Au-delà de l’horizon… Au bout du monde.

Situé à 3752 mètres d’altitude, le Torugart Pass est un col qui désigne la frontière entre la Chine et le Kirghizistan dans la chaîne montagneuse du Tian Shan. Cette frontière est considérée comme l’une des plus problématique, imprévisible et hasardeuse du monde avec un vent incessant, des températures glaciales et un passage de frontière avec des horaires changeants suivant l’humeur des services d’immigration et des décisions prises selon la tête du client. Le franchissement du col n’est sûr qu’entre fin mai et septembre et le reste de l’année cela dépend des conditions routières dont les informations sont rares, et la météo, souvent extrême. Le passage composé de deux points d’immigration, un contrôle de sécurité entre les deux et un « No Man’s land » contribue encore plus à la confusion et complique l’organisation du transport entre les deux postes frontière, obligatoire pour tous les étrangers. Mais la grandeur du paysage, la sensation d’isolement et le lien avec la fameuse route de la soie fait de ce trajet une expérience inoubliable…

 

Au bout du monde, col de Torugart, Chine-Kirghizstan, novembre 2002.

 

Nous quittons Kashgar un matin glacial de novembre. Nous avons loué les services d’un chauffeur avec un véhicule tout terrain et Abdul, jeune Ouïghour rencontré à Kashgar, nous accompagne. Après avoir quitté l’agglomération, nous traversons village après village. L’aspect des habitations est toujours le même : le long de la route s’étire un fossé planté de nombreuses rangées de peupliers, puis un petit pont mène vers une double porte derrière laquelle se trouve la maison et ses dépendances et une cours entourée d’un mur en pisé. La poussière voile le ciel et l’horizon se perd dans de nombreuses nuances d’ocre et de gris. Puis le paysage change brusquement. Des collines aux formes singulières nous entourent. Nous roulons dans le canyon de la rivière Ushmurvan-Suu dont nous longeons le cours. Les falaises ont des formes drapées et abritent des grottes bouddhiques et quelques nécropoles. En sortant du canyon nous retrouvons une plaine aride. Il est neuf heures du matin lorsque les bâtiments laids de l’immigration chinoise apparaissent : fermés ! Pas âme qui vive dans les environs et aucun horaire affiché. Selon Abdul l’ouverture dépend de l’humeur des autorités…

 

Nous sommes un peu inquiets. D’abord parce que c’est une traversée « Class II » signifiant que seuls les habitants des pays concernés, la Chine et le Kirghizstan, ont l’autorisation de l’emprunter. Et aussi parce que nous n’avons pas pu obtenir nos visas kirghiz. Notre long périple le long de la route de la soie a nécessité les visas de plusieurs pays : la Chine, le Kirghizstan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et l’Iran. Les délais extrêmement longs, les procédures compliquées, l’obligation d’une permission d’entrée des autorités des pays concernés garantie par une personne sur place et la mauvaise volonté des ambassades en France, ne nous ont pas permis d’être tout à fait en règle. Heureusement notre contact en Kirghizstan nous a rassuré. Il fait passer régulièrement des étrangers sans problèmes, s’est procuré nos visas sur place, et nous en a téléfaxé une photocopie. Notre chauffeur qui doit nous attendre à la frontière nous le transmettra. Par contre, depuis trois semaines, partout où nous passons en Chine on nous dit que ce sera impossible de passer avec ce papier insignifiant. N’ayant de toutes les façons pas d’autres choix, nous avons décidé de tenter notre chance armés de cigarettes, briquets et dollars en petites coupures…

 

Une heure plus tard les lieux s’animent. Des officiers commencent à circuler sur le terrain et finalement une porte s’ouvre. On nous ordonne d’ouvrir nos sacs qui sont contrôlés avant de passer dans un appareil à rayons X. Ensuite plus rien. Nous patientons. Au bout d’une demi-heure on nous demande de nous présenter au premier guichet où on prend nos passeports. Au deuxième guichet on nous demande de remplir un tas de papiers. Ensuite, devant le troisième guichet commence le problème de notre visa ; du renfort est appelé, les discussions entre officiers commencent, le ton monte. Finalement un accord semble d’être trouvé et nous pouvons nous présenter devant un quatrième guichet. Un officier avec plus de dorures sur l’uniforme que les autres met les choses au clair : on nous laisse passer mais si les Kirghiz nous interdissent l’entrée nous resterons coincés entre les deux postes frontaliers : un No Man’s land de cent kilomètres, aucun retour possible ! Nous hochons sagement la tête. Au cinquième guichet, nous récupérons nos papiers et nos bagages. La porte s’ouvre : première épreuve réussie !

 

Notre véhicule doit passer un contrôle qui nous fait attendre une bonne demie heure de plus, mais enfin nous reprenons la route. Le paysage est désolé, sans couleur et sans arbres. Les montagnes sont sèches et la route n’est autre qu’une piste poussiéreuse, creusé de nids de poules. Rares sont les villages. Au bout d’une heure, nous bifurquent vers l’immense canyon du Torugart-Suu et nous arrivons à Toyun : nouveau point de contrôle. Ici aucune difficulté. Nos « visas sans valeur » ne semblent pas inquiéter les autorités. Nous pouvons poursuivre.

 

Maintenant la piste monte. Le paysage est déroutant. Impression de grande solitude. La neige fait son apparition. Les collines sont rouge vif, le sol est ocre, le ciel bleu, le vent glacial. Une ligne électrique longe la route qui monte inlassablement. Un dernier virage et voilà le Torugart Pass, à 3752 mètres d’altitude ! Une sorte d’arc de triomphe marque la frontière. Quelques baraques, des gardes chinois d’un côté, des soldats kirghiz de l’autre, tous muets. Nous quittons notre voiture, remercions le chauffeur et prenons chaleureusement congé d’Abdul en promettant de garder le contact.

 

 

Nous devons passer la frontière à pied et sans avoir à montrer le moindre papier nous passons sous l’arche et entrons sur le territoire kirghiz. Trois mètres plus loin, adossés contre une Mercedes bleue au minimum cinquantaine, nous attendent Dimitri, notre chauffeur, et Vadim, un jeune Russe grand et blond qui sera notre traducteur même si son anglais est très hésitant. Un dernier signe à Abdul et nous grimpons dans la Mercedes. La désolation du paysage est émouvante, le bout du monde doit être ici ! La route entame une légère descente et soudain une vallée s’ouvre : un monde blanc. Les montagnes sur ce versant sont enneigées et la plaine est un immense lac gelé : le Chatyr Köl. Le ciel est opaque et des barbelés sous tension longent la route : la frontière Chine-Kirghizistan est bien gardée. Le poste de contrôle apparaît sous la laideur d’un hangar de béton brut…

 

 

La voiture entre dans un garage pour être fouillée. Capot et coffre ouverts, on passe des miroirs sous le châssis. Nous sommes conduits vers un bâtiment adjacent. Après avoir remplis un tas de formulaires dans une salle austère, nous passons devant un guichet pour présenter passeports et visas, récupérés comme convenus mais collés sur une feuille de papier et non pas dans nos passeports. Derrière nous des miroirs rappellent l’époque soviétique ! Nos « laisser passer » inhabituels ne soucient pas les officiers et ayant retrouvé la voiture nous quittons le poste.

 

 

Nous entrons dans ce monde blanc sur une piste de gravier, en partie enneigée et gelée ; la température est sibérienne. Ici, il est une heure plus tôt et c’est l’heure de déjeuner. Le premier restaurant étant à quatre heures de route, Vadim a prévu un pique-nique. Dimitri navigue la voiture vers une plaine de sources d’eau gazeuse où Vadim étale pain, beurre et fromage sur le capot encore chaud de la voiture et fait du thé dans une énorme théière. Dans ce champ gelé nous ne trouvons qu’une source. Nous gouttons, l’eau est pétillante et légèrement salé.

 

 

À une altitude de 3600 mètres, dans cette large vallée, le paysage semble irréel. Bientôt la neige recouvre la dernière partie de la piste, la route A365, et le monde s’arrête. Tout est blanc : le ciel se fond dans la terre, les contours des montagnes deviennent flous et la route n’est qu’une vague ligne qui se perd dans l’horizon. Les pneus de notre voiture sont lisses et la Mercedes glisse d’un côté de la piste à l’autre. Après une heure, la neige se fait plus rare, les pentes deviennent plus douces et le gravier gris de la piste réapparaît.

 

 

Nous passons le col de Tûz–Bel à 3574 mètres et un peu plus loin, un dernier contrôle nous attend. La route dégénère rapidement, mais l’environnement est époustouflant. Les collines rondes et suaves dont les contreforts viennent mourir sur des steppes ocre en avant-plan contrastent avec les pics abrupts couverts de neige des hautes montagnes de la chaîne de At-Bashy qui fait partie du Tian Shan, vers l’est, et la chaîne de Ferghana appartenant au Pamir vers l’ouest. Des troupeaux de yaks et de chevaux y vivent en liberté.

 

 

Tash-Rabat, situé dans une vallée isolée dans la chaîne de At-Bashy à une altitude de 3500 mètres ressemble à un caravansérail mais est en fait un monastère nestorien qui daterait du XVe siècle. Le pont qui permet de traverser le torrent Kara-Koyuk, partiellement gelé, est détruit par des récentes intempéries mais Dimitri est convaincu que l’on peut passer sur la glace pour atteindre l’autre rive. Pari gagné, nous suivons la piste de terre qui monte vers la vallée bordée d’étranges formations rocheuses appelées « dents de dragon » par la population locale.

 

 

Par ci et par là un campement de yourtes ou une ferme. Un enfant sur un énorme cheval nous observe avec curiosité. Le monastère possède un impressionnant portail et une coupole centrale. L’occupante de la petite ferme proche détient la clé et vient nous ouvrir. À l’intérieur, la pièce principale donne accès aux anti-chambres ; certains angles possèdent des tympans en nid d’abeille. À l’extérieur, la neige crispe sous nos pas.

 

 

De retour sur la route principale, nous reprenons la direction de Naryn. Les heures passent. La plaine aux couleurs tendres ; jaune et vert, est entourée de crêtes enneigées. Nous nous arrêtons au bord d’un petit plan d’eau dont les eaux sombres scintillent dans les derniers rayons du soleil. Pas un souffle de vent, l’atmosphère est pure, l’air sec. La surface est un miroir, lisse comme du verre et le magnifique et grandiose paysage des Tian Shan, « montagnes célestes », se reflète dans les eaux immobiles. Une multitude de tons cuivrés lumineux et paisibles. Le crépuscule étouffe les bruits. Douceur au bout du monde. Puis, un troupeau de chevaux sauvages surgit de nulle part pour venir s’abreuver. L’étendue d’eau renvoie l’image de leurs silhouettes sur les rives. Ces instants, cette vision, cette sensation de paix si lointaine resteront les plus beaux instants de cette route si appréhendée.

 

 

Nous traversons quelques villages avec leurs cimetières le long de la route. On dit des Kirghiz qu’après avoir vécu comme nomades toute leur vie, ils ne s’installent définitivement qu’après leur mort. Le lieu de leur enterrement doit être le long de la route pour pouvoir observer le passage des caravanes. Le nom « Kirghiz » est considéré comme l’un des plus anciens noms ethniques enregistrés en Asie, remontant le temps jusqu’au IIe siècle avant Jésus-Christ dans des sources chinoises. À cette époque, ce peuple nomade d’origine turque habitait la région du haut Ienisseï, en Sibérie. Ils entrent dans l’histoire en 840, quand ils s’emparent du florissant Empire ouïghour qui occupait l’actuelle Mongolie. Ceux-ci sont alors repoussés vers le bassin du Tarim au Sud. Les Kirghizes poursuivent leurs vies de nomades éleveurs (chevaux, bovins, ovins et chameaux) mais l’agriculture joue chez eux un rôle important. Ils se sont métissés au contact des Mongols. Le Khanat de Kirghizie était réputé pour la qualité de son artisanat et l’habileté de ses orfèvres. Leur règne dure moins d’un siècle : en 924, les Khitan les refoulent dans leur pays d’origine. Dès cette époque, des tribus kirghizes commencent à migrer en direction du Tian Shan.

 

Au XVIIe siècle, les Kirghiz sont rejointes par des tribus qui, demeurées sur le haut Iénisséi, doivent céder le terrain aux Russes. À la même époque, les Kirghiz s’allient aux Kazakhs contre les Dzoungares, Mongols occidentaux. C’est alors que débute leur très progressive conversion à l’islam. Passé sous la suzeraineté théorique des Chinois dans les années 1750, les Kirghizes mènent une existence indépendante jusqu’à ce que, vers 1830, le khanat de Khokand parvienne à les vassaliser. En 1864, les Russes, par le traité de Tchougoutchak, fixent les frontières orientales de leur empire de telle sorte qu’il inclut l’essentiel du pays kirghize. En 1991 le pays redevient indépendant et devient la République du Kirghizstan.

 

 

Une étymologie populaire fait descendre les Kirghizes de « quarante filles », qirq qiz. Quarante filles dont la tribu avait été massacrée auraient été fécondées par un fauve mythique. Le nom peut aussi être rapproché de kirk, « quarante », nombre de tribus dans lesquelles les Kirghiz sont divisés. Sur leur drapeau national figure un soleil avec quarante rayons. Les Kirghizes et les Kazakh partagent beaucoup de traditions et pratiquent une langue similaire, En un sens, ce sont les variantes de steppe, kazak, et montagne, kirghiz, d’un même peuple.

 

Entre crépuscule et nuit tombante, nous traversons un courant puissant :  At-Bashy. Les falaises sont rouges vers le nord, mais des monts sablonneux s’étalent vers l’ouest. Un dernier col : Kyzyl-Bell, puis le paysage grandiose plonge dans l’obscurité totale. Naryn n’est plus très loin, mais la route est dangereuse, les virages arrivent trop vite et la vision dans les phares défaillant de la voiture n’est pas suffisante. À six heures du soir, nous arrivons à Naryn. Nous avons roulé cinq heures pour parcourir cent trente kilomètres depuis la frontière. Cinq heures d’images sublimes et d’émotions fortes !

 

Notre pension possède des chambres confortables mais glaciales avec douche et toilette dans le couloir, mais nous sommes prévenus qu’il n’y aura pas d’eau chaude. Dix minutes plus tard, on vient nous annoncer fièrement qu’il y a quand même de l’eau chaude, mais que le dîner est prêt. Nous décidons que la douche attendra une heure de plus. Mais après le repas, il n’y a plus d’eau du tout et c’est avec l’aide d’une bouteille que nous nous lavons les mains et les dents avant de tomber, morts de fatigue et recouverts de poussière, dans le lit, habillés de nos pulls les plus chauds. Dehors, la ville est drapée dans l’obscurité la plus totale.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Plan d’eau au bord de la route A365 non loin du col de Torugart.

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