éléments sacrés de la religion d’Ahura Mazda. Nous montons vers l’iwan à colonnes de cèdre. Le bois est lustré, les briques soignées, les arches gracieuses. Havre de paix, nuances délicates ; jaune vanille, abricot, crème, bleu pâle sur un ciel bleu myosotis.

 

Chah-i Zinda est un lieu mystérieux. La nécropole s’est développée autour de la tombe attribuée à un saint du VIIe siècle, Koussam-ibn-Abbas érigé sur le lieu de sa disparition au XIe siècle. Le mausolée du saint devint l’objet d’un pèlerinage. Par la suite, des personnages importants émirent le souhait d’être enterrés près du tombeau afin de bénéficier de sa bénédiction. Les Hordes Mongoles de Gengis Khan, dans leur vague destructrice, rasèrent la ville d’Afrasiab, mais épargnèrent le tombeau de Koussam situé à la lisière de la ville. Après un abandon temporaire, l’aristocratie timouride poursuit la tradition en choisissant la nécropole pour y édifier des mausolées, souvent sur des ruines d’anciens monuments.

 

 

Un grand portail d’entrée domine la route et donne accès à la grande volée de marches : l’ « escalier du paradis » ou « escalier des pêcheurs ». Les pèlerins, en gravissant cet escalier de quarante marches doivent les compter à l’aller, puis au retour. Si, par malheur, le compte diffère, ils risquent de ne pas monter au paradis à défaut de remonter les marches quarante fois sur les genoux en récitants un verset du coran à chaque marche. Au sommet, l’iwan blanc du portail est éclatant et tranche vivement avec l’ocre des murs et des coupoles. Une arche s’ouvre sur l’allée funéraire le long de laquelle sont alignés les mausolées.

 

L’architecture des mausolées est immuablement une salle à coupole mais leur décoration est d’une qualité extraordinaire et d’une grande variété. L’ensemble est considéré comme un des plus beaux exemples de céramique émaillée de l’Asie centrale et de l’art islamique, un lieu où l’art sublime la mort. Sous le joug soviétique puis au début de l’indépendance, Chah-i-Zinda avait fait l’objet de restaurations soignées mais en 2005, lors de notre dernière visite, des rénovations grossières ont refaçonné entièrement le site. Le chantier anarchique nous avait inquiété, de juste raison. Des mausolées qui n’avaient plus de dômes les ont retrouvés, des céramiques anciennes ont disparues et ont été remplacées par de nouvelles, trop clinquantes, déjà dégradées. Des pans auparavant nus ont été recouverts de décors.

 

 

Nous poussons la lourde porte en bois sculpté du mausolée de Koussam-ibn-Abbas. Nous nous engageons dans le couloir menant à la mosquée. Puis, la chambre mortuaire, froide et silencieuse. Nous sommes dans le domaine du Roi Vivant… En l’an 676 Koussam-ibn-Abbas, missionnaire musulman et cousin du prophète Mahomet, arrive à Samarcande avec la première vague de conquérants arabes pour convertir la population zoroastrienne à l’islam. Mal perçu par les adorateurs du feu, il fut décapité alors qu’il était en prière. On raconte qu’il s’est emparé de sa tête pour descendre dans un puits menant au paradis où il préside une « cour des âmes » entouré de deux assesseurs. Il devient ainsi le Chah-i Zinda, le « Roi vivant ». Dans ce paradis, il attend de revenir sur terre pour aider ses fidèles à défendre leur religion. Cependant, comme il n’est pas apparu pour chasser les Russes en 1868, son renom en fut quelque peu affaibli. Sa tombe porte la citation : « Ceux qui furent tués sur la voie les menant à Allah ne sont pas morts : en vérité ils sont en vie ». Les historiens sont unamimes ; Koussan-ibn-Abbas n’est jamais venu à Samarcande et il n’y est pas enterré, avec ou sans tête !

 

Ce conte reprend le mythe zoroastrien des juges des Enfers : Mithra, Srôsh et Rashn, ou encore celui du « Roi vivant » datant d’avant la conquête islamique, et qui raconte comment, après sa mort, le légendaire roi Afrasiab continue de régner dans le royaume des morts. Les conquérants musulmans s’approprieront ainsi de nombreuses croyances zoroastriennes, manichéennes ou nestoriennes pour en faire bénéficier les héros de la nouvelle religion.

 

 

Pour nous, les lieux ont un peu perdu leur âme. Cependant Chah-i-Zinda reste un site magnifique où l’atmosphère est très particulière. Le silence est lourd mais pas pesant. La lumière est feutrée. Les pèlerins sont de nouveau présent : hommes en costume traditionnel, femmes en robes bariolées, la peau burinée, le sourire doré, les yeux pétillants.

 

Le crépuscule enveloppe le site. Je songe aux paroles d’un ancien poète qui clamait : « Vous pouvez voyager à travers le monde entier.
Jetez un coup d’œil sur les pyramides et admirer le sourire du sphinx.
 Vous pouvez écouter le chant doux du vent de la mer Adriatique.
 Et s’agenouiller pieusement devant les ruines de l’Acropole.
 Laissez-vous éblouir Rome avec son Forum et son Colisée. Laissez-vous charmer par la rue de Notre-Dame de Paris ou par des dômes historique de Milan.
 Mais si vous avez vu les bâtiments de Samarcande
vous serez charmés par sa magie pour toujours ». Mon regard se balade. Vers l’ouest se dessine le minaret de la mosquée Khazret Khyzr, vers le sud la vue porte sur la masse imposante de la mosquée Bibi Khanoum, puis, plus loin, sur les medersas du Registan. La cité légendaire sur la route de la soie…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : L’ « escalier du paradis » de la nécropole Chah-i-Zinda.

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