Au-delà de l’horizon… Tel le phénix qui renaît de ces cendres.

Nagasaki, « longue pointe », est une ville sur la côte ouest de l’île japonaise de Kyushu. Pendant deux siècles, elle fut le seul lien entre l’empire du Japon et le reste du monde grâce aux Portugais puis aux Néerlandais et aux Chinois. Florissante cité commerçante et industrielle pendant la période Meiji, avec un important gisement houiller sur l’île de Hashima, elle entre tragiquement dans l’histoire le 9 août 1945, cible du deuxième bombardement atomique. Aujourd’hui, reconstruite, Nagasaki est une ville portuaire, d’influence cosmopolite, dynamique et émouvante.

 

Tel le phénix qui renaît de ces cendres, Nagasaki, Japon, décembre 2017.

 

Quand la bombe atomique est évoquée, c’est d’abord Hiroshima qui vient à l’esprit. Première ville frappée par la terrible attaque nucléaire le 6 août 1945 et ses conséquences désastreuses : cent quarante mille morts, dont la moitié au moment de l’impact, et la ville réduite en poussière. Mais Nagasaki, frappée trois jours plus tard, subit quasiment les mêmes ravages. Depuis, les deux villes martyrisées sont à jamais liées l’une à l’autre, unies irrévocablement par un passé meurtri. Pour nous il était inconcevable de s’être rendu à Hiroshima sans aller à Nagasaki. Nagasaki, qui, comme Hiroshima, fut reconstruite et qui possède de nombreux attraits méritant amplement le détour.

 

Nous quittons la gare de Nagasaki et attendons le tramway ligne n°1. Lorsqu’il arrive, il est déjà plein à craquer. Comme est l’usage, nous entrons par le fond de la rame en nous frayant un chemin parmi les nombreux passagers. Au fur et à mesure que le trajet avance nous rallions petit à petit l’avant de la rame la sortie se faisant par l’avant. Je prépare la monnaie, cent vingt yens par personnes, car le paiement s’effectue en sortant et uniquement en pièces. Une machine à faire du change est située à côté du chauffeur pour ceux qui n’auraient pas l’appoint. Parvenus à l’arrêt Kanko Dori, nous débarquons, soulagés de nous extraire du tramway bondé. Le chauffeur, casqué et ganté, nous remercie et nous souhaite une bonne journée, comme à chaque passager qui quitte le tram.

 

 

Notre hôtel se situe dans une rue commerçante couverte, l’accueil est agréable, les chambres confortables et, après nous être défaits de nos bagages, nous traversons la ville à pied, plan à la main, en direction du Tokiwa Terminal landing pier pour nous rendre à la Gunkanjma Concierge Company qui propose des excursions vers l’île de Hashima.

 

 

Située à environ vingt kilomètres au sud-ouest de Nagasaki, baignée par la mer d’Amakusa, l’île de Hashima est devenue célèbre grâce au film Skyfall porté à l’écran en 2012. James Bond, dans un décor de dévastation, y affronte le méchant. Longtemps considérée dangereuse et restée interdite d’accès, en 2009, après des travaux d’emménagement et de sécurisation, l’île devient accessible au tourisme uniquement lors de visites guidées et limitées à un parcours aménagé. Quelques agences se partagent le marché mais les excursions sont uniquement en japonais et au moindre risque de mauvais temps ou une mer agitée la sortie peut-être annulée.

 

Aujourd’hui il fait très beau mais pour les jours prochains la météo semble moins clémente. Arrivés dans l’après-midi, nous tentons l’excursion cet après-midi. Pas de chance, à notre arrivée sur le quai, nous voyons le bateau prendre le large. Deux hôtesses accourent. L’une d’entre elles parle anglais et elle nous conseille de nous rendre à une autre compagnie, Black Diamond, qui a un départ programmé dans quinze minutes. Elle va même leur téléphoner pour savoir si il y a de la place et demander de nous attendre. Leur embarcadère est assez éloigné et encadré par les deux hôtesses nous nous retrouvons au bord de la route à la recherche d’un taxi. Dès qu’une voiture s’arrête on s’engouffre, le chauffeur prend ses instructions et après avoir remercié chaleureusement les deux filles, nous démarrons sur les chapeaux de roues. Le chauffeur brave tous les interdits mais nous dépose saints et saufs et à temps devant les bureaux de la compagnie Black Diamond. Un employé nous attend sur le trottoir, nous fait signer une décharge, encaisse l’argent, nous passe un badge autour du cou et nous dirige vers le quai. L’équipage nous attend, nous traversons la passerelle et le bateau lève l’ancre. Il n’y a qu’une trentaine de passagers et nous nous installons sur le pont. Immédiatement la voix de la guide résonne dans les haut-parleurs. Elle ne s’arrêtera pas de parler pendant les trois heures et demie que va durer l’excursion…

 

 

L’eau est d’un bleu profond, le ciel bleu clair, le soleil vif et brillant. Le port de Nagasaki défile devant nous. La ville s’étale sur les collines qui l’entourent. Les explications sont exclusivement en japonais mais on nous donne une brochure avec toutes les informations nécessaires. Sur le nord se situent les chantiers navals de Mitsubishi Heavy Industries, au sud nous apercevons l’ancien secteur étranger, le Glover Garden, parc construit en 1863 par le marchand écossais Thomas Blake Glover. Notre bateau passe sous le pont suspendu Megami Ohashi. Dans le ciel une nappe de nuages cache le soleil et jette de l’ombre sur un deuxième chantier naval Mitsubishi. Nous contournons l’île d’Iodjima et, maintenant en pleine mer, une brise vient nous frapper tandis que la mer devient un peu plus agitée.

 

 

Après un court arrêt sur l’île de Takashima pour la visite d’un petit musée retraçant l’histoire de la mine sur l’île de Hashima et la maquette qui permet d’avoir une idée de l’infrastructure, nous repartons en mer. Tout est chronométré à la minute près et encadré par tout l’équipage. Cap vers le sud ! Une silhouette se dessine à l’horizon. En contre-jour, nous comprenons pourquoi l’île possède le surnom Gunkan-jima ; « île de navire de guerre ». De loin elle ressemble aux cuirassés de la classe Tosa construits pour la marine impériale japonaise dans les années 1920.

 

 

Le bateau se rapproche puis reste stationnaire le temps que chaque passager prenne des photos : la même image que celle affichée sur la brochure. Au Japon, rien n’est laissé au hasard ! Nous approchons. D’une forme allongée, l’île possède un cœur formé de rochers escarpés avec des terrains plats au pied du relief. Dominé par un phare et un petit temple, un enchevêtrement d’immeubles baigne dans la lumière feutrée d’un soleil déjà bas dans le ciel. Une digue de parois lisses et verticales en béton plonge dans la mer. Ce qui frappe est la noirceur. La noirceur du charbon, l’or noir de l’île de Hashima.

 

 

La découverte d’un important gisement houiller sur l’île inhabitée date de 1810. Rachetée en 1890 par le conglomérat japonais Mitsubishi qui va exploiter cette ressource, l’île accueille une mine et la main-d’œuvre nécessaire. Le charbon est extrait jusqu’à une profondeur de mille mètres.En 1916, pour loger les employés, la compagnie construit le premier immeuble en béton armé du Japon ; nécessaire pour protéger la construction des typhons. Depuis, Hashima est couvert d’immeubles : administration de la mine, habitations, commerces, écoles, un hôpital, une crèche et un temple. Pour les loisirs des mineurs et de leurs familles s’ajoutent un cinéma, une piscine, des bains publics, des jardins et un salon de pachinko, sorte de croisement entre un flipper et une machine à sous. Des espaces de circulation, allées et escaliers, sont emménagées. Au fil du temps, l’île subit des agrandissements ceinturés par des digues et des quais. Pendant les tempêtes les habitants regardaient avec fascination des vagues immenses s’abattre sur ce petit bout de terre perdu en mer.

 

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la Corée et la Chine sont sous occupation japonaise, huit cent travailleurs coréens et un nombre incertain de Chinois sont envoyés de force sur l’île qui devient une prison à ciel ouvert. Beaucoup y meurent dans des conditions terribles. En 1945 le souffle de la bombe atomique qui frappe Nagasaki fait voler en éclat les vitres des appartements d’Hashima. Commence alors une période de grande prospérité. Les besoins en énergie après la guerre sont considérables. Dans les années 1960 plus de cinq mille habitants résident sur l’île, c’est le lieu le plus densément peuplé au monde.

 

Les années 1970 voient arriver le déclin. Après les chocs pétroliers et la chute progressive le l’activité minière, la population diminue. En 1974 les derniers habitants quittent Hashima, l’abandonnant aux intempéries. Pendant des années de désertion, en proie aux typhons, particulièrement virulent dans la baie de Nagasaki, les bâtiments et l’installation minière de Hashima se délabrent peu à peu tandis que la végétation prend possession des lieux. La résurrection survient en 2009 avec l’ouverture au tourisme. En 2015, Hashima est inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO comme site historique représentatif de la révolution industrielle de Meiji. Les deux Corées ainsi que la Chine contestent cette admission.

 

 

Le bateau accoste. Des vagues se brisent contre le quai et l’équipage tend des bâches pour éviter que nous recevions la moindre éclaboussure. Nous débarquons. Notre petit groupe suit la guide le long d’un parcours balisé et délimité par des rambardes sur la pointe sud-ouest de l’île. Nous n’irons pas nous balader librement parmi les bâtiments reliés par des passages et des escaliers. L’ensemble est extrêmement instable et dangereux. Seuls étrangers, ne comprenant pas le japonais, nous avons la permission de nous écarter un peu du groupe. Un membre de l’équipage nous désigne les immeubles et leur fonction sur la carte de l’île que nous a fourni l’agence. Nous apercevons au loin l’endroit où fut tournée la célèbre scène de Skyfall mais nous restons bien à l’écart de tout bâtiment.

 

 

Nous passons devant les vestiges d’une bâtisse construite en briques rouges. C’était là où se rassemblaient les mineurs avant et après le départ au fond du puits. Il y avait des douches et un bain collectif.

 

 

Plus loin nous sommes devant la piscine. D’une longueur de vingt-cinq mètres elle était remplie avec l’eau de mer. Des compétitions y étaient organisées. Aujourd’hui, elle est dévastée, des blocs de béton jonchent le fond où nous apercevons les lignes de nage. Et partout des carcasses d’immeubles. Des bâtiments aux façades lépreuses, aux armatures de fer rouillées et tordues, aux vitres éclatées et envahis par la végétation.

 

 

Autrefois le lieu le plus densément peuplé au monde, aujourd’hui réduit à une île abandonnée aux éléments, je ressens une émotion confuse en étant ici. Je ne suis qu’une voyeuse dans un lieu vidé de toute âme qui vive. Toutes ces constructions anéanties. Une sinistre atmosphère de tristesse et d’abandon. Les fantômes semblent hanter les lieux, leurs murmures se mélangeant aux bruits des vagues qui se fracassent contre la digue. Quelle idée de venir « admirer » ces décombres. Pourtant, c’est grâce à ces gens, grâce à nous, que Hashima, ne serait-ce que l’espace de quelques heures, revit. Avant de quitter l’île mon regard parcourt une dernière fois les ruines. La lumière douce du soleil couchant renvoie la vision d’une effroyable beauté. Et une étrange sérénité enveloppe l’îlot.

 

 

De retour au port de Nagasaki, le crépuscule s’est installé. Nous traversons la ville à pied en direction de Shianbashi, « notre » quartier. La balade est agréable, les rues sont animées, les trams sillonnent les avenues. Il règne une atmosphère différente que dans les autres villes du Japon, plus orientale, moins stérile. De nombreux passages commerçants couverts, des petites ruelles un peu sombres, des quartiers avec des demeures occidentales, un Chinatown éclairé de mille feux. Même la population semble plus décontractée, plus abordable. Dans l’air flottent des parfums ; de cuisine, d’encens, de gaz d’échappement, le tout mélangé avec une vague odeur d’égout. De Nagasaki émane un brin d’exotisme.

 

 

L’ambiance typique de la ville portuaire fut exportée en Occident par le biais du célèbre opéra Madame Butterfly dont l’action, une histoire vraie, se passe à Nagasaki. Cho-san, Miss Butterfly est une jeune geisha de Nagasaki. Elle épouse  un officier américain, le fougueux capitaine Pinkerman, croyant leur alliance  sincère. Mais Pinkerton, sachant que le mariage n’a aucune valeur légale aux États-Unis, ne songe qu’a son plaisir avant de l’abandonner, enceinte. Cho-san ne parvient pas à oublier l’homme dont elle est amoureuse. Le consul américain Sharpless ne cesse de lui répéter que Pinkerton ne reviendra jamais mais la jeune geisha ne veut croire à un destin aussi cruel. À la grande surprise de tous, et à la détresse de Cho-san, l’officier réapparaît… accompagné de son épouse, une Américaine. Pinkerton apprend alors qu’il a eu un fils en son absence. Cho-san, acceptant la situation, abandonne son enfant au couple et se donne la mort par jigai, suicide rituel pratiqué par les femmes, en se poignardant.

 

En 1989 John L. Long écrit l’histoire rapportée par sa sœur Jennie Corell. Celle-ci vécut à Nagasaki entre 1892 et 1894 avec son mari missionnaire. Jennie, lors de son séjour, avait fait connaissance d’une jeune fille de maison de thé, Cho-san, Miss Butterfly, qui aurait été séduite par l’officier américain William B. Franklin de l’USS Lancaster. En 1900, la pièce de théâtre basée sur cette histoire est jouée à Londres sous le titre de Madame Butterfly, a Tragedy of Japan. C’est à cette occasion que Giacomo Puccini, enthousiasmé, décide d’en acquérir les droits et d’en faire un opéra. La première a lieu le 17 février 1904 à la Scala de Milan sous le nom de Madame Butterfly. Ce sera un fiasco. Néanmoins, après avoir remanié l’opéra, Puccini le représente trois mois plus tard : c’est un triomphe qui connaîtra par la suite un succès international.

 

Je regarde avec admiration les vitrines des magasins de sucreries et de pâtisseries qui exposent les délices de manière élégante et sobre. La spécialité de Nagasaki est le Castella, une sorte de génoise sucrée inspirée d’un gâteau portugais. Au XVIe siècle, avant la grande fermeture du Japon, quand le port de Nagasaki était un port de commerce international très fréquenté, les missionnaires à bord d’un navire portugais offrent des gâteaux inconnus à une personnalité locale pour avoir la permission d’accoster et de prêcher auprès des habitants. Ce gâteau est présenté comme « pain de Castilla », une province espagnole. Avec la prononciation japonaise Castilla devient Castella. Les ingrédients sont simples ; œufs, farine et sucre mais le sucre était très rare au Japon et on le remplaçait par du mizu ame, un sirop de fécule. Le Castella existe en plusieurs versions : nature, chocolat ou matcha ; thé vert en poudre.

 

 

Le lendemain il fait gris et la pluie menace. Un temps qui s’accorde parfaitement avec notre objectif de la journée : nous plonger dans la page noire de l’histoire de Nagasaki : l’attaque nucléaire. Ici, comme à Hiroshima, nous avons du mal à imaginer l’étendu de la destruction.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Nagasaki est un des plus grands ports du sud du Japon et un des plus importants centres militaro-industriel : fabriques d’équipement militaire et de munition, chantiers navals et usines aéronautiques. Aussi avancés et modernes que sont les usines, les habitations et commerces  sont traditionnellement en bois avec une densité des constructions élevée, une infrastructure ne pouvant pas résister à de fortes explosions.

 

Le 26 juillet 1945, lors de la conférence de Potsdam, les Alliés exigent de Tokyo une capitulation inconditionnelle, l’éviction de l’empereur Hirohito et la formation d’un régime démocratique sous peine de « destruction totale ». Les Japonais refusent et le président américain Harry S. Truman autorise l’utilisation de la bombe atomique. Le 6 août 1945 à 8h15 du matin, la bombe atomique à l’uranium Little Boy explose au-dessus de la ville de Hiroshima. Plus de soixante et onze mille personnes meurent sur le coup, beaucoup d’autres perdrons la vie à cause des radiations. La ville est dévastée. Les États-Unis demandent au Japon de se rendre. En vain. Le gouvernement japonais ne cède pas et refuse la reddition. Les Américains décident d’une seconde frappe.

 

Pendant les discussions entre gouvernements, le 8 août 1945, des avions larguent des millions de tracts au-dessus du Japon afin de sensibiliser la population sur l’urgence de cesser la guerre. « À l’attention du peuple japonais. L’Amérique demande que vous prêtiez immédiatement attention à ce vous allez lire sur cette feuille. Nous sommes en possession de l’explosif le plus destructeur jamais conçu par l’homme. Une seule de nos bombes atomiques, que nous avons récemment développé, est l’équivalant à la puissance explosive que 2000 B-29 peuvent transporter lors d’une seule mission. Cette affreuse affirmation doit vous faire réfléchir et nous pouvons vous assurer solennellement qu’elle est terriblement exacte. Nous venons juste de commencer à utiliser cette arme contre votre patrie. Si vous avez un quelconque doute, faites une enquête et demandez ce qui s’est passé à Hiroshima quand une seule de nos bombes est tombée sur la ville. Avant d’utiliser cette bombe pour détruire toutes les ressources militaires qui permettent de continuer cette guerre inutile, nous vous demandons d’adresser à l’Empereur une pétition pour mettre fin au conflit. Notre président a exposé les treize conditions d’une capitulation honorable. Nous vous pressons d’accepter ces conditions et de commencer le processus de construction d’un nouveau Japon, meilleur et en paix. Vous devriez prendre maintenant des décisions pour arrêter la résistance militaire. Nous devrons autrement nous résoudre à utiliser cette bombe et toutes nos autres armes supérieures pour cesser rapidement et avec force cette guerre. »

 

Le tram nous dépose à proximité du parc de la Paix où trône une immense statue d’un homme de couleur bleu clair, assis. Son bras droit élevé vers le ciel symbolise la menace nucléaire. Son bras gauche, à l’horizontale, signifie un désir de paix. La Fontaine de la Paix représente le flot de larmes pleurées par les victimes de l’attaque. Un groupe d’écoliers, en rangs serrés, posent devant la statue.

 

 

Le 9 août 1945, trois jours après l’attaque nucléaire sur Hiroshima, le pilote américain Charles Sweeney décolle des îles Mariannes du Nord à bord d’un B-29. Il se dirige vers la ville de Kukora, abritant un puissant arsenal militaire, cible de la bombe. Mais la météo nuageuse l’empêche d’établir un visuel. C’est à cet instant que le sort de Nagasaki, deuxième cible, centre industriel le plus proche à deux cent kilomètres au sud-ouest, est scellé. À 11h02 le major Sweeney largue la bombe atomique au plutonium Fat Man au-dessus de la cathédrale Sainte Marie d’Urakami, principal lieu de culte catholique de la ville. La bombe explose à environ cinq cents mètres d’altitude.

 

Depuis les hauteurs nous apercevons la cathédrale Sainte Marie Urakamie. Elle fut construite dès la levée de l’interdiction du christianisme en 1878. Achevée en 1925, ce fut la plus grande cathédrale d’Asie. La bombe nucléaire la réduit à néant. Quelques vestiges, colonnes et statues, sont rassemblés dans l’enclos de la nouvelle cathédrale édifiée en 1959. Un pan de mur est intégré dans le parc de l’hypocentre et le musée de la bombe atomique possède des sculptures et la cloche. Une statue de la sainte Agnès est aujourd’hui exposée au siège de l’ONU à New York.

 

 

L’hypocentre de la bombe atomique. Au centre d’un parc, entourée de cercles de différentes tailles symbolisant le rayonnement après l’impact, se dresse une colonne de marbre noir. Elle indique l’emplacement exact de l’hypocentre de l’explosion.

 

 

Une photo de Shigeo Hayashi montre la première colonne dressée sur ce lieu au milieu d’un vaste champ de débris. Que du vide.

 

 

La boule de feu atteint un million de degrés et sa brillance dure environ dix secondes. Les trois premières secondes émettent les infrarouges causant les brûlures mortelles sur les parties du corps non couvertes jusqu’à quatre kilomètres du point d’impact. L’effet de souffle donne naissance à une onde de choc, un mur d’air à haute pression qui se propage à la vitesse du son, détruisant tout dans un rayon d’un kilomètre et demie. En l’espace de quelques secondes quarante mille personnes meurent. La chaleur provoque des incendies et tout s’enflamme, jusqu’aux bateaux ancrés à quatre kilomètres de là. Le feu ravagea la ville pendant plusieurs jours. Les survivants, en l’absence d’information, tentent de comprendre ce qui est arrivé. S’ajoute ensuite le fléau, inconnu avec les bombes conventionnelles, de l’exposition aux radiations, qui va doubler le nombre de victimes au fils du temps. Le lendemain, le Japon met fin à une résistance désespérée en acceptant de capituler. L’empereur Hirohito l’annonce lui-même à la radio. C’est la fin de la guerre du Pacifique.

 

 

Le musée de la bombe atomique témoigne de la catastrophe. Dans la première salle est créé une ambiance de fin du monde. La lumière est tamisée. Les murs sont couverts de photos grandeur nature en noir et blanc de la ville après l’explosion. Images de l’apocalypse. Le mur du fond est occupé par la façade reconstituée de la cathédrale Urakamie. Des rails de chemin de fer tordus, un château d’eau complètement déformé… Des images d’archives passent en boucle : fragments des jours suivants le bombardement. Hommes, femmes, enfants, errants, hagards, au milieu des décombres à la recherche de survivants, de proches. Alignements de cadavres mutilés. Des blessés implorant de l’eau, la soif insupportable.

 

Les autres salles exposent des objets, vêtements, bouteilles en verre fondues, une montre déformée et une horloge arrêtées à 11h02, l’heure où le monde s’arrêta. Même une reproduction de la bombe Fat Man. Une bombe à plutonium en non pas à l’uranium comme à Hiroshima. Cela paraît inconcevable qu’un tel objet, avec un noyau pas plus grand qu’un ballon de football, ait pu provoquer un tel cataclysme.

 

En chemin vers la sortie, une grande photographie en noir et blanc m’arrête. Elle met en scène un enfant debout au milieu de ruines qui porte, dans son dos, un bébé. Le cliché fut réalisé par le photographe Joe O’Donnell pour l’armée américaine quelques jours après la catastrophe. Il commente : « Quand je suis arrivé à Nagasaki de Sasebo, j’ai regardé la ville du haut d’une petite colline. J’ai vu des hommes portant un masque blanc. Ils travaillaient près d’un fossé rempli de charbon brûlant. J’ai remarqué un garçon d’environ dix ans qui marchait pas loin. Il portait un bébé sur son dos. À cette époque, au Japon, il était fréquent de voir des enfants jouer dans des terrains vagues avec leurs petits frères ou sœurs sur le dos, mais ce garçon était clairement différent. Je pressentais qu’un motif grave l’avait amené devant cette fosse brûlante. Il était pieds nus. Quand il arriva au bord du crématoire, il s’arrêta et regarda devant lui avec une expression fixe. La tête du nourrisson était renversée comme s’il était endormi. Le garçon resta là pendant environ dix minutes. Les hommes en masques blancs se dirigèrent vers lui et commencèrent doucement à défaire les cordes qui tenaient le bébé. J’ai réalisé alors que le bébé était mort. Les hommes tenaient le bébé par les mains et les pieds et le posèrent doucement sur les charbons ardents. Le cadavre de l’enfant fit un sifflement quand il fut mis sur le brasier. Puis il s’enflamma dans des flammes brillantes comme le rouge profond du soleil couchant. Le grand frère était debout, immobile, ses joues innocentes écarlates. J’ai remarqué que les lèvres du garçon étaient également striées de rouge alors qu’il regardait les flammes. Il mordait sa lèvre inférieure si fort qu’elle luisait de son sang. Les flammes diminuèrent progressivement comme le soleil couchant alors le garçon se retourna et s’éloigna silencieusement de la fosse crématoire. »

 

 

Je me pose la question de la radiation. Les survivants, les secouristes, les photographes, japonais et américains, qui arrivent sur les lieux peu après le bombardement. La reconstruction qui démarre assez vite. Où en est la contamination ? Du au type de matière utilisé, uranium à Hiroshima, plutonium à Nagasaki, les premières bombes atomiques n’étaient pas excessivement radioactives. En raison de leur relative faible puissance, de leur explosion en altitude et de forts vents, les retombées radioactives furent limitées. L’effet essentiel, outre le souffle et la chaleur, fut l’irradiation instantanée au moment de l’explosion par des rayons gamma dont l’intensité dépend directement de la distance au « point zéro ». La moitié des personnes exposées à l’extérieur à environ un kilomètre de l’hypocentre ont reçu une dose mortelle. Les bâtiments en béton ont apporté une certaine protection. La bombe ayant explosé loin du sol les matériaux radioactifs près de l’hypocentre sont restés confinés dans une zone où tout avait déjà été tué par le rayonnement thermique. Les dégâts supplémentaires furent donc assez faibles. L’irradiation produite lors de l’explosion retombe du nuage atomique sous forme de poussières ou de pluie noire mais l’explosion étant aérienne, le nuage s’est élevé rapidement à très haute altitude où les radionucléides se sont dispersés. Dans les jours et les mois suivant l’explosion la radioactivité a donc diminué rapidement, en quelques jours elle est devenue insignifiante. Néanmoins un grand nombre de personnes arrivées rapidement sur place décèderont à la suite des maladies causées par les effets résiduels des radiations.

 

Un peu plus au sud, en haut d’une volée de marches, subsiste le seul vestige du temple Sanno-jinja, « sanctuaire de la montagne » ayant résisté au bombardement. Situé à seulement huit cent mètres de l’hypocentre, le souffle a tout dévasté excepté le torii dont une colonne de support fut renversée tandis que le second est resté debout, même si elle s’est retournée trente degrés sur son socle. Le torii à un seul pied se dresse aujourd’hui au cœur d’un quartier d’habitation. Le sanctuaire n’a pas été reconstruit, le demi torii garde sa mémoire.

 

 

Je songe à Hiroshima, à son énigmatique « dôme atomique », le fameux Genbaku, ancien palais d’exposition. Je pense à notre visite de l’immense parc de la paix et le musée. Destins égaux mais deux façons différentes de commémorer le terrible crime contre l’humanité que fut la frappe à la bombe atomique. Si j’étais accablée, choquée, impressionnée, catastrophée à Hiroshima, ici, à Nagasaki, je suis surtout émue, attristée, profondément troublée. L’échelle plus humaine des sites et le dispositif du musée rendent l’histoire plus proche, plus vraie, moins abstraite. Puis me viennent à l’esprit les guerres qui font rage dans le monde aujourd’hui, conflits qui font des victimes et des ravages. Les civils qui payent de leur vie la folie des guerres inutiles et impitoyables. Les mêmes vies brisées. Si les hommes pouvaient seulement vivre en paix…

 

 

Nagasaki, en dépit du temps maussade, est une ville plaisante. Nous arpentons au hasard les rues et les passages couverts. Nous nous promenons le long de la Nakashima-gawa, rivière pittoresque enjambés par de nombreux ponts dont le pont Megane, pont à lunettes, un pont en arche construit en 1634. Nous accédons au quartier Dutch Slope, « pente hollandaise », par une pente pavée de pierres bordée de veilles demeures coloniales, des églises, des cliniques et quelques écoles huppées d’où le grand nombre de collégiens en uniforme. Nous mangeons des plats succulents dans les restaurants de Chinatown. La présence d’églises rend Nagasaki très différente des autres villes japonaises. Nous ressentons à travers plein de petites choses imperceptibles la longue histoire de Nagasaki en relation avec l’étranger.

 

 

Entre 1641 et 1853, la période Edo, le shogunat Tokugawa instaure le sakoku, « fermeture du pays », appellation de la politique isolationniste japonaise. Le sakokuentraine l’interdiction, pour les Japonais, sous peine de mort, d’entrer ou sortir du territoire, l’expulsion de tous les étrangers dont les missionnaires chrétiens, la destruction des navires de haute mer et la limitation des ports. La grande exception est Nagasaki qui reste ouverte sur le monde extérieur. Seules influences étrangères permises furent celles des Chinois et des Néerlandais. Le commerce avec la Chine est géré depuis le port tandis que celle de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales est établie sur l’île artificielle de Dejima dans la baie de Nagasaki. Pendant que le reste du Japon féodal est hermétiquement fermé au monde, à Nagasaki les Chinois et les Néerlandais pratiquent ouvertement le négoce mais les chrétiens prient clandestinement. En 1857, après  la levée du sakoku, le poste de Dejima est fermé. L’île sera peu à peu englobée dans la ville par des terrains gagnés sur la mer. Lorsque le Japon ouvre ses portes au monde Nagasaki perd sa singularité. Néanmoins, aujourd’hui il y a mille cinq cents Chinois et Coréens parmi ses quatre cent cinquante mille habitants ainsi que plus de vingt-cinq mille chrétiens.

 

Chrétiens qui ont longtemps été persécutés. Près de la gare un monument commémore les vingt-six chrétiens condamnés à mort par Toyotomi Hideyoshi, grand unificateur du Japon. Inquiété par la conversion de certains seigneurs de fiefs importants suivi par de nombreuses conversons au sein de la population, il craignait la soustraction de ces seigneurs au nouveau pouvoir. Dès 1587 il fait publier un édit d’expulsion des missionnaires et une interdiction de christianisme. Sans effets immédiats pour des raisons d’intérêts commerciaux, ce n’est que dix ans plus tard, convaincu de la dangerosité des chrétiens, qu’il fait arrêter dans la région de Kyoto et d’Osaka vingt-six hommes, femmes et enfants, en grande majorité des Japonais. Il donne l’ordre de les emmener à Nagasaki à pied, encordés et exhibés pour faire un exemple à la population. Ils marchent sur une distance de mille kilomètres en plein hiver. Arrivés à Nagasaki ils sont mis à mort, crucifiés, sur la colline de Nishizaka sous les yeux d’une foule de témoins. Ce n’est que les prémices d’une suite de persécutions qui ne cessera qu’en 1873 ayant fait sans doute des dizaines de milliers de victimes.

 

 

Le quartier de Teramachi est adossé au mont Kazagashira, une colline escarpée recouverte de très anciens cimetières. La Teramachi Dori, rue des temples, longe une succession de  toderas, « temples chinois ». Ils sont un important témoignage de l’héritage chinois et son influence culturelle dans la ville de Nagasaki. La plupart des temples possèdent un sanctuaire portable que chaque navire portait à son bord. La rue est déserte, pas âme qui vive dans les environs.

 

Le temple Kofukuji, appelé « temple rouge » par les habitants de Nagasaki à cause de la porte, sanmon, rouge vermillon, est un des plus anciens temples bouddhistes de la ville. Fondé en 1623 par un maître zen chinois, le site de Kofukuji était considéré comme une partie de la Chine au Japon durant la période où les marchands chinois étaient très nombreux dans la ville. Nous passons la célèbre porte rouge et pénétrons dans l’enclos du todera entouré de jardins paisibles.

 

 

L’explosion atomique a miraculeusement épargnée les principaux bâtiments de style chinois. Dans le Daoi Hoden, hall principal, trône une statue du bouddha Sakyamuni. Mazu, déesse de la mer et protectrice des marins, y est également vénérée. La tour de la cloche n’a plus de cloche, elle fut fondue durant la guerre. Devant l’entrée du réfectoire est suspendu un hanpo, tambour en forme de poisson, utilisé pour appeler les moines au moment des repas. Kofukuji est un véritable havre de paix. Les lieux sont étendus, tout semble s’étirer à l’horizontale.

 

 

De retour dans la Teramachi Dori, nous prenons la direction du sud. À flanc de colline se devinent les cimetières. Nous dépassons plusieurs toderas. Soudain nous sommes devant l’imposante porte rouge du temple bouddhiste zen Sofukuji.

 

 

Nous passons le premier portail, puis le deuxième. Les différents sanctuaires sont disposés autour d’une cour abritant des statues de Bouddha, de Mazu, et de Dainichi Nyorai, le bouddha solaire. Les éléments du temple furent réalisés en Chine, puis rassemblés à Nagasaki à partir de 1629. L’abondance d’ornementation, les couleurs, les tuiles et la calligraphie sont de style Ming. Un vrai todera. Durant la grande famine de 1681, le temple joue un rôle important pour soulager la faim de la population. En témoigne le grand chaudron exposé dans la cours, utilisé pour cuisiner du gruau de riz.

 

 

Nous sommes seuls et nous baignons dans une atmosphère un peu pesante. Ici, contrairement au temple Kofukuji, l’ensemble donne une impression de verticalité. Les pavillons se dressent au-dessus de nous, des longues volées de marches nous incitent à monter, nous invitent dans le domaine des morts. Le cimetière qui s’accroche à flanc de colline est un vaste domaine de pierres grises, de stèles, de lanternes, de statues de bouddha. Dominé par de hauts arbres, l’humidité y est pénétrante. Le labyrinthe de vieilles pierres tombales se perd à l’infini. Depuis cette véritable cité des âmes, la vue porte sur la ville recouverte de nuages bas. Le monde des vivants. Un univers de nuances grises.

 

 

Lors de ces derniers trois jours nous avons découvert Nagasaki et ces fardeaux, tragiques. L’île fantôme d’Hashima, abandonnée aux intempéries, affligeant témoignage de la fin de l’épopée d’industrie minière. Le terrible sort des chrétiens, crucifiés. Le jigai, suicide, par amour de la pauvre Madame Butterfly. Les cimetières et les temples chinois sans fidèles. Et le poids, immense, de la catastrophe de la bombe atomique. Nagasaki devrait être meurtrie, éteinte, envahie par la tristesse, étouffée par le chagrin. Il n’en est rien. Nagasaki respire le dynamisme, le plaisir, la joie de vivre. La mentalité japonaise puise sa force dans sa philosophie. Comme dit Philippe : « les Japonais sont des fatalistes dynamiques ». On accepte l’inévitable et on avance au plus vite. Reconstruite sur les ruines de la cité ancienne, Nagasaki n’a rien de triste ou de sinistre. Tout au long de son histoire elle a su assimiler les évènements. Et même après la plus grosse catastrophe de l’humanité, tel le phénix, elle a su renaître de ces cendres.

 

 © Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Quartier de Dozamachi, Nagasaki.

Au-delà de l’horizon… La forêt enchantée d’Inari.

Lieu mystérieux, à la fois poétique et inquiétant, sombre et lumineux, Fushimi Inari Taisha éveille la curiosité, soulève des doutes, invite à la réflexion. Le complexe shinto est composé de divers sanctuaires reliés entre eux par un chemin de pèlerinage recouvert de milliers de torii vermillon qui serpentent à travers une dense forêt. Disséminés sur le site, près des sanctuaires, sur les sommets et dans les combes où jaillit l’eau, se dressent des dizaines de milliers de o-tsuka, stèles de pierre, et autels privés dédiés à la divinité de son choix érigés par les pèlerins. Situé sur l’île japonaise de Honshu, au sud de Kyoto dans le quartier Fushimi, le sanctuaire d’Inari englobe l’ensemble de la montagne, haute de 233 mètres, fascinant domaine où se confond le monde des esprits et celui des humains.

 

La forêt enchantée d’Inari, Kyoto, Japon, décembre 2017.

 

Il fait beau mais la température est glaciale. Depuis la gare futuriste de Kyoto nous empruntons la ligne JR Nara Line qui nous conduit jusqu’à la station Inari. Le train est bondé. Des Japonais surtout. Beaucoup de collégiens en uniforme. Quelques touristes chinois, coréens, thaïs. Après deux arrêts et à peine dix minutes de trajet, nous voilà arrivés. Le train se vide…

 

 

Le sanctuaire se situe juste en face de la gare et un peu affolés par la foule de visiteurs nous hésitons. Il y a tellement de monde ! Nous qui aimons les endroits calmes cette visite s’annonce compliquée. Après un temps d’hésitation, prenant notre courage à deux mains, nous franchissons un premier torii rouge ; le daiwa torri, surnommé ainsi pour ses anneaux placés aux piliers : les daiwa. Nous remontons lentement l’allée, sur le côté, car le centre est réservé aux dieux.

 

 

Fushimi Inari Taisha, le plus grand sanctuaire shinto du Japon fut édifié en 711 par le clan Hata d’origine coréenne. Il est dédié à la divinité Inari, protectrice des céréales, historiquement associées à la richesse. Jadis, le riz représentait l’étalon, l’unité de mesure, pour le calcul de toutes les autres valeurs. Ainsi le riz servait à établir l’impôt et le niveau de richesse de la population. À l’origine Inari, ina-nari, « croissance du riz » était probablement un kami, esprit, de la croissance du riz devenu la divinité tutélaire du clan Hata.

 

Le culte d’Inari est présent dans les deux grandes traditions religieuses du Japon ; le shinto et le bouddhisme. Inari est représentée par un renard, kitsune, considéré comme son messager ou comme la divinité elle-même. Elles vont souvent par paires ; un mâle et une femelle, et elles tiennent un objet symbolique dans la gueule ou sous une patte avant comme une clef, une gerbe de riz ou un bijoux. Au sanctuaire de Fushimi, Inari est vénérée comme la divinité de la montagne. Divinité protectrice, Inari est également vénérée pour sa fertilité, pour la naissance et pour la prévention de certains dangers. Néanmoins, Inari est aussi redouté car elle peut ensorceler en prenant l’apparence de moines bouddhiques ou de jeunes filles séduisantes. Ambiguë, bénéfique ou maléfique, mâle ou femelle, Inari est une divinité très complexe.

 

 

Nous passons du monde profane au monde sacré et suivons la voie, sando, menant au sanctuaire sous les yeux vigilants de la divinité Inari, symbolisé par des statues de kitsune souvent ornés de yodarekake, bavoirs votifs, rouges. Aux abords d’un deuxième torii monumental nous sommes abordés par un groupe d’étudiantes en uniforme. Elles souhaitent faire des photographies en notre compagnie. Nous voilà entouré de jeunes Japonaises arborant le signe V de victoire.

 

 

Au temizuya, pavillon d’ablution, constitué de chozubashi, bassins destinés au rite de purification, les Japonais se bousculent. Le rituel est strict et consiste en étapes bien précises. On commence par prendre le hishaku, sorte de louche, dans la main droite. On le remplit d’eau et on arrose la main gauche avant de passer le hishaku dans la main gauche et arroser la main droite. Ensuite on reprend le hishaku dans la main droite et on verse de l’eau dans la main gauche pour la porter à la bouche pour la rincer. À la fin on rince le hishaku et on le remet à sa place de telle manière que l’eau s’écoule le long du manche. Les mains et la bouche correspondent aux parties du corps utilisées lors de la prière au sanctuaire : on frappe dans les mains et on prie avec la bouche.

 

 

Nous parvenons à la porte Ramon, porte de la Tour, établie au pied de la colline. Les escaliers sont gardés par deux statues de kistune dont un tient la clef du grenier à riz en travers de la gueule. Le bâtiment rouge et blanc fut construit grâce aux donations du samouraï Toyotomi Hideyoshi (1537-1598). D’origines modestes, il atteignit le pourvoir absolu sur l’ensemble du Japon en unifiant le pays. Il mène une persécution contre les chrétiens et pour décourager les conversions Hideyoshi fait crucifier vingt-six chrétiens à Nagasaki, presque tous Japonais, sur une colline de la ville. Néanmoins, il œuvre pour la pacification du Japon.

 

 

Derrière la porte nous contournons le gai-haiden, salle d’oratoire extérieure. Le petit pavillon en bois est éblouissant dans la lumière vive du soleil. De magnifiques lanternes sont suspendues au plafond. Quelques marches et nous voilà face au nai-haiden, salle d’oratoire intérieure. Le bâtiment vermillon surmonté de deux phénix attire de nombreux adorateurs. Le rituel oblige à jeter quelques pièces dans le saisen-bako, boite de donations, puis faire sonner la cloche, suzu, en tirant la corde vers soi. Le son doit chasser les mauvais esprits et purifier les lieux. Ensuite il faut s’incliner et frapper deux fois dans les mains afin de signaler sa présence à la divinité. Après le moment de prière et de recueillement, l’adorateur s’incline légèrement une dernière fois.

 

Nous traversons la place entourée de plusieurs petits sanctuaires, boutiques et pavillons. Une longue volée de marches mène au départ du senbon torii ; littéralement « milliers de torii » : l’image iconique de Fushimi Inari Taisha. Nous gravissons les escaliers en compagnie de quelques femmes vêtues de kimonos colorés ; silhouettes élégantes.

 

 

Un grand torii en pierre grise devance un chemin de portiques. Ici aussi beaucoup de monde. Un groupe de garçons a investi les lieux pour s’immortaliser devant les allées rouges. Ils portent l’uniforme scolaire, le gakuran, de gaku, « école », et ran, « la Hollande ». La Hollande représentait l’Occident en général à l’époque Meiji et ce vêtement désignait un vêtement occidental. Il est composé d’un veston à col droit et d’un pantalon, noir ou bleu foncé. À l’origine c’était l’uniforme imposé à l’Université impériale devenu l’Université de Tokyo.

 

 

La foule est dérangeante, perturbante. Hommes, femmes, enfants, familles entières, groupe de touristes, les gens se bousculent, se gênent, chacun veut faire des photos. Je me sens un peu perdue au milieu de cette masse humaine à laquelle je ne m’attendais pas. Philippe résume : « Le tourisme… ». Nous passons sous l’alignement serré de torii, un véritable tunnel diffusant une lueur rouge. Le passage vers un autre monde…

 

 

Le quartier Ôkunoin, aussi appelé Myôbu-dani, la vallée des renards. Une boutique propose des torii miniatures qui sont entassés par centaines. À la lisière de la forêt, marquée par un mur de pierre, les humains et les esprits, dont le renard est considéré comme le messager, se rencontrent. Les fidèles qui ne parcourent pas l’ensemble du chemin dans la montagne peuvent se recueillir dans le sanctuaire de prière intérieur, le Okusha Hohaisho, face au sommet.

 

 

Le shinto, « voie des dieux », ou shintoïsme, est un ensemble de croyances très anciennes mélangeant des éléments polythéistes et animistes fondé sur le culte des kami. Les kami sont des esprits, incarnant la nature comme le vent, les montagnes, les rivières, ou habitant un lieu particulier. Chaque village possède un sanctuaire consacré aux kami pour les honorer et demander leur protection. Le shintoïsme est une croyance propre au Japon contrairement au bouddhisme importé de Chine au VIe siècle.

 

À partir d’ici le chemin s’enfonce dans la forêt ; un dense rassemblement de hauts conifères vert foncé parmi quelques érables japonais avec leurs délicates feuilles cramoisies ou jaunes ajoutent une tache de couleurs. Une nouvelle rangée de torii se profile. Les portiques sont plus grands, plus hauts, plus massifs. Un petit carrefour et nous commençons notre ascension, les torii couvrant un passage d’escaliers. Il y a déjà beaucoup moins de monde. Le soleil ne parvient pas à percer le dense feuillage des arbres et l’air est humide. Les sanctuaires sur la partie basse du domaine ont leur intérêt mais c’est surtout le chemin de pèlerinage qui nous fascine.

 

 

Après une dizaine de minutes de montée nous bifurquons à droite vers un premier site de o-tsuka. Composé du préfix de respect o- et de tsuka, « tertre funéraire », ici à Fushimi Inari Taisha, il ne s’agit pas de tombes. La population, dès 1868, s’est appropriée le site pour y édifier des stèles, temples et autels privés, tolérés par la direction du sanctuaire. Sur les stèles sont gravés les noms de kamis, divinités ou esprits vénérés.

 

 

Il fait très sombre, l’humidité est pénétrante. C’est un peu sinistre. Il y a des stèles gravées, des torii de petite taille, en bois rouge ou en pierre grise. Les flammes des bougies vacillent sur des autels ou dans des lanternes de pierre. Des cloches attendent le fidèle. Certains autels sont bien entretenus, d’autres se sont affaissés. La mousse verte a envahi les monuments et nos pas sont étouffés par un épais tapis de feuilles d’érable jaunes et rouges qui recouvre le chemin. Et partout, à l’ombre des arbres, d’innombrables kitsune arborant fièrement leur petit bavoir rouge nous observent, muets, de leurs yeux de pierre.

 

 

Nous traversons le quartier en remontant une étroite volée de marches. Seuls, ici où règne une certaine nostalgie, nous nous sentons un peu comme des intrus. Un dragon veillant sur le bassin de purification nous guette. Au dessus de nos têtes résonnent des chants d’oiseaux. Une petite bise soulève les feuilles provoquant un bruissement délicat. Les arbres s’agitent, les branches frémissent. Est-ce notre présence qui dérange ?

 

 

Soudain se matérialise un petit étang, le Shik Ike. Les rives se perdent entièrement sous la végétation. L’eau est verte, les arbres sont verts, la trouée de la canopée laisse passer la lumière d’un soleil éblouissant. Deux temples, Nankiri Fudô et Kumataka Sha, sont posés sur ses rives. Les bâtiments et une rambarde orange se reflètent dans les eaux immobiles. Image figée.

 

 

Le chemin continue de monter. Parfois les torii sont si proches les uns des autres que la lumière ne parvient pas à filtrer, parfois ils sont très espacés. Certains sont très anciens, en piteux état, d’autres sont flamboyants neufs. Nous aboutissons au carrefour de Yotsutsuji. Il y a plusieurs maisons de thé, une boutique. La vue est dégagée et offre un aperçu des quartiers sud de Kyoto. À partir d’ici commence la boucle de la partie haute. Traditionnellement on prend le chemin dans le sens des aiguilles d’une montre. Beaucoup de visiteurs, Japonais ou étrangers, font ici demi-tour. L’aubaine ! Reste le calme.

 

 

Deux bornes devant chaque nouvelle galerie portent le nom d’un restaurant, d’une entreprise ou d’un particulier ayant jadis contribué aux travaux de marches ou de pavement. Nous entamons la montée évoluant dans un univers étrange. Les galeries interminables de torii rouges qui serpentent à travers la forêt sombre et silencieuse embrassant les courbes du relief altèrent notre perspective. Notre monde se résume au rouge et au vert. Pas une âme autour de nous. Seuls sur les chemins d’Inari, seuls parmi les esprits de la forêt. Nous avançons dans la quiétude.

 

 

Parfois l’allée de torii s’interrompt. Certains portiques sont effondrés ou négligés. Le sanctuaire de Fushima Inari possède environ dix mille torii. Financés par des particuliers, des familles ou des entreprises, le nom des donateurs et la date de la pose figure sur ses montants . Pour nous qui ne lisons pas le japonais, c’est un ensemble de caractères très esthétique mais il s’agit souvent d’une forme de publicité. Le coût d’un torii varie entre 175.000 et 1302.000 yens : entre 1400 et 10.400 euros pour les torii les plus importants. Faire don d’un torii est une coutume qui n’a cessé de se développer depuis l’ère Edo (1600-1868).

 

 

Dans le quartier Ganriki Sha, une sculpture de renard crache l’eau dans le bassin de purification. Ganriki signifie « pouvoir des yeux » et le dieu est censé accorder aux dévots tous les bénéfices concernant les yeux.  Quelques passages de torii plus loin se dévoile Gozendani et son site des o-tsuka. Entourant le sanctuaire principal s’entassent petits temples, stèles, autels, torii et renards, tous sculptés dans la pierre grise et recouverts de mousse. Des fougères poussent entre les passages, l’humidité est pénétrante. L’ensemble s’accroche sur le versant de la colline à l’ombre d’immenses cèdres du Japon. À Fushima-Inari ces conifères étaient considérés comme sacré et jusqu’au Moyen Âge les feuilles servaient d’amulettes.

 

 

La montée continue et nous avons l’impression d’être coupés du monde. N’ayant pas de plan nous n’avons aucune idée de la distance qui nous sépare du sommet. Parfois, un panneau nous indique où nous nous trouvons mais les distances ne sont pas très fiables et nous n’y prêtons pas attention. C’est ainsi que nous voulons faire cette randonnée. Se laisser surprendre sans compter le temps. Nous sommes divisés entre nous attarder et explorer chaque recoin, ou d’avancer sans dévier du chemin principal pour atteindre le sommet au plus vite. Chaque virage dévoile une surprise, chaque nouvelle galerie de torii est un enchantement, chaque sanctuaire une découverte. L’atmosphère est secrète, un peu oppressante. Dès que nous nous éloignons un peu nous avons l’impression d’être avalés par la forêt. Le sol est recouvert de feuilles qui crispent sous nos pas. Nous ressentons une bienfaitrice solitude.

 

 

Un petit café près du sanctuaire Yakuiki Sha, bénéfique pour tout traitement médical, nous invite à faire une pause. Coupé en deux par le chemin l’établissement propose des bancs près du bassin. On y vend des œufs cuits à la vapeur dans une bassine protégée par une couverture en plastique posée sur un poêle. Nous commandons deux cafés qui nous sont servis sur un joli plateau, avec un verre d’eau, du lait et du sucre.

 

 

Une jeune Japonaise et sa mère installées à nos côtés entament la conversation. Entre les sept phrases en japonais que nous maîtrisons et leurs trois mots en anglais, en y ajoutant gestes et sourires, nous avons un échange passionnant et chaleureux ! Soudain, la mère se lève, se dirige vers le cafetier, pour revenir avec quatre tamago, œufs durs, et une assiette de sel qu’elle veut partager avec nous. Nous acceptons avec plaisir. Après ce petit en-cas nous nous quittons. Nous voilà partis à l’assaut du sommet et ses cinq sanctuaires principaux.

 

 

Mitsurugi Sha, sanctuaire de l’espadon sacré, fut probablement le sanctuaire propre au clan Hata, à l’origine du culte au mont Inari. Les o-tsuka sont nombreux. La colline, assez raide en cet endroit, en est densément couverte. Tout se résume au vert, au gris, au rouge. Beaucoup de lanternes en pierre longent le chemin. Un bassin de purification en pierre attend le passant. Le lieu est associé à l’assistance miraculeuse d’Inari pour forger le sabre de l’empereur. Des effluves d’encens s’élèvent, flottent dans l’air et s’évaporent entre les arbres. Quelques torii semblent se perdre dans la forêt, menant nul part. Les kitsune surveillent…

 

 

Nous nous engageons dans une partie plus raide. Le but de notre périple se rapproche. La forêt est moins dense, il fait moins sombre. Quelques rayons de soleil parviennent à percer à travers le feuillage des arbres. Nous accélérons.

 

 

Quelques minutes plus tard nous arrivons enfin à Ichinomine, premier pic. Le Sancuaire du haut, Kami no Yashiro, trône sur un podium précédé par une volée de marches.

 

 

Il n’y a pas d’arbres et le soleil baigne le site dans une lumière crue. Ici pas de mousse ni des fougères. La pierre grise est claire et propre, le sol tapissé des petites feuilles d’érable. L’espace est entièrement couvert d’o-tsuka, enchevêtrement de stèles, autels, lanternes, torii, statues de kitsune. Nous voilà au sommet du mont Inari.

 

 

L’origine des torii a ses sources en Inde et au Népal, à l’image du torana, portail à l’entrée des sites sacrés. Au Japon, pendant la période Heian (784-1192), ils étaient déjà présents aux entrées des temples bouddhistes et des sanctuaires shintoïstes. Au début, il s’agissait de deux colonnes de bois renforcées par un linteau et une corde sur la partie supérieure. Cette corde fût ensuite remplacée par un second linteau. Aujourd’hui, en règle générale, le torii est composé de deux colonnes, hashira, et de deux linteaux, l’un aux extrémités supérieures des piliers, kasagi, et le second, nuki, juste en dessus du kasagi. Les piliers reposent sur une base, kamebara, parfois rehaussée d’un nemaki ; un manchon décoratif. Il existent deux types de torii : ceux recourbés, myôjin, et ceux droits, shinmey. On trouve aussi des torii en pierre en même en porcelaine. Torii signifie « perchoir à oiseaux ».

 

Symboliquement, le torii est un portail permettant le passage du monde physique au monde spirituel. L’univers sacré étant protégé par une force divine, le torii permet la traversée de ce champ, kekkai, défini comme un passage intemporel. Le torii est souvent installé à l’entrée des sanctuaires mais peut également se trouver au milieu de « nulle part ». Le vermillon des torii est la couleur qui s’oppose aux pouvoirs magiques néfastes. Dès les temps anciens c’est une couleur que l’on retrouve souvent dans les temples et les palais.

 

 

Nous avons du mal à nous arracher de ce lieu. Cependant un alignement de portiques rouges nous attend. Nous continuons le chemin qui descend. À partir d’ici nous sommes face aux inscriptions sur les montants et le noir s’ajoute au vert, gris et vermillon, palette de couleurs restreinte. La beauté des caractères japonais est incontestable. La langue écrite se sert de kanji, caractères importés de Chine. Chaque caractère possède plusieurs prononciations possibles. Au Japon, l’apparence d’un caractère sur une page est aussi importante que la signification de la phrase. Le mot kanji vient de l’ethnie chinoise han ; kan et ji, « caractère », littéralement « caractères chinois » ou « sinogrammes ».

 

 

Bientôt nous arrivons au second pic ; Ninomine et le sanctuaire Naka no Yashiro. Le rassemblement d’innombrables o-tsuka reste une vision toujours aussi étonnante. L’espace en est entièrement rempli. Les torii de pierre sont très nombreux, ils sont disposés le long des escaliers, entre les stèles, dans tous les sens. Le gris domine et les petits bavoirs rouges des kitsune se démarquent dans cette mare sombre. Dans un semblant de chaos règne un ordre bien précis et l’ensemble dégage une grande beauté et un brin de tristesse.

 

 

Les sanctuaires disséminés dans la montagne, le long du chemin de pèlerinage, ne sont pas spectaculaires ni magnifiquement beau mais leur simplicité les rendent touchants et accessibles. Ce fut probablement la raison pour laquelle ils furent choisis pour y édifier des o-tsuka donnant naissance à des lieux singuliers, véritables quartiers de croyance populaire. Le grand nombre d’ex-voto, stèles, lanternes, autels, torii et kitsune reflète une intense dévotion. Ici, à Fushimi Inari Taisha on ne commémore pas les morts mais on y célèbre les divinités de la montagne.

 

 

Le Ainomine, pic intermédiaire, possède le temple Kada Sha, sanctuaire de la famille Kada, premiers prêtres de haute dignité de Fushimi Inari. Un peu plus loin nous arrivons au dernier sanctuaire du mont Inari, Sannomine, troisième pic. Son sanctuaire Shimi no Yashro est précédé par un torii en pierre flanqué d’une décoration appelée sasutsuka, rappelant le style gassho, en pointe, comme deux mains rassemblées en prière.  Quelques passages de torii et nous voilà de retour au carrefour de Yotsutsuji pour rejoindre les édifices principaux à l’entrée du site.

 

De nouveau plongée dans la foule de visiteurs j’ai l’impression de me réveiller d’un songe. Sans compter le temps qui nous a semblé à la fois un instant et une éternité, nous avons déambulé dans la forêt, cheminant sous d’interminables galeries de torii sous les regards bienveillants des kitsune qui ont ponctué notre promenade. Nous avons franchi torii après torii, hésitant devant des chemins qui se séparaient, dans un jeu d’ombres et lumière. Nous avons erré dans le domaine d’Inari, lieu d’une grande spiritualité. La beauté du site se traduit incontestablement dans les allées de torii vermillon qui s’étirent à travers la forêt à l’infini mais les o-tsuka, ferveur populaire traduit ici dans un art unique, y ajoutent une touche émouvante. Après l’univers étrange et mystique d’Inari, je retrouve le monde réel. Avec regret…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Senbon Torii.