Au-delà de l’horizon… Éphémère ville de la victoire.

Du haut de son éminence rocheuse, la mystérieuse cité bâtie en grès rouge sang surplombe la plaine ocre. Protégée sur trois façades par des murailles crénelées et fortifiées percées de neuf portes monumentales, elle s’étire sur un périmètre de plus de onze kilomètres. À l’intérieur de l’enceinte, la ville fantôme dégage une étrange aura. Pavillons et palais majestueux sont entourés de piscines, des bains, un lac et des étangs artificiels. Au cœur d’une région torride, l’eau s’impose, destinée aux rites, aux plaisirs et aux besoins journaliers. Splendide capitale impériale de l’Empire moghol de 1571 à 1585, Fatehpur Sikri, ville de la victoire, fut l’œuvre de l’empereur Akbar, édifiée entièrement selon ses convictions mystiques.

 

Éphémère ville de la victoire, Fatehpur Sikri, Inde, mars 2004.

 

La route pour Fatehpur Sikri, située à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Agra est défoncée par d’énormes nids-de-poule. En plus des camions, bus et voitures, la route à voie unique, artère majeure entre le Pakistan et Delhi via le Rajasthan, est fréquentée par des cyclistes, piétons, éléphants, chars à buffles, scooter-rickshaws, petites charrettes tirées par des mulets. Le pied sur un frein imaginaire, je ferme les yeux à la traversée subite d’un troupeau de moutons. Dès que je les rouvre, j’aperçois une meute de singes au bord de la route, puis je m’accroche au siège lorsque le chauffeur évite de justesse un bus bondé qui nous fonce dessus à toute allure. « Rien ne me confirme que la conduite est à gauche », me dis-je en m’appuyant dignement contre le dossier avant d’être envoyée contre Philippe quand l’Ambassador quitte brusquement la seule bande asphaltée pour l’accotement dans le but de doubler un char à buffle. Nous remontons sur l’asphalte et pendant quelques kilomètres le voyage se passe sans encombres. Nous dépassons un scooter-rickshaw dans lequel une famille entière s’est entassée. Soudain, le chauffeur freine, le crissement des pneus est assourdissant. L’Ambassador parvient à s’immobiliser à moins de dix centimètres d’une vache blanche qui ne daigne même pas tourner la tête. Elle reste plantée là, en plein milieu de la route telle une déesse, blasée, ignorant l’agitation de ces simples mortels. Le chauffeur, sans commentaire, recule et contourne calmement la bête sacrée avant de remettre les gaz.

 

Le paysage est désertique. Une plaine morose où poussent péniblement quelques misérables tamaris recouverts de poussière. La poussière en suspension dans l’air voile le ciel. Dans une mare pataugent quelques vaches blanches d’une affligeante maigreur. Nous traversons un village aux maisons de torchis qui s’étendent le long de la route. Le trafic est plus dense. Aux abords du bourg, l’agitation est importante. De nombreux étals de denrées de toutes sortes débordent sur la chaussée formant des tas colorés et brillants alternés par d’énormes pyramides de pastèques. Les vendeurs ambulants s’égosillent à vanter leurs marchandises : chaussettes, casquettes, briquets, bidis. Les marchands de crème glacée attirent les enfants, d’autres louent leurs pois chiches, leurs beignets d’aubergines ou leurs kebabs qui cuisent sur du charbon de bois dégageant une épaisse fumée noire. Des femmes en saris bariolés balancent élégamment des cruches d’eau sur leur tête. Au plein milieu de toute cette excitation, un barbier, avec une grosse lame, enlève la mousse blanche qui couvre le visage de son client qui trône dignement dans un vieux fauteuil. Nous arrivons à la sortie du village. Les abords de la route ne sont que mares boueuses occupées par des buffles noirs et des vaches, et des terrains broussailleux de toute évidence utilisés comme décharge publique. Puis nous voilà de nouveau dans le désert.

 

Soudain, au loin, se dessinent les contours de longues murailles et la cité mystérieuse d’Akbar surgit de la plaine. Courants sur une colline, les remparts en grès rouge sont surmontés de tourelles, de pavillons et de coupoles. Fantaisie de pierre d’un empereur tout puisant, mystique et énigmatique, la cité majestueuse ne fut qu’éphémère…

 

La légende veut qu’en 1568, l’empereur, sans héritier mâle, vint au bourg de Sikri consulter le saint soufi Salim Christi. Le sage lui prédit la naissance de trois fils. À peine un an plus tard naît le premier, le futur empereur Jahangir. En reconnaissance, Akbar décida de fonder sa nouvelle capitale sur le site où il rencontra le saint homme. Les meilleurs architectes et des milliers d’artisans font surgir palais, pavillons et mosquées qui reflètent le pouvoir et la magnificence de l’Empire moghol. Akbar, parti conquérir le Gujarat, revient victorieux en 1573 et il baptise sa nouvelle capitale Fatehpur Sikri : ville de la victoire.

 

Nous pénétrons dans la ville par l’entrée nord-est. Après avoir franchi un haut portail nous aboutissons dans le Diwan-I-Am, une vaste cour entourée de  portiques qui servait aux audiences publiques. Dans une loge surélevée l’empereur, ses ministres et ses officiers prenaient place chaque matin, trois heures après le lever du soleil, pour rendre la justice.

 

Diwan-i-Khas fut la salle des audiences privées. Je lève la tête vers le balcon circulaire soutenu par un énorme pilier central et un chapiteau formé par trois séries de consoles à clefs pendantes et superposées sculpté dans un style complexe et fleuri. Unique en Inde, c’est le plus célèbre élément architectural moghol. Quatre passerelles aux balustrades en pierre ajourée conduisent au balcon depuis chaque angle de l’édifice. Pendant des audiences le souverain siégeait au centre et ses ministres au quatre coins. La pierre est rouge vif, dégageant une lueur feutrée.

 

 

La cour du Pachisi est dallée. Son nom vient du pachisi, échiquier en croix, sur lequel l’empereur jouait au chaupur, sorte de jeux d’échecs, avec ses courtisans. Selon la tradition populaire, les pions étaient des personnages vivants, prisonniers de guerre ou filles esclaves, complètement nues… En dépit du fait que  tout le dallage de l’immense cour est en pierre rouge, les lignes du jeu se discernent facilement.

 

 

L’Anup Talao, « bassin sans pareil », est doté d’une plate-forme centrale à laquelle conduisent quatre passerelles de pierre. Situé en face des appartements privés de l’empereur, ce fut la scène pour chanteurs et musiciens. Malheureusement le bassin est vidé de ses eaux rafraichissantes. Un élégant kiosque, le Pavillon de la Sultane turque, servait probablement de lieu de repos. Un portique magnifiquement sculpté imite une construction en bois et même les tuiles du toit sont sculptées dans la pierre rouge. L’intérieur est couvert de fresques d’inspiration persane. Un petit bijou dans cette ville étonnante.

 

 

Le Panch Mahal. Ce palais ouvert à tous les vents est formé de cinq étages, chacun soutenu par une forêt de piliers, de taille chaque fois plus petite au fur et à mesure que le regard se promène vers le haut, le dernier étage formant un petit pavillon. Nous pénétrons le bâtiment pyramidal. Le rez-de-chaussée comporte quatre-vingt-quatre colonnes, nombre d’excellent augure dans l’hindouisme : c’est la multiplication du nombre des planètes, sept, par celui des signes du zodiaque. Dans les étages en dentelle de pierre circule une bise bienfaisante. Nous empruntons les escaliers très raides vers un petit kiosque au dernier niveau. Je me rapproche de la balustrade et laisse parcourir mon regard sur la ville flamboyante baignée dans sa singulière atmosphère d’abandon.

 

 

Pendant des heures, nous parcourons la ville morte, nous traversons les nombreuses cours, nous visitons les palais et nous admirons la finesse des reliefs et les panneaux sculptés d’animaux, d’oiseaux et de feuillages. La chaleur est étouffante, le soleil impitoyable, mais la découverte de la cité d’Akbar nous fait oublier tout inconfort. Entourés de bâtiments plus beaux les uns que les autres, nous nous attardons, revenons sur nos pas, admirant l’incroyable finesse de l’ensemble de la cité. Étonnamment, il n’y a que nous. À part les quelques guides qui nous ont proposés leurs services à l’entrée et que nous avons gentiment mais fermement congédié, nous n’avons rencontré personne. La solitude s’abat sur nous comme un voile de mystère.

 

Entouré de jardins persans, oasis de verdure et de fraicheur, se dresse l’immense harem de l’empereur. Le palais de Jodh Bai est un des plus importants ensembles du sérail. Les principaux édifices constituaient les appartements de la mère de l’empereur mais surtout les épouses et quelques-unes des trois cent odalisques qui auraient fait partie du harem d’Akbar. Elles étaient protégées par une garde de Rajpoutes et d’eunuques. L’un de plus vieux symboles de l’Inde aryenne est représenté sur le linteau au-dessus de la porte monumentale sous la forme de deux étoiles à six branches. Depuis la grande cour centrale du palais nous apercevons les toitures en tuiles vernissées bleu turquoise. Le palais de Birbal faisait partie du harem et servit probablement de résidence à deux des épouses d’Akbar de la descendance de Babur. Somptueusement ornée de sculptures, la décoration est d’influence hindoue.

 

 

Palais, kiosques, salle d’audiences et pavillons : des merveilles de pierre qui fascinent, étonnent. Rien ne laisse indifférent dans cette ville désertée depuis quatre siècles. Ateliers d’artisanat et de monnayage, une bibliothèque qui comptait vingt-quatre mille volumes… pour un empereur que l’on prétendait illettré. Un caravansérail délabré, l’Hiran Minar, minaret du cerf, tour décorée d’étoiles ornementées par des défenses d’éléphants, point zéro du système routier de l’empire moghol. Des écuries pour chameaux, chevaux, éléphants. Cours, esplanades, bassins, tous écrasés par cette chaleur ardente qui fait fuir vers l’ombre des galeries. Jali somptueux, poutres sculptées, exquises décorations. Influence musulmane, hindoue, chrétienne, jaïne, bouddhiste, zoroastrienne. Profusion, abondance, exubérance, l’ensemble se fond, se fusionne, se marie en un seul prodigieux ensemble.

 

 

La personnalité d’Akbar est assez complexe. Après l’exil de ses parents, il  passe son enfance en Perse, pays de confession chiite, sous la protection de Shah Tamasp. Son père Humayun est musulman sunnite d’origine turc. De retour en Inde Akbar affronte l’hindouiste, se passionne pour le bouddhisme, le jaïnisme, le christianisme. Grand mystique, il aura toute sa vie des transes et des visions. Il emprunte au zoroastrisme le culte du feu. Et, comme les nomades des steppes, ses ancêtres, il saluait le soleil chaque matin. Fasciné par le christianisme, il n’en accepte néanmoins pas les dogmes, trop exigeants. La Dîn-i-Îlalî, « la religion divine », s’appelait au départ Tauhid-i-Îlalî, le « divin monothéisme ». La tolérance religieuse fut toutefois une nécessité pour maintenir la paix dans son immense empire et Fatehpur Sikri devient le centre du Dîn-i-Ilâlî, la synthèse de toutes les religions de l’empire.

 

Nous quittons la partie résidentielle de la ville pour nous rendre au sud-ouest du site, là où se dresse la Jama Masjid, Grande mosquée, centre sacré de Fatehpur Sikri entourée d’un haut mur. Premier édifice à être construit en 1571, il prend comme modèle la mosquée de Bibi Khanoum à Samarcande. Après la montée d’une volée de marches nous pénétrons dans l’enceinte par la Badshadi Darwaza, la Porte Royale, la même que l’empereur franchissait en venant du palais. Nous nous déchaussons et franchissons le seuil. Un spectacle éblouissant se dessine devant nous.

 

L’immense cour de plus de cent soixante mètres de côté, pouvant accueillir dix mille fidèles, s’étend dans le soleil aveuglant. Je comprends pourquoi, selon une inscription, cette mosquée ne mérite pas moins de respect que la fameuse Kaaba de La Mecque. Une galerie couverte surmontée d’innombrables petits pavillons à coupoles encercle la cour. Tout autour de jolies salles hypostyles sont dédiées à la prière. Les variations de hauteur et les arcades donnent de superbes perspectives, de la couleur intense du grès rouge émane une chaleur veloutée.

 

 

Contrairement à la cité palatiale où nous n’avons rencontré âme qui vivre, ici il y a foule. Sous les arcades un grand nombre de marchands propose des articles divers liés à la religion. D’innombrables fidèles ; hommes, femmes, enfants, arpentent les lieux, se baladent la main dans la main ou sont installés à même le sol pour discuter ou se reposer à l’ombre. L’atmosphère est festive, joyeuse.

 

Dans la cour s’élève le tombeau du saint Salim Christi, seul édifice de marbre blanc de la ville. Le petit mausolée carré aux larges auvents et aux jali est coiffé d’un dôme. À l’origine il fut construit en grès rouge comme le reste de la ville. Ce n’est que plus tard qu’il fut recouvert de marbre blanc. Quelques femmes vêtues de saris colorés y viennent nouer des brins de laine dans l’espoir d’avoir des enfants. Nous traversons la cour sur le sol en marbre brulant, hâte d’être arrivés à l’ombre sous les auvents. Une porte en ébène mène à une pièce ornée par des fresques florales colorées. La voûte en bois de santal est incrustée de nacre et les jali en marbre sont parmi les plus beaux de l’Inde.

 

Nous traversons la cour vers la salle de prière et ses ailes latérales. Trois mihrabs indiquent la direction de la Mecque. La coupole est ornée d’arabesques purement persanes. La grande richesse d’ornementation se traduit par des dessins géométriques complexes, arabesques florales et faïence émaillée.

 

La majestueuse Buland Darwaza, Porte de la Victoire, est l’entrée sud de la ville. Haute de cinquante-quatre mètres, c’est l’un des porches le plus haut du monde et un exemple de l’architecture moghole. Buland Darwaza ne faisait pas partie des plans originaux de la cité. L’empereur Akbar ordonna sa construction pour commémorer sa victoire sur le Gujarat en 1573. Elle s’admire surtout depuis l’extérieur. Nous nous chaussons et descendons la longue volée de marches très raides occupée par des vendeurs de bibelots. Depuis la rue l’édifice est très impressionnant et vertigineusement haut. La façade, un demi-octogone, est percée d’un iwan entre deux pans de murs doté de trois étages d’arcs superposés. Sur le toit du bâtiment court une multitude de panneaux surmontés d’arcs, couronnés de trois kiosques et pavillons surmontés de dômes. Le grès rouge est rehaussé par du marbre noir et blanc. L’ensemble exprime l’harmonie parfaite de l’architecture indienne et musulmane avec une référence aux iwans monumentaux construits sous le règne de Tamerlan en Ouzbékistan.

 

 

Nous remontons lentement les quarante-deux marches, puis, parvenus sur le parvis nous admirons la décoration de la porte avant de nous déchausser de nouveau pour pénétrer à l’intérieur de l’arc. Des inscriptions en arabe et en persan louent les exploits d’Akbar et citent des versets coraniques. Nous déambulons sous les galeries, lentement, avant de quitter la cité. La lumière décline et la pierre rouge s’enflamme et nous enveloppe comme le feu sacré.

 

Le souhait de réunir tous ses sujets autour d’une foi commune centré sur son personnage crée le mélange unique de différentes traditions architecturales. Il se traduit par une disposition des bâtiments conformément au modèle islamique, mais leur conception, ornementation, colonnes, voûtes et décors sculptés subissent une influence hindoue sans négliger des détails bouddhiques, chrétiens ou jaïns.  Néanmoins, la cité est abandonnée par l’empereur en 1585. Est-ce pour son manque d’eau ou pour stabiliser son empire qu’Akbar quitte Fatehpur Sikri pour Lahore ? Le rêve de pierre devient une ville fantôme, sa beauté une légende, son histoire mystérieuse. Reste l’aura singulière qui règne entre les murs rouge sang.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Jama Masjid.

 

 

 

Au-delà de l’horizon… L’éveil de l’Himalaya.

Souvent enveloppée dans un épais brouillard et imprégnée d’une humidité permanente, la ville au passé colonial se trouve au seuil d’un autre monde. Les collines émaillées de plantations de thé évoquent l’arôme d’un thé célèbre et délicat qui fit revivre la société britannique, aujourd’hui remplacée par les maîtres bengalis. Les monastères lamaïques rappellent qu’au-delà des hautes cimes des montagnes de l’Himalaya s’ouvre le plateau tibétain, si proche, si loin. Mais Dorje Ling, la « cité de la foudre », est surtout un balcon face à l’Himalaya, et l’apparition à l’horizon de l’Everest et du Kangchenjunga émergeants des brumes au petit matin depuis Tiger Hill est aussi saisissante que sublime.

 

L’éveil de l’Himalaya, Darjeeling, Inde, novembre 2000.

 

Siliguri, à quatre vingt kilomètres de Darjeeling, est la ville la plus importante du corridor de Siliguri, étroite bande de terre entre le Bangladesh et le Népal, appelé également en anglais Chicken’s Neck « cou de poulet ». Siliguri est le point de départ pour relier l’Inde aux états indiens du nord-est. Nous y passons la nuit dans un hôtel où le dîner est servi dans une salle qui a l’air d’une discothèque des années soixante-dix. Une boule à facettes réfléchit la lumière des lustres qui lui font concurrence. Les serveurs portent des gants blancs : style colonial garanti. Mais, à intervalles réguliers, nous entendons le bruit de la vaisselle qui casse… Faute de DJ, nous nous couchons tôt. Le lendemain matin, nous prenons un bus pour monter à Darjeeling. Après avoir quitté la plaine torride, la route, étroite et en mauvais état, suit la voie ferrée et serpente dans les collines couvertes de forêts de pins. Lacets, virages en épingle à cheveux et pentes raides, après deux heures interminables, nous buvons notre premier thé de Darjeeling au village de Kurseong dans l’espoir que le divin breuvage apaisera notre estomac.

 

Le gompa Sonada est un monastère tibétain appartenant à la lignée Shangpa Kagyü, une des huit lignées de transmission du bouddhisme au Tibet. Le monastère et un petit hameau de réfugiés tibétains sont situés au sommet d’une colline. L’allée d’accès est bordée de chörten et d’oriflammes de toutes les couleurs. Nous gravissons la pente et franchissons la lourde porte d’entrée. Un autre monde se dévoile. L’intérieur dégage la sérénité et cette atmosphère solennelle si unique des monastères tibétains. Nos pensées s’évadent un instant vers des lieux semblables que nous avons eu la chance de visiter, il n’y a pas si longtemps, de l’autre côté de l’Himalaya : au Tibet. À l’intérieur, les rouges et les jaunes baignés de lumière sont flamboyants. Des rideaux poussiéreux traînent sur le plancher, patiné d’usure et de cire dispersée. Dans les rayons du soleil qui pénètrent la salle de méditation, la poussière reste suspendue. Le silence règne…

 

 

Le gompa de Sonada fut fondée par Kalou Rinpoche. Né au Tibet oriental, dès son plus jeune âge, il aspire à la vie spirituelle. Ordonné moine à l’âge de treize ans, il effectue, à seize ans, la traditionnelle retraite de trois ans des lamas. Par la suite, il devient un yogi errant enseignant selon la lignée du Shangpa Kagyü, la plus secrète des huit lignées de pratique de la tradition tibétaine. En 1957, en raison des troubles politiques dus à l’invasion chinoise, Kalou Rinpoche part pour le Bhoutan et en 1966, il s’établit en Inde, à Sonada, où il fonda le monastère et les centres de retraite qui devinrent sa résidence principale et le siège de la tradition Shangpa Kagyü. La lignée Shangpa Kagyü possède très peu de monastères, est sans hiérarchie, et est restée une lignée « secrète » transmise de maître à disciple. Elle ne s’est jamais transformée en institution ou en école et est avant tout une lignée de pratique sans être impliquée dans les luttes pour le pouvoir. La plupart de ses détenteurs furent de grands yogis vivant dans des ermitages, ayant tous atteint un haut niveau de réalisation spirituelle. Vers 1968, Kalou Rinpoche rencontre les premiers occidentaux qui devinrent ses disciples. Par la suite, encouragé par le dalaï-lama et le karmapa, il voyage beaucoup en Occident. Il fonda de nombreux centres d’enseignement et de retraite aux États-Unis et en Europe contribuant ainsi à la diffusion de la sagesse du bouddhisme. Sa mort, le 10 mai 1989, fut marquée par un samadhi, la voie menant à l’éveil, de trois jours, son esprit atteignant l’ultime libération. Son corps, ne montrant aucun signe de corruption, est conservé en tant que koudoung, corps momifié, dont le visage est visible derrière une vitre. Je trouve cela un peu lugubre d’exposer de la sorte la tête d’un homme mort, mais s’il y a des gens qui y trouvent de la force et du réconfort… Kalou Rinpoche, dans son état d’éveil, un vague sourire au coin des lèvres, semble témoigner de la compassion à mon égard. Moi, être ignorant, loin de l’illumination ultime qui me permettra d’être délivré…

 

Au détour d’un virage, Darjeeling se déploie devant nous, accrochée aux premiers contreforts de l’Himalaya. Elle se distingue dans toutes les nuances de vert. Forêts touffues de pins de l’Himalaya, vert glauque, vert de gris. Plantations de thé s’étalant dans une mosaïque de parcelles, vert tendre, vert jade, vert sinople. Collines couvertes d’une épaisse végétation tropicale, vert pomme, vert émeraude, vert empire. Même les toits des maisons à étages se fondent dans une multitude de petits carrés vert ; kaki, militaire, lichen, poireau. Un paysage ondoyant aux élévations abruptes, dominé par les cimes coniques des pins pleureurs de l’Himalaya. Une perspective qui se perd dans l’infini d’une brume fluctuante qui nous interdit de contempler les hauts sommets enneigés qui forment la frontière avec le Tibet au nord.

 

 

Situé sur la colline historique de l’Observatoire, là où Darjeeling a vu le jour, l’hôtel Windamere surplombe la place publique Chowrasta. Étonnant vestige d’un temps révolu, la charmante demeure, construite en 1862, fut d’abord destinée à accueillir les planteurs de thé célibataires anglais. Convertie en hôtel avant la Seconde guerre mondiale, le temps semble s’y être arrêté depuis. Chaque chambre possède sa cheminée, allumée en fin d’après-midi pour chasser l’humidité. Le thé est servi à cinq heures accompagné de sandwiches et de gâteaux comme le veut la tradition anglaise. Au bar, le silence n’est rompu que par le balancier de l’horloge. Les repas sont pris à l’appel de la cloche. C’est l’adresse de prestige à Darjeeling et puisque nous avons décidé de nous loger avec style, nous nous y installons. Un groom nous montre notre chambre, une suite coloniale dans Ada Villa, le bâtiment original. Avec cérémonie, il allume la cheminée avant de nous proposer d’aller prendre le thé. Il est cinq heures pile !

 

Toute la région de Darjeeling appartenait aux chogyals, rois, du Sikkim jusqu’en 1706, date à laquelle Kalimpong fut prise par les Bhoutanais. Quand les Gurkhas venant du Népal envahirent le reste de la région en 1780, ceci entraîna des conflits avec l’East India Company qui finit par conquérir les terres. Une partie du territoire fut rendue au chogyal du Sikkim, mais en 1835, les Britanniques, n’ignorant pas la situation stratégique concernant les voies d’accès au Népal et au Tibet, lui « louent » la région de Darjeeling pour y installer un sanatorium. En 1850, les relations entre l’East India Company et le chogyal du Sikkim se dégradent et Darjeeling fut annexée aux possessions britanniques introduisant la culture du thé inconnu jusqu’alors dans la région. Le développement fut rapide : presque déserte et envahi par la forêt, en 1857 Dorje Ling comptait dix mille habitants, le plupart des Népalais gurkhas recrutés pour travailler sur les plantations de thé. Pour échapper aux fortes chaleurs des plaines, les britanniques de Calcutta prenaient leurs quartiers à Darjeeling. À cette époque, le bourg était bâti de cottages, de manoirs et d’églises dans un style très « british ». Aujourd’hui, Darjeeling compte cent mille habitants dont la majorité de langue népalaise.

 

Darjeeling est synonyme de thé. Soixante dix-huit plantations emploient cinquante mille personnes et trente mille saisonniers. Nous nous rendons à celle qui se situe le plus près de la ville, le Happy Valley Tea Estate. Établi en 1854 par l’Anglais David Wilson, le jardin fut baptisé Wilson Tea Estate. En 1903, il fut repris par Tarapada Banerjee, un aristocrate indien, qui acquière également le Windsor Tea Estate tout proche. Les deux exploitations regroupées prirent le nom de Happy Valley Tea Estate. L’accès se fait par une étroite route de montagne en lacets à travers les théiers qui poussent à flanc de collines très raides. Des femmes font la cueillette, chaussées de bottes et vêtues d’un grand tablier pour s’immiscer entre les arbustes. Elles portent leur hotte avec une sangle sur le front. Les paysages sont noyés dans le brouillard. Nous pénétrons dans un immense hall où l’air est encombré de poussière et où le parfum d’essence de thé sature atmosphère. Au sol, entre d’énormes machines, s’entassent des monticules de thé. La procédure de la fabrication nous est expliquée en détail.

 

 

Après la cueillette, la récolte est pesée. Les feuilles fraîches sont étalées sur des claies pour subir une ventilation à l’air chaud et humide sous une surveillance constante pour atteindre le degré de flétrissage parfait. Cette opération a pour but de réduire la teneur en eau de la feuille afin de la ramollir et de la rendre malléable. Les feuilles sont ensuite versées dans une rouleuse mécanique qui va tordre les feuilles en vrilles ou en rouleaux afin que le jus en soit extrait. En écrasant les cellules des feuilles, on permet de libérer les enzymes qui vont produire des polyphénols et des anti-oxydants responsables des arômes et de la couleur des feuilles. Par la suite on laisse les feuilles s’oxyder à l’air libre ; le thé noircit. L’étape suivante est la dessiccation sous un souffle d’air chaud qui empêche une fermentation excessive. Ensuite les feuilles sont séchées dans un tambour : étape délicate car il faut éviter de les briser. Une machine les tamise pour faciliter la séparation des feuilles brisées des entières. Pour terminer, le thé est trié selon sa qualité : au sommet de la gamme les Flowery Orange Pekoe. Les différents thés sont rassemblés en tas et nous observons un employé remplir à la pelle de gros sacs en jute. La poussière de brisures qui reste est ramassée et sera transformée en sachets. Je jure d’acheter seulement du thé en vrac à partir de maintenant.

 

Le théier, arbuste de la famille du camélia, est le plus souvent taillé et ne dépasse guère un mètre et demi, mais peut atteindre sept ou huit mètres à l’état sauvage. Il peut vivre une cinquantaine d’années, mais n’est productif qu’au bout de trois ans. Il pousse sur des sols pauvres mais bien arrosés et se plaît sur le versant des collines jusqu’à plus de deux mille mètres d’altitude. La botanique et la médecine chinoise font remonter l’usage du thé au IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Entre le Ve et le IVe siècle avant Jésus-Christ, le thé devient la boisson favorite des habitants de la vallée du Yangzi, puis il se répandit dans tout le sud de la Chine. En Inde, les premiers plants de thé furent importés de Canton en 1780 et accoutumés à Calcutta dans le jardin botanique. Les premières plantations industrielles se développent au siècle suivant car l’importation de thé de Chine devenait de plus en plus onéreuse pour la Couronne britannique. Au XVIIe siècle le thé fut introduit en Europe par la Compagnie des Indes néerlandaises qui développa le commerce, rapidement repris par la Compagnie des Indes orientales qui assurera la plus grande partie de l’importation en Angleterre et en Amérique. Aujourd’hui, l’Inde est le plus grand exportateur de thé du monde, suivi de Ceylan, de la Chine et de l’Indonésie.

 

Le thé de Darjeeling est d’une qualité exceptionnelle et traditionnellement le plus prisé de tous les thés noirs, particulièrement dans les pays de l’ancien empire britannique. Chaque terroir développe son arôme et il en est du thé comme des grands crus de la vigne. La littérature spécialisée indique deux excellentes récoltes de qualité équivalente : la cueillette de printemps, appelée first flush, avec un arôme particulièrement parfumé et délicat, et la cueillette d’été, le second flush, qui donne une saveur plus corsée et plus épicée. Ensuite il y a les récoltes moins recherchées : la récolte intermédiaire, entre printemps et été, la récolte de mousson, et la récolte automnale. Les feuilles reçoivent une appellation différente selon leurs caractéristiques. Le Souchong, une feuille large, plus âgée, est faible en théine. Puis, en montant vers le faîte de la plante, les feuilles prennent de plus en plus de valeur : Pekoe, Orange Pekoe et le Flowery Orange Pekoe : la feuille parfaite, la tête d’or du thé, la seule cueillie à Darjeeling. Orange, de la couleur de la famille royale des Pays-Bas, premiers importateurs, et de la traduction européanisée du mot feuille en chinois, pekoe. Les thés de Darjeeling atteignent souvent des hautes qualités, notées SFTGFOP, du système de notations développé par les néerlandais et repris par les anglais ; Special Finest Tipy Golden Flowery Orange Pekoe. Seuls les thés provenant d’une région strictement délimitée méritent l’appellation Darjeeling. Le prix record de vente de ce thé, considéré comme le champagne des thés noirs, est de 220 $ le kilo !

 

Le Tibetan Refugee Self Help Centre Darjeeling fut crée le 1er octobre 1959 par Gyalo Thondup, femme du frère du dalaï-lama, pour aider la réinsertion des réfugiés ayant fuit le Tibet à la suite de la prise de Lhassa par les Chinois. Le camp fut établi en un lieu où, de 1910 à 1912, le dalaï-lama précédent vécut en exil lors d’une autre invasion du Tibet par les Chinois. Le Tibetan Refugee Self Help Centre possède une école, un hôpital, une maison pour les personnes âgées et un orphelinat. La communauté tibétaine tente de survivre en fabriquant de l’artisanat traditionnel tout en conservant les méthodes de travail ancestrales. Nous visitons les différents ateliers. Les femmes filent la laine de yack sur des rouets et sont à l’œuvre sur des métiers à tisser pour nouer des tapis. Les hommes pratiquent de la sculpture sur bois et travaillent le métal. Les artisans sont d’une grande gentillesse et de voir ces gens vivre arrachés à leur terre natale me fend le cœur. Certains ont passé toute leur vie d’adulte en Inde, d’autres y sont nés, mais tous gardent l’espoir qu’un jour ils pourront retourner dans leur pays. Mes souvenirs du Tibet sont vivants et je songe à son peuple, si digne, si majestueux, à l’image de ces régions sauvages d’une grande beauté. Les étendues arides au climat sec, les lacs turquoises, les horizons sans fin ou arrêtés par des hautes montagnes enneigées, le ciel si bleu, le soleil si vif. Ici, à Darjeeling, au cœur des contreforts densément boisés de l’Himalaya, où le brouillard bouche la vue et où l’humidité pénètre les os, l’esprit ne peut que vouloir s’évader…

 

 

Darjeeling s’étale à flanc de collines sur plusieurs paliers reliés par des ruelles et des escaliers escarpés engendrant un réseau routier dense et compliqué et un trafic chaotique. Les différents niveaux sont animés par les vendeurs de thé, les services de portage ou la fervente adoration des dieux à un coin de rue. Le Chowk Bazar est situé dans la ville basse et la rue y menant est encombrée de jeeps, de bus et de hordes de piétons. Ici se retrouvent toutes les ethnies qui peuplent la région : Lepcha, tribu montagnarde issue du Sikkim, Bhutia, très anciens immigrés du Tibet, Népalais, surtout de l’ethnie gurkha, Tibétains récemment réfugiés et Indiens bengali venus de la plaine.

 

 

Immense dédale de ruelles et de traverses bondées de petites échoppes, le Chowk Bazar est l’endroit où tous se rencontrent et où tout s’achète. On y trouve tous les produits nécessaires à la vie quotidienne. Fruits et légumes, épices, volaille, viande, poisson, œufs, ustensiles, produits de beauté, savon, poudre à laver, le tout bien mis en valeur, exposé ordonné et bien rangé. Sacs en jute remplis de riz, de blé, d’épices, petits tas de poudre de henné, de safran, de piment. Rayons de biscuits, de bonbons. Pyramides de bananes. Étals de différents thés. Autour des petites gargotes, le gras couvre le sol et l’odeur de friture stagne sous le brouillard. Bousculades, cris, marchandages, la foule est immense. Les hommes nous ignorent, les femmes cherchent nos regards et nous sourient. Avec ma chevelure blonde, je me détache de tout ce monde basané comme un phare et Philippe n’a aucun mal à me repérer dès que je m’éloigne un peu. Être différent a ses côtés pratiques !

 

 

Panneaux au bord de la route, peintures couvrants les murs des maisons et des immeubles, bannières accrochées aux arbres ou sur les façades ; sous les couleurs vert, blanc et jaune est revendiqué un Gorkhaland indépendant. Ce territoire, comprenant Darjeeling, Kalimpong, Kurseon et Dooars, faisait partie du Sikkim avant la cessation aux Britanniques. Intégré au Bengale orientale, dès 1907, les habitants de la région réclament leur indépendance. Après l’indépendance de l’Inde, les revendications se renforcent et les Gurkhas deviennent la plus importante force politique à Darjeeling. Sous l’écrasant pouvoir du rajah du Bengale et les injustices qui en résultent naît un mouvement indépendantiste dit Gorkhaland. Plusieurs partis existent, tous sur la même longueur d’onde concernant Gorkhaland. Suite à de violents affrontements en 1982, une autorité indépendante pour gouverner le district est crée : le Darjeeling Gorkhaland Hill Council ou DGHC. Pourtant, les tentions restent et les partis de Gorkhaland mobilisent régulièrement la population pour faire des grèves générales afin de réclamer leur indépendance. Ces jours-là, les écoles ou les restaurants sont fermés, les bus et les trains bloqués, les touristes coincés…

 

Je maudis le réveil qui sonne et ouvre difficilement un œil. Il est trois heures et demi du matin et il pleut des cordes ! J’allume la lampe de chevet et reste allongée dans le lit, retardant le moment de quitter la chaleur de l’épaisse couche de couvertures. Le feu dans la cheminée s’est éteint et il fait froid et humide dans la chambre. Philippe me pousse à me lever. Nous avons prévu une visite à Tiger Hill, haut lieu de pèlerinage, pour contempler le lever du soleil sur les plus hauts sommets du monde, là où demeurent les dieux. On frappe à la porte et Philippe laisse pénétrer un serviteur qui apporte le thé. Toujours emmitouflée dans mes couvertures je sirote le célèbre thé à la couleur pâle, appréciant le goût aux arômes floraux d’une certaine amertume et relevé d’une note épicée.

 

La pluie a cessé, mais le brouillard est dense. Il couvre le paysage d’une épaisse nappe d’humidité. Des milliers de gens emmitouflés dans des écharpes et des couvertures marchent le long de la piste déjà encombrée par un convoi de 4X4. À cinq heures du matin, Tiger Hill, situé à 2590 mètres d’altitude, grouille de pèlerins et de contemplatifs. Familles entières, couples amoureux, enfants et vieillards, tous sont là pour rendre hommage aux dieux. L’agitation est à son comble, l’aurore approche. À l’est l’horizon commence à rougir. Les nappes de brouillard se dispersent lentement. Les nuages s’écoulent des collines dénudant les arbres. Un voile flotte dans l’air, se déchire et se fond. Tous les regards sont tournés dans la même direction, une prière aux lèvres. Les montagnes vont-elles se livrer, les dieux seront-ils indulgents ?

 

 

En contrebas, les lumières de Darjeeling commencent à sortir des nuages. À l’horizon, le ciel est strié de couleurs intenses ; rouge, orange, violet, bleu… et blanc. À l’apparition de l’énorme masse enneigée du Kangchenjunga, 8598 mètres et troisième plus haut sommet du monde, un souffle se répand dans le public. Le soleil monte, colorant de rose la neige sur les pentes. Les nuages se meuvent et un peu plus à l’ouest émerge le gigantesque sommet pyramidal de l’Everest, le toit du monde, 8848 mètres, flanqué par le Lhotse. Le Makalu fait une brève apparition. Le ciel est en constant mouvement, relevant un sommet, en cachant un autre. Le panorama est époustouflant. À Darjeeling, dominée de très haut par les géants de l’Himalaya, il fait toujours nuit. Le jour se lève, les couleurs s’estompent, la bénédiction est finie et le rideau tombe. À six heures et demie du matin, l’Himalaya se retire… La tête inclinée, les mains jointes au-dessus de la tête, je salue les dieux.

 

 

Né à Moyey au Tibet, ayant grandi au Népal et vivant à Darjeeling en Inde, le Sherpa Tenzing Norgay (1914-1986) commença tôt à accompagner les expéditions alpines sur l’Everest. D’abord, dès l’âge de treize ans, comme porteur, puis comme sirdar, responsable des équipes locales, accompagnant les expéditions et enfin comme alpiniste. Il est le premier homme avec Edmund Hillary à gravir l’Everest, le 29 mai 1953. Dans son autobiographie « Tiger of the Snow », Tenzing Norgay décrit ce qu’il a ressenti au sommet de l’Everest. « At that great moment for which I had waited all my life, my mountain did not seem to me a lifeless thing of rock and ice, but warm and friendly and living ; à ce moment pour lequel j’avais attendu toute ma vie, ma montagne ne me semblait pas une chose morte faite de roche et de glace, mais chaude et gentille et vivante. » Tenzing devint le symbole de la force, de la détermination, de la loyauté et de la contribution significative du peuple sherpa à l’himalayisme. Il fut nommé directeur de la formation à l’Himalayan Mountaineering Institute à Darjeeling et devint un ambassadeur du peuple sherpa.

 

Créé en 1958 pour l’étude et la préservation de la faune himalayenne, le Padmaja Naidu Himalayan Zoo abrite, dans un cadre rocheux et boisé, le cerf porte-musc, le loup de Mongolie, le léopard des neiges et le panda rouge. Niché dans l’enceinte du parc zoologique, l’Himalayan Mountaineering Institute et l’Everest Museum sont consacrés aux différentes expéditions vers les plus hauts sommets de l’Himalaya et notamment celui de l’Everest en 1953 par Edmund Hillary et Tenzing Norgay. Les salles sont poussiéreuses, mais la collection de photos et les anciens équipements d’alpinisme est passionnante et pleine de frissons.

 

L’accès difficile de Darjeeling, fréquentée par les Britanniques dès le milieu du XIXe siècle, conduit à la construction d’une ligne de chemin de fer à voie étroite (0,60 cm) sur la partie montagneuse qui mène de la plaine vers les hauteurs. Depuis 1881, la ville est alors desservie par le Darjeeling Himalayan Railway, affectueusement surnommé Toy Train, « train jouet ». La ligne, d’une longueur de quatre-vingt-six kilomètres, relie Siliguri, situé à 121 mètres d’altitude, à Darjeeling, perché à 2076 mètres d’altitude. Pour vaincre un tel dénivelé, les ingénieurs ont utilisé des zig-zag reverse, rebroussements en Z, et plusieurs loops, boucles, où la voie tourne et passe au-dessus d’elle-même comme celles d’Agony Point ou Sensation Corner. Les locomotives à vapeur furent construites à la fin du siècle dernier à Glasgow et elles sont toujours en service. Avec d’élégants noms comme Queen of the Hills, elles avancent seulement à dix kilomètres par heure mais gravissent héroïquement les montagnes.

 

 

Philippe et moi empruntons la ligne pour relier Darjeeling à Ghum, située à huit kilomètres de Darjeeling à une altitude de 2258 mètres. Nous achetons nos billets et traînons sur le quai en attendant que les préparatifs soient terminés. Après la mise en place des wagons arrive la locomotive à vapeur. Un camion citerne fait le plein d’eau de la locomotive, puis un chemineau, équipé d’un casque, d’un masque et de lunettes, allume la chaudière de la machine avant d’approvisionner le monstre de fer en charbon. La vénérable dame met un peu de temps pour se mettre en route : elle siffle, tousse et crache, mais enfin, démarre. Sous un épais nuage noir de poussière de charbon le convoi quitte la gare. Entassée dans des minuscules banquettes, nous sommes entourés des populations diverses et expressives de la région, encombrées de sacs, paniers et cartons débordant de vêtements, légumes, ustensiles et volailles. Les odeurs et l’air confiné ne font que rajouter à l’ambiance locale. L’assaut de la colline est laborieux. Le trajet dure presque une heure avec un arrêt à Batasia Loop, où le train dessine une courbe de 540°, soit un tour et demi, pour repartir en pente plus douce. Darjeeling, hissée sur la crête, offre un beau panorama mais le brouillard cache les neiges éternelles de l’Everest et du Kangchenjunga. Nous traversons des villages avec des minuscules échoppes établies tout près de la voie qui vendent thé, cacahuètes et biscuits. Le paysage, brumeux et gris, défile à une allure exaspérèrent lente.

 

Nous quittons le train à Ghum, la station la plus élevée de l’Inde. La gare, en bois, est pittoresque et abrite un petit musée qui raconte l’histoire du Toy Train. Le ciel est bas et gris, et la température a chutée. Je remonte la fermeture éclaire de ma veste polaire dans une vaine tentative d’empêcher l’humidité de me pénétrer. Nous nous engageons sur le chemin menant au monastère de Yiga Choeling, populairement appelé monastère de Ghum. Après avoir traversé une rue bordée d’échoppes, nous passons sous l’arche d’entrée. Le monastère est noyé dans la brume et le toit jaune et les murs colorés se devinent vaguement. Fondée en 1850, ce fut le premier monastère tibétain édifié dans la région de Darjeeling. Il suit l’école Gelupa du bouddhisme tibétain sous l’autorité du dalaï-lama. Nous pénétrons le grand hall de méditation. L’intérieur est très sombre mais le bois, utilisé pour le plancher, le plafond à caissons et les balustrades, donne un côté chaleureux à l’endroit qui n’est éclairé qu’à la lueur des lampes à huile et aux bougies de beurre de yak. Le rouge carmin des colonnes, des meubles et des détails du plafond est intensifié par le jaune et les couleurs vives des moulins à prière. Les murs sont couverts de magnifiques fresques. Au centre du hall, face à l’entrée, se dresse la statue dorée du bouddha Maitreya, le bouddha du futur. Haute de plus de quatre mètres, faite d’argile en provenance du Tibet, c’est la plus ancienne statue des monastères de Darjeeling. Autrefois, un énorme diamant brillait entre les yeux du bouddha. Des bancs pour les moines et deux trônes, un pour le dalaï-lama, l’autre pour le lama supérieur du monastère, occupent l’espace devant le bouddha Maitreya. Une table d’offrandes plie sous les dons des pèlerins : fleurs, riz, beurre de yak, bougies et tormas, gâteaux sacrificiels fabriqués à partir de farine d’orge grillé mélangé avec de l’eau et décoré de beurre teinté. À chaque côté de l’autel, d’immenses bibliothèques gardent les livres saints du bouddhisme dont le Kangyour, cent deux volumes, et le Tengyour, deux cent treize volumes ; le canon du bouddhisme vajrayana, le bouddhisme tantrique pratiqué au Tibet. Les livres, aux pages en parchemin et à la reliure en bois, sont soigneusement enveloppés dans de la soie jaune et étiquetés. L’atmosphère qui règne dans le monastère émane une sombre mélancolie.

 

Du Tibet à la Russie, de la Chine à l’Inde, légendes et textes sacrés mentionnent l’existence d’un royaume luxuriant enclavé dans les contreforts himalayens abritant des hommes et des femmes d’une grande sagesse. Cette vallée d’une grande beauté, ceinturée de montagnes enneigées, est la cité de Shambhala, le pays des immortels. Dans la mythologie bouddhique, Shambhala, du sanskrit, signifiant « lieu du bonheur paisible », est un pays mythique, royaume parfait dissimulé par l’Himalaya. Un lieu mystérieux, sacré, centre exceptionnel de spiritualité, un sanctuaire mystique dirigé par un roi-prêtre, artisan du cataclysme qui secouera l’humanité à la fin de ce cycle. Il est également le grand justicier qui, sur son cheval blanc, à la tête de son armée invincible, viendra restaurer le dharma, l’ordre, du monde. Certaines bannières tibétaines d’une grande rareté représentent la cité de Shambhala. Ces peintures la montrent au centre d’une oasis encerclée de hautes montagnes aux sommets neigeux. Les eaux d’un lac ou d’une rivière baignant ce pays sacré expliquent qu’on le nomme parfois « île de Shambhala ». Shambhala en tant que « lieu saint sur Terre » semble demeurer inaccessible aux voyageurs inexpérimentés et dépourvus d’un certain entraînement spirituel.

 

Pendant des décennies, explorateurs et chercheurs se sont aventurés sur les hauts plateaux himalayens pour tenter de localiser l’illustre royaume de Shambhala. Si toutes ces explorations se sont soldées par des échecs, certaines ont contribué à étoffer notre connaissance sur le mystère de Shambhala. Le plus célèbre de ces aventuriers fut Nicholas Roerich (1874-1947), peintre, écrivain et explorateur russe. En 1925, il dirige une expédition à la recherche de la cité de Shambhala que la légende situe quelque part dans l’Himalaya au nord-est de l’Inde. Dans ses livres « Cœur de l’Asie » et « Shambhala », qui racontent certains épisodes et rencontres de ce voyage, Nicolas Roerich dévoile des faits surprenants sur Shambhala : « Au milieu des montagnes, il existe des vallées enclavées dont on ne soupçonne pas l’existence. Mais qui peut connaître les labyrinthes de ces montagnes ? » Il relate un incident « inoubliable » qui lui est arrivé près du monastère de Ghum en 1926. « Un jour, vers midi, quatre d’entre nous roulions sur une route de montagne. Soudain, notre chauffeur ralentit. Nous vîmes sur l’étroite voie une chaise à porteurs tenue par quatre hommes en gris. Dans le palanquin était assis un lama avec une longue chevelure et une courte barbe noires, ce qui est absolument inhabituel chez les lamas. Il portait une couronne sur la tête. Ses ornements sacerdotaux rouges et jaunes étaient d’une propreté étincelante. La chaise à porteurs passa tout près de nous et le lama nous salua de la tête plusieurs fois en souriant. Nous poursuivîmes notre route, conservant une vive impression de l’étrange lama longtemps après. Plus tard, nous avons essayé de le retrouver, mais à notre grand étonnement, les lamas locaux nous informèrent que dans tout le district il n’existait pas un tel lama. Ils nous dirent que dans les palanquins ne sont transportés nuls autres que le dalaï-lama, le tashi-lama et les morts d’un haut rang, et que la couronne n’est utilisée que dans le temple. « Vous avez probablement vu un lama de Shambhala ! » chuchotèrent les lamas ».

 

Dans ces contrées lointaines, suspendues entre plaines infinies et hautes montagnes, l’imaginaire se confond naturellement avec la réalité. Le profond mysticisme dans lequel baignent les monastères, la vision spirituelle des lamas, l’envoûtant culte tantrique, les cérémonies ésotériques. Le son d’une ghanta, l’étincelle d’un vajra, les cantiques des moines, le murmure des nonnes. L’éblouissante lumière reflétant la neige des plus hautes montagnes de la terre. La dense obscurité au cœur des forêts millénaires évoquant les ténèbres. Le brouillard, un voile entretenant le mystère. Le ciel si proche, les sommets demeures des dieux, les lacs insondables et la végétation luxuriante… Tout cela, n’est-il pas un aperçu de la merveilleuse cité de Shambhala ? Est-ce étonnant de trouver ici Maitreya, le bouddha du futur, successeur du bouddha historique Sakyamuni ? Celui qui va apparaître pour achever l’illumination et enseigner le dharma. Celui qui va sauver et régner sur l’humanité. Peut-être ne sommes nous pas si loin de la légendaire cité qui incite autant d’émerveillement. Seulement, il faut être capable de la voir et être digne de pouvoir y pénétrer…

 

Situé près du sommet de l’éperon, Chowrasta est le centre de la ville et le cœur du Darjeeling victorien. Nous nous y rendons au coucher du soleil, au moment où l’animation est à son comble. Indiens, Tibétains, Népalais, touristes étrangers et indiens se mélangent dans une joyeuse ambiance sur la grande place entourée de boutiques, restaurants, hôtels, cafés et temples. Les jeunes écoliers portent l’uniforme : pull-over à écusson, cravate, pantalons ou jupes plissées, les moines sont drapés de robes oranges ou safran, les Indiennes vêtues de saris aux couleurs chatoyantes. Les enfants montent sur des poneys, les adultes flânent, les touristes achètent frénétiquement des souvenirs car le choix est grand. Nous nous rendons dans un magasin d’artisanat tibétain où, après une longue et intéressante discussion avec son propriétaire, nous nous retrouvons dans l’arrière-boutique, une tasse de thé à la main. Nous y découvrons de vrais trésors. Après la répression chinoise, le dalaï-lama fuit son pays. Au cours des années soixante, quelque quatre-vingt mille tibétains suivent leur chef dans l’exil, la plupart membres de la noblesse et des dignitaires religieux mais également des paysans et des nomades. Ces réfugiés emportent avec eux quantité d’objets précieux, sacrés ou profanes, qu’ils peuvent monnayer en cas de besoin. Images pieuses, accessoires liturgiques, parures, sculptures, ces œuvres se négocient à Delhi ou Calcutta ou vont garnir les magasins de Darjeeling ou Kalimpong. J’ai l’impression d’être dans un musée. Sauf qu’ici, nous avons la possibilité d’emporter avec nous quelques objets de notre choix car les prix sont raisonnables. Après un long marchandage, nous décidons d’acheter une sublime reliure en bois de teck sculpté, un vajra, et l’incontournable moulin de prière en argent. En quittant la boutique avec mes achats sous les bras, je suis partagé entre euphorie et culpabilité d’avoir « dérobé » le Tibet de ses trésors. Je me fais une raison en me rappelant que ces objets ont déjà quitté leur pays d’origine et qu’ils ont apporté à leurs propriétaires la chose la plus précieuse que l’homme puisse posséder : la liberté.

 

Déjà présent dans la littérature la plus ancienne de l’Inde, le vajra, mot sanskrit signifiant « foudre », s’est distingué dans l’univers symbolique asiatique par sa continuité et par le prestige inégal dont il a été honoré suivant les époques et les différents contextes religieux. Si sa toute puissance dans l’univers brahmanique a décliné avec celle du dieu Indra, son prestige au sein du bouddhisme n’a cessé de s’épanouir. Au cours des siècles, le vajra est devenu l’emblème du bouddhisme tantrique, le vajrayana, voie du diamant, auquel il a donné son nom, qui s’est développé dans les régions himalayennes. Son nom tibétain est dorje. Le vajra, arme absolue, représente l’upaya, moyen efficace, qui détruit l’ignorance. Dans les rituels, le vajra est souvent employé avec la ghanta, cloche, représentant respectivement le masculin et le féminin. Le vajra symbolise les moyens habiles et la compassion tandis que la cloche représente la connaissance et la vacuité. Les tenir ensemble dénote l’unité de la connaissance et des moyens. Le vajra se matérialise sous la forme d’un objet symétrique composé de deux têtes pyramidales reliées au centre. Ces deux parties indissociables sont le samsara, cycle des vies, et le nirvana, libération. Le globe central signifie la vacuité où leur opposition s’annule.

 

Il est six heures du matin. Le ciel est parfaitement dégagé et la chaine de l’Himalaya se dresse devant nous, majestueuse et inaccessible. Au moment de notre départ, Darjeeling se montre sous son plus beau jour. Cependant que mon regard s’accroche au paysage grandiose, mes réminiscences s’évadent vers ces journées passées dans ce monde unique. La vivacité matinale du bazar, l’animation de Chowrasta au coucher du soleil. Le trafic chaotique dans les rues en pente. La douceur des jardins de thé. L’envoutante atmosphère des monastères lamaïstes. Le gobelet de thé brûlant au bord de la route. Le triste destin des Tibétains. La beauté des hauts sommets à l’aube depuis Tiger Hill. L’humidité constante. Le brouillard mouvant. La cité de la foudre. Ce coup de foudre auquel nul n’échappe une fois franchi le seuil de ce monde attachant et captivant.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Lever du soleil sur l’Himalaya.

 

Au-delà de l’horizon… Cité dorée aux portes du désert.

Surgissant du terrible désert du Thar, la forteresse domine d’immenses étendues inhospitalières de sable et de pierre. Hissée sur une éminence triangulaire, elle est ceinturée d’un rempart de cinq kilomètres de long comportant quatre-vingt dix-neuf bastions et tours d’angle. Au sein de ses puissantes murailles en grès jaune s’épanouissent palais et temples magnifiquement sculptés. La ville basse se blottie au pied de la citadelle. Les ruelles étroites et animées sont bordées de haveli, maisons de maître, finement ciselées, véritables filigranes de pierre. Point stratégique sur la route caravanière reliant l’Arabie et la Perse à l’Asie centrale, pendant des siècles, les caravanes y déchargeaient ivoire, tapis, épices, fruits secs, soie, opium, encens. Les bazars regorgeaient de délices et de précieuses marchandises. Les coffres de l’État se remplissaient de pièces d’or. La richesse s’exprima à travers marchants redoutables, princes extravagants et harems remplis d’intrigues. Cité fabuleuse et secrète, oubliée sur les confins indo-pakistanais, Jaisalmer, la ville dorée, résonne l’Inde faste et opulente des temps révolus.

 

Cité dorée aux portes du désert, Jaisalmer, Rajasthan, Inde, mars 2004.

 

Le désert du Thar est aussi nommé le Grand Désert indien ou Mârusthali ; le pays de la mort. Il s’étend de l’état du Rajasthan au nord-ouest de l’Inde au Pakistan où il porte le nom de désert du Cholistan. Depuis de longues heures nous traversons les steppes arides et inhospitalières. La piste est poussiéreuse et notre passage soulève des nuées de sable. Les paysages sont monotones, parfois interrompus par un groupe d’antilopes. La chaleur est accablante, l’horizon brouillé. Pourtant, nous savons, comme les caravanes autrefois, qu’au bout du chemin nous attend une cité qui va nous accueillir, nous rafraîchir, nous nourrir. Les derniers rayons du soleil s’accrochent au jour quand, au loin, la citadelle, vibrant sous la chaleur, apparaît comme un mirage dans un voile de mystère et d’espoir. Une couronne de bastions crénelés hérissée sur la colline drapée dans un voile ambré. Nous sommes arrivés à Jaisalmer, la cité du désert. Le soleil s’éteint à l’horizon.

 

 

À l’extérieur des fortifications dort le bassin sacré du Ghadisar, étang artificiel creusé en 1156 par Roa Jaisal. C’était la principale source d’approvisionnement d’eau de la cité jusqu’en 1965. La superbe porte sculptée du XVIIe siècle fut commandée par Tila, une courtisane dont s’était épris un prince. La famille royale, scandalisée de devoir passer sous une porte bâtie par une personne si peu estimable, tenta de la faire détruire mais la statue de Krishna placée à son sommet empêcha sa disparition. Personnellement, je ne ressens aucune amertume en franchissant cette porte magnifiquement ornée de balcons ciselés en sailli d’autant qu’elle m’offre un tableau d’une grande beauté. La lumière matinale baigne le site dans une atmosphère d’attente. Le ciel blanc se confond avec les eaux figées. L’étang est bordé de temples brahmaniques, de pavillons et d’oratoires. Quelques îles accueillent des kiosques coiffés d’un dôme sur colonnettes qui semblent flotter sur la surface de l’eau. De grandes volées de marches se noient dans les profondeurs du bassin dans lequel se reflètent les lignes élégantes des sanctuaires. Un endroit calme où règne le silence et la quiétude.

 

 

Les origines des Rajputs se perdent sur les hauts plateaux du Pendjab. Rajput est un mot hindi signifiant « fils de roi », de raj, « roi », et putra, « fils ». Du point de vue mythologique, les deux clans rajputs les plus anciens sont supposés être issus du soleil, Suryavamsha, et de la lune, Chandravamsha. Une troisième lignée, celle des Agnikula, de agni, « feu », est apparue plus tard. Chacun de ces clans sont à l’origine de sous-clans dont certains ont eu une importance historique. Ainsi, le clan des Yadava, dont sont issus les Bhatti de Jaisalmer, vivait de l’élevage et de l’agriculture car les communautés aristocratiques, exemptes du travail manuel, s’étaient taillées de petites enclaves au sein de terres cultivées par les castes paysannes. Depuis le XIXe siècle, dans le cadre d’un mouvement de conscience sociale et politique, les Yadava se sont proclamés comme descendants du mythique roi Yadu, ce qui en ferait des membres de la caste des rois et guerriers, kshatriya. Le clan des Bhatti est l’un des nombreux clans issus des Yadava. Ils se considèrent issus de la lune. Aujourd’hui, les Bhatti sont divisés en quarante clans. Une région connue sous le nom de Bhattania comprend le nord-ouest du Rajasthan, englobant les villes de Jaisalmer et Bikaner, ainsi que les États du Pendjab et du Haryana, dans le nord de l’Inde.

 

Nous pénétrons dans la ville basse par la porte Ghadisar qui livre passage vers la monumentale rampe menant à la citadelle. Pour atteindre le plateau supérieur nous franchissons quatre portes : l’Akhay Pol, la Surya Pol, « la porte du Soleil », la porte de Ganesh, protégée par une représentation du dieu éléphant, et enfin Hawa Pol, « la porte du Vent », dominée par l’ensemble des palais royaux. Les cinq palais s’organisent autour d’une grande cour dallée à ciel ouvert, délimitée par des façades finement ouvragées ornées de balcons en surplomb et de fenêtres en jali, écrans ajourés. Le plus ancien d’entre eux, le Juni Mahal, date du début du XVIe siècle, le Rang Mahal, bâti au XVIIIe siècle est décoré de fresques dépeignant des scènes historiques. Le Rani Ka Mahal tenait lieu d’harem, zenana, et le Gaj Mahal, le plus récent des palais, fut élevé par le maharawal Gaj Singh en 1884. Témoignages de vies.

 

 

Jaisalmer est le seul état princier à pouvoir se vanter d’avoir été dirigé par une seule et même dynastie, les Bhatti, depuis huit cent cinquante ans. Le maharawal Brijraj Singh, salut aux armes : quinze coups de canon, vit à Jaisalmer avec sa mère, son épouse et ses deux fils. Il est très impliqué dans la vie de son peuple qui lui voue un respect immense. Il s’attache aujourd’hui à la restauration et à la sauvegarde de ses palais et les monuments historiques familiaux.

 

La communauté jaïne contribua à la prospérité de la ville et grâce aux dons des riches marchands, Jaisalmer fut dotée d’un ensemble de temples jaïns construits entre les XIIe et XVe siècles. Enchâssé dans un pâté de maisons, le complexe consiste en plusieurs sanctuaires reliés entre eux par des passages de différents niveaux. Les chapelles sont couronnées de sikra, toits en pain de sucre, richement travaillés, qui s’élancent vers le ciel et dominent les habitations aux alentours dépassant largement les murailles de la ville. Après avoir traversé une cour, nous quittons nos chaussures et tout objet en cuir, matière proscrit car elle est d’origine animale. Nous passons sous une splendide arche sculptée de figures dansantes, le torana, et pénétrons dans le temple de Parshvanatha. En saisissant contraste avec l’extérieur, en grès jaune, l’intérieur est en marbre blanc et très richement décoré avec une profusion de sculptures de divinités jaïnes et hindoues d’une extrême finesse. Les murs et les plafonds sont couverts d’une véritable dentelle de marbre. Le parfum de l’encens nous enveloppe, purifiant les lieux empreints d’une profonde spiritualité.

 

 

Aujourd’hui, quatre mille personnes vivent toujours à l’intérieur de la ville haute. Mais la forteresse est sérieusement menacée à cause de la fréquentation touristique. Jusqu’à un passé assez proche, les habitants n’utilisaient que très peu d’eau, élément rare, et chaque famille faisait chaque jour plusieurs kilomètres pour chercher quelques seaux. Le tourisme a entrainé l’apparition des hôtels dans l’enceinte du fort et l’eau courante a été emmenée. Suite à l’utilisation excessive de l’eau et aux problèmes de son évacuation, la cité n’étant pas dotée d’un système d’égout fonctionnel, les eaux usées se sont infiltrées dans le sol. Les conséquences sont dramatiques. L’eau érode les fondations de grès qui deviennent meubles et la citadelle s’affaisse progressivement. Plusieurs tours se sont déjà écroulées. Figurant au patrimoine mondial de l’Unesco, l’organisation a attribué des subventions afin de réaliser des travaux pour régler le problème. Mais l’argent a servi à d’autres fins… Inexorablement, l’assise des remparts continue à se dégrader.

 

Nous parcourons les venelles de la cité moyenâgeuse. Étroites, à l’abri du soleil, ce ne sont parfois que de simples chemins en terre creusés de rigoles des eaux usagés. Vaches et jeunes veaux, le pelage parfois assorti aux tons de la pierre, se baladent nonchalamment, balançant leur queue pour chasser les mouches. De hautes marches mènent aux entrées cachées des maisons ou vers de petits sanctuaires secrets. Des cours écrasées par le soleil sont entourées de maisons ciselées aux balcons en saillie. Autrefois très belles, elles n’ont pas résisté à l’assaut du temps et les murs dégradés et fissurés démontrent comme tout n’est que passager. Une vache sommeille au centre d’une place surélevée telle la statue d’un dieu, ce qu’elle est.

 

 

Un petit groupe d’enfants joue aux dés à l’ombre d’un mur. Les femmes, installées sur les balcons, épluchent des légumes. Quelques hommes discutent. Un chien fait la sieste sur les marches d’une maison, une chèvre aussi. Une fillette, le visage à la peau mate aux traits fins entouré de cheveux noirs tressés, fait sa lessive accroupie sur une plate-forme. Elle mouille, elle savonne, elle frotte, elle rince, elle recommence, tout cela dans une concentration étonnante. Elle porte une petite robe jaune citron imprimée de fleurs blanches et vert pomme. Trois sauts d’eau, rouge, turquoise et gris, sont posés près d’elle. Magnifique palette de couleurs avec en arrière-plan un mur jaune safran. Je ne peux m’empêcher de penser à la vie future de cette enfant. Quel sera son avenir ? Elle ne quittera certainement jamais la ville. Sa famille lui trouvera un mari qu’elle épousera lors du thirumanam, cérémonie de mariage, vêtue de son sari rouge et couverte de bijoux traditionnels. Plairait-elle à sa belle-famille ? La dot sera-t-elle suffisante ? Souhaitera-t-elle longue vie à son mari par crainte de se retrouver veuve, délaissée et démunie, peut-être brûlée lors d’un malheureux accident domestique ? Aura-t-elle des enfants, surtout des fils ? Sera-t-elle heureuse ? Pourra-t-elle seulement l’être ? Ne songera-t-elle jamais à ce qui se trouve au-delà de l’horizon ?

 

 

Les filles restent un poids pour les familles indiennes à cause de la dot d’un mariage indien. Malgré son interdiction en 1961, elle est toujours la norme et tient lieu de pratique universelle en Inde. Elle s’exerce à l’échelle de toutes les castes et classes sociales. Plus la famille du mari est influente dans la caste, plus la dot demandée sera élevée. Un aîné vaut plus que ses frères, un veuf devrait se consentir à recevoir une dot moins importante à moins d’être riche. La dot ne se paie pas en argent mais sous forme de cadeaux ; téléviseur, meubles, réfrigérateur, machine à laver, motocyclette, voiture, maison. Outre de réduire la femme au rang d’objet, cette coutume est responsable de milliers de victimes chaque année. Parfois, après la cérémonie du mariage, il y a escalade dans la demande de dot. À défaut de pouvoir répondre à la demande, la belle famille pourra s’en prendre à la jeune épouse en la brulant vivante ou en l’empoisonnant. Ces crimes, de nos jours, existent encore et ne sont pas de rares exceptions dans les villages reculés. En 1987, mille sept cent quatre-vingt six cas de décès ont été enregistrés liés à la dot pour l’ensemble de l’Inde. Ce chiffre ne représente qu’une partie de la réalité. Commis à l’intérieur de la famille, sans témoins, il est extrêmement difficile pour la police de démontrer la culpabilité des meurtriers, généralement la belle-famille et la propre mère.

 

Nous grimpons sur les remparts. Les fortifications crénelées de dix mètres de hauteur sont renforcées par quatre-vingt dix-neuf solides bastions qui semblent fondre dans la colline sur laquelle elles sont construites. Un château de sable. Sous le soleil au zénith, les pierres ont pris une teinte violacée. La vue embrasse la ville basse ceinturée de murailles que je ne parviens pas à distinguer. Un dédale d’habitations solides aux toits plats figé dans d’abondantes nuances de jaune. Par ci et par là, une porte bleue tranche avec l’uniformité de couleur que dégage la cité. Quelques façades de maisons plus importantes dépassent la hauteur relativement égale de l’ensemble. Enchevêtrées dans l’urbanisme dense nous devinons les haveli, imposantes demeures de marchands fortunés, de Premiers ministres ou de princes. J’observe ce patchwork de carrés, de rectangles, et d’angles droits. Un tracé orthogonal, une architecture linéaire, un ordre rigoureux. Une ville comme j’imagine ce que pût être Babylone, Mari, Akkad. Une cité antique blottie contre la citadelle. Faisant face à sa situation géographique, au climat auquel elle est soumise et surtout au monde d’aujourd’hui qui vient perturber ses traditions et son mode de vie ancestral. La ville s’étend pour aller se confondre avec le désert, noyé dans la brume de chaleur.

 

 

Au pied de la rampe, assis sur des marches de pierre, un petit groupe de femmes discute, fleurs à la main. En parfaite osmose avec les murailles dorées, elles sont magnifiquement belles. Peaux mates, chevelures noires et brillantes, yeux sombres insondables, elles sont enveloppées de chatoyants saris roses, jaunes, orange. Soie lourde, mousseline aérienne, crêpe frisée, taffetas craquant. Drapés souples et voiles translucides. Entretissés de fils d’or. Nuages de couleurs. Flottement céleste. Impression de douceur. Images de rêve. Délicate somptuosité. Elles captent la lueur du soleil et rayonnent dans une aura de lumière divine.

 

 

Dans les rues de la ville basse, une foule de gens se déplace paisiblement, sans bousculade. Marchands ambulants poussant des chariots vantent leurs marchandises. Balayeurs stoïques, les intouchables, occupés à leur besogne. Vieillards accroupis sur le rebord d’une loggia pour discuter. Enfants qui jouent, le sourire innocent. Hommes, le visage rude et franc, chemise flottant sur le caleçon blanc, le turban flamboyant trônant sur la tête, boucles d’oreilles scintillant au soleil. Femmes, les musulmanes le visage voilé, le pantalon bouffant, les chevilles encerclées de bracelets aux clochettes, les hindoues, ventre découvert, vêtues de saris élégants et les femmes rajpoutes, qui, au lieu du sari, sont revêtues de jupes, de blouses et d’une grande étoffe rentrée dans la jupe et tiré sur la tête. Et de l’or. Ou de l’argent. Dans les oreilles, dans le nez, autour du cou, aux poignets, aux chevilles, aux orteils, aux doigts. Affichage de richesse. La coutume veut, en Inde, que toute femme possède et exhibe le plus grand nombre de bijoux, or ou argent, selon leur condition.

 

 

Jaisalmer rayonne encore de l’opulence d’antan. Au fils des ruelles, la richesse du passé ressurgit. Les rues centenaires, creusées par tant de pas, mènent au hasard vers des bijoux de pierre, les haveli. Un des grands attraits de la cité réside dans l’extraordinaire beauté de ses demeures qui présentent un amalgame de l’architecture rajpute et de l’art islamique. Elle s’épanouit dans des façades sculptées, des balcons aux arabesques interminables, des fenêtres ajourées, des colonnes ciselées, des linteaux aux frises florales, des statues d’éléphants et de paons. Leur homogénéité est due au matériau utilisé, le grès jaune pâle, et aux techniques de construction. C’est grâce aux tailleurs de pierre musulmans, les silawat, que la vieille ville a pu prendre l’aspect d’une ville des mille et une nuits. La plupart des habitants désireux de construire une maison se rendaient aux ateliers où ils choisissaient les éléments qu’ils souhaiteraient utiliser pour leur projet. Portes, balcons, fenêtres, étais et piliers étaient sculptés, ajourés, ciselés. Ces éléments étaient ensuite incorporés aux bâtiments. Néanmoins, il est évident que les riches, princes ou marchands, faisaient appel aux silawat les plus réputés pour la création d’une demeure unique, autant dans sa conception que dans son ornementation. Après la partition des Indes en 1947, les silawat ont tous immigré au Pakistan.

 

Deux immenses éléphants en grès jaune gardent la porte d’entrée de la Nathmal ki Haveli. Édifiée en 1885 pour Diwan Mahata Nathmal, le Premier ministre du maharawal d’alors, elle fut l’œuvre de deux frères, Hathi et Lallu de la communauté musulmane des silawat. Chacun des frères s’attela à une aile qui, au final, ne sont pas identiques ce qui en fait l’originalité. La façade est une véritable dentelle de pierre avec des jharokâ, fenêtres-balcons, soutenus par des corbeaux finement ciselés, des jalis, écrans ajourés, des arches lobées et des colonnes entièrement ornementées. Au premier étage court une longue frise où, imbriqués dans le fin réseau de sculptures géométriques, je découvre des éléphants, des chevaux, des soldats, mais également une bicyclette et une locomotive à vapeur. Hathi et Lallu n’avaient certainement jamais vu ces objets modernes et c’est par des descriptions orales transmises par des voyageurs qu’ils les ont reproduits.

 

 

Nous passons sous une arche et bifurquons dans une petite impasse étroite où la Patwon ki Haveli frappe le regard par sa majesté. L’ensemble de cinq bâtiments reliés les uns aux autres fut entreprise pour les cinq fils de Gunnan Chand Patwa, commerçant et banquier. Outre le brocart, sa fortune viendrait du marché de l’opium. Il fallut cinquante ans aux silawat, de 1800 à 1850, pour terminer cet imposante demeure. La Patwon ki Haveli est la plus grande des haveli de Jaisalmer. Elle possède six étages ornés à profusion de sculptures, de balcons et de loggias à fines colonnettes. Sa façade est une véritable marqueterie de grès. Nous pénétrons à l’intérieur de l’une des cinq maisons. Arches lobées et passage étroits, escaliers grinçants, meubles tapissés de tissus fanés, j’ai l’impression d’un retour en arrière dans le temps. Les murs et les plafonds sont couverts de peintures anciennes qui s’écaillent et des mosaïques de petits miroirs piqués. L’atmosphère est étouffée et confinée. Il fait sombre et j’aperçois d’innombrables particules de poussière danser dans les rares rayons de soleil qui pénètrent à l’intérieur de l’haveli. Dans cette région dangereuse, des astuces architecturales ont été introduites dans la construction de façon à assurer la meilleure défense possible en cas d’attaque. Il existe des passages secrets pour relier une pièce à une autre, un ingénieux jeu de miroir permettait d’observer se qui se passait dans la rue et pour empêcher les voleurs de s’échapper de l’haveli, les portes étaient étroites et basse et les escaliers comportent des enchaînements de marches hautes et basses qui empêchent les intrus d’avancer vite. La vie à Jaisalmer ne devait pas être aussi paisible qu’aujourd’hui.

 

 

Les princes de Jaisalmer, les Bhatti, descendants des Rajputs yadav, sont de haute lignée car leur clan descendrait du dieu Krishna. La saga des Bhatti remonte ainsi aux temps mythiques du Mahabharata où une malédiction condamna les descendants de Krishna à l’errance. Un jour, leur chef nommé Bhatti fonda un royaume et légua son nom au clan. Après avoir quitté les terres ancestrales du Pendjab et après un périple mouvementé dans les régions du nord de l’Inde, le clan trouve dans les lieux arides du désert du Thar une terre d’asile. Au IXe siècle, le prince Deoraj, lointain descendant de Bhatti, fonda la dynastie de Jaisalmer. Il fut le premier a porter le titre de rawal, « de maison royal, roi ». Ce titre évoluera plus tard en maharawal, « grand roi ». Férocement indépendants, démesurément fiers de leur lignée, les maharawals de Jaisalmer avaient une double réputation de soldats courageux et de pillards invétérés dévalisant les caravanes qui traversaient le désert. Leurs mœurs douteuses se rapprochaient souvent plus du brigandage que de la chevalerie. Riches et craints, on les surnommait « les loups du désert ». Au XIIe siècle, après plusieurs capitales successives, le maharawal Roa Jaisal cherchait un lieu plus sûr pour établir sa capitale et demanda l’avis d’un ermite. Celui-ci lui conseille d’édifier sa capitale sur la colline triangulaire de Tricuta, là où Krishna, après la célèbre bataille relatée dans le Mahabharata, avait célébré un sacrifice au cours duquel il prophétisa qu’un descendant de son clan y fondrait un grand royaume. Pour cela, il fit jaillir une source d’eau douce. Ainsi le maharawal Roa Jaisal fonda Jaisal meru, « la montagne de Jaisal ».

 

Cependant une sombre prédiction accompagnait l’intervention de l’ermite : la citadelle serait mise à sac deux fois et demie. Jaisalmer devenue une ville prospère grâce au commerce caravanier, les Bhatti ne renoncent pourtant pas à leurs activités illicites qui avait forgé leur réputation. En 1294, ils pillèrent la caravane du sultan Ala ud-Din Khilji de Delhi et volèrent trois mille chevaux et mules. En représailles le sultan s’attaqua à la ville qu’il assiégea pendant huit ans. Jaisalmer capitula après un jauhar, suicide collectif, accompli par les femmes rajpoutes. Vingt-quatre mille femmes s’immolèrent pour éviter de tomber aux mains de l’ennemi. En 1325, après un raid contre le campement du sultan Firoz, shah de Delhi, Jaisalmer fut encore vaincue et un nouveau jauhar eut lieu. La demi mise à sac se produisit au XVIe siècle. Un souverain pathan d’un royaume voisin réussit à pénétrer à l’intérieur des remparts. Le marahawal, sur le point de céder, ordonna d’éliminer les femmes de son royaume. N’ayant pas le temps de préparer le bûcher, elles se donnèrent la mort par l’épée. En vain, hélas, car peu de temps après, les renforts arrivèrent, les ennemis furent vaincus et la cité sauvée.

 

Après leur mort, les souverains rajpoutes étaient incinérés et leurs cendres dispersées dans le Gange, fleuve sacré. Mais le contact avec la civilisation moghole et leurs majestueux mausolées leur inspira l’idée de laisser un monument à leur gloire sur le lieu de leur crémation. Ainsi, à l’exemple des cénotaphes, qui ne sont que des tombes vides, apparurent les cchatris, pavillons ou kiosques coiffés d‘un dôme. Le terme cchatri signifie, en hindi, « ombrelle » ou « baldaquin ». Les cchatris sont devenus un élément de base dans l’architecture hindoue et moghole et plus particulièrement dans l’art honorable au Rajasthan où, outre sur les sites funéraires, on les retrouve dans les palais et les forteresses. Au Rajasthan, les cchatris peuvent consister en une simple construction d’un seul dôme supporté par quatre colonnes ou d’un bâtiment couverts de nombreux dômes contenant plusieurs pièces. Ces monumentaux tombeaux témoignent de la gloire passée des souverains.

 

Au XVIIe siècle, Jai Singh, maharawal de Jaisalmer, fit construire un barrage. Le désert, à cet endroit, devint vert. À sa mort, en 1741, son fils Lunkaran édifie un chattri pour son père sur une colline près du lac qu’il emménage en un magnifique jardin. Par la suite, d’autres chattris furent construits, pour Lunkaran et ses descendants. Le dernier cchatri, dédié au maharawal Jawahar Singh, qui régna jusqu’en 1947, est resté inachevé. Le fait que son fils mourût moins d’un an après son ascension au trône fut considéré comme un signe de mauvaise augure. Depuis, plus aucun monument funéraire royal ne fut construit.

 

 

Auréolé d’une poignante atmosphère, la nécropole royale de Bada Bagh baigne dans une lumière douce. La cité des morts se devine de par ses toits pointus ou en coupole. Ses constructions en grès jaune se confondent avec le sable du désert. Sur le site aride et isolé planent les âmes des anciens souverains de Jaisalmer car c’est ici qu’un ultime hommage est rendu aux maharawals. Les cchatris dressent leurs coupoles sur leur lieu de crémation, là où leur dépouille mortelle fut, selon le rite hindou, réduite en cendres avant d’être transportée vers le Gange pour y être dispersée. Bada Bagh est un émouvant témoignage d’une splendeur passée, d’une époque où les « loups du désert » régnaient sur l’ouest du Rajputana. Lors de mon errance entre les édifices élégants, dont certains malheureusement écroulées, je ressens un étrange sentiment de perdition. Le calme est presque irréel. Une infime brise caresse les coupoles et se faufile à travers les pavillons. Isolation au milieu du désert. Voila donc à quoi se résument ces vies fastueuses, ces existences brillantes, les richesses accumulées, le pouvoir assuré. Fatalement, la mort nous rattrape tous.

 

 

Nous montons au sommet de la crête où les chattris possèdent des toits pointus. Les plus anciens. De fines colonnettes soutiennent des dômes superbement sculptés. Sous chaque coupole, une stèle en marbre est gravée de l’image d’un des maharawal. Le défunt est représenté armé et à cheval. Souvent, aux côtés du souverain sont incarnées de frêles figures féminines. Les mains jointes devant la poitrine dans l’élégante salutation hindoue, elles sont la terrifiante preuve d’un rite barbare et inutile. Ces veuves sont mortes en sati, brûlées vives sur le bûcher de leurs époux. Un acte courageux ou obligation cruelle ? L’ultime signe de respect sur les pierres m’émuet et je les honore en silence.

 

 

Au loin se devine la cité dorée de Jaisalmer. En contrebas, quelques manguiers et épineux ajoutent une tâche de verdure à l’environnement ocre. Tout ce qui subsiste des somptueux jardins d’autrefois. Le soleil suit sa descente dans le ciel. Les cchatris en grès jaune deviennent de l’or sous la lumière du jour déclinant. L’architecture harmonieuse et aérée des édifices et l’étrange sérénité qui s’en dégage évoquent un sentiment de solitude apaisant. Nous sommes seuls sur le site. Pas âme qui vive dans les parages. Étonnant vu le grand nombre d’étrangers que nous avons croisé en ville ce matin. Pour nous, c’est une aubaine. Le silence est épais, lourd. Il nous enveloppe, envoutant. Difficile de quitter la nécropole royale. Le vent apporte un peu de fraicheur. Il caresse les cchatris, délicate comme un soupire pour ne pas déranger les esprits. Car Bara Bagh, qui veut dire « grand jardin », n’est autre qu’un jardin d’âmes.

 

 

Après quelques siècles mouvementés, Jaisalmer retrouva la prospérité au XVIe siècle sous les Moghols dont elle accepta la suzeraineté. Pour renforcer les liens, l’empereur Akbar épouse en 1570 Nathi bai Sahiba, la fille du mawaharal Harraj. Au XVIIIe siècle, Jaisalmer est une cité florissante et la ville haute est délaissée pour la ville basse qui voit la construction de nombreuses Haveli. Le déclin s’annonce au début du XIXe siècle. D’abord par la faiblesse des souverains et la tyrannie du Premier ministre Salim Singh qui accabla la population d’impôts, puis, par les conséquences de la colonisation britannique. Le développement du commerce maritime et la construction de chemins de fer entrainèrent le déclin du commerce caravanier. Les marchands abandonnèrent leurs demeures pour s’établir dans les grandes villes de l’Empire. L’indépendance et la partition ferment la frontière avec le Pakistan. Le destin de la ville est scellé. Jaisalmer se dépeupla et sombra dans la solitude. Toutefois, les conflits indo-pakistanais de 1965 et de 1971ont relevé l’importance stratégique de la ville. À la fin du XXe siècle, la ville reprend de l’activité grâce à l’essor touristique.

 

Surplombant un ravin, le cchatri de Vyasa est englobé dans un ensemble de cénotaphes dédiés aux membres d’un clan de prêtres brahmines influents et riches. Certains chattris sont couronnés par cinq dômes de tailles différentes supportés par de fines colonnes et des arches lobées. Face à la cité antique, le site émane spiritualité et gravité en dépit de la foule, hindous et étrangers confondus, qui circule entre les pavillons. Les touristes sont attirés par le signe « Sunset Point ». Avec une vue imprenable sur le fort de Jaisalmer, le coucher du soleil est, d’ici, magnifique. Les Indiens sont venus honorer Vyasa, personnage mythique appelé compilateur dans la mesure où on lui attribue la rédaction de la plupart des grands textes de l’Inde. Son nom apparu pour la première fois comme auteur et héros du Mahabharata. Certains pensent que l’épopée prend sa source dans des événements historiques survenus des siècles avant notre ère, d’autres acceptent l’œuvre comme des légendes de l’Inde antique. Par la suite Vyasa est cité comme l’interprète des Écritures védiques, les plus anciens textes sacrés de l’hindouisme. Révélés au début d’un cycle cosmique aux êtres privilégiés, ce serait Vyasa, le scribe divin, qui fut chargé de scinder le Veda, texte unique, en quatre Vedas, qu’il offrit aux humains. On lui attribue également d’autres œuvres majeures, tels les dix huit Puranas, les Brahma Sutras et l’épopée du Ramayana. Ayant délivré autant de sagesse au monde, il est considéré comme le gourou des gourous. Vyasa est vénérée dans la plupart des traditions hindouistes. Vyasa sera immortel et ne mourra jamais. J’observe les Indiens témoignant leur respect au cchatri du sage et je me demande si un personnage légendaire peut posséder une tombe, même vide. Un homme immortel peut-il être considéré mort ? Vyasa aurait dit : « ce que ne peut être trouvé, ne doit pas exister ». Ce serait à travers son cchatri que son existence est justifiée ?

 

 

Un musicien chante sur les sonorités basses du kamaycha, instrument à cordes frottées. Nous nous laissons emporter par la magnificence des lieux et le mysticisme qui plane autour de l’auteur du Mahabharata. J’imagine les vallées à mes pieds comme scène d’une des grandes batailles du Mahabharata dont va dépendre l’avenir de l’univers. Les sabots de milliers de chevaux soulevant la poussière qui voile l’atmosphère. Les héros se battent pour faire triompher le bien sur le mal. La « Grande Guerre des Bharatas », est le combat sans merci que se livrèrent les deux branches des Bharata, les Kaurava et les Pandava, pour le trône de la dynastie lunaire.

 

La montagne de Jaisel est enveloppée dans une multitude de nuances d’ambre. Le crépuscule s’annonce. La magie opère. Nous sommes suspendus entre réalité et imaginaire, entre l’immensité du ciel et de la terre. La puissante cité surgie des sables de l’effroyable désert du Thar se raccroche aux derniers instants du jour. Les remparts, les bastions et les sikras des temples deviennent ocre rosée. La lumière diminue. Une brume irréelle occulte la citadelle. Un halo circonscrivant l’espace de la ville silencieuse. Avec une lenteur exaspérante, le Sonar Qila, la forteresse dorée, sombre dans le mystère. La nuit ne tombe pas sur Jaisalmer. Elle se pose.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : La nécropole royale de Bada Bagh.