Au-delà de l’horizon… Paradis sur terre.

Autrefois axe du monde au carrefour des caravanes, aujourd’hui au centre de l’Iran, l’oasis d’Isfahan s’étend sur les rives du Zayandeh rud ; « rivière qui donne la vie ». La ville s’épanouit dans la magnificence architecturale et la réputation littéraire et poétique que lui ont légué souverains sassanides, émirs bouyides, sultans seldjoukides et shahs safavides. Elle jouit de l’héritage économique de commerçants juifs et arméniens. Avicenne, Ferdowsi, Omar Khayyâm, personnages historiques, brillants et savants, sont liés à la réputation glorieuse de « la moitié du monde ». Isfahan est une unité crée de la diversité, une cité jardin, riche en symboles et la « frontière avec l’autre monde ».

 

Paradis sur terre, Isfahan II, Iran, avril 2005.

 

Après quelques années d’absence, nous reprenons nos quartiers à l’hôtel Abassi. Cet ancien caravansérail appartient au complexe Madar-e Shah qui comprend également une medersa, école coranique. Depuis notre chambre nous apercevons le dôme et les deux minarets bleu turquoise ornés d’arabesques et de fleurs jaunes et blanches. Les jardins de la cour intérieure de l’hôtel sont fleuris, des fontaines jaillit l’eau rafraîchissant l’air. En ce lieu, Isfahan dégage encore toute la grandeur qui faisait d’elle « la moitié du monde » durant le règne des Safavides. Le restaurant de l’hôtel aux décorations extravagantes, les tables dressées avec soin et la nourriture délicieuse ajoutent un cachet extraordinaire.

 

Le salon de thé au fond du jardin sous l’iwan reste ce lieu magique tel que nous le gardions en souvenir. Nous y sirotons du thé au safran avec Ahmad, notre ami, qui nous accompagne pendant ce nouveau périple à travers l’Iran. Notre dernière visite à Isfahan remonte à l’hiver 2000. Il faisait froid mais le ciel était intensément bleu. Les arbres avaient perdu leur feuilles, peu de fleurs agrémentaient les parcs et jardins. Aujourd’hui, le printemps s’est installé et les arbres ; peupliers, bigaradiers, érables, genévriers, figuiers, acacias, pommiers, poiriers, abricotiers, jasmins, lilas, grenadiers, cyprès, sont en fleur ; explosions de couleurs au bout de branches serties de feuilles vertes. Roseraies et parterres donnent lieu à une éclosion de multiples nuances tendres. Roses, lys, anémones, narcisses, tulipes, jacinthes… leurs parfums délicats rivalisant avec thym, romarin et sauge. Arbres, arbustes et fleurs alternent avec bassins et canaux, miroirs du ciel, et fontaines, rayonnants toutes les couleurs de l’arc en ciel. Divisé en quatre secteurs, chahar bagh, « quatre jardins », symbolisant les quatre éléments zoroastriens : l’air, la terre, l’eau et le feu, le jardin persan a été conçu pour une relaxation spirituelle et récréative, un paradis sur terre.

 

Le mot en vieux persan pairi-daeza signifie littéralement « autour-rempart », « espace fermé » ; l’espace de dieu dans le livre de Zoroastre. Il s’est transmis dans la mythologie judéo-chrétienne sous le nom de paradis, migrant vers les autres langues indo-européennes telles que le grec ; paradeisos, et le latin, mais aussi vers des langues sémitiques, pardesu en Akkadien, pardes en hébreu et ferdows en arabe.

 

C’est à l’époque achéménide que les premiers jardins furent crées en Perse par Cyrus Ier (559-530 avant Jésus-Christ), fondateur de la dynastie. Élément fondamental de la culture iranienne, « en vivifiant un carré du désert », le jardin royal a surtout un sens symbolique. En tant que créateur d’un jardin fertile dans un pays aride, symétrique et ordonné, le roi crée l’image du paradis sur la terre. Il garantit ainsi son autorité et renforce sa légitimité. Selon des sources anciennes lorsqu’un roi perse voulait honorer quelqu’un, il le nommait « compagnon du jardin » ce qui lui donnait le droit de s’y promener en sa compagnie. C’est à cet époque que le jardin devient un élément central d’architecture. Xénophon, mercenaire et philosophe grec, se rend en Perse au printemps de l’an 401 avant Jésus-Christ. Il est le premier auteur à utiliser l’appellation « le paradis » dans un récit grec au sujet d’un jardin persan.

 

 

La dynastie des Sassanides (224-641 après Jésus-Christ), fortement influencé par le zoroastrisme, accorde à l’eau un rôle central, tant pour l’irrigation que pour l’esthétique. Puis, dans le domaine réservé à la chasse des rois sassanides on construit un pavillon situé à l’intersection des chemins faisant référence aux traditions les plus anciennes de l’Asie qui mentionnent que le monde est divisé en quatre grâce aux quatre fleuves avec au centre une montagne. Cette forme structurée en quatre parties pourrait avoir inspiré la forme architecturale des jardins persans des siècles suivants, selon le schéma des chahar bagh, « quatre jardins ».

 

Les plus anciennes descriptions et illustrations de jardins en Perse nous viennent des voyageurs tel Ibn Battuta au XIVe siècle, Ruy Gonzales de Clavijo au XVe siècle et Engelbert Kaempfer au XVIIe siècle. Les dessins que Kaempfer réalisa montrent des jardins de type chahar bagh avec un mur d’enceinte, des bassins rectangulaires, un réseau intérieur de canaux, des pavillons et des plantations luxuriantes. L’emplacement des jardins représentés par Kaempfer à Isfahan peut être identifié. En Iran, le traditionnel jardin persan est présent dans toutes les formes artistiques : le tapis, les tissus, la peinture et la miniature.

 

Le lendemain est un jour férié : c’est l’anniversaire de la naissance du Prophète. Les rues sont vides, chose rare à Isfahan, habituellement encombrée d’un trafic dense et bruyant. La masdjed-e Djomeh, la mosquée du Vendredi, dégage une impression sobre et sévère. Construite sur les vestiges d’une mosquée du VIIIe siècle, elle fut de type hypostyle au Xe siècle et possédait des portiques autour de la cour centrale. Les Seldjoukides sous le règne de Malik Shah lui donneront sa forme actuelle en 1088. Ils développèrent un nouveau plan qui deviendra courant pour toutes les mosquées du Vendredi en Iran : la cour aux quatre iwans et une salle à coupole. Détruite en grande partie par un incendie en 1121, elle ne cessa de s’agrandir et de s’embellir aux époques mongole, turkmène et safavide. Aujourd’hui elle est considérée comme l’édifice le plus remarquable de l’Iran islamique.

 

Un obscur couloir mène à la cour centrale, mais avant d’y parvenir nous bifurquons à droite, vers une des nombreuses annexes. Construite par Malik Shah, la salle, au plafond voûté, est remarquable par l’ornementation en brique et les piliers aux motifs géométriques qui soutiennent des coupoles. Il fait frais et sombre. La lumière filtrée donne une dimension un peu irréelle à cette pièce datant du XIIe siècle. Dans les années 1980, pendant la guerre contre l’Iraq, un obus vint toucher le plafond nécessitant une importante restauration. La grande salle du mehrab est rehaussée par une coupole posée sur un plan carré : un des premiers édifices architecturaux de ce type.

 

Fils et successeur du sultan seldjoukide Alp Arslan, Malik Shah régna à partir de 1072 avec l’appui de son ministre persan, le vizir Nizam al-Mulk. La victoire remportée en 1071 par Alp Arslan sur les Byzantins à Mantzikert ouvre aux Turcs la voie de l’Asie Mineure que Malik Shah abandonna à une branche mineure des Seldjoukides. Lui-même s’intéresse surtout aux provinces orientales du sultanat et Isfahan devint la capitale orientale de l’Empire seldjoukide. Malik Shah et Nizam al-Mulk établissent l’autorité des Grands Seldjoukides sur l’Iraq, sur l’Iran et jusqu’au Turkestan. Ils mettent en place une administration composée essentiellement de Persans et d’Arabes tandis que l’armée seldjoukide est commandée par des Turcs. Sur le plan culturel, le règne de Malik Shah fut une période brillante et la ville d’Isfahan devient un important centre artistique et scientifique. La mosquée du Vendredi est édifiée et Omar Khayyâm (1048-1131), poète, astronome et mathématicien, dirige l’observatoire d’Isfahan dès 1074 où il créé le calendrier persan, encore en vigueur aujourd’hui.

 

Nous quittons la salle de Malik Shah par l’iwan sud. L’iwan est un élément architectural qui consiste en un vaste porche voûté en berceau sur une façade rectangulaire. Il constitue souvent l’entrée d’une salle. Flanqué de deux minarets, l’iwan sud date du XIIe siècle et est décoré de tons bleu et turquoise. L’intérieur de la voûte est recouverte de muquarnas en briques ocre. Vu depuis l’autre côté de la cour, l’iwan semble trapu et lourd ; il est plus large que haut, mais les contours larges et espacés de l’arc polylobé lui donnent l’aspect d’une grosse fleur dont les pétales s’harmonisent avec la forme du bassin.

 

 

Les muquarnas sont le résultat du passage du plan carré au cercle formant la base de la coupole. Cette évolution fut progressive au cours des siècles. Les architectes byzantins utilisaient le pendentif sphérique résultant de l’intersection d’une demi-sphère sur le cube. En Perse le problème fut résolu par un intermédiaire en passant du carré à la base à l’octogone puis au cercle. Les angles du carré furent aménagés avec des arcs plein-cintre appelés « trompes ». Les Turcs et les Indiens créaient dans les angles des triangles résultant de l’intersection d’une pyramide et d’un cube. Cette disposition étant répétée, on arrivait ainsi à des polygones de huit, seize ou vingt-quatre côtés. En continuant cette répétition et en s’approchant de la courbe du sommier de la coupole, on obtient un système alvéolaire appelé muquarnas par les Arabes, ou stalactites. Au cours des temps, cette composition de stalactites fut utilisée non seulement comme élément de transition mais comme une décoration complexe en forme de nids d’abeilles et réalisés en stuc peint, en bois, en pierre ou en brique.

 

 

 

L’iwan ouest aux formes d’alvéoles originales se distingue par ses couleurs ocre, noir et vert pâle. Le gardien nous ouvre la petite salle contenant le magnifique mehrab du sultan Uldjaitu Khodâbendeh. La salle d’hiver est généralement fermée mais exceptionnellement nous avons le droit y entrer. Cette grande pièce basse et trapue, dénudée de toute décoration, exprime la vie des steppes des Seljoukides par son austérité. De larges croisés d’arcs descendent jusqu’au sol formant de piliers lourds et puissants. L’ensemble est peint en blanc et des tapis à dominante rouge couvrent le sol. Autrefois la lumière filtrait par des soupiraux d’albâtre translucide au plafond. Il y fait frais et lorsque nous retrouvent la cour, la chaleur écrasante nous surprend. Le ciel s’est voilé et la lumière est si pâle qu’elle donne l’impression d’être translucide.

 

 

L’iwan nord donne sur une forêt de colonnes avant d’aboutir dans le Gonbad-e Khaki, la salle à coupole édifiée par Taj al-Molk en 1088. Ici, le passage du carré au cercle est d’une élégance inégalée dans l’architecture persane : une succession d’arcs de plus en plus petits finie par seize arcs sur lesquelles repose le dôme. Les motifs étoilés de l’intérieur de la coupole sont en brique sans aucune couleur. L’art gothique en Perse ! Les particules de poussière dansent dans les rayons de lumière qui pénètrent par les hautes fenêtres percées dans le tambour.

 

 

Le bazar étant fermé, c’est par des passages noirs et silencieux que nous nous rendons à la place Meidan-e Imam, la place de l’Imam, auparavant appelée Meidan-e Shah, place Royale, exemple de la grande époque safavide. Elle est également appellée Naghsh-e Jahan ; « Image du monde ». Quand shah Abbas décida de transférer sa capitale à Isfahan, il ordonna de grands travaux. Des monuments grandioses qui devaient être à la hauteur du rayonnement de la nouvelle capitale. La Meidan-e Shah devint le centre de l’empire safavide.

 

Après le choc porté à l’ancienne culture irano-musulmane par les invasions mongoles, ce sont les confréries mystiques, tariqa soufie, qui fournissent aux populations locales leur formation idéologique. D’obédience sunnite ou shi’ite, ces confréries vénèrent à divers degrés Ali dont certaines se réclament. Au début du XIVe siècle, le sheikh Safi al-Din Ishaq (1242-1334) fonda à Ardabil, au nord-ouest de l’Iran, la tariqa safavide. La prétendue origine alide et la prétendue confession shi’ite des ancêtres des Safavides sont des falsifications tardives, cette famille étant de souche iranienne, probablement kurde, et de confession sunnite.

 

En 1501, les Qizilbash, « têtes rouges », appartenant aux tribus turkmènes, portèrent au pouvoir le jeune Isma’il, fondateur de la dynastie safavide. Lors de la bataille de Sharur, celui-ci vaincra les « Moutons Blancs » malgré ses liens de parentés avec cette tribu par sa mère. Il s’empare de Tabriz, prend le titre de shah et fait proclamer le shi’isme duodécimain. Shah Isma’il (1501-1524) évita que ne se concrétise la menace des Ottomans d’absorber l’Iran dans leur vaste empire. Pour la première fois depuis la conquête arabe au VIIe siècle, il créa un véritable « État national » renouant avec le prestigieux passé de l’Iran sassanide. Il s’appuie sur les Qizilbash, regroupés en une organisation supertribale et liés au shah par une double allégeance politique et religieuse formant l’élite militaire du souverain. Tahmasp Ier (1524-1576) fut sous la tutelle des émirs qizilbash jusqu’en 1533. Tabriz ayant été occupée à maintes reprises par les Ottomans, il négocia la paix d’Amasya (1555) et transféra la capitale à Qazvin. L’influence qizilbash se poursuivra durant les règnes d’Isma’il II (1576-1577) et Muhammad Khudabanda (1578-1587).

 

Shah Abbas Ier mit fin à cette phase de domination qizilbash. Son règne (1587-1629) est synonyme de succès militaires et de réalisations prestigieuses. Le transfert de la capitale safavide à Isfahan en 1598 marqua le début de l’apogée de la ville qui devient le centre spirituelle en Perse et la métropole des arts et des sciences islamiques. Le déclin arriva avec des successeurs faibles et cruels : shah Safi (1629-1642), Abbas II (1642-1666), Sulayman (1666-1694) et shah Sultan Husayn (1694-1722). Néanmoins, à la fin du XVIIe siècle, Isfahan compte cent soixante-deux mosquées, quarante-huit écoles coraniques, cent quatre-vingt-deux caravansérails et cent soixante-treize bains publiques.

 

En 1722, une armée afghane envahit l’Iran, s’empara d’Isfahan et massacra les princes safavides sauf un, Tahmasp. Le règne afghan sera de courte durée : 1722-1729. Le second souverain fut renversé par l’héritier safavide, Tahmasp, aidé par le jeune Nader Khan Qirqlu Afshar qui adopta le surnom de Tahmasp Qoli ; « Esclave de Tahmasp ». Pourtant, après une campagne désastreuse contre les Ottomans en 1732, Nader destitue Tahmasp, place le fils de celui-ci, encore enfant, sur le trône et se déclare régent. La dynastie safavide fut définitivement abolie lorsque Nader monte sur le trône en 1736 en prenant le titre de Nader Shah. Tamasp sera exécuté en 1740.

 

 

Aujourd’hui, de nombreuses familles se sont installées sur les pelouses pour le pique-nique. Et tous se font un plaisir de nous saluer ou nous adresser la parole en parfait anglais ou français. Ils sont ravis de pouvoir ouvrir leur pays et leur cœur aux étrangers. La gentillesse de ces gens ayant vécu isolé du reste du monde si longtemps est émouvante. Dans le magnifique iwan d’entrée de la mosquée de l’Imam, nous discutons avec trois dames au sujet d’art et d’architecture. Une d’entre elles s’avèrerait être une descendante directe de la dynastie des Safavides ! Encore une riche rencontre au cœur de cette ville opulante.

 

 

Édifiée par shah Abbas le Grand entre 1611 et 1628, la masdjed-e Shah, renommée masdjed-e Imam, constitue l’élément majeur de la place à l’époque safavide. Cette mosquée fut le symbole du pouvoir à la fois royal et spirituel. L’angle de quarante-cinq degrés entre le portail d’entrée et la mosquée pour le positionnement vers La Mecque est compensée par un couloir coudé. La salle de mehrab, élégante dans les tons bleus et jaunes est surmontée d’une gigantesque coupole. Mais si à l’extérieur le dôme mesure cinquante-deux mètres, à l’intérieur, elle n’en mesure que trente-huit ; il s’agit d’une réalisation à double coque qui a permis de réaliser un dôme extérieur bulbeux et une coupole intérieure plus arrondie.

 

 

La fabuleuse mosquée du sheikh Lotfollâh rayonne de sérénité, d’élégance et de splendeur. Les torsades turquoise contournant les arcs, la coupole à la décoration si gracieuse, les fenêtres ajourées, les calligraphies délicates… Cette petite mosquée fut la mosquée privée du shah Abbas. Elle ne possède pas de minaret l’appel à la prière n’étant pas nécessaire. Le moindre bruit prend une ampleur étouffée et s’échappe vers les hauteurs. Je me sens envahie par la somptuosité du décor et j’ai une nouvelle fois du mal à m’arracher à son atmosphère si particilière.

 

 

Lors de notre dernière visite, en 2000, le Zayandeh-rud était complètement à sec suite à une année de sécheresse laissant les ponts abandonnés à eux-mêmes. Aujourd’hui, la rivière est gonflée par la fonte des neiges, abondantes cet hiver. Le spectacle est de toute beauté : une brume s’est formée au-dessus de la surface de l’eau, le ciel se confond dans les eaux. La lumière est éblouissante. L’image est féerique. Un vent fort souffle en rafales et apporte de la fraîcheur à cette journée extrêmement chaude pour un mois de mai. Isfahan vie à nouveau de toutes ses forces, de toute sa puissance.

 

Les rives de la rivière sont occupées par la population d’Isfahan qui profite pleinement de cette journée de fête. Installées sur des kelims, ils sirotent le thé brûlant des samovars, se régalent des bons plats préparés la veille et fument le narguilé qui dégage des odeurs douces et fruitées. Les enfants jouent, les mères papotent, les pères, fiers de leur petite famille, se détendent entourés de ceux qu’ils aiment. La sérénité et le bonheur que dégagent ces familles sont touchants ; la simplicité des moments partagés.

 

 

Les vingt-quatre arches et pavillons de l’élégant pol-e Khâdju dominent la rivière. Les marches en pierre sont occupées par une foule de gens se délectant de glaces. Nous nous baladons sur les terrasses, croisons les regards, répondons aux salutations, retournons des sourires. Un couple âgé nous prie de nous asseoir près d’eux. Ils ne parlent ni l’anglais ni le français, mais ressurgit de nouveau ce sens de l’hospitalité perse qui va au-delà des mots. Plus en amont, les salons de thé du pont Si-o-Seh pol, le pont aux Trente-Trois Arches, sont bondés. Le thé arrive dans des petits verres, brûlant et au goût fort. L’eau de la rivière dévale au-dessous de nous dans un bruit étourdissant. Lorsque nous traversons le pont, la brise arrache mon foulard provoquant des rires des jeunes filles et des regards amusés des garçons qui se promènent à contresens. Et c’est sous les sourires rassurants que je remets mon voile, rattrapé de justesse.

 

 

Partout et toujours, les Iraniens, si ouverts, cherchent le contact, voulant à tout prix restaurer l’image qu’on peut percevoir d’eux en Occident et qui est tellement faussée. Ce peuple accueillant et chaleureux le prouve à chaque instant, à chaque endroit. Que se soient les femmes traditionnelles portant le châdor ou les jeunes femmes modernes, elles ont toutes le sourire facile et la parole expressive. Les foulards des jeunes filles sont de plus en plus en arrière sur leur chevelure, les chemises montent bien au-dessus de leurs genoux, elles portent des sandales ouvertes à leurs pieds, les pantalons retroussés au-dessus des chevilles. Les garçons ne portent plus de barbe, sont habillés en jeans, ont des lunettes noires et sont souvent tatoués. Depuis notre dernier séjour en Iran, quelques jours seulement pour rendre visite à Ahmad il y a deux ans et demi, un gouffre s’est creusé entre ces jeunes gens et le régime strict des mollahs.

 

 

Le soleil baisse et nous retournons sur la place Meidan où nous gravissons les hautes marches du palais Ali Qapu. Depuis la terrasse, la vue embrasse la place et la ville. Les dômes des mosquées captent les derniers rayons de lumière, la place grouille de monde. Plus loin s’élèvent les dômes et minarets de la masdjed-e Djomeh. Au-dessus de la ville le ciel est limpide mais les montagnes à l’horizon sont baignées dans une atmosphère orageuse. Le soleil disparaît, un crépuscule vaporeux s’installe, puis commence la magie d’Isfahan de nuit, ses lumières aussi étincelantes que les étoiles au firmament.

 

 

Après avoir dîné dans un petit restaurant nous nous rendons à l’angle nord-ouest de la place. Nous grimpons au premier étage et nous nous installons sur la terrasse du « Gheysarieh Tea Shop ». La Meidan s’étend à nos pieds, illuminée et animée ; grandeur réssuscitée. Nous commandons le the et un qalyân, pipe à eau, puis engageons la conversation avec un groupe d’étudiants. Sujet : l’Amérique, la politique et les prochaines élections !

 

Qui remplacera le réformateur Mohammad Khatami en juin prochain ? Les favoris sont Hachemi Rafsandjani, vétéran de la révolution des mollahs, et le candidat conservateur Mohammed Qalibaf. Mais c’est surtout un outsider qui fait parler de lui : Mahmoud Ahmadinejad, l’actuel maire de Téhéran, ultra-conservateur, laïc et non mollah, et un inconnu en Occident. On met en avant sa simplicité : il refuse de recevoir son salaire de maire et possède qu’une modeste maison et une Peugeot 504 vieille de 30 ans. Ahmadinejad tente de mobiliser l’électorat populaire et démuni, en particulier des grandes villes et des campagnes. Il prône la lutte contre la corruption, la justice sociale et le partage des richesses. « Il faut que l’argent du pétrole se fasse sentir dans l’assiette de chaque Iranien », dit-t-il. Mais ses discours de campagne annoncent également une radicalisation du régime avec le retour aux valeurs de la société iranienne islamique, en opposition avec la culture occidentale. Il souligne que « l’art véritable consiste à suivre la voie d’Allah » et que « nous n’avons pas fait la révolution pour avoir la démocratie ». Il dénonce les libertés vestimentaires des femmes et la mixité. En dépit de la menace que pourrait représenter Mahmoud Ahmadinejad pour la modernisation et l’ouverture du pays, la plupart des Iraniens, las, nous font savoir de ne pas être sûre d’aller voter.

 

Les habitants d’Isfahan ne sont pas très appréciés par beaucoup d’Iraniens à cause de leur fierté légendaire. Nous, pendants ces quelques jours passés dans la cité de Mille et Une Nuits, avons été bercés par la gentillesse et l’intérêt que nous a témoigné la population. Ne serait-ce pas un peu de jalousie qui entraînerait ces polémiques ? Car quand on est Isfahani, on n’a plus rien à prouver, on assume son héritage et on le partage…avec tous ceux qui le désirent…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Medersa Madar-e Shah : dôme et les deux minarets bleu turquoise ornés d’arabesques et de fleurs jaunes et blanches.

Une réflexion sur “Au-delà de l’horizon… Paradis sur terre.”

  1. J’apprécie beaucoup votre style, à la fois poétique, mais aussi fort documenté sur l’architecture et l’histoire. Mes livres de bord sont plus illustrés, j’y raconte nos aventures et mésaventures, mais mon style est moins abouti que le vôtre.
    Bravo !

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