ANNETTE ROSSI

Je suis née sur une arche sur la Meuse à Wessem dans le sud des Pays-Bas. Depuis mon enfance j’ai l’irrésistible désir de découvrir ce qu’il y a au-delà de l’horizon. Très tôt, je décide de partir à l’étranger et après des années d’errance je me retrouve à Chamonix, contrée que j’adore, où je me sens bien. Mais mes racines et mon attachement émotionnel me rappellent régulièrement à Wessem qui joue un petit rôle dans ALEXANDRE. Grande fut ma surprise lorsque le quotidien néerlandais De Limburger décida de consacrer un article à l’enfant du pays installé en France qui a écrit une trilogie… en français… Une trilogie qui n’est pas traduite en néerlandais mais on a le droit de rêver non ?!
Mes sincères remerciements vont à Ron Buitenhuis, journaliste, écrivain et musicien et Jeroen Kuit, photographe.
 
 
 
Ik ben geboren op een woonark aan de Maas in Wessem in het zuiden van Nederland. Sinds mijn kindertijd heb ik het onweerstaanbare verlangen te ontdekken wat er zich achter de horizon bevindt. Al jong besluit ik naar het buitenland te gaan, en na jaren van zwerven kom ik in Chamonix terecht, een plek waar ik van houd, waar ik me gelukkig voel. Maar mijn wortels en mijn emotionele binding roepen me regelmatig naar Wessem dat een kleine rol speelt in ALEXANDRE. Groot is mijn verrassing als het Nederlands dagblad De Limburger besluit een artikel te wijden aan het dorpsmeisje dat in Frankrijk woont en een trilogie schreef… in het Frans… Een trilogie die niet in het Nederlands is vertaalt maar dromen mogen we, toch?!
Mijn oprechte dank gaat uit naar Ron Buitenhuis, journalist, schrijver en musicus en Jeroen Kuit, fotograaf.
 
 
 

Forteresses des sables rouges, désert du Kyzyl Koum, Ouzbékistan, juin 2005.

Les oasis furent comme des phares au milieu des étendues hostiles, aux climats extrêmes et aux populations déterminées. Parcourues par des archers montés, les Massagètes, de grands nomades scythes, les steppes de Khorezm furent le lieu d’affrontements sans fin entre nomades et sédentaires pour le contrôle des cités. Les eaux de l’Oxus donnèrent la vie jusqu’au moment où elle détourna son cours, asséchant les plaines autrefois fertiles. L’histoire de cette région au sud de la mer d’Aral, en Ouzbékistan, passe par Cyrus le Perse, les conquêtes d’Alexandre le Grand venu de la lointaine Macédoine, par la horde de Gengis Khan ou encore par Timour le boiteux. Le Kyzyl Koum, « sables rouges », a repris dans son sein cités et forteresses, les vents caressent désormais les murailles effondrées et le soleil s’abat impitoyablement sur le passé.

 

Forteresses des sables rouges, désert du Kyzyl Koum, Ouzbékistan, juin 2005.

 

Ayant quittés Boukhara à l’aube, nous traversons le paysage monotone et plat du Kyzyl Koum. Le sable est parsemé de petits arbustes secs. Le bitume fond sous la chaleur et le seul divertissement sont les varans, certains de près d’un mètre, qui traversent la route. Au bout de deux heures, des dunes basses de sable rouge remplacent la plaine et un vent chaud se lève. Puis le paysage change de nouveau : au loin quelques plateaux et soudain les eaux bleues intenses de l’Amou Daria. Le fleuve est très impressionnant : très large, au courant fort. Long de mille quatre cent trente-sept kilomètres, il prend sa source dans l’Hindou Kouch et traverse les hauts plateaux du Pamir au Tadjikistan pour suivre la frontière afghane avant de s’orienter vers le nord-ouest, parallèle au Syr Daria. L’Amou Daria sépare le désert du Kyzyl Koum des « sables noirs » du désert de Kara Koum au Turkménistan. Le fleuve a depuis toujours constitué la frontière entre les mondes turc et persan.

 

 

Le désert du Kyzyl Koum se situe au sud de la mer d’Aral dans le Khorezm, « Pays du soleil » en vieux-perse. Cette région fait partie de la Transoxiane. Le nom Transoxiane est d’origine latine et signifie « au-delà du fleuve Oxus », l’ancien nom de l’Amou Daria. Géographiquement, il s’agit de la région située entre les fleuves Amou Daria et Syr Daria, l’ancien Iaxarte. Aujourd’hui, la Transoxiane correspond approximativement à l’Ouzbékistan et au sud-ouest du Kazakhstan. Grâce aux exploits d’Alexandre le Grand la Transoxiane représentait l’extrémité nord-est de la culture hellénistique. Depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du Ier millénaire, la Transoxiane fut habitée par des peuples de langue iranienne, en particulier par les Sogdiens. Au sud, sur le cours supérieur de l’Amou Daria, vivaient les Bactriens.

 

 

Au village de Tourt Koul, nous quittons la route et nous bifurquons vers le nord. Nous pénétrons dans le Karakalpakstan, République autonome appartenant à l’Ouzbékistan, située sur la rive droite de l’Amou Daria. Le vent se renforce quand nous nous arrêtons devant les fortifications gigantesques de Gouldoursan datant du IVe siècle avant Jésus-Christ. La légende veut que la cité doive son nom à la princesse Gouldoursan. Tombée amoureuse d’un chef ennemi, elle trahit son peuple en lui ouvrant les portes de la ville. Rejetée à son tour, toute la population fut massacrée et la cité pillée. Plus plausible est la destruction de la ville par les Mongols en 1221. Aujourd’hui, la citadelle ressemble à un château de sable effondré. Nous ne nous attardons pas. Le ciel est devenu noir et l’air est lourd, étouffant. L’orage menace ; à l’horizon la pluie tombe déjà.

 

Au premier millénaire avant Jésus-Christ la région du Khorezm fut extrêmement fertile et même propice à la viticulture. De nombreuses citadelles furent construites pour protéger la population sédentaire des incursions des nomades. Les plus anciennes forteresses datent du IV siècle avant Jésus-Christ. Importantes étapes sur les routes des caravanes, les cités s’enrichissent. L’évolution naturelle des cours des fleuves entrainant la désertification de la région a nécessité la réalisation d’un système d’irrigation contrôlé par les seigneurs féodaux. Cependant, ces canaux détournant l’eau de l’Amou Daria étaient vulnérables aux attaques des nomades et, privées d’eau, les villes furent abandonnées et laissées aux éléments. Des centaines de forteresses abandonnées jonchent le désert du Kyzyl Koum, la plupart réduites aux fondations, d’autres laissant des témoignages inestimables du passé. Beaucoup d’entre elles sont inaccessibles situées dans des zones dangereuses. Un royaume muet des ruines engloutis par les sables…

 

Au milieu d’un paysage de désolation de sables mouvants apparaît Ayaz Kale. L’ensemble est composé de trois citadelles perchées sur trois collines de hauteurs différentes. La plus grande, Ayaz Kala 1, est un refuge défensif situé sur un promontoire escarpé d’environ cent-quatre-vingt mètres sur cent cinquante. Construite au IVe siècle avant Jésus-Christ, c’est une des forteresses les plus anciennes du Khorezm.

 

 

Ayaz Kala 2 est bâtie sur une colline conique au sud-ouest d’Ayaz Kala 1. C’est un fort féodal beaucoup plus petit datant du VIe siècle de notre ère, période de développement du Khorezm. Une nouvelle classe de propriétaires terriens féodaux avait émergé, les dihqans : descendants de l’ancienne noblesse, courtisans ou  militaires récompensés pour des actes loyaux. Ils vivaient en général dans des petits forts situés à la tête du canal qui irriguait les terres agricoles. Construit en briques de terre rectangulaires sur une base d’argile nommé paksha, le fort a une forme irrégulière. Une longue rampe mène au palais. Des traces de nombreuses maisons entourant la colline laissent penser qu’ici vivait une petite communauté agricole rurale. Ayaz Kala 2 fut utilisé jusqu’à l’invasion mongole au début du XIIIe siècle.

 

Datant du Ier et IIe siècles, Ayaz Kala 3 fut une importante garnison fortifiée. Construite sous la forme d’un parallélogramme, c’est une des plus grandes cités de la région. Chaque angle possède une tour carrée tandis que des tours rectangulaires protégeaient chaque flanc. Elle se situe à environ un kilomètre au sud d’Ayaz Kala 1.

 

Dans cette atmosphère orageuse, la citadelle d’Ayaz Kala 1 apparaît comme une impressionnante et austère cité, dégageant puissance et prestige. De grosses gouttes commencent à tomber mais nous décidons de braver les éléments et nous partons à la découverte du château. Le chemin qui monte vers l’entrée est vite transformé en boue gluante mais une fois au sommet nous trouvons refuge le long des remparts renforcés par quarante-cinq tours de guet semi-elliptiques. Nous découvrons un couloir voûté et trois pressoirs à vin. Les gouttes se transforment en une pluie abondante. Le vent siffle, le tonnerre résonne et les éclairs déchirent le ciel noir. Nous nous résignons et nous rebroussons chemin et songeant au destin tragique de ces villes abandonnées, leur gloire évaporée.

 

Une heure plus tard, la pluie a cessé, mais le ciel reste sombre. Nous traversons le désert autrefois parcouru par des archers montés, les Massagètes, peuple de cavaliers guerriers apparentés aux Scythes, armés de l’arc, du sabre court et de la hache à double tranchant. Cavaliers et montures étaient entièrement cuirassés et probablement à l’origine des cataphractes. Nomades, les Massagètes, « Grand Gètes », pratiquent l’élevage, mais vivent surtout de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ils vénèrent le soleil, culte probablement d’origine perse.

 

Sous l’emprise de l’Empire perse, les Massagètes ne cessèrent jamais les guerres contre leur ennemi Cyrus le Grand. Lors de la dernière bataille, en 530 avant Jésus-Christ, le roi fut vaincu et périt avec la plus grande partie de son armée. La reine des Massagètes, Tomyris, outragée par le mort de son fils, prendra sa revanche. Elle remplit une outre de sang humain et fit chercher le cadavre de Cyrus parmi les Perses morts. Elle lui plongea la tête dans l’outre et lui adressa ces paroles : « Roi, bien que je sois vivante et que je t’aie vaincu les armes à la main, tu m’as perdue en t’emparant par ruse de mon fils ; moi à mon tour, comme je t’en ai menacé, je te rassasierai de sang ». Ainsi raconte Hérodote. Les historiens anciens s’accordent en général que Cyrus aurait péri au cours d’une expédition guerrière au nord-est de son empire, mais son corps fut rendu aux Perses et inhumé à Pasargades, capitale des Achéménides. Xénophon le fait mourir dans son lit.

 

 

La vaste citadelle Toprak Kala est entourée par les monts du Sultan Vaïs. Cette cité atteignit son apogée vers le IIIe siècle avant Jésus-Christ comme capitale de la région sous les seigneurs kouchan. Elle comptait alors une population de trois mille âmes. Les ruines sont imposantes et les fouilles systématiques ont laissé un espace organisé et nettoyé. Toprak Kala, « forteresse d’argile », fut découverte par l’archéologue soviétique S. Tolstoï en 1938. Les vestiges ont une forme rectangulaire de cinq cent mètres sur trois cent mètres. La citadelle fut protégée par des remparts de vingt mètres de hauteur et de nombreuses tourelles carrées. Elle comprend un immense palais appartenant au gouverneur où plusieurs salles ont été identifiées, un temple du feu, la place du marché et un important quartier résidentiel, chakhristan. Toprak Kala fut abandonnée au IVe siècle. Nous prenons le temps d’arpenter les ruines. Loin de tout, encerclés par le désert, frappe la réalité de ce qui n’est plus.

 

 

Un peu plus vers l’ouest se dresse la petite bourgade fortifiée de Kyzyl Kala. Le fort en briques crues a une allure très compacte, très massive. Contemporain de Toprak Kala, on pense, vu sa petite taille et la somptueuse décoration intérieure, qu’il s’agissait de la résidence fortifiée d’un aristocrate ou d’un personnage de haut rang. Des objets en céramique, verre, grès et fragments de bronze furent découverts ainsi que des restes de fresques murales. Le site est entouré de hautes herbes épineuses et le fort est inaccessible.

 

 

Le soleil est revenu, la chaleur suffocante, la steppe s’étend à l’infini. Nous sommes entourés d’étendues hostiles. Il est facile d’imaginer ces terres sans horizon il y a deux mille ans, sillonnées par les cavaliers Massagètes, arc à la main, prêts pour la bataille…

 

Nous quittons le Karakalpakstan, direction Ourguentch. Nous traversons l’Amou Daria sur un pont flottant : une série de grosses barges rouillées reliées entre elles par des chaînes. Dès que la voiture s’engage sur une barge, elle s’abaisse d’une dizaine de centimètres, la barge derrière, libérée du poids, remonte. Un bateau des douanes est amarré vers le milieu du fleuve. Les eaux de l’Amou Daria sont tumultueuses, la largeur du fleuve est bien d’un kilomètre. Les contrôleurs à chaque extrémité du pont vérifient méticuleusement nos passeports. Il est interdit de filmer ou de faire des photos ! La région reste sensible.

 

 

Je songe à l’étrange atmosphère qui plane sur toutes ces forteresses abandonnées, sculptées par des siècles d’érosion. Le silence est total et une certaine mélancolie hante les lieux. Finalement tout est éphémère. Des villes somptueuses réduites en un amoncellement de terre, vaisselle et verres dont il ne reste que tessons. Terrains fertiles propices à l’agriculture avec des récoltes abondantes remplacés par un désert aride. Une population autrefois nombreuse… plus que des fantômes errants…

 

© Texte & photographie : Annette Rossi.

 Image : Ayez Kale 2.

Éphémère ville de la victoire, Fatehpur Sikri, Inde, mars 2004.

Du haut de son éminence rocheuse, la mystérieuse cité bâtie en grès rouge sang surplombe la plaine ocre. Protégée sur trois façades par des murailles crénelées et fortifiées percées de neuf portes monumentales, elle s’étire sur un périmètre de plus de onze kilomètres. À l’intérieur de l’enceinte, la ville fantôme dégage une étrange aura. Pavillons et palais majestueux sont entourés de piscines, des bains, un lac et des étangs artificiels. Au cœur d’une région torride, l’eau s’impose, destinée aux rites, aux plaisirs et aux besoins journaliers. Splendide capitale impériale de l’Empire moghol de 1571 à 1585, Fatehpur Sikri, ville de la victoire, fut l’œuvre de l’empereur Akbar, édifiée entièrement selon ses convictions mystiques.

 

Éphémère ville de la victoire, Fatehpur Sikri, Inde, mars 2004.

 

La route pour Fatehpur Sikri, située à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Agra est défoncée par d’énormes nids-de-poule. En plus des camions, bus et voitures, la route à voie unique, artère majeure entre le Pakistan et Delhi via le Rajasthan, est fréquentée par des cyclistes, piétons, éléphants, chars à buffles, scooter-rickshaws, petites charrettes tirées par des mulets. Le pied sur un frein imaginaire, je ferme les yeux à la traversée subite d’un troupeau de moutons. Dès que je les rouvre, j’aperçois une meute de singes au bord de la route, puis je m’accroche au siège lorsque le chauffeur évite de justesse un bus bondé qui nous fonce dessus à toute allure. « Rien ne me confirme que la conduite est à gauche », me dis-je en m’appuyant dignement contre le dossier avant d’être envoyée contre Philippe quand l’Ambassador quitte brusquement la seule bande asphaltée pour l’accotement dans le but de doubler un char à buffle. Nous remontons sur l’asphalte et pendant quelques kilomètres le voyage se passe sans encombres. Nous dépassons un scooter-rickshaw dans lequel une famille entière s’est entassée. Soudain, le chauffeur freine, le crissement des pneus est assourdissant. L’Ambassador parvient à s’immobiliser à moins de dix centimètres d’une vache blanche qui ne daigne même pas tourner la tête. Elle reste plantée là, en plein milieu de la route telle une déesse, blasée, ignorant l’agitation de ces simples mortels. Le chauffeur, sans commentaire, recule et contourne calmement la bête sacrée avant de remettre les gaz.

 

Le paysage est désertique. Une plaine morose où poussent péniblement quelques misérables tamaris recouverts de poussière. La poussière en suspension dans l’air voile le ciel. Dans une mare pataugent quelques vaches blanches d’une affligeante maigreur. Nous traversons un village aux maisons de torchis qui s’étendent le long de la route. Le trafic est plus dense. Aux abords du bourg, l’agitation est importante. De nombreux étals de denrées de toutes sortes débordent sur la chaussée formant des tas colorés et brillants alternés par d’énormes pyramides de pastèques. Les vendeurs ambulants s’égosillent à vanter leurs marchandises : chaussettes, casquettes, briquets, bidis. Les marchands de crème glacée attirent les enfants, d’autres louent leurs pois chiches, leurs beignets d’aubergines ou leurs kebabs qui cuisent sur du charbon de bois dégageant une épaisse fumée noire. Des femmes en saris bariolés balancent élégamment des cruches d’eau sur leur tête. Au plein milieu de toute cette excitation, un barbier, avec une grosse lame, enlève la mousse blanche qui couvre le visage de son client qui trône dignement dans un vieux fauteuil. Nous arrivons à la sortie du village. Les abords de la route ne sont que mares boueuses occupées par des buffles noirs et des vaches, et des terrains broussailleux de toute évidence utilisés comme décharge publique. Puis nous voilà de nouveau dans le désert.

 

Soudain, au loin, se dessinent les contours de longues murailles et la cité mystérieuse d’Akbar surgit de la plaine. Courants sur une colline, les remparts en grès rouge sont surmontés de tourelles, de pavillons et de coupoles. Fantaisie de pierre d’un empereur tout puisant, mystique et énigmatique, la cité majestueuse ne fut qu’éphémère…

 

La légende veut qu’en 1568, l’empereur, sans héritier mâle, vint au bourg de Sikri consulter le saint soufi Salim Christi. Le sage lui prédit la naissance de trois fils. À peine un an plus tard naît le premier, le futur empereur Jahangir. En reconnaissance, Akbar décida de fonder sa nouvelle capitale sur le site où il rencontra le saint homme. Les meilleurs architectes et des milliers d’artisans font surgir palais, pavillons et mosquées qui reflètent le pouvoir et la magnificence de l’Empire moghol. Akbar, parti conquérir le Gujarat, revient victorieux en 1573 et il baptise sa nouvelle capitale Fatehpur Sikri : ville de la victoire.

 

Nous pénétrons dans la ville par l’entrée nord-est. Après avoir franchi un haut portail nous aboutissons dans le Diwan-I-Am, une vaste cour entourée de  portiques qui servait aux audiences publiques. Dans une loge surélevée l’empereur, ses ministres et ses officiers prenaient place chaque matin, trois heures après le lever du soleil, pour rendre la justice.

 

Diwan-i-Khas fut la salle des audiences privées. Je lève la tête vers le balcon circulaire soutenu par un énorme pilier central et un chapiteau formé par trois séries de consoles à clefs pendantes et superposées sculpté dans un style complexe et fleuri. Unique en Inde, c’est le plus célèbre élément architectural moghol. Quatre passerelles aux balustrades en pierre ajourée conduisent au balcon depuis chaque angle de l’édifice. Pendant des audiences le souverain siégeait au centre et ses ministres au quatre coins. La pierre est rouge vif, dégageant une lueur feutrée.

 

 

La cour du Pachisi est dallée. Son nom vient du pachisi, échiquier en croix, sur lequel l’empereur jouait au chaupur, sorte de jeux d’échecs, avec ses courtisans. Selon la tradition populaire, les pions étaient des personnages vivants, prisonniers de guerre ou filles esclaves, complètement nues… En dépit du fait que  tout le dallage de l’immense cour est en pierre rouge, les lignes du jeu se discernent facilement.

 

 

L’Anup Talao, « bassin sans pareil », est doté d’une plate-forme centrale à laquelle conduisent quatre passerelles de pierre. Situé en face des appartements privés de l’empereur, ce fut la scène pour chanteurs et musiciens. Malheureusement le bassin est vidé de ses eaux rafraichissantes. Un élégant kiosque, le Pavillon de la Sultane turque, servait probablement de lieu de repos. Un portique magnifiquement sculpté imite une construction en bois et même les tuiles du toit sont sculptées dans la pierre rouge. L’intérieur est couvert de fresques d’inspiration persane. Un petit bijou dans cette ville étonnante.

 

 

Le Panch Mahal. Ce palais ouvert à tous les vents est formé de cinq étages, chacun soutenu par une forêt de piliers, de taille chaque fois plus petite au fur et à mesure que le regard se promène vers le haut, le dernier étage formant un petit pavillon. Nous pénétrons le bâtiment pyramidal. Le rez-de-chaussée comporte quatre-vingt-quatre colonnes, nombre d’excellent augure dans l’hindouisme : c’est la multiplication du nombre des planètes, sept, par celui des signes du zodiaque. Dans les étages en dentelle de pierre circule une bise bienfaisante. Nous empruntons les escaliers très raides vers un petit kiosque au dernier niveau. Je me rapproche de la balustrade et laisse parcourir mon regard sur la ville flamboyante baignée dans sa singulière atmosphère d’abandon.

 

 

Pendant des heures, nous parcourons la ville morte, nous traversons les nombreuses cours, nous visitons les palais et nous admirons la finesse des reliefs et les panneaux sculptés d’animaux, d’oiseaux et de feuillages. La chaleur est étouffante, le soleil impitoyable, mais la découverte de la cité d’Akbar nous fait oublier tout inconfort. Entourés de bâtiments plus beaux les uns que les autres, nous nous attardons, revenons sur nos pas, admirant l’incroyable finesse de l’ensemble de la cité. Étonnamment, il n’y a que nous. À part les quelques guides qui nous ont proposés leurs services à l’entrée et que nous avons gentiment mais fermement congédié, nous n’avons rencontré personne. La solitude s’abat sur nous comme un voile de mystère.

 

Entouré de jardins persans, oasis de verdure et de fraicheur, se dresse l’immense harem de l’empereur. Le palais de Jodh Bai est un des plus importants ensembles du sérail. Les principaux édifices constituaient les appartements de la mère de l’empereur mais surtout les épouses et quelques-unes des trois cent odalisques qui auraient fait partie du harem d’Akbar. Elles étaient protégées par une garde de Rajpoutes et d’eunuques. L’un de plus vieux symboles de l’Inde aryenne est représenté sur le linteau au-dessus de la porte monumentale sous la forme de deux étoiles à six branches. Depuis la grande cour centrale du palais nous apercevons les toitures en tuiles vernissées bleu turquoise. Le palais de Birbal faisait partie du harem et servit probablement de résidence à deux des épouses d’Akbar de la descendance de Babur. Somptueusement ornée de sculptures, la décoration est d’influence hindoue.

 

 

Palais, kiosques, salle d’audiences et pavillons : des merveilles de pierre qui fascinent, étonnent. Rien ne laisse indifférent dans cette ville désertée depuis quatre siècles. Ateliers d’artisanat et de monnayage, une bibliothèque qui comptait vingt-quatre mille volumes… pour un empereur que l’on prétendait illettré. Un caravansérail délabré, l’Hiran Minar, minaret du cerf, tour décorée d’étoiles ornementées par des défenses d’éléphants, point zéro du système routier de l’empire moghol. Des écuries pour chameaux, chevaux, éléphants. Cours, esplanades, bassins, tous écrasés par cette chaleur ardente qui fait fuir vers l’ombre des galeries. Jali somptueux, poutres sculptées, exquises décorations. Influence musulmane, hindoue, chrétienne, jaïne, bouddhiste, zoroastrienne. Profusion, abondance, exubérance, l’ensemble se fond, se fusionne, se marie en un seul prodigieux ensemble.

 

 

La personnalité d’Akbar est assez complexe. Après l’exil de ses parents, il  passe son enfance en Perse, pays de confession chiite, sous la protection de Shah Tamasp. Son père Humayun est musulman sunnite d’origine turc. De retour en Inde Akbar affronte l’hindouiste, se passionne pour le bouddhisme, le jaïnisme, le christianisme. Grand mystique, il aura toute sa vie des transes et des visions. Il emprunte au zoroastrisme le culte du feu. Et, comme les nomades des steppes, ses ancêtres, il saluait le soleil chaque matin. Fasciné par le christianisme, il n’en accepte néanmoins pas les dogmes, trop exigeants. La Dîn-i-Îlalî, « la religion divine », s’appelait au départ Tauhid-i-Îlalî, le « divin monothéisme ». La tolérance religieuse fut toutefois une nécessité pour maintenir la paix dans son immense empire et Fatehpur Sikri devient le centre du Dîn-i-Ilâlî, la synthèse de toutes les religions de l’empire.

 

Nous quittons la partie résidentielle de la ville pour nous rendre au sud-ouest du site, là où se dresse la Jama Masjid, Grande mosquée, centre sacré de Fatehpur Sikri entourée d’un haut mur. Premier édifice à être construit en 1571, il prend comme modèle la mosquée de Bibi Khanoum à Samarcande. Après la montée d’une volée de marches nous pénétrons dans l’enceinte par la Badshadi Darwaza, la Porte Royale, la même que l’empereur franchissait en venant du palais. Nous nous déchaussons et franchissons le seuil. Un spectacle éblouissant se dessine devant nous.

 

L’immense cour de plus de cent soixante mètres de côté, pouvant accueillir dix mille fidèles, s’étend dans le soleil aveuglant. Je comprends pourquoi, selon une inscription, cette mosquée ne mérite pas moins de respect que la fameuse Kaaba de La Mecque. Une galerie couverte surmontée d’innombrables petits pavillons à coupoles encercle la cour. Tout autour de jolies salles hypostyles sont dédiées à la prière. Les variations de hauteur et les arcades donnent de superbes perspectives, de la couleur intense du grès rouge émane une chaleur veloutée.

 

 

Contrairement à la cité palatiale où nous n’avons rencontré âme qui vivre, ici il y a foule. Sous les arcades un grand nombre de marchands propose des articles divers liés à la religion. D’innombrables fidèles ; hommes, femmes, enfants, arpentent les lieux, se baladent la main dans la main ou sont installés à même le sol pour discuter ou se reposer à l’ombre. L’atmosphère est festive, joyeuse.

 

Dans la cour s’élève le tombeau du saint Salim Christi, seul édifice de marbre blanc de la ville. Le petit mausolée carré aux larges auvents et aux jali est coiffé d’un dôme. À l’origine il fut construit en grès rouge comme le reste de la ville. Ce n’est que plus tard qu’il fut recouvert de marbre blanc. Quelques femmes vêtues de saris colorés y viennent nouer des brins de laine dans l’espoir d’avoir des enfants. Nous traversons la cour sur le sol en marbre brulant, hâte d’être arrivés à l’ombre sous les auvents. Une porte en ébène mène à une pièce ornée par des fresques florales colorées. La voûte en bois de santal est incrustée de nacre et les jali en marbre sont parmi les plus beaux de l’Inde.

 

Nous traversons la cour vers la salle de prière et ses ailes latérales. Trois mihrabs indiquent la direction de la Mecque. La coupole est ornée d’arabesques purement persanes. La grande richesse d’ornementation se traduit par des dessins géométriques complexes, arabesques florales et faïence émaillée.

 

La majestueuse Buland Darwaza, Porte de la Victoire, est l’entrée sud de la ville. Haute de cinquante-quatre mètres, c’est l’un des porches le plus haut du monde et un exemple de l’architecture moghole. Buland Darwaza ne faisait pas partie des plans originaux de la cité. L’empereur Akbar ordonna sa construction pour commémorer sa victoire sur le Gujarat en 1573. Elle s’admire surtout depuis l’extérieur. Nous nous chaussons et descendons la longue volée de marches très raides occupée par des vendeurs de bibelots. Depuis la rue l’édifice est très impressionnant et vertigineusement haut. La façade, un demi-octogone, est percée d’un iwan entre deux pans de murs doté de trois étages d’arcs superposés. Sur le toit du bâtiment court une multitude de panneaux surmontés d’arcs, couronnés de trois kiosques et pavillons surmontés de dômes. Le grès rouge est rehaussé par du marbre noir et blanc. L’ensemble exprime l’harmonie parfaite de l’architecture indienne et musulmane avec une référence aux iwans monumentaux construits sous le règne de Tamerlan en Ouzbékistan.

 

 

Nous remontons lentement les quarante-deux marches, puis, parvenus sur le parvis nous admirons la décoration de la porte avant de nous déchausser de nouveau pour pénétrer à l’intérieur de l’arc. Des inscriptions en arabe et en persan louent les exploits d’Akbar et citent des versets coraniques. Nous déambulons sous les galeries, lentement, avant de quitter la cité. La lumière décline et la pierre rouge s’enflamme et nous enveloppe comme le feu sacré.

 

Le souhait de réunir tous ses sujets autour d’une foi commune centré sur son personnage crée le mélange unique de différentes traditions architecturales. Il se traduit par une disposition des bâtiments conformément au modèle islamique, mais leur conception, ornementation, colonnes, voûtes et décors sculptés subissent une influence hindoue sans négliger des détails bouddhiques, chrétiens ou jaïns.  Néanmoins, la cité est abandonnée par l’empereur en 1585. Est-ce pour son manque d’eau ou pour stabiliser son empire qu’Akbar quitte Fatehpur Sikri pour Lahore ? Le rêve de pierre devient une ville fantôme, sa beauté une légende, son histoire mystérieuse. Reste l’aura singulière qui règne entre les murs rouge sang.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Jama Masjid.

 

 

 

ALEXANDRE

20 Août 2019

À mes lectrices et mes lecteurs,

Après de longs mois de silence je reviens vers vous pour vous présenter mon premier roman.

Mes voyages à travers le monde, ma rencontre avec Philippe, des grands moments de bonheur et d’enrichissement personnel tout comme les passages douloureux, m’ont un jour incité à écrire, puis finaliser, ce livre, fruit d’années de recherches et de travail obstiné.

« Alexandre » est un roman d’aventures, d’histoire, d’amitié, de complicité et d’amour qui se décline en trois tomes :

I – Le pacte de Babylone.

II – La malédiction de Tamerlan.

III – L’horizon d’Aton.

Ils sont disponibles à l’achat :

– Sur le site internet, en direct www.sentiersdulivre.fr

– En librairies, sur commande, en indiquant le titre, nom d’auteur et distributeur Hachette Livre.

– Sur les plateformes fnac.frcultura.framazon.frchapitre.comleslibraires.fr

En format numérique sur kobo fnac (vers octobre pour la version numérique).

Pour moi cette épopée se termine aujourd’hui, j’espère que pour vous elle ne vient que de commencer.

Bien sincèrement,

Annette

  

Pataugeant dans le domaine des dieux, Athènes, Grèce, septembre 2014.

L’horizon est dominé par l’Acropole, acro-polis ; la « ville haute ». Symbole d’Athènes, de la Grèce antique, du pouvoir politique et de l’âge d’or de la civilisation grecque, l’Acropole fut, et reste, le cœur d’Athènes. Décrit comme le « centre du monde car le centre d’Athènes » par le rhéteur grec Aelius Aristides (117-181), l’Acropole avec ses nombreux temples fut également le foyer de la vie religieuse de la métropole grecque. Dans la lumière aveuglante les colonnes blanches du Parthénon, temple dédié à Athéna Parthénos, « la Vierge », déesse protectrice de la ville, se dessinent contre le ciel bleu intense. Un bleu ultramarine qui, au fur et à mesure qu’il monte au zénith, se mue en bleu indigo,s’éclaircissant doucement vers un bleu pastel jusqu’à s’évaporer dans un ciel gris argenté, transparent. Ce fluide subtil, impondérable, remplissant les espaces au-delà de l’atmosphère terrestre et dont les Anciens pensait qu’il n’était pas un élément terrestre et qu’il convoquait les astres. Éther, aether, l’air pur, le cinquième élément, associé avec Athéna, déesse du ciel, pure comme l’éther et vierge éternelle.

 

Pataugeant dans le domaine des dieux, Athènes, Grèce, septembre 2014.

 

La déesse Athéna est une des déesses majeures du panthéon grec. Son nom est vraisemblablement basé sur la vision des Athéniens anciens : A-theo-noa signifiant « l’esprit de Dieu ». Les mythes qui entourent sa naissance la désignent comme une déesse ayant un pouvoir sur tous les corps célestes, mais également comme déesse gracieuse de la fertilité. Néanmoins, sa vertu reste inaltérée. Elle naîtarmée et casquée du crâne de Zeus, son père le dieu suprême. Un terrible tremblement de terre et un raz de marée accompagnent sa naissance. Dans la mythologie, Athéna est représentée avec, dans une main Nike, la Victoire, et dans l’autre son bouclier. Outre déesse du ciel, elle est aussi la déesse formidable de la guerre et de la paix. Elle accomplit de grands exploits quand fait rage la guerre contre les Géants et elle joue un rôle significatif pendant la guerre de Troie en venant en aide à Achille et à Odysseus. Elle protège son héros préféré Héraclès lorsqu’il accomplit ses douze travaux. Des poètes lui attribuent souvent le surnom Athéna glaukios, « déesse avec les yeux rayonnants ». Sa fidèle compagne est la chouette avec qui elle partage cette particularité. Toutes deux sont symbole de la sagesse.

 

 

Athéna est honorée sous différents avatars. Dans sa personnification de Pallas Athéna, du verbe grec pallein, « brandir la lance », elle est la déesse brandissant la lance, image symbolique de son pouvoir sur la foudre. Athéna Obrimopatrê, « la fille d’un père fort », renvoi vers la relation entre Athéna et Zeus, car, selon la légende, elle serait née de son père. Athéna Promachos fait d’elle la déesse de la guerre. Elle est la protectrice des artisans et des travailleurs sous son épithète d’Athéna Erganê, « la travailleuse ».Sous son incarnation d’Athéna Polias, elle est patronne de la cité, protectrice de la famille et réunificatrice des hommes. Enfin, elle est la déesse de l’aether, pur et limpide, et la vierge éternelle ; Athéna Parthénos.

 

Selon le mythe, Poséidon et Athéna se sont disputés la possession de la ville qui portera le nom de celui qui lui offre le présent le plus utile. Le concours se déroule dans le domaine des dieux sous le patronage deZeus qui nomma arbitre le roi serpent Cécrops. Poséidon frappe son trident contre l’Acropole ; il en sort une source d’eau salée. Athéna y plante un olivier. Les dieux jugent le présent de la déesse plus utile, et lui consacrent la cité qui portera son nom. Depuis, l’olivier est considéré comme un arbre sacré et symbole de paix et prospérité.

 

Aux environs de 500 avant Jésus-Christ apparaît à Athènes une nouvelle pièce de monnaie, le tetradrachme. Le côté face est frappé de la tête d’Athéna, le côté pile comporte l’image d’une chouette et d’une branche d’olivier. Pendant les siècles suivants, le tetradrachme, contrairement aux premières pièces de monnaie athénienne ou la monnaie d’autres cités-états grecques, sera utilisé dans tout le bassin méditerranéen et deviendra le moyen de paiement « international ». Il est la preuve tangible du pouvoir commercial et du prestige politique d’Athènes. En plaçant la chouette et la branche d’olivier sur le côté national de leur pièce d’un euro, les Grecs honorent leur riche histoire.

 

 

Nous nous approchons de l’Acropole. Philippe et moi-même sont accompagnés de mes parents qui célèbrent leur cinquante années de mariage. J’observe avec tendresse mon père qui porte galamment le sac de ma maman. Notre chemin serpente à travers un bois de pins d’Alep et de pins parasols parmi lesquels de grands cyprès s’élèvent gracieusement vers le ciel. La lumière filtre à travers les arbres comme des couronnes rayonnantes et nous apprécions l’ombre que nous accorde la végétation méditerranéenne toujours verte. Nous avons hâte d’atteindre l’Acropole mais, involontairement, nous trainons. Car c’est la cité des dieux, un lieu interdit aux mortels et aux non initiés. Plus haut que nous grimpons, plus nous  nous raprochons du royaume des dieux, du ciel, de l’éther…

 

Le plateau rocheux d’environ cent cinquante mètres de hauteur, à l’origine entouré d’une plaine fertile, situé à une distance sûre mais pas trop éloignée de la mer, se prête par excellence pour y établir un village. Les premières traces d’occupation de la région d’Athènes datent du VIe millénaire avant Jésus-Christ. La première période d’habitation de l’Acropole remonte à la période mycénienne, autour de 1600 avant Jésus-Christ. Mille ans plus tard un certain nombre de constructions religieuses vont y être érigées, la plus importante étant le vieux temple dédié à Athéna sous son apparence de protectrice de la ville et de la famille : Athéna Polias.

 

 

En 480 avant Jésus-Christ, Athènes et l’Acropole sont dévastés par les armées perses. Après avoir chassé l’ennemi, Athènes entame son âge d’or. La cité-état se développe comme un empire. La personne qui marque cette période est Périclès (495-429 avant Jésus-Christ). Stratège éminent et influent, homme d’État charismatique, meneur incontestable du parti démocratique, Périclès devient le dirigeant de l’empire athénien pendant la période culturelle et politique la plus illustre que la ville n’ait jamais connu.Grâce à sa personnalité, Athènes sera la première ville dotée d’un gouvernement démocratique. En référence au célèbre homme politique et militaire qu’il fut, à quinze reprises, stratège d’Athènes, les historiens appellent le Ve siècle en Grèce le siècle de Périclès. À cette époque, la ville était considérée comme la capitale intellectuelle, artistique et politique du monde occidental. On parle aussi de l’Âge d’or athénien.

 

 

Une pente escarpée sur le flanc ouest donne accès à l’Acropole. Le chemin vers les propylées, entrée monumentale du sanctuaire, est rude. La chaleur, l’ascension et les hordes de touristes gâchent l’atmosphère sereine qu’on aimerait y trouver. Malgré cela, nous nous laissons emporter par les émotions que suscite l’endroit. Nous sommes sur ce lieu décrit par Plutarque comme : « Tous ces ouvrages dont il semblait que chacun dût exiger plusieurs générations successives pour être achevé, se trouvèrent tous terminés pendant la période d’apogée d’une seule carrière politique. Chacun d’eux, à peine fini, était si beau qu’il avait déjà le caractère de l’antique, et si parfait qu’il a gardé jusqu’à notre époque la fraîcheur d’un ouvrage récent ».

 

Les Propylées comprennent un bâtiment central, un vaste vestibule de forme rectangulaire, et deux ailes latérales. Les colonnades ouest et est comportent des colonnes doriques tandis que deux rangées de colonnes ioniques partagent le corridor principal en trois voies. L’aile sud des propylées donne accès au temple de Nike, la déesse de la victoire. Des cinq portes de la partie centrale, nous choisissons celle du milieu, suivant ainsi la Voie Sacré qu’empruntait jadis la procession des Panathénées.

 

 

Les Panathénées étaient des festivités religieuses et sociales de la cité d’Athènes qui se terminaient par une procession et un grand sacrifice en l’honneur d’Athéna Polias, celle qui veille sur la famille. Les festivités rassemblaient tous les habitants de la cité. Le point culminant des Panathénéesétait la grande procession. La présence des jeunes filles, les canéphores, était très importante car Athéna Parthénos, « la Vierge », était la déesse des jeunes filles. Elles devaient offrir à la statue d’Athéna un magnifique peplos tissé au cours de l’année. Après l’avoir porté en grande pompe dans toute la cité, le vêtement, qui devait être à la taille de la grande statue de la déesse au saint des saints du temple, était remis à Athéna. La procession du festival des Panathénées se terminait le soir par une grande fête d’offrande. Un taureau était sacrifié sur l’autel d’Athéna Polias et la viande était mangée lors d’un énorme banquet pour la clôture des festivités.

 

Nous atteignons l’Acropole. Nous nous arrêtons et contemplons l’image qu’offrent les ruines. De la terrasse autrefois si grandiose ne subsiste pas grand chose. Une énorme quantité de pierres est éparpillée dans l’herbe desséchée, les sanctuaires protégés par des cordes attachées à des piquets rouillés. Il fait chaud, il y a foule. Des visiteurs du monde entier se retrouvent ici pour admirer l’Acropole. Les guides avec des drapeaux ou des parapluies tentent de garder leurs  groupes disciplinés et rassemblés. Leurs voix font de grands efforts pour surpasser ceux de la concurrence. Les gens prennent des photographies, hurlent « cheese », trébuchent sur des fragments de blocs et semblent déjà songer au « frappé », café glacé, qu’ils vont déguster sous peu sur une terrasse. Car l’Acropole est un « numéro obligatoire », rarement apprécié comme il se doit. C’est étrange. Sur ce lieu sacré on pourrait s’attendre à n’entendre que chuchotements et regards déférents. Comment se fait il que le « touriste », d’office, soit athée ?

 

 

Je pense à ma première visite, il y a une dizaine d’années, sur ce sol sacré. C’était au mois de mai, l’air frais et le ciel indigo. Une fin d’après-midi paisible. Et si peu de monde sur l’Acropole que Philippe et moi avions un sentiment de perdition. Et de bonheur. Quelle chance d’arpenter ce haut lieu en toute sérénité, en silence, en lui consacrant le respect et l’admiration qu’il mérite. Aujourd’hui, certes, l’atmosphère n’est pas au recueillement, néanmoins, en regardant mes parents évoluer parmi les vieilles pierres dominant la ville, je sais qu’ils ressentent une profonde émotion. Ma mère, Wina, qui m’a transmis l’envie de découvrir le monde, des cultures et civilisations étrangères et la prévenance. Mon père, Pierre Schreurs, a qui je dois mon énergie, ma soif du savoir et le sens des affaires et de l’organisation. J’échange un coup d’œil avec Philippe, l’amour de ma vie, mon complice, mon âme sœur. Ici, aux origines de notre civilisation, au centre du monde, entourée de ceux que j’aime, je me sens comblée.

 

Nos regards sont imperturbablement attirés vers le Parthénon. De la magnificence de jadis reste peu, le toit a disparu et entre les rangées de colonnes on aperçoit le ciel azur. La plupart des reliefs ont disparu, volé ou mis à l’abri dans des musées, une grue occupe le lieu ou, il y a longtemps, dissimulée dans le saint des saints, trônait la statue d’Athéna. Reste la grandeur, l’ensemble majestueux, le sentiment de nous trouver face à un édifice majeur…

 

 

Le Parthénon représente l’apogée de l’architecture athénienne dans la période classique du Ve siècle avant Jésus-Christ. Il est le symbole de l’hégémonie d’Athènes suite aux guerres contre les Perses. Après avoir fait transférer le trésor de la Ligue de Délos vers Athènes, Périclès convainc l’assemblée du peuple de l’utiliser pour reconstruire avec une splendeur inégalée l’Acropole ravagé par les Perses en 480 avant Jésus-Christ. Le sculpteur Phidias et les architectes Ictinos et Callicratès en seront les maîtres d’œuvre.

 

Le Parthénon est un édifice périmètre ; c’est à dire entièrement entouré d’un rang de colonnes isolées du mur extérieur. Huit piliers sur le devant et à l’arrière, dix sept sur les faces latérales, le plan au sol est rectangulaire et élevé sur un podium à degrés. Le bâtiment est soumis à des règles mathématiques qui assurent une fusion harmonieuse entre longueur, hauteur et profondeur. Les colonnes, aux  tambours doriques, ont une hauteur de dix mètres et le diamètre varie entre 1,91  et 1,48 mètres entre la base et le sommet. Pour un effet optique optimal, toutes les colonnes sont légèrement renflées au tiers de leur hauteur en partant du pied. Elles sont également incurvées, et les piliers d’angle penchent du côté court ainsi que le côté long vers l’intérieur. Grâce à ce principe de variation en diamètres, « entatis », les colonnes paraissent parfaitement droites. Les colonnes d’angles, qui captent plus de lumière, sont aussi plus épaisses, car, se détachant sur le vide, elles sembleraient trop minces. Ces corrections apportent aussi des avantages techniques. Elles facilitent l’écoulement des eaux par la courbure du sol et renforcent la structure de l’ensemble réduisant le risque d’effondrement en cas de tremblement de terre.

 

 

La cella, le saint des saints, était partagée en deux parties : la véritable cella où se trouvait la statue de la déesse, et une chambre plus petite, opisthodomos, accessible depuis l’ouest, à l’arrière du temple. Dans la cella trônait la statue haute de douze mètres d’Athéna Parthenos réalisée par Phidias. La déesse est représentée debout, vêtue d’une péplos, armée et casquée. Elle offre Nike, la Victoire, aux Athéniens. L’œuvre est faite de chryséléphantine ; or et ivoire sur une armature en bois imputrescible. Cette technique de sculpture atteint son apogée avec les statues colossales de Zeus à Olympie, une des sept merveilles du monde également réalisée par Phidias, et d’Athéna Parthenos sur l’Acropole. Aujourd’hui, la statue nous est connue à travers des images sur des pièces de monnaies et quelques copies en marbre. Pausanias,géographe et voyageur de l’Antiquité, nous en a laissé une description détaillée. «  Elle est d’or et d’ivoire ; au milieu du casque qui la surmonte se trouve une représentation du Sphinx… De chaque côté du casque on a figuré des griffons en relief… La statue d’Athéna la représente debout avec une robe qui tombe jusqu’aux pieds ; sur la poitrine on a enchâssé la tête de Méduse, elle aussi en ivoire ; Athéna tient une Victoire de quatre coudées environ, et dans l’autre main une lance; un bouclier est posé contre ses jambes et près de la lance il y a un serpent… On a en outre sculpté la naissance de Pandore en relief sur la base de la statue. » La statue était entourée d’une galerie de colonnes de deux étages sur trois côtés de la pièce. Dans l’opisthodomos, quatre colonnes ioniques supportaient le toit. Selon une inscription, c’est à cet endroit qu’était conservé, à partir de 439 avant Jésus-Christ, le trésor de la ville.

 

 

Les deux frontons du temple, les quatre vingt douze métopes, et la frise à l’intérieur de la colonnade comportent des sculptures magnifiques représentant des scènes des batailles mythiques, la procession annuelle des Panathénées et des épisodes mythologiques de la vie d’Athéna. L’édifice est construit en marbre du Pentélique. Son toit était couvert de tuiles plates de marbre de cinquante kilogrammes chacune, agrémentées d’antéfixes et de palmettes polychromes. Des têtes de lions aux angles faisaient office de gargouilles. Le marbre pour les sculptures venait de l’île de Paros. Le Parthénon est la plus importante construction qui nous est parvenue de l’Antiquité classique.

 

 

Au VIe siècle, à l’époque byzantine, le Parthénon devient une église, église Sainte Sophie. On construit un clocher à l’angle sud ouest. Au Moyen-Âge, le sanctuaire  est dédié à la Vierge Marie. Après la conquête d’Athènes par les Turcs en 1460, le Parthénon devient une mosquée, le clocher un minaret. La visite, en 1674, de l’ambassadeur français le marquis Charles Olier de Nointel accompagné du peintre Jacques Carrey aura une importance majeure. Sur l’ordre de Nointel, celui-ci fait des dessins du Parthénon d’une valeur inestimable. Ce sont les seules images de l’édifice antérieures à sa destruction.

 

Pendant le siège d’Athènes par les Vénitiens sous l’autorité de Francesco Morosini en 1687, le Parthénon, utilisé par les Turcs comme dépôt de munitions, est touché par une bombe. L’explosion et l’incendie qui s’ensuit ravage la cella et la partie centrale du temple. Huit colonnes sur la face nord, six sur face sud, s’effondrent. Après la conquête de l’Acropole, Morosini tente d’enlever la galerie de sculptures du fronton ouest pour l’expédier en bateau à Venise. L’ensemble se désintègre et est définitivement perdu.

 

Thomas Bruce, Lord Elgin, occupe de 1799 jusque 1803 le poste d’ambassadeur de la Grande-Bretagne à Constantinople. Avec l’accord de la Sublime Porte, il collectionne des sculptures de l’Acropole et les fait transporter en Grande-Bretagne entre 1802 et 1804. En 1816, pour résoudre des soucis d’argent, il vend ses « Elgin marbles » au British Museum où aujourd’hui les plupart des métopes et les sculptures du fronton du Parthénon sont exposées en dépit de l’énorme pression du gouvernement grec pour les récupérer.

 

Au sommet de l’Acropole nous trouvons un muret à l’ombre d’un cyprès solitaire. Le regard tourné vers l’entrée orientale du Parthénon, nous laissons filer le temps. Nous observons les pierres millénaires en essayant d’imaginer comment était la vie à Athènes à cette époque. Athènes, ville de l’Antiquité, capitale de la Grèce. Athènes, métropole cosmopolite de presque cinq millions d’habitants. Athènes, poussiéreuse, chaotique, où la pollution a atteint un seuil alarmant. Rome est connu comme la « ville éternelle ». Athènes est le berceau de notre civilisation, lieu de naissance de la démocratie, des Jeux Olympiques, de la science politique, de la littérature occidentale, des principaux théorèmes mathématiques, du théâtre, une ville où les dieux semblent toujours présents.

 

Au nord de l’Acropole trône l’Érechthéion, édifié par l’architecte Philoclès. Ce temple, nommé d’après Erchthée, l’un des rois fondateurs légendaires d’Athènes, est le fruit de l’assemblage de plusieurs sanctuaires, et le besoin de préserver les sites sacrés explique probablement la complexité de sa conception. L’édifice remplace le temple archaïque d’Athéna Polias. Il regroupait certaines des reliques les plus anciennes et les plus sacrées des Athéniens. Le temple, d’ordre ionique est, dès sa construction, loué pour son élégance et ses colonnes fines et élancées.

 

 

L’Érechthéion estconstitué de plusieurs sanctuaires : un corps principal, les portiques nord et sud et plusieurs annexes. Dues aux différences de niveau du sol du plateau de l’Acropole, la partie ouest du temple se situe trois mètres plus bas que la partie orientale. Durant l’Antiquité, le sanctuaire principal comportait deux cellae : l’une dédiée à Erchthée et Poséidon, et l’autre pour la très ancienne statue de culte d’Athéna Polias, une statue en bois, xoanon, dont la tradition voulait qu’elle fut tombée du ciel. N’est-il pas approprié qu’ici, sur ce lieu sacré, le domaine d’Athéna, et surtout dans ce temple, son sanctuaire comme protectrice de la famille, nous célébrions les noces d’or de mes parents ? Quel privilège d’être ici, réunis ; ma mère, mon père, leur fille, leur gendre, une famille : notre famille.

 

 

À l’extérieur du temple eut lieux le duel entre Athéna et Poséidon. On peut voir le roc fendu par le trident de Poséidon, et l’olivier sacré d’Athéna. Autrefois se trouvait là un autel dédié à Zeus et les tombeaux de deux rois légendaires d’Athènes : Erechthée et Cécrops, ainsi que la tombe de Pandrose, une de trois fillesde Cécrops, toutes  trois prêtresses de l’Érechthéion.

 

Six statues de jeunes filles drapées de peplos, hautes de deux mètres trente, servent de colonnes supportant l’entablement, leur tête en guise de chapiteau : la fameuse tribune des caryatides. Hélas, en 1801, Lord Elgin dérobe l’une d’entre elles. Plus tard, elle est remplacée par une copie. Aujourd’hui, les caryatides ont toutes été remplacées par des copies. Les originales sont au musée, sauf une…

 

Une caryatide est une statue de femme souvent vêtue d’une longue tunique, soutenant un entablement sur la tête, remplaçant ainsi une colonne, un pilier ou un pilastre. Le terme grec caryatides signifie littéralement « vierges de Karyai », une cité du Péloponnèse. Dans l’Antiquité, cette ville était renommée pour son temple dédié à la déesse Artémis Karyatis. Pendant les fêtes du temple à Karyai, des jeunes filles exécutaient des danses en l’honneur d’Artémis, la déesse mère. Les caryatides les plus anciennes ornent les trésors de Cnide et Siphnos à  Delphes à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ. Les atlantes ou telamones, porteurs architecturaux sous forme masculine, sont les pendants des caryatides. Une autre variation est la canefora : jeune fille portant des corbeilles sur la tête. Le terme signifie « porteuse de corbeilles ». La grande attention portée à l’Antiquité classique pendant la renaissance mène à la redécouverte des caryatides. En France de nombreux bâtiments, dont le Louvre, sont ornés de caryatides. Le portique des caryatides est copié dans l’aile sud de l’église londonienne Saint Pancras. Au Pays-Bas, des caryatides ornent le Palais Royal sur le Dam à Amsterdam.

 

C’est au musée de l’Acropole que nous pouvons admirer la beauté des caryatides. Les habits plissés, les traits des visages fins, l’élégance des coiffures tressées. Les statues magnifiques rayonnent de dignité et de grâce. Je me souviens de notre dernier séjour à Athènes en 2006. Les caryatides étaient encore dans le vieux musée de l’Acropole, un bâtiment miteux situé sur l’Acropole près du Parthénon. Elles étaient là, dans une salle froide et poussiéreuse, éclairées aux néons. En dépit de quelques pièces majeures, la visite de ce musée ne m’impressionna guère et je me souviens d’avoir pensé que la frise du Parthénon n’était peut-être pas si mal au Brittish Museum à Londres où elle est exposée depuis 1816 et où nous avons eu de la chance de les admirer.

 

En 2009, au pied de l’Acropole, fut inauguré le New Acropolis Museum de Bernard Tschumi. Le bâtiment ultramoderne repose sur cent piliers effilés en béton. À travers le sol du rez-de-chaussée, on peut contempler des vestiges du IVe siècle avant Jésus-Christ jusqu’au VII après Jésus-Christ. La collection exposée dans les salles spacieuses comprend environ quatre mille objets. La galerie du Parthénon, au dernier étage, nous impressionne le plus. Ici est reproduite la frise du Parthénon avec des fragments des métopes retrouvées. Les parties manquantes se trouvant au Brittish Museum ont été remplacées par des copies en plâtre. À travers les immenses baies vitrées nos regards se lèvent vers l’Acropole. Au pied de la montagne sacrée s’étend la ville, immense, et remplie de trésors.

 

 

Le ciel s’obscurcit et de gros cumulus se forment au dessus de l’Acropole. La brise se lève. L’orage semble se rapprocher. Une menace ? Mais non, un vent venant de la mer balaye le ciel chassant les nuages. Seules quelques gouttes tombent. Une bénédiction ? Peut-être un signe bienveillant des dieux ? Car à Athènes, les dieux paraissent omniprésents tant que l’éther domine la voute céleste…

 

Juin 2018. En hommage à mon père, décédé le 8 juin 2018 tel qu’il a vécu ; digne, fort et avec humour jusqu’à ses derniers instants.

https://annetterossiphoto.wordpress.com/2018/07/12/pierre-schreurs-mon-pere-pierre-schreurs-mijn-vader-pierre-schreurs-my-father/

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Érechthéion.

Tel le phénix qui renaît de ces cendres, Nagasaki, Japon, décembre 2017.

Nagasaki, « longue pointe », est une ville sur la côte ouest de l’île japonaise de Kyushu. Pendant deux siècles, elle fut le seul lien entre l’empire du Japon et le reste du monde grâce aux Portugais puis aux Néerlandais et aux Chinois. Florissante cité commerçante et industrielle pendant la période Meiji, avec un important gisement houiller sur l’île de Hashima, elle entre tragiquement dans l’histoire le 9 août 1945, cible du deuxième bombardement atomique. Aujourd’hui, reconstruite, Nagasaki est une ville portuaire, d’influence cosmopolite, dynamique et émouvante.

 

Tel le phénix qui renaît de ces cendres, Nagasaki, Japon, décembre 2017.

 

Quand la bombe atomique est évoquée, c’est d’abord Hiroshima qui vient à l’esprit. Première ville frappée par la terrible attaque nucléaire le 6 août 1945 et ses conséquences désastreuses : cent quarante mille morts, dont la moitié au moment de l’impact, et la ville réduite en poussière. Mais Nagasaki, frappée trois jours plus tard, subit quasiment les mêmes ravages. Depuis, les deux villes martyrisées sont à jamais liées l’une à l’autre, unies irrévocablement par un passé meurtri. Pour nous il était inconcevable de s’être rendu à Hiroshima sans aller à Nagasaki. Nagasaki, qui, comme Hiroshima, fut reconstruite et qui possède de nombreux attraits méritant amplement le détour.

 

Nous quittons la gare de Nagasaki et attendons le tramway ligne n°1. Lorsqu’il arrive, il est déjà plein à craquer. Comme est l’usage, nous entrons par le fond de la rame en nous frayant un chemin parmi les nombreux passagers. Au fur et à mesure que le trajet avance nous rallions petit à petit l’avant de la rame la sortie se faisant par l’avant. Je prépare la monnaie, cent vingt yens par personnes, car le paiement s’effectue en sortant et uniquement en pièces. Une machine à faire du change est située à côté du chauffeur pour ceux qui n’auraient pas l’appoint. Parvenus à l’arrêt Kanko Dori, nous débarquons, soulagés de nous extraire du tramway bondé. Le chauffeur, casqué et ganté, nous remercie et nous souhaite une bonne journée, comme à chaque passager qui quitte le tram.

 

 

Notre hôtel se situe dans une rue commerçante couverte, l’accueil est agréable, les chambres confortables et, après nous être défaits de nos bagages, nous traversons la ville à pied, plan à la main, en direction du Tokiwa Terminal landing pier pour nous rendre à la Gunkanjma Concierge Company qui propose des excursions vers l’île de Hashima.

 

 

Située à environ vingt kilomètres au sud-ouest de Nagasaki, baignée par la mer d’Amakusa, l’île de Hashima est devenue célèbre grâce au film Skyfall porté à l’écran en 2012. James Bond, dans un décor de dévastation, y affronte le méchant. Longtemps considérée dangereuse et restée interdite d’accès, en 2009, après des travaux d’emménagement et de sécurisation, l’île devient accessible au tourisme uniquement lors de visites guidées et limitées à un parcours aménagé. Quelques agences se partagent le marché mais les excursions sont uniquement en japonais et au moindre risque de mauvais temps ou une mer agitée la sortie peut-être annulée.

 

Aujourd’hui il fait très beau mais pour les jours prochains la météo semble moins clémente. Arrivés dans l’après-midi, nous tentons l’excursion cet après-midi. Pas de chance, à notre arrivée sur le quai, nous voyons le bateau prendre le large. Deux hôtesses accourent. L’une d’entre elles parle anglais et elle nous conseille de nous rendre à une autre compagnie, Black Diamond, qui a un départ programmé dans quinze minutes. Elle va même leur téléphoner pour savoir si il y a de la place et demander de nous attendre. Leur embarcadère est assez éloigné et encadré par les deux hôtesses nous nous retrouvons au bord de la route à la recherche d’un taxi. Dès qu’une voiture s’arrête on s’engouffre, le chauffeur prend ses instructions et après avoir remercié chaleureusement les deux filles, nous démarrons sur les chapeaux de roues. Le chauffeur brave tous les interdits mais nous dépose saints et saufs et à temps devant les bureaux de la compagnie Black Diamond. Un employé nous attend sur le trottoir, nous fait signer une décharge, encaisse l’argent, nous passe un badge autour du cou et nous dirige vers le quai. L’équipage nous attend, nous traversons la passerelle et le bateau lève l’ancre. Il n’y a qu’une trentaine de passagers et nous nous installons sur le pont. Immédiatement la voix de la guide résonne dans les haut-parleurs. Elle ne s’arrêtera pas de parler pendant les trois heures et demie que va durer l’excursion…

 

 

L’eau est d’un bleu profond, le ciel bleu clair, le soleil vif et brillant. Le port de Nagasaki défile devant nous. La ville s’étale sur les collines qui l’entourent. Les explications sont exclusivement en japonais mais on nous donne une brochure avec toutes les informations nécessaires. Sur le nord se situent les chantiers navals de Mitsubishi Heavy Industries, au sud nous apercevons l’ancien secteur étranger, le Glover Garden, parc construit en 1863 par le marchand écossais Thomas Blake Glover. Notre bateau passe sous le pont suspendu Megami Ohashi. Dans le ciel une nappe de nuages cache le soleil et jette de l’ombre sur un deuxième chantier naval Mitsubishi. Nous contournons l’île d’Iodjima et, maintenant en pleine mer, une brise vient nous frapper tandis que la mer devient un peu plus agitée.

 

 

Après un court arrêt sur l’île de Takashima pour la visite d’un petit musée retraçant l’histoire de la mine sur l’île de Hashima et la maquette qui permet d’avoir une idée de l’infrastructure, nous repartons en mer. Tout est chronométré à la minute près et encadré par tout l’équipage. Cap vers le sud ! Une silhouette se dessine à l’horizon. En contre-jour, nous comprenons pourquoi l’île possède le surnom Gunkan-jima ; « île de navire de guerre ». De loin elle ressemble aux cuirassés de la classe Tosa construits pour la marine impériale japonaise dans les années 1920.

 

 

Le bateau se rapproche puis reste stationnaire le temps que chaque passager prenne des photos : la même image que celle affichée sur la brochure. Au Japon, rien n’est laissé au hasard ! Nous approchons. D’une forme allongée, l’île possède un cœur formé de rochers escarpés avec des terrains plats au pied du relief. Dominé par un phare et un petit temple, un enchevêtrement d’immeubles baigne dans la lumière feutrée d’un soleil déjà bas dans le ciel. Une digue de parois lisses et verticales en béton plonge dans la mer. Ce qui frappe est la noirceur. La noirceur du charbon, l’or noir de l’île de Hashima.

 

 

La découverte d’un important gisement houiller sur l’île inhabitée date de 1810. Rachetée en 1890 par le conglomérat japonais Mitsubishi qui va exploiter cette ressource, l’île accueille une mine et la main-d’œuvre nécessaire. Le charbon est extrait jusqu’à une profondeur de mille mètres.En 1916, pour loger les employés, la compagnie construit le premier immeuble en béton armé du Japon ; nécessaire pour protéger la construction des typhons. Depuis, Hashima est couvert d’immeubles : administration de la mine, habitations, commerces, écoles, un hôpital, une crèche et un temple. Pour les loisirs des mineurs et de leurs familles s’ajoutent un cinéma, une piscine, des bains publics, des jardins et un salon de pachinko, sorte de croisement entre un flipper et une machine à sous. Des espaces de circulation, allées et escaliers, sont emménagées. Au fil du temps, l’île subit des agrandissements ceinturés par des digues et des quais. Pendant les tempêtes les habitants regardaient avec fascination des vagues immenses s’abattre sur ce petit bout de terre perdu en mer.

 

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la Corée et la Chine sont sous occupation japonaise, huit cent travailleurs coréens et un nombre incertain de Chinois sont envoyés de force sur l’île qui devient une prison à ciel ouvert. Beaucoup y meurent dans des conditions terribles. En 1945 le souffle de la bombe atomique qui frappe Nagasaki fait voler en éclat les vitres des appartements d’Hashima. Commence alors une période de grande prospérité. Les besoins en énergie après la guerre sont considérables. Dans les années 1960 plus de cinq mille habitants résident sur l’île, c’est le lieu le plus densément peuplé au monde.

 

Les années 1970 voient arriver le déclin. Après les chocs pétroliers et la chute progressive le l’activité minière, la population diminue. En 1974 les derniers habitants quittent Hashima, l’abandonnant aux intempéries. Pendant des années de désertion, en proie aux typhons, particulièrement virulent dans la baie de Nagasaki, les bâtiments et l’installation minière de Hashima se délabrent peu à peu tandis que la végétation prend possession des lieux. La résurrection survient en 2009 avec l’ouverture au tourisme. En 2015, Hashima est inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO comme site historique représentatif de la révolution industrielle de Meiji. Les deux Corées ainsi que la Chine contestent cette admission.

 

 

Le bateau accoste. Des vagues se brisent contre le quai et l’équipage tend des bâches pour éviter que nous recevions la moindre éclaboussure. Nous débarquons. Notre petit groupe suit la guide le long d’un parcours balisé et délimité par des rambardes sur la pointe sud-ouest de l’île. Nous n’irons pas nous balader librement parmi les bâtiments reliés par des passages et des escaliers. L’ensemble est extrêmement instable et dangereux. Seuls étrangers, ne comprenant pas le japonais, nous avons la permission de nous écarter un peu du groupe. Un membre de l’équipage nous désigne les immeubles et leur fonction sur la carte de l’île que nous a fourni l’agence. Nous apercevons au loin l’endroit où fut tournée la célèbre scène de Skyfall mais nous restons bien à l’écart de tout bâtiment.

 

 

Nous passons devant les vestiges d’une bâtisse construite en briques rouges. C’était là où se rassemblaient les mineurs avant et après le départ au fond du puits. Il y avait des douches et un bain collectif.

 

 

Plus loin nous sommes devant la piscine. D’une longueur de vingt-cinq mètres elle était remplie avec l’eau de mer. Des compétitions y étaient organisées. Aujourd’hui, elle est dévastée, des blocs de béton jonchent le fond où nous apercevons les lignes de nage. Et partout des carcasses d’immeubles. Des bâtiments aux façades lépreuses, aux armatures de fer rouillées et tordues, aux vitres éclatées et envahis par la végétation.

 

 

Autrefois le lieu le plus densément peuplé au monde, aujourd’hui réduit à une île abandonnée aux éléments, je ressens une émotion confuse en étant ici. Je ne suis qu’une voyeuse dans un lieu vidé de toute âme qui vive. Toutes ces constructions anéanties. Une sinistre atmosphère de tristesse et d’abandon. Les fantômes semblent hanter les lieux, leurs murmures se mélangeant aux bruits des vagues qui se fracassent contre la digue. Quelle idée de venir « admirer » ces décombres. Pourtant, c’est grâce à ces gens, grâce à nous, que Hashima, ne serait-ce que l’espace de quelques heures, revit. Avant de quitter l’île mon regard parcourt une dernière fois les ruines. La lumière douce du soleil couchant renvoie la vision d’une effroyable beauté. Et une étrange sérénité enveloppe l’îlot.

 

 

De retour au port de Nagasaki, le crépuscule s’est installé. Nous traversons la ville à pied en direction de Shianbashi, « notre » quartier. La balade est agréable, les rues sont animées, les trams sillonnent les avenues. Il règne une atmosphère différente que dans les autres villes du Japon, plus orientale, moins stérile. De nombreux passages commerçants couverts, des petites ruelles un peu sombres, des quartiers avec des demeures occidentales, un Chinatown éclairé de mille feux. Même la population semble plus décontractée, plus abordable. Dans l’air flottent des parfums ; de cuisine, d’encens, de gaz d’échappement, le tout mélangé avec une vague odeur d’égout. De Nagasaki émane un brin d’exotisme.

 

 

L’ambiance typique de la ville portuaire fut exportée en Occident par le biais du célèbre opéra Madame Butterfly dont l’action, une histoire vraie, se passe à Nagasaki. Cho-san, Miss Butterfly est une jeune geisha de Nagasaki. Elle épouse  un officier américain, le fougueux capitaine Pinkerman, croyant leur alliance  sincère. Mais Pinkerton, sachant que le mariage n’a aucune valeur légale aux États-Unis, ne songe qu’a son plaisir avant de l’abandonner, enceinte. Cho-san ne parvient pas à oublier l’homme dont elle est amoureuse. Le consul américain Sharpless ne cesse de lui répéter que Pinkerton ne reviendra jamais mais la jeune geisha ne veut croire à un destin aussi cruel. À la grande surprise de tous, et à la détresse de Cho-san, l’officier réapparaît… accompagné de son épouse, une Américaine. Pinkerton apprend alors qu’il a eu un fils en son absence. Cho-san, acceptant la situation, abandonne son enfant au couple et se donne la mort par jigai, suicide rituel pratiqué par les femmes, en se poignardant.

 

En 1989 John L. Long écrit l’histoire rapportée par sa sœur Jennie Corell. Celle-ci vécut à Nagasaki entre 1892 et 1894 avec son mari missionnaire. Jennie, lors de son séjour, avait fait connaissance d’une jeune fille de maison de thé, Cho-san, Miss Butterfly, qui aurait été séduite par l’officier américain William B. Franklin de l’USS Lancaster. En 1900, la pièce de théâtre basée sur cette histoire est jouée à Londres sous le titre de Madame Butterfly, a Tragedy of Japan. C’est à cette occasion que Giacomo Puccini, enthousiasmé, décide d’en acquérir les droits et d’en faire un opéra. La première a lieu le 17 février 1904 à la Scala de Milan sous le nom de Madame Butterfly. Ce sera un fiasco. Néanmoins, après avoir remanié l’opéra, Puccini le représente trois mois plus tard : c’est un triomphe qui connaîtra par la suite un succès international.

 

Je regarde avec admiration les vitrines des magasins de sucreries et de pâtisseries qui exposent les délices de manière élégante et sobre. La spécialité de Nagasaki est le Castella, une sorte de génoise sucrée inspirée d’un gâteau portugais. Au XVIe siècle, avant la grande fermeture du Japon, quand le port de Nagasaki était un port de commerce international très fréquenté, les missionnaires à bord d’un navire portugais offrent des gâteaux inconnus à une personnalité locale pour avoir la permission d’accoster et de prêcher auprès des habitants. Ce gâteau est présenté comme « pain de Castilla », une province espagnole. Avec la prononciation japonaise Castilla devient Castella. Les ingrédients sont simples ; œufs, farine et sucre mais le sucre était très rare au Japon et on le remplaçait par du mizu ame, un sirop de fécule. Le Castella existe en plusieurs versions : nature, chocolat ou matcha ; thé vert en poudre.

 

 

Le lendemain il fait gris et la pluie menace. Un temps qui s’accorde parfaitement avec notre objectif de la journée : nous plonger dans la page noire de l’histoire de Nagasaki : l’attaque nucléaire. Ici, comme à Hiroshima, nous avons du mal à imaginer l’étendu de la destruction.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Nagasaki est un des plus grands ports du sud du Japon et un des plus importants centres militaro-industriel : fabriques d’équipement militaire et de munition, chantiers navals et usines aéronautiques. Aussi avancés et modernes que sont les usines, les habitations et commerces  sont traditionnellement en bois avec une densité des constructions élevée, une infrastructure ne pouvant pas résister à de fortes explosions.

 

Le 26 juillet 1945, lors de la conférence de Potsdam, les Alliés exigent de Tokyo une capitulation inconditionnelle, l’éviction de l’empereur Hirohito et la formation d’un régime démocratique sous peine de « destruction totale ». Les Japonais refusent et le président américain Harry S. Truman autorise l’utilisation de la bombe atomique. Le 6 août 1945 à 8h15 du matin, la bombe atomique à l’uranium Little Boy explose au-dessus de la ville de Hiroshima. Plus de soixante et onze mille personnes meurent sur le coup, beaucoup d’autres perdrons la vie à cause des radiations. La ville est dévastée. Les États-Unis demandent au Japon de se rendre. En vain. Le gouvernement japonais ne cède pas et refuse la reddition. Les Américains décident d’une seconde frappe.

 

Pendant les discussions entre gouvernements, le 8 août 1945, des avions larguent des millions de tracts au-dessus du Japon afin de sensibiliser la population sur l’urgence de cesser la guerre. « À l’attention du peuple japonais. L’Amérique demande que vous prêtiez immédiatement attention à ce vous allez lire sur cette feuille. Nous sommes en possession de l’explosif le plus destructeur jamais conçu par l’homme. Une seule de nos bombes atomiques, que nous avons récemment développé, est l’équivalant à la puissance explosive que 2000 B-29 peuvent transporter lors d’une seule mission. Cette affreuse affirmation doit vous faire réfléchir et nous pouvons vous assurer solennellement qu’elle est terriblement exacte. Nous venons juste de commencer à utiliser cette arme contre votre patrie. Si vous avez un quelconque doute, faites une enquête et demandez ce qui s’est passé à Hiroshima quand une seule de nos bombes est tombée sur la ville. Avant d’utiliser cette bombe pour détruire toutes les ressources militaires qui permettent de continuer cette guerre inutile, nous vous demandons d’adresser à l’Empereur une pétition pour mettre fin au conflit. Notre président a exposé les treize conditions d’une capitulation honorable. Nous vous pressons d’accepter ces conditions et de commencer le processus de construction d’un nouveau Japon, meilleur et en paix. Vous devriez prendre maintenant des décisions pour arrêter la résistance militaire. Nous devrons autrement nous résoudre à utiliser cette bombe et toutes nos autres armes supérieures pour cesser rapidement et avec force cette guerre. »

 

Le tram nous dépose à proximité du parc de la Paix où trône une immense statue d’un homme de couleur bleu clair, assis. Son bras droit élevé vers le ciel symbolise la menace nucléaire. Son bras gauche, à l’horizontale, signifie un désir de paix. La Fontaine de la Paix représente le flot de larmes pleurées par les victimes de l’attaque. Un groupe d’écoliers, en rangs serrés, posent devant la statue.

 

 

Le 9 août 1945, trois jours après l’attaque nucléaire sur Hiroshima, le pilote américain Charles Sweeney décolle des îles Mariannes du Nord à bord d’un B-29. Il se dirige vers la ville de Kukora, abritant un puissant arsenal militaire, cible de la bombe. Mais la météo nuageuse l’empêche d’établir un visuel. C’est à cet instant que le sort de Nagasaki, deuxième cible, centre industriel le plus proche à deux cent kilomètres au sud-ouest, est scellé. À 11h02 le major Sweeney largue la bombe atomique au plutonium Fat Man au-dessus de la cathédrale Sainte Marie d’Urakami, principal lieu de culte catholique de la ville. La bombe explose à environ cinq cents mètres d’altitude.

 

Depuis les hauteurs nous apercevons la cathédrale Sainte Marie Urakamie. Elle fut construite dès la levée de l’interdiction du christianisme en 1878. Achevée en 1925, ce fut la plus grande cathédrale d’Asie. La bombe nucléaire la réduit à néant. Quelques vestiges, colonnes et statues, sont rassemblés dans l’enclos de la nouvelle cathédrale édifiée en 1959. Un pan de mur est intégré dans le parc de l’hypocentre et le musée de la bombe atomique possède des sculptures et la cloche. Une statue de la sainte Agnès est aujourd’hui exposée au siège de l’ONU à New York.

 

 

L’hypocentre de la bombe atomique. Au centre d’un parc, entourée de cercles de différentes tailles symbolisant le rayonnement après l’impact, se dresse une colonne de marbre noir. Elle indique l’emplacement exact de l’hypocentre de l’explosion.

 

 

Une photo de Shigeo Hayashi montre la première colonne dressée sur ce lieu au milieu d’un vaste champ de débris. Que du vide.

 

 

La boule de feu atteint un million de degrés et sa brillance dure environ dix secondes. Les trois premières secondes émettent les infrarouges causant les brûlures mortelles sur les parties du corps non couvertes jusqu’à quatre kilomètres du point d’impact. L’effet de souffle donne naissance à une onde de choc, un mur d’air à haute pression qui se propage à la vitesse du son, détruisant tout dans un rayon d’un kilomètre et demie. En l’espace de quelques secondes quarante mille personnes meurent. La chaleur provoque des incendies et tout s’enflamme, jusqu’aux bateaux ancrés à quatre kilomètres de là. Le feu ravagea la ville pendant plusieurs jours. Les survivants, en l’absence d’information, tentent de comprendre ce qui est arrivé. S’ajoute ensuite le fléau, inconnu avec les bombes conventionnelles, de l’exposition aux radiations, qui va doubler le nombre de victimes au fils du temps. Le lendemain, le Japon met fin à une résistance désespérée en acceptant de capituler. L’empereur Hirohito l’annonce lui-même à la radio. C’est la fin de la guerre du Pacifique.

 

 

Le musée de la bombe atomique témoigne de la catastrophe. Dans la première salle est créé une ambiance de fin du monde. La lumière est tamisée. Les murs sont couverts de photos grandeur nature en noir et blanc de la ville après l’explosion. Images de l’apocalypse. Le mur du fond est occupé par la façade reconstituée de la cathédrale Urakamie. Des rails de chemin de fer tordus, un château d’eau complètement déformé… Des images d’archives passent en boucle : fragments des jours suivants le bombardement. Hommes, femmes, enfants, errants, hagards, au milieu des décombres à la recherche de survivants, de proches. Alignements de cadavres mutilés. Des blessés implorant de l’eau, la soif insupportable.

 

Les autres salles exposent des objets, vêtements, bouteilles en verre fondues, une montre déformée et une horloge arrêtées à 11h02, l’heure où le monde s’arrêta. Même une reproduction de la bombe Fat Man. Une bombe à plutonium en non pas à l’uranium comme à Hiroshima. Cela paraît inconcevable qu’un tel objet, avec un noyau pas plus grand qu’un ballon de football, ait pu provoquer un tel cataclysme.

 

En chemin vers la sortie, une grande photographie en noir et blanc m’arrête. Elle met en scène un enfant debout au milieu de ruines qui porte, dans son dos, un bébé. Le cliché fut réalisé par le photographe Joe O’Donnell pour l’armée américaine quelques jours après la catastrophe. Il commente : « Quand je suis arrivé à Nagasaki de Sasebo, j’ai regardé la ville du haut d’une petite colline. J’ai vu des hommes portant un masque blanc. Ils travaillaient près d’un fossé rempli de charbon brûlant. J’ai remarqué un garçon d’environ dix ans qui marchait pas loin. Il portait un bébé sur son dos. À cette époque, au Japon, il était fréquent de voir des enfants jouer dans des terrains vagues avec leurs petits frères ou sœurs sur le dos, mais ce garçon était clairement différent. Je pressentais qu’un motif grave l’avait amené devant cette fosse brûlante. Il était pieds nus. Quand il arriva au bord du crématoire, il s’arrêta et regarda devant lui avec une expression fixe. La tête du nourrisson était renversée comme s’il était endormi. Le garçon resta là pendant environ dix minutes. Les hommes en masques blancs se dirigèrent vers lui et commencèrent doucement à défaire les cordes qui tenaient le bébé. J’ai réalisé alors que le bébé était mort. Les hommes tenaient le bébé par les mains et les pieds et le posèrent doucement sur les charbons ardents. Le cadavre de l’enfant fit un sifflement quand il fut mis sur le brasier. Puis il s’enflamma dans des flammes brillantes comme le rouge profond du soleil couchant. Le grand frère était debout, immobile, ses joues innocentes écarlates. J’ai remarqué que les lèvres du garçon étaient également striées de rouge alors qu’il regardait les flammes. Il mordait sa lèvre inférieure si fort qu’elle luisait de son sang. Les flammes diminuèrent progressivement comme le soleil couchant alors le garçon se retourna et s’éloigna silencieusement de la fosse crématoire. »

 

 

Je me pose la question de la radiation. Les survivants, les secouristes, les photographes, japonais et américains, qui arrivent sur les lieux peu après le bombardement. La reconstruction qui démarre assez vite. Où en est la contamination ? Du au type de matière utilisé, uranium à Hiroshima, plutonium à Nagasaki, les premières bombes atomiques n’étaient pas excessivement radioactives. En raison de leur relative faible puissance, de leur explosion en altitude et de forts vents, les retombées radioactives furent limitées. L’effet essentiel, outre le souffle et la chaleur, fut l’irradiation instantanée au moment de l’explosion par des rayons gamma dont l’intensité dépend directement de la distance au « point zéro ». La moitié des personnes exposées à l’extérieur à environ un kilomètre de l’hypocentre ont reçu une dose mortelle. Les bâtiments en béton ont apporté une certaine protection. La bombe ayant explosé loin du sol les matériaux radioactifs près de l’hypocentre sont restés confinés dans une zone où tout avait déjà été tué par le rayonnement thermique. Les dégâts supplémentaires furent donc assez faibles. L’irradiation produite lors de l’explosion retombe du nuage atomique sous forme de poussières ou de pluie noire mais l’explosion étant aérienne, le nuage s’est élevé rapidement à très haute altitude où les radionucléides se sont dispersés. Dans les jours et les mois suivant l’explosion la radioactivité a donc diminué rapidement, en quelques jours elle est devenue insignifiante. Néanmoins un grand nombre de personnes arrivées rapidement sur place décèderont à la suite des maladies causées par les effets résiduels des radiations.

 

Un peu plus au sud, en haut d’une volée de marches, subsiste le seul vestige du temple Sanno-jinja, « sanctuaire de la montagne » ayant résisté au bombardement. Situé à seulement huit cent mètres de l’hypocentre, le souffle a tout dévasté excepté le torii dont une colonne de support fut renversée tandis que le second est resté debout, même si elle s’est retournée trente degrés sur son socle. Le torii à un seul pied se dresse aujourd’hui au cœur d’un quartier d’habitation. Le sanctuaire n’a pas été reconstruit, le demi torii garde sa mémoire.

 

 

Je songe à Hiroshima, à son énigmatique « dôme atomique », le fameux Genbaku, ancien palais d’exposition. Je pense à notre visite de l’immense parc de la paix et le musée. Destins égaux mais deux façons différentes de commémorer le terrible crime contre l’humanité que fut la frappe à la bombe atomique. Si j’étais accablée, choquée, impressionnée, catastrophée à Hiroshima, ici, à Nagasaki, je suis surtout émue, attristée, profondément troublée. L’échelle plus humaine des sites et le dispositif du musée rendent l’histoire plus proche, plus vraie, moins abstraite. Puis me viennent à l’esprit les guerres qui font rage dans le monde aujourd’hui, conflits qui font des victimes et des ravages. Les civils qui payent de leur vie la folie des guerres inutiles et impitoyables. Les mêmes vies brisées. Si les hommes pouvaient seulement vivre en paix…

 

 

Nagasaki, en dépit du temps maussade, est une ville plaisante. Nous arpentons au hasard les rues et les passages couverts. Nous nous promenons le long de la Nakashima-gawa, rivière pittoresque enjambés par de nombreux ponts dont le pont Megane, pont à lunettes, un pont en arche construit en 1634. Nous accédons au quartier Dutch Slope, « pente hollandaise », par une pente pavée de pierres bordée de veilles demeures coloniales, des églises, des cliniques et quelques écoles huppées d’où le grand nombre de collégiens en uniforme. Nous mangeons des plats succulents dans les restaurants de Chinatown. La présence d’églises rend Nagasaki très différente des autres villes japonaises. Nous ressentons à travers plein de petites choses imperceptibles la longue histoire de Nagasaki en relation avec l’étranger.

 

 

Entre 1641 et 1853, la période Edo, le shogunat Tokugawa instaure le sakoku, « fermeture du pays », appellation de la politique isolationniste japonaise. Le sakokuentraine l’interdiction, pour les Japonais, sous peine de mort, d’entrer ou sortir du territoire, l’expulsion de tous les étrangers dont les missionnaires chrétiens, la destruction des navires de haute mer et la limitation des ports. La grande exception est Nagasaki qui reste ouverte sur le monde extérieur. Seules influences étrangères permises furent celles des Chinois et des Néerlandais. Le commerce avec la Chine est géré depuis le port tandis que celle de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales est établie sur l’île artificielle de Dejima dans la baie de Nagasaki. Pendant que le reste du Japon féodal est hermétiquement fermé au monde, à Nagasaki les Chinois et les Néerlandais pratiquent ouvertement le négoce mais les chrétiens prient clandestinement. En 1857, après  la levée du sakoku, le poste de Dejima est fermé. L’île sera peu à peu englobée dans la ville par des terrains gagnés sur la mer. Lorsque le Japon ouvre ses portes au monde Nagasaki perd sa singularité. Néanmoins, aujourd’hui il y a mille cinq cents Chinois et Coréens parmi ses quatre cent cinquante mille habitants ainsi que plus de vingt-cinq mille chrétiens.

 

Chrétiens qui ont longtemps été persécutés. Près de la gare un monument commémore les vingt-six chrétiens condamnés à mort par Toyotomi Hideyoshi, grand unificateur du Japon. Inquiété par la conversion de certains seigneurs de fiefs importants suivi par de nombreuses conversons au sein de la population, il craignait la soustraction de ces seigneurs au nouveau pouvoir. Dès 1587 il fait publier un édit d’expulsion des missionnaires et une interdiction de christianisme. Sans effets immédiats pour des raisons d’intérêts commerciaux, ce n’est que dix ans plus tard, convaincu de la dangerosité des chrétiens, qu’il fait arrêter dans la région de Kyoto et d’Osaka vingt-six hommes, femmes et enfants, en grande majorité des Japonais. Il donne l’ordre de les emmener à Nagasaki à pied, encordés et exhibés pour faire un exemple à la population. Ils marchent sur une distance de mille kilomètres en plein hiver. Arrivés à Nagasaki ils sont mis à mort, crucifiés, sur la colline de Nishizaka sous les yeux d’une foule de témoins. Ce n’est que les prémices d’une suite de persécutions qui ne cessera qu’en 1873 ayant fait sans doute des dizaines de milliers de victimes.

 

 

Le quartier de Teramachi est adossé au mont Kazagashira, une colline escarpée recouverte de très anciens cimetières. La Teramachi Dori, rue des temples, longe une succession de  toderas, « temples chinois ». Ils sont un important témoignage de l’héritage chinois et son influence culturelle dans la ville de Nagasaki. La plupart des temples possèdent un sanctuaire portable que chaque navire portait à son bord. La rue est déserte, pas âme qui vive dans les environs.

 

Le temple Kofukuji, appelé « temple rouge » par les habitants de Nagasaki à cause de la porte, sanmon, rouge vermillon, est un des plus anciens temples bouddhistes de la ville. Fondé en 1623 par un maître zen chinois, le site de Kofukuji était considéré comme une partie de la Chine au Japon durant la période où les marchands chinois étaient très nombreux dans la ville. Nous passons la célèbre porte rouge et pénétrons dans l’enclos du todera entouré de jardins paisibles.

 

 

L’explosion atomique a miraculeusement épargnée les principaux bâtiments de style chinois. Dans le Daoi Hoden, hall principal, trône une statue du bouddha Sakyamuni. Mazu, déesse de la mer et protectrice des marins, y est également vénérée. La tour de la cloche n’a plus de cloche, elle fut fondue durant la guerre. Devant l’entrée du réfectoire est suspendu un hanpo, tambour en forme de poisson, utilisé pour appeler les moines au moment des repas. Kofukuji est un véritable havre de paix. Les lieux sont étendus, tout semble s’étirer à l’horizontale.

 

 

De retour dans la Teramachi Dori, nous prenons la direction du sud. À flanc de colline se devinent les cimetières. Nous dépassons plusieurs toderas. Soudain nous sommes devant l’imposante porte rouge du temple bouddhiste zen Sofukuji.

 

 

Nous passons le premier portail, puis le deuxième. Les différents sanctuaires sont disposés autour d’une cour abritant des statues de Bouddha, de Mazu, et de Dainichi Nyorai, le bouddha solaire. Les éléments du temple furent réalisés en Chine, puis rassemblés à Nagasaki à partir de 1629. L’abondance d’ornementation, les couleurs, les tuiles et la calligraphie sont de style Ming. Un vrai todera. Durant la grande famine de 1681, le temple joue un rôle important pour soulager la faim de la population. En témoigne le grand chaudron exposé dans la cours, utilisé pour cuisiner du gruau de riz.

 

 

Nous sommes seuls et nous baignons dans une atmosphère un peu pesante. Ici, contrairement au temple Kofukuji, l’ensemble donne une impression de verticalité. Les pavillons se dressent au-dessus de nous, des longues volées de marches nous incitent à monter, nous invitent dans le domaine des morts. Le cimetière qui s’accroche à flanc de colline est un vaste domaine de pierres grises, de stèles, de lanternes, de statues de bouddha. Dominé par de hauts arbres, l’humidité y est pénétrante. Le labyrinthe de vieilles pierres tombales se perd à l’infini. Depuis cette véritable cité des âmes, la vue porte sur la ville recouverte de nuages bas. Le monde des vivants. Un univers de nuances grises.

 

 

Lors de ces derniers trois jours nous avons découvert Nagasaki et ces fardeaux, tragiques. L’île fantôme d’Hashima, abandonnée aux intempéries, affligeant témoignage de la fin de l’épopée d’industrie minière. Le terrible sort des chrétiens, crucifiés. Le jigai, suicide, par amour de la pauvre Madame Butterfly. Les cimetières et les temples chinois sans fidèles. Et le poids, immense, de la catastrophe de la bombe atomique. Nagasaki devrait être meurtrie, éteinte, envahie par la tristesse, étouffée par le chagrin. Il n’en est rien. Nagasaki respire le dynamisme, le plaisir, la joie de vivre. La mentalité japonaise puise sa force dans sa philosophie. Comme dit Philippe : « les Japonais sont des fatalistes dynamiques ». On accepte l’inévitable et on avance au plus vite. Reconstruite sur les ruines de la cité ancienne, Nagasaki n’a rien de triste ou de sinistre. Tout au long de son histoire elle a su assimiler les évènements. Et même après la plus grosse catastrophe de l’humanité, tel le phénix, elle a su renaître de ces cendres.

 

 © Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Quartier de Dozamachi, Nagasaki.

La forêt enchantée d’Inari, Kyoto, Japon, décembre 2017.

Lieu mystérieux, à la fois poétique et inquiétant, sombre et lumineux, Fushimi Inari Taisha éveille la curiosité, soulève des doutes, invite à la réflexion. Le complexe shinto est composé de divers sanctuaires reliés entre eux par un chemin de pèlerinage recouvert de milliers de torii vermillon qui serpentent à travers une dense forêt. Disséminés sur le site, près des sanctuaires, sur les sommets et dans les combes où jaillit l’eau, se dressent des dizaines de milliers de o-tsuka, stèles de pierre, et autels privés dédiés à la divinité de son choix érigés par les pèlerins. Situé sur l’île japonaise de Honshu, au sud de Kyoto dans le quartier Fushimi, le sanctuaire d’Inari englobe l’ensemble de la montagne, haute de 233 mètres, fascinant domaine où se confond le monde des esprits et celui des humains.

 

La forêt enchantée d’Inari, Kyoto, Japon, décembre 2017.

 

Il fait beau mais la température est glaciale. Depuis la gare futuriste de Kyoto nous empruntons la ligne JR Nara Line qui nous conduit jusqu’à la station Inari. Le train est bondé. Des Japonais surtout. Beaucoup de collégiens en uniforme. Quelques touristes chinois, coréens, thaïs. Après deux arrêts et à peine dix minutes de trajet, nous voilà arrivés. Le train se vide…

 

 

Le sanctuaire se situe juste en face de la gare et un peu affolés par la foule de visiteurs nous hésitons. Il y a tellement de monde ! Nous qui aimons les endroits calmes cette visite s’annonce compliquée. Après un temps d’hésitation, prenant notre courage à deux mains, nous franchissons un premier torii rouge ; le daiwa torri, surnommé ainsi pour ses anneaux placés aux piliers : les daiwa. Nous remontons lentement l’allée, sur le côté, car le centre est réservé aux dieux.

 

 

Fushimi Inari Taisha, le plus grand sanctuaire shinto du Japon fut édifié en 711 par le clan Hata d’origine coréenne. Il est dédié à la divinité Inari, protectrice des céréales, historiquement associées à la richesse. Jadis, le riz représentait l’étalon, l’unité de mesure, pour le calcul de toutes les autres valeurs. Ainsi le riz servait à établir l’impôt et le niveau de richesse de la population. À l’origine Inari, ina-nari, « croissance du riz » était probablement un kami, esprit, de la croissance du riz devenu la divinité tutélaire du clan Hata.

 

Le culte d’Inari est présent dans les deux grandes traditions religieuses du Japon ; le shinto et le bouddhisme. Inari est représentée par un renard, kitsune, considéré comme son messager ou comme la divinité elle-même. Elles vont souvent par paires ; un mâle et une femelle, et elles tiennent un objet symbolique dans la gueule ou sous une patte avant comme une clef, une gerbe de riz ou un bijoux. Au sanctuaire de Fushimi, Inari est vénérée comme la divinité de la montagne. Divinité protectrice, Inari est également vénérée pour sa fertilité, pour la naissance et pour la prévention de certains dangers. Néanmoins, Inari est aussi redouté car elle peut ensorceler en prenant l’apparence de moines bouddhiques ou de jeunes filles séduisantes. Ambiguë, bénéfique ou maléfique, mâle ou femelle, Inari est une divinité très complexe.

 

 

Nous passons du monde profane au monde sacré et suivons la voie, sando, menant au sanctuaire sous les yeux vigilants de la divinité Inari, symbolisé par des statues de kitsune souvent ornés de yodarekake, bavoirs votifs, rouges. Aux abords d’un deuxième torii monumental nous sommes abordés par un groupe d’étudiantes en uniforme. Elles souhaitent faire des photographies en notre compagnie. Nous voilà entouré de jeunes Japonaises arborant le signe V de victoire.

 

 

Au temizuya, pavillon d’ablution, constitué de chozubashi, bassins destinés au rite de purification, les Japonais se bousculent. Le rituel est strict et consiste en étapes bien précises. On commence par prendre le hishaku, sorte de louche, dans la main droite. On le remplit d’eau et on arrose la main gauche avant de passer le hishaku dans la main gauche et arroser la main droite. Ensuite on reprend le hishaku dans la main droite et on verse de l’eau dans la main gauche pour la porter à la bouche pour la rincer. À la fin on rince le hishaku et on le remet à sa place de telle manière que l’eau s’écoule le long du manche. Les mains et la bouche correspondent aux parties du corps utilisées lors de la prière au sanctuaire : on frappe dans les mains et on prie avec la bouche.

 

 

Nous parvenons à la porte Ramon, porte de la Tour, établie au pied de la colline. Les escaliers sont gardés par deux statues de kistune dont un tient la clef du grenier à riz en travers de la gueule. Le bâtiment rouge et blanc fut construit grâce aux donations du samouraï Toyotomi Hideyoshi (1537-1598). D’origines modestes, il atteignit le pourvoir absolu sur l’ensemble du Japon en unifiant le pays. Il mène une persécution contre les chrétiens et pour décourager les conversions Hideyoshi fait crucifier vingt-six chrétiens à Nagasaki, presque tous Japonais, sur une colline de la ville. Néanmoins, il œuvre pour la pacification du Japon.

 

 

Derrière la porte nous contournons le gai-haiden, salle d’oratoire extérieure. Le petit pavillon en bois est éblouissant dans la lumière vive du soleil. De magnifiques lanternes sont suspendues au plafond. Quelques marches et nous voilà face au nai-haiden, salle d’oratoire intérieure. Le bâtiment vermillon surmonté de deux phénix attire de nombreux adorateurs. Le rituel oblige à jeter quelques pièces dans le saisen-bako, boite de donations, puis faire sonner la cloche, suzu, en tirant la corde vers soi. Le son doit chasser les mauvais esprits et purifier les lieux. Ensuite il faut s’incliner et frapper deux fois dans les mains afin de signaler sa présence à la divinité. Après le moment de prière et de recueillement, l’adorateur s’incline légèrement une dernière fois.

 

Nous traversons la place entourée de plusieurs petits sanctuaires, boutiques et pavillons. Une longue volée de marches mène au départ du senbon torii ; littéralement « milliers de torii » : l’image iconique de Fushimi Inari Taisha. Nous gravissons les escaliers en compagnie de quelques femmes vêtues de kimonos colorés ; silhouettes élégantes.

 

 

Un grand torii en pierre grise devance un chemin de portiques. Ici aussi beaucoup de monde. Un groupe de garçons a investi les lieux pour s’immortaliser devant les allées rouges. Ils portent l’uniforme scolaire, le gakuran, de gaku, « école », et ran, « la Hollande ». La Hollande représentait l’Occident en général à l’époque Meiji et ce vêtement désignait un vêtement occidental. Il est composé d’un veston à col droit et d’un pantalon, noir ou bleu foncé. À l’origine c’était l’uniforme imposé à l’Université impériale devenu l’Université de Tokyo.

 

 

La foule est dérangeante, perturbante. Hommes, femmes, enfants, familles entières, groupe de touristes, les gens se bousculent, se gênent, chacun veut faire des photos. Je me sens un peu perdue au milieu de cette masse humaine à laquelle je ne m’attendais pas. Philippe résume : « Le tourisme… ». Nous passons sous l’alignement serré de torii, un véritable tunnel diffusant une lueur rouge. Le passage vers un autre monde…

 

 

Le quartier Ôkunoin, aussi appelé Myôbu-dani, la vallée des renards. Une boutique propose des torii miniatures qui sont entassés par centaines. À la lisière de la forêt, marquée par un mur de pierre, les humains et les esprits, dont le renard est considéré comme le messager, se rencontrent. Les fidèles qui ne parcourent pas l’ensemble du chemin dans la montagne peuvent se recueillir dans le sanctuaire de prière intérieur, le Okusha Hohaisho, face au sommet.

 

 

Le shinto, « voie des dieux », ou shintoïsme, est un ensemble de croyances très anciennes mélangeant des éléments polythéistes et animistes fondé sur le culte des kami. Les kami sont des esprits, incarnant la nature comme le vent, les montagnes, les rivières, ou habitant un lieu particulier. Chaque village possède un sanctuaire consacré aux kami pour les honorer et demander leur protection. Le shintoïsme est une croyance propre au Japon contrairement au bouddhisme importé de Chine au VIe siècle.

 

À partir d’ici le chemin s’enfonce dans la forêt ; un dense rassemblement de hauts conifères vert foncé parmi quelques érables japonais avec leurs délicates feuilles cramoisies ou jaunes ajoutent une tache de couleurs. Une nouvelle rangée de torii se profile. Les portiques sont plus grands, plus hauts, plus massifs. Un petit carrefour et nous commençons notre ascension, les torii couvrant un passage d’escaliers. Il y a déjà beaucoup moins de monde. Le soleil ne parvient pas à percer le dense feuillage des arbres et l’air est humide. Les sanctuaires sur la partie basse du domaine ont leur intérêt mais c’est surtout le chemin de pèlerinage qui nous fascine.

 

 

Après une dizaine de minutes de montée nous bifurquons à droite vers un premier site de o-tsuka. Composé du préfix de respect o- et de tsuka, « tertre funéraire », ici à Fushimi Inari Taisha, il ne s’agit pas de tombes. La population, dès 1868, s’est appropriée le site pour y édifier des stèles, temples et autels privés, tolérés par la direction du sanctuaire. Sur les stèles sont gravés les noms de kamis, divinités ou esprits vénérés.

 

 

Il fait très sombre, l’humidité est pénétrante. C’est un peu sinistre. Il y a des stèles gravées, des torii de petite taille, en bois rouge ou en pierre grise. Les flammes des bougies vacillent sur des autels ou dans des lanternes de pierre. Des cloches attendent le fidèle. Certains autels sont bien entretenus, d’autres se sont affaissés. La mousse verte a envahi les monuments et nos pas sont étouffés par un épais tapis de feuilles d’érable jaunes et rouges qui recouvre le chemin. Et partout, à l’ombre des arbres, d’innombrables kitsune arborant fièrement leur petit bavoir rouge nous observent, muets, de leurs yeux de pierre.

 

 

Nous traversons le quartier en remontant une étroite volée de marches. Seuls, ici où règne une certaine nostalgie, nous nous sentons un peu comme des intrus. Un dragon veillant sur le bassin de purification nous guette. Au dessus de nos têtes résonnent des chants d’oiseaux. Une petite bise soulève les feuilles provoquant un bruissement délicat. Les arbres s’agitent, les branches frémissent. Est-ce notre présence qui dérange ?

 

 

Soudain se matérialise un petit étang, le Shik Ike. Les rives se perdent entièrement sous la végétation. L’eau est verte, les arbres sont verts, la trouée de la canopée laisse passer la lumière d’un soleil éblouissant. Deux temples, Nankiri Fudô et Kumataka Sha, sont posés sur ses rives. Les bâtiments et une rambarde orange se reflètent dans les eaux immobiles. Image figée.

 

 

Le chemin continue de monter. Parfois les torii sont si proches les uns des autres que la lumière ne parvient pas à filtrer, parfois ils sont très espacés. Certains sont très anciens, en piteux état, d’autres sont flamboyants neufs. Nous aboutissons au carrefour de Yotsutsuji. Il y a plusieurs maisons de thé, une boutique. La vue est dégagée et offre un aperçu des quartiers sud de Kyoto. À partir d’ici commence la boucle de la partie haute. Traditionnellement on prend le chemin dans le sens des aiguilles d’une montre. Beaucoup de visiteurs, Japonais ou étrangers, font ici demi-tour. L’aubaine ! Reste le calme.

 

 

Deux bornes devant chaque nouvelle galerie portent le nom d’un restaurant, d’une entreprise ou d’un particulier ayant jadis contribué aux travaux de marches ou de pavement. Nous entamons la montée évoluant dans un univers étrange. Les galeries interminables de torii rouges qui serpentent à travers la forêt sombre et silencieuse embrassant les courbes du relief altèrent notre perspective. Notre monde se résume au rouge et au vert. Pas une âme autour de nous. Seuls sur les chemins d’Inari, seuls parmi les esprits de la forêt. Nous avançons dans la quiétude.

 

 

Parfois l’allée de torii s’interrompt. Certains portiques sont effondrés ou négligés. Le sanctuaire de Fushima Inari possède environ dix mille torii. Financés par des particuliers, des familles ou des entreprises, le nom des donateurs et la date de la pose figure sur ses montants . Pour nous qui ne lisons pas le japonais, c’est un ensemble de caractères très esthétique mais il s’agit souvent d’une forme de publicité. Le coût d’un torii varie entre 175.000 et 1302.000 yens : entre 1400 et 10.400 euros pour les torii les plus importants. Faire don d’un torii est une coutume qui n’a cessé de se développer depuis l’ère Edo (1600-1868).

 

 

Dans le quartier Ganriki Sha, une sculpture de renard crache l’eau dans le bassin de purification. Ganriki signifie « pouvoir des yeux » et le dieu est censé accorder aux dévots tous les bénéfices concernant les yeux.  Quelques passages de torii plus loin se dévoile Gozendani et son site des o-tsuka. Entourant le sanctuaire principal s’entassent petits temples, stèles, autels, torii et renards, tous sculptés dans la pierre grise et recouverts de mousse. Des fougères poussent entre les passages, l’humidité est pénétrante. L’ensemble s’accroche sur le versant de la colline à l’ombre d’immenses cèdres du Japon. À Fushima-Inari ces conifères étaient considérés comme sacré et jusqu’au Moyen Âge les feuilles servaient d’amulettes.

 

 

La montée continue et nous avons l’impression d’être coupés du monde. N’ayant pas de plan nous n’avons aucune idée de la distance qui nous sépare du sommet. Parfois, un panneau nous indique où nous nous trouvons mais les distances ne sont pas très fiables et nous n’y prêtons pas attention. C’est ainsi que nous voulons faire cette randonnée. Se laisser surprendre sans compter le temps. Nous sommes divisés entre nous attarder et explorer chaque recoin, ou d’avancer sans dévier du chemin principal pour atteindre le sommet au plus vite. Chaque virage dévoile une surprise, chaque nouvelle galerie de torii est un enchantement, chaque sanctuaire une découverte. L’atmosphère est secrète, un peu oppressante. Dès que nous nous éloignons un peu nous avons l’impression d’être avalés par la forêt. Le sol est recouvert de feuilles qui crispent sous nos pas. Nous ressentons une bienfaitrice solitude.

 

 

Un petit café près du sanctuaire Yakuiki Sha, bénéfique pour tout traitement médical, nous invite à faire une pause. Coupé en deux par le chemin l’établissement propose des bancs près du bassin. On y vend des œufs cuits à la vapeur dans une bassine protégée par une couverture en plastique posée sur un poêle. Nous commandons deux cafés qui nous sont servis sur un joli plateau, avec un verre d’eau, du lait et du sucre.

 

 

Une jeune Japonaise et sa mère installées à nos côtés entament la conversation. Entre les sept phrases en japonais que nous maîtrisons et leurs trois mots en anglais, en y ajoutant gestes et sourires, nous avons un échange passionnant et chaleureux ! Soudain, la mère se lève, se dirige vers le cafetier, pour revenir avec quatre tamago, œufs durs, et une assiette de sel qu’elle veut partager avec nous. Nous acceptons avec plaisir. Après ce petit en-cas nous nous quittons. Nous voilà partis à l’assaut du sommet et ses cinq sanctuaires principaux.

 

 

Mitsurugi Sha, sanctuaire de l’espadon sacré, fut probablement le sanctuaire propre au clan Hata, à l’origine du culte au mont Inari. Les o-tsuka sont nombreux. La colline, assez raide en cet endroit, en est densément couverte. Tout se résume au vert, au gris, au rouge. Beaucoup de lanternes en pierre longent le chemin. Un bassin de purification en pierre attend le passant. Le lieu est associé à l’assistance miraculeuse d’Inari pour forger le sabre de l’empereur. Des effluves d’encens s’élèvent, flottent dans l’air et s’évaporent entre les arbres. Quelques torii semblent se perdre dans la forêt, menant nul part. Les kitsune surveillent…

 

 

Nous nous engageons dans une partie plus raide. Le but de notre périple se rapproche. La forêt est moins dense, il fait moins sombre. Quelques rayons de soleil parviennent à percer à travers le feuillage des arbres. Nous accélérons.

 

 

Quelques minutes plus tard nous arrivons enfin à Ichinomine, premier pic. Le Sancuaire du haut, Kami no Yashiro, trône sur un podium précédé par une volée de marches.

 

 

Il n’y a pas d’arbres et le soleil baigne le site dans une lumière crue. Ici pas de mousse ni des fougères. La pierre grise est claire et propre, le sol tapissé des petites feuilles d’érable. L’espace est entièrement couvert d’o-tsuka, enchevêtrement de stèles, autels, lanternes, torii, statues de kitsune. Nous voilà au sommet du mont Inari.

 

 

L’origine des torii a ses sources en Inde et au Népal, à l’image du torana, portail à l’entrée des sites sacrés. Au Japon, pendant la période Heian (784-1192), ils étaient déjà présents aux entrées des temples bouddhistes et des sanctuaires shintoïstes. Au début, il s’agissait de deux colonnes de bois renforcées par un linteau et une corde sur la partie supérieure. Cette corde fût ensuite remplacée par un second linteau. Aujourd’hui, en règle générale, le torii est composé de deux colonnes, hashira, et de deux linteaux, l’un aux extrémités supérieures des piliers, kasagi, et le second, nuki, juste en dessus du kasagi. Les piliers reposent sur une base, kamebara, parfois rehaussée d’un nemaki ; un manchon décoratif. Il existent deux types de torii : ceux recourbés, myôjin, et ceux droits, shinmey. On trouve aussi des torii en pierre en même en porcelaine. Torii signifie « perchoir à oiseaux ».

 

Symboliquement, le torii est un portail permettant le passage du monde physique au monde spirituel. L’univers sacré étant protégé par une force divine, le torii permet la traversée de ce champ, kekkai, défini comme un passage intemporel. Le torii est souvent installé à l’entrée des sanctuaires mais peut également se trouver au milieu de « nulle part ». Le vermillon des torii est la couleur qui s’oppose aux pouvoirs magiques néfastes. Dès les temps anciens c’est une couleur que l’on retrouve souvent dans les temples et les palais.

 

 

Nous avons du mal à nous arracher de ce lieu. Cependant un alignement de portiques rouges nous attend. Nous continuons le chemin qui descend. À partir d’ici nous sommes face aux inscriptions sur les montants et le noir s’ajoute au vert, gris et vermillon, palette de couleurs restreinte. La beauté des caractères japonais est incontestable. La langue écrite se sert de kanji, caractères importés de Chine. Chaque caractère possède plusieurs prononciations possibles. Au Japon, l’apparence d’un caractère sur une page est aussi importante que la signification de la phrase. Le mot kanji vient de l’ethnie chinoise han ; kan et ji, « caractère », littéralement « caractères chinois » ou « sinogrammes ».

 

 

Bientôt nous arrivons au second pic ; Ninomine et le sanctuaire Naka no Yashiro. Le rassemblement d’innombrables o-tsuka reste une vision toujours aussi étonnante. L’espace en est entièrement rempli. Les torii de pierre sont très nombreux, ils sont disposés le long des escaliers, entre les stèles, dans tous les sens. Le gris domine et les petits bavoirs rouges des kitsune se démarquent dans cette mare sombre. Dans un semblant de chaos règne un ordre bien précis et l’ensemble dégage une grande beauté et un brin de tristesse.

 

 

Les sanctuaires disséminés dans la montagne, le long du chemin de pèlerinage, ne sont pas spectaculaires ni magnifiquement beau mais leur simplicité les rendent touchants et accessibles. Ce fut probablement la raison pour laquelle ils furent choisis pour y édifier des o-tsuka donnant naissance à des lieux singuliers, véritables quartiers de croyance populaire. Le grand nombre d’ex-voto, stèles, lanternes, autels, torii et kitsune reflète une intense dévotion. Ici, à Fushimi Inari Taisha on ne commémore pas les morts mais on y célèbre les divinités de la montagne.

 

 

Le Ainomine, pic intermédiaire, possède le temple Kada Sha, sanctuaire de la famille Kada, premiers prêtres de haute dignité de Fushimi Inari. Un peu plus loin nous arrivons au dernier sanctuaire du mont Inari, Sannomine, troisième pic. Son sanctuaire Shimi no Yashro est précédé par un torii en pierre flanqué d’une décoration appelée sasutsuka, rappelant le style gassho, en pointe, comme deux mains rassemblées en prière.  Quelques passages de torii et nous voilà de retour au carrefour de Yotsutsuji pour rejoindre les édifices principaux à l’entrée du site.

 

De nouveau plongée dans la foule de visiteurs j’ai l’impression de me réveiller d’un songe. Sans compter le temps qui nous a semblé à la fois un instant et une éternité, nous avons déambulé dans la forêt, cheminant sous d’interminables galeries de torii sous les regards bienveillants des kitsune qui ont ponctué notre promenade. Nous avons franchi torii après torii, hésitant devant des chemins qui se séparaient, dans un jeu d’ombres et lumière. Nous avons erré dans le domaine d’Inari, lieu d’une grande spiritualité. La beauté du site se traduit incontestablement dans les allées de torii vermillon qui s’étirent à travers la forêt à l’infini mais les o-tsuka, ferveur populaire traduit ici dans un art unique, y ajoutent une touche émouvante. Après l’univers étrange et mystique d’Inari, je retrouve le monde réel. Avec regret…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Senbon Torii.

 

Figée dans le temps, Khiva, Ouzbékistan, juin 2005.

Son nom évoque un de ces lieux improbables, isolé dans les terres lointaines du Khorezm, entre le Kyzyl Koum et le Kara Koum, le « désert rouge » et le « désert noir ». Khiva, liée au delta du fleuve Amou Daria, est la plus reculée des villes sur le chapelet des lieux mythiques de la route de la soie. Dans l’ouest de l’Ouzbékistan, près de la frontière turkmène, la cité, dans l’Antiquité connue sous le nom de Raml, « l’endroit où le sable abonde », aurait été fondée, selon la légende, par Sem, le fils de Noé. Au XVIe siècle elle remplaça l’agonisante Ourguentch, aujourd’hui au Turkménistan, comme capitale du Khorezm. Elle dut sa prospérité au commerce des esclaves. De la cité médiévale aux allures féeriques, baignée dans les tons ocre du désert, vert et turquoise des briques émaillées, émane une atmosphère étrange et ensorcelante. Si l’âme de la ville paraît l’avoir quitté, si le cœur semble avoir cessé de battre, le corps résiste et à l’heure ou les ombres s’allongent, les esprits du passé du khanat de Khiva continuent de hanter les ruelles désertes.

 

Figée dans le temps, Khiva, Ouzbékistan, juin 2005.

 

Après avoir passé la veille à parcourir le désert du Kyzyl Koum pour découvrir les châteaux du désert, imposantes forteresses en ruine, et une nuit dans un hôtel comfortable à Ourguentch, ville à l’allure soviétique, nous arrivons très tôt à Khiva devant l’Ota Darvoza, porte du Père ou porte de l’Ouest. Derrière les murailles crénelées et ondulantes aux bastions bombés hauts d’une dizaines de mètres se dessine Itchan Kala, la ville intérieure. Un ensemble compact de bâtiments ocre, minarets élancés, portails voûtés et coupoles émaillées. Au premier plan les bandes vertes, turquoises et ocres du Kalta Minor, image emblématique de la cité.

 

 

En franchissant la porte nous remontons le temps. À l’est de la façade de la médersa Mohammed Amin Khan se dresse le Kalta Minor, « minaret court », dans toute sa splendeur avortée. En 1852, le khan Mohammed Amin voulut bâtir le minaret le plus haut du monde musulman. Il devait s’élever à plus de soixante-dix mètres avec une forme fuselée, le diamètre diminuant au fur et à mesure. Selon Agakhi, historien de Khiva, sa construction fut abandonnée à vingt-neuf mètres suite à la mort du khan en 1855. Cependant, une légende affirme que l’émir de Boukhara avait l’intention de bâtir un minaret aussi haut et aussi beau que celui de Khiva et il demanda au maître d’œuvre de se présenter à Boukhara après la fin des travaux. Mais le khan de Khiva, informé de l’affaire, ordonna l’exécution du maître aussitôt le minaret terminé. Celui-ci, par chance, eu vent de son sinistre destin et s’enfuit, laissant la construction inachevée. La vérité est nettement moins épique. Les travaux furent interrompus car le minaret risquait de s’effondrer. Néanmoins, le Kalta Minor, en dépit de son allure tronquée s’impose, rayonnant dans la douce lumière matinale. Les briques à la glaçure turquoise et vert jade forment de somptueux motifs géométriques sur la masse imposante de l’édifice.

 

 

Au hasard nous nous enfonçons dans le dédale de ruelles étroites et sombres bordées de médersas. Khiva, lieu mystérieux, oasis énigmatique sur la route de la soie. Khiva, image d’un songe oriental ; ville des Mille et Une Nuits. Les immenses richesses de Khiva se déclinent en édifices monumentaux ; coupoles et pichtaqs, hautes voûtes et minarets élancés, et une magnifique palette de couleurs ; ocre, bleu, vert, turquoise : équilibre et harmonie. « La capitale du pays elle-même, s’élevant avec ses dômes et ses minarets au milieu de ces jardins, impressionne favorablement le spectateur qui la contemple dans le lointain… », observe Arminius Vambery, orientaliste hongrois qui se rend à Khiva en 1863 sous le déguisement d’un derviche.

 

Nous sommes émus de découvrir enfin Khiva. En novembre 2002, nous étions partis pour un long périple sur la route de la soie, de Xi’an jusqu’à Téhéran. Hélas, après quatre semaines, des problèmes de santé mirent un terme à notre périple à Boukhara. Aujourd’hui nous sommes de retour en Asie centrale et après Tashkent, Samarcande, Pendjikent au Tadjikistan, Termez, et Boukhara, nous voici à Khiva, l’oasis secrète, la cité qui n’a pas vraiment changé depuis le passage d’Arminius Vambery…

 

Un mausolée couronné d’une coupole turquoise abrite la tombe de Pakhlavan Mahmoud mort en 1325. Le héros et saint patron de Khiva est connu sous des personnalités multiples : l’Hercule de l’Orient, Palvan Sir, le lutteur saint, Pirar Vali, le poète perse anti-religieux et Mahmoud, le fourreur du district. Son tombeau, devenu lieu de pèlerinage s’est paré de sa gloire actuelle qu’à partir de 1810-1835 quand les khans de Khiva érigèrent le grand mausolée, le dernier du genre construit en Asie Centrale.

 

 

L’histoire de Khiva est liée aux puits de Khivak qui approvisionnaient les caravanes en eau douce. Khiva fut une des nombreuses villes du Khorezm dépendante des eaux de l’Amou Daria. Le fleuve changea son cours plusieurs fois tout au long de son l’histoire entraînant le déclin et la disparition de la plupart d’entre elles. Khiva résista. Au VIe siècle avant Jésus-Christ, le Khorezm était le territoire des Massagètes, peuple de Scythes nomades vaincu par Cyrus le Grand vers 540 avant Jésus-Christ. Le souverain perse fonda sa seizième satrapie sur les terres du Khorezm et de la Transoxiane. L’appellation Khorezm vient du vieux-perse « xw-ra-zini » : « pays du soleil ». En 530 avant Jésus-Christ Cyrus fut à son tour vaincu par ces mêmes Massagètes et mis à mort par leur reine Tomyris. Au VIIIe siècle, certaines sources font état de trois villes dans la région : Al Fir, détruite par une crue de l’Amou Daria, Ourguentch, devenue capitale de la province et la petite cité de Khiva. Ourguentch fut dévastée par Gengis Khan, puis par Tamerlan ; elle ne s’en remettra jamais. Son déclin devient irréversible après un nouveau changement du cours de l’Amou Daria. Khiva survécue de justesse.

 

Par une petite porte basse, nous pénétrons dans la pénombre de la mosquée Juma, la mosquée du Vendredi, achevée en 1788. La fraîcheur et l’ambiance ascétique sont apaisantes après la chaleur et l’intense lumière. Plus de deux cent colonnes de bois sculptées, dont certaines datant du Xe siècle, façonnent un ensemble verticale. À travers cette forêt aux nuances sombres le soleil pénètre par deux ouvertures dans le toit ; deux flaques de lumière animées par la poussière qui danse. Sous l’une d’entre elles pousse un arbre. La Juma a gardé pour modèle l’apadana, salle d’audience des anciens Perses. Nous errons au milieu de cette multitude de colonnes et admirons le travail des artisans disparus depuis si longtemps. Étoiles, palmettes, fleurs et feuilles stylisées sont en harmonie avec la calligraphie arabe et les motifs géométriques. Le silence règne dans la salle, un silence sourd et dense. Et lorsque nous émergeons dans la rue par la porte principale, près du minaret, nous avons l’impression de sortir d’une illusion.

 

 

Des bandes de faïence émaillée dans des tons verts parcourent le plus haut minaret de Khiva, le minaret Islam Khodja. Au début du XXe siècle, à la cour d’Isfandyar Khan, un besoin de réformes fut à l’origine de grands bouleversements. Sur l’ordre du grand vizir Islam Khodja furent construits une école publique et un hôpital. Il lança également une série de réformes de l’enseignement qui lui valut le courroux du clergé. En 1908, il fut le commanditaire de la construction d’une médersa et d’un minaret haut de quarante-cinq mètres, les derniers grands monuments architecturaux des khanats d’Asie centrale. Islam Khodja fut assassiné en 1913 sur l’ordre de son ennemi Nazar Beget et son architecte enterré vivant par Isfandiyar Khan. En 1924, durant le siège de quatre jours mené par le leader Junaid Khan, à l’apogée du mouvement basmatchi ; le rassemblement des partisans armés en Asie centrale résistant à la soviétisation, le minaret fut utilisé comme tour-radio. Aujourd’hui encore, le minaret domine la vieille ville comme un phare.

 

 

La chaleur est étouffante en ce début du mois de juin et les rues sont calmes. Pas un touriste, seuls les rares habitants de Khiva animent la cité. Les femmes en longues robes légères et colorées, le foulard simplement noué sur le chignon, se protègent du soleil avec des parapluies. Le statut de ville-musée, acquis en 1967 sous la domination soviétique a permis à Itchan Kala et ses magnifiques palais, mausolées, mosquées et médersas de survivre, mais, largement restaurés et les habitants chassés, l’a également figée dans le temps. Le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1990 a d’avantage contribué à la préservation du site. Aujourd’hui, les habitants de Khiva sont autorisés à revenir habiter au sein des anciennes murailles. Le rire des enfants, le bavardage des femmes, une dispute animée et les bruits d’un seau d’eau vidé ou une porte qui claque font désormais à nouveau partie de la vie quotidienne de la ville.

 

 

Koukhna Ark, l’ « ancienne citadelle » fut la résidence principale des souverains de Khiva. Même si les khans possédaient plusieurs résidences au siècle qui précède l’ère soviétique, Koukhna Ark reste le refuge fortifié de tous les temps. La mosquée possède de jolies céramiques bleues et blanches dont les arabesques florales forment des spirales sur les murs. Dans la Kourinich Khana ou salle de trône, le khan recevait soit dans l’iwan d’été, soit dans une yourte chauffée installée sur une plateforme circulaire l’hiver.

 

 

En 1556, Dutchan Ibn Boejgi fait de Khiva la capitale du Khorezm. Un demi-siècle plus tard, Arab Mohammed Khan débute la construction à grande échelle des complexes architecturaux. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle Khiva vit une grande période de développement avec l’accession au pouvoir d’Abdoul Gazi Khan en 1642, puis celle de son fils Anoucha Khan en 1663. En 1717, le tsar Pierre le Grand, voulant établir une route vers l’Inde via l’Oxus, perd six mille hommes envoyés avec le prince Bekovitch, massacrés aux portes de la ville. Le XVIIIe siècle est marqué par le retour des divisions tribales, puis le Khorezm tombe sous la tutelle du roi de Perse Nadir Shah. Khiva connaît alors une importante influence persane. En 1770, les Koungrats inaks s’emparent du pouvoir. Mohammed Rahim Khan (1806-1825), puis Allakouli (1826-1842) instaurent un pouvoir central puissant, contrôlent les tribus, améliorent l’irrigation et reculent les frontières. Khiva et le Khorezm atteignent leur apogée, essentiellement grâce au commerce avec la Russie et la Volga. Néanmoins, la cité est réputée être un repaire de voleurs, de brigands, de pirates et de trafiquants d’esclaves. En 1839, prétextant son soutien aux esclaves russes retenus prisonniers à Khiva, le tsar organise une expédition menée par le général Petrovsky : cinq mille hommes succombent au froid des terres enneigées du Kyzyl Koum. Dans les années 1850, Khiva est un des points d’affrontement entre russes et anglais lors du « Grand Jeu ». Le 29 mai 1873, la cité tombe sous domination tsariste et le khanat approche de sa fin. Le 27 avril 1920, la République populaire de Khorezm est proclamée et le khan Abdoullah abdique. En 1922, la région est promue république soviétique, en 1924, elle intègre la RSS d’Ouzbékistan.

 

Nous déjeunons au chaikaneh Farrakh, face à la moquée Juma, puis nous descendons la rue principale jusqu’à la minuscule mosquée Ak, « mosquée blanche » et ses belles portes ciselées. Là, nous bifurquons à gauche. Faisant face à la médersa Allakouli Khan (1834) avec son haut portail et décorée de céramiques bleues glaciales, malheureusement fermée, se dresse la médersa Koutloug Mourad Inak (1804-1812). Ses sublimes tours d’angles sont ornées de plaques traditionnelles, rares, en terre cuite. Depuis la cour intérieure, des marches humides et glissantes descendent vers le Sardoba, la réserve d’eau souterraine. Il y fait frais et une odeur de renfermé sature l’air.

 

 

En 1830, Allakouli Khan commanda la construction du palais Tach Khaouli, le Palais de Pierre, résidence plus luxueuse que l’austère Koukhna Ark. Huit années et mille esclaves furent nécessaires pour édifier l’édifice qui comprend deux cent soixante pièces. Le palais reste un lieu de résidence des khans jusqu’en 1880, quand Mohammed Rahim Khan II revint à Koukhna Ark. L’édifice est composé d’un ensemble regroupé autour de trois cours correspondant aux trois fonctions principales : le harem, la salle de réception, et la cour de justice. Le khan y vivait entouré de son entourage extravagant. Nous tentons de percer les mystères du palais en parcourant couloirs voûtés, cours aux décorations luxuriantes, dépendances tapissées de motifs émaillés. Alternent jeux d’ombres et de lumières. Nous traversons la salle de réception recouverte de céramiques miroitantes où, sur une plateforme circulaire, était installée la yourte pour l’hiver. C’est ici qu’en 1840 le général Sir James Abbott avait tenté d’expliquer à Allakouli Khan et sa cour hilaire pourquoi en Angleterre régnait une jeune femme, la reine Victoria, dont le futur mari n’aurait pas le contrôle de la couronne.

 

 

« Une garde de trente à quarante hommes se tient à la porte du palais. Nous passâmes ensuite dans une petite cour ; les gardes du khan portaient tous de longues robes de soie de différentes formes ; d’éclatantes ceintures enroulées autour de leur corps et de grands chapeaux cylindriques sur leur tête bronzée complètent leur costume. Cette cour est entourée de bâtiments peu élevés : cette partie du palais est habitée par les gens de service. De tout jeunes garçons à l’aspect efféminé, les cheveux tombant sur les épaules et vêtus comme de petites femmes se promènent de long en large en vrai désoeuvrés. » Fred Burnaby, reçu en audience auprès du khan de Khiva dans son palais en 1873.

 

Par le passage secret, « dolom » nous accédons au harem dont la splendeur laisse deviner la richesse de cette époque. Les pièces sont disposées autour d’une cour. Le côté nord, plus austère, était réservé aux concubines, du côté sud vivaient le khan et ses quatre épouses légitimes. Chaque habitation est précédée par un iwan, magnifiquement décoré de panneaux de céramiques bleues et blanches alternés de murs en briques jaunes dans lesquels sont incrustés des motifs de faïence bleue ou vert jade. Le toit de caissons peints est soutenu par de minces colonnes en bois renflées à leur base sur des socles en marbre sculpté. Nous sommes frappés par le swastika gravé sur une des bases. Chaque iwan possède sa propre décoration ; chaque panneau est différent et aucune colonne n’est semblable. Au premier étage des loges en bois sculpté et peint de couleurs claires animent la façade. « Et l’impression de raffinement et d’opulence qui s’en dégage est une chose qui ne s’oublie pas. En un instant, l’œil palpe pour ainsi dire cette sobre orgie de décor qui devait être celle d’un palais des Mille et Une Nuits », écrit Ella Maillart en 1932. La chaleur entre les hauts murs est intense. Les bruits sont étouffés. Le raffinement des lieux, les couleurs chatoyantes, l’impression de légèreté : un endroit de séduction, de volupté, d’enchantement.

 

 

Depuis des temps immémoriaux le commerce s’épanouissait près de Palvan Darvosa, les Portes Orientales. Elles reliaient la ville intérieure aux marchés extérieurs. Sous une voûte de soixante mètres de long s’alignent les niches où l’on enfermait les prisonniers. À la sortie du tunnel, contre les remparts de la ville, se tenait le marché des esclaves, les plus important d’Asie central. Des milliers de Perses, de Kurdes, de Turkmènes, d’Afghans et de Russes furent razziés et vendus sur les marchés. Les historiens russes estiment à près d’un million le nombre de personnes qui furent réduites en esclavage et vendues par les khans de Khiva.

 

Lors de son voyage en 1820, M. N. Mouraviev, capitaine d’état-major de la garde impériale russe, envoyé à Khiva pour donner plus de consistance aux relations qu’entretient la Russie avec la Turcomanie, rapporte : « Les esclaves qui tentaient de s’échapper étaient cloués par les oreilles à une porte car ils avaient trop de valeur pour qu’on les exécute. Les jeunes Russes avaient le plus de valeur sur le marché des esclaves de Khiva. Les Perses valaient beaucoup moins et les Kurdes moins encore. Mais d’autre part, une esclave féminine perse avait infiniment plus de valeur qu’une Russe ». En 1839, un voyageur occidental qui s’étonna de voir des Perses et des Russes à Khiva eut comme réponse « oui, Monsieur, esclaves ; telle est la manière, la seule manière, dont les Russes et les Perses pénètrent dans le pays des Turcomans ». Arminius Vambery, en 1840, écrit : « Je savais du reste que le khan de Khiva, dont la cruauté révoltait jusqu’aux Turcomans eux-mêmes, se montrerait plus inexorable qu’aucun de ses sujets si, par aventure, je lui inspirais la moindre méfiance. Il avait coutume, disait-on, de réduire en esclavage tous les étrangers suspects… » Il témoigne : « Je trouvais, dans la dernière cour, environ trois cents prisonniers absolument déguenillés qui devaient être vendus comme esclaves ou gratuitement distribués par le khan à ses créatures, réunis l’un à l’autre au moyen de colliers de fer, par files de dix à quinze… »

 

 

Nous traversons l’obscur passage et malgré la chaleur, j’ai la chair de poule à l’évocation des lugubres destins qui se sont déroulés ici. Khiva, sous la sérénité actuelle, cache un bien sinistre passé, où la vie d’un homme ne valait guère mieux que celle d’un animal. Lorsque le khanat devient protectorat russe en 1873, l’esclavage fut aboli. En 1881 Elisée Reclus écrit : « Avant l’expédition de 1873, Khiva était l’un des principaux marchés d’esclaves de l’Asie : c’est là que les Turkmènes vendaient leurs bandes de captifs, pris ou achetés sur les bords de la Caspienne, sur les plateaux de la Perse, de Herat, de l’Afghanistan. Les esclaves les plus appréciés pour leur force de travail étaient les Russes : chacun valait quatre chameaux. »

 

Dès le IIIe siècle avant notre ère, les plaines arides du désert de Kyzyl Koum furent des champs fertiles et l’antique civilisation agraire qui habitait la région était renommée pour ses « Jardins d’Eden » où l’on cultivait pommes, poires et melons, pour lesquelles la région du Korezm était connue. Les sources historiques du Xe siècle mentionnent l’expédition de ces melons dans des boîtes en étain contenant de la glace jusqu’à la cour du Calife de Bagdad. Khiva, au carrefour des routes reliant les villes d’Asie centrale et celles de l’Europe Occidentale, restait un centre important du commerce de transit. Dans les années trente du XIXe siècle, sur l’ordre d’Allakouli Khan, un caravansérail, le dernier en Asie centrale, fut construit à côté de Palvan Darvosa suivi d’un marché couvert, « tim ». Le commerce entre Khiva et la Russie à son apogée, les impôts furent lourd et l’argent utilisé pour l’achat de livres du médersa Allakouli Khan.

 

 

Nous découvrons les trésors de Khiva. Nous ne comptons plus le nombre de médersas visitées, des ruelles parcourues et des sourires rendus. La population est extrêmement chaleureuse. Si les étrangers commencent à venir timidement, Khiva n’est pas encore la destination du tourisme de masse et nous nous sentons vraiment éloignés de la vie moderne. Itchen Kala est un magnifique exemple d’une ville musulmane au Moyen Âge et elle n’a rien perdu de sa magie.

 

Quand les ombres s’allongent, nous retournons à Koukhna Ark. Un escalier raide et étroit mène sur le bastion Akchikh-Bobo, la citadelle centrale, appuyée aux remparts de la ville. C’est le plus ancien édifice de Khiva. Elle est contemporaine aux forteresses khorezmiennes abandonnées dispersées dans le désert environnant que nous avons découvert le jour précédent. Depuis le pavillon, la vue porte aussi bien sur la ville intérieure que sur le Dichan Kala, la ville extérieure où nombre de monuments rivalisent avec ceux d’Itchen Kala. Cette partie de la ville se développa dans les XVIIe et XVIIIe siècles et en 1842 le khan ordonna la construction d’un mur pour protéger la population des brigands. En un mois, des murailles de six kilomètres de long et sept mètres de haut furent élevées : le khan profita de la main d’œuvre de vingt mille esclaves perses originaires de Khorassan conduits de force à Khiva. Malheureusement, en 1873, Khiva devint un état vassal de la Russie et les murailles perdirent leur fonction ainsi que la structure féodale de la ville état.

 

 

La lumière est douce et le soleil s’attarde à l’horizon. La vue est époustouflante : Khiva, la « ville aux mille coupoles » s’étend dans toute la splendeur baignée d’un crépuscule langoureux. Les muraille forment un alignement de méandres. Les minarets s’élancent vers un ciel qui commence à sombrer dans la nuit. Les hauts pichtaqs des médersas reflètent encore la lumière décroissante. Les dômes turquoises brillent. Le Kalta Minor est tel un énorme cylindre coloré, imposant dans sa beauté impuissante. Les instants passent dans le calme et la sérénité. La féerie de Khiva opère, entre réel et imaginaire.

 

 

De retour dans les rues de la ville déserte, nous déambulons encore et toujours. Nous hésitons à quitter la cité. Nous croisons quelques femmes dont les robes bariolées et les parapluies enluminés captent un dernier rayon de soleil. Devant la mosquée Juma, dans le portique soutenu par une colonne en bois sculpté, s’est rassemblé un petit groupe. Les hommes au regard buriné au-dessus un long bouc en manteau et calotte, les femmes en robes, pantalon bouffant et foulard de couleurs vives. Combien de générations éloignées de l’époque des khans ? Combien de différence entre maintenant et avant ? Difficile d’imaginer la vie quotidienne à Khiva, autrefois ou aujourd’hui. Le pays semble avoir été propulsé dans le XXIe siècle en ayant manqué le XXe…

 

 

Le soleil est sur le point de disparaître. Nous jetons un dernier coup d’œil sur la forêt de colonnes de la mosquée, un dernier passage et un regard admiratif pour le Kalta Minor qui baigne dans une lueur douce , et nous franchissons la Porte Darzova en direction du couchant…

 

 

Le réveil à six heures du matin nous offre Khiva et le Kalta Minor encore sommeillantes. Aujourd’hui nous quittons l’Ouzbékistan pour le Turkménistan. Car de l’autre côté de la frontière nous attend la cité d’Ourguencht remplacée par Khiva comme capitale du Khorezm au XVIe siècle. Les deux cités sont étroitement liées et nous allons découvrir les quelques vestiges que les sables n’ont pas englouti.

 

Deux heures plus tard, nous nous retrouvons à la frontière. L’ouverture de la douane n’est pas prévue avant neuf heures. Vers huit heures et demie, un camion vient livrer le matériel informatique, puis un employé, curieux de voir des étrangers à cette frontière peu fréquentée, nous propose du thé… qui n’arrivera jamais ! Une famille ouzbek avec plusieurs enfants se joint à nous, puis un couple âgé qui se lance dans un grand discours. Nous ne comprenons rien de leurs paroles mais cela ne semble pas les déranger. Les formulaires de passage sont distribués. Ils sont en russe mais après de nombreux passages de frontière des anciennes républiques soviétiques ces dernières années nous les connaissons presque par cœur et n’avons aucun mal à les remplir. Les officiers arrivent et les choses accélèrent. Nous avançons jusqu’au portail. Contrôle. Un minibus doit nous emmener jusqu’au poste frontalier turkmène. Le bus, en douteux état, rouillé et sale, arrive. Tout le monde s’entasse dedans, il doit faire cinquante degrés ! Les gens sont gentils, nous sourient. Après quelques minutes nous voilà aux portes du Turkménistan, prêts pour découvrir Kounia Ourguentch, cité qui par son malheur est à l’origine de la gloire de Khiva…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Itchan Kala.

 

Au bout du monde, col de Torugart, Chine-Kirghizstan, novembre 2002.

Situé à 3752 mètres d’altitude, le Torugart Pass est un col qui désigne la frontière entre la Chine et le Kirghizistan dans la chaîne montagneuse du Tian Shan. Cette frontière est considérée comme l’une des plus problématique, imprévisible et hasardeuse du monde avec un vent incessant, des températures glaciales et un passage de frontière avec des horaires changeants suivant l’humeur des services d’immigration et des décisions prises selon la tête du client. Le franchissement du col n’est sûr qu’entre fin mai et septembre et le reste de l’année cela dépend des conditions routières dont les informations sont rares, et la météo, souvent extrême. Le passage composé de deux points d’immigration, un contrôle de sécurité entre les deux et un « No Man’s land » contribue encore plus à la confusion et complique l’organisation du transport entre les deux postes frontière, obligatoire pour tous les étrangers. Mais la grandeur du paysage, la sensation d’isolement et le lien avec la fameuse route de la soie fait de ce trajet une expérience inoubliable…

 

Au bout du monde, col de Torugart, Chine-Kirghizstan, novembre 2002.

 

Nous quittons Kashgar un matin glacial de novembre. Nous avons loué les services d’un chauffeur avec un véhicule tout terrain et Abdul, jeune Ouïghour rencontré à Kashgar, nous accompagne. Après avoir quitté l’agglomération, nous traversons village après village. L’aspect des habitations est toujours le même : le long de la route s’étire un fossé planté de nombreuses rangées de peupliers, puis un petit pont mène vers une double porte derrière laquelle se trouve la maison et ses dépendances et une cours entourée d’un mur en pisé. La poussière voile le ciel et l’horizon se perd dans de nombreuses nuances d’ocre et de gris. Puis le paysage change brusquement. Des collines aux formes singulières nous entourent. Nous roulons dans le canyon de la rivière Ushmurvan-Suu dont nous longeons le cours. Les falaises ont des formes drapées et abritent des grottes bouddhiques et quelques nécropoles. En sortant du canyon nous retrouvons une plaine aride. Il est neuf heures du matin lorsque les bâtiments laids de l’immigration chinoise apparaissent : fermés ! Pas âme qui vive dans les environs et aucun horaire affiché. Selon Abdul l’ouverture dépend de l’humeur des autorités…

 

Nous sommes un peu inquiets. D’abord parce que c’est une traversée « Class II » signifiant que seuls les habitants des pays concernés, la Chine et le Kirghizstan, ont l’autorisation de l’emprunter. Et aussi parce que nous n’avons pas pu obtenir nos visas kirghiz. Notre long périple le long de la route de la soie a nécessité les visas de plusieurs pays : la Chine, le Kirghizstan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et l’Iran. Les délais extrêmement longs, les procédures compliquées, l’obligation d’une permission d’entrée des autorités des pays concernés garantie par une personne sur place et la mauvaise volonté des ambassades en France, ne nous ont pas permis d’être tout à fait en règle. Heureusement notre contact en Kirghizstan nous a rassuré. Il fait passer régulièrement des étrangers sans problèmes, s’est procuré nos visas sur place, et nous en a téléfaxé une photocopie. Notre chauffeur qui doit nous attendre à la frontière nous le transmettra. Par contre, depuis trois semaines, partout où nous passons en Chine on nous dit que ce sera impossible de passer avec ce papier insignifiant. N’ayant de toutes les façons pas d’autres choix, nous avons décidé de tenter notre chance armés de cigarettes, briquets et dollars en petites coupures…

 

Une heure plus tard les lieux s’animent. Des officiers commencent à circuler sur le terrain et finalement une porte s’ouvre. On nous ordonne d’ouvrir nos sacs qui sont contrôlés avant de passer dans un appareil à rayons X. Ensuite plus rien. Nous patientons. Au bout d’une demi-heure on nous demande de nous présenter au premier guichet où on prend nos passeports. Au deuxième guichet on nous demande de remplir un tas de papiers. Ensuite, devant le troisième guichet commence le problème de notre visa ; du renfort est appelé, les discussions entre officiers commencent, le ton monte. Finalement un accord semble d’être trouvé et nous pouvons nous présenter devant un quatrième guichet. Un officier avec plus de dorures sur l’uniforme que les autres met les choses au clair : on nous laisse passer mais si les Kirghiz nous interdissent l’entrée nous resterons coincés entre les deux postes frontaliers : un No Man’s land de cent kilomètres, aucun retour possible ! Nous hochons sagement la tête. Au cinquième guichet, nous récupérons nos papiers et nos bagages. La porte s’ouvre : première épreuve réussie !

 

Notre véhicule doit passer un contrôle qui nous fait attendre une bonne demie heure de plus, mais enfin nous reprenons la route. Le paysage est désolé, sans couleur et sans arbres. Les montagnes sont sèches et la route n’est autre qu’une piste poussiéreuse, creusé de nids de poules. Rares sont les villages. Au bout d’une heure, nous bifurquent vers l’immense canyon du Torugart-Suu et nous arrivons à Toyun : nouveau point de contrôle. Ici aucune difficulté. Nos « visas sans valeur » ne semblent pas inquiéter les autorités. Nous pouvons poursuivre.

 

Maintenant la piste monte. Le paysage est déroutant. Impression de grande solitude. La neige fait son apparition. Les collines sont rouge vif, le sol est ocre, le ciel bleu, le vent glacial. Une ligne électrique longe la route qui monte inlassablement. Un dernier virage et voilà le Torugart Pass, à 3752 mètres d’altitude ! Une sorte d’arc de triomphe marque la frontière. Quelques baraques, des gardes chinois d’un côté, des soldats kirghiz de l’autre, tous muets. Nous quittons notre voiture, remercions le chauffeur et prenons chaleureusement congé d’Abdul en promettant de garder le contact.

 

 

Nous devons passer la frontière à pied et sans avoir à montrer le moindre papier nous passons sous l’arche et entrons sur le territoire kirghiz. Trois mètres plus loin, adossés contre une Mercedes bleue au minimum cinquantaine, nous attendent Dimitri, notre chauffeur, et Vadim, un jeune Russe grand et blond qui sera notre traducteur même si son anglais est très hésitant. Un dernier signe à Abdul et nous grimpons dans la Mercedes. La désolation du paysage est émouvante, le bout du monde doit être ici ! La route entame une légère descente et soudain une vallée s’ouvre : un monde blanc. Les montagnes sur ce versant sont enneigées et la plaine est un immense lac gelé : le Chatyr Köl. Le ciel est opaque et des barbelés sous tension longent la route : la frontière Chine-Kirghizistan est bien gardée. Le poste de contrôle apparaît sous la laideur d’un hangar de béton brut…

 

 

La voiture entre dans un garage pour être fouillée. Capot et coffre ouverts, on passe des miroirs sous le châssis. Nous sommes conduits vers un bâtiment adjacent. Après avoir remplis un tas de formulaires dans une salle austère, nous passons devant un guichet pour présenter passeports et visas, récupérés comme convenus mais collés sur une feuille de papier et non pas dans nos passeports. Derrière nous des miroirs rappellent l’époque soviétique ! Nos « laisser passer » inhabituels ne soucient pas les officiers et ayant retrouvé la voiture nous quittons le poste.

 

 

Nous entrons dans ce monde blanc sur une piste de gravier, en partie enneigée et gelée ; la température est sibérienne. Ici, il est une heure plus tôt et c’est l’heure de déjeuner. Le premier restaurant étant à quatre heures de route, Vadim a prévu un pique-nique. Dimitri navigue la voiture vers une plaine de sources d’eau gazeuse où Vadim étale pain, beurre et fromage sur le capot encore chaud de la voiture et fait du thé dans une énorme théière. Dans ce champ gelé nous ne trouvons qu’une source. Nous gouttons, l’eau est pétillante et légèrement salé.

 

 

À une altitude de 3600 mètres, dans cette large vallée, le paysage semble irréel. Bientôt la neige recouvre la dernière partie de la piste, la route A365, et le monde s’arrête. Tout est blanc : le ciel se fond dans la terre, les contours des montagnes deviennent flous et la route n’est qu’une vague ligne qui se perd dans l’horizon. Les pneus de notre voiture sont lisses et la Mercedes glisse d’un côté de la piste à l’autre. Après une heure, la neige se fait plus rare, les pentes deviennent plus douces et le gravier gris de la piste réapparaît.

 

 

Nous passons le col de Tûz–Bel à 3574 mètres et un peu plus loin, un dernier contrôle nous attend. La route dégénère rapidement, mais l’environnement est époustouflant. Les collines rondes et suaves dont les contreforts viennent mourir sur des steppes ocre en avant-plan contrastent avec les pics abrupts couverts de neige des hautes montagnes de la chaîne de At-Bashy qui fait partie du Tian Shan, vers l’est, et la chaîne de Ferghana appartenant au Pamir vers l’ouest. Des troupeaux de yaks et de chevaux y vivent en liberté.

 

 

Tash-Rabat, situé dans une vallée isolée dans la chaîne de At-Bashy à une altitude de 3500 mètres ressemble à un caravansérail mais est en fait un monastère nestorien qui daterait du XVe siècle. Le pont qui permet de traverser le torrent Kara-Koyuk, partiellement gelé, est détruit par des récentes intempéries mais Dimitri est convaincu que l’on peut passer sur la glace pour atteindre l’autre rive. Pari gagné, nous suivons la piste de terre qui monte vers la vallée bordée d’étranges formations rocheuses appelées « dents de dragon » par la population locale.

 

 

Par ci et par là un campement de yourtes ou une ferme. Un enfant sur un énorme cheval nous observe avec curiosité. Le monastère possède un impressionnant portail et une coupole centrale. L’occupante de la petite ferme proche détient la clé et vient nous ouvrir. À l’intérieur, la pièce principale donne accès aux anti-chambres ; certains angles possèdent des tympans en nid d’abeille. À l’extérieur, la neige crispe sous nos pas.

 

 

De retour sur la route principale, nous reprenons la direction de Naryn. Les heures passent. La plaine aux couleurs tendres ; jaune et vert, est entourée de crêtes enneigées. Nous nous arrêtons au bord d’un petit plan d’eau dont les eaux sombres scintillent dans les derniers rayons du soleil. Pas un souffle de vent, l’atmosphère est pure, l’air sec. La surface est un miroir, lisse comme du verre et le magnifique et grandiose paysage des Tian Shan, « montagnes célestes », se reflète dans les eaux immobiles. Une multitude de tons cuivrés lumineux et paisibles. Le crépuscule étouffe les bruits. Douceur au bout du monde. Puis, un troupeau de chevaux sauvages surgit de nulle part pour venir s’abreuver. L’étendue d’eau renvoie l’image de leurs silhouettes sur les rives. Ces instants, cette vision, cette sensation de paix si lointaine resteront les plus beaux instants de cette route si appréhendée.

 

 

Nous traversons quelques villages avec leurs cimetières le long de la route. On dit des Kirghiz qu’après avoir vécu comme nomades toute leur vie, ils ne s’installent définitivement qu’après leur mort. Le lieu de leur enterrement doit être le long de la route pour pouvoir observer le passage des caravanes. Le nom « Kirghiz » est considéré comme l’un des plus anciens noms ethniques enregistrés en Asie, remontant le temps jusqu’au IIe siècle avant Jésus-Christ dans des sources chinoises. À cette époque, ce peuple nomade d’origine turque habitait la région du haut Ienisseï, en Sibérie. Ils entrent dans l’histoire en 840, quand ils s’emparent du florissant Empire ouïghour qui occupait l’actuelle Mongolie. Ceux-ci sont alors repoussés vers le bassin du Tarim au Sud. Les Kirghizes poursuivent leurs vies de nomades éleveurs (chevaux, bovins, ovins et chameaux) mais l’agriculture joue chez eux un rôle important. Ils se sont métissés au contact des Mongols. Le Khanat de Kirghizie était réputé pour la qualité de son artisanat et l’habileté de ses orfèvres. Leur règne dure moins d’un siècle : en 924, les Khitan les refoulent dans leur pays d’origine. Dès cette époque, des tribus kirghizes commencent à migrer en direction du Tian Shan.

 

Au XVIIe siècle, les Kirghiz sont rejointes par des tribus qui, demeurées sur le haut Iénisséi, doivent céder le terrain aux Russes. À la même époque, les Kirghiz s’allient aux Kazakhs contre les Dzoungares, Mongols occidentaux. C’est alors que débute leur très progressive conversion à l’islam. Passé sous la suzeraineté théorique des Chinois dans les années 1750, les Kirghizes mènent une existence indépendante jusqu’à ce que, vers 1830, le khanat de Khokand parvienne à les vassaliser. En 1864, les Russes, par le traité de Tchougoutchak, fixent les frontières orientales de leur empire de telle sorte qu’il inclut l’essentiel du pays kirghize. En 1991 le pays redevient indépendant et devient la République du Kirghizstan.

 

 

Une étymologie populaire fait descendre les Kirghizes de « quarante filles », qirq qiz. Quarante filles dont la tribu avait été massacrée auraient été fécondées par un fauve mythique. Le nom peut aussi être rapproché de kirk, « quarante », nombre de tribus dans lesquelles les Kirghiz sont divisés. Sur leur drapeau national figure un soleil avec quarante rayons. Les Kirghizes et les Kazakh partagent beaucoup de traditions et pratiquent une langue similaire, En un sens, ce sont les variantes de steppe, kazak, et montagne, kirghiz, d’un même peuple.

 

Entre crépuscule et nuit tombante, nous traversons un courant puissant :  At-Bashy. Les falaises sont rouges vers le nord, mais des monts sablonneux s’étalent vers l’ouest. Un dernier col : Kyzyl-Bell, puis le paysage grandiose plonge dans l’obscurité totale. Naryn n’est plus très loin, mais la route est dangereuse, les virages arrivent trop vite et la vision dans les phares défaillant de la voiture n’est pas suffisante. À six heures du soir, nous arrivons à Naryn. Nous avons roulé cinq heures pour parcourir cent trente kilomètres depuis la frontière. Cinq heures d’images sublimes et d’émotions fortes !

 

Notre pension possède des chambres confortables mais glaciales avec douche et toilette dans le couloir, mais nous sommes prévenus qu’il n’y aura pas d’eau chaude. Dix minutes plus tard, on vient nous annoncer fièrement qu’il y a quand même de l’eau chaude, mais que le dîner est prêt. Nous décidons que la douche attendra une heure de plus. Mais après le repas, il n’y a plus d’eau du tout et c’est avec l’aide d’une bouteille que nous nous lavons les mains et les dents avant de tomber, morts de fatigue et recouverts de poussière, dans le lit, habillés de nos pulls les plus chauds. Dehors, la ville est drapée dans l’obscurité la plus totale.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Plan d’eau au bord de la route A365 non loin du col de Torugart.

Mirage blanc surgissant du désert noir, Achgabat, Turkménistan, juin 2005.

Il existe un pays où quatre-vingt-dix pour cent du territoire est occupé par le désert, où vipères, cobras, scorpions, veuves noires et tarentules co-existent avec le gigantesque lézard gris du Kara Koum. Un pays où les températures atteignent plus de cinquante degrés en été. Un pays célèbre par la beauté de ses tapis, par ses chevaux célestes, ses traditions nomades et ses cavaliers hors pair. Un pays bordé par le fleuve l’Amou Daria à l’est, par les montagnes de Kopet-Dag au sud et par la mer Caspienne à l’ouest. Ce pays est le Turkménistan. Sa capitale Achgabat. Autrefois capitale marginale et largement oubliée d’un état de l’Union soviétique, aujourd’hui Achgabad est une ville unique. Unique et inimaginable. Il arrive de dire qu’il faut l’avoir vu pour le croire ; c’est le cas d’Achgabat !

 

Mirage blanc surgissant du désert noir, Achgabat, Turkménistan, juin 2005.

 

Le Boeing 717 décolle de l’aéroport de Dashogus dans le nord du pays au moment du coucher du soleil. Le désert du Kara Koum, « Sables noirs », sombre rapidement dans la nuit. L’avion est plein. Les hôtesses passent comme au cinéma, un panier autour du cou, et proposent bonbons et boissons à prix d’or. Le portrait de Saparmourat Niazov, le président, a sa place d’honneur au-devant de la cabine, le sourire aussi étincelant que le diamant à son doigt. À neuf heures du soir, nous atterrissons à l’aéroport d’Achgabat. Il s’agit d’un vol intérieur, les formalités sont donc vite expédiées et nous nous trouvons rapidement à l’extérieur. L’air chaud nous frappe de plein fouet. Nous sommes attendus et une heure plus tard, nous avalons une assiette de pâtes dans le restaurant italien de l’hôtel Nissa. Après trois semaines de plov, quelle bonne surprise !

 

Voyager en Turkménistan n’est pas une simple affaire. Depuis quelques années, il est interdit de se déplacer dans ce pays sans guide officiel. Même si certaines agences se sont accordées pour « libérer » le touriste après quarante-huit heures, il est arrivé que celui-ci se retrouve arrêté et déporté. Très frustrants sont les nombreux contrôles sur les routes exercés par des jeunes recrues dont la plupart ne parlent même pas le russe, mais qui épluchent les documents comme si leur carrière en dépendait. Cigarettes, briquets et billets d’un dollar passent discrètement de main en main et permettent de débloquer les situations. Les hôtels et les établissements côtoyés par des étrangers sont mis sur écoute et les conversations sensibles, surtout avec des citoyens turkmènes, doivent êtres particulièrement discrètes. L’idée d’avoir une escorte nous est insupportable et nous réussissons à convaincre l’agence, par l’intermédiaire de notre agence en Ouzbékistan avec laquelle nous travaillons depuis de nombreuses années, que notre chauffeur, Chick, un jeune Turkmène très sympathique, fera bien office de guide pendant notre séjour, même si celui-ci ne parle que trois mots d’anglais : « ok, stop » et « go ».

 

Dimanche, jour du marché. Nous nous rendons au marché Tolkuchka au nord de la capitale à la lisière du désert. Un vent chaud souffle sur la plaine. Des dizaines de bus remplis à raz bord remplissent d’immenses parkings et des milliers de gens se bousculent. Les femmes sont vêtues de lourdes robes longues fleuries et colorées ornées de broderies, un foulard gai noué dans la nuque. Les petites filles en robes blanches en dentelle avec du tulle dans leurs cheveux noirs sont de vraies poupées. Les hommes âgés portent le pantalon ample à l’intérieur des bottes, le manteau long ceinturé et, malgré la chaleur extrême, le telpet ; bonnet noir en laine d’Astrakan. L’air est irrespirable empêtré dans les nuages noirs que crachent les pots d’échappements et les fumées grasses des ragoûts qui bouillonnent dans d’énormes marmites et des shashlyk qui cuisent sur du charbon.

 

 

Des trois millions et demi d’habitants, plus de soixante-quinze pour cent sont d’ethnie turkmène. Dans une société avant tout rurale, les traditions tribales sont demeurées extrêmement fortes. Sept grandes tribus sont répartis sur le territoire : Tekke, Jomoud, Saryk, Salyr, Ersary, Tchoudyr, Göklen. Les descendants des esclaves iraniens, capturés jusqu’à l’arrivée des Russes en 1878, se sont turkménisés, mais restent exclus du système tribal. Les relations entre les grandes tribus relèvent d’un équilibre subtil plutôt que basés sur des rapports de force comme au Tadjikistan. La tribu dominante est celle des Tekke, c’est également celle qui comte le plus de membres. Le président Niazov est un Tekke. Les Turkmènes de l’étranger, les plus nombreux en Iran et en Afghanistan, peuvent acquérir automatiquement la nationalité turkmène.

 

 

Tout est à vendre à Tolkuchka, chameaux, chevaux, vaches, moutons, chèvres, pièces de voiture et vaisselle, raisins, pistaches, lunettes de soleil, bijoux, mais surtout les fameux tapis Turkmène dont les tons dominants sont le rouge sang de bœuf, le blanc cassé comme le sable du désert et le bleu nuit. Des couleurs intenses qui ressortent dans le motif traditionnel « gül » ; l’octogone partagé en triangles. Par milliers, ils sont exposés sur des voitures, drapés par-dessus les murs, suspendus à des fils ou étalés à même le sable. L’excitation est grande et le spectacle incroyablement coloré. Les femmes squattent devant des bijoux étalés sur une étoffe à même le sol, les hommes marchandent pour un telpet. Ils trimballent d’énormes sacs remplis, portent des tapis enroulés sur les épaules en tentant tant bien que mal de rassembler leurs enfants. Quand nous quittons le marché, c’est toujours les mains vides, mais avec la tête pleine d’images.

 

 

J’aurai aimé acheter quelques souvenirs et Philippe regardait avec envie quelques tapis anciens, mais les règles d’exportation sont très strictes et il est interdit de sortir du pays ne serait-ce que le moindre objet artisanal ; même une paire de chaussettes tricotée à la main ou un telpet sont considérés comme héritage culturelle. Un tapis neuf, d’une surface maximale de six mètres carrés, accompagné du bon d’achat, doit être déclaré au ministère de la culture qui décidera, après trois jours, s’il est autorisé à quitter le pays avec une taxe à acquitter. Les contrôles à la frontière sont sévères et les autorités pas commodes. De plus, comme nous continuons vers l’Iran et allons quitter le pays par une frontière isolée, nous ne voulons pas prendre de risque.

 

En 1869 les Russes construisirent un fort dans l’oasis Akhal Tekine non loin du village d’Achgabat situé dans le sud du Turkménistan, au pied des montagnes de Kopet-Dag qui forme la frontière avec l’Iran. En 1884, le tsar annexe la région. Le chemin de fer qui relie Turkmenbashi sur les rives de la mer Caspienne à Tachkent fit prospérer le village et en 1924, elle devint la capitale de la République socialiste soviétique fédérée du Turkménistan dans le cadre de l’organisation administrative de l’Asie centrale. Le 6 octobre 1948, un terrible tremblement de terre d’une force de neuf sur l’échelle de Richter détruisit la ville en moins d’une minute tuant plus de cent mille personnes : deux tiers de la population. Pendant cinq ans, la région fut fermée aux étrangers pour permettre de chercher les corps, de raser les décombres et d’entamer la construction d’une ville nouvelle.

 

Nous parcourons le quartier datant de l’ère soviétique avec ses grands bâtiments, ses larges avenues bordées d’arbres. Nul part une terrasse ou café, lieux confinés et introuvables si on ne s’y connaît pas. La convivialité n’existe pas à Achgabat ni ailleurs dans le pays, contrairement à tous les autres pays de la région où siroter un thé ou un café à l’ombre des arbres est tout un art de vivre. Nous entrons dans une librairie où seuls des livres écrits par le président Saparmourat Niazov sont à vendre. Car en avril dernier, toute littérature étrangère a été interdite, y compris la presse quotidienne et les magazines. L’internet est complètement sous contrôle. Tout cela au nom de la Doctrine de neutralité…

 

Le Rukhnama, « livre de l’esprit », le livre « saint » écrit par le président Niazov est «  né dans son cœur par la volonté du Tout-Puissant et le peuple turkmène doit vivre selon ses préceptes ». C’est aujourd’hui l’unique livre en vente dans les librairies. Devenu le seul livre d’étude et donc la pièce centrale du système d’éducation, la qualité de l’enseignement crée une génération dont les connaissances seront limitées à la biographie du président. Les écoliers et les étudiants doivent en connaître des passages par cœur, les examens du permis de conduire et d’entrée à l’université portent sur le Rukhnama et de nombreuses disciplines ont été éliminées du programme d’étude au profit du livre « saint » de Turkmenbashi, « le chef des Turkmènes ». Le système scolaire semble conçu pour « chanter les louages » de Niazov et aggrave une situation déjà minée par le départ des enseignants qualifiés, une diminution des années d’étude et la fermeture de l’Académie des sciences et de plusieurs instituts de recherche. La parfaite maîtrise du guide devrait permettre aux Turkmènes, d’après les sources officielles, d’entrer dans le « siècle d’or du Turkménistan ».

 

Nous passons devant des étalages où sont exposées des robes de couleurs vives et costumes sombres en nylon brillant. Dans une épicerie nous sommes frappés par les pyramides de biscuits et les boîtes remplies de bonbons. Ils sont vendus à la pièce. Les gens que nous croisons s’avancent tête inclinée. Ils semblent tous pressés. Ils nous regardent de biais, baissant le regard dès que nous jetons un coup d’œil dans leur direction. Dans ce quartier, aussi misérable qu’il soit, il y a de la vie… mais pour combien de temps encore ?

 

 

Car la ville est en grande mutation. Reconstruite après le tremblement de 1948, Achgabat fut composée de maisons et d’immeubles en brique de seulement deux ou trois étages avec parcs et jardins lui conférant une allure provençale. Pendant l’ère soviétique furent ajoutés des bâtiments de style urbanistique conçus tous selon le même prototype, austère, baptisé en Union soviétique « boîtes en carton ». Tout cela est en train de disparaître, remplacé par la nouvelle Achgabat. La population est expulsée. Condamnés à perdre leur logement, le plus souvent les habitants n’obtiennent aucun dédommagement. Des quartiers entiers sont réduits à néant, rasés par les bulldozers. Les démolitions se poursuivent inlassablement. Des milliers de familles se retrouvent repoussées jusqu’au bord du désert de Kara Koum où elles se contentent de logements de fortune faute de moyens. Tout cela pour « valoriser » la capitale et faire de la place pour l’œuvre de Niazov, œuvre entièrement en l’honneur de Niazov.

 

Le Musée du Tremblement de Terre est marqué par la statue d’un immense taureau qui tient entre ses cornes le globe terrestre sur lequel est hissé un enfant ; Niazov enfant, devenu orphelin après le séisme destructif. La sculpture a été enlevée sur le site de l’ancien cimetière des victimes. Elle pèse quarante tonnes. Autour de la Place de l’Indépendance se trouvent le Palais présidentiel de Turkmenbashi dotée d’une tribune, réalisation grandiose de marbre blanc couronnée par un dôme doré, le Maijlis, Parlement, le Ministère de la Défense, le Ministère de l’Honnêteté et le Palais de Ruhyyet ; somptueux édifices, soutenus par des colonnes immenses et recouverts de dômes. Musées, théâtres, mosquées, stades, places et jardins, fontaines. Au centre de cette capitale, sur la place Azadi, s’élève l’Arche de la Neutralité, réalisée afin de célébrer la neutralité du peuple turkmène et de son président. Au sommet de l’édifice, sur un gigantesque trépied haut comme un immeuble de dix étages, trône une statue en or de Niazov d’une hauteur de douze mètres qui suit la course du soleil. Encore une ode à la mégalomanie. Qui est réellement Saparmourat Niazov ? Un homme ou dieu ?

 

 

Il est Saparmourat Turkmanbashi le Grand. Il est le soleil éternel du Turkménistan. Il est le grand architecte de l’âge d’or des Turkmènes. Il est le prophète. L’indépendance de la république du Turkménistan est proclamée le 27 octobre 1991. Premier secrétaire du parti communiste depuis 1985, puis président du Soviet suprême de la république en 1990, Saparmourat Niazov est élu président en octobre 1991, puis de nouveau en juin 1992 au cours d’une élection à la soviétique : aucun adversaire, 99,5 % des suffrages. Adoptée en mai 1992, la Constitution institue un système présidentiel renforcé par un culte de la personnalité. Le président Nyazov se fait appeler Turkmenbashi : « le chef des Turkmènes » sur l’exemple de Mustafa Kemal, Ataturc : « le père des Turcs ». Son nom est donné aux grandes avenues des villes, à l’aéroport d’Achgabat, et à un port sur la Caspienne.

 

 

Le 15 janvier 1994 les électeurs approuvent par référendum le prolongement du mandat de Saparmourat Niazov jusqu’en 2002. En juillet 1995, la population proteste contre la chute du niveau de vie et réclame une élection présidentielle anticipée. Des ministres sont renvoyés et des procès d’opposants s’ensuivent. Le 17 avril 1998, Abdy Aliev, principal opposant au président Niazov, de retour d’exil, est emprisonné et n’est libéré que sous la pression de Washington. La récession se poursuit. Le chef de l’État exerce un pouvoir de plus en plus autoritaire marqué par un culte de la personnalité croissant. Les jours de la semaine et les mois de l’année sont nommés après lui-même et sa mère. Le 25 novembre 2002, le président Niazov échappe à une tentative d’assassinat. Boris Chikhmouradov, un ancien ministre devenu opposant, sera accusé, arrêté et condamné à la prison à vie. Certains affirment que l’attentat fut organisé par les agents de Niazov lui-même pour excuser une répression plus importante encore. Le 9 décembre 2004, le scrutin législatif aboutit à l’élection de cinquante députés appartenant au parti du président Niazov, seule formation autorisée à présenter des candidats pour former le nouveau Meljis, Parlement. L’opposition est ignorée. Aucun observateur étranger n’est présent. La prochaine élection présidentielle n’aura pas lieu avant 2020.

 

Le summum de la folie constructrice de Niazov est le quartier Berzengi. De larges avenues sont bordées de constructions monolithiques : immeubles et complexes hôteliers, fontaines et parcs, un centre commercial de forme pyramidal, l’eau coulant en cascade de ses pentes, le Musée National, d’immenses ensembles pompeux, le tout paré de marbre blanc. « Bwiek, bwiek » nous dit Chick, notre chauffeur,  désignant l’ensemble. En effet, c’est Bouygues qui a en charge les grands chantiers de luxe, l’architecture grandiose un outil de propagande dans la dictature hermétique de Niazov. Une mine d’or pour la société française.

 

 

Une autoroute à huit voies est désespérément déserte. C’est un monde surréel, fantaisiste. Vide. Pas un chat dans les rues, pas âme qui vive dans cet environnement stérile. Sauf la petite armée de nettoyeurs, balais à la main. Achgabat est une ville fantôme, une ville de pierre, un « rêve » de marbre blanc. Immaculée et virginale. Froide. Silencieuse. Pas un bruit ne s’élève entre les murs tapissés de marbre. Pas un crissement de pas sur le sol pavé de marbre. Un mirage blanc surgissant du désert noir.

 

Il est difficile de croire que nous nous trouvons dans un des pays les plus pauvres au monde. Jusqu’à où peut aller la folie d’un homme ? Et pour combien de temps ? Achgabat est une ville futuriste et artificielle, vidée de ses habitants car personne ne peut se permettre s’installer dans les immeubles flamboyants neuf étincelants au soleil. Aucun touriste ne loge dans les hôtels clinquants à l’atmosphère glaciale. Et ce n’est pas l’intention de Turkmenbashi ! Cette ville de marbre blanc est une exposition. Un étalage de pouvoir et une arme pour impressionner les pays étrangers. Le chef des Turkmènes a le visage tourné vers les autres, le dos vers les siens. Mais les Turkmènes ne risquent pas de l’oublier…

 

À Achgabat impossible d’échapper au regard de Saparmourat Niazov. L’effigie du président turkmène s’étale sur tous les murs de la capitale. Pas une administration, une école ou un magasin qui fasse exception, partout on est accueilli par le portrait du président, cheveux noirs corbeau, sourire étincelant, un énorme diamant au doigt. Il est partout : sur les bouteilles de vodka, les boites de conserve, les billets de banque. Au début des années 2000 Niazov aurait soudainement retrouvé la chevelure brune de sa jeunesse, signe de sa protection divine. Ses rides aussi se sont évaporées comme par miracle. Le pays a eu quarante-huit heures pour changer sa photo dans tous les espaces publics. Au final, ce changement d’apparence suscite pendant plusieurs semaines la mobilisation d’une importante main-d’œuvre chargée de remplacer les milliers de portraits à travers tout le pays. Il ne reste que les billets de banque sur lesquelles il figure avec les cheveux blancs. L’argent aurait-il un prix, même pour Niazov ?

 

Nous avons très envie de quitter la ville le temps d’une escapade et en fin d’après-midi nous nous rendons vers l’antique Nisa, à dix-huit kilomètres au sud ouest d’Achgabat. Le site est magnifiquement situé au sommet d’une colline adossé contre les montagnes du Kopet-Dag. Nous montons le chemin vers l’entrée de la ville. Les vestiges de murailles qui entourent le plateau furent autrefois des remparts et quarante-trois tours protégeaient le palais et les temples. Arrivés au sommet, nous sommes face à un énorme terrain vague, l’herbe brûlée par le soleil, des murs effondrés et des tranchées.

 

 

Nisa fut la capitale de l’Empire parthe qui domina la région du milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ jusqu’au début du IIIe siècle de notre ère. Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, des tribus scythes venant de la région de la mer d’Aral, s’installent en Parthie. Conduites par Arsace, qui donnera son nom à la dynastie, ces nomades vont profiter de la faiblesse des Séleucides, les successeurs d’Alexandre le Grand, pour installer leur autorité sur toute la région. Nisa est la première capitale des Parthes et centre religieux de l’empire. La ville forme un rempart contre l’expansion romaine. Située au carrefour des routes nord-sud et sud-ouest, elle devient un centre important pour le commerce. Les vestiges témoignent de l’interaction entre les cultures de l’Asie centrale et de la Méditerranée.

 

 

En 171 avant Jésus-Christ, Mithridate Ier, renomma Nisa Mithridatkirt : forteresse de Mithridate. Au cours du IIe siècle de notre ère, la pression des Romains obligea le roi parthe à déplacer sa capitale Hécatompylos de Parthie en Babylonie, où fut fondée Ctésiphon pour des raisons stratégiques. La monarchie, affaiblie, devint une proie facile pour d’autres Perses. En 226, le dernier roi des Parthes Artaban V fut vaincu par Ardachir, maître de la Perse qui fonda l’Empire des Sassanides. Le fils d’Artaban V, Artavasdès, dernier des Arsacides, continua la lutte jusqu’en 228 avant d’être capturé et exécuté à Ctésiphon. Nisa, même après l’effondrement de l’empire, continue d’être habitée jusqu’à qu’elle soit rasée par les Mongols au XIIIe siècle.

 

Nous nous baladons. Malgré les ombres qui s’allongent, la chaleur est toujours intense. Le centre de la cité consiste en un ensemble d’une superficie d’environ mille mètres carrées comprenant la Salle carrée, la Salle ronde, la salle à colonnes et la tour-temple, reliées entre elles par des couloirs et des jardins agencées autour un grand bassin et agrémentés de fontaines. La Salle carré, salle des audiences royales, dont la lanterne est soutenue par quatre robustes piliers, possède une somptueuse décoration de style hellénistique avec une profusion de feuilles d’acanthes et de palmettes. Les murs de la galerie qui entoure cette salle sont rythmés par des demi-colonnes et de niches qui abritent des statues d’argile peintes. Dans les ruines des bâtiments, nous découvrons les restes de piliers quadrilobés en brique, un pied de colonne sur une base carrée et quelques niches dans de hauts murs. Une équipe d’archéologues italiens travaille sur le site. Nous discutons des excavations avec eux. Ils nous éclairent sur la composition du site, puis nous invitent de les suivre vers l’espace carré qui fut la salle du trésor du palais royal. Ils y déterrent une partie d’un seuil pour nous montrer un ornement sculpté avant de le protéger à nouveau. Cette salle, où ont été découverts une quarantaine de rhytons en ivoire de style grec, est le premier exemple connu d’un plan cruciforme à quatre iwans, adopté plus tard par l’architecture musulmane pour la construction des palais, des mosquées et des médersas. Nous passons une heure agréable et surtout très instructive en compagnie des Italiens. Lorsque nous quittons le site, les adieux sont chaleureux. Quatre jours plus tard, nous les retrouvent à la télévision turkmène qui diffuse une émission sur Nisa et son équipe d’archéologues…

 

 

Sur la route du retour nous apercevons plusieurs longs escaliers en béton adossés sur les contreforts du Kopet-Dag : des circuits de huit et de trente sept kilomètres. « La marche de la santé » est un projet bizarre du président Niazov : une fois par an, dans un rituel humiliant, il ordonne à tous ses ministres et membres du gouvernement accompagnés de milliers de serviteurs civils d’effectuer ce parcours tous habillés du même survêtement. Turkmenbashi lui-même se rend en hélicoptère au finish pour les accueillir ! Chick nous fait part de son opinion : il pointe vers les marches défigurant la montagne, porte son index à son front et secoue sa tête.

 

Si la journée la ville ne grouille pas de monde et surtout pas dans les quartiers nouveaux, le soir Achgabat est carrément déserte dégageant une atmosphère de vide et d’abandon. Chaque quartier est équipé de guérites où des policiers montent la garde. Après vingt-trois heures, chaque passant devient suspect. Tous et chacun peut être interpellé par les gardiens de l’ordre. La population, sous cette menace répressive, ne prend aucun risque et dès vingt-deux heures Achgabat devient une ville morte. Avec ses édifices en marbre blanc luisant dans l’obscurité, dans un silence de plomb, Achgabat la nuit ressemble à une immense nécropole.

 

Il y a une dizaine d’années, dans un livre sur l’art musulman, j’étais tombée sur une photographie des ruines d’une mosquée au cœur d’un paysage aride. Cette image m’avait fasciné. D’abord parce que les vestiges étaient très beaux malgré leur état dévasté émanant une grande nostalgie. Ensuite parce que le sanctuaire était détruit par un séisme il n’y a pas si longtemps, en 1948. Puis, parce que le lieu se situait en Turkménistan, un pays qui me semblait absolument inaccessible. Aujourd’hui je me trouve devant ces ruines…

 

 

Anau, du persan « nouvelles eaux », est situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de la capitale. Important site néolithique, la cité fut nommée Bagabad, la « ville du Jardin », à son apogée comme étape sur de la route de la soie. La mosquée fut construite en 1456 dans la partie sud de la forteresse. Financée par Mohammed Khudaoit, représentant du gouverneur timouride du Khorasan, elle s’éleva sur le site du tombeau de son père Seyit Jamal-ad Din et fit partie d’un complexe religieux avec médersa, mausolée, caravansérail et khanaga, maison de derviches. Réputé par son architecture robuste et raffinée, la particularité du sanctuaire étaient ses ailes asymétriques avec des dômes différents. Ce fut également la seule mosquée au monde ayant un pichtaq doté d’un décor insolite de deux dragons se faisant face.

 

 

Selon la légende une paire de dragons tourmentait les habitants du village, volant bétail et vivres. Le hameau possédait une cloche qui pouvait être sonnée lors des urgences. Un jour, les villageois furent étonnés de découvrir qu’un des dragons sonnait furieusement la cloche. L’animal réussit à expliquer aux gens qu’il fallait venir avec lui. Hésitant, un petit groupe suivit le dragon qui les emmena auprès de son compagnon. Il avait avalé un bélier et les cornes étaient restées coincées dans sa gorge. Il lui était impossible de respirer. Les villageois réussirent à extraite le bélier de la gorge du dragon en détresse. Avec gratitude le dragon mâle porta les sauveurs sur son dos et les emmena vers une grotte étincelante de diamants. Avec ce trésor les habitant du village construisirent une magnifique mosquée. En remerciement ils ornèrent le pichtaq avec une mosaïque représentant les deux dragons.

 

 

Au XIXe siècle la mosquée était déjà endommagée comme en témoigne une photographie de l’historien allemand Ernst Cohn-Wiener prise en 1924, mais le séisme de 1948 l’achève. Depuis l’effondrement du bâtiment les vestiges sont éparpillés sur le sol tel que provoqués par la secousse. Deux moignons seulement restent du pichtaq, un pan de mur décoré de faïence turquoise, bleue et noire est couché sur un amas de briques. Par ci et par là, des mosaïques jonchent les décombres.

 

 

Dans la court, nettoyée de débris, gît un tombeau décoré avec des briques turquoise dédié à Kyz Bibi. De nombreux sites dédiés à Kyz Bibi sont éparpillés à travers l’Asie central. Selon la légende c’était une femme soufi de grande pureté réfugiée dans les montagnes ou le désert pour échapper à un mariage indésirable. Elle est l’héroïne des femmes stériles. Le cénotaphe qui marque la tombe du Seyit Jamal-ad Din, est un important lieu de pèlerinage. Un petit groupe de Turkmènes accompagné d’un mollah récitent des prières ajoutant une touche de vie humaine à ce lieu éteint.

 

 

Je ressens une forte émotion d’être ici. Entourées d’une plaine aride, les ruines dégagent toujours une certaine beauté. La brutalité de sa destruction a laissé un site vif, témoin cruel des ravages de la nature. Peu de travaux de nettoyage ont été effectués sur le site ce qui lui confère cette image émouvante. Si le monument avait été restauré je ne l’aurai certainement pas apprécié autant.

 

Achgabat veut dire « ville de l’amour » ; de l’arabe achg, amour, et du perse abad, ville. Mais quel amour ? L’amour-propre d’un homme atteint de la folie des grandeurs ? Ici règne de la mégalomanie a grande échelle. Depuis l’indépendance en 1991, la seule réforme importante en Turkménistan est l’introduction dans tous les établissements d’enseignement du « Rukhnama », le livre « saint » du président. Aujourd’hui, le régime est rongé par la corruption et de plus en plus de Turkmènes critiquent la mégalomanie de leur président, le traitent de fou et rêvent secrètement d’un avenir sans lui. Mais secrètement seulement.

 

Notre dernier soir. Sur le balcon de notre chambre d’hôtel je scrute la noirceur du désert qui s’étend au-delà des lumières de la capitale. Je songe à l’étrange ville que nous avons découverte ces derniers jours. Rien ne nous a préparé pour affronter un tel lieu. Nous savions que toute trace de la vieille ville avec bazars, mosquées, étroites ruelles, fut effacée lors du terrible séisme de 1948 et nous pensions découvrir une ville soviétique, avec espaces ouverts et barres d’immeubles. Nous ne nous attendions pas à vivre le romantisme de la route de la soie ou des Mille et une Nuits. Ni de recevoir des attentions chaleureuses d’une population ayant vécue sous le régime communiste, puis sous le joug d’un président à vie. Mais nous ne nous attendions pas non plus à trouver, dans un paysage de désolation au climat torride, cette ville étrange. Même dans l’intimité de notre chambre, le fait que nous pourrions être surveillés me fait froid dans le dos. J’ai l’impression d’être sur une planète hostile dirigée par un extra-terrestre. Les éclairs déchirent le ciel au-dessus les montagnes du Kopet-Dag. Peu après, l’orage éclate sur Achgabat, le vent se lève et les rafales apportent le sable du désert, mais la pluie ne tombe pas. La pluie ne tombe pas sur Achgabat.

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Marché Tolkuchka.