Au-delà de l’horizon… L’énigme khmère.

Tours emblématiques d’un sanctuaire fascinant, banians enlaçant de leurs branches des portes monumentales, nagas possédés par des géants, danseuses divines, visages sereins aux sourires énigmatiques, temples capturés dans des racines d’arbres gigantesques, pierres roses pour un délicat édifice, pyramides imposantes gardées par des éléphants. Angkor, caché au cœur de la forêt tropicale dans le nord du Cambodge, est l’un des sites archéologiques majeurs de l’Asie du Sud-Est. Capitale du royaume khmer, tombée dans l’oubli au cœur de la jungle, remise à la lumière du jour puis victime de la guerre, la cité recèle les grandioses vestiges des capitales successives, empreinte de signification symbolique et enveloppée d’une aura de mystère.

 

L’énigme khmère, Angkor, Cambodge, décembre 1999.

 

Nous arrivons à Siem Reap en fin d’après midi sous un déluge tropicale. Les routes sont inondées, terre et poussière transformées en boue gluante. Nous nous installons dans notre quest house. L’intensité de la pluie a beaucoup baissée et nous nous risquons à la découverte de la petite ville, abrités sous un grand parapluie. Nous zigzaguons entre les flaques d’eau, évitant d’être éclaboussés par les cyclomoteurs qui encombrent les rues. Siem Reap, étonnant mélange de style colonial et chinois, est animée. Rien ne laisse imaginer que nous sommes à l’ombre de l’une des plus grandes cités royales de l’histoire. L’air est saturé d’humidité, la grisaille dense et l’ambiance maussade. Pour chasser la déprime naissante nous nous offrons un cocktail au Grand Hôtel d’Angkor. Cet élégant établissement, négligé pendant les années de guerre, a retrouvé son allure d’antan, les prix en conséquence. Quand la pluie cesse enfin, nous rentrons et nous nous endormons sans encore réaliser que nous sommes à Angkor.

 

Selon la légende, les origines du Cambodge remontent au Ier siècle de notre ère lorsqu’un un jeune prince brahmane indien, Kambou, aventurier et guerrier, épouse une princesse khmère, fille d’un des rois des nagas, serpents, créatures royales issues de la mythologie hindoue et très présents dans l’art khmère. Le territoire ne représente qu’un immense marécage alors le beau-père boit toute l’eau recouvrant le Cambodge et offre cette terre riche et fertile en dot au jeune couple. Le Kambujas, le royaume des fils de Kambou, dont les Européens ont tiré le mot Cambodge, est né. Au VIe siècle, sous le règne de Suryavarman, « protégé du Soleil », la suzeraineté du pays rayonne jusqu’au nord du Siam, au centre du Laos et en Malaisie. En 800, Jayavarman II accède au trône et fonde l’Empire khmer. Il introduit le culte du devaraja, dieu-roi, au brahmanisme et désormais le roi est la représentation de Shiva, le dieu supérieur de la trinité brahmaniste. Son fils Yashovarman fonde la ville de Yashodapura, qui prendra ensuite le nom d’Angkor, du sanskrit nagar, « ville », « capitale ». Elle devient capitale permanente de l’Empire khmer jusqu’au XVe siècle. Le règne de ses successeurs est marqué par des constructions de temples montagne au sommet desquels trône le linga symbolisant Shiva, ainsi que des travaux d’aménagement hydraulique qui seront la clé de la prospérité de la région. L’achèvement classique de l’architecture khmère est Angkor Vat. Ce temple vishnouite construite par Suryavarman II (1113-1145) est le plus vaste des monuments d’Angkor.

 

L’apogée d’Angkor est liée à Jayavarman VII (1181-1220) qui fait du bouddhisme la religion d’état. Le roi, suite au pillage de la cité par les Chams en 1177, se lance dans une campagne de construction frénétique. Son chef d’œuvre : le Bayon et la ville d’Angkor Thom. Les cent soixante-dix-sept visages monumentaux et souriants manifestent l’enseignement et la protection du Bouddha Suprême garant du pouvoir impérial de Jayavarman VII. Le roi, qui souffrit de la lèpre, bâtit plus de deux cents hôpitaux éparpillés dans tout le pays. C’est le début de la légende du Cambodge et sa capitale Angkor. Néanmoins, Jayavarman VIII (1243-1295) impose un retour à l’hindouisme. Il retaille la plupart des images des temples de Jayavarman VII et les remplace par des lingas. Au XIVe siècle, quelques générations plus tard, le peuple réclame le bouddhisme. Un jardinier parvient à assassiner le roi et le remplace comme souverain. Homme du peuple, il veut un bouddhisme populaire, accessible à tous. Il abandonne les temples en pierre, trop beaux, trop grands, pour des sanctuaires plus sommaires en bois et matériaux légers. Le déclin d’Angkor est entamé, mais le bouddhisme a définitivement supplanté le shivaïsme. Trop exposé aux attaques des Siamois, l’État se replie vers le sud, mieux protégé.

 

En 1431 commence la lente agonie d’Angkor. La capitale de l’Empire khmer est désertée par le roi et sa cour. Les temples sont abandonnés à une jungle oppressante et envahissante. Elle se vide progressivement de sa population. La cité conserve essentiellement un rôle religieux et devient Angkor Vat, la ville-monastère, visitée de rares fois à l’occasion de pèlerinages royaux.

 

Pendant des siècles, les villes d’Angkor sommeillent, perdues dans la luxuriante végétation. Avec le temps, la jungle reprend ses droits et les temples sont rendus aux dieux. Seul le temple d’Angkor Vat est entretenu par les moines. En 1570, des voyageurs espagnols et portugais témoignent de l’empire khmer. En 1819 apparaît la publication de la traduction d’un récit de voyage de Zhou Daguan. Ce diplomate chinois a visité la région au XIIIe siècle et décrit le royaume du Cambodge. En 1850, le missionnaire Charles-Émile Bouillevaux, en découvrant Angkor, note : « Aujourd’hui, une épaisse forêt remplit l’enceinte de l’ancienne capitale et des arbres gigantesques croissent au milieu des palais en ruine. Il est peu de sensations plus tristes que celles qu’on éprouve en voyant déserts les lieux qui ont été jadis le théâtre de scènes de gloire et de plaisir ». Au début de la conquête de la Cochinchine par la France, en 1861, le naturaliste Henri Mouhot et l’abbé Sylvestre découvrent Angkor Vat puis Angkor Thom. De nombreuses missions d’exploration se succèdent alors jusqu’à la longue présence d’Étienne Aymonier, nommé représentant au Cambodge en 1879. Il reconstitue l’histoire du royaume khmer et publie de nombreuses études, un dictionnaire et de multiples articles rassemblés à partir de 1900 dans son grand ouvrage Le Cambodge. Ce n’est qu’en 1907 que commencent les dégagements, recherches et restaurations des différents sites d’Angkor. Mais à peine retrouvée la lumière du jour, la cité khmère se replie sur elle même confrontée à la guerre. En 1970, les chantiers sont interrompus et le site est abandonné, ayant des résultats désastreux. Le monde pense ne plus jamais pouvoir, un jour, poser les yeux sur les magnifiques vestiges d’Angkor…

 

Le ciel est dégagé et le soleil éclatant. Nous sommes devant l’entrée sud d’Angkor Thom, la cité royale de Jayavarman VII. Au delà des douves, au milieu de son environnement tropicale, nous apercevons l’arche surmontée d’une tour sur laquelle sont encastrés quatre visages aux sourires énigmatiques coiffés de la tiare. Enfoui sous la dense végétation, le porche avec ses vieilles pierres recouvertes de mousse, nous semble irréel. Une chimère se matérialise. Nous sommes à Angkor ! Devant nous se présente « en vrai » le « cliché » d’Angkor, image tellement énigmatique mainte fois vue et revue qui a tant fait rêver de milliers de voyageurs frustrés par une guerre sans fin. La chaleur moite et accablante, la stridulation ou chant des insectes incessant et assourdissant, l’état de l’édifice envahi par la végétation, nous fascinent, perturbent, émeuvent. Nous sommes à Angkor, lieu resté si longtemps interdit.

 

Angkor Thom, « grande cité », est la capitale de Jayavarman VII construite au XIIIe siècle, période transitoire du brahmanisme vers le bouddhisme. Après la conquête et la destruction d’Angkor par les Chams, Jayavarman VII rétablie la situation du royaume. Pour célébrer sa victoire, il crée ici une nouvelle capitale. La cité royale a la forme d’un carré d’environ trois kilomètres de côté entourée d’un rempart haut de huit mètres bordé par des douves de cent mètres de largeur. Les murs d’Angkor Thom sont percés de cinq portes monumentales, une au milieu de chaque côté, plus une à l’est, dans l’axe de l’avenue de la victoire, voie de procession. Chaque porte est surmontée d’une tour à quatre visages représentant Avalokiteshvara, le bodhisattva de la compassion. Dans la tradition bouddhiste, Avalokiteshvara a renoncé à la divinité afin de porter assistance à l’humanité. Au cœur d’Angkor Thom se dressent de magnifiques monuments, témoins de la grandeur de l’empire.

 

Hésitants, voulant faire durer ses premiers instants, nous traversons le pont enjambant les douves remplies. Les parapets sont en pierres taillées et bordés de cinquante quatre géants, d’un côté les devas, génies bienfaisants, de l’autre les asuras, démons. Gardiens de la cité, ils sont agrippés à Vasuki, gigantesque serpent à neuf têtes en éventail, un des huit rois des nagas, pour baratter la mer de lait, mythe créateur de l’hindouisme. Ces chaussées, très communes dans les villes khmères, sont souvent appelées « ponts de nagas ». Le corps allongé du naga symbolise l’arc-en-ciel qui relie le monde divin au monde humain. La majorité des statues ont été très endommagées par des pillards. Nous passons sous l’arche, sous ces visages sereins, et aboutissons sur une avenue centrale bordée de banians qui mène au cœur de la cité.

 

Le Baphuon, « la montagne d’or », est un temple pyramidal, très raide et peu volumineux, en partie écroulé. Un bouddha couché est dissimulé dans sa base. La terrasse du roi lépreux et la terrasse aux éléphants, dont les parois sont ornées de pachydermes, sont des esplanades surélevées surplombant une vaste avenue ou défilaient les armées. Du palais ne reste plus qu’un petit temple, le Phimeanakas, « char céleste » qui aurait eu un toit d’or. Les escaliers très raides sont gardés par des lions. La légende dit que le temple était la demeure du roi où il s’unissait avec une déesse protectrice qui abandonnait la nuit son corps de serpent pour celui d’une belle jeune femme. Depuis le sommet de la pyramide en latérite, la forêt s’étend à perte de vue et nous ne pouvons qu’imaginer quels trésors elle dissimule.

 

Pierre Loti écrit en 1901 : « En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l’enlace étroitement de toutes parts, l’étouffe et la broie ; d’immenses « figuiers des ruines » achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu’au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes ; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges… »

 

Au centre de la ville s’élève le Bayon, le temple d’État de Jayavarman VII, restaurateur de la puissance du royaume khmer. Le nom de Bayon dérive du sanscrit Vaijayant désignant le palais céleste du dieu Indra dont le Bayon serait le reflet terrestre. C’est le dernier des temples montagnes du site d’Angkor. De loin, c’est une éclosion de tours et tourelles, une pyramide hétéroclite, un enchevêtrement de flèches de pierre, une forêt de têtes gigantesques : impression de chaos. Des dizaines de visages jaillissent de hauteurs différentes et regardent vers les quatre points cardinaux. L’enceinte comprend trois terrasses inscrites dans une espace rectangulaire qui mesure deux cent cinquante mètres sur cent cinquante. Comprimé dans ce périmètre extrêmement réduit, le sanctuaire escalade le ciel. Les cinquante quatre tours, dont il ne reste que trente sept, suivent d’abord un plan carré, puis circulaire autour de la tour centrale, pendant que les entrées et les couloirs sont battus en croix. La tour centrale d’une hauteur de quarante deux mètres est un temple montagne qui possède un sanctuaire circulaire avec huit chapelles rayonnantes. L’exceptionnelle richesse de sa décoration témoigne de l’apogée de l’art bouddhique mahayana dédié par le souverain au Bouddha dont il diffusa la doctrine. Sous le règne de Jayavarman VIII, vers 1350, le temple est converti à l’hindouisme et de nombreux remaniements rajoutent à la confusion de l’incroyable complexité de l’architecture du Bayon.

 

À notre approche, nous nous sentons observés par plus de cent visages qui nous scrutent d’un regard impassible, nous sourient d’un sourire imperturbable. Rongées par le passage du temps, ces effigies portent les cicatrices de l’abandon dont elles furent les victimes pendant plus de cinq siècles, mais elles demeurent majestueuses. Nous pénétrons la dense forêt de tours qui nous domine, nous cerne, nous avale, nous protège. Grâce au récit du diplomate chinois Zhou Daguan, nous savons qu’autrefois ces tours étaient recouvertes d’or. Nous montons des escaliers usés par les pas du passé. Nous arpentons les galeries concentriques et admirons les bas-reliefs étonnamment bien conservés et d’une finesse admirable, rendant hommage au bouddhisme comme à l’hindouisme. Nous découvrons des chapelles où sont vénérées des statues, bras ou têtes manquants, embrumées par des nuées d’encens amplifiant l’ambiance ésotérique qui règne dans ce temple. Nous errons dans les couloirs, chaque angle dénudant un nouveau regard, un nouveau sourire d’un moine drapé d’orange, d’une femme et son enfant venus vénérer les dieux, d’un homme honorant un ancêtre, une famille en pèlerinage. Des Cambodgiens, attachants et éprouvés. Les étrangers sont encore peu nombreux. La sécurité et la stabilité politique ne sont pas encore garanties.

 

À partir de 1967 la situation est tendue, conséquence de l’échec de la politique de neutralité bienveillante envers les régimes communistes de la région du monarque et chef d’État Norodom Sihanouk qui tente ainsi de tenir le Royaume du Cambodge à l’écart de la guerre du Vietnam. En mars 1970, le maréchal Lon Nol, pilier militaire du roi, connu pour son anticommunisme, renverse la monarchie et instaure la République khmère. Dès lors débute la guerre civile cambodgienne opposant les forces du gouvernement soutenues par les États-Unis, guerre froide oblige, à celles du Parti communiste du Kampuchéa, ou Angkar, « organisation », connues sous le nom de Khmers rouges. Le pays est massivement miné. Le contexte régional, dominé par la guerre du Vietnam, est chaotique.

 

En 1975, les Khmers rouges de Pol Pot prennent le pouvoir. Ils fondent le Kampuchéa démocratique et le roi déchu Norodom Sihanouk en devient le président. Cependant, un an plus tard, il démissionne. Il sera détenu en résidence surveillée. Les Khmers rouges imposent un régime autoritaire, mouvement communiste radical, dictature d’une extrême violence dans un pays déjà dévasté par la guerre civile. Entre 1975 et 1979, l’Angkar commet d’effroyables crimes contre son peuple. Exécutions et persécutions ethniques, religieuses ou politiques, meurtres, tortures et massacres. La propriété privée est abolie, comme l’argent. Écoles, hôpitaux et usines sont détruits. « Réactionnaires » et « intellectuels » sont traqués. Il suffit de porter des lunettes ou parler une langue étrangère pour être assassiné. Les religions sont bannies et les frontières fermées en les truffant de mines. Les enfants sont séparés de leurs parents et on les encourage de dénoncer les membres de leur propre famille s’ils sont contre-révolutionnaire. L’épuration est menée par la police secrète khmère rouge, le Santebal. Les Cambodgiens sont incarcérés dans des « centres de rééducation » sous les prétextes les plus variés. Détenus dans des conditions abominables, la durée de survie des prisonniers n’excède généralement pas trois mois. Des centaines de milliers de personnes meurent de maladie, d’épuisement ou de malnutrition. Près de deux millions de Cambodgiens, soit un habitant sur quatre, auraient été victimes de la folie meurtrière des Khmers rouges.

 

Suites aux attaques Khmers rouges dans le sud Vietnam dans le but de récupérer la Cochinchine, autrefois pays khmer, Hanoi réagit. En décembre 1978, le Vietnam, communiste, envahit le Cambodge et chasse les Khmers rouges de Phnom Penh. Les troupes découvrent un pays affamé et misérable, des villes vidées de leurs habitants et un sol miné. Norodom Sihanouk réussit à fuir le Cambodge et trouve refuge en Corée du Nord. Pol Pot s’enfuit lui aussi et se retranche dans la jungle qui borde la Thaïlande. Il sera condamné à mort par contumace pour génocide en août 1979. Le Vietnam occupe le royaume et forme un gouvernement avec l’aide de deux anciens Khmers rouges repentis. Les atrocités commises par l’Angkar sont révélées au monde par les Vietnamiens. Afin de rendre l’organisation plus présentable aux yeux de l’opinion publique internationale, Norodom Sihanouk, personnalité la plus fréquentable pour les Occidentaux, s’allie de nouveau avec les Khmers rouges et annonce, en 1981, la formation d’un gouvernement de coalition pour libérer le Cambodge des « agresseurs vietnamiens ». Le Parti communiste du Kampuchéa est dissout par Pol Pot et émerge un nouveau parti, le Parti du Kampuchéa démocratique. Il se présente comme un parti non plus communiste, mais « socialiste démocratique ».

 

Les Khmers rouges, symbole de la résistance anti vietnamienne, bénéficient du soutien des États-Unis. Ceux-ci reconnaissent le Kampuchéa démocratique comme gouvernement du Cambodge pour marquer leur opposition à l’occupation vietnamienne soutenue par l’URSS. L’aide financière américaine aux Khmers rouges représenterait quatre vingt cinq millions de dollars entre 1980 et 1986. Les Khmers rouges reprennent le minage « pour se défendre », l’armée vietnamienne fait de même. Les mines anti personnel sont bon marché, faciles à installer, efficaces, et se sont vite imposées comme armes de choix par les deux parties. Toute la frontière avec la Thaïlande et les provinces frontalières recouvertes de jungle sont de nouveaux minées. La campagne en est vite infestée et les rizières deviennent inutilisables. En quelques années, cette zone devient l’une des régions les plus dangereuses au monde. Boycotté par la communauté internationale qui refuse de reconnaître son nouveau gouvernement sous la coupe de Hanoi, le Cambodge est quasiment isolé du reste du monde jusqu’en 1989 lorsque le Vietnam retire ses troupes.

 

Le conflit se réduit désormais à une guerre civile entre fractions cambodgiennes. Le 23 octobre 1991 sont signés les accords de Paris visant un processus de paix et l’abandon du communisme par le gouvernement cambodgien. Néanmoins, les Khmers rouges reprennent les hostilités. Ils ne désarment pas et violent plusieurs fois le cessez-le-feu. En 1992, l’Unesco déclare Angkor patrimoine de l’humanité. En 1993, la monarchie au Cambodge est restaurée et Norodom Sihanouk retrouve son titre de roi. En novembre 1994, trois touristes sont capturés et exécutés. Pol Pot est retrouvé en 1997. Arrêté par ses propres troupes, il est condamné à une peine d’emprisonnement à perpétuité. Il meurt le 15 avril 1998. Quelques mois plus tard, les offensives des troupes gouvernementales achèvent de disloquer les forces Khmères rouges. Ta Mok, dernier chef Khmer rouge encore en fuite, est capturé par l’armée thaïlandaise et livré aux autorités cambodgiennes le 6 mars 1999. Le pays est enfin définitivement délivré de la terreur des Khmers rouges.

 

Le Cambodge sort profondément éprouvé de plus de trente ans de conflits. Le pays survit grâce aux aides internationales. L’économie est sinistrée et son territoire demeure truffé de mines antipersonnel. Des programmes de déminage commencent à voir le jour mais nécessitent énormément de temps et d’argent. Les campagnes minées freinent considérablement la relance économique du pays. La région d’Angkor est durement touchée et militaires, civils et bétail sont frappés indifféremment par l’arme « aveugle ».

 

Le ciel s’est chargé de nuages, une chape de plomb, immuable et dense. Il confère une atmosphère de gravité aux lieux et c’est avec une certaine appréhension que nous nous dirigeons vers le temple emblématique du Cambodge. D’immenses douves de deux cent mètres de largeur entourent Angkor Vat, la ville, la capitale, le temple. Elles matérialisent les océans entourant l’univers, isolant le sacré du temporel. Ces douves, telles des garants d’immortalité, ont, pendant les siècles, protégé le site contre une jungle envahissante. Notre pèlerinage commence sur une terrasse cruciforme défendue par des lions de pierre assis et des nagas dressés. Contrairement aux autres complexes, Angkor Vat est orienté à l’ouest, direction associée au dieu Vishnou auquel il est dédié. Nous nous avançons sur la large chaussée pavée pour traverser les douves, accompagnés par des moines enveloppés dans leurs toges safran et orange. Seules tâches de couleur dans un monde de nuances grises. Un monde solennel.

 

À l’extrémité de la chaussée, une volée de marches conduit à une terrasse et un magnifique gopura, pavillon d’entrée. Une galerie surélevée d’une soixantaine de mètres s’étire vers le nord et vers le sud. Elle s’arrête sur une fausse porte en grès. Le mur oriental est aveugle, couvert de magnifiques bas-reliefs. Côté ouest, une rangée de piliers laisse entrevoir les douves, belle perspective des plans d’eau vibrant dans la lumière feutrée. Une statue de Vishnou armé de huit bras, haute de trois mètres et sculptée dans un seul bloc de grès est vêtue de soie jaune et porte des guirlandes de fleurs. De nombreuses offrandes sont déposées à ses pieds. Nous poursuivons sur la chaussée intérieure, surélevée par rapport à l’esplanade. Des escaliers à intervalles réguliers nous permettent de quitter l’allée centrale pour traverser les jardins couverts de trèfles à quatre feuilles et de « sensitives », petites plantes se refermant au toucher. Angkor Vat se dresse devant nous, énorme masse gracieuse, pierres sombres se dessinant contre un ciel chargé de nuages noirs. Les reflets dans les lacs sacrés recouverts de fleurs de lotus sont ceux de la montagne mythique, l’axe du monde, le mont Meru, image féerique.

 

Antonio da Madalena, moine portugais, se rend sur le site en 1586 et déclare que le temple « est d’une telle construction extraordinaire qu’il n’est pas possible de le décrire sur papier, d’autant plus qu’il n’est pas comme les autres bâtiments dans le monde. Il a des tours, des décorations et tous les raffinements que le génie humain peut concevoir ». En 1860, Henri Mouhot, naturaliste et explorateur français écrit : « Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution de la base au faîte, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la grandeur de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé partout chercher des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir ».

 

Angkor Vat, « la ville qui est un temple », est décidément le plus beau, le plus grandiose, le plus majestueux de tous les temples d’Angkor. Ce temple classique de l’architecture khmère est entièrement dédié à Vishnou, et édifié par Suryavarman II au XIIe siècle. Ce n’est que plus tard que le temple fut affecté au culte bouddhique. Les galeries du sanctuaire sont faiblement éclairées : la lumière est filtrée par des claustras de pierre. Les volées de marches, les galeries, les piliers, les panneaux sculptés, tout dégage la puissance. C’est immense et beaucoup plus imposant encore que nous aurions pu l’imaginer. Nos pas résonnent, l’atmosphère est grave et lourde.

 

« Ce temple (l’Angkor Vat) est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculptures, d’ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n’est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbeck. C’est déroutant de complication aussi bien que d’énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées ; les divines apsaras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle ; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours. » Pierre Lotti, 1901.

 

Des bas-reliefs couvrent chaque face des parois représentant les combats, les légendes, les dieux, les hommes et la nature. Et puis il y a les apsaras, plus de deux milles… Les apsaras sont des nymphes célestes d’une grande beauté qui glissent sur l’eau. Elles ont le torse nu, les seins ronds, un voile recouvre le reste du corps, moulant les jambes. Elles sont coiffées de hauts diadèmes ou de tiares et leur cou et leurs bras sont couverts de joyaux. Les apsaras prennent leur origine dans la culture hindouiste et naissent du barattage de la mer de lait. Puisque les deva, dieux, étaient mortels et épuisés par leur lutte pour la maîtrise du monde, ils décident d’unir leurs forces à celles des asuras, êtres divins puissants et maléfiques afin d’extraire la liqueur d’immortalité, amrita. Le barattage engendra des êtres merveilleux dont les apsaras. Elles émergent des eaux pour séduire les hommes ; ceux qui les repoussent deviennent fous, ceux qui les prennent comme maîtresse ou comme épouse gagnent l’immortalité…

 

Les cinq tours représentant les sommets de la montagne cosmique sont établies sur un plan cruciforme. Nous gravissons les marches abruptes menant au saint des saints, l’ascension du mont Meru. Des marches si raides que nous nous inclinons, humilité involontaire. Nous allons atteindre symboliquement le sommet de la montagne et recevoir la sagesse et la connaissance. La cella sous la tour centrale s’épanouit dans la lumière déclinante. Les claustras donnent l’impression d’une prison sacrée, les ombres ondulent à travers les barrières de pierre délicatement sculptées. Nous sommes au cœur d’Angkor Vat, dans la demeure des dieux. Impossible de s’arracher à ces moments magiques.

 

Pas de coucher de soleil flamboyant. Le ciel sombre et bas dérobe simplement l’astre, et, brusquement, le crépuscule tombe sur Angkor. Nous trainons sur les terrasses, arpentons les galeries, flânons sur la longue chaussée bordée de nagas. Les tours grises deviennent presque noires dans le reflet des eaux assombries du lac et la jungle se réveille. La pénombre renforce le mystère.

 

Le retour à la réalité est brutal. À la sortie de l’enceinte nous sommes confrontés à des dizaines de regards suppliants de mendiants terriblement handicapés. Ils font l’aumône pour quelques riels. Le conflit a revendiqué ses victimes et la première cause du malheur de millions de Cambodgiens sont les mines anti personnel. Car même la guerre terminée, l’horreur guette, à quelques centimètres de la surface. Un sort cruel pour ce peuple fier, gracieux et souriant. Beaucoup d’entre eux sont d’anciens soldats qui ont tout donné pour leur pays, un pays qui les oublie aujourd’hui pour plus de commodité. Les autres, civils, simples paysans ou enfants, sont des victimes innocentes. Nous ne pouvons pas faire plus que de donner un peu d’argent. Face à cette vérité inévitable, nous nous sentons impuissants et si privilégiés.

 

« Angkor » désigne les vestiges d’une série de villes successives de l’ancien Empire khmer dont on fait remonter la fondation à l’an 802 et l’abandon au cours du XVe siècle. Ce fut l’un des plus vastes complexes urbain de l’ère préindustrielle avec une surface totale de trois mille kilomètres carrés et un centre urbain s’étendant sur environ quatre cent kilomètres carrés, cinq fois la superficie de Paris ! Il recèle cités, temples, structures hydrauliques ; bassins, digues, réservoirs, canaux, et routes de communication. On a évalué sa population à sept cent mille habitants et ce grand développement démographique a sans doute eu des conséquences irréversibles, déforestation, appauvrissement des sols, qui ont contribué à la chute de l’empire. Aujourd’hui, le site archéologique est toujours habité et de nombreux villages datant de la période angkorienne sont dispersés dans l’enceinte du parc. La population pratique l’agriculture et la culture du riz. Pour eux le tourisme est une aubaine, chance que n’a pas le reste du pays.

 

Le lendemain matin nous partons vers le nord, vers le petit temple de Banteay Srei, situé à une trentaine de kilomètres au nord-est d’Angkor. Nous traversons la campagne sur une piste épouvantable, boueuse et pleine de nids de poules. Des maisons sur pilotis et des rizières bordent la jungle où la végétation est exubérante. La terre est rouge vif tranchant avec les riches nuances vertes du paysage. Des enfants nous saluent, souriants, puis courent derrière la voiture. Nous franchissons des ruisseaux aux eaux vertes sur des ponts branlants, recouverts par les branches des arbres formant des tunnels. Les lieux paraissent paisibles, mais, paradoxalement, cette campagne nous évoque des images du film The Killing Fields, « La Déchirure ». L’histoire raconte les recherches d’un journaliste américain pour retrouver son assistant cambodgien Dith Pran qui lui avait sauvé la vie, envoyé dans un camp de travail. Les réels killing fields, « les champs qui tuent », font partie de l’histoire, une histoire effroyable. Ce sont les charniers où furent exécutés les ennemies des Khmers rouges, véritables camps d’extermination. Des centaines de sites d’extermination ont été répertoriés dans le pays, tous n’ont pas encore été ouvert et régulièrement émergent de la terre des restes humains.

 

Une heure et demie plus tard, durement secoués, apparaît le temple de Bantaey Srei, « la citadelle des femmes », joyau de l’art khmer du Xe siècle et considéré comme un des plus beaux temples d’Angkor. Situé sur le site de l’ancienne ville d’Isvarapura, la cité de Shiva, il ne fut découvert qu’en 1914 par un officier du service géographique français, le lieutenant Marec. Il signala la présence de remarquables sculptures en haut-relief représentant, comme à Angkor, des apsaras, nymphes célestes, qui lui conféra probablement son nom actuel car le temple, à l’origine, fut dédié à Tribhuvanamahesvara, le « Seigneur suprême des trois mondes ». Fait unique dans l’histoire khmère, ce temple sera associé non à un roi mais à un riche brahmane de sang royal, précepteur du roi Rajendravarman puis de Jayavarman V. La stèle de fondation du temple fut découverte en 1936 dans le gopura oriental extérieur de la quatrième enceinte. L’inscription indique, avec la position du soleil, de la lune et des planètes, la date d’avril 967, dernière année du règne de Rajendravarman, sous lequel aurait commencé la construction. Le texte fait l’éloge de Jayavarman V et de son «  gourou » Yajnavarâha qui fonda Bantaey Srei avec son frère cadet. Situé dans une zone sensible et stratégique, le site reste sous la surveillance de soldats.

 

« Les proportions réduites de Banteay Srei n’ont pas manqué de surprendre et demeurent inexpliquées. C’est une sorte de « caprice » ou le détail, d’une abondance et d’une joliesse incomparables, l’emporte sur la masse », écrit Maurice Glaize dans Les Monuments du groupe d’Angkor en 1944.

 

Dans son écrin verdoyant, entièrement sculpté dans du grès rose, entouré de douves et à l’ombre des arbres tamisant le soleil, ce petit temple est époustouflant d’élégance et de délicatesse. Une large voie de terre mène au gopura extérieur, puis nous remontons une longue allée de latérite rouge encadrée de bornes. Un lac précède l’enceinte extérieure du temple : l’océan sacré entourant le mont Meru. Sa surface miroitante est parsemée de fleurs de nénuphars mauves et roses et reflète les contours délicats du temple. La cour intérieure est dominée par les trois pyramides du sanctuaire central encadrées de deux bibliothèques. L’ensemble quadrilatère est disposé en trois enceintes concentriques gardées par des singes de pierre. Chaque centimètre carré des pavillons, portails, linteaux et façades est sculpté, dentelle de pierre, délicats bas-reliefs, une finesse inégalée. Scènes de la mythologie hindoue, de la vie de Brahma, Vishnou et de Shiva, lions, singes, taureaux, démons, nagas et devatas, divinités féminines, ornées de bijoux et couronnées de diadèmes, tenant à la main des fleurs de lotus.

 

À partir de 1930 Henri Marchal (1876-1970), directeur du service archéologique de l’EFEO, entreprend à la restauration de Banteay Srei, alors écroulé. Pour la première fois hors de Java où elle avait été mise au point par l’équipe du Dr. Stein-Callenfels du Service archéologique des Indes néerlandaises, il applique au temple la technique de l’anastylose. Le temple est démonté dans son intégralité, les blocs numérotés, puis l’ensemble reconstruit tel un puzzle géant. Du à l’éloignement du site, les difficultés d’accès et l’inexpérience de la main d’œuvre qu’il a fallu former entièrement, cinq ans de travaux furent nécessaires pour redonner à Banteay Srei son aspect d’aujourd’hui.

 

Trônant sur une terrasse, le minuscule sanctuaire central dédié à Shiva, « Seigneur suprême des trois mondes », comprend trois tours sanctuaires. Nous empruntons une des six volées de marches qui mènent au saint des saints. Trois fausses portes sont ornées de colonnettes à bagues et à guirlandes et leurs pilastres enrichis de rinceaux grimpants. Les sculptures des linteaux se réfèrent à des épisodes du Mahabharata et du Ramayana, tandis que les trois frontons en fer à cheval sont dédiés à divers dieux brahmaniques. De part et d’autre de chaque angle du massif de la tour, entre les pilastres, veillent des personnages masculins ; gardiens du sanctuaire à la silhouette fine et à la chevelure en forme de chignon cylindrique. Puis il y a les hauts reliefs des apsaras, gracieuses, sensuelles et expressives. Nous contemplons avec admiration la beauté de ces reliefs sculptés dans le grès rose à la texture très fine. La cella ne mesure que deux mètres de côté et fut dédiée à Shiva. À l’origine, elle contenait un lingam d’or. À notre grand étonnement, nous sommes seul au cœur de ce sublime temple. Nous nous installons sur les marches et laissons filer ces précieux instants.

 

Le temple de Banteay Srei baigne dans un délicat nuancier rose que les caresses des rayons du soleil enflamme. L’équilibre harmonieux des sanctuaires, les dimensions humaines, les volées de marches aisées, le dégagement autour des différents pavillons et sanctuaires, en fond un havre de paix. Silence, calme, intimité, grande quiétude. Ce qui nous frappe ici, c’est le contraste avec tous les autres édifices d’Angkor bâtis en pierres grises, noires, austères et imposants.

 

« Du Siam au Cambodge, le long de la voie royale qui va de Dangrek à Angkor, il y a de grands temples, ceux qui ont été repérés et décrits dans l’Inventaire, mais il y en a sûrement d’autres, encore inconnus aujourd’hui… Nous allons dans quelque petit temple du Cambodge, nous enlevons quelques statues, nous les vendons en Amérique, ce qui nous permettra de vivre ensuite tranquillement pendant deux à trois ans. » C’est ainsi que André Malraux, ruiné par une mauvaise opération boursière, expose son plan à Clara. Le vendredi 13 octobre 1923, les amoureux embarquent à Marseille sur un bateau au nom prédestiné : l’Angkor. Un mois plus tard, à Saigon, Malraux retrouve un ami d’enfance, Louis Chevasson, qui accepte de participer à l’expédition. Arrivés à Siem Reap au Cambodge, alors protectorat français, le représentant de l’administration coloniale leur fait savoir que les temples de la région sont des monuments historiques, et depuis peu, ils sont protégés par une loi promulgué par le roi du Cambodge. Malraux acquiesce, ne changeant en rien ses projets. Après deux jours de pénible progression à travers la forêt, accompagnés de guides khmers qui dégagent le chemin, ils atteignent Banteay Srei enfoui sous la végétation. La « forteresse de la pucelle » comme l’appelle Clara Malraux dans ses mémoires, n’est encore, en ces années vingt, qu’un tas de pierres sculptées. La petite équipe s’attaque au temple écroulé et, en deux jours, parvient à détacher sept blocs de pierre, dont quatre sculptures d’apsaras, qu’ils dissimulent dans des malles apportées à cet effet. Finalement, les guides chargent les bas-reliefs, une tonne de pierres sculptées, sur les chars à bœufs. Direction Phnom Penh, via la vedette fluviale. Mais un si prompt retour éveille les soupçons et, dénoncés par un des guides khmers, André, Clara et Louis sont assignés à résidence. Le 21 juillet 1924, Malraux est condamné à trois ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Un verdict dont la sévérité va choquer la rive gauche et les milieux littéraires parisiens où l’écrivain débutant n’est plus tout à fait un inconnu. L’affaire a un retentissement à Paris qui pèsera sans doute sur l’arrêt en appel. Le 28 octobre, Malraux, futur ministre de la Culture de De Gaulle, est finalement condamné à un an de prison avec sursis, sans interdiction de séjour. Les sculptures restent à Phnom Penh jusque dans les années trente. Elles seront replacées in situ à Banteay Srei pendant la restauration du temple accomplie par Henri Marchal.

 

André Malraux ne sera pas le dernier pilleur d’Angkor. Dès le début des années 70, le patrimoine culturel d’Angkor est en grand danger. La présence militaire dans la région rend impossible l’accès aux sites archéologiques et le programme de recherches, de conservation et de restauration est abandonné. Avec l’arrivée des Khmers rouges en avril 1975, les moines sont défroqués et de nombreux monastères, de statues, de manuscrits et d’objets de culte détruits, mais si le régime de Pol Pot cherche à éradiquer la religion bouddhiste, il adopte une attitude d’indifférence quant au riche patrimoine archéologique et épargne les monuments d’Angkor, trop symboliques. L’ancienne civilisation est bien présente dans l’idéologie des khmers rouges. Le temple d’Angkor Vat figure sur le drapeau national du Kampuchea démocratique et l’hymne national proclame que les Khmers rouges surpassent leurs ancêtres de l’époque d’Angkor. Pendant cette période de négligence, les dégâts causés au site sont considérables. En 1979, les troupes d’occupation Vietnamiennes prennent le contrôle de la ville de Siem Reap et chassent les Khmers rouges, mais elles aussi participent au pillage et à la destruction du site.

 

En 1989, après le départ des militaires vietnamiens, le patrimoine angkorien se retrouve dans une situation de danger sans précédent. L’insécurité généralisée, la grande pauvreté de la population, la profusion des armes et une autorité militaire grandissante font que les objets d’art khmer deviennent l’objet d’un important réseau international de trafic d’art qui devient, au cours des années 1980 et 1990, une industrie organisée au Cambodge. L’ouverture politique et économique du pays en 1989 entraîne de mesures énergiques pour la protection du patrimoine culturel et Angkor attire de nouveau l’attention de la communauté scientifique. Mais, le marché devenu désormais libre, une situation confuse et un avenir incertain, de nombreuses personnes occupant d’importantes positions politiques et sociales cherchent à accroître leur richesse personnelle. Le trafic illégal d’art est de plus en plus lucratif. Confrontée à l’immense problème de pillage, la Conservation d’Angkor tente par tous les moyens de protéger le parc archéologique par des fils de fer barbelés et des gardes armées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais par trois fois, entre 1992 et 1993, Angkor est pillé par des voleurs bien organisés et armés et de nombreuses pièces de grande valeur sont dérobées. Avec l’inscription provisoire en 1992 du site d’Angkor sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, rappelant les mesures législatives pour la protection du patrimoine culturel, les mesures de sécurité sont renforcées à l’intérieur et autour de l’enceinte de la Conservation et des amendements sont votés dans le Code pénal de l’État du Cambodge, établissant des sanctions contre la destruction, le vol et le trafic illicite de biens culturels.

 

Sur le bord sud du Baray oriental, un réservoir aujourd’hui à sec, Ta Prohm fut construit sous le règne de Jayavarman VII au XIIe siècle comme monastère et université bouddhique. Le temple fait partie d’une enceinte de grande dimension dont les portes sont surmontées d’une tour à quatre visages d’un style rappelant Angkor Thom. Cinq enceintes constituent le plan général du site. Nous franchissons le gopura de l’enceinte extérieur et nous nous engageons sur une longue allée tracée dans la forêt vierge. Nous aboutissons sur une terrasse cruciforme enjambant les douves. Les lieux sont chaotiques, envahis par des fromagers. Les troncs blancs semblent argentés dans la lumière feutrée filtrée par le feuillage. Le dallage de grès est ondulé, déformé par de longues racines ondoyantes. Nous poursuivons, remontant des voies qui s’étirent à l’infini, traversant des enceintes, une cour contenant des tours recouvertes d’arbres, images ahurissantes. Des murets écroulés, une nouvelle cour, un édifice rectangulaire que nous explorons en contournant les éboulis venant du toit. J’ai l’impression que la forêt vibre au dessus de ma tête, que les arbres veillent sur ce temple oublié. Les feuilles frémissent, nous mettent en garde, les racines semblent prêtes à intervenir pour chasser les intrus que nous sommes.

 

« La brèche broussailleuse par laquelle nous pénétrons dans la colossale enceinte, spectateurs émerveillés du duel millénaire que s’y livrent l’architecture et la végétation… » écrit Pierre Benoît dans son livre « Le roi lépreux » paru en 1926. Dans un état proche de sa redécouverte au début du XXe siècle, le temple, dissimulé dans la jungle, est un lieu fabuleux. L’École française d’Extrême-Orient a délibérément choisi de le laisser dans cet état comme « concession au goût général pour le pittoresque ». Cependant, énormément de travail a été nécessaire pour stabiliser les ruines et en permettre l’accès, afin de maintenir « cet état de négligence apparente ». La végétation a ici repris ses droits et les monstrueuses racines des fromagers ont pris possession des pierres. Elles enserrent tours et portes comme les tentacules des pieuvres géantes. Elles dégoulinent des murs comme des serpents grouillants. Un processus lent qui a laissé derrière lui l’aspect d’un cataclysme. Les pierres sont disloquées et des blocs immenses éparpillés. Le sanctuaire est désert, pas âme qui vive dans les environs, et nous nous engageons avec une certaine prudence sous les porches, dans les galeries et à l’intérieur des chapelles. Les cours sont ombragées par le feuillage. Les banians et les fromagers gigantesques ont pris en étau sanctuaires et pavillons entiers. L’atmosphère est celle de la découverte, de l’aventure. Nous avons l’impression d’être les premiers explorateurs observés par des centaines de serpents venimeux à poser le regard sur ce temple depuis le roi Jayavarman VII. Une scène d’Indiana Jones et le temple maudit.

 

À l’intérieur des bâtiments, l’air est étouffant. Dans les galeries les dalles de guingois basculent à notre passage avec un bruit sourd. Les murs sont couverts de mousse qui s’insinuent à travers les pierres. Les plafonds sont encore intacts et il est difficile de se déplacer dans la pénombre où pénètrent à peine quelques rayons de lumière. Des bruits d’animaux me font sursauter : oiseaux, serpents, lézards ? L’atmosphère incite à l’excitation et à l’inquiétude à la fois. Qui sait quel esprit maléfique rode dans les ombres de Ta Prohm ? Qui sait où se cache l’âme de Jayavarman VII, le « monarque universel » ? Nous errons, nous nous perdons, nous ne pouvons nous arracher à cet endroit qui semble hanté par l’aura des dieux oubliés depuis des lustres, animé par l’enchantement des apsaras… L’état en ruines du temple lui lègue son émouvante beauté. Et rien dans ce lieu singulièrement insolite ne peut rompre le sortilège.

 

Une inscription découverte sur les murs de Ta Prohm mentionne que douze mille six cent quarante personnes servaient dans ce seul temple, et que plus de soixante six mille fermiers produisaient plus de deux mille cinq cent tonnes de riz par an pour nourrir les prêtres, les danseuses et les ouvriers du temple. Difficile d’imaginer qu’autrefois tant de vie vibrait dans ce temple. Tous ces êtres vivants évoluant dans un lieu empreint de dévotion. Pourtant, si aujourd’hui Ta Prohm est déserté par les humains, l’insaisissable, l’invisible, plane toujours sur ce sanctuaire habité par les esprits de la forêt.

 

Le soleil se couche sur Angkor et le Neak Pean, « Nâgas enchevêtrés », petit temple à Preah Khan, semble oublié du monde. Bâti sur une île circulaire situé au centre d’un bassin carré entouré de quatre bassins plus petits, dans ce temple consacré à Shiva fut vénéré le linga du roi Rajendresvara. Le temple est cerné d’un muret composé du corps de deux nâgas dont les queues entremêlées ont donné son nom au temple. L’ensemble était situé au centre d’une vaste retenue d’eau rectangulaire, le Baray oriental, aujourd’hui asséché et envahi par la forêt. Le crépuscule s’installe et règne une impalpable sensation d’attente. Nous sommes là, au bord du bassin. La surface de l’eau est immuable. La jungle s’est ranimée et les chants des insectes sont étourdissants. Le son aigu d’une cigale nous incite à prendre le chemin vers Preah Khan tout proche.

 

Le Preah Khan fut construit par le roi Jayavarman VII vers 1191 au nord de la cité d’Angkor Thom. Le Preah Khan, « épée sacrée » a servi de ville provisoire pendant la construction d’Ankgor Thom et le monastère bouddhique fut terminé après que Jayavarman VII se soit installé dans son nouveau palais. La cité est baignée dans la nuit, une nuit animée et torride, noire et lugubre. À peine à l’intérieur de l’enceinte, les battements d’ailes d’une nuée de chauve-souris, nous accueillent. Un gecko hurle dans un fromager au dessus de nos têtes. Nous faisons quelques pas, nous nous retrouvons face à face avec les monstrueuses gueules dressées d’un naga multicéphale qui semblent se balancer devant nous. Les devas flottent sur l’air nocturne. Les asuras jettent leur dévolu sur nous, seuls êtres vivants dans leur domaine. Les ailes déployées des garudas, oiseaux fabuleux, censés protéger le temple, sont comme des avertissement. Même les apsaras ont un pouvoir de séduction fatal. Les ombres nous enveloppent, un voile ténébreux s’abat sur nous. La sérénité et la sainteté du temple se métamorphosent en menace diabolique. Nous fuyons…

 

… pour revenir dès le lendemain matin à l’aube. Une tendre lumière se verse sur Preah Khan. L’architecture exceptionnelle du temple, « à plat », lui délègue une atmosphère si différente des temples montagnes qui élancent leurs tours pyramidales vers le ciel. La pierre de fondation de la cité mentionne cent deux tours sanctuaires, quatre cent quatre vingt constructions en pierre et quatre cent trente neuf cellules. Dix mille personnes auraient habité la ville. Le labyrinthe, immense, incite à se perdre. La végétation, comme à Ta Phrom, a pris possession des lieux et les racines des fromagers serpentent le long des murs, dévalent des toits et couronnent des tours. La mousse recouvre les pierres, la forêt dominant le site est dense. Preah Khan se confond dans d’innombrables teintes vertes et grises. Le soleil peine à pénétrer à travers le feuillage et l’ambiance est celle du recueillement.

 

La partie centrale de la structure est aérée et nous remontons la chaussé centrale, la voie de procession, avant de nous égarer volontairement. Nous parcourons au hasard le réseau de galeries qui aboutissent sur un enchevêtrement de salles à colonnades, de passages étroites et sombres au sol défoncé, de cours encombrées par des éboulements, de petits édifices investis de racines, de minuscules chambres obscures où la lumière du jour ne pénètre jamais. Nous rencontrons des géants brandissant des nagas, des éléphants monolithes, des lions tenant la garde. Nous franchissons un gopura qui mène à la salle de danse. Les linteaux de portes sont ornés d’apsaras dans leur posture caractéristique avec les deux jambes repliées dont une soulevée, les bras gracieusement levés. Selon les inscriptions, le temple comptait mille danseuses. Un petit édifice à deux étages soutenus par trente deux colonnes rondes, unique dans l’architecture khmère, serait peut-être un grenier à blé. Nous découvrons des blocs éparpillés sculptés d’images de Bouddha, de devas, d’apsaras, des piliers écroulés, d’architraves affaissées ou brisées. Patinées pendant des siècles, les pierres gisent, agonisantes, dans l’attente d’une résurrection improbable.

 

« J’ai devant moi non seulement une capitale vide, mais sept cents années sans annales. Et le plus terrible prodige de la mort : le silence », déplorait l’écrivain français Guy de Pourtalès, lorsqu’il visita les ruines d’Angkor dans les années trente. Ce silence règne toujours à Preah Khan et nous en sommes reconnaissants. En explorant ce dédale inextricable, en nous frayant un chemin à travers toute cette magnificence échouée, nous nous avançons vers le centre de la cité. Les galeries sont de plus en plus sombres, les portes de plus en plus basses nous obligeant à nous courber en respect pour le sacré que nous approchons. De l’humilité du mortel pour le divin. Sous la tour, le saint des saints de forme cruciforme, un somptueux stupa capte quelques rayons de soleil qui se déversent par une ouverture dans le plafond. À l’origine, ce fut une statue du bodhisattva Avalokiteshvara qui occupait cette place. À l’ouest du sanctuaire central, sur un piédestal trône un linga, symbole de Shiva.

 

Angkor, après être sombré dans l’oubli pendant des lustres, englouti dans la forêt, affiche de nouveau ses valeurs architecturaux, artistiques, culturelles, religieuses et symboliques du passé. Temples et cités témoignent d’une histoire glorieuse. Des jours durant, Angkor nous fascine, nous attire, nous trouble. Le temple inachevé de Ta Keo, laissé à l’abandon pendant sa construction car la foudre tombée sur le chantier aurait été signe de mauvais augure. Les formes quadrilatère de Pre Rup en latérite et en brique léguant au sanctuaire et sa pyramide colossale une couleur rouge intense. Le Mebon oriental, où veillent des éléphants monolithes, perdu au centre d’un réservoir à sec, le Baray oriental. Srah Srang, « bain royal », le bassin merveilleux à l’est du temple de Banteay Kdei, temple lumineux. Bantaey Srei, bijou de la jungle. Ta Som, tour envahie par un banian, couronne végétale. Preah Khan, labyrinthe envoutant où la nature reprend tranquillement ses droits. Angkor Thom et Le Bayon, leurs visages énigmatique. Ta Prohm, l’incarnation du mystère. Et tous ces temples et édifices enfouis dans la jungle, inaccessible et ignorés, parfois réduits à des tas de pierres sculptées, agonisants dans l’abandon.

 

Avant de quitter la cité, nous choisissons de retourner à Angkor Vat. Nous errons des heures dans le sanctuaire, seuls et muets. Nous nous imprégnons de l’atmosphère si particulière qui règne ici, dans le plus glorieux des temples, symbole majestueux d’une civilisation. Puis, avec le soleil au zénith, aveuglés par une lumière éthérée et abattus par une chaleur inhumaine, nous rendons un dernier hommage aux Khmères…

 

© Texte & photo : Annette Rossi.

Image : Angkor Vat.