Tapis magique… La route de la soie. « Kashgar au seuil de deux mondes ». 5/5.

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Kashgar au seuil de deux mondes ». 5/5.

Le marché est une mare de tons neutres. Le pelage et la fourrure des animaux : noir, gris, beige, brun, chamois, roux, écru, acajou. Les chapans, « manteaux », et les vestes des hommes : noir, gris, ardoise, bleu marine, marron. Les chapeaux et les casquettes : anthracite, noir, gris, beige, blanc cassé. Harnais, selles et colliers, de cuir et de fer : gris, châtain, acier, brun tabac. Le sable : ocre. Les palissades en bois. Les cordes : beige, blanc cassé. Les feuilles argentées des peupliers. Des teintes d’un monde sans prétention. Une palette de couleurs harmonieuses qui se détache contre un ciel limpide, bleu intense.

Les mets sont préparés sur place. Les effluves provenant des échoppes, de thé, de viandes, de pâtes, se mélangent, se marient, se découvrent. La viande est hachée, mélangée aux oignons, poivrons et aulx avant d’être cuite. L’huile bouillonne dans d’énormes poêles noires. Des brochettes d’agneau crépitent sur les braises des feux ouverts dégageant des nuages de fumée et l’odeur de la viande grillée et du cumin. Des pâtes sortent des marmites fumantes, des boulettes de viande flottent dans des sauces pimentées. De la pâte est malaxée avec de grands gestes, les laghmans voltigent dans les airs. Des bols de soupe aux nouilles sont remplis. Les nans, petits pains ronds, s’empilent sur de minuscules tables, du raisin vert et du melon tranché sont étalés à même le sol. Des gobelets de lait caillé rafraîchi avec de la glace pilée et des petits bols de thé brûlant circulent.

Autour de longues tables, baguettes en main, se mélangent jeunes en costume et béret et vieux à l’allure patriarcale. Un festin !

Et puis, dès le crépuscule, le calme revient. Les marchands rangent leurs étals, les bruits s’estompent. Hommes, femmes et enfants plient bagage et prennent le chemin de la maison, lourdement chargés. Les camions quittent la ville en crachant des nuages de fumées noires. Du haut d’un camion, deux vaches observent le défilé avec dédain. Des carrioles tirées par des chevaux manœuvrent entre piétons et cyclistes et des caravanes de petits ânes gris lourdement bâtés trottinent stoïquement sur le bord des routes pour rentrer à la campagne.

Les innombrables peupliers dessinent des ombres allongées sur le désert. Le ciel est voilé de poussière de sable en suspens et une atmosphère mélancolique s’abat sur Kashgar.

Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, le marché du dimanche. Novembre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Kashgar au seuil de deux mondes ». 4/5.

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Kashgar au seuil de deux mondes ». 4/5.

Dimanche. Jour de marché. Depuis deux millénaires la vocation principale des Ouïghours est le commerce et aujourd’hui la tradition se perpétue. Le marché de Kashgar est réputé pour être le plus gros marché d’Asie centrale et dès les premières lueurs du jour, camions, tracteurs, charrettes, éleveurs et paysans parfois à pied chargés de leurs marchandises ou accompagnés de leur troupeau convergent vers la ville. Les différentes ethnies venues des pays alentours s’y côtoient.

Un immense enclos enferme la foire aux bestiaux. C’est un monde d’hommes. Les anciens, aux barbes blanches, portent le toppa, haut chapeau noir bordé de fourrure. Les plus jeunes sont vêtus de vestes de costume et coiffés de casquettes. Marchands et clients discutent avec entrain. On tâte les bêtes, vérifie le lainage, ausculte la dentition, examine les sabots. On évalue la couche de graisse, jauge la fourrure. On se renseigne sur l’âge, les capacités, la robustesse de l’animal. Ensuite, le cheval ou le poney est monté, le plus souvent à cru, par des gamins, exercice indispensable.

Suivent les interminables négociations. Une foule se rassemble autour des deux protagonistes. Calmement mais âprement les montants sont proposés, rejetés, renégociés. Des avis sont donnés, des positions prises. L’accord trouvé, les liasses de billets sortent des vestons et changent de main. L’argent est compté sous les yeux de tous. Une ferme poignée de main conclut l’affaire.

Nous errons dans la boue, le fumier et le gravier, observés par des yeux pétillants sur des visages burinés plantés de boucs impériaux. Nous esquivons le coup de sabot d’un cheval agité, baissons les yeux face au regard d’un yak vigoureux ou celui, mauvais, d’un taureau et contournons avec prudence les chameaux de Bactriane. À deux bosses et aux poils longs, capables de supporter les plus grands froids, on ne les trouve sur le marché qu’en hiver. La poussière et les flocons de paille volent dans l’air, scintillants comme des paillettes dans la lumière aveuglante.

La scène est d’une autre ère, rien ne semble avoir changé ici depuis la grande époque de la route de la soie. Au milieu de ce brasage de peuples et de cultures, nous remontons le temps.

Ce qui me frappe est la grande gentillesse des gens. Jeunes ou vieux, les hommes se côtoient avec sollicitude. Les relations sont amicales. Chaque geste est accompli avec respect et attention. Au milieu de cet univers masculin, je me sens vraiment l’étrangère que je suis. Pourtant, à aucun moment j’ai l’impression d’être une intruse. Au contraire, on m’observe avec une curiosité bienveillante. Et dès que je croise une paire d’yeux, un hochement de tête m’est adressé. Ce sont ces regards de bonté, ces visages hors de temps, qui resteront gravés dans ma mémoire.

Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, la foire aux bestiaux du dimanche. Novembre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Kashgar au seuil de deux mondes ». 3/5.

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Kashgar au seuil de deux mondes ». 3/5.

Nous bifurquons et pénétrons dans le silence étouffé de la vieille ville. Escaliers et passages sombres, ruelles tortueuses et allées étroites constituent un véritable dédale enchâssé par de hauts murs d’adobe des habitations aux doubles portes. Si les deux battants sont fermés, cela signifie qu’il n’y a pas d’homme à la maison ; seule une femme est alors autorisée à entrer. Si un seul battant est ouvert, un homme est présent et ainsi tous les invités sont les bienvenus. Les portes grandes ouvertes signifient que la famille reçoit, néanmoins, il est permis de se joindre à eux.

Nous flânons, traînons, l’atmosphère feutrée nous berce, nous apaise. Et par les portes ouvertes nous captons un aperçu de la vie dans ce quartier millénaire. Les cours intérieures, plantées de figuiers, de géraniums, de vignes et de rosiers, donnent une impression de fraicheur.

Des enfants, crasseux mais heureux, fouettent leurs toupies, jouent avec une roue de vélo, vite abandonnées dès qu’ils nous aperçoivent. Poser pour la photo est autrement plus intéressant !

Dans ce labyrinthe c’est le dallage, défoncé, des ruelles qui nous aide à nous orienter : les pavés hexagonaux indiquent un débouché tandis que les pavés rectangulaires préviennent d’une impasse. Zone d’ombre et de lumière, dans ce quartier figé dans le temps règne la douceur de vivre d’autrefois.

Chine, Xinjiang, Kashgar, vieille ville ouïghoure. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, vieille ville ouïghoure. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, vieille ville ouïghoure. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, vieille ville ouïghoure avec dallage indicateur. Novembre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Kashgar au seuil de deux mondes ». 2/5.

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Kashgar au seuil de deux mondes ». 2/5.

Une porte plaquée de tuiles bleues et blanches donne accès au complexe d’Abakh Khoja, le lieu le plus sacré du Xinjiang, et l’un des plus beaux exemples d’architecture islamique en Chine. Abakh Khodja fut un dirigeant puissant, adepte de la secte de la « Montagne blanche » et chef religieux soufi, vénéré comme un prophète.

L’atmosphère dans l’enceinte, planté de nombreux arbres, est sereine. À l’ombre de vieux peupliers se dresse la mosquée funéraire. Construite en briques claires, elle possède de fins minarets élancés aux sommets bombés. Le portique possède un beau plafond à décor géométrique soutenu par de magnifiques piliers en bois aux chapiteaux à muqarnas sculptés de formes géométriques et de fleurs peintes de couleurs vives. Caressé des rayons de soleil qui percent à travers les branches des arbres, de l’ensemble émane de la nostalgie. Car la peinture est écaillée, le bois rongé par le temps, la poussière infiltrée dans les reliefs. Une touche de négligence qui ne fait que rehausser la beauté du petit sanctuaire. Baignés dans cette étrange luminosité, captant une fleur, une guirlande, une touche de jaune ou un éclat de bleu, nous savourons ces instants.

Le mazar, mausolée, se dresse magistralement contre le ciel bleu saphir. Cinq générations reposent dans ce lieu de mémoire. Datant du début du XVIIe siècle, il est composé sur un carré de 36 mètres de côté, soutenu par quatre minarets à profil courbe, et couronné d’un dôme imposant couvert de céramique à glaçure vert empire qui brille intensément au soleil. À l’intérieur gisent les cénotaphes drapés de riches étoffes, soie et brocart. L’une d’entre elles appartient à Iparhan, la petite-fille d’Abakh Khodja, la mystérieuse « concubine parfumée »… 

Au milieu du XVIIIe siècle, l’empereur mandchou Qianlong, en pleine conquête de l’Ouest, entend parler d’Iparhan, une jeune femme ouïghoure d’une grande beauté qui diffuse une fragrance supposée magique. L’empereur, intrigué, exige qu’elle intègre son harem. Elle prend alors le nom de Xiang Fei, « la concubine parfumée »… Iparhan, loin de sa terre natale, est inconsolable et l’empereur, désespéré, lui demande ce qui pourrait la rendre heureuse. « Un arbre avec des feuilles argentées et des fruits dorés », répond-elle. L’empereur, sans attendre, envoie une délégation à Kashgar pour ramener cet arbre connu sous le nom de jujubier et Xiang Fei retrouve enfin la joie.

Les Ouïghours racontent une toute autre version de l’histoire, nettement moins romantique. Selon eux, Iparhan ne cherche qu’à se venger pour l’avoir arraché à sa famille. Elle refuse de se donner à Qianlong et arpente ses appartements dans la Cité interdite avec une dague cachée dans sa robe en attendant le moment où l’empereur l’oblige à venir dans le lit impérial pour l’assassiner. Découverte, elle se donne la mort par strangulation avec un foulard en soie. Quelle que soit la version réelle, Iparhan avait émis le souhait d’être enterrée à Kashgar et Qianlong respecte sa demande. Un convoi de 124 personnes traverse la Chine en trois ans et demi pour rapporter sa dépouille. Elle trouve l’ultime repos au sein du mausolée familial d’Abakh Khoja entourée des siens.

Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, mazar d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, complexe d’Abakh Khoja. November 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Kashgar au seuil de deux mondes ». 1/5.

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Kashgar au seuil de deux mondes ». 1/5.

Pendant deux millénaires, les voyageurs évoquaient l’oasis isolé de Kashgar en termes élogieux. Grâce à sa position privilégiée au carrefour des routes commerciales, jonction entre les pistes nord et sud de la route de la soie, l’oasis, dès le IIe siècle avant notre ère, prospère.

La région autonome ouïghour du Xinjiang est la province la plus septentrionale de la Chine et son nom signifie « nouvelle frontière ». Kashgar marquait la fin de l’Occident. C’est à partir d’ici que s’ouvrait la porte des mystères de la Chine, la contrée des hommes jaunes aux yeux bridés et l’étoffe fabuleuse dont chacun tenta de percer le secret, la soie. À la croisée des chemins de la géographie et de l’histoire, elle subit les vagues successives de conquérants, de nouvelles civilisations, l’influence de grandes religions. 

Au seuil de deux mondes, Kashgar a subi l’influence de l’Orient comme de l’Occident. Aujourd’hui encore, elle garde ses traditions anciennes. Fidèles, marchands, paysans, tous répètent des gestes centenaires.

Autour de la mosquée d’Id Kah, dans le quartier ouïghour, les rues sont bordées de belles demeures à deux étages. L’aywan, loggia, aux arcades coupées, déborde sur la rue sur toute la longueur de la façade. Sculptées de fleurs et de guirlandes et peintes de bleu foncé, turquoise, vert, jaune et rouge, souvent terni par le temps, ces maisons évoquent le faste du passé. Dans ce quartier commercial les magasins sont regroupés par spécialité : couteliers, chapeliers, cordonniers, luthiers, apothicaires, marchands de tapis… Les trottoirs sont occupés par des pigeons, des coqs de combat et des poules dans leurs cages, des montagnes de melons et d’œufs. Un barbier, installé sur une chaise devant son salon de coiffure, attend le client. Dans les boutiques du « Gold Bazar » se forment des attroupements de silhouettes voilées. Je souris à la vue d’une femme qui admire ses toutes nouvelles dents en or dans le miroir que lui tend son dentiste-orfèvre.

Tristement, Kashgar est au cœur d’un conflit éternel avec seulement un gagnant possible. Les Ouïghours, peuple turcophone et musulman sunnite, sont sévèrement opprimés par les Chinois Hans et des atteintes systématiques sont portées à leur langue, à leur patrimoine et à leurs traditions religieuses. Un conflit palpable, présent dans tous les aspects de la vie quotidienne.

Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour, mosquée Id Kah. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour, mosquée Id Kah. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.
Chine, Xinjiang, Kashgar, quartier ouïghour. Novembre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Gaochang et le royaume de Kharakhoja ».

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Gaochang et le royaume de Kharakhoja ».

À l’ombre des monts Flamboyants, dans le nord du désert du Taklamakan, Gaochang se livre somptueusement. Antique capitale de la région de Turfan, c’est à partir d’ici que le bouddhisme s’est introduit en Chine quand, au VIIe siècle, le moine Xuanzang, de retour d’Inde, y disperse son enseignement. À travers le roman classique « La Pérégrination vers l’Ouest » il devient un personnage historique célèbre.

Au IXe siècle, les Turcs ouïghours fondent le royaume de Kharakhoja avec Gaochang comme capitale. Trois principales religions y coexistent : le manichéisme, le bouddhisme et le christianisme nestorien.

D’impressionnantes murailles de briques en terre crue protègent la cité. De 11 m de hauteur et d’une épaisseur de 12 m, elles forment un carré de 5 km de long percé de neuf portes aux quatre points cardinaux. Sculptés par les intempéries, modelés par le vent, détruits par des catastrophes naturelles et ravagés par le pillage, effrités et désagrégés, remparts, temples, monastères, palais et habitations se sont transformés en œuvres d’art contemporaines aux formes étonnantes. Ruines fantomatiques d’une ville, autrefois luxuriante oasis sur la route de la soie.

Nous déclinons les services d’un char tiré par un âne et explorons à pied cet immense terrain vague aux allures de Far West. La lumière pâle de l’hiver ne donne pas d’ombres et le moindre souffle d’air soulève des nuages de poussière. Les vestiges se fondent et se confondent en une image floue d’une étonnante unité de couleurs terrestres. Nuances riches et chaleureuses, alliance des éléments fondamentaux.

Aujourd’hui le rare touriste trouve quelques habitants des villages des alentours qui tentent d’arrondir leur fin de mois. De jeunes garçons proposent leurs services comme guide ou cocher, des fillettes aux joues rouges vendent clochettes et amulettes, le tout sous le regard amusé et bienveillant des hommes aux visages burinés, calottes hexagonales brodées enfoncées sur la tête. Impressions de temps révolus…

Chine, Gaochang et les monts Flamboyants en arrière-plan. Octobre 2002.
Chine, Gaochang et les monts Flamboyants en arrière-plan. Octobre 2002.
Chine, Gaochang, vestige d’un stupa. Octobre 2002.
Chine, Gaochang, fillette ouïghoure. Octobre 2002.
Chine, Gaochang, fillette ouïghoure. Octobre 2002.
Chine, Gaochang. Octobre 2002.
Chine, Gaochang. Octobre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Turfan, la brillante perle de la route de la soie ».

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Turfan, la brillante perle de la route de la soie ».

À Turfan, la brillante perle de la route de la soie, l’eau est abondante, le vin velouté, le raisin juteux, le melon au goût du miel. Au cœur du Turkestan chinois, dans le bassin du Tarim, l’oasis est située dans une dépression à 150 m au-dessous du niveau de la mer. L’été y est torride, l’hiver la température peut chuter jusqu’à moins 20 °C. Un vent violent souffle en moyenne un jour sur trois et il pleut « une fois tous les dix ans ». Pourtant, le sol, irrigué par un astucieux système de canaux souterrains, les karez, produit des récoltes abondantes.

À l’est se profile une chaine de collines rouges et dénudées. Capturant les impitoyables rayons de soleil, elle s’embrase chaque jour pour devenir une succession de flammes ardentes ; les monts Flamboyants.

La cité antique se résume à quelques pans de murs écroulés, rongés par le temps, de vastes cimetières musulmans et de vignes et champs cultivés à l’ombre de peupliers.  

Au cœur de la ville morte s’impose la mosquée Emin, fondé en 1777 par le souverain de Turfan, Emin Khoja. Le minaret de briques séchées décoré de motifs géométriques et floraux baigne dans la lumière veloutée du soleil couchant. Nous nous installons sur un muret. L’atmosphère est paisible, aucun bruit ne vient déranger la quiétude. Vers l’ouest, le ciel moutonné se colore de rose. Des couples de pigeons fendent l’air. En contrebas s’étendent les vignobles. Les silhouettes des séchoirs de raisins en briques ajourées se muent en bijoux d’or sertis de diamants à l’instant où les derniers rayons du soleil les transpercent. La nuit tombe.

Le lendemain matin, très tôt, nous sommes de retour. Pas âme qui vive dans les environs. L’horizon s’éclaircit. L’aube s’annonce. La subtile ornementation du minaret de style afghan capte les premières lueurs d’un nouveau jour. L’argile rayonne de la fraîcheur. La façade de la mosquée se livre, en pleine lumière. Nous montons les marches vers la terrasse sur laquelle repose l’édifice et poussons la lourde porte.

La grande salle de prière à dôme est sobre, la cour transformée en salle hypostyle, le plafond soutenu par des piliers en bois. Les nefs scandées d’arcades sont illuminées par la lumière du soleil qui déferle timidement par les ouvertures des coupoles.

Un pavillon se situe au-dessus de la porte d’entrée. Depuis ce point d’observation, nous contemplons l’imposant minaret, l’esplanade circulaire et les vignes dans la brume poudreuse de l’aurore. Dans un ciel intensément bleu la lune fait face au soleil…

Chine, Turfan, mosquée Emin. Octobre 2002.
Chine, Turfan, ville morte et mosquée Emin. Octobre 2002.
Chine, Turfan, ville morte. Octobre 2002.
Chine, Turfan, mosquée Emin. Octobre 2002.
Chine, Turfan, mosquée Emin. Octobre 2002.
Chine, Turfan, mosquée Emin. Octobre 2002.
Chine, Turfan, mosquée Emin. Octobre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « Le désert du Taklamakan ».

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« Le désert du Taklamakan ».

À l’horizon apparaissent les dunes du désert du Taklamakan.  De forme ovoïde, il est entouré par les massifs du Pamir, du Tian Shan, le plateau du Tibet et le désert de Gobi.  

Aux pieds des dunes de Mingsha, « les sables qui chantent », je contemple avec fascination les hautes collines de sable poudreux d’une chaude nuance de jaune. Les bords sont si parfaits qu’ils semblent aiguisés là ou l’ombre rencontre le soleil. Nous grimpons vers le sommet de la première dune, puis continuons vers une deuxième, plus haute. Nous sommes seuls, nos pas laissent des traces. La vue est époustouflante. Autour de nous les vagues de cet océan singulier s’enchainent jusqu’à l’infini.

Nous nous posons. J’attrape une poignée de sable et la laisse glisser entre mes doigts : c’est délicat comme de la soie. Je tends l’oreille et j’entends le sable glisser sur les dunes : une douce mélodie. Je lève mon visage vers le soleil : une chaude caresse.  

Au nord nous devinons l’oasis de Dunhuang, jadis importante étape sur la route de la soie dont en témoigne le site de Mogao où plus de 500 grottes rendent hommage à Bouddha et les périlleuses expéditions des commerçants.

Le paysage qui se déploie devant mes yeux émerveillés est la perfection même. Les vagues suaves, les contours voluptueux, les corniches saillantes, les rides sur la surface, jeux d’ombre et de lumière. Beauté à l’état pur. Mais dangereux et traître. Depuis la nuit des temps, les caravanes préféraient contourner cette immense étendue désertique. De nombreuses cités ont été ensevelies, des hommes et des bêtes ont disparu. Taklamakan signifie « endroit à l’abandon » ou « lieu des ruines ». Surnommé « mer de la mort », dans le pays on dit « le désert dans lequel on rentre mais duquel on ne ressort pas ».

Le coucher du soleil arrive brusquement. La lumière devient très jaune, le crépuscule apporte du rose et de l’orange, enflammant brièvement l’enchaînement de lignes avant ne qu’elles se perdent dans le néant. 

Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.
Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.
Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.
Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.
Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.
Chine, désert du Taklamakan, octobre 2002.

Tapis magique… La route de la soie. « La porte de Jade ».

De Xi’an à Tabriz. Octobre/novembre/décembre 2002 – mai/juin 2005.

« La porte de Jade ».

Xi’an, Lanzhou, une longue nuit dans le train et nous voilà à l’extrémité occidentale de la grande Muraille où se situe le fort de Jiayuguan, « passe de la Porte de Jade ». 

Bâti comme un château de plan carré, le fort mesure environ vingt-cinq mètres de côté avec des murailles de dix mètres d’hauteur. La passe, aussi appelée « passe de Yumen », fonctionnait comme péage. Son nom évoque le jade du Hotan qui transitait ici en direction de la Chine centrale. Dans son poème Rendez-vous au nord de la Grande Muraille, le poète Wang Zhihuan, de la dynastie des Tang (618 – 907) écrit : « Au-delà de la passe de Yumen, le souffle du printemps ne s’est jamais aventuré ». 

À partir d’ici, les mosquées supplantent les temples, les brochettes de mouton grillées remplacent les raviolis au porc, les costumes traditionnels apparaissent.

Nous passons entre deux morceaux de la grande muraille, écroulée, et prenons la route vers l’ouest. Immédiatement, nous sommes entourés par le désert de Gobi, une mer de sable et de rochers gris, terne, alternée de quelques petites collines ocre et de rares buissons vert grisâtre. Le ciel est nébuleux, le paysage se confond avec le ciel. Vers le nord, c’est la Mongolie. Vers le sud, le Gobi s’étire jusqu’aux contreforts du plateau tibétain. Au loin se dessine un lac. Un mirage ? Non ! Mais ici, dans ces étendus sauvages, isolés et mornes, il est facile de perdre toute notion de la réalité.

Par ci et par là se dessinent de vieilles tours de gardes en ruines et des caravansérails, réduits des murs et des arches sculptés par les éléments. Une rivière asséchée a formé un canyon capricieux. Quelques villages, groupement de maisons et de bosquets de peupliers poussiéreux, semblent abandonnés. Tristesse. La route est surélevée pour éviter qu’elle soit recouverte par le sable. Nous traversons une steppe monotone, plate et hostile, parcourue par des caravanes de chameaux, image emblématique de la route de la soie. Parfois des rochers telles des flammes se dressent pendant des kilomètres le long du parcours, puis la plaine est comme asphaltée, grise et dure. Sècheresse et désolation à l’infini.

Anxi est le point où se séparent les routes nord et sud. À partir d’ici, le désert de Gobi se transforme en désert du Taklamakan.

Chine, fort de Jiayuguan, « passe de la Porte de Jade », octobre 2002.
Chine, fort de Jiayuguan, « passe de la Porte de Jade », octobre 2002.
Chine, fort de Jiayuguan, « passe de la Porte de Jade », octobre 2002.
Chine, fort de Jiayuguan, « passe de la Porte de Jade », octobre 2002.
Chine, désert de Gobi, octobre 2002.

Au-delà de l’horizon… Au bout du monde.

Situé à 3752 mètres d’altitude, le Torugart Pass est un col qui désigne la frontière entre la Chine et le Kirghizistan dans la chaîne montagneuse du Tian Shan. Cette frontière est considérée comme l’une des plus problématique, imprévisible et hasardeuse du monde avec un vent incessant, des températures glaciales et un passage de frontière avec des horaires changeants suivant l’humeur des services d’immigration et des décisions prises selon la tête du client. Le franchissement du col n’est sûr qu’entre fin mai et septembre et le reste de l’année cela dépend des conditions routières dont les informations sont rares, et la météo, souvent extrême. Le passage composé de deux points d’immigration, un contrôle de sécurité entre les deux et un « No Man’s land » contribue encore plus à la confusion et complique l’organisation du transport entre les deux postes frontière, obligatoire pour tous les étrangers. Mais la grandeur du paysage, la sensation d’isolement et le lien avec la fameuse route de la soie fait de ce trajet une expérience inoubliable…

 

Au bout du monde, col de Torugart, Chine-Kirghizstan, novembre 2002.

 

Nous quittons Kashgar un matin glacial de novembre. Nous avons loué les services d’un chauffeur avec un véhicule tout terrain et Abdul, jeune Ouïghour rencontré à Kashgar, nous accompagne. Après avoir quitté l’agglomération, nous traversons village après village. L’aspect des habitations est toujours le même : le long de la route s’étire un fossé planté de nombreuses rangées de peupliers, puis un petit pont mène vers une double porte derrière laquelle se trouve la maison et ses dépendances et une cours entourée d’un mur en pisé. La poussière voile le ciel et l’horizon se perd dans de nombreuses nuances d’ocre et de gris. Puis le paysage change brusquement. Des collines aux formes singulières nous entourent. Nous roulons dans le canyon de la rivière Ushmurvan-Suu dont nous longeons le cours. Les falaises ont des formes drapées et abritent des grottes bouddhiques et quelques nécropoles. En sortant du canyon nous retrouvons une plaine aride. Il est neuf heures du matin lorsque les bâtiments laids de l’immigration chinoise apparaissent : fermés ! Pas âme qui vive dans les environs et aucun horaire affiché. Selon Abdul l’ouverture dépend de l’humeur des autorités…

 

Nous sommes un peu inquiets. D’abord parce que c’est une traversée « Class II » signifiant que seuls les habitants des pays concernés, la Chine et le Kirghizstan, ont l’autorisation de l’emprunter. Et aussi parce que nous n’avons pas pu obtenir nos visas kirghiz. Notre long périple le long de la route de la soie a nécessité les visas de plusieurs pays : la Chine, le Kirghizstan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et l’Iran. Les délais extrêmement longs, les procédures compliquées, l’obligation d’une permission d’entrée des autorités des pays concernés garantie par une personne sur place et la mauvaise volonté des ambassades en France, ne nous ont pas permis d’être tout à fait en règle. Heureusement notre contact en Kirghizstan nous a rassuré. Il fait passer régulièrement des étrangers sans problèmes, s’est procuré nos visas sur place, et nous en a téléfaxé une photocopie. Notre chauffeur qui doit nous attendre à la frontière nous le transmettra. Par contre, depuis trois semaines, partout où nous passons en Chine on nous dit que ce sera impossible de passer avec ce papier insignifiant. N’ayant de toutes les façons pas d’autres choix, nous avons décidé de tenter notre chance armés de cigarettes, briquets et dollars en petites coupures…

 

Une heure plus tard les lieux s’animent. Des officiers commencent à circuler sur le terrain et finalement une porte s’ouvre. On nous ordonne d’ouvrir nos sacs qui sont contrôlés avant de passer dans un appareil à rayons X. Ensuite plus rien. Nous patientons. Au bout d’une demi-heure on nous demande de nous présenter au premier guichet où on prend nos passeports. Au deuxième guichet on nous demande de remplir un tas de papiers. Ensuite, devant le troisième guichet commence le problème de notre visa ; du renfort est appelé, les discussions entre officiers commencent, le ton monte. Finalement un accord semble d’être trouvé et nous pouvons nous présenter devant un quatrième guichet. Un officier avec plus de dorures sur l’uniforme que les autres met les choses au clair : on nous laisse passer mais si les Kirghiz nous interdissent l’entrée nous resterons coincés entre les deux postes frontaliers : un No Man’s land de cent kilomètres, aucun retour possible ! Nous hochons sagement la tête. Au cinquième guichet, nous récupérons nos papiers et nos bagages. La porte s’ouvre : première épreuve réussie !

 

Notre véhicule doit passer un contrôle qui nous fait attendre une bonne demie heure de plus, mais enfin nous reprenons la route. Le paysage est désolé, sans couleur et sans arbres. Les montagnes sont sèches et la route n’est autre qu’une piste poussiéreuse, creusé de nids de poules. Rares sont les villages. Au bout d’une heure, nous bifurquent vers l’immense canyon du Torugart-Suu et nous arrivons à Toyun : nouveau point de contrôle. Ici aucune difficulté. Nos « visas sans valeur » ne semblent pas inquiéter les autorités. Nous pouvons poursuivre.

 

Maintenant la piste monte. Le paysage est déroutant. Impression de grande solitude. La neige fait son apparition. Les collines sont rouge vif, le sol est ocre, le ciel bleu, le vent glacial. Une ligne électrique longe la route qui monte inlassablement. Un dernier virage et voilà le Torugart Pass, à 3752 mètres d’altitude ! Une sorte d’arc de triomphe marque la frontière. Quelques baraques, des gardes chinois d’un côté, des soldats kirghiz de l’autre, tous muets. Nous quittons notre voiture, remercions le chauffeur et prenons chaleureusement congé d’Abdul en promettant de garder le contact.

 

 

Nous devons passer la frontière à pied et sans avoir à montrer le moindre papier nous passons sous l’arche et entrons sur le territoire kirghiz. Trois mètres plus loin, adossés contre une Mercedes bleue au minimum cinquantaine, nous attendent Dimitri, notre chauffeur, et Vadim, un jeune Russe grand et blond qui sera notre traducteur même si son anglais est très hésitant. Un dernier signe à Abdul et nous grimpons dans la Mercedes. La désolation du paysage est émouvante, le bout du monde doit être ici ! La route entame une légère descente et soudain une vallée s’ouvre : un monde blanc. Les montagnes sur ce versant sont enneigées et la plaine est un immense lac gelé : le Chatyr Köl. Le ciel est opaque et des barbelés sous tension longent la route : la frontière Chine-Kirghizistan est bien gardée. Le poste de contrôle apparaît sous la laideur d’un hangar de béton brut…

 

 

La voiture entre dans un garage pour être fouillée. Capot et coffre ouverts, on passe des miroirs sous le châssis. Nous sommes conduits vers un bâtiment adjacent. Après avoir remplis un tas de formulaires dans une salle austère, nous passons devant un guichet pour présenter passeports et visas, récupérés comme convenus mais collés sur une feuille de papier et non pas dans nos passeports. Derrière nous des miroirs rappellent l’époque soviétique ! Nos « laisser passer » inhabituels ne soucient pas les officiers et ayant retrouvé la voiture nous quittons le poste.

 

 

Nous entrons dans ce monde blanc sur une piste de gravier, en partie enneigée et gelée ; la température est sibérienne. Ici, il est une heure plus tôt et c’est l’heure de déjeuner. Le premier restaurant étant à quatre heures de route, Vadim a prévu un pique-nique. Dimitri navigue la voiture vers une plaine de sources d’eau gazeuse où Vadim étale pain, beurre et fromage sur le capot encore chaud de la voiture et fait du thé dans une énorme théière. Dans ce champ gelé nous ne trouvons qu’une source. Nous gouttons, l’eau est pétillante et légèrement salé.

 

 

À une altitude de 3600 mètres, dans cette large vallée, le paysage semble irréel. Bientôt la neige recouvre la dernière partie de la piste, la route A365, et le monde s’arrête. Tout est blanc : le ciel se fond dans la terre, les contours des montagnes deviennent flous et la route n’est qu’une vague ligne qui se perd dans l’horizon. Les pneus de notre voiture sont lisses et la Mercedes glisse d’un côté de la piste à l’autre. Après une heure, la neige se fait plus rare, les pentes deviennent plus douces et le gravier gris de la piste réapparaît.

 

 

Nous passons le col de Tûz–Bel à 3574 mètres et un peu plus loin, un dernier contrôle nous attend. La route dégénère rapidement, mais l’environnement est époustouflant. Les collines rondes et suaves dont les contreforts viennent mourir sur des steppes ocre en avant-plan contrastent avec les pics abrupts couverts de neige des hautes montagnes de la chaîne de At-Bashy qui fait partie du Tian Shan, vers l’est, et la chaîne de Ferghana appartenant au Pamir vers l’ouest. Des troupeaux de yaks et de chevaux y vivent en liberté.

 

 

Tash-Rabat, situé dans une vallée isolée dans la chaîne de At-Bashy à une altitude de 3500 mètres ressemble à un caravansérail mais est en fait un monastère nestorien qui daterait du XVe siècle. Le pont qui permet de traverser le torrent Kara-Koyuk, partiellement gelé, est détruit par des récentes intempéries mais Dimitri est convaincu que l’on peut passer sur la glace pour atteindre l’autre rive. Pari gagné, nous suivons la piste de terre qui monte vers la vallée bordée d’étranges formations rocheuses appelées « dents de dragon » par la population locale.

 

 

Par ci et par là un campement de yourtes ou une ferme. Un enfant sur un énorme cheval nous observe avec curiosité. Le monastère possède un impressionnant portail et une coupole centrale. L’occupante de la petite ferme proche détient la clé et vient nous ouvrir. À l’intérieur, la pièce principale donne accès aux anti-chambres ; certains angles possèdent des tympans en nid d’abeille. À l’extérieur, la neige crispe sous nos pas.

 

 

De retour sur la route principale, nous reprenons la direction de Naryn. Les heures passent. La plaine aux couleurs tendres ; jaune et vert, est entourée de crêtes enneigées. Nous nous arrêtons au bord d’un petit plan d’eau dont les eaux sombres scintillent dans les derniers rayons du soleil. Pas un souffle de vent, l’atmosphère est pure, l’air sec. La surface est un miroir, lisse comme du verre et le magnifique et grandiose paysage des Tian Shan, « montagnes célestes », se reflète dans les eaux immobiles. Une multitude de tons cuivrés lumineux et paisibles. Le crépuscule étouffe les bruits. Douceur au bout du monde. Puis, un troupeau de chevaux sauvages surgit de nulle part pour venir s’abreuver. L’étendue d’eau renvoie l’image de leurs silhouettes sur les rives. Ces instants, cette vision, cette sensation de paix si lointaine resteront les plus beaux instants de cette route si appréhendée.

 

 

Nous traversons quelques villages avec leurs cimetières le long de la route. On dit des Kirghiz qu’après avoir vécu comme nomades toute leur vie, ils ne s’installent définitivement qu’après leur mort. Le lieu de leur enterrement doit être le long de la route pour pouvoir observer le passage des caravanes. Le nom « Kirghiz » est considéré comme l’un des plus anciens noms ethniques enregistrés en Asie, remontant le temps jusqu’au IIe siècle avant Jésus-Christ dans des sources chinoises. À cette époque, ce peuple nomade d’origine turque habitait la région du haut Ienisseï, en Sibérie. Ils entrent dans l’histoire en 840, quand ils s’emparent du florissant Empire ouïghour qui occupait l’actuelle Mongolie. Ceux-ci sont alors repoussés vers le bassin du Tarim au Sud. Les Kirghizes poursuivent leurs vies de nomades éleveurs (chevaux, bovins, ovins et chameaux) mais l’agriculture joue chez eux un rôle important. Ils se sont métissés au contact des Mongols. Le Khanat de Kirghizie était réputé pour la qualité de son artisanat et l’habileté de ses orfèvres. Leur règne dure moins d’un siècle : en 924, les Khitan les refoulent dans leur pays d’origine. Dès cette époque, des tribus kirghizes commencent à migrer en direction du Tian Shan.

 

Au XVIIe siècle, les Kirghiz sont rejointes par des tribus qui, demeurées sur le haut Iénisséi, doivent céder le terrain aux Russes. À la même époque, les Kirghiz s’allient aux Kazakhs contre les Dzoungares, Mongols occidentaux. C’est alors que débute leur très progressive conversion à l’islam. Passé sous la suzeraineté théorique des Chinois dans les années 1750, les Kirghizes mènent une existence indépendante jusqu’à ce que, vers 1830, le khanat de Khokand parvienne à les vassaliser. En 1864, les Russes, par le traité de Tchougoutchak, fixent les frontières orientales de leur empire de telle sorte qu’il inclut l’essentiel du pays kirghize. En 1991 le pays redevient indépendant et devient la République du Kirghizstan.

 

 

Une étymologie populaire fait descendre les Kirghizes de « quarante filles », qirq qiz. Quarante filles dont la tribu avait été massacrée auraient été fécondées par un fauve mythique. Le nom peut aussi être rapproché de kirk, « quarante », nombre de tribus dans lesquelles les Kirghiz sont divisés. Sur leur drapeau national figure un soleil avec quarante rayons. Les Kirghizes et les Kazakh partagent beaucoup de traditions et pratiquent une langue similaire, En un sens, ce sont les variantes de steppe, kazak, et montagne, kirghiz, d’un même peuple.

 

Entre crépuscule et nuit tombante, nous traversons un courant puissant :  At-Bashy. Les falaises sont rouges vers le nord, mais des monts sablonneux s’étalent vers l’ouest. Un dernier col : Kyzyl-Bell, puis le paysage grandiose plonge dans l’obscurité totale. Naryn n’est plus très loin, mais la route est dangereuse, les virages arrivent trop vite et la vision dans les phares défaillant de la voiture n’est pas suffisante. À six heures du soir, nous arrivons à Naryn. Nous avons roulé cinq heures pour parcourir cent trente kilomètres depuis la frontière. Cinq heures d’images sublimes et d’émotions fortes !

 

Notre pension possède des chambres confortables mais glaciales avec douche et toilette dans le couloir, mais nous sommes prévenus qu’il n’y aura pas d’eau chaude. Dix minutes plus tard, on vient nous annoncer fièrement qu’il y a quand même de l’eau chaude, mais que le dîner est prêt. Nous décidons que la douche attendra une heure de plus. Mais après le repas, il n’y a plus d’eau du tout et c’est avec l’aide d’une bouteille que nous nous lavons les mains et les dents avant de tomber, morts de fatigue et recouverts de poussière, dans le lit, habillés de nos pulls les plus chauds. Dehors, la ville est drapée dans l’obscurité la plus totale.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Plan d’eau au bord de la route A365 non loin du col de Torugart.