Au-delà de l’horizon… Mirage blanc surgissant du désert noir.

Il existe un pays où quatre-vingt-dix pour cent du territoire est occupé par le désert, où vipères, cobras, scorpions, veuves noires et tarentules co-existent avec le gigantesque lézard gris du Kara Koum. Un pays où les températures atteignent plus de cinquante degrés en été. Un pays célèbre par la beauté de ses tapis, par ses chevaux célestes, ses traditions nomades et ses cavaliers hors pair. Un pays bordé par le fleuve l’Amou Daria à l’est, par les montagnes de Kopet-Dag au sud et par la mer Caspienne à l’ouest. Ce pays est le Turkménistan. Sa capitale Achgabat. Autrefois capitale marginale et largement oubliée d’un état de l’Union soviétique, aujourd’hui Achgabad est une ville unique. Unique et inimaginable. Il arrive de dire qu’il faut l’avoir vu pour le croire ; c’est le cas d’Achgabat !

 

Mirage blanc surgissant du désert noir, Achgabat, Turkménistan, juin 2005.

 

Le Boeing 717 décolle de l’aéroport de Dashogus dans le nord du pays au moment du coucher du soleil. Le désert du Kara Koum, « Sables noirs », sombre rapidement dans la nuit. L’avion est plein. Les hôtesses passent comme au cinéma, un panier autour du cou, et proposent bonbons et boissons à prix d’or. Le portrait de Saparmourat Niazov, le président, a sa place d’honneur au-devant de la cabine, le sourire aussi étincelant que le diamant à son doigt. À neuf heures du soir, nous atterrissons à l’aéroport d’Achgabat. Il s’agit d’un vol intérieur, les formalités sont donc vite expédiées et nous nous trouvons rapidement à l’extérieur. L’air chaud nous frappe de plein fouet. Nous sommes attendus et une heure plus tard, nous avalons une assiette de pâtes dans le restaurant italien de l’hôtel Nissa. Après trois semaines de plov, quelle bonne surprise !

 

Voyager en Turkménistan n’est pas une simple affaire. Depuis quelques années, il est interdit de se déplacer dans ce pays sans guide officiel. Même si certaines agences se sont accordées pour « libérer » le touriste après quarante-huit heures, il est arrivé que celui-ci se retrouve arrêté et déporté. Très frustrants sont les nombreux contrôles sur les routes exercés par des jeunes recrues dont la plupart ne parlent même pas le russe, mais qui épluchent les documents comme si leur carrière en dépendait. Cigarettes, briquets et billets d’un dollar passent discrètement de main en main et permettent de débloquer les situations. Les hôtels et les établissements côtoyés par des étrangers sont mis sur écoute et les conversations sensibles, surtout avec des citoyens turkmènes, doivent êtres particulièrement discrètes. L’idée d’avoir une escorte nous est insupportable et nous réussissons à convaincre l’agence, par l’intermédiaire de notre agence en Ouzbékistan avec laquelle nous travaillons depuis de nombreuses années, que notre chauffeur, Chick, un jeune Turkmène très sympathique, fera bien office de guide pendant notre séjour, même si celui-ci ne parle que trois mots d’anglais : « ok, stop » et « go ».

 

Dimanche, jour du marché. Nous nous rendons au marché Tolkuchka au nord de la capitale à la lisière du désert. Un vent chaud souffle sur la plaine. Des dizaines de bus remplis à raz bord remplissent d’immenses parkings et des milliers de gens se bousculent. Les femmes sont vêtues de lourdes robes longues fleuries et colorées ornées de broderies, un foulard gai noué dans la nuque. Les petites filles en robes blanches en dentelle avec du tulle dans leurs cheveux noirs sont de vraies poupées. Les hommes âgés portent le pantalon ample à l’intérieur des bottes, le manteau long ceinturé et, malgré la chaleur extrême, le telpet ; bonnet noir en laine d’Astrakan. L’air est irrespirable empêtré dans les nuages noirs que crachent les pots d’échappements et les fumées grasses des ragoûts qui bouillonnent dans d’énormes marmites et des shashlyk qui cuisent sur du charbon.

 

 

Des trois millions et demi d’habitants, plus de soixante-quinze pour cent sont d’ethnie turkmène. Dans une société avant tout rurale, les traditions tribales sont demeurées extrêmement fortes. Sept grandes tribus sont répartis sur le territoire : Tekke, Jomoud, Saryk, Salyr, Ersary, Tchoudyr, Göklen. Les descendants des esclaves iraniens, capturés jusqu’à l’arrivée des Russes en 1878, se sont turkménisés, mais restent exclus du système tribal. Les relations entre les grandes tribus relèvent d’un équilibre subtil plutôt que basés sur des rapports de force comme au Tadjikistan. La tribu dominante est celle des Tekke, c’est également celle qui comte le plus de membres. Le président Niazov est un Tekke. Les Turkmènes de l’étranger, les plus nombreux en Iran et en Afghanistan, peuvent acquérir automatiquement la nationalité turkmène.

 

 

Tout est à vendre à Tolkuchka, chameaux, chevaux, vaches, moutons, chèvres, pièces de voiture et vaisselle, raisins, pistaches, lunettes de soleil, bijoux, mais surtout les fameux tapis Turkmène dont les tons dominants sont le rouge sang de bœuf, le blanc cassé comme le sable du désert et le bleu nuit. Des couleurs intenses qui ressortent dans le motif traditionnel « gül » ; l’octogone partagé en triangles. Par milliers, ils sont exposés sur des voitures, drapés par-dessus les murs, suspendus à des fils ou étalés à même le sable. L’excitation est grande et le spectacle incroyablement coloré. Les femmes squattent devant des bijoux étalés sur une étoffe à même le sol, les hommes marchandent pour un telpet. Ils trimballent d’énormes sacs remplis, portent des tapis enroulés sur les épaules en tentant tant bien que mal de rassembler leurs enfants. Quand nous quittons le marché, c’est toujours les mains vides, mais avec la tête pleine d’images.

 

 

J’aurai aimé acheter quelques souvenirs et Philippe regardait avec envie quelques tapis anciens, mais les règles d’exportation sont très strictes et il est interdit de sortir du pays ne serait-ce que le moindre objet artisanal ; même une paire de chaussettes tricotée à la main ou un telpet sont considérés comme héritage culturelle. Un tapis neuf, d’une surface maximale de six mètres carrés, accompagné du bon d’achat, doit être déclaré au ministère de la culture qui décidera, après trois jours, s’il est autorisé à quitter le pays avec une taxe à acquitter. Les contrôles à la frontière sont sévères et les autorités pas commodes. De plus, comme nous continuons vers l’Iran et allons quitter le pays par une frontière isolée, nous ne voulons pas prendre de risque.

 

En 1869 les Russes construisirent un fort dans l’oasis Akhal Tekine non loin du village d’Achgabat situé dans le sud du Turkménistan, au pied des montagnes de Kopet-Dag qui forme la frontière avec l’Iran. En 1884, le tsar annexe la région. Le chemin de fer qui relie Turkmenbashi sur les rives de la mer Caspienne à Tachkent fit prospérer le village et en 1924, elle devint la capitale de la République socialiste soviétique fédérée du Turkménistan dans le cadre de l’organisation administrative de l’Asie centrale. Le 6 octobre 1948, un terrible tremblement de terre d’une force de neuf sur l’échelle de Richter détruisit la ville en moins d’une minute tuant plus de cent mille personnes : deux tiers de la population. Pendant cinq ans, la région fut fermée aux étrangers pour permettre de chercher les corps, de raser les décombres et d’entamer la construction d’une ville nouvelle.

 

Nous parcourons le quartier datant de l’ère soviétique avec ses grands bâtiments, ses larges avenues bordées d’arbres. Nul part une terrasse ou café, lieux confinés et introuvables si on ne s’y connaît pas. La convivialité n’existe pas à Achgabat ni ailleurs dans le pays, contrairement à tous les autres pays de la région où siroter un thé ou un café à l’ombre des arbres est tout un art de vivre. Nous entrons dans une librairie où seuls des livres écrits par le président Saparmourat Niazov sont à vendre. Car en avril dernier, toute littérature étrangère a été interdite, y compris la presse quotidienne et les magazines. L’internet est complètement sous contrôle. Tout cela au nom de la Doctrine de neutralité…

 

Le Rukhnama, « livre de l’esprit », le livre « saint » écrit par le président Niazov est «  né dans son cœur par la volonté du Tout-Puissant et le peuple turkmène doit vivre selon ses préceptes ». C’est aujourd’hui l’unique livre en vente dans les librairies. Devenu le seul livre d’étude et donc la pièce centrale du système d’éducation, la qualité de l’enseignement crée une génération dont les connaissances seront limitées à la biographie du président. Les écoliers et les étudiants doivent en connaître des passages par cœur, les examens du permis de conduire et d’entrée à l’université portent sur le Rukhnama et de nombreuses disciplines ont été éliminées du programme d’étude au profit du livre « saint » de Turkmenbashi, « le chef des Turkmènes ». Le système scolaire semble conçu pour « chanter les louages » de Niazov et aggrave une situation déjà minée par le départ des enseignants qualifiés, une diminution des années d’étude et la fermeture de l’Académie des sciences et de plusieurs instituts de recherche. La parfaite maîtrise du guide devrait permettre aux Turkmènes, d’après les sources officielles, d’entrer dans le « siècle d’or du Turkménistan ».

 

Nous passons devant des étalages où sont exposées des robes de couleurs vives et costumes sombres en nylon brillant. Dans une épicerie nous sommes frappés par les pyramides de biscuits et les boîtes remplies de bonbons. Ils sont vendus à la pièce. Les gens que nous croisons s’avancent tête inclinée. Ils semblent tous pressés. Ils nous regardent de biais, baissant le regard dès que nous jetons un coup d’œil dans leur direction. Dans ce quartier, aussi misérable qu’il soit, il y a de la vie… mais pour combien de temps encore ?

 

 

Car la ville est en grande mutation. Reconstruite après le tremblement de 1948, Achgabat fut composée de maisons et d’immeubles en brique de seulement deux ou trois étages avec parcs et jardins lui conférant une allure provençale. Pendant l’ère soviétique furent ajoutés des bâtiments de style urbanistique conçus tous selon le même prototype, austère, baptisé en Union soviétique « boîtes en carton ». Tout cela est en train de disparaître, remplacé par la nouvelle Achgabat. La population est expulsée. Condamnés à perdre leur logement, le plus souvent les habitants n’obtiennent aucun dédommagement. Des quartiers entiers sont réduits à néant, rasés par les bulldozers. Les démolitions se poursuivent inlassablement. Des milliers de familles se retrouvent repoussées jusqu’au bord du désert de Kara Koum où elles se contentent de logements de fortune faute de moyens. Tout cela pour « valoriser » la capitale et faire de la place pour l’œuvre de Niazov, œuvre entièrement en l’honneur de Niazov.

 

Le Musée du Tremblement de Terre est marqué par la statue d’un immense taureau qui tient entre ses cornes le globe terrestre sur lequel est hissé un enfant ; Niazov enfant, devenu orphelin après le séisme destructif. La sculpture a été enlevée sur le site de l’ancien cimetière des victimes. Elle pèse quarante tonnes. Autour de la Place de l’Indépendance se trouvent le Palais présidentiel de Turkmenbashi dotée d’une tribune, réalisation grandiose de marbre blanc couronnée par un dôme doré, le Maijlis, Parlement, le Ministère de la Défense, le Ministère de l’Honnêteté et le Palais de Ruhyyet ; somptueux édifices, soutenus par des colonnes immenses et recouverts de dômes. Musées, théâtres, mosquées, stades, places et jardins, fontaines. Au centre de cette capitale, sur la place Azadi, s’élève l’Arche de la Neutralité, réalisée afin de célébrer la neutralité du peuple turkmène et de son président. Au sommet de l’édifice, sur un gigantesque trépied haut comme un immeuble de dix étages, trône une statue en or de Niazov d’une hauteur de douze mètres qui suit la course du soleil. Encore une ode à la mégalomanie. Qui est réellement Saparmourat Niazov ? Un homme ou dieu ?

 

 

Il est Saparmourat Turkmanbashi le Grand. Il est le soleil éternel du Turkménistan. Il est le grand architecte de l’âge d’or des Turkmènes. Il est le prophète. L’indépendance de la république du Turkménistan est proclamée le 27 octobre 1991. Premier secrétaire du parti communiste depuis 1985, puis président du Soviet suprême de la république en 1990, Saparmourat Niazov est élu président en octobre 1991, puis de nouveau en juin 1992 au cours d’une élection à la soviétique : aucun adversaire, 99,5 % des suffrages. Adoptée en mai 1992, la Constitution institue un système présidentiel renforcé par un culte de la personnalité. Le président Nyazov se fait appeler Turkmenbashi : « le chef des Turkmènes » sur l’exemple de Mustafa Kemal, Ataturc : « le père des Turcs ». Son nom est donné aux grandes avenues des villes, à l’aéroport d’Achgabat, et à un port sur la Caspienne.

 

 

Le 15 janvier 1994 les électeurs approuvent par référendum le prolongement du mandat de Saparmourat Niazov jusqu’en 2002. En juillet 1995, la population proteste contre la chute du niveau de vie et réclame une élection présidentielle anticipée. Des ministres sont renvoyés et des procès d’opposants s’ensuivent. Le 17 avril 1998, Abdy Aliev, principal opposant au président Niazov, de retour d’exil, est emprisonné et n’est libéré que sous la pression de Washington. La récession se poursuit. Le chef de l’État exerce un pouvoir de plus en plus autoritaire marqué par un culte de la personnalité croissant. Les jours de la semaine et les mois de l’année sont nommés après lui-même et sa mère. Le 25 novembre 2002, le président Niazov échappe à une tentative d’assassinat. Boris Chikhmouradov, un ancien ministre devenu opposant, sera accusé, arrêté et condamné à la prison à vie. Certains affirment que l’attentat fut organisé par les agents de Niazov lui-même pour excuser une répression plus importante encore. Le 9 décembre 2004, le scrutin législatif aboutit à l’élection de cinquante députés appartenant au parti du président Niazov, seule formation autorisée à présenter des candidats pour former le nouveau Meljis, Parlement. L’opposition est ignorée. Aucun observateur étranger n’est présent. La prochaine élection présidentielle n’aura pas lieu avant 2020.

 

Le summum de la folie constructrice de Niazov est le quartier Berzengi. De larges avenues sont bordées de constructions monolithiques : immeubles et complexes hôteliers, fontaines et parcs, un centre commercial de forme pyramidal, l’eau coulant en cascade de ses pentes, le Musée National, d’immenses ensembles pompeux, le tout paré de marbre blanc. « Bwiek, bwiek » nous dit Chick, notre chauffeur,  désignant l’ensemble. En effet, c’est Bouygues qui a en charge les grands chantiers de luxe, l’architecture grandiose un outil de propagande dans la dictature hermétique de Niazov. Une mine d’or pour la société française.

 

 

Une autoroute à huit voies est désespérément déserte. C’est un monde surréel, fantaisiste. Vide. Pas un chat dans les rues, pas âme qui vive dans cet environnement stérile. Sauf la petite armée de nettoyeurs, balais à la main. Achgabat est une ville fantôme, une ville de pierre, un « rêve » de marbre blanc. Immaculée et virginale. Froide. Silencieuse. Pas un bruit ne s’élève entre les murs tapissés de marbre. Pas un crissement de pas sur le sol pavé de marbre. Un mirage blanc surgissant du désert noir.

 

Il est difficile de croire que nous nous trouvons dans un des pays les plus pauvres au monde. Jusqu’à où peut aller la folie d’un homme ? Et pour combien de temps ? Achgabat est une ville futuriste et artificielle, vidée de ses habitants car personne ne peut se permettre s’installer dans les immeubles flamboyants neuf étincelants au soleil. Aucun touriste ne loge dans les hôtels clinquants à l’atmosphère glaciale. Et ce n’est pas l’intention de Turkmenbashi ! Cette ville de marbre blanc est une exposition. Un étalage de pouvoir et une arme pour impressionner les pays étrangers. Le chef des Turkmènes a le visage tourné vers les autres, le dos vers les siens. Mais les Turkmènes ne risquent pas de l’oublier…

 

À Achgabat impossible d’échapper au regard de Saparmourat Niazov. L’effigie du président turkmène s’étale sur tous les murs de la capitale. Pas une administration, une école ou un magasin qui fasse exception, partout on est accueilli par le portrait du président, cheveux noirs corbeau, sourire étincelant, un énorme diamant au doigt. Il est partout : sur les bouteilles de vodka, les boites de conserve, les billets de banque. Au début des années 2000 Niazov aurait soudainement retrouvé la chevelure brune de sa jeunesse, signe de sa protection divine. Ses rides aussi se sont évaporées comme par miracle. Le pays a eu quarante-huit heures pour changer sa photo dans tous les espaces publics. Au final, ce changement d’apparence suscite pendant plusieurs semaines la mobilisation d’une importante main-d’œuvre chargée de remplacer les milliers de portraits à travers tout le pays. Il ne reste que les billets de banque sur lesquelles il figure avec les cheveux blancs. L’argent aurait-il un prix, même pour Niazov ?

 

Nous avons très envie de quitter la ville le temps d’une escapade et en fin d’après-midi nous nous rendons vers l’antique Nisa, à dix-huit kilomètres au sud ouest d’Achgabat. Le site est magnifiquement situé au sommet d’une colline adossé contre les montagnes du Kopet-Dag. Nous montons le chemin vers l’entrée de la ville. Les vestiges de murailles qui entourent le plateau furent autrefois des remparts et quarante-trois tours protégeaient le palais et les temples. Arrivés au sommet, nous sommes face à un énorme terrain vague, l’herbe brûlée par le soleil, des murs effondrés et des tranchées.

 

 

Nisa fut la capitale de l’Empire parthe qui domina la région du milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ jusqu’au début du IIIe siècle de notre ère. Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, des tribus scythes venant de la région de la mer d’Aral, s’installent en Parthie. Conduites par Arsace, qui donnera son nom à la dynastie, ces nomades vont profiter de la faiblesse des Séleucides, les successeurs d’Alexandre le Grand, pour installer leur autorité sur toute la région. Nisa est la première capitale des Parthes et centre religieux de l’empire. La ville forme un rempart contre l’expansion romaine. Située au carrefour des routes nord-sud et sud-ouest, elle devient un centre important pour le commerce. Les vestiges témoignent de l’interaction entre les cultures de l’Asie centrale et de la Méditerranée.

 

 

En 171 avant Jésus-Christ, Mithridate Ier, renomma Nisa Mithridatkirt : forteresse de Mithridate. Au cours du IIe siècle de notre ère, la pression des Romains obligea le roi parthe à déplacer sa capitale Hécatompylos de Parthie en Babylonie, où fut fondée Ctésiphon pour des raisons stratégiques. La monarchie, affaiblie, devint une proie facile pour d’autres Perses. En 226, le dernier roi des Parthes Artaban V fut vaincu par Ardachir, maître de la Perse qui fonda l’Empire des Sassanides. Le fils d’Artaban V, Artavasdès, dernier des Arsacides, continua la lutte jusqu’en 228 avant d’être capturé et exécuté à Ctésiphon. Nisa, même après l’effondrement de l’empire, continue d’être habitée jusqu’à qu’elle soit rasée par les Mongols au XIIIe siècle.

 

Nous nous baladons. Malgré les ombres qui s’allongent, la chaleur est toujours intense. Le centre de la cité consiste en un ensemble d’une superficie d’environ mille mètres carrées comprenant la Salle carrée, la Salle ronde, la salle à colonnes et la tour-temple, reliées entre elles par des couloirs et des jardins agencées autour un grand bassin et agrémentés de fontaines. La Salle carré, salle des audiences royales, dont la lanterne est soutenue par quatre robustes piliers, possède une somptueuse décoration de style hellénistique avec une profusion de feuilles d’acanthes et de palmettes. Les murs de la galerie qui entoure cette salle sont rythmés par des demi-colonnes et de niches qui abritent des statues d’argile peintes. Dans les ruines des bâtiments, nous découvrons les restes de piliers quadrilobés en brique, un pied de colonne sur une base carrée et quelques niches dans de hauts murs. Une équipe d’archéologues italiens travaille sur le site. Nous discutons des excavations avec eux. Ils nous éclairent sur la composition du site, puis nous invitent de les suivre vers l’espace carré qui fut la salle du trésor du palais royal. Ils y déterrent une partie d’un seuil pour nous montrer un ornement sculpté avant de le protéger à nouveau. Cette salle, où ont été découverts une quarantaine de rhytons en ivoire de style grec, est le premier exemple connu d’un plan cruciforme à quatre iwans, adopté plus tard par l’architecture musulmane pour la construction des palais, des mosquées et des médersas. Nous passons une heure agréable et surtout très instructive en compagnie des Italiens. Lorsque nous quittons le site, les adieux sont chaleureux. Quatre jours plus tard, nous les retrouvent à la télévision turkmène qui diffuse une émission sur Nisa et son équipe d’archéologues…

 

 

Sur la route du retour nous apercevons plusieurs longs escaliers en béton adossés sur les contreforts du Kopet-Dag : des circuits de huit et de trente sept kilomètres. « La marche de la santé » est un projet bizarre du président Niazov : une fois par an, dans un rituel humiliant, il ordonne à tous ses ministres et membres du gouvernement accompagnés de milliers de serviteurs civils d’effectuer ce parcours tous habillés du même survêtement. Turkmenbashi lui-même se rend en hélicoptère au finish pour les accueillir ! Chick nous fait part de son opinion : il pointe vers les marches défigurant la montagne, porte son index à son front et secoue sa tête.

 

Si la journée la ville ne grouille pas de monde et surtout pas dans les quartiers nouveaux, le soir Achgabat est carrément déserte dégageant une atmosphère de vide et d’abandon. Chaque quartier est équipé de guérites où des policiers montent la garde. Après vingt-trois heures, chaque passant devient suspect. Tous et chacun peut être interpellé par les gardiens de l’ordre. La population, sous cette menace répressive, ne prend aucun risque et dès vingt-deux heures Achgabat devient une ville morte. Avec ses édifices en marbre blanc luisant dans l’obscurité, dans un silence de plomb, Achgabat la nuit ressemble à une immense nécropole.

 

Il y a une dizaine d’années, dans un livre sur l’art musulman, j’étais tombée sur une photographie des ruines d’une mosquée au cœur d’un paysage aride. Cette image m’avait fasciné. D’abord parce que les vestiges étaient très beaux malgré leur état dévasté émanant une grande nostalgie. Ensuite parce que le sanctuaire était détruit par un séisme il n’y a pas si longtemps, en 1948. Puis, parce que le lieu se situait en Turkménistan, un pays qui me semblait absolument inaccessible. Aujourd’hui je me trouve devant ces ruines…

 

 

Anau, du persan « nouvelles eaux », est situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de la capitale. Important site néolithique, la cité fut nommée Bagabad, la « ville du Jardin », à son apogée comme étape sur de la route de la soie. La mosquée fut construite en 1456 dans la partie sud de la forteresse. Financée par Mohammed Khudaoit, représentant du gouverneur timouride du Khorasan, elle s’éleva sur le site du tombeau de son père Seyit Jamal-ad Din et fit partie d’un complexe religieux avec médersa, mausolée, caravansérail et khanaga, maison de derviches. Réputé par son architecture robuste et raffinée, la particularité du sanctuaire étaient ses ailes asymétriques avec des dômes différents. Ce fut également la seule mosquée au monde ayant un pichtaq doté d’un décor insolite de deux dragons se faisant face.

 

 

Selon la légende une paire de dragons tourmentait les habitants du village, volant bétail et vivres. Le hameau possédait une cloche qui pouvait être sonnée lors des urgences. Un jour, les villageois furent étonnés de découvrir qu’un des dragons sonnait furieusement la cloche. L’animal réussit à expliquer aux gens qu’il fallait venir avec lui. Hésitant, un petit groupe suivit le dragon qui les emmena auprès de son compagnon. Il avait avalé un bélier et les cornes étaient restées coincées dans sa gorge. Il lui était impossible de respirer. Les villageois réussirent à extraite le bélier de la gorge du dragon en détresse. Avec gratitude le dragon mâle porta les sauveurs sur son dos et les emmena vers une grotte étincelante de diamants. Avec ce trésor les habitant du village construisirent une magnifique mosquée. En remerciement ils ornèrent le pichtaq avec une mosaïque représentant les deux dragons.

 

 

Au XIXe siècle la mosquée était déjà endommagée comme en témoigne une photographie de l’historien allemand Ernst Cohn-Wiener prise en 1924, mais le séisme de 1948 l’achève. Depuis l’effondrement du bâtiment les vestiges sont éparpillés sur le sol tel que provoqués par la secousse. Deux moignons seulement restent du pichtaq, un pan de mur décoré de faïence turquoise, bleue et noire est couché sur un amas de briques. Par ci et par là, des mosaïques jonchent les décombres.

 

 

Dans la court, nettoyée de débris, gît un tombeau décoré avec des briques turquoise dédié à Kyz Bibi. De nombreux sites dédiés à Kyz Bibi sont éparpillés à travers l’Asie central. Selon la légende c’était une femme soufi de grande pureté réfugiée dans les montagnes ou le désert pour échapper à un mariage indésirable. Elle est l’héroïne des femmes stériles. Le cénotaphe qui marque la tombe du Seyit Jamal-ad Din, est un important lieu de pèlerinage. Un petit groupe de Turkmènes accompagné d’un mollah récitent des prières ajoutant une touche de vie humaine à ce lieu éteint.

 

 

Je ressens une forte émotion d’être ici. Entourées d’une plaine aride, les ruines dégagent toujours une certaine beauté. La brutalité de sa destruction a laissé un site vif, témoin cruel des ravages de la nature. Peu de travaux de nettoyage ont été effectués sur le site ce qui lui confère cette image émouvante. Si le monument avait été restauré je ne l’aurai certainement pas apprécié autant.

 

Achgabat veut dire « ville de l’amour » ; de l’arabe achg, amour, et du perse abad, ville. Mais quel amour ? L’amour-propre d’un homme atteint de la folie des grandeurs ? Ici règne de la mégalomanie a grande échelle. Depuis l’indépendance en 1991, la seule réforme importante en Turkménistan est l’introduction dans tous les établissements d’enseignement du « Rukhnama », le livre « saint » du président. Aujourd’hui, le régime est rongé par la corruption et de plus en plus de Turkmènes critiquent la mégalomanie de leur président, le traitent de fou et rêvent secrètement d’un avenir sans lui. Mais secrètement seulement.

 

Notre dernier soir. Sur le balcon de notre chambre d’hôtel je scrute la noirceur du désert qui s’étend au-delà des lumières de la capitale. Je songe à l’étrange ville que nous avons découverte ces derniers jours. Rien ne nous a préparé pour affronter un tel lieu. Nous savions que toute trace de la vieille ville avec bazars, mosquées, étroites ruelles, fut effacée lors du terrible séisme de 1948 et nous pensions découvrir une ville soviétique, avec espaces ouverts et barres d’immeubles. Nous ne nous attendions pas à vivre le romantisme de la route de la soie ou des Mille et une Nuits. Ni de recevoir des attentions chaleureuses d’une population ayant vécue sous le régime communiste, puis sous le joug d’un président à vie. Mais nous ne nous attendions pas non plus à trouver, dans un paysage de désolation au climat torride, cette ville étrange. Même dans l’intimité de notre chambre, le fait que nous pourrions être surveillés me fait froid dans le dos. J’ai l’impression d’être sur une planète hostile dirigée par un extra-terrestre. Les éclairs déchirent le ciel au-dessus les montagnes du Kopet-Dag. Peu après, l’orage éclate sur Achgabat, le vent se lève et les rafales apportent le sable du désert, mais la pluie ne tombe pas. La pluie ne tombe pas sur Achgabat.

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Marché Tolkuchka.

 

Au-delà de l’horizon… La frontière de l’improbable.

Étape majeure sur la route de la soie au XIIe siècle, mais en constant déclin depuis, l’oasis de Serakhs est située entre Nichapour en Iran et Merv en Turkménistan. Une importante réserve de gaz naturel, appelé « Dauletabad-Domnez Field », découverte en 1974, redonne enfin un peu de ressort à la région. En décembre 2003, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan signent un accord pour la construction d’un pipe-line long de mille cinq cent kilomètres qui conduira le gaz du Turkménistan à travers l’Afghanistan jusqu’au Pakistan, mais pour l’heure, c’est par le rail qu’il est acheminé vers sa destination. La ville de Serakhs a sa jumelle côté iranien, Sarahks, et les douanes sont installées de part et d’autre de la frontière. Cette frontière que nous devons impérativement passer aujourd‘hui, le 5 juin, pour retrouver notre ami Ahmad côté iranien. Le rendez-vous est prévu en début d’après-midi.

 

La frontière de l’improbable, Serakhs, Turkménistan, juin 2005.

 

Nous quittons Mary à neuf heures du matin. La route est en bon état. Nous traversons quelques bourgs poussiéreux et le canal du Kara Koum, exploit et aberration technologique, puis nous bifurquons vers le sud sur une piste qui nous évite de faire un détour de plus de cent kilomètres. Soixante kilomètres d’un semblant de chemin perforé de nids-de-poule parfois relevé par rapport au désert pour en retarder l’ensablement. Dans notre gros Toyota Landcruiser 4X4 V6, conduit par Chick, pourtant excellent chauffeur, nous sommes secoués comme des pruniers. Le paysage est caillouteux et le ciel couvert d’un voile blanchâtre. La chaleur est accablante. Seul signe de vie sur les premier cinquante kilomètres, un troupeau de moutons et de vaches, trois camions et un petit garçon sur un âne. Pas une habitation. L’horizon est plat et sans espoir, l’ambiance morose et l’abandon total.

 

À une dizaine de kilomètres de Serakhs, une barrière interdit le passage. Nous sortons de la voiture et nous nous présentons devant la fenêtre de la baraque qui fait office de poste de contrôle. Depuis l’intérieur, un officier en uniforme sale et froissé vérifie méticuleusement nos papiers puis annonce avec un sourire triomphal que la date de notre passage en douane est prévu le 5, or, aujourd’hui, nous sommes le 4 ! Philippe et Chick tentent de le convaincre que aujourd’hui nous sommes bien le 5 ! Mais l’officier insiste : nous devons rebrousser chemin et repasser demain. Le ton des deux côtés monte. Un collègue vautré au fond d’un lit de camp dans la pièce est réveillé d’un coup de pied. Pieds nus, pantalon retroussé, affublé d’un « marcel » autrefois blanc, il se frotte les yeux tandis que son collègue lui expose le dilemme. Tout juste sorti de son sommeil il confirme avec conviction qu’aujourd’hui nous sommes bien le 4… La situation semble désespérée. Peu d’étrangers passent dans le coin et on ne peut être assez prudent. Nous savons que si nous ne passons pas la frontière aujourd’hui, date indiquée sur nos visas, turkmène et iranien, nous allons nous retrouver dans une situation confuse. Il va alors être extrêmement difficile de quitter le Turkménistan et encore plus compliqué d’entrer en Iran, sans compter le temps qu’il faudra aux bureaucrates pour se pencher sur notre cas. D’aventure on risque de se retrouver coincé dans le coin pendant un moment, chose que je ne souhaite pas à ma pire ennemie ! Il faut impérativement faire entendre raison à l’officier !

 

Après vingt minutes de débat et sur l’insistance de Chick, les militaires acceptent finalement de téléphoner à leurs supérieurs. Le téléphone en bakélite noir fixé au mur semble dater de l’ère de la guerre froide, mais il a l’air de fonctionner. Après plusieurs tentatives, quelqu’un répond au bout du fil. Une conversation animée s’ensuit et, le combiné coincé entre l’oreille et l’épaule, nous voyons l’expression d’assurance disparaître du visage crasseux de notre interlocuteur. Celui-ci raccroche le combiné, se recompose, nous rend nos passeports et nous somme de continuer. Puis, avec un sourire radieux, dévoilant toutes ses mauvaises dents, il nous souhaite un bon voyage.

 

Vers l’est, nous distinguons le bourg de Serakhs et la gare ferroviaire. En attendant la construction du pipe-line, le gaz liquide est acheminé par le rail et des centaines de wagons-citernes rouillés vibrent sous la chaleur. Le chemin menant au poste frontalier contourne la petite ville assoupie qui semble oubliée du monde. La poussière et le sable voilent le ciel dans lequel on ne fait que deviner l’auréole du soleil. Une menace évanescente plane sur les lieux. Atmosphère sinistre. Le thème musical du film Il était une fois dans l’Ouest de Ennio Morricone semble approprié. Les derniers panneaux clament la bonté et la pensée profonde de Turkmenbashi, « père des Turkmènes », le président Saparmourat Niazov. Un lent parcours de slalom entre cônes orange fanés et Chick stoppe la voiture devant un haut portail en fer encastré dans une clôture de fil barbelé. C’est la fin du chemin. Dans une guérite, un militaire vérifie nos papiers, ceux de Chick inclus. Puis, c’est l’heure de prendre congé de notre chauffeur.

 

Dans ce pays, l’ancien territoire des redoutables nomades Turkmènes, les traditions anciennes ne sont pas encore supplantées par la civilisation moderne. Mais pour combien de temps ? Chick porte des jeans taille basse et des sandales. Pas de pantalon bouffant, manteau long et bottes hautes. Pas non plus le bonnet en fourrure d’astrakan noir pour le quotidien, blanc pour les occasions spéciales. Chick ne boit pas le thé assis en tailleur sur un tapis, Chick boit de la bière en discothèque. Les jeunes sont étonnamment modernes et rejettent facilement les traditions ancestrales. Probablement, à leur manière, une façon de dénoncer la politique de Niazov qui, dans son discours, met en avant les valeurs de la culture turkmène, mais qui, de façon contradictoire, mène un train de vie pharaonique à l’occidentale. Quel avenir pour ce pays où le système scolaire est quasi inexistant, les hôpitaux sans moyens et le peuple opprimé et sans liberté de parole ? Les ouvrages scolaires sont presque exclusivement constitués de références ou de discours de Niazov, le texte fondamental étant le Ruhnama, Livre de l’Âme, une épopée nationale rédigée de la main même du dictateur, « guide spirituel de la nation ». Il a réduit à trois ans la durée des études médicales et divisé par dix le nombre d’étudiants en médecine. Le 28 février dernier il affirme « Pourquoi gâcherions nous de bons médecins spécialistes en les laissant dans des villages, alors qu’ils pourraient travailler dans la capitale ? » Le lendemain il ordonne la fermeture de tous les hôpitaux en dehors d’Achgabat. La liberté de la presse, de la politique et d’opinion est interdite et sévèrement réprimée.

 

Comment envisager un avenir en équilibre avec le passé ? Sous la dictature mégalomaniaque de Niazov, les richesses du pays ne profitent qu’à une poignée de privilégiés proche de président. La population, résignée, vit au jour le jour avec la philosophie d’une époque révolue. Quatorze ans après s’être débarrassé du joug soviétique et la création de la république de Turkménistan, le pays est loin d’être sur la voie de la démocratie. La politique de Turkmenbashi cherche à « entretenir des liens amicaux et coopératifs avec tous les pays du monde basés sur le respect mutuel, des avantages communs, mais sans interférence dans la politique intérieure de chacun ». Malheureusement, au Turkménistan règne une situation précaire et ambiguë. La surveillance par les services de sécurité est étroite et très efficace aussi bien à l’égard des autochtones que des visiteurs étrangers. Les frontières difficilement franchissables ne permettent qu’un tourisme au compte goutte et bien surveillé.

 

Un ensemble de bâtiments négligés recouverts de tôles ondulées constitue le poste frontalier. Nous sommes dirigés vers une salle rectangulaire de béton au plafond bas soutenu par des murs écaillés. L’ameublement est spartiate : un appareil de contrôle à rayons x, une longue table avec une banquette et une cabine fermée en verre. On nous défait de nos bagages qui sont déposés à l’autre bout de la pièce, près de la sortie. Sans êtres fouillés ! Un officier nous présente une épaisse liasse de papiers en langue turkmène que nous remplissons dûment acceptant l’aide qui nous est offerte. Ceci étant fait, un autre fonctionnaire nous fait signe d’avancer vers le guichet pour faire tamponner nos passeports. Devant la fenêtre percé d’un trou circulaire, Philippe tend nos papiers lorsque, tout à coup, l’agent de l’immigration se lève d’un bond, sort de sa cabine, claque la porte, hurle quelque chose d’inintelligible et s’en va, nous plantant là, ahuris. Un officier, l’air désolé, nous fait comprendre que son collègue est parti déjeuner, regarde sa montre avec un scepticisme inquiétant et nous invite à nous asseoir sur le banc. Sagement, nous nous installons. La chaleur est suffocante, l’air ambiant lourd et pénible. N’ayant rien d’autre à faire, j’observe les individus qui traînent dans la pièce.

 

Mise à part l’officier sympathique revêtu d’une chemise blanche ornée d’épaulettes à deux étoiles, quelques personnages fort intéressants vaguent dans cette salle lugubre. Un scout en uniforme kaki, gourde dans le dos, pantalon dans les bottes, porte un chapeau mou en arrière sur sa tête lui donnant l’aspect d’un comédien des années trente dans le rôle de l’imbécile. Deux hommes couverts d’une tenue de camouflage pour la jungle dans les tons vert foncé semblent être un peu déplacés en plein désert. Un troisième, malgré son air dépassé, a l’air prêt à partir pour l’opération « tempête du désert » en costume adéquat, treillis version désert, beige et gris. Tous paraissent bouger, parler, voir vivre au ralenti. Pauvres bidasses stationnés sur cette frontière oubliée.

 

Mon regard s’accroche sur un poster jauni accroché au mur lézardé. Il représente un magnifique Akhal-Teke, cheval turkmène, une race de cheval de selle très ancienne et très pure, originaire d’Asie central et traditionnellement élevée par la tribu des Tekes au Turkménistan, dont il est l’emblème. Considéré comme le descendant la plus pure de sang de la race iranienne en Asie Centrale, ce cheval vit dans les déserts et les steppes du Turkménistan depuis des millénaires. Célèbre pour sa vitesse et son endurance, le Akhal-Teke est plus connu sous le nom de « cheval d’or » bien que la fameuse robe aux reflets dorés qui l’a popularisé ne concerne qu’environ un pour cent de la race. Il a inspiré à travers les âges et à travers le monde. On trouve sa représentation sur des pétroglyphes kazakhs préhistoriques, sur des amphores grec datant du premier millénaire avant Jésus-Christ, sur des miniatures mongoles et sur des tableaux anglais du XVIIIe siècle. Il y a trois mille ans, le Akhal-Teke fut emmené vers l’Europe par les cavaliers scythes. Alexandre le Grand domptait le célèbre Bucéphale, un cheval de guerre scythe. Le légendaire cheval céleste de Ferghana suant le sang tant convoité des empereurs chinois, était également un Akhal-Teke. Il est la race par excellence pour le fameux bouzkachi, « attrape chèvre », le bouz désignant « chèvre » en farsi. À l’origine, ce jeu était une des festivités des mariages turkmènes, devenu ensuite un sport national en Afghanistan et joué dans d’autres pays d’Asie Centrale. Les tchopendoz sont les joueurs de bouzkachi. En général ce sont des ouvriers travaillant dans les grands domaines à qui on donne des facilités d’entraînement. Les règles du jeu sont simples : un nombre variable de cavaliers, de dix-huit dans le stade jusqu’à plusieurs centaines dans les steppes du Nord, se disputent une carcasse décapitée de chèvre ou de veau pour aller la déposer dans un cercle tracé à la chaux situé à l’autre extrémité du terrain. Joseph Kessel, dans son magnifique roman Les cavaliers décrit à merveille ce jeu extraordinaire. Pendant l’ère stalinienne, le Akhal-Teke faillit disparaître, condamné à la boucherie mais la race est sauvée par un haras privé près de Moscou. Depuis l’indépendance, l’état a développé l’élevage du Akhal-Teke et le nombre de chevaux pur-sang a considérablement augmenté.

 

Le temps passe avec une lenteur exaspérante, la chaleur nous assomme. Soudain, un bruit de vaisselle qui casse retentit, suivi de celui de meubles renversés avec violence. Nous sursautons. Un lourd silence s’installe. Quelqu’un donne l’ordre de fermer la porte qui mène aux bureaux, mais une fois fermée elle s’ouvre aussitôt. En sortent deux hommes en longues blouses blanches : médecins, tortionnaires ? Tout est imaginable dans ce lieu hors du temps. Sans un regard pour quiconque, ils quittent la pièce. Puis arrive un officier en chemise verte avec trois étoiles sur les épaulettes : c’est l’homme du jour ! C’est lui qui va tamponner nos documents. Le ventre plein, il est agréable et efficace. Après avoir feuilleté nos passeports, sa curiosité satisfaite, il pose enfin le tampon tant convoité. Nous pouvons passer !

 

Sur le point de quitter les bureaux, un bruit sourd emplit soudainement la pièce. Le vieil appareil à rayons x vient de démarrer émettant un grondement sonore. À la dernière minute nos bagages sont avalés dans la machine. Nous avançons. Un dernier regard vers le drapeau turkmène et nous nous retrouvons dehors, Nous nous apprêtons à marcher les quelques kilomètres qui séparent les deux postes de douane sous la fournaise de midi quand surgit le chauffeur de la « navette » obligatoire : un dollar !

 

Après d’âpres négociations par principe, un accord nous débarrasse de nos derniers quarante mille manats. Nous embarquons dans le gros autobus mangé de rouille. Ne subsiste à l’intérieur qu’une banquette éventrée près de la porte sans battants. Le plancher est couvert de plaques de métal instables et aspirent la poussière de la piste qui envahit l’habitacle. Le tableau de bord est dépouillé de ses instruments, ne reste que le volant et une, deux vitesses… ?! Les vitres sont toutes cassées et des rideaux noirs, sales et troués, flottent à l’extérieur. Le bruit est assourdissant, pourtant la vitesse ne dépasse pas les six kilomètres à l’heure. Crachant une épaisse fumée noire, l’épave arrive jusqu’à la passerelle enjambant le lit d’une rivière à sec où un soldat russe débraillé nous fait vaguement signe de continuer. De l’autre côté, l’officier iranien, impeccable et poli, nous dévisage longuement. Il doit se dire que ces étrangers sont bien fous d’avoir traversé ce pays dément à quelques kilomètres seulement de là ! Je viens de mettre mon foulard mais il me demande de me couvrir d’avantage, pas une mèche de cheveux ne doit dépasser ! Décidément Téhéran est bien loin d’ici ! Philippe règle à notre chauffeur le prix convenu et nous gravons les marches de marbre blanc aveuglant qui mènent aux bureaux d’immigration iraniens.

 

Un autre monde ! La délicieuse fraîcheur de l’air conditionné nous enveloppe. Derrière les vitres, Ahmad nous fait de grands gestes. Un officier en uniforme irréprochable vient nous souhaiter la bienvenue en anglais et nous demande gentiment de patienter quelques instants. Nous nous installons sur des chaises confortables dans l’énorme hall moderne et immaculé, et profitons des toilettes étincelantes de propreté. Quelques instants plus tard, l’officier nous invite à le suivre. Nous sommes de retour en Iran.

 

Ahmad et Philippe s’embrassent, à mon égard, l’accueil en publique reste plus discret. Philippe remarque : « enfin un pays civilisé ». Nous sommes soulagés. Ici, en Iran, nous nous sentons en sécurité. Le Turkménistan fut un passage passionnant avec des rencontres chaleureuses, mais les innombrables contrôles routiers et confrontés à l’éternelle corruption des policiers et des militaires, pesaient sur nous de façon permanente. Il est temps de tourner le dos à Turkmenbashi et de faire face à Khomeini…

 

© Texte & photo : Annette Rossi.

Image : La route vers la frontière.

 

Au-delà de l’horizon… Triste destin de la reine du monde.

Dans la plaine alluvionnaire de la rivière Murghab, au sud-est de l’actuel Turkménistan, Merv se rend lentement aux sables noirs du désert du Kara Koum. Le soleil s’abat impitoyablement sur les ruines des forteresses, le vent effrite cruellement les vestiges de murailles. Son nom ancien de Margiana en grec ou Margush en perse résonne l’opulente oasis qu’elle fut, mais c’est sous le nom de Marv-i-Shah-Jahan, « Merv, la reine du monde », qu’elle connaîtra son apogée comme capitale seldjoukide et rayonnante étape de la route de la soie. Merv. Au cœur de la région historique de Khorassan, « pays du soleil levant », la cité fut abandonnée et bannie, puis sortie de l’oubli par l’Unesco qui reconnu son importance historique, et enfin glorifiée par la République de Turkménistan. Attirés depuis longtemps par ce lointain et insolite endroit égaré au cœur des steppes d’Asie centrale, ce torride jour de juin, nous partons à sa découverte.

 

Triste destin de la reine du monde, Merv, Turkménistan, juin 2005.

 

Depuis Achkhabad, la route est longue et monotone. Elle longe le canal du Kara Koum qui traverse le pays d’Est en Ouest. Long de mille quatre cent kilomètres et large comme un fleuve, il fut réalisé pour augmenter la production du coton sous le joug soviétique. Nourri par les eaux détournées de l’Amou-Daria, il n’irrigue pourtant que trois pour cent des terres turkmènes, mais il est aussi la principale cause du dessèchement de la mer d’Aral. Vers le Sud, les belles montagnes du Kopet-Dag forment la frontière avec l’Iran. Au Nord s’étend l’immense désert inhospitalier du Kara Koum, « sables noirs ». Le long de la route une bise chaude fait onduler l’herbe brûlée par le soleil. D’anciennes cités dont ne subsistent plus que remparts écroulés et morceaux de murs délabrés envahis par la végétation, s’enchaînent à intervalles réguliers, le sol jonché de céramiques peintes.

 

 

Chick, notre chauffeur, s’arrête à une station service où il fait le plein pour six mille manats, un euro ! Au Turkménistan, l’un des pays des plus riches au monde en hydrocarbures, l’électricité, le gaz et l’eau sont gratuits, l’essence a un coût dérisoire. Nous achetons une bouteille de Coca-Cola tiède, un paquet de biscuits, et quelques Mars que nous partageons en guise de déjeuner. Il fait très chaud et même si notre Toyota Landcruiser 4X4 V6 possède l’air conditionné, Chick préfère ouvrir toutes les fenêtres et faire entrer la poussière du désert. La nouvelle réglementation interdit tout séjour en Turkménistan sans un guide, mais après avoir passé la veille en compagnie d’une gentille dame qui n’a cessé de louer le président Saparmourat Niazov, Turkmenbachi, « père des Turkmènes », en termes les plus glorieux, nous avons réussi à convaincre l’agence que Chick fera très bien l’affaire, même s’il ne parle pas de langues étrangères et nous ne parlons ni le Turkmène, ni le Russe. Cependant, le fait que Philippe maitrise le turc, langue appartenant à la même famille que le turkmène, nous donne un certain avantage. Le plus importance c’est d’être sur la même longueur d’ondes ! Avec Chick, ce sera le cas. Après cinq heures de route, ayant parcouru trois cent soixante-dix kilomètres, nous arrivons à Mary. En 1884, les Russes annexèrent Merv, mais refusant de s’établir avec les Turkmènes, ils fondèrent une nouvelle ville. Elle s’appelait toujours Merv avant d’être baptisée Mary en 1937.

 

Lorsqu’en 1886, Edgar Boulangier, ingénieur français au Ministère des Travaux publiques, se plaint de sa chambre infestée d’insectes, on lui répond de s’estimer heureux car la semaine précédant une plaie de scorpions s’était abattue sur la ville. Plus d’un siècle plus tard, le seul guide touristique traitant la ville déconseille le vieil hôtel Intourist. Reste l’hôtel où l’on choisi entre la chambre avec la porte à clef, celle avec la chasse d’eau en état de marche ou encore la chambre qui possède une fenêtre qui ferme. Alors grande est notre surprise lorsque Chick s’arrête devant un bâtiment flamboyant neuf. L’hôtel Margush est le tout récent hôtel de Mary, tout confort ! Nos voix comme nos pas résonnent dans l’immense hall d’entrée dallée de marbre blanc. Le jeune employé de la réception nous sourit dévoilant toutes ces dents en or, signe de prestige dans cette partie du monde, et nous tend cérémonieusement la clef de notre chambre. Avec compassion, il nous fait savoir que nous sommes les seuls clients de l’hôtel et les seuls étrangers dans la ville ! Nous sommes probablement aussi les uniques touristes dans le pays…

 

Le site archéologique de Merv se trouve à trente-deux kilomètres vers le nord-est et il s’étend sur plus de cent kilomètres carrés. Elle héberge depuis l’époque du bronze, entre 3000 et 2000 avant Jésus-Christ, toute une série de centres urbains qui se sont succédés durant le cours de l’histoire. Les plus anciens, dont Gonur Tepe, étaient situés au nord de l’oasis, dans le delta du Murghab. Ce grand fleuve prend sa source au centre de l’Afghanistan, puis, après huit cent cinquante kilomètres, se perd dans les sables du désert du Kara Koum. Dans les mythologies indiennes et iraniennes, elle fut connue comme le berceau des familles aryennes. Elle est également nommée dans l’Avesta du prophète perse Zoroastre. Un système d’irrigation ingénieux permettait le déplacement des cités vers le Sud où s’est épanoui ville antique de Margiane. Habitée sans interruption depuis le VIe siècle avant Jésus-Christ, le site ne fut définitivement abandonné qu’au XIXe siècle.

 

Aujourd’hui, Merv est réduit à un énorme terrain vague, lointaine réminiscence de la « reine du monde ». Murailles effritées, quelques citadelles en ruine, de vagues contours de murs, vestiges coniques d’une sordoba, maison de glace destinée à stocker de la neige, et, visible de loin, le gigantesque mausolée du sultan Sanjar, au cœur de la ville entourée des remparts effondrés de Sultan Kala. Nous pénétrons le Parc national historique et culturel de l’Ancienne Merv en passant entre les murailles d’Erk Kala et Sultan Kala que les siècles et les éléments ont sculpté en formes douces et affaissées comme un château de sable après la première vague.

 

Au VIe siècle avant Jésus-Christ, le centre historique urbain se développa à l’est de l’oasis, lieu de prédilection pour tirer avantage des routes vers l’Orient. Ark Kala, le plus ancien centre historique de Merv, fut fondée par le roi achéménide Cyrus le Grand et devint un centre administratif et commercial florissant de l’Empire achéménide entre 519 et 331 avant Jésus-Christ. Elle était alors appelée Margush en perse ou Margiana en grecque. La cité circulaire, entourée de murailles et de fossés, est attestée par les sources écrites de la période achéménide et en particulier par la fameuse inscription trilingue de Darius le Grand à Behistun, dans l’ouest de l’Iran, datant du VIe siècle avant Jésus-Christ.

 

L’oasis faisait partie de l’empire d’Alexandre le Grand, elle pris le nom d’Alexandrie de Margiane. Pline l’Ancien suggère que la cité hellénique, blottie contre les contours circulaires d’Erk Kala, fut fondée par Alexandre lui-même. Le roi séleucide Antiochos Ier Soter qui régna entre 281 et 261 avant Jésus-Christ l’agrandit et la baptisa Margiana Antiochia. Elle est identifiée à Gyaur Kala, « Ville des Incroyants ». Les Séleucides en gardèrent le contrôle jusqu’en 238 avant Jésus-Christ. Les fortifications de style grec renfermaient une ville rectangulaire tandis que Erk Kala devint une citadelle renforcée. Durant toute la période séleucide la ville resta la capitale de la province de Margiane. Les Parthes arsacides, grâce à leurs sens du commerce, en firent une cité florissante et une importante étape sur la route de la soie. Nous grimpons sur les murailles hautes de trente mètres. Le paysage se déploie à trois cent soixante degrés. Au-delà des contours circulaires d’Erk Kala, les remparts rectangulaires de Gyaur Kala, très érodés, courent tellement loin dans l’espace que l’on ne peut en suivre l’extrémité. Palais, maisons, boutiques, temples, églises, mosquées, stupas et monastères bouddhiques, citernes, autant d’édifices qui ne sont plus que monticules aplanis et assemblages de mamelons désagrégés ocre qui s’enchainent à perte de vue…

 

 

De 224 jusqu’à l’invasion musulmane des Arabes en 651, la Perse fut gouvernée par une dynastie puissante et stable, celle des Sassanides, qui se considéraient comme héritiers des Achéménides. Remarquable par son organisation administrative et militaire, leur territoire engloba la Perside, le cœur historique, la Mésopotamie, le Caucase, l’Arménie, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Asie centrale. Merv fut un important centre administratif, culturel, militaire, commercial et artisanal. À côté du zoroastrisme, religion d’état, le manichéisme, le nestorianisme et le judaïsme furent largement tolérés. Sous les derniers Sassanides, Merv fut le siège d’un archevêché du christianisme nestorien. Jalon sur les routes commerciales, l’oasis voit transiter la plus précieuse des marchandises, la soie. Les soieries de luxe ; soie, mulhan, cazin, broderies, brocart, damas, furent une spécialité sassanide et la Perse devint une grande exportatrice de tissus, au point de provoquer une véritable guerre de la soie avec Rome à partir de la fin du IVe siècle. Les textiles sassanides qui ont survécu sont parmi les plus précieux tissus qui existent. En 651, face à l’avancée arabe, le dernier roi de la dynastie, Yazdgard III, s’enfuit à Merv où il est assassiné.

 

De la ville sassanide subsistent les Kyz Kala. Ces deux koshks, forts, sont les structures les plus importantes et les plus étonnantes de Merv. Ils possèdent des murs semblables à des colonnes demi-circulaires. Philippe y voit des troncs d’arbres alignés, moi une rangée de boudoirs, biscuits allongés saupoudrés de sucre. Chaque demie colonne est d’un diamètre d’un mètre trente environ et s’élève d’une base pointue vers un sommet pointu. Le petit koshk est dévasté, mais les murs massifs du grand Kyz Kala dégagent toujours pouvoir et puissance. Depuis l’intérieur, la vue porte sur la steppe. Loin d’être dépourvue de végétation, une flore broussailleuse et des touffes herbeuses s’accrochent à une vie précaire dans l’immense étendue sèche et brulante. Un troupeau de chameaux se déplace lentement. Au loin, l’imposant mausolée de Sanjar domine comme un phare le désert parsemé de vestiges. Le ciel se couvre, baignant le paysage dans une lueur blafarde, un gris cendré qui alourdit l’atmosphère. Merv supporte son passé péniblement.

 

 

Shahryar, mythique roi des rois sassanide, règne sur un empire perse qui s’étend jusqu’en Inde. Un funeste jour, Shahryar est trahi par son épouse. D’abord triste, puis déçu, il est finalement persuadé de la perfidie de toutes les femmes. Il cherche à se venger. Pour cela, il épouse une jeune femme vierge chaque jour qu’il fait exécuter au matin de la nuit des noces. Un véritable massacre que Shahrâzâd, fille du grand vizir, belle et intelligente, décide d’arrêter. Elle s’instruit sur la vie et les exploits des rois historiques, lit légendes et contes populaires et apprend poèmes et œuvres philosophiques. Puis, un jour, elle se porte volontaire pour épouser Shahryar. Une fois les vœux prononcés, elle prie le roi de lui laisser dire adieu à sa sœur cadette Dinarzade qui, complice, la supplie de lui raconter une dernière histoire. C’est ainsi que Shahrâzâd commence à narrer la plus passionnante des légendes. Son époux le roi l’écoute, captivé et tenu en haleine. L’aube se pointe sans qu’elle ait pu conclure son récit. Subjugué par le conte, Shahryar, voulant en connaître la fin, lui laisse la vie sauve un jour de plus afin qu’elle puisse finir l’histoire la nuit suivante. Le lendemain, elle termine le conte commencé la veille et en entame un autre, encore plus fascinant. N’ayant pas pu raconter la fin au lever du soleil, le roi lui accorde un jour de plus. C’est ainsi que chaque nuit, Shahrâzâd raconte au roi une nouvelle histoire dont la suite est reportée au lendemain et ainsi Shahryar garde Shahrâzâd en vie. Ce stratagème va durer mille et une nuits au bout desquelles Shahrâzâd annonce au roi qu’elle n’a plus de contes à raconter. Mais Shahryar, entre temps tombé éperdument amoureux de la belle Shahrâzâd, abandonne sa résolution et fait de la captivante narratrice sa reine.

 

Shahrâzâd, Shéhérazade, est le personnage central de l’œuvre magistrale que sont les contes des Milles et Une Nuits et qui dériverait d’une œuvre perse intitulé Hezar Efsane, « Milles Contes » dont nulle trace n’existe. Elle en est le narrateur, mais aussi le personnage le plus rusé, intelligent et astucieux. Shahrâzâd, Shéhérazade, et Shahryar, Grand Roi, sont des noms d’origine persans. D’autres éléments ; métamorphoses en animaux et génies demi-dieux, que l’on retrouve dans des ouvrages hindous, témoignent d’une origine indienne remontant au IIIe siècle. Les contes seraient donc nés en Inde et auraient atteint, par voie orale, la Perse où le Hezar Efsane aurait été écrit. Ce recueil se serait ensuite propagé dans le monde arabe grâce aux marchands avides de récits pour briser la monotonie de leurs voyages. Les conteurs arabes auraient arabisé les contes en remplaçant les noms et les lieux indiens et persans par un décor arabe islamique. L’ensemble des Mille et Une Nuits est complexe, avec des contes imbriqués les uns dans les autres, et des personnages en miroir les uns des autres. La grandeur ancienne de Merv, sa richesse et son exubérance, se devine à travers le cadre féérique des contes des Mille et Une Nuits, puisqu’on pense que c’est ici que Shéhérazade, la fabuleuse et intarissable narratrice légendaire, égrena ses histoires…

 

 

Après la conquête arabe, Merv est intégrée dans l’empire des Omeyyades, dynastie de califes arabe sunnites qui gouverne le monde musulman de 661 à 750. Elle fut pour les eux une base de pénétration vers l’Asie centrale. Au VIIIe siècle, les Abbassides supplantent les Omeyyades. La révolte abbasside fut largement appuyée par les Arabes, en particulier les colons de Merv maltraités par la politique des Omeyyades. Les Abbassides veulent un état plus profondément musulman où les Perses convertis à l’islam auront une part égale à celle des Arabes. Ils reprennent les traditions administratives des Sassanides. Une troisième ville est construite pour héberger la population grandissante, Sultan Kala. Durant l’ère abbasside, Merv, capitale du Khorassan, entame une nouvelle période de grande prospérité. Elle atteint une splendeur inégalée et au IXe siècle la cité, « âme des rois », est la deuxième ville du califat après Bagdad. L’une des plus grandes villes du monde, elle est louée en termes de « délicieuse, élégante, raffinée, brillante, extensive et agréable ». Brièvement capitale du califat sous le règne de AI-Mamoun, son architecture aurait inspiré les Abbassides pour la réorganisation de Bagdad.

 

Pourtant, au fil des siècles, le pouvoir des califes arabes s’affaiblit peu à peu et le Khorassan fut gouverné par des dynasties perses ; les Tâhirides, puis les Samanides. Le persan devient la langue officielle de la cour. À la fin du Xe siècle, les Ghaznévides, une dynastie musulmane d’origine turque, prennent le pouvoir à Merv et règnent sur le Khorassan jusqu’à l’arrivée des Seldjoukides.

 

Au XIe siècle, les Seldjoukides avancent vers l’Asie centrale et en 1038, Toghrul Beg, petit-fils de Seldjouk, prend Merv. L’historien persan Abdul-Fazl Bayhaki, un contemporain, décrit l’arrivée du conquérant : « Il était vêtu d’un caftan en mulhan, coiffé d’un turban et chaussé de bottes en feutre. Il était suivi de trois mille cavaliers en cotte de maille. Ils tenaient un arc turquois à la main, avec trois flèches à la ceinture, et portaient un armement complet ». Tandis que Toghrul Beg part à la conquête de la Perse, son frère, Tchagri Beg, et son jeune fils Alp Arslan, restent au Khorassan. Tchagri Beg se proclama sultan de Merv en 1036. En 1064, Alp Arslan, « lion courageux », succède à son oncle à la tête de l’Empire seldjoukide. Grand souverain, ferme et juste, il est, à trente-huit ans, l’homme le plus puissant de la terre. Il écrase les Byzantins en 1071 à Manzikert, en Anatolie, ouvrant les portes d’Asie mineure aux tribus turques. Blessé mortellement à Boukhara un an plus tard, il souhaita être enterré à Merv. Son épitaphe proclamait : « Vous, témoins de la gloire d’Alp Arlsan, vénéré jusqu’au cieux, venez à Merv, vous verrez son corps gisant dans la poussière ».

 

Merv atteint son apogée au XIe et XIIe siècles alors capitale des Seldjoukides. La ville, la plus belle et la plus riche cité de toute la région, appelée Sultan Kala, s’étendait sur plus de 600 hectares et comptait deux cent mille habitants. Sculpteurs, architectes, peintres, artisans en métal, bois et pierre travaillaient à Merv. Armes et armures en acier, poterie fine, verreries et bijoux y étaient fabriqués. Soieries, laine et coton produits à Merv étaient exportés vers l’Orient et l’Occident. Les califes de Bagdad se vêtirent en mulhan et en cazin, soieries de Merv. Renommée pour ses dix bibliothèques, elle rayonnait comme centre de vie intellectuelle. Lieu de haute culture, elle attirait des étudiants du monde entier. Merv comme centre politique et culturel rivalisait avec Damas et Bagdad. Plus de dix mille personnes dont quatre cent plongeurs travaillaient pour entretenir un ingénieux système d’irrigation. Les Arabes en furent si impressionnés qu’au XVIIIe siècle, ils baptisèrent « Merv » un canal de Bagdad. Faisant partie des cités les plus importantes de son époque, elle avait le titre de Marv-i-Shan-Jahan, « Merv, la reine du monde ».

 

Nous traversons le Shahriyar Ark, la citadelle du sultan, citadelle dans une citadelle, pour atteindre le complexe religieux du maître soufi Yusuf Hamadani. Le soufisme, l’orientation mystique de l’islam, exerça une influence sociale considérable dans le monde arabe, surtout à partir du XIe siècle. Abu Yaqub Yusuf al-Hamadani fonde la voie naqhsbandi, l’une des quatre principales confréries soufis. Le naqhsbandi, du nom de son premier maître Khwaja Shâh Bahâuddîn Nashband, est connue pour sa simplicité et sa beauté spirituelle car elle reflète la nature de l’être humain et son inspiration la plus profonde. C’est le seul ordre soufi à retracer son lignage au prophète Mohammed. Né en 1048 à Hamadan, dans le nord-ouest de l’Iran, Yusuf Hamadani est le premier des enseignants soufis d’Asie centrale à être reconnu comme khwaja, maître de sagesse, de l’ordre de naqshbandi. Grand, mince, la chevelure couleur de sable, visage grêlé avec des yeux rieurs, tendre et plein de compassion, toujours vêtu d’une robe de laine rapiécée, il avait les titres d’imam, chef religieux, alim, étudiant religieux, et arif, connaisseur spirituel de dieu, pilier dans la sunna du Prophète. Étudiants et croyants affluaient en masse vers sa khanagah, maison de derviches, à Merv. Sultan Sanjar fut un grand admirateur de Yusuf. Il lui envoie cinquante mille pièces d’or de Samarcande destinées à construire une école. L’établissement acquis rapidement une réputation telle qu’il fut appelé « la Kaaba du Khorassan ».

 

Aujourd’hui, la mosquée Yussuf Hamadani est un monument vénéré par les musulmans et le mausolée du saint un important lieu de pèlerinage. L’édifice d’origine n’existe plus et les bâtiments sont des reconstructions du XIXe siècle. Interdit aux non musulmans, nous nous contentons d’observer de l’extérieur le grand nombre de dévots. Les femmes portent des robes longues fleuries et colorées ornées de broderies et un foulard gai noué dans la nuque. Les hommes sont vêtus du pantalon ample, le manteau long ceinturé, bottes, et, malgré la chaleur extrême, du telpet : le bonnet noir en peau de mouton. Les pèlerins déambulent trois fois autour du mausolée. Ils touchent les murs de l’édifice des deux mains, puis se caressent le visage comme pour se purifier. Ayant accompli ce rituel, le gardien de la tombe se joint à eux. Tous s’accroupissent puis le gardien récite une bénédiction avant d’accepter les dons. Dans le cimetière jouxtant le complexe, plusieurs étroits chemins mènent à une source sacrée. Les femmes attachent rubans et bandes d’étoffe sur les branches des arbustes qui bordent l’itinéraire. Ces älems représentent des vœux. On voit aussi des petites constructions de deux pierres rassemblées en forme de V renversé. Ainsi, des milliers de morceaux de tissu coloré recouvrent les arbres tandis que le sol est jonché de ces exvotos de pierre. Certaines femmes déposent des berceaux miniatures dans l’espoir de tomber enceinte. Une maison d’hôte est à la disposition des visiteurs qui portent de la nourriture ainsi que des animaux pour l’offrande qui seront égorgés, cuits et consommés sur place.

 

Il était une fois une peri, fée céleste, donc le sultan Sanjar tomba amoureux. Elle accepte de l’épouser à condition de respecter trois règles : ne jamais lui toucher la taille, ne jamais la regarder marcher et ne jamais la déranger lorsqu’elle se coiffe. Sanjar viole les trois règles. En prenant la peri par la taille, il s’aperçoit qu’elle n’a pas d’os. En l’ayant épié marcher, il comprend qu’elle plane. En l’observant se coiffer, il voit qu’elle défait sa tête de son corps. Lorsque la peri découvre sa trahison, elle se transforme en colombe et s’envole vers le ciel. Sanjar, en larmes, la supplie de ne pas le quitter. Elle lui dit alors de construire au centre de la ville le plus haut et le plus bel édifice couronné d’une coupole comportant un orifice pour que chaque vendredi elle vienne le retrouver. Ainsi, le gigantesque mausolée du sultan Sanjar, haut de trente-huit mètres, trône au centre de la ville ruinée. Autrefois englobé dans un grand complexe religieux, la structure se présente sous la forme d’une haute base carrée ouverte d’arcades en sa partie supérieure, et un tambour circulaire soutenant une double coupole mesurant dix-sept mètres de diamètre, évoquant ainsi la terre et le ciel. Sa coupole était entièrement recouverte de céramique verte, plus rare que le turquoise. L’édifice était si imposant et d’une telle magnificence que les caravanes l’apercevaient à plus d’une journée de marche. Les tuiles brillantes de la coupole ont disparu, mais le mausolée et son élégante décoration de briques ont été restaurés récemment. L’intérieur est sobre, dépouillé de son ornementation originelle. Dans le dôme se dessine une double étoile à huit branches aux lignes bleu foncé.

 

 

Les plus anciennes étoiles à huit branches sont attestées en Mésopotamie où elles furent le symbole de la déesse Ishtar, déesse de l’amour, de la procréation et de la guerre, qui régit la vie et la mort. Ishtar représente la planète Vénus, l’étoile du Berger. Le nombre huit associé à Ishtar évoque le fait que la planète Vénus a un cycle de huit ans en astronomie. L’étoile à huit branches était un des symboles des Seldjoukides. L’étoile associée au croissant de lune, aujourd’hui emblème de l’islam, ont longtemps été utilisés en Asie mineure par les peuples turcs avant l’arrivée de l’islam. Puis, en l’an 1071, à la suite de la bataille de Manzikert et la défaite de l’armée byzantine, Alp Arslan erre sur le champ de bataille jonché de morts. Soudain, il vit sur une mare de sang le reflet du croisant de lune et d’une étoile. En y voyant un signe du ciel, il décide d’en faire son drapeau. Les Seldjoukides, les Ottomans, et aujourd’hui la Turquie moderne, conserveront l’étoile et le croissant comme symbole de leur nation.

 

Le site est tellement vaste qu’il est difficile de se faire une idée claire de son organisation et j’ai l’impression de naviguer à l’aveuglette à travers l’histoire bien que je me trouve au cœur de cette histoire. L’absence de d’éléments parlants augmente le mystère et un sentiment de frustration m’envahit. J’appréhende de passer à côté de choses majeures, pourtant, cela fait des heures que nous explorons le site. Je dois me rendre à l’évidence : Merv n’a pas plus à offrir que ce qu’elle m’a laissé apercevoir. Je pense au poète perse Omar Khayyam, qui, sur invitation du sultan Sanjar, fut maître de l’observatoire de Merv en 1118. Écrivain, savant et philosophe, un des plus grands mathématiciens du Moyen Âge, il légua plus de six cent rubaiyyat, quatrains. « Quand je ne serai plus, il n’y aura plus de roses, de cyprès, de lèvres rouges et de vin parfumé. Il n’y aura plus d’aubes et de crépuscules, de joies et de peines. L’univers n’existera plus, puisque sa réalité dépend de notre pensée », écrit-il. Je ferme les yeux et tente d’imaginer la Merv de jadis, magnifique, bouillonnante et passionnante. Palais fastes, demeures luxueuses. Sculptures en marbre, sols en mosaïque, tapis et tentures somptueux. Le raffinement oriental. Jardins plantés d’une infinité d’arbres fruitiers pliant sous le poids de leurs fruits mûrs, arcades couvertes de vignes grimpantes qui laissent pendre lourdement de magnifiques grappes, et la terre tapissée de fleurs aux couleurs par milliers. Parcs agrémentés de fontaines et de cascades, murmure de l’eau et clapotis de vagues. Merv qui se vante de posséder le meilleur bazar de toutes les villes de la Perse et du Khorassan. Parfums d’épices et d’huiles, ruissellement d’étoffes. Visions enchanteresses de ce passé de légende. Le blatèrement d’un chameau me sort de ma rêverie. Mon regard parcourt l’immense plaine. De la cité émane une profonde désolation. Remparts écroulés et érodés, ruines de stupas bouddhiques, de mosquées et d’églises nestoriennes, pierres éparpillées par ci et par là. Sous le ciel bas, les vestiges à profusion sont des témoins sinistres du passage du temps. « La vie s’écoule. Que reste-t-il de Bagdad et de Balk ? Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie. Bois du vin, et contemple la lune en évoquant les civilisations qu’elle a vu s’éteindre », murmure Khayyam. Se doutait-il du sort de Merv ? Ou seulement de la nature humaine ?

 

En janvier 1221, les forces mongoles de Tule, fils de Genghis Khan, arrivent aux portes de Merv. La ville avait accueilli de centaines de milliers de réfugiés des villes et villages alentours et sa population initiale de deux cent mille habitants avait multiplié par quatre. Avec sa garnison de douze mille soldats, Merv résiste. Les Mongols entrent dans la cité et renversent l’armée. Ils détruisent la ville, brûlent les bibliothèques et démolissent les barrages. En représailles, comme pour toute ville offrant résistance, ils se livrent à ce qu’il est, aujourd’hui encore, considéré comme le plus horrible massacre de la campagne des mongoles à travers l’Asie et même la plus sanguinaire capture d’une ville de l’histoire. Un historien musulman de l’époque relate que les habitants furent emmenés vers les plaines. Les Moghols ordonnèrent que, hormis quatre cent artisans désignés parmi les hommes et quelques enfants, toute la population, hommes, femmes et enfants, soit exécutée et que personne ne soit épargné. Les habitants de Merv furent repartis entre soldats et troupes enrôlées et chaque homme se vit confier l’exécution de quatre cent personnes. Les cadavres furent décapités et des pyramides de têtes érigées. Merv ne se remit jamais de ce désastre. De la resplendissante ville de jadis ne reste que poussière dispersée par le vent. « Le vaste monde : un grain de poussière dans l’espace. Toute la science des hommes : des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien », clame Omar Khayyam. Les premières gouttes tombent et je lève mon regard vers le ciel. Les nuages sont menaçants. La lumière d’un crépuscule invisible pèse comme un linceul sur les vestiges. Lorsque nous nous résignons à quitter Merv, le tonnerre gronde au loin. Peu après, l’orage éclate sur la ville antique.

 

Le lendemain matin une envoyée officielle du ministère du tourisme et la responsable de l’agence nous attendent dans le hall de l’hôtel. Ils viennent nous inviter à l’inauguration d’un hôtel en ville. Cela portera chance qu’il y ait des touristes ! Après avoir consacré la matinée à la visite des environs de Mary et un tour au bazar, à midi tapante, Chick nous dépose devant l’hôtel Yrsgal Firmasay. Le ruban est cérémonieusement coupé par le maire, entouré du directeur de l’établissement, l’envoyée du ministère et d’une délégation d’hommes d’âge mûr aux visages burinés avec de longues barbes et vêtus du manteau, bottes et toque turkmène en astrakan. Le directeur, très flatté de notre présence, nous offre champagne local, se fait photographier avec nous par la presse et nous fait visiter les chambres. Dans la réception, un grand tapis est déroulé. Le groupe d’anciens, les sages du village, s’y installent pour un déjeuner qui s’achève par une séance musicale au son aigu du dutar, la guitare à deux cordes. Belle image d’un Turkménistan moderne où règnent toujours les traditions.

 

 

Nous sommes invités à déjeuner et mangeons soupe, plov thé, assis pliés en deux sur le lit dans l’une des chambres. Le directeur insiste pour que nous dormions à l’hôtel cette nuit. Cela portera bonheur à l’établissement ! Nous acceptons avec réticence car l’hôtel est nettement moins bien que le notre. Pourtant, immédiatement le premier problème se pose. Le restaurant ne fonctionne pas encore, alors en guise de petit-déjeuner on nous apportera un thé en chambre. Nous acquiesçons de bonne grâce. Puis surgi un deuxième problème. La plomberie n’étant pas tout à fait terminée, il n’y aura pas d’eau chaude et peut-être pas d’eau du tout ! J’échange un regard avec Philippe. Comment s’extraire de cette situation embarrassante sans vexer les intéressés ? Finalement, sur un commun accord, il semblerait plus judicieux de ne pas passer la nuit à l’hôtel Yrsgal Firmasay mais promis ! lors de notre prochaine visite à Mary, nous logerons ici !

 

 

La visite du musée archéologique de Mary est incontournable. Faute de visiteurs, il faut prendre rendez-vous. À notre arrivée un guide se présentant comme archéologue nous attend de pied ferme. Impossible d’échapper à ce personnage obscur qui s’exprime dans une langue indéterminée : turkmène entrecoupé d’un mot anglais ou russe de temps en temps. Le langage des signes s’avère encore le plus concluant. Nous hochons vigoureusement la tête même quand le discours est incompréhensible. Les salles s’éclairent au fur et à mesure que nous avançons, mais la collection est intéressante avec de belles pièces découvertes à Gonur Tepe, berceau de la cinquième grande civilisation selon notre guide. Situé dans le delta de la rivière Murghab, le site est extrêmement difficile d’accès. Au bout de deux heures interminables, nous atteignons la fin du parcours. Notre guide nous entraîne dans son bureau, une pièce obscure sans fenêtres, sous le prétexte de nous donner un peu de documentation. Une fois la porte close, il nous propose d’acheter de « vraies » antiquités ! En sachant que même une paire de chaussettes tricotée la veille doit se déclarer à la douane, nous fuyons le musée…

 

La tradition esthétique turkmène est magnifiquement illustrée par leurs tapis, mais jusqu’à l’arrivée des Russes ils ignoraient presque tout de l’art pictural, notamment en raison des interdits islamiques. La peinture turkmène naît dans les années vingt avec la création de l’École de choc de l’Orient (OUCHIV), destinée avant tout aux arts de propagande bolchévique. Après la Deuxième Guerre mondiale, les artistes illustrent le réalisme socialisme, puis, dans les années 1970, arrive le style sévère des artistes officiel moscovites marqué par la simplification du trait et hiératisme des formes et des couleurs. Depuis l’indépendance en 1991, les peintres ont trouvé une expression plus authentique représentée par l’école russe.

 

Toujours prêts à acquérir de nouvelles peintures lors de nos voyages, nous sommes à la recherche d’artistes. Après une enquête minutieuse Chick a trouvé l’adresse de la « petite école ». Il s’agit d’un entresol dans un immeuble insipide où, dans des chambres minuscules, travaillent, dorment et exposent plusieurs peintres. Je tombe sous le charme d’une huile représentant deux ânes du peintre Annageldi Meretgeldiev. Après un agréable moment en compagnie de l’artiste, ce dernier enlève le cadre, enroule la peinture et signe un document officiel pour la douane. En sortant de la « petite école », nos « petits ânes » sous le bras, Chick nous attend avec le sourire. Il a une autre adresse.

 

 

Après avoir tourné une bonne demie heure dans un dédale de rues des quartiers résidentiels il s’arrête triomphalement devant une grille où il nous laisse avec la promesse de nous récupérer dans une heure car il doit organiser son rendez-vous galant de ce soir. Un peu perdus, nous traversons un jardin planté d’arbres fruitiers et aboutissons face à une grande maison. Après avoir frappé nous sommes accueillis par Kossek Nurmuradow. Beaucoup d’œuvres de ce peintre appartiennent aux galeries d’art ou musées à travers le monde. Ses peintures sont colorées et gaies, mais malheureusement impossible à enrouler. Comme nous ne nous voyons pas voyager avec une peinture de plus d’un mètre carré sous le bras, nous nous résignons à acquérir une petite aquarelle que Kossek n’avait pas mise à la vente, mais qu’il veut bien nous céder. En attendant que Chick vient nous chercher, nous partageons pommes et eau dans la fraîcheur du jardin.

 

 

Mary et Merv se sont révélés des lieux étonnants. Attachée l’une à l’autre, elles forment un équilibre entre présent et passée, entre le réel et le fictif. Entre palpable et imaginaire. Car il faut beaucoup d’imagination pour faire revivre la richesse et l’opulence de Merv tandis que, à Mary, loin de l’oppressante atmosphère qui règne à Ashgabat, traditions anciennes et civilisation moderne cohabitent harmonieusement. Mary, sans prétention, supporte bien la proximité de Merv, imprégné d’histoire mais au triste destin. Aujourd’hui, perdus dans les sables noirs du Kara Koum ses vestiges subissent, passivement, le cours du temps.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Mausolée du sultan Sanjar.