Au-delà de l’horizon… Illusions sous apparences trompeuses.

Après la découverte de Palmyre en 1751, l’Anglais Robert Wood, constate que «  Les restes présents de cette ville sont certainement trop intéressantes pour ne pas les porter à rechercher à ce qu’elle a été ». Nous ressentons exactement la même chose que Wood. Une fois qu’on a posé les yeux sur les vestiges millénaires, lorsqu’on a remonté la grande colonnade, après avoir été imprégné de l’insolite atmosphère de la ville en ruine, on a succombé. L’envie de revenir est irrésistible. Le besoin de revivre une nouvelle fois les sensations que l’ancienne Tadmor procure, est réel. Entourée des sables de la Chamiyé, Palmyre, en dépit de son état d’abandon, exalte l’opulence.

 

Illusions sous apparences trompeuses, Palmyre IV, Syrie, juin 2008.

 

Le Badiya al-Ch’am, désert de Syrie, domaine des populations nomades, s’oppose au Croissant Fertile, domaine de l’occupation agricole sédentaire. Au cours de l’histoire ses limites ont varié en fonction de l’avance ou du recul des sédentaires. La Chamiyé s’étend, à l’ouest, jusqu’au Jourdain et l’Anti-Liban, au nord jusqu’à la plaine cultivée d’Alep tandis que au sud sa limite correspond au désert du Nefoud en Arabie. Au nord-est et à l’est, la vallée de l’Euphrate partage la Chamiyé de la Djézireh, la Mésopotamie. La Chamiyé est un immense plateau calcaire, incliné vers le nord et vers l’est, accidenté de cuvettes, de plis de couverture ou de bombements, surtout dans sa partie centrale. Elle est à peu près dépourvue d’oasis, sauf en son centre, dans le Manader, autour de Palmyre.

 

Ayant passé la nuit à Deir ez-Zor, sur les rives de l’Euphrate, nous traversons le désert en direction du sud-ouest, vers Palmyre. La chaleur est intense, le ciel diaphane. L’étendue de cailloux s’étire sans couleur, sans air. Plat, car ici point de dunes ondulantes ni de montagnes. Quelques troupeaux de dromadaires pâtissent. Étonnamment, une abondante végétation herbacée borde la route. Elle permet aux Bédouins, dont nous apercevons les tentes noires, d’élever leurs troupeaux de moutons, de chèvres et de dromadaires. Ces touffes rêches nourrissent aussi les gazelles et les chacals de la steppe. Nous prenons en stop deux hommes. Des Bédouins. Issus de la tribu des Anazeh ou celui des Shemmar, les deux grandes tribus qui se partagent le territoire. Moustaches touffues et keffiehs rouge et blanc noués autour de la tête, le sourire timide et réservé, nous les déposons quelques dizaines de kilomètres plus loin près d’un cairn, petit tas de cailloux servant de point de repère. De repère pour quoi ? Un vague piste s’éloigne dans le néant. Mais ici, ils sont chez eux, c’est leur domaine. La route est longue. Recouverte de sable poussé par le vent par endroit, elle dégage un air de fin du monde. Désolation. Désespoir. Cette route est un lien de survie. Une ligne droite qui relie les points d’eau. Lorsqu’enfin l’oasis de Palmyre se devine à l’horizon, je souris. Nous sommes arrivés !

 

 

Cinq années après notre dernier passage, Palmyre est ressuscitée. La tension est tombée dans la région et les visiteurs étrangers affluent de nouveau en Syrie. Déjà, en 2007, la Syrie était la destination avec la plus forte croissance au Moyen-Orient. Cette année s’annonce un record pour le tourisme. Le secteur touristique, jusque là sous-exploité, bénéficie enfin de l’attention des autorités qui veulent attirer les investisseurs au moment où le secteur pétrolier, principale source de revenus du pays, est entré en déclin. Car, faute de réformes, la Syrie est à bout de souffle. Depuis mai 1998, pour sortir de la crise, des négociations sont en cours avec l’Union européenne. Damas espère toujours l’obtention d’un partenariat. Mais les obstacles sont énormes : économie d’État dirigée, système bancaire inexistant, corruption généralisée, gouvernement autoritaire et bureaucratie oppressante. Depuis quarante ans, les subventions sur les carburants et produits essentiels profitent aux riches plus qu’aux pauvres, encouragent la contrebande, et coûte à l’État plus qu’il ne peux se le permettre, le tout aggravé récemment par l’afflux d’environs un million et demi de réfugiés originaires d’Iraq. Pour faire face au déficit public croissant, le gouvernement vient d’imposer une hausse importante du prix du fioul domestique et de l’alimentation. Le 2 mai dernier, le prix du litre de fioul est passé de 7,40 à 25 livres syriennes. La flambée des prix a des répercussions catastrophiques sur le plan économique. Elle a également entrainé une importante augmentation de prix des hôtels, des restaurants et des transports. Ce qui n’a, pour l’instant, pas d’impact sur le tourisme, en pleine ascension.

 

 

La chaine hôtelière Cham a racheté l’hôtel historique Zenobia et c’est là que nous logeons cette fois-ci. Situé sur le site antique, la situation est exceptionnelle. Par contre, nous sommes terriblement déçus de découvrir un restaurant flamboyant neuf aux grand baies vitrés qui n’a pas sa place ici. Un grand nombre de chambres a également été rajouté. Heureusement, cette nouvelle partie est cachée par des arbres densément plantés. Nous avons de la chance de prendre nos quartiers dans le bâtiment principal datant des années trente où règne encore l’âme d’antan. La vue porte sur les ruines et le petit temple de Baalshamîn tout proche.

 

 

À Palmyre, à côté du culte traditionnel de Bêl, existait celui du dieu Baalshamîn, d’origine cananéenne, dieu du ciel en tant que porteur de pluie, dieu de la fertilité. Baalshamîn était d’origine phénicienne et donc étrangère à Palmyre. Il est le dieu des cieux, le roi des dieux, chef des déités des peuples sémitiques. Il est le dieu de la vie et de la fertilité, condamné à livrer un combat mortel avec Mot, dieu de la guerre et de la stérilité. De son temple à Palmyre subsiste seulement la cella et six colonnes corinthiennes entourant le pronaos. À l’origine, le complexe renfermait trois cours à portiques, une salle de banquet et la cella, « sanctuaire », le saint des saints. La cella est un petit édifice de quinze mètres de long sur dix mètres de large. L’intérieur est particulièrement original car il est divisé en trois thalamoi, littéralement « chambres à coucher », destinés à abriter la triade divine présentée couchée sur un kline, lit de banquet. Les fouilles du temple ont révélé que le culte requérait certaines ablutions rituelles, des jeûnes et des banquets célébrés en même temps que des sacrifices.

 

Le ciel est limpide, l’air chaud, la lumière éblouissante. Palmyre est resplendissante. Sous l’arche centrale qui marque le début de la grande colonnade je me sens toute petite. Construit sous le règne de Septime Sévère à la fin du IIe siècle, l’arc monumental est souvent confondu avec un arc de triomphe. Sa fonction est de masquer la rupture d’axe entre les deux tronçons de la grande colonnade qui s’y rejoignent. De forme triangulaire, le monument est constitué de deux axes. Le premier, orienté nord-ouest, s’ouvre vers la grande colonnade, le second, orienté sud-est, donne vers le temple de Bêl. Chaque branche est composée d’un grand arc qui correspondait à l’allée centrale découverte de la voie, flanquée de deux autres arcs plus petits qui donnaient sur les passages couverts situés de part et d’autre de l’allée centrale. Mes yeux balayent la profusion d’ornements sculptés. Les archivoltes sont surchargées de perles et de troncs de palmiers, les pilastres de rinceaux de vigne et de feuilles d’acanthe tandis que les frises comportent des rangées de glands et des feuilles de chêne.

 

 

Je respire profondément. J’y suis ! La grande colonnade s’étire devant moi. Elle me hâle, me provoque, me séduit. Je quitte l’ombre de l’arche monumentale et m’engage dans la rue. Large de onze mètres, elle n’était pas pavée, contrairement aux portiques qui la bordent, pour permettre la circulation des chameaux. Je tente d’imaginer cette avenue à l’époque où les caravanes chargées de marchandises la remontaient en direction du forum. L’époque où les habitants de Palmyre arpentaient cette même voie. Hommes vêtus du costume parthe, pantalon et tunique, ou de somptueux manteaux ou toges. Femmes drapées de robes et de voiles richement brodés parées de bijoux dont la taille et l’accumulation correspondent bien au goût chargé des nomades du désert. Ces Palmyréniens qui, dans les boutiques, comparaient denrées venus des Indes, perles de l’île de Ceylan, soieries chinoises, cachemire d’Afghanistan, vases en verre portant la signature de Rome, pourpre de Tyr, ivoire et peaux d’Afrique ou encens d’Arabie. J’entends les voix qui s’élèvent, je sens le froissement des étoffes, je hume le parfum des huiles aromatiques. Une nouvelle fois, Palmyre m’accueille dans son sein, me berce. La reine du désert ne me déçoit jamais.

 

 

Nous laissons le temps filer et même aux heures les plus chaudes de la journée, nous flânons au hasard parmi les vestiges de ville. Le soleil est au zénith dans un ciel exempt de tout nuage. Aucune ombre ne vient s’immiscer dans la clarté aveuglante.

 

 

Non loin de l’hôtel subsistent les vestiges d’une basilique. Le plan, clairement visible, montre un édifice typiquement byzantine divisé par deux rangées de colonnes en une nef et deux ailes latérales. La nef se termine à l’est en une grande abside. Quelques colonnes veillent tristement sur ce qui reste du lieu de culte qui n’a rien de la grandeur des temples. Au IVe siècle, alors que le christianisme se propage dans la ville, deux basiliques sont érigées. Marinos, évêque de Palmyre participe au concile de Nicée en 325. Un siècle plus tard, les temples de Bêl et de Baalshamîn sont convertis au culte chrétien. Aux VIIIe et IXe siècles commence le déclin de la présence chrétienne et la désaffectation des lieux de culte tout comme le dépeuplement de la ville.

 

 

Nous nous égarons dans les quartiers nord de Palmyre. Cette partie de la ville n’a pas été excavée et doit ressembler à peu près à ce que trouva Robert Wood au XVIIIe siècle. Les péristyles de quelques maisons dominent, seuls vestiges des cours intérieurs de demeures appartenant à de Palmyréniens aisés. Un carré composé de seize colonnes a l’air perdu et sans relation avec les contours des murs au sol. Près des murailles, cinq colonnes encore debout reliées par des architraves sont d’un fragile équilibre. Plus loin je m’installe sur une base de colonne. Deux colonnes reliées par une architrave trônent au-dessus de moi. Le sol est soigneusement dallé. Colonnes, pierres taillées et architraves sont dispersées sur le sol rocailleux. Parfois gravées d’inscriptions ou ornés de décors géométriques ou florales. Autrefois, ce champ de dévastation composait les quartiers résidentiels de la ville. Des lieux perdus pour toujours. Comme le souvenir de ses habitants. Des hommes, des femmes, des enfants, des familles… Des êtres qui connaissaient les mêmes joies et peines que nous. Pas un nom, pas une image. Mais ne sommes nous pas tous éphémère ? Un silence austère sature l’atmosphère. La lumière est blanche, crue. Sans pitié. Sans égard pour la mélancolie que réclame le site. La chaleur nous accable et nous reprenons le chemin vers le Zenobia. Lentement, car se presser serait un sacrilège. Mes yeux rivés sur le sol captent soudain quelque chose. Confondu avec son environnement un petit lapin roux s’abrite à l’ombre d’une pierre. Philippe sourit à mon regard attendrissant. Je jubile. Un petit être vivant dans la désolation morte de Palmyre !

 

 

Les ombres s’allongent et nous nous rendons au château arabe de Qalat ibn Maan. La citadelle appartenait à l’émir libanais Fakhr el-Din, prince des Druzes de la dynastie Maan, farouche opposant à la domination ottomane. Après avoir pris possession de son fief du Chouf en 1590, il étend son autorité jusqu’à la région de Palmyre. Si on lui attribue la construction du château, des recherches archéologiques ont mis au jour des éléments d’architecture ainsi que de la céramique datant du XIIe et XIIIe siècles, la même époque que la fortification du temple de Bêl, édifié sous les mamelouks. Depuis la forteresse, la vue embrasse la cité antique, la nécropole, l’oasis noyée dans les palmiers et la ville moderne. La lumière déclinante enveloppe les vestiges. L’ocre passe au rose, au cuivre.

 

 

Un jeu d’ombre et lumière se joue entre collines auxquelles sont adossés les tombeaux-tours et vallées ou s’épanouissent temples et colonnades. Une nouvelle fois, nous sommes frappés par l’étendue du site. Le moment est fort, l’atmosphère poignante. Le soleil disparaît derrière les montagnes. Le crépuscule est velouté, la lumière délicate. La légendaire cité de Zénobie rayonne une majesté grave et solennelle. Dépourvu d’ambigüité, elle s’adonne telle qu’elle est. Brisée, blessée, détériorée, peinée. Toujours digne, infiniment noble, éternellement divine.

 

 

À la mort de Hafez al-Assad, en 2000, la Syrie est le pays le plus pauvre de la région, après le Yémen désertique et l’Irak en plein conflit. Son fils, Bachar lui succède et conserve le régime instauré par son père. Bachar, étudiant en ophtalmologie à Londres, n’était pas prédestiné pour prendre sa succession à la tête du régime, mais à la mort accidentelle de son frère en 1994 il se voit contraint de rentrer au pays. Porteur d’espoir, il promet des réformes économiques et politiques et le peuple le voit comme un réformateur qui démocratisera le pays. Le régime se libéralise timidement. Néanmoins, sous la pression de la vieille garde du régime, Bachar met fin au mouvement libéral. De démocratie, il n’en est plus question et en 2003, il explique que les opposants avaient mal compris ses promesses. L’espoir du peuple de retrouver sa liberté est anéanti. Aujourd’hui, après la mise en cause de Bachar dans l’assassinat de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais, par la communauté internationale, il est question d’un véritable durcissement du régime. Les journalistes et intellectuels qui se battaient pour la liberté d’expression ont été emprisonnés faisant qualifier la Syrie par Reporters sans frontières capitale de la répression. Elle est aussi accusée par les grandes puissances et ses voisins d’armer les insurgés en Iraq et de soutenir le Hamas et le Hezbollah. Avec la récente hausse de prix, la population grogne. En silence. La Syrie semble être dans une impasse.

 

 

La nuit est tombée sur Palmyre. L’air est lourd. Elle m’enveloppe comme une couverture. Je me trouve sur la terrasse de l’hôtel Zenobia. Mes yeux caressent l’incroyable alignement de colonnes qui se perdent dans l’obscurité. Le temple de Bêl est éclairé, tout comme le château arabe hissé sur la montagne. Images féériques. Je les admire bien qu’étant plutôt opposée à l’éclairage nocturne des sites archéologiques. Je lève le regard vers la voûte céleste. Mes yeux cherchent les étoiles. Ces mêmes astres qu’on pu contempler les Palmyréniens il y deux mille ans. En vain. Le ciel est chargé. Après un dernier regard sur la cité endormie, nous montons dans notre chambre. Dans la nuit le vent se lève. Brutalement. Il me réveille. C’est comme une présence. Il rôde autour de l’hôtel, se faufile parmi les ruines, inquiète l’atmosphère. D’innombrables graviers imperceptibles arrachés au sol tournoient dans l’air, criblent les murs, pénètrent à l’intérieur des maisons. Je me lève et ferme la fenêtre. Dehors, la tempête fait rage. Les volets claquent, les vitres tremblent. Des bourrasques pénètrent dans le Zenobia et s’engouffrent sous les portes. Finalement, je m’endors.

 

Au petit matin, le monde est baigné dans une brume jaunâtre. Nous apercevons vaguement les contours du petit temple de Baalshamîn, quelques bases de colonnes. Palmyre s’est volatilisée. La ville est perdue dans un épais voile de sable. Un univers hostile l’a remplacé. La très grande diminution de la visibilité est perturbante. Le vent lime le sol, arrache tout sur son passage et le soulève pour l’emporter à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres. Mon foulard laisse apparaître seulement mes yeux que je protège avec des lunettes de soleil. Des nappes de sable virevoltent autour de mes pieds. Déconcertant. Nous décidons de visiter les seuls lieux où nous serons à l’abri : les sépultures de Palmyre.

 

 

C’est à travers les maisons d’éternité que Palmyre montre sa véritable richesse. Sur les versants des collines qui dominent la ville à l’ouest et au nord, les innombrables sépultures de la vallée des Tombeaux rappellent qu’à Palmyre, la mort était un aspect important de la vie. A côté des nombreuses tombes à fosse individuelles, recouvertes par une simple pierre ou une stèle, les grandes familles palmyréniennes utilisèrent trois types distincts de sépultures collectives. Jusqu’au Ier siècle, le tombeau-tour, une superstructure recouvrant un tombeau, coexistait avec l’hypogée, une salle souterraine. Au IIe siècle, apparurent les temples funéraires mêlant des traditions architecturales orientales et gréco-romaines. Fondées par un seul individu pour les membres de sa famille, ces sépultures collectives étaient parfois conçues comme des propriétés immobilières, dont certaines parcelles pouvaient être cédées à d’autres familles qui n’avaient pas les moyens d’en bâtir. Toutes étaient percées dans leurs parois de loculi, niches individuelles destinées à recevoir les corps, parfois momifiés, des défunts. Plus de quatre cent mausolées sous la forme de tombeaux-tours, d’hypogées ou de temples funéraires ont été recensés autour de la ville antique, certains avec une capacité de plus de trois cent sépultures.

 

 

Le caractère unique de l’architecture funéraire à Palmyre se caractérise par les tombeaux-tours, de hautes tours carrées à plusieurs étages, sans équivalant dans l’Orient ancien. À l’intérieur, au fond du salon, le fondateur de la lignée était représenté allongé sur une kline, lit de banquet, entouré de son épouse et de ses enfants. Ses descendants étaient disposés dans des loculi. Ces niches rectangulaires étaient fermées par des plaques de marbre ou de calcaire sculptées à l’effigie du défunt. Les innombrables portraits découverts à Palmyre suggèrent le luxe et la sophistication. Des femmes aux yeux immenses sont parées de bijoux traduisant le faste oriental. Les hommes, corpulents et richement vêtus, portent la toge ou le costume parthe, pantalon et tunique drapés. Tous dégagent une impression d’aisance.

 

 

Dans la plupart des tombes, les noms des familles sont inscrits en grec, en araméen ou en palmyrénien. Robert Wood, en 1751, note : « Il paraît que les Palmyréniens tenaient de l’Égypte la magnificence extraordinaire des monuments pour leur morts : il n’y a point de peuple qui ait approché davantage des Égyptiens dans cette sorte de dépense ». Ayant exploré plusieurs sépultures, il offre aux Arabes de récompenser leur peine s’ils découvraient une momie entière après quoi il constate : « En comparant le linge et la baume des momies de l’Égypte, la manière de les emmailloter, et tous ce qui les concerne, avec celle de Palmyre, nous trouvâmes la méthode d’embaumer les morts exactement la même ».

 

À travers le voile de sable se détache un énorme tombeau-tour : la tour d’Elahbel datée de l’an 147. Hissée sur un podium percé par une porte, trois degrés se fondent dans la construction qui s’élève jusqu’à une corniche squamifère. Une petite niche surmontée d’un arc et d’une inscription bilingue sont les seules ornementations extérieures. La porte d’origine était en pierre à vantaux monolithes. Nous pénétrons dans la tour.

 

 

La chambre principale est spectaculaire. Les murs comportent de hauts pilastres cannelés surmontés de chapiteaux corinthiens alternés de rangées de lucoli. Le fond est occupé par une représentation du curateur de la tombe. Le plafond, dont la partie centrale s’est effondrée, consiste en une série de coffrages géométriques contenant des rosaces. Plusieurs panneaux sculpturaux des bustes des défunts sont encore in situ. J’ai le sentiment d’être observée par des regards de pierre pleins de reproches. Ici reposent Elahbel, Shaqai, Moqimo et Maani, tous fils de Maani, homme éminent des affaires civiques de Palmyre. Un escalier mène aux étages supérieurs avant d’aboutir sur le toit. Effondré, son accès est condamné.

 

 

Près de la source Efqa s’étend la nécropole sud-ouest. En s’approchant, nous distinguons quelques bases de tours-tombeaux. Les sépultures se dressent, isolées et abandonnées, dans le désert rocailleux et parsemé de touffes d’herbe fouettées par le vent impitoyable. Ma chemise claque sous les rafales, le sable crisse entre mes dents. Mes yeux sont irrités et pleurent. Nous courons vers l’entrée de l’hypogée des Trois Frères, le plus beau des tombeaux de Syrie, découvert en 1895. Un long escalier nous mène devant une porte en calcaire à deux vantaux monolithes décorés de caissons. Leur face externe est taillé à l’imitation d’une porte en bois à la romaine : chaque ventail est divisé en cinq champs inégaux dont les proportions semblent obéir à une règle assez constante à Palmyre. La partie supérieure est divisé en trois parties : un panneau central, carré, est placé entre deux rectangulaires. La moitié inférieure est partagée en deux parties dont la plus basse est égale aux rectangles de la partie supérieure. Une inscription datée de l’an 160 après Jésus-Christ est gravée sur le linteau : « Na’ma’în et Malê et Sa’edî fils de Sa’edî, petits-fils de Malê, qui ont creusé cet hypogée et l’ont construit cèdent à Haddûdan fils de Shalman, petit-fils de Zabdibôl, quatre travées du mur occidental de l’exèdre sud qui sont après les deux premières travées et tout le mur orienté au sud de l’exèdre, dans lequel il y a une rangée de quatre travées, pour lui et ses enfants et les enfants de ses enfants, pour toujours, au mois de Tishri de l’année 472 ». Ce témoignage et ceux rajoutés ultérieurement attestent que les trois frères, puis leurs héritiers, ont cédé des loculi à des personnes extérieures à leur famille dans un système de concession funéraire. Ces lots de caveau vendus ont été très explicitement désignés. Une bourrasque de vent s’engouffrant dans le passage me presse d’avancer. Depuis le seuil dix marches nous mènent vers une salle en forme de T renversé. À l’intérieur du mausolée, le silence. La tempête ne parvient pas à pénétrer à l’intérieur de ce lieu mortuaire.

 

Trois galeries voûtées rayonnent depuis la porte. Mon regard balaie les lieux qui ont conservés leur décor peint attestant une extraordinaire richesse iconographique ; motifs architecturaux, floraux et animaliers. Les couleurs bleue et verte dominent. Bleu aigue marine, bleu charrette, bleu ciel, bleu barbeau, vert céladon, vert amande, vert olive. Si l’humidité a fait pâlir les teintes, elles sont toujours aussi évocatrices. Les voûtes en berceau et les murs comportent de magnifiques peintures inspirées de la mythologie grecque. Le plafond est ornementé d’hexagones vert céladon et de rosettes et de fleurs dorées. Dans un cadre est représenté l’enlèvement de Ganymède, prince troyen, le plus beau des mortels, enlevé par Zeus métamorphosé en aigle et élevé au ciel sous la forme de la constellation du Verseau. Le long des parois se superposent six rangées de loculi. La tombe pouvait contenir jusqu’à trois cent quatre vingt défunts ! Les champs verticaux séparant les loculi sont peints de victoires ailées, debout sur une sphère dont les bras levés soutiennent des médaillons à l’intérieur desquels sont représentés des portraits d’hommes et de femmes. Sur le tympan demi-circulaire de l’exèdre du fond, celle restée dans la famille des fondateurs jusqu’au milieu du IIIe siècle, figure l’épisode d’Achille à la cour du roi Lycomède. Déguisé en fille, sa mère l’avait caché pour le soustraire à son destin qui était de mourir en combattant. Lorsque les Grecs apprennent par l’oracle qu’ils ne pourront vaincre Troie sans Achille ils partent à sa recherche. Ulysse, grâce à une ruse, parvient à le démasquer et l’on retrouve Achille rejetant ses vêtements féminins saisissant la lance et le bouclier qu’il brandit au dessus de la tête. La scène, passionnée et violente, se déroule dans un bosquet d’arbres. Ainsi, le fond du tombeau semble s’ouvrir sur un jardin. Le bras droit de l’hypogée contient les restes de trois sarcophages, très mutilés. Un monument singulier se présente dans l’aile opposée : entre deux pilastres carrés surmontés d’un entablement prend place la scène du banquet réservé à l’un des propriétaires du tombeau : Malê.

 

 

Ganymède élevé aux cieux par l’aigle de Zeus signifie l’apothéose. L’abandon d’un mode d’existence et le passage à une nouvelle vie d’Achille face au destin est le symbole de l’âme éternel. Thèmes qui conviennent parfaitement au contexte funéraire. L’hypogée des trois Frères illustre l’importance de la couleur dans la peinture funéraire palmyrénienne. L’alliance unique des mondes hellénistiques et orientaux se traduit dans une juxtaposition de trois cultures : grecque, romaine et perse. Elle rassemble les éléments essentiels de l’art de Palmyre aux premiers siècles de notre ère.

 

 

Dans l’Antiquité, la couleur bleue est dédaignée, dévalorisée. Elle n’est même pas considérée comme une couleur. En Grèce, le bleu, le vert et le gris ne sont pas clairement définis. Certains philosophes du XIXe siècle ont eu des doutes quant à la capacité des Grecs de voir ou non le bleu. À Rome, c’est la couleur des barbares, les Germains et les Celtes. Avoir des yeux bleus est néfaste. Dans le monde romain, aux premiers siècles du premier millénaire, la couleur bleue est une couleur peu utilisée. C’est également un coloris très difficile à obtenir en en conséquence très couteux. Dans la Bible, le bleu est présent seulement pour le saphir, la pierre préférée des peuples hébraïques. La Chine associe le bleu au tourment, le bleu est la couleur affectée aux morts. En Inde, le bleu est la couleur de l’abjection. L’indigo teinte fortement et le bleu est donc considéré comme une salissure par les brahmanes. L’indigo est la couleur de la caste la plus basse, les Sudra. Un membre de caste supérieur qui entrait en contact même accidentellement avec l’indigo perdait son rang. En Asie central, le bleu a été longtemps la couleur du deuil. Le bleu est tellement peu présent en Occident ancien ; en latin classique le bleu est instable, imprécis, et les mots qui la qualifient sont empruntés au termes germaniques « blau » et arabes « azraq ». Dans les textes bibliques en hébreu, araméen ou grec, seul revient le mot « saphir ». Désormais, le bleu reste longtemps confondu avec le gris et le vert. Par contre, dès la plus haute Antiquité, en Égypte, le bleu porte bonheur dans l’au-delà et domine l’art. Le terme anil, « indigo » en persan vient du sanskrit nila, bleu foncé. L’arabe an-nïl, a donné son nom au Nil, « le fleuve bleu ». Les Perses aiment le bleu foncé car pour eux le monde repose sur un saphir qui donne son éclat au ciel. Ce n’est qu’à partir du XIIe siècle que la Vierge se vêtira de bleu, que les cieux sont peints de cette couleur et que le bleu accède au rang de couleur divine, symbole d’espoir et de sérénité.

 

En arrivant à l’hôtel, nous retrouvons Jamal, guide touristique, que Philippe connaît depuis de longue date pour avoir accompagné de nombreux circuits ensemble, guide local oblige. Il nous apprend que le président français Nicolas Sarkozy vient d’annoncer, lors d’une conférence de presse à Rome, que le président syrien Bachar al-Assad viendra vraisemblablement à Paris le 13 juillet pour le sommet de la future Union pour la Méditerranée. Le dictateur Bachar al-Assad accueilli à Paris ? N’est-ce pas ce même Sarkozy qui, il y a un an, annonçait : « Je veux lancer un appel à tous ceux qui dans le monde croient aux valeurs de tolérance, de liberté, de démocratie et d’humanisme, à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et par les dictatures, à tous les enfants et à toutes les femmes martyrisés dans le monde pour leur dire que la France sera à leurs côtés, qu’ils peuvent compter sur elle ». Jamal, qui nous a triomphalement annoncé la bonne nouvelle affiche un large sourire. Je capte le regard de Philippe qui me lance un coup d’œil dubitatif avant de s’adresser à Jamal. Tamam, très bien, dit-il, sa voix dépourvue de toute émotion.   En Syrie on ne parle pas ouvertement de la politique. Dès la mention de Bachar al-Assad, les visages se ferment. Il est évident que de nombreuses personnes aimeraient voir le régime sauter tandis que d’autres croient en Bachar et son régime car ils l’associent à la sécurité. Mais la Syrie est un pays sans voix.

 

 

Un autobus s’arrête devant le Zenobia dans un nuage de poussière. J’observe les touristes qui se dirigent vers l’entrée de l’hôtel. La tempête s’est un peu calmée et la grande colonnade se détache péniblement à travers la brume ocre. À Palmyre le tourisme est la principale source de revenue. Une source incertaine. Soumis au moindre changement politique de la région. Je ne peux m’empêcher de penser combien de temps encore avant la prochaine crise, la prochaine intifada, une nouvelle guerre, une révolte. Jusqu’à quand cette apparente prospérité pourra-t-elle perdurer ? La Syrie est fragile. Tourmentée dans ses entrailles, exubérante à la surface. Quel avenir pour Palmyre ? Les ruines observent, stoïquement. Elles subissent le passage du temps, l’évanescence des époques. Que peut-il bien leur arriver ? N’ont-elles déjà pas tout vu, tout vécu ?

 

Septembre 2015. En relisant ces dernières lignes, je réalise que des menaces bien plus graves planent sur Palmyre. Aujourd’hui, aux mains de l’État islamique, face aux cruautés inhumaines infligées à la population et à la destruction de monuments irremplaçables, la cité affronte certainement la plus difficile de ses épreuves…

 

Avril 2017. Enfin libérée de l’État islamique, la cité de Palmyre songe à la reconstruction de ces monuments. Les temples, l’arc de triomphe, le tétrapyle et plusieurs tombeaux ne sont plus que ruines. La population est  meurtrie, terrorisée. L’avenir s’annonce incertain.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Quartiers nord de Palmyre.

 

Au-delà de l’horizon… Colonnes dans la tourmente.

L’étrange beauté de l’oasis suscite fascination et émerveillement. Entourés des sables dorés du Grand désert de Syrie, les vestiges millénaires s’épanouissent dans des tons les plus changeants. Vanille à l’aurore, ocre à midi, rose au crépuscule et violacé à la tombée de la nuit. L’image contradictoire d’âpre désolation et opulence est troublante. Palmyre, la reine du désert, envoûtante et mystérieuse. La mythique cité de la reine Zénobie garde jalousement le souvenir de son règne. À trois heures de route de Damas, Palmyre surgit d’une manière inattendue au cœur des steppes désolées et arides. Pour la troisième fois, je vais pouvoir me perdre au milieu d’un univers unique, m’imprégner d’une histoire exceptionnelle.

 

Colonnes dans la tourmente, Palmyre III, Syrie, juin 2003.

 

L’ancien testament nous apprend, dans 1 Rois, IX, et 2 Chroniques VII, que le roi Salomon « bâtit Thadmor au désert ». Selon l’historien juif Flavius Josèphe, c’est également le roi Salomon qui serait à l’origine de la fondation de la cité. Dans son œuvre « Antiquités judaïques » datant de la fin du Ie siècle de notre ère, il écrit : « Il pénétra également dans le désert de la Haute-Syrie et s’en rendit maître ; là, il fonda une très grande ville à deux journées de distance de la Haute-Syrie, à une journée de l’Euphrate et à six jours de Babylone la grande. S’il établit cette ville aussi loin des régions habitées de la Syrie, c’est que plus bas il n’y a d’eau nulle part dans le pays et qu’on ne trouve qu’en cet endroit seul des sources et des puits. Ayant donc bâti cette ville et l’ayant environnée de remparts formidables, il l’appela Thadamora ; c’est encore le nom qu’elle porte chez les Syriens. Quant aux Grecs, ils l’appellent Palmyre ».

 

Les plus anciens témoignages concernant Tadmor, « TDMR », remontent au début du IIe millénaire avant Jésus-Christ. Une tablette assyrienne traitant un acte de vente mentionne le nom d’un témoin originaire de Tadmor. Au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ, Tadmor est attesté à Mari : « … une autre troupe, d’une soixantaine de Soutéens, est allée razzier Tadmor et Nashalâ. Ils sont revenus bredouilles et les gens de Tadmor en ont même tué un ». Tiglath-Pileser, roi assyrien qui régna entre 1115 et 1077 avant Jésus-Christ, pille Tadmor. Les annales royales assyriennes nomment la cité Tadmor au désert qu’elles qualifient de refuge de brigands. « Vingt-huit fois j’ai combattu les Araméens ; une fois j’ai traversé l’Euphrate deux fois dans l’année. Je les ai vaincus de Tadmor au pays d’Amurru, à Anat dans le Suhu et jusqu’à Rapiqu, qui est en Karduniash. J’ai ramené leur butin et leurs biens dans ma ville d’Assur. » Le roi Salomon ayant vécu au Xe siècle avant Jésus-Christ, on ne peut donc pas lui attribuer la fondation de la ville…

 

Le « Bagdad Café » surgit du désert, annonçant une halte rafraîchissante. Nous nous y arrêtons, comme à chaque fois, accueillis chaleureusement par Mahmoud. Lors de notre dernière visite le froid était intense et nous nous étions refugiés à l’intérieur près d’une poêle à charbon. Aujourd’hui, il fait une chaleur torride et c’est dehors, sur la terrasse abritée du soleil par un haut vent en paille, que nous sirotons le thé. Une antique éolienne alimentée par les vents du désert permet de capter l’eau dans la nappe phréatique et nous sommes bercés par le bruit apaisant de l’écoulement de l’eau et le grincement de l’éolienne.

 

 

La nuit tombe à l’instant où l’oasis se dessine, une ombre noire au milieu d’une étendue sans fin. Nous descendons à l’hôtel Cham Palace. Again, encore, dirait Forrest Gump. Nous sommes les seuls clients, again ! La voiture stationne devant la porte d’entrée, again ! Nous dînons seuls dans l’immense salle de restaurant vide, again ! Le dévouement du personnel est touchant. Depuis trois ans si peu d’étrangers s’aventurent dans la région. Pour nous c’est une chance inouïe de voyager dans de telles conditions, mais pour la population la conjoncture est difficile.

 

Depuis notre passage en décembre 2000 la situation n’a guère changée. L’intifada Al-Aqsa se poursuit et garde à distance les touristes. En 2002, le Conseil de sécurité, face à l’escalade du conflit au Moyen-Orient, se déclarait profondément préoccupé, et exigeait la cessation immédiate de tous les actes de violence, le retrait des troupes israéliennes des villes palestiniennes et un respect du droit international humanitaire. Un an plus tard fut nommé le Quartet pour le Moyen-Orient, un groupe composé des États-Unis d’Amérique, de la Russie, de l’Union européenne et des Nations unies, décidé à réaliser une médiation dans le processus de paix israélo-palestinien. Récemment, le Quartet a présenté sa feuille de route qui prévoit l’accord sur une trêve avec Israël entre les différentes factions palestiniennes et le début des pourparlers de paix entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas, le leader palestinien. Il y a à peine quinze jours, lors du sommet d’Aqaba, les deux parties, en présence du président américain George Bush, ont pris l’engagement d’appliquer la feuille de route.

 

Parallèlement, le 20 mars dernier a débuté l’invasion de l’Iraq par les forces de la coalition menée par les États-Unis contre le parti Baas de Saddam Hussein sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme, l’Iraq étant présenté comme un État soutenant al-Qaida, et l’élimination des armes de destruction massive qu’est censé détenir l’Iraq. L’occupation américaine de l’Iraq constitue une sérieuse menace pour la Syrie qui doit faire face à une vague d´immigration venue d´Iraq et aux accusations américaines concernant son aide aux insurgés irakiens. « Opération libération de l’Iraq » est une raison de plus pour écarter la Syrie de tout itinéraire touristique.

 

De retour devant l’arche monumentale, je soupire. Il y a des endroits dont l’appel est irrésistible. Des lieux qui réclament notre présence. Des cités possédant une poignante personnalité. Palmyre en fait partie. Le soleil est resplendissant, un vent chaud balaye la plaine. Nous commençons notre lente remontée de la grande colonnade.

 

 

Près des bains de Dioclétien, des nouvelles fouilles ont été réalisées et une villa a été mise au jour. La pierre, restée sous terre pendant plus de seize siècles, est blanche, contrastant avec la vision générale ocre que dégage la ville. Nous nous arrêtons au temple de Nebo, dieu babylonien du savoir, des arts et de l’écriture.

 

 

Au fur et à mesure que nous avançons sur la majestueuse avenue, les colonnes encore debout sont de moins en moins nombreuses. Le sol est jonché d’importants vestiges de bâtiments, chapiteaux, tambours, linteaux. Un amas de cœurs géants effondré formait jadis une double colonne d’angle.

 

 

Sur beaucoup de colonnes, architraves et pierres sculptées se distinguent des inscriptions. À Palmyre, les deux langues d’usage étaient l’araméen-palmyrénien et le grec. Les deux furent utilisées aussi bien pour les documents officiels que privés, fait unique au Proche Orient comme dans le reste de l’Empire romain. Je risque un torticolis en étudiant une inscription gravée sur une colonne. Évidemment, je ne sais la lire mais j’admire l’élégance de l’écriture linéaire en caractères détachés. Nous aboutissons au temple funéraire qui ferme la perspective. De là nous empruntons la colonnade transversale vers l’ouest en direction de la place ovale.

 

Structurellement, les colonnes de Palmyre sont constituées de trois tambours superposés dont l’un comporte une saillie par rapport à la rue. Ces consoles étaient destinées à supporter chacune, une des nombreuses statues honorifiques des citoyens méritants, offertes par les autorités de la ville. C’est l’une des caractéristiques originales de l’urbanisme de Palmyre. Ces statues, réalisées en bronze, auraient disparu durant les périodes byzantines et médiévales, époques durant lesquelles la région connut une grave pénurie dans le secteur de la métallurgie. Une inscription, bien souvent bilingue, grecque et palmyrénienne, évoquait les raisons de cette faveur qui fut accordée à un des habitants de la ville. L’inscription écrite en araméen-palmyrénien était inscrite sur le coté gauche de la console et pouvait être comprise par la plus grande partie de la population. Celle rédigée en grec, se trouvant sur le devant la console, était destinée aux visiteurs de passage. D’autres épigraphes remercient certains évergètes qui financèrent la construction d’une partie des colonnades ou des portiques. Sur la colonnade transversale, on a découvert l’inscription suivante : « Cette statue est celle de Soraikou, fils de Hairân, petit fils d’Alainê, arrière-petit-fils de Sepphera, que le Sénat lui a érigé en son honneur. Et il a fait dans ce portique sept colonnes avec toute leur ornementation, et il a fait un foyer d’airain ». Le foyer d’airain était un brûle-parfum ou un encensoir.

 

 

La langue palmyrénienne est une forme de l’araméen, une langue sémitique. Elle s’écrit à l’aide de l’alphabet araméen fondé sur l’alphabet phénicien et développé au IXe siècle avant notre ère par les scribes araméens du royaume de Damas. L’araméen était l’écriture de la chancellerie de l’empire perse dans les régions de langue sémitique et devint la lingua franca du Moyen-Orient sous une version relativement uniforme et très riche connue sous le nom d’araméen impérial. Le palmyrénien était un dialecte araméen occidental dont l’écriture est attestée durant les trois premiers siècles de notre ère, non seulement dans la Palmyrène mais aussi dans les plus lointaines régions du territoire romain. Des témoignages épigraphiques isolés du palmyrénien retrouvés en Égypte, en Algérie, en Italie, en Hongrie, en Roumanie et jusqu’en Angleterre. La première inscription attestant cette écriture remonte à l’an 44 avant Jésus-Christ, la dernière peu avant 273, année où Palmyre fut détruite par les Romains. L’écriture et la langue palmyréniennes nous sont connues par des inscriptions, principalement votives ou funéraires. Il s’agit d’un corpus typologiquement limité et assez répétitif. L’écriture est issue de celle de l’araméen d’empire. Seules les consonnes sont notées, dans une lecture de droite à gauche. Il existe deux formes bien spécifiques : le palmyrénien monumental et le palmyrénien cursif. La plus grande partie des inscriptions en écriture palmyrénienne sont écrites dans le palmyrénien dit monumental qui présente des ressemblances avec l’hébreu carré. L’alphabet cursif est une variante tardive qui apparaît entre le IIe et le IIIe siècle et qui a préparé la formation des alphabets modernes de la Syrie et de l’Arabie. On a découvert plusieurs inscriptions cursives écrites de haut en bas. La pratique de la graphie de haut en bas est uniquement liée au palmyrénien cursif. Le palmyrénien est à l’origine des écritures syriaques de Haute Mésopotamie qui se développent parallèlement au christianisme à partir du Ier siècle de notre ère.

 

 

Une porte dont il ne reste que l’encadrement en pierre conduit à la cella du temple d’Allat. Colonnes cannelées et chapiteaux corinthiens éparpillés, solidement ancrés dans le sable accumulé pendant des siècles, sont les seuls vestiges du sanctuaire. Allat, déesse de l’amour, de la fertilité et de la féminité est également la déesse de la guerre et de la destruction. Vénérée en Arabie à l’époque préislamique, elle est l’épouse du dieu Allah, « celui qui est en haut », le dieu père. Ensembles, ils ont engendré les autres dieux et déesses. Allat avait sa statue dans la Kaaba à La Mecque où elle était sensée résider. Elle est la représentation divine de la planète Vénus comme Ishtar en Mésopotamie et Sekhmet en Égypte. Allat était crainte et vénérée. À Palmyre, elle fut assimilée à la déesse grecque Athéna.

 

 

Dans les ruines du temenos du temple, l’archéologue Michael Gawlikowski, a découvert deux colossales statues d’un lion. L’énorme tête de l’animal est enveloppée de sa crinière. Il a la gueule entrouverte dévoilant ses crocs, un museau prononcé aux narines dilatées et les yeux grands ouverts. Entre les pattes du fauve se blottit une antilope. Le temple se trouvait proche du palais de la reine Zénobie qui était une grande admiratrice de la déesse guerrière.

 

 

Un peu plus loin, une voie mène au camp de Dioclétien, garnison romaine édifiée après la chute de Palmyre sur l’emplacement probable du palais de Zénobie. Depuis le forum, une volée de marches mène au temple des principia, insignes des légions. On y célébrait les cérémonies du culte guerrier. Le choix du site, à proximité de la porte de Damas qui s’ouvrait sur la route reliant Emèse, Homs, à l’Euphrate, est stratégique. Des arches reliaient la place ovale à la porte de Damas et ainsi la place faisait partie intégrante de la porte. Le visiteur, en pénétrant la ville, avait l’impression d’être accueilli par des bras ouverts. Aujourd’hui, le secteur est une étendue sauvage dégageant la désolation. La place ovale est réduite à quelques colonnes corinthiennes regroupées qui se dressent comme des sentinelles dans le sable.

 

 

Après la mort d’Alexandre le Grand en 323 avant Jésus-Christ, les Séleucides prennent le contrôle de la Syrie et Tadmor devient indépendante. Puis la ville disparaît de l’histoire jusqu’en l’an 41 avant notre ère lorsqu’elle est citée par l’historien Appien d’Alexandrie sous le nom de Palmyre. Intégrée à l’Empire romain en 19 après Jésus-Christ, au carrefour des routes commerciales, la ville prend une grande importance stratégique en raison de sa situation de ville tampon entre les Romains et les territoires sous domination parthe. Pline l’Ancien écrit : « Palmyre jouit d’un sort privilégié entre les deux grands empires, celui des Romains et celui des Parthes, et tous deux la sollicitent, dès que renaissent les conflits ». Palmyre entame une période de grande prospérité atteignant son apogée sous le règne de la célèbre reine Zénobie. Trop ambitieuse, elle causera aussi sa perte. Jusqu’au VIe siècle, Palmyre demeure une ville de garnison romaine.

 

Je suis, comme à chaque fois, frappée par la beauté du site. Marchant lentement, embrassant du regard chaque pierre que je dépasse, chaque architrave sculptée, je me sens épanouie, heureuse d’être ici. La magnificence des ruines est un brutal contraste avec le désert qui les entoure. La sérénité, le calme profond, le silence que dégage la plaine, me berce. J’ai l’impression d’effectuer un pèlerinage. Un retour vers ce lieu singulier, qui, pour moi, compte parmi les plus belles destinations et à lequel je voue une dévotion particulière. Mais l’état d’abandon de l’endroit me fait prendre conscience que tout n’est que passager. Même la plus belle ville de l’Orient romain n’a pas résisté au temps. La gloire que connut la cité à son apogée n’est qu’une lointaine réminiscence. Grâce aux descriptions de quelques voyageurs, puis aux archéologues, Palmyre renaît, même si elle n’est que l’ombre d’elle-même. Puis vient le tourisme, une manne pour les habitants de l’oasis. Aujourd’hui, la situation explosive dans le Proche et Moyen Orient a plongé la ville dans une nouvelle période sombre.

 

 

En conséquence, notre pèlerinage ne cesse d’être interrompu par des vendeurs de boissons, keffiehs, foulards, bracelets, cartes postales. Cela fait trois ans que les visiteurs se font rares et que les retombés financiers du tourisme se sont taries. Peut-on leur en vouloir d’être si pressant ? Car, en dépit de l’urgence, la gentillesse perdure. Pas d’insistance agaçante, pas de réflexions désagréables. Seulement des visages souriant nous souhaitant la bienvenue. Nous remerciant d’être là. D’être venus dans leur pays en dépit les mises en garde. De nationalité française en plus ! Ils secouent vigoureusement la main de Philippe, s’inclinent devant moi la main droite sur le cœur. « Vive Jacques Chirac ! Vive le président français pour ne pas avoir voulu accepter une résolution permettant le déclenchement d’un conflit armé ! Vive la France pour avoir refusé de participer à la guerre en Iraq ! » Ils nous montrent leurs paquets de cigarettes. Gauloises et Gitanes. Ils refusent de fumer des cigarettes de fabrication américaines ! Afwan, ahlan wa sahlan, soyez le bienvenue ! Je garde le silence. De nationalité néerlandaise, mon pays est membre de la coalition et a un rôle actif dans le soutien logistique, politique et armé.

 

Le soleil au zénith et la chaleur accablante nous obligent à nous réfugier sur la terrasse ombragée de l’hôtel Zenobia. À notre grande consternation, les chapiteaux antiques qui faisaient office de tables auparavant ont été remplacés par un vulgaire mobilier moderne. Le déjeuner n’en est pas moins succulent et la vue sur le temple de Baalshamîn saisissante. Nous aimons être ici. La beauté du site et son envoûtante atmosphère ne cessent de nous séduire.

 

Palmyre se développa d’abord à l’emplacement du temple de Bêl, puis, après la construction du parvis, au Ier siècle de notre ère, elle se déplaça vers l’ouest, en direction de la source Afqa. Des clans et des familles nomades arabes vinrent s’établir en périphérie de la ville. À cette époque, Palmyre comptait dix-sept tribus. Bien que ces bédouins commençaient à se sédentariser, la tribu reste la base de l’organisation sociale de Palmyre. La société palmyrénienne était une société issue de deux origines distinctes où subsistait le poids des traditions indigènes allié à une emprise plus récente de l’occident. Pendant cette période, Palmyre était une ville ouverte dépourvue de remparts. Seul existait un mur de pierres ou de briques crues entourant un secteur spécifique autour de la ville mais sans fonction militaire. Cette « muraille des douanes » était une simple limite pour le paiement des taxes fixées par le « tarif de Palmyre ». Au siècle suivant, les banlieues furent intégrées dans la ville avec la construction du quartier monumental organisé autour de la grande colonnade. La muraille actuelle, en forme de tortue, d’une longueur de six kilomètres, n’aurait acquis sa forme définitive qu’à la fin du IIIe siècle, sous le règne de la reine Zénobie. À cette époque la cité s’étendait bien au-delà de l’actuel site archéologique, pourtant très vaste. Aujourd’hui seule une infime partie de la cité antique subsiste. La plupart des maisons étaient construites en briques crues dont il ne restent guère de vestiges visibles. Ce que l’on admire aujourd’hui, ce sont les restes des voies monumentales et des places, les vestiges des édifices publics et les fondations des demeures des riches. Le reste a tout simplement disparu, évanoui dans le passage du temps et des éléments.

 

 

Depuis la conquête musulmane et jusqu’au XVIIe siècle, l’histoire de Palmyre reste floue. Rabbi Benjamin, natif de Tui, en Espagne, pendant son voyage pour répertorier toutes les synagogues du monde, passe dans la région au XIIe siècle et affirme qu’il y avait dans cette ville deux mille personnes de sa religion. L’historien arabe Aboul Féda, en 1321, en décrivant Tadmor fait mention de sa situation, de son terroir, de ses palmiers et des colonnes anciennes et en assez grand nombre qu’on y voyait. Les ruines de Palmyre restent perdues dans la solitude. Seul les bédouins du désert connaissaient son existence et en vantaient la beauté. Vers la fin du XVIIe siècle, des négociants anglais d’Alep, intrigués par les récits des nomades, décident de vérifier ce qu’ils prennent pour des fabulations. En 1678, ils essayent de regagner Palmyre. Dévalisés en route, ils reviennent sur leurs pas. En 1691, accompagnés du pasteur Halifax, ils font une deuxième tentative. Cette fois-ci ils atteignent leur but. En 1751, Robert Wood, archéologue irlandais et l’antiquaire anglais James Dawkins visitent les ruines. Après la publication de leur œuvre « Les ruines de Palmyre », Palmyre, en dépit de sa mauvaise réputation, voit arriver les premiers voyageurs.

 

 

En 1813, la jeune et riche anglaise Lady Hester Stanhope fait une entrée spectaculaire dans la ville. Son cortège comptait quarante chameaux chargés de tentes, de provisions, d’eau et de présents, une escorte de bédouins commandée par un prince et une vingtaine de cavaliers. Vêtue à l’orientale, elle remonte la colonnade à dos de chameau, acclamée comme une reine par une foule immense ; toutes les tribus du désert s’étaient rassemblées et des jeunes filles en posture gracieuse occupaient les consoles des colonnes. Par la suite, les ruines deviennent un lieu qui attire des visiteurs, certains pour admirer les vestiges de la ville en simples touristes, d’autres pour les étudier en savants, comme William Henry Waddington et Charles-Jean Melchior, comte de Vogüé. La sulfureuse comtesse Marga d’Andurain a un vrai coup de foudre pour la ville et décide d’y emménager. En 1927 elle prend en charge le seul bâtiment civil important de Palmyre qu’elle nomma Hotel Zenobia et où elle accueille archéologues français et étrangers, quelques rares touristes et hôtes de marque qui passent par la cité du désert, tout en régentant en partie la vie du village arabe où elle trouvait ses employés. Pour eux, elle était « Zeinab » ou la « comta ».

 

Le soleil, enfin, baisse, la chaleur reste étouffante. Pourtant, impossible de quitter les lieux. Nous vaguons sur la partie orientale du site qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Parsemées au milieu d’un énorme terrain vague se révèlent les fondations de deux églises, des maisons. J’ai une irrésistible envie de creuser et je ne peux m’empêcher de fouiller le sable, de regarder sous des blocs de calcaire, de chercher ne serait-ce qu’un tout petit morceau de marbre ou une pierre sculptée. Philippe, connaissant mes aspirations d’archéologue ou ceux, plus réalistes, de chercheuse de trésor, me regarde faire, installé sur une base de colonne. Lorsque je lui montre triomphalement une magnifique fleur sculptée dénichée sous un morceau de mur recouverte d’une fine couche de poussière il secoue la tête, sourire aux lèvres. Je la repose à contrecœur. Et je ne peux que me demander ce qui gît encore sous les sables car seule une infime partie de Palmyre a été fouillée. Ce qui reste nous rappelle amèrement ce qui n’est plus.

 

 

Le lendemain, à l’aube, je suis de retour sur le site. Le soleil est à peine levé et la température est agréable. Une petite bise balaye le sable. Je traverse le désert et escalade les murailles occidentales. Écroulées, elles offrent une image désolante. Il s’agit du mur de Zénobie, les murailles intérieures, englobant les principales structures civiques et un quartier résidentiel dense.

 

 

Dans cette partie, des tombeaux-tours furent englobés dans les remparts et utilisés comme bastions. Je me retrouve face à une porte de pierre avec des panneaux en caissons typique des tombeaux de Palmyre. Étrange réemploi. Construits face à l’avancée de l’empereur Aurélien, ces remparts n’ont pas pu sauver la « fiancé du désert ».

 

 

L’atmosphère est apaisante, enveloppée des derniers voiles de la nuit. L’air est chargé d’un silence intransigeant. Je découvre les vestiges de colonnes, chapiteaux et tambours, un bloc de calcaire satiné couvert de l’élégante écriture palmyrénienne. Les vieilles pierres sont inondées d’une sobre mélancolie. Dans cette douce lumière les couleurs sont plus riches, les contrastes plus doux. J’aboutis sur l’agora, centre commercial de la ville. Je remonte la colonnade, encore. Et toujours, au loin, le château arabe qui veille, présence éternelle. Je suis seule. Pendant ces quelques heures la cité m’appartient.

 

 

Nous sommes à Palmyre, oubliée dans le purdah d’un désert infini au cœur de l’Orient. Un Orient torturé et instable. Mais toujours cet Orient que nous aimons. Le grand sens de l’hospitalité des Syriens, l’extrême gentillesse des hommes et des femmes croisés en chemin, les sourires des enfants rencontrés en traversant des villages perdus dans la désolation des steppes, nous fait chaud au cœur. Les préjugés de l’Occident, souvent nourri par les médias, sont terriblement agaçants quand on a eu de la chance de vivre cet Orient chaleureux et surprenant. À cela s’ajoutent les magnifiques vestiges d’une cité féérique aux nuances délicates, émanant une grandeur inégalée et baignée d’une l’atmosphère unique ou le serein se confond avec le désespoir. Une ville morte pourtant si vivante, ressuscitée pendant les quelques jours où nous fûmes ses habitants. Nous quittons Palmyre le cœur lourd. Une petite brise se lève. Palmyre soupire. Elle est de nouveau abandonnée à sa solitude.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La grande colonnade.

Au-delà de l’horizon… Les larmes de Palmyre.

Une enfilade de colonnes dorée par le soleil. Chapiteaux et pierres sculptés gisant comme les perles éparpillées d’un collier brisé. Temples tels des joyaux dispersés dans le sable. La magnificence, la grandeur, la richesse de la cité, ne cesse de ressurgir. Sombrée dans l’oublie pendant de longs siècles, perdue dans la vaste étendue du désert de Syrie, Palmyre dévoile peu à peu ses trésors. La beauté du site, mille sept cents ans après sa destruction, relève l’amertume de sa disparition. Son histoire prodigieuse amplifie la fascination qu’elle incite. Centre de la Syrie romaine, la prospérité de Palmyre lui valut une grande attirance des empires qui l’entouraient. Deux mille ans plus tard, nous ressentons cette même irrésistible attirance.

 

Les larmes de Palmyre, Palmyre II, Syrie, décembre 2000.

 

La route traverse le grand désert de Syrie. Au nord, le relief est prononcé et la route suit les courbes des collines. Au sud, la steppe alterne champs rocailleux et dunes basses de sables fins. Le ciel est d’un bleu dur et il fait froid. Ce mois de décembre s’est avéré glacial au Moyen-Orient et la lumière est d’une pureté extraordinaire. L’horizon est un enchaînement de tons ocre, rendus cuivrés par le soleil doux de l’hiver. Au loin, une enseigne frappe le regard : Bagdad Café. Nous décidons d’y faire une halte. Un petit bâtiment couleur de terre se dresse seul au milieu du vide. Le grincement d’une éolienne et le bruit d’une porte qui claque ajoutés à l’hululement du vent du désert nous renvoient directement dans le célèbre film de Percy Adlon qui se joue dans le désert de Mojave en Californie. Ici le café n’est pas une fiction, il existe bel et bien et le nom est justifié. La bifurcation pour l’Iraq n’est qu’à quelques kilomètres. Le Bagdad Café appartient à la famille bédouine Sherfaldine. Jadis, leur tente près de la route attirait des voyageurs en quête d’un thé, d’un peu d’ombre et de compagnie. Plus tard, ils construisirent une petite maison. Les affaires étaient lancées. Mahmoud nous accueille au seuil de la porte. Tandis que nous sirotons un thé brûlant près du poêle à charbon, nos regards parcourent l’accumulation d’objets hétéroclites qui encombrent la pièce : kilims, épées, cafetières, fossiles, flasques remplis de sable, photos et posters. Un lieu insolite au milieu de nul part. Mahmoud nous fait part de son inquiétude à propos de l’intifada qui fait fuir les touristes de la région. Au moment de partir, il refuse notre argent, trop content que nous soyons venus dans son pays, ravi que nous nous ayons fait halte chez lui. Cette preuve de la grande hospitalité, propre au peuple syrien, nous touche.

 

Nous reprenons la route. Quelques kilomètres plus loin, un panneau routier indique la bifurcation pour Bagdad. Plus que cent kilomètres pour arriver à Palmyre. Enfin, au loin, nous distinguons l’ombre noire de la palmeraie, puis, tel un mirage, l’ancienne Tadmor apparaît. Les ruines sont dispersées au milieu des sables, les tours funéraires dressées à flanc de collines. Philippe contourne la ville et prend la piste qui mène vers le château arabe juché au sommet d’une éminence rocheuse. Nous abandonnons la voiture et montons vers la citadelle. Le spectacle de la ville en ruine qui s’étend à nos pieds est tout simplement époustouflant. Parsemés de colonnes, certaines solitaires, d’autres alignées reliées par des architraves, les tracés des avenues sont clairement discernables. Quelques murs, un petit temple. Des bases de colonnes, des arches. À la lisière de la forêt de palmiers trône le gigantesque temple de Bêl, toujours hanté par les dieux. En ces derniers instants de lumière, la pierre se distingue nettement du sable en diffusant un éclat luisant. Les alignements de colonnes sont comme d’énormes claustras filtrant la perspective. « Un si grand nombre de piliers corinthiens, avec si peu de mur et de bâtiment solide, fait l’effet le plus romanesque que l’on puisse voir », écrit Robert Wood en 1751. Aujourd’hui, c’est toujours le cas. À quatre heures le soleil disparaît derrière les collines à l’ouest. Palmyre plonge dans le crépuscule. Les temples disparaissent, les colonnes s’évanouissent. La vallée des Tombeaux sombre dans la nuit emportant les âmes des morts.

 

 

Nous nous rendons à l’hôtel Cham Palace, face à la source Afqa. Philippe, après des années de collaboration avec Madame Rawa Batbouta, responsable de l’organisation de voyages en Syrie et attachée aux hôtels Cham, a été gracieusement invité à séjourner dans tous les hôtels de la chaîne pendant notre séjour en Syrie. Stationnant la voiture devant l’entrée, nous pénétrons l’immense hall ostentatoire agencé de marbres brillants et colonnes de style palmyrénien. Le seul employé présent nous conduit à notre chambre ; une suite grande comme une salle de bal. La voiture pourra rester garée devant la porte principale ; ils n’attendent pas d’autres clients.

 

 

Depuis le déclenchement de la seconde intifada, toute la région est devenue un brasier prêt à s’enflammer. En conséquence les touristes évitent les pays du Proche et Moyen-Orient. Intifada est le mot arabe signifiant « soulèvement ». Elle marque la lutte des Palestiniens pour la fin de l’occupation israélienne. La seconde intifada a commencé le 28 septembre dernier suite à la visite controversée d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Ariel Sharon, devenu chef du Likoud, parti politique sioniste israélien de tendance nationaliste, se rend sur le troisième lieu saint de l’islam pour réaffirmer la souveraineté israélienne sur ce qui est pour les juifs le Mont du Temple. Les musulmans, qui appellent le site le Noble Sanctuaire, considèrent cette visite comme une provocation et une nouvelle insurrection palestinienne, l’intifada d’al-Aqsa, du nom de la grande mosquée de l’esplanade, se déclenche. Depuis, la tension bouillonnante en Palestine ne s’apaise pas et entraine toute la région dans le conflit. En six semaines de voyage dans le Moyen-Orient, nous n’avons rencontré qu’une poignée de touristes. Les hôtels et les sites archéologiques sont vides et l’inflation est galopante. La Syrie n’est pas une exception et nous sommes les seuls étrangers à Palmyre.

 

Le temps est couvert et lorsque nous quittons notre hôtel surchauffé, nous sommes frappés par la température glaciale. L’atmosphère est singulière. Palmyre porte un voile de brouillard et les ruines donnent l’impression de frémir. Nous prenons le chemin vers la vallée des Tombeaux. Nos pas crissent sur le sable. La nécropole sommeille, toute lumière éteinte, toute couleur fanée, sans une ombre, sans un bruit. Les tours funéraires hantent la cité antique comme des phares dominant une mer mouvementée, le vallonnement du paysage l’ondulation des vagues, les tours des phares qui attendent, en vain, la lumière.

 

 

Autour de nous, un paysage de désolation. Un cimetière qui s’étend à l’infini. La cité des morts. Adossées à flanc de collines, de nombreuses tours sont écroulées, réduites à leurs fondations. Les amas de pierres offrent une image d’abandon morose. Nous découvrons des escaliers qui plongent vers des portes scellées, vision déroutante. Certains hypogées sont mis à nu, les sarcophages gisant dans les sables. Sinistre. Une veille Austin blanche des années cinquante passe en trombe soulevant un épais nuage de poussière. C’est le gardien des tombes qui vient attendre patiemment des visiteurs devenus si rares. Enfin, la vallée s’ouvre permettant une vue inhabituelle du château arabe qui se détache contre les collines. Le brouillard se densifie et l’édifice devient une silhouette floue et sombre enveloppée de nuages. Le paysage est irréel, les collines semblent s’écarter laissant pénétrer le ciel. La scène est dominée par l’immense tour-tombeau d’Elahbel. Nous y trouvons le gardien la tête sous le capot, mais dans cette ambiance d’une autre dimension, nous ne sommes pas disposés à visiter la tour funéraire. Nous poursuivons notre exploration. Une tombeau-maison effondrée offre aux éléments encadrements de loculi et parties inférieures des pilastres à fûts cannelés. Un peu plus loin, une longue volée de marches se perd dans un souterrain où arches et colonnes ne sont plus que de la pierre brute. Le brouillard s’épaissit. Il est dense, presque palpable. Tout est gris et cotonneux. Les sommets des collines ne sont que des vagues contours sans couleur, les vallées des étendues perdues.

 

 

Nous rebroussons chemin vers la ville des vivants, morte, elle aussi. Un sentier glissant mène au sommet d’une colline surplombant le camp de Dioclétien. Notre regard suit l’envol d’un faucon, puis se perd dans l’étendue des vestiges. L’humidité nous pénètre. Nous restons là. Nous attendons. Soudain, l’atmosphère s’illumine. La chaleur du soleil commence à déchirer la nappe de brouillard. La nébulosité se disperse. Palmyre ôte son manteau de nuages et se livre, nue, en pleine lumière ; elle s’étend devant nous dans son sommeil éternel.

 

 

Le temple de Bêl, le « Seigneur », l’un des plus grands temples de l’Antiquité, baigne dans un soleil resplendissant. Une enceinte de quinze mètres de haut entoure l’esplanade de deux cent mètres de côté, délimitant un temenos de quatre hectares. L’entrée originale, un porche monumentale avec huit colonnes en façade, dit octostyle, en haut d’une volée de marches de trente cinq mètres de largeur, a disparu en 1132, et nous pénétrons dans l’enceinte par la citadelle musulmane construite sur son emplacement.

 

 

À l’intérieur, nous sommes étonnés par l’étendue de la cour. Autrefois, un portique soutenu par une double colonnade courait sur trois côtés. Le quatrième, à l’ouest, était bordé d’une seule rangée de colonnes beaucoup plus élevées que les autres. Aujourd’hui, seul le portique sud comporte un bel alignement de colonnes aux chapiteaux corinthiens qui se distinguent conte le ciel bleu. D’innombrables tambours à fût cannelés sont couchés en rangées ordonnées. Les vestiges d’une rampe permettant aux animaux destinés aux sacrifices de pénétrer dans l’enceinte subsistent, ainsi que les ruines d’un autel, d’un bassin sacré et d’une salle de banquet.

 

 

Sous l’influence des Araméens, qui ont emprunté son nom au grand dieu de Babylone, Bêl est adoré à Palmyre dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Le dieu tutélaire de Babylone Mardouk résidait dans son temple, l’Esagil. Sa statue, dérobée maintes fois lors de raids successifs, fut ramenée par le roi Nabuchodonosor Ier (1124-1103 avant Jésus-Christ), à Babylone. Après ce retour triomphal, le dieu Mardouk est désormais appelé Bêl, « Seigneur » en akkadien. Bêl, que l’on peut également rapprocher de Baal, le grand dieu des Phéniciens, peuple sémitique d’origine cananéenne. Alors qu’Alexandre le Grand vient de conquérir la région, il pris le nom grec Belos assimilé à Zeus. Le dieu Baalshamin, « Seigneur des cieux », fut assimilé à Bêl, mais il est plus proche des humains. Bêl est représenté sous la forme d’un astre, la planète Jupiter, ou d’un aigle aux ailes déployées. Il est le maître du ciel, dieu suprême. À l’origine, il forme une triade avec Aglibôl, dieu lunaire et Malakbel, « Ange du Seigneur ». Ce sont les dieux historiques de Palmyre. Plus tard, la triade principale sera constituée de Bêl, Aglibôl, dieu lunaire, et Yarkibôl, dieu solaire.

 

 

Dans l’immensité de la cour, le sanctuaire s’élève majestueusement sur un podium. À l’exemple des temples gréco-romains, la cella suit un plan rectangulaire, cependant la porte d’accès est placée de manière dissymétrique sur un des longs côtés comme dans les temples babyloniens. Les colonnes du péristyle, à fûts cannelés, ne possèdent plus leurs chapiteaux corinthiens. À l’origine, elles comportaient des corbeilles en bronze doré, un luxe inouï. Les architraves sont chargées de frises de vignes. Spirales et volutes se perdent dans les hauteurs des chapiteaux ioniens des pilastres. Le toit terrasse où avaient lieu des sacrifices d’encens dans des pyrées situés aux quatre angles est orné de créneaux à merlons de type assyrien. La finesse et l’élégance du travail sont en parfaite harmonie avec l’ampleur de l’édifice, influencé à la fois par l’art hellénistique et babylonien. Nous nous dirigeons vers la porte monumentale qui se dresse étrangement isolée au sommet d’une majestueuse volée de marches.

 

 

L’ésotérisme toujours présent pèse sur nous dès que nous franchissons le seuil du sanctuaire. L’aura de Bêl illumine les lieux, le souffle du dieu se faufile dans l’air. Ici, dans le grand temple de Palmyre, le cours du destin au fil des siècles ne semble pas avoir atteint le divin. La lumière matinale se déverse par le toit, presque entièrement disparu, dessinant des ombres furtives. Les deux extrémités de la cella sont occupées par deux niches absidiales surélevées qui abritaient les images des dieux. L’adyton, terme grec qui désigne tout endroit sacré « dont l’accès est interdit », principal est voué à la triade palmyrénienne ; Bêl, Yarihibôl et Aglibôl. L’adyton a ici la particularité d’être fermé, ne serait-ce que par un voile. D’influence mésopotamienne, c’est une véritable pièce annexe à laquelle le terme grec thalamos, « chambre à coucher » convient parfaitement. Les dieux étaient allongés sur une kline, lit de banquet. Le plafond est formé d’un monolithe percé d’une profonde coupole dans laquelle sont sculptées les images des sept planètes entourées des douze signes du zodiaque. Les angles sont remplis de quatre représentations de Bêl sous la forme d’aigles aux ailes déployées. L’ensemble est encadré de caissons qui renferment des fleurs en médaillon.

 

 

Le thalamos sud abritait la statue du dieu Bêl allongé sur une kline en attendant d’être porté à l’extérieur les jours de fêtes. Une volée de marches mène à la chapelle. Le plafond, nettement moins haut que celui d’en face, est richement décoré d’un large fleuron d’acanthes, entouré d’une bordure de plusieurs cercles de svastikas et une profusion géométrique de carrés et de triangles contenant des rosaces. Profondément imprégné par le spirituel, ici, dans le saint des saints, le temporel semble soudain insignifiant.

 

 

Le temple de Bêl à Palmyre fut l’un des plus vastes dans l’Orient romain. Contemporain du temple de Jérusalem bâti par Hérode Ier le Grand, il lui était comparable, tant pour ses dimensions que pour la disposition générale et le style architectural. Le temple de Bêl de Doura Europos, l’un des principaux sanctuaires de la ville de Doura Europos, sur l’Euphrate en Syrie orientale, est également connu sous le nom de temple des Dieux palmyréniens. À Apamée, le grand temple de Zeus Belos, dont le prestige de l’oracle attira de nombreux visiteurs parmi lesquelles l’empereur Septime-Sévère, fut détruit à ses fondations au IVe siècle.

 

 

La restauration du temple de Bêl de Palmyre remonte à 1930. À cette époque, la cella avait été transformée en mosquée et les habitants de l’oasis avaient leurs maisons à l’intérieur de l’enceinte du temple. Il furent délogés, puis relogés dans une nouvelle agglomération construite hors des murailles antiques. Aujourd’hui cinq mille Syriens vivent dans ce bourg moderne dont les bâtiments sont loin de pouvoir rivaliser avec la magnificence de l’antique Palmyre et dont les mosquées ont depuis longtemps remplacé les lieux de culte païen.

 

 

Notre point de chute est la terrasse de l’hôtel Zenobia, petit hôtel colonial situé parmi les vestiges. Ouvert en 1927 par l’aventurière la comtesse Marga d’Andurain, l’hôtel accueille les rares visiteurs qui, à cette époque, osent s’aventurer dans le désert de Syrie. Sur le lieu plane les âmes du roi d’Espagne Alfonso XIII et celui d’Agatha Christie. Sirotant un café, installés à des tables qui ne sont autre que des chapiteaux antiques provenant du site, à l’ombre du petit temple de Baalshamîn, nous laissons le temps filer. La solitude est poignante. Telle qu’elle devait l’être autrefois.

 

 

L’absence de visiteurs est une catastrophe pour les habitants de Palmyre qui vivent pour la plupart du tourisme. Les hôtels et les restaurants sont vides, le musée fermé. Dans les quelques boutiques ouvertes, les prix sont sacrifiés. Sur le site, les bédouins nous suivent sur des mobylettes sellées de tapis frangés avec du Coca-Cola et du Fanta. Les chameliers nous proposent des balades à dos de dromadaire. Des jeunes garçons tentent de nous vendre cartes postales froissées et cigarettes. Des petites filles bradent foulards jaunis et colliers de fausses perles. Quelques adolescents accourent avec de « véritables » pièces de monnaie anciennes. La désolation que nous discernons dans les regards de tous nous oblige quelques bonnes actions. Nous buvons du Coca-Cola glacé quand, frigorifiés, nous crevons d’envie d’un café chaud, et du Fanta tiède lorsque, le soleil au zénith, nous venons d’ôter nos vestes polaires car il fait soudain une chaleur étouffante. Nous échangeons quelques livres syriennes contre un paquet de cartes postales jaunies illustrées de vues tellement laides qu’elles n’inciteront personne à venir visiter le pays. Je me retrouve avec un bracelet d’argent serti de turquoises au poignet pour un prix si modique que Philippe en prend immédiatement un deuxième, orné de lapis lazuli, celui-ci. Il faut soutenir le commerce local dans ces temps difficiles !

 

 

Puis, comble de tout, nous nous laissons tenter par une balade à dos de dromadaire ! Tandis que nos méharis, en blatérant, se baraquent, pas une mince affaire !, nous échangeons un regard complice tout en réprimant un fou rire. Nous grimpons sur la selle et nos chameaux, en deux temps, train arrière, train devant, se relèvent avec dignité. Montée sur mon vaisseau du désert, qui avance au pas lent et chaloupé, me baladant au milieu des vestiges de la ville antique, une sensation de bonheur me submerge. Car, dans ce contexte, la visite prend une dimension déconcertante. Cheminant tranquillement à côté de Philippe, oscillant au rythme de ma monture, je me sens propulsé dans le temps. L’ère des caravanes chargées de précieuses marchandises atteignant l’étape pour la nuit. L’épopée des méharistes dans les armées de la reine légendaire Sémiramis de Babylone, des rois perses Cyrus et Xerxès, du roi séleucide Antiochos le Grand, et de la célèbre reine de Palmyre Zénobie. L’époque aussi des premiers explorateurs dans des contrées lointaines découvrant, au bout d’un voyage éprouvant à travers des espaces infinis, les vestiges d’une cité oubliée.

 

 

Irrésistiblement attirés par la colline dominant le camp de Dioclétien, nous remontons de nouveau l’étroit chemin. La vue embrasse le champ de ruines, caressé par les derniers instants de lumière. Le ciel se teint d’orange, puis de rose et de violet. La ville s’enveloppe dans un crépuscule qui rallume le feu de la vie un instant. L’éclat de la pierre contraste avec le sable. Depuis les mosquées du village les muezzins appellent à la prière. Un chien aboie au passage d’une mobylette qui passe en crachotant. Les cloches d’un troupeau de moutons avançant tranquillement dans la plaine tintent gaiement. Le klaxon d’une camionnette chargée de vaches déchire la quiétude et un tracteur passe avec un vrombissement lourd. La brise du soir soulève la poussière. L’air est glacial. Depuis notre observatoire, je retiens mon souffle. Le temps est suspendu. Enfin, les derniers bruits du monde moderne finissent par se taire et le silence s’installe à Palmyre. Le ciel passe de pourpre au noir. Les contours des collines s’évadent. Les tours de la vallée des Tombeaux sombrent doucement dans le néant. Le temple de Bêl se fond dans la palmeraie, le sanctuaire se réfugie dans le mystère. La lumière a, encore une fois, abandonné la ville.

 

 

Des heures durant, jour après jour, sous des ciels clairs ou de plomb, chauffés par un soleil radieux ou moites par le brouillard, nous explorons cette plaine sablonneuse dominée par le château à la découverte des trésors de Palmyre. C’est étrange d’errer seuls au milieu des ruines. La notion du temps n’est plus la même. Nous nous laissons bercer par la magie des lieux, profondément impressionnés par la solitude qu’émane le site. Dans l’air glacial de ce mois de décembre, Palmyre, peu à peu, se livre à nous. Pourtant jamais assez. On se demande ce qui gît sous les sables et ce qui a été perdu à jamais. Je ne peux être que d’accord avec Robert Wood qui, en 1751, dit : « Qu’il est fâcheux de n’en pas savoir davantage d’un pays qui a laissé de tels monuments de sa magnificence, qui a eu pour reine Zénobie, et Longin pour premier ministre ! »

 

 

Jour après jour, nous nous perdons dans les vestiges d’une ville fastueuse. Jour après jour, nous occupons le même chapiteau composite sur la terrasse du Zenobia pour prendre notre café dans une atmosphère des temps révolus. Et jour après jour, c’est sur le même sommet au-dessus le camp de Dioclétien, que nous attendons les ombres du crépuscule envahir ce site sublime. Quand la voûte céleste s’assombrit, les tracés des rues deviennent une voie lactée d’une galaxie disparue. Les ruines se transforment en demeures des dieux. Et quand la lune apparaît, il est difficile de croire que Palmyre fut un temps habitée par des mortels.

 

 

La pluie s’abat sur Palmyre. Le ciel bas est gris. La citadelle arabe est une silhouette noire repliée sur elle-même au sommet de la montagne et la vallée des tombeaux à ses pieds s’est résignée à son sort. Les colonnes s’élancent vers le ciel à la rencontre de la pluie. La plaine n’est plus qu’un champ de boue et les ruines fondent dans le brouillard. L’heure est venue de quitter Palmyre. Pourtant, impossible d’abandonner la cité antique sans être monté une dernière fois sur la colline qui surplombe le camp de Dioclétien. Protégés sous nos imperméables, nous nous engageons sur le sentier détrempé. Parvenus au sommet, l’immense champ de ruines se révèle péniblement à travers un écran d’eau. Les collines qui encadrent la ville au nord et à l’ouest ne sont plus que masses sombres effleurant les nuages. Les interminables lignes de colonnes ont foncé par l’eau qui se déverse sur elles. Le grand temple de Bêl est voilé par la bruine et se distingue difficilement dans la mare sombre de la palmeraie. La pluie s’intensifie. Palmyre, la reine du désert, pleure son destin. Philippe me fait signe qu’il est temps de partir. Nous sommes trempés. Avec réticence je le suis sur le chemin. Je me retourne une dernière fois pour embrasser la vue. Noyés dans le déluge, les vestiges se dérobent. Des voiles de brouillard suscitent une impression d’évanescence. Je soupire, fataliste. Aujourd’hui, ma dernière image de la ville sera à travers les larmes de Palmyre…

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi

Image d’en tête : La colonnade et le château arabe.

Au-delà de l’horizon… Opulence dans le désert syrien.

Les eaux bleues et transparentes de sa source et l’ombre de milliers de palmiers firent de l’oasis un florissant centre commercial au carrefour des grands axes du monde. L’originalité de sa civilisation, emprunté au monde gréco-romain comme au milieu sémitique, apporte un intérêt particulier et original à sa splendeur. L’élégance des édifices, la grandeur des temples et la beauté des sculptures trahissent une richesse artistique inégalée. Surgie des sables du désert de Syrie, à l’est de Damas, l’ancienne Tadmor connut la gloire et attira toutes les convoitises. Sa chute fut brutale et définitive, non pas par l’érosion des sables ou les tremblements de terre, mais par la volonté et la haine d’un homme face à l’ambition sans limites d’une reine énigmatique. Affrontée à l’empire le plus puissant de son époque, sa défaite scella le destin de la ville. Palmyre, impuissante, subit son déclin.

 

Opulence dans le désert syrien, Palmyre, Syrie, mai 1996.

 

Le soleil a disparu et le gris du ciel se fond dans l’ocre terne du désert. L’horizon est une ligne de désolation qui se perd dans un voile opaque. Le sol est si aride et si craquelé qu’il dessine un puzzle géant traversé par des wadis desséchés. La piste embrasse les courbes du relief, les dunes s’enchaînent à l’infini. L’atmosphère est lourde et de gros nuages noirs s’accumulent dans le ciel. Lorsque la pluie tombe, le sol n’arrive pas à évacuer l’abondance de l’eau et les wadis débordent aussitôt. La route est inondée et nous nous retrouvons bloqués avec une dizaine d’autres véhicules devant une mare de boue rouge en attentant que les eaux se retirent et que le passage se libère. Pendant que nous prenons notre mal en patience nous observons les hommes qui traversent les mares, djellabas relevées, jambes dénudées. Cette scène dans un pays habituellement si pudique donne une touche comique à la situation. Enfin les eaux se retirent et le convoi reprend la route. Le ciel reste gris et menaçant. En arrivant à Palmyre la nuit tombe. Au même instant l’orage éclate.

 

 

L’oasis de Tadmor fut mentionnée pour la première fois dans les archives de Mari au IIe millénaire avant Jésus-Christ. Les eaux de la source Afqa permirent l’épanouissement d’une oasis où prospérèrent oliviers et palmiers dattiers, coton et céréales. Occupée dès le XIe siècle avant Jésus-Christ par les Araméens et les Nabatéens venus du Sud, la « ville des dattes » devient une étape sur la route de la soie menant de la côte méditerranéenne à l’Euphrate. Florissante après la conquête d’Alexandre le Grand, la cité s’enrichit grâce au commerce avec Rome et la Perse. Les caravanes venues de l’Est apportent de la soie de Chine, celles du Sud, l’encens d’Arabie. Elles croisent les convois de pourpre de Tyr et de verrerie de l’Ouest. L’isolement géographique de Palmyre la met relativement à l’abri des razzias. L’empereur romain Hadrien restitua la Mésopotamie aux Parthes et lors de sa visite de la ville en 129, il donna à Palmyre le titre de « cité libre ». Dès lors, Palmyre se retrouve dans une situation privilégiée, sa liberté étant garantie par les deux grandes puissances régionales : Rome et les Parthes. Elle mène une politique d’équilibre lui valant des avantages considérables. Par la même occasion elle joue le rôle d’état-tampon. Cité du désert, elle loue ses escadrons réputés de méharistes aux armées romaines conquérant une fonction militaire de premier ordre. La ville s’agrandit et s’embellit sans cesse. À partir du Ier siècle avant Jésus-Christ, alors que les Romains envahissent la Syrie, Tadmor devenu Palmyre : « la ville des palmiers », entame une époque de grande richesse…

 

 

Les vestiges de la ville s’étendent à perte de vue. D’innombrables colonnes barrent l’horizon. Des édifices en ruine sont dispersés dans le sable. Juché au sommet d’une colline à l’ouest de la cité antique, le château arabe Qalat ibn Maan domine le désert. Nous sommes devant l’arc monumental qui s’ouvre sur la colonnade. La perspective infinie des portiques se perd dans cette immense plaine plongée dans le silence. « Palmyre est une ville noble par son site, par la richesse de son sol, par l’agrément de ses eaux. De tous côtés les étendues de sable entourent ses champs et elle est comme isolée du monde par la nature », écrit Pline l’ancien au Ie siècle. Les premiers rayons du soleil baignent l’oasis. Des voiles de nuages flottent dans le ciel bleu clair. L’air est frais grâce à l’orage de la veille et le sable porte les traces de la pluie. Je suis impatiente de découvrir la fabuleuse cité du désert. Philippe, qui, depuis 1990, a visité Palmyre de nombreuses fois en tant que guide conférencier, a nourri ma fascination pour l’endroit, et aujourd’hui, enfin, je suis là. L’heure matinale nous accordera un peu de tranquillité. Un peu de temps pour nous imprégner des lieux en douceur. En toute sérénité.

 

 

Avant que le site ne soit envahi par les touristes. Car la Syrie, depuis quelques années, est une destination convoitée et Palmyre un site incontournable. Les premiers efforts pour le développement du tourisme, avec la construction d’importantes infrastructures hôtelières, sous contrôle de l’État, datent du milieu des années 1970, mais c’est à un rythme particulièrement lent que la Syrie a vue l’augmentation de visiteurs étrangers. En effet, les préjugés sont nombreux. La méconnaissance du pays, sa situation géographique dans une région où les conflits sont récurrents, les difficultés d’obtenir un visa, la rareté et la médiocre qualité de ses emménagements touristiques et la cherté des séjours, placent la Syrie à l’écart des destinations touristiques. Philippe, lors de son passage dans le nord du pays en 1973, et en particulier la ville d’Alep, évolue dans une atmosphère où des vieilles Américaines polluantes volent la vedette aux calèches dans les rues, alors que les hommes sont encore tous vêtus du chalvar, pantalon noir ample resserré sur les mollets, ou de la djellaba, la tête couvert d’un keffieh, et les femmes souvent voilées des pieds à la tête. Tout cela a bien changé et aujourd’hui la Syrie est un pays en plein développement qui propose au visiteur de magnifiques vestiges des civilisations passées et une douceur de vivre orientale.

 

 

Nous remontons la majestueuse allée où les monuments s’enchaînent. Une balade à travers le temps. Le temple de Nebo, dieu des oracles, de la sagesse et de l’écriture, assimilé à Apollon, est réduit à son podium et les bases des colonnes du portique. Les bains de Dioclétien, précédés par quatre colonnes de granit rose d’Assouan, le théâtre où les gradins manquent cruellement de spectateurs. L’agora, vaste espace à ciel ouvert, est bordée d’un portique et entouré de boutiques et d’entrepôts. L’absence de pavement de la cour centrale signifie que l’endroit était utilisé pour le chargement et le déchargement des caravanes. C’était le véritable centre de la vie publique et économique.

 

 

L’activité commerçante de la ville atteint son apogée au début du IIe siècle de notre ère. Centre du trafic caravanier, la concurrente Petra en déclin, les entrepôts regorgent de produits venus de l’Inde, de l’Extrême-Orient, de l’Arabie et de la Méditerranée. Palmyre percevra de lourdes taxes sur les marchandises en transit et c’est de cette époque que date le tarif municipal gravé dans la pierre fixant le montant des taxes. Les caravanes de Palmyre étaient des entreprises saisonnières et annuelles. Les différents marchands s’associaient pour grouper leurs expéditions, sous la responsabilité d’un synodiarque, « chef de caravane », puissant commerçant qui prenait en charge une partie des frais. La ville s’enrichit et son architecture somptueuse en témoigne ainsi que les statues retrouvées qui représentent des personnages richement parés. À cette époque Palmyre est l’une des plus belles villes de la Syrie romaine et la plus grande puissance commerciale du Proche-Orient.

 

 

Le tétrapyle, « quatre portes monumentales », marque le centre de la ville. Les tétrapyles ont une valeur symbolique et sont en relation avec le dieu Janus, dieu ambivalent à deux faces adossées, d’origine indo-européenne. D’abord dieu des dieux, créateur bienveillant, il devient le dieu des portes, janua en latin, des transitions et des passages, marquant l’évolution du passé à l’avenir, d’un état à l’autre, d’une vision à l’autre. Il préside aux commencements et à ce titre le premier mois de l’année lui est consacré. Janua, januarius, janvier : la porte de l’année. Les tétrapyles sont particulièrement fréquents dans les grandes cités de l’Orient romain où ils constituent un élément essentiel de la décoration monumentale. Le tétrapyle de Palmyre est un édifice aux quatre groupes de quatre colonnes à chapiteaux corinthiens coiffés d’un entablement en pierre. Autrefois, une statue se dressait entre les colonnes de chaque piédestal. L’une d’elles représentait la reine Zénobie. Je m’arrête. J’ai envie de trainer, de faire durer cette extraordinaire exploration. Pour un peu, je voudrais revenir en arrière et recommencer au départ de la colonnade. En même temps, je réprime mon désir d’avancer en toute hâte, peur de manquer de temps, angoissée de rater un monument, une colonne, une simple pierre. Je suis avide de Palmyre, j’ai besoin de remplir mon esprit d’images de Palmyre. Je veux vivre Palmyre. Intensément.

 

 

Nous grimpons les marches monumentales menant à la terrasse du camp de Dioclétien édifié à la fin du IIIe siècle sur l’emplacement probable du palais de Zénobie. Les nuages commencent à se disperser et le ciel s’éclaircit. La ville s’étend à nos pieds évoquant grandeur et élégance. Au loin, à la lisière de la palmeraie, se dresse le temple de Bêl. La grande colonnade, l’une des merveilles de Palmyre et du monde antique, s’étire langoureusement à travers la plaine. Longue de 1100 mètres, le décumanus constitue l’axe principal de la ville et relie le temple de Bêl à l’est aux temples funéraires à l’ouest. Initialement, elle comptait quatre rangées de colonnes formant trois vastes avenues ; une centrale et deux latérales de moindre dimension comportant plus de mille cinq cent colonnes. Aujourd’hui, cent cinquante colonnes sont restées debout, les autres gisent dans les sables, rongées par le temps. À mi-hauteur des fûts, les saillies dépouillées des statues qu’elles supportaient autrefois, comportent quelques inscriptions. Mon regard suit la voie monumentale, puis se perd dans le vaste champ de ruines. Je suis éblouie par la beauté du site, les nuances délicates de la pierre et du sable. L’ocre de Palmyre est tendre. Or et cuivre, couleurs nobles, traduisant la richesse qu’a connue la ville. Vanille, champagne, miel, teintes exquises, exprimant la délicatesse et la fragilité de la « perle du désert ». Ici, à l’emplacement du palais de Zénobie erre l’âme de la souveraine illustre. Elle rêvait de gloire, de liberté. Zénobie, qui régna sur un empire au seuil de deux mondes, voulait faire de Palmyre le centre du monde.

 

 

Zénobie, guerrière à la tête de son armée composée d’archers et de méharis, appréciant la chasse aux grands fauves. Zénobie qui, couverte du heaume et vêtue de pourpre impérial, haranguait la foule à la manière des empereurs romains et fit frapper monnaie à son effigie à Alexandrie. Considérée comme la plus belle et la plus noble des femmes, elle avait le teint clair, les yeux noirs et les dents blanches comme des perles. Elle parlait l’égyptien, l’araméen, l’arabe, le grec et le latin. Parmi ses confidents, elle comptait le philosophe grec Longin et l’évêque hérétique d’Antioche, Paul de Samosate. L’empereur romain Aurélien écrivit à son sujet : « Ceux qui disent que j’ai vaincu une femme ne savent pas quelle femme elle était, à quel point elle se montrait rapide dans ses décisions, persévérante dans ses projets et énergique face aux soldats ». Zénobie, qui, dans sa rage ambitieuse, conduira Palmyre à sa perte.

 

 

Au IIe siècle apparaît au sein de l’empire Parthe une dynastie nouvelle et puissante, celles des Sassanides. En s’attaquant à Rome par la capture et la mise à mort en 260 de l’empereur Valérien par Shapur Ier, elle s’attaqua à Palmyre. La menace perse se presse aux portes de Palmyre. C’est alors qu’intervient Odeinat, prince de Palmyre, issu d’une famille arabe influente. Il vainc les armées perses de Shapur Ier entrainant le retrait des Sassanides de la Mésopotamie, de la Syrie, de l’Arménie, de la Silicie et de la Cappadoce. Odeinat s’empare du titre de roi des rois, porté par les rois perses, et en 267 l’empereur romain Gallien lui accorde le titre de « Correcteur de tout l’Orient », lui donnant autorité dans cette partie de l’Empire. L’autorité de Palmyre s’étend alors sur un immense territoire. Palmyre vient d’atteindre son apogée lorsque Odeinat et son fils héritier meurent dans des conditions mystérieuses en 267. La reine Znuby Bath Zabbai, son nom en araméen, plus connue sous la forme latinisée de Zénobie, lui succède. Elle conduira Palmyre à son apogée. D’une intelligence exceptionnelle, courageuse, cultivée et belle, elle devient un personnage de légende. Grâce à la victoire de son époux, elle règne déjà sur un empire étendu. Elle possède une fortune colossale, elle est assistée de conseillers compétents et enfin elle dispose d’une armée puissante et disciplinée. Son ministre, le philosophe Longin, l’a initié à la pensée hellénistique et lui donne l’ambition de faire de Palmyre le centre de l’Orient. Secondée par son général Zabdas, elle s’empare de la Basse-Egypte et lance ses troupes jusqu’au Bosphore. En 272, la reine se proclame « Auguste », frappe monnaie à son effigie et associe son fils Wahlballat au pouvoir. Elle règne sur un empire qui s’étend du Nil à l’Euphrate. Grâce à elle, l’Empire romain d’Orient est reconstitué… sans Rome. Rome ne peut que réagir en force. La guerre entre Palmyre et Rome est inévitable.

 

 

L’empereur Aurélien lui-même fonce vers la Pamyrène, décidé de reconquérir les provinces de l’est perdues. Zénobie appelle aux armes « tous les enfants du désert » et double ainsi ses effectifs. À la tête de son armée, elle marche au-devant d’Aurélien vers Émèse, l’actuel Homs. Montée à cheval, « armée comme Diane et belle comme Vénus », elle donna l’assaut. Après une terrible bataille, Zénobie est contrainte à la retraite. C’est alors qu’Aurélien se dirige vers Palmyre qu’il assiège pendant de longs mois. Quand Zénobie comprend que les renforts qu’elle attend des Sassanides n’arriveront pas à temps, elle tente de fuir. Sur le point de traverser l’Euphrate, elle est capturée par les troupes d’Aurélien. L’année 273 signifiera la fin de Palmyre. Mais aussitôt les Romains repartis, la révolte éclate à Palmyre. Aurélien retourne. De rage, il ordonne l’extermination des habitants, y compris femmes et enfants. Il livre la ville au pillage entrainant le saccage de la ville de fond en comble. C’est ainsi que la plus belle cité de l’Orient s’écroule sous la sauvagerie. Le sable se colore de sang. Les plaintes se perdent dans l’étendu du désert. Aurélien, contrairement à l’usage qui voulait que jamais Rome n’épargnât ses ennemis, gracia la reine. Néanmoins, Zénobie aura sa part d’humiliation. Au printemps 274, au sein d’un des plus beaux défilés que Rome n’ait jamais vu, Zénobie fait son entrée dans la ville impériale, non pas triomphale sur son char comme elle l’avait prévu, mais ligotée de chaînes d’or, couverte de bijoux. À pied, elle avance au milieu de murmures d’admiration. Ce fut sa dernière apparition en public. Le reste de sa vie nous est inconnu : mourut-elle de chagrin, se suicida-t-elle, finit-elle sa vie dans une villa princière à Tivoli comme dame romaine ? Nous ne le saurons probablement jamais… Quand à sa somptueuse capitale… Palmyre est réduit au rang de place forte. Dioclétien fortifia la cité contre les Perses et Justinien, au VIe siècle, l’entoure d’un deuxième rempart. En 637, elle fut conquise par les Arabes. Puis la ville sombre dans l’oubli et elle n’est bientôt que ruines, avalées par les sables…

 

Mon regard parcourt la plaine, je n’ai pas assez d’yeux pour m’imprégner de l’image insolite qu’offre Palmyre. En dépit des groupes de touristes qui vaguent entre les vestiges, une manne non négligeable pour les habitants de l’oasis, la cité suscite la fascination. En faisant abstraction des hommes et des femmes en bermudas dévoilant des jambes blanches et t-shirts imprimé de lieux touristiques visités ; I love New York, le sphinx d’Égypte ou les pyramides du Mexique, sac à dos et voix qui portent, je tente d’imaginer la ville à son apogée. C’est à la fois facile et impossible. Et ce qui me frappe soudainement est l’importance de ce qui est visible, palpable. Les prodigieuses colonnes. Architraves et chapiteaux richement sculptés. Blocs finement polis. Pierres couvertes d’inscriptions. Dallages portant les traces d’usure. C’est si peu, pourtant c’est tellement. Toutes ces merveilles dépassant le sable. La perception de ce qui est réel est si important que l’on en oublie de ce qui est avalé par le désert, détruit par l’homme ou emporté comme réemploi. La véritable histoire de la ville se cache sous les sables, recouverte de siècles de poussière.

 

 

Nous pénétrons le sanctuaire de Bêl par une petite porte dans l’épaisse muraille aveugle qui a remplacé les propylées antiques. La cour apparaît immense. Le temple, entouré des hautes colonnes du portique, trône sur une terrasse. Dans l’architecture, l’influence hellénistique et babylonienne est facilement perceptible.

 

 

L’un des chapiteaux tombés est posé sur deux morceaux de pierre et nous nous s’allongeons sur des dalles chaudes pour pouvoir apprécier les magnifiques frises en dessous entraînant les regards amusés de quelques passants. Un peu plus loin sont sculptés trois femmes voilées, les têtes penchées : trois madonnes contemporaines dans ce monde antique. Le grand nombre de touristes, accompagné de guides relatant l’histoire du sanctuaire en plusieurs langues, chacun haussant la voix pour se faire entendre, porte atteinte à la sérénité du temple et nous fait fuir les lieux.

 

 

Nous remontons une dernière fois la colonnade. Une petite brise se lève : elle chasse les derniers nuages. Palmyre n’est plus que bleu et ocre, presque blanc. J’ai envie de respirer Palmyre, de sentir Palmyre, de toucher Palmyre. Je veux prendre cette ville, l’enlacer. Bientôt, nous allons repartir et je dois chasser l’insatisfaction de ne pas avoir assez vécu Palmyre. Images d’une colonne solitaire, un chapiteau tombé. Effleurements d’une frise au relief profond, d’un pilier, si rond. L’éclat du soleil sur la pierre, l’odeur de la poussière. Je ressens une l’urgence naître en moi. Le besoin d’emporter d’avantage de souvenirs de Palmyre, de mieux connaître Palmyre, d’un jour revenir à Palmyre…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La grande colonnade et le château arabe Qalat ibn Maan.