Au-delà de l’horizon… Sur les rives du lac.

Isolé et perdu aux confins de l’Anatolie, au sud-est de la Turquie, le lac aux eaux turquoise est serti comme un joyau dans des montagnes sauvages, sa couleur intense un saisissant contraste avec son environnement doré. La « mer de Naïri » fut le cœur de l’ancien royaume d’Ourartou, un des plus puissants royaumes de l’Orient au Ier millénaire avant Jésus-Christ. Plus tard, entre 95 et 55 avant Jésus-Christ, la région fut englobée dans le Royaume d’Arménie et la cité de Toushpa, établie sur la rive orientale du lac, devint un lieu hautement stratégique sous le règne du roi Tigrane le Grand. Parthes, Romains, Sassanides, Byzantins, Arabes, Seldjoukides, Moghols, Ottomans, Van, au cours des siècles, est convoitée par toutes les grandes puissances qui viennent, conquièrent et disparaissent. Tant d’histoire, tant d’images. Le lac subsiste, mystérieux et silencieux. Les eaux ont englouti tant d’images.

 

Sur les rives du lac, Van, Turquie orientale, août 1997.

 

Depuis Kars, le chemin pour arriver sur les rives du « Van Gölü » est long. La route suit la frontière de l’Arménie et au loin nous apercevons des barrières et des miradors qui surveillent cette frontière sensible. Nous sommes régulièrement contrôlés par des patrouilles militaires car depuis 1984 la région est sous les coups de la guérilla du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et en conséquence la scène de violentes confrontations entre combattants kurdes et l’armée turque, même après toutes ces années. Chaque fois des militaires aux visages sévères vérifient méticuleusement nos passeports et fouillent la voiture. Inlassablement ils nous demandent ce que nous sommes venus faire ici. Il est inconcevable pour ses hommes que des étrangers puissent venir dans ses coins reculés de la Turquie. Mais Philippe est venu très souvent dans les années 1970 et le fait qu’il parle le turque facilite le contact. C’est donc toujours avec le sourire que les militaires nous laissent continuer notre chemin.

 

 

Le paysage tremble sous le soleil qui émet une lumière blanchâtre. La route, déserte, s’étire à l’infini. Elle mène à l’Ararat, la montagne biblique où l’arche de Noé se serait échouée après le Déluge. De loin le sommet enneigé du « Büyük Ağrı Dağı » se dessine dans le ciel tel un nuage. Puis, au détour d’un virage, la montagne se dresse comme un triangle presque parfait coiffée de sa calotte glacière. Au nord, elle s’élève au-dessus de la vallée de l’Araxe formant la frontière avec l’Arménie. Son versant oriental constitue la frontière avec l’Iran. La route contourne l’énorme volcan, haut de 5165 mètres, à travers champs de lave et campements de nomades kurdes en transhumance. La dernière éruption remonte au 20 juin 1840, depuis, l’Ararat sommeille, se dressant fièrement au-dessus de la plaine. Je suis impressionnée par la masse imposante qui s’élève devant nous.

 

 

En 1872, au British Museum, George Smith, un jeune spécialiste en assyriologie de trente-deux ans, déchiffre un texte sur une tablette d’argile remontant aux environs du XIII siècle avant Jésus-Christ originaire de la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive. Il s’agit de l’épopée de Gilgamesh, récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie. Les similitudes avec le texte biblique concernant le Déluge sont frappantes. « Démolis ta maison pour te faire un bateau ! Renonce à tes richesses pour sauver ta vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarques avec toi des spécimens de tous les animaux… Six jours et sept nuits durant, bourrasques, pluies battantes, ouragans et déluge continuèrent de saccager la terre ». Ensuite le texte parle d’une colombe qui est lâchée afin de repérer une terre émergée. Le vaisseau finit par accoster sur une montagne appelée Ourartou dans le récit sumérien. Elle deviendra Ararat dans la Bible et Jourdi dans le Coran. Le cataclysme est présenté comme un châtiment mérité par les hommes permettant à l’humanité de devenir meilleure. Ainsi la communauté scientifique, en général chrétienne, doit admettre que le mythe du Déluge n’est pas d’origine biblique mais vient d’une inspiration antérieure.

 

 

Doğubayazıt, la ville la plus orientale de la Turquie vit dans l’ombre du mont Ararat et son compagnon, le Petit Ararat, culminant à 3925 mètres. La ville, plaque tournante de contrebande de toute sorte avec l’Iran, dégage une atmosphère désagréable et ambiguë. Je mes mon foulard, mieux ne vaut pas attirer l’attention, les étrangers se font vite repérer ici. Nous ne nous arrêterons pas dans la ville mais nous nous dirigeons directement vers Ishakpaşa Sarayı. Ce petit palais tout droit sorti d’un conte de fées se niche dans une haute vallée au-dessus de la ville. Construit par un gouverneur kurde de la région à la fin du XVIIe siècle et achevé par son petit-fils Ishak Paşa au siècle suivant, l’architecture d’inspiration perse, arménienne, géorgienne, seldjoukide et ottomane, forme un ensemble d’une parfaite harmonie. Le portail sculpté de motifs géométriques et de muqarnas, nids d’abeilles ou stalactites, est inspiré de l’art seldjoukide. Deux ifs symbolisent la vie. Les portes d’origine, couvertes de plaques d’or, furent dérobées lors d’une incursion des troupes russes en 1917. Aujourd’hui, elles sont exposées à Saint-Pétersbourg, au musée de l’Ermitage. Le palais possédait un caravansérail pour les marchands de passage, plus de trois cents pièces dont vingt-quatre réservées au harem et un chauffage central. Nous errons dans le dédale de salles et de cours, le harem, les bains, la cuisine et la mosquée, admirant la beauté des lieux.

 

 

Après un pique-nique composé de pain, fromage, tomates et fruits, nous poursuivons notre périple. Nous ne sommes pas très loin de la frontière avec l’Iran. Cette route a longtemps été interdite. Encore récemment toute la zone était intégré dans un no-man’s land. Philippe, dans les années 1970, était obligé de faire le pénible détour par la ville d’Ağrı. Aujourd’hui nous pouvons raccourcir le trajet en passant par Muradiye. En 1976 le village fut frappé par un tremblement de terre d’une magnitude de 7.6 sur l ‘échelle de Richter détruisant ou endommageant presque toutes les maisons et tuant cent cinquante neuf personnes des six mille sept cent cinquante trois habitants. Aujourd’hui reconstruit, le village est devenu une ville comptant plus de quarante quatre mille habitants.

 

 

Enfin, au milieu de l’après midi, surgit le lac de Van. L’intense nuance turquoise est accentuée par les couleurs de terre des montagnes qui l’entourent. Je ressens quelque chose de fort et impalpable en regardant les hauts sommets du massif volcanique se jeter dans l’immense étendu d’eau qui se perd dans l’infini. Cette image restera pour toujours comme une révélation. Elle prouve que chaque lieu est accessible, que partout dans le vaste monde il y a une route qui mène quelque part. Je me sens si loin, au cœur de paysages singuliers, dans cette région chargée d’histoire. Solitude et liberté, sentiments forts, rassemblés ici sur les rives du lac de Van.

 

 

Je songe aux frontières que nous avons longées ; celles de l’Arménie, de l’Iran. Et un peu plus vers le sud celles de l’Irak et de la Syrie. Pays énigmatiques  que je connais seulement à travers des écrits, des photographies, des images à la télévision, des récits de Philippe. Une mission humanitaire en Arménie après le séisme de 1988 dans des conditions climatiques extrêmes. De longs mois en Irak pendant la guerre du Golfe en 1990-1991 pour venir en l’aide au peuple kurde. Un bref passage en Iran dans les années 1970. La Syrie pour y accompagner les premiers voyages touristiques. Pour moi ce n’est qu’un aperçu d’un bout de terre appartenant à des pays qui me semblent inaccessibles. Comme j’aimerais découvrir ce qu’il y a au-delà de l’horizon…

 

Le lac est alimenté par les rivières issues des neiges des montagnes et des hauts plateaux. Il s’étend sur une superficie de 3700 kilomètres carrés ce qui représente sept fois et demie la superficie du lac Léman ! Sa seule voie d’écoulement est l’évaporation expliquant la salinité de l’eau et une vie aquatique limitée sauf à l’embouchure des rivières où le poisson abonde. Ce poisson, connu sous le nom de tirrîkhi, fut exporté au XIIIe siècle jusqu’en Mésopotamie et en Asie Centrale.

 

Arrivés dans la ville moderne de Van, grise et sans âme, nous sommes accueillis par un panneau affichant l’image d’un chat. Car la région est le berceau d’une race de chat ; le Van kedisi, le chat de Van, à poil mi-long tacheté de roux et aux yeux vairons. Nous nous installons à l’hôtel Ourartou où nous sommes les seuls clients. La ville ancienne, au pied de la citadelle, fut complètement rasée et vidée de sa population dans les années 1920, la ville actuelle fut reconstruite quelques kilomètres plus loin. Pour cette raison il n’existe pas d’édifices architecturaux ottomans ou arméniens. Victime d’un très violent tremblement de terre dans les années 1950, la ville a dû être reconstruite. Aujourd’hui, Van est majoritairement habitée par des Kurdes.

 

Au bord du lac un vaste terrain vague parsemé de restes de murs, les ruines d’un minaret et quelques tombes coniques, marque l’emplacement de la vieille ville de Van. Deux petites mosquées ont été restaurées. La morne pleine est parsemée de cratères, de débris de terre cuite ; vestiges d’habitations. Tout ce qui reste de la cité qui s’étendait au pied de la citadelle. Nous traversons en silence ce champ de poussière, sensibles aux drames qui se sont déroulés ici. Ce sol torturé, ce paysage lunaire, est le témoin muet de la fougue des nationalistes Arméniens qui rêvaient d’une patrie indépendante pendant la Première Guerre mondiale. Le coup de grâce par vengeance fut donné par l’armée turque au retour de la guerre.

 

 

« Ahura Mazda est le plus grand des dieux, qui a crée cette terre ici, qui a créée ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Xerxès roi, unique roi de nombreux, unique souverain de nombreux. Je suis Xerxès, le grand roi, le roi des rois, le roi des pays abritant toutes sortes de peuples, le roi de cette grande terre jusqu’à ses confins, le fils du roi Darius, l’Achéménide. Le rois Xerxès dit : le roi Darius, mon père, par la volonté d’Ahura Mazda, construit beaucoup de bonne choses, et a donné l’ordre de creuser cette niche, mais parce que il n’a pas fait d’inscription, j’ai ordonné que cette inscription soit faite. Qu’Ahura Mazda avec les autres dieux me protège, moi, mon royaume, et mon œuvre. » Inscription en écriture cunéiforme gravés par Xerxès I (486-465), roi des Perses, sur le mur sud de la forteresse, dans une niche creusée par son père Darius mais laissée vide.

 

 

L’inscription, dans un état quasi parfait, divisée en trois colonnes, écrite en vieux-perse, en babylonien, et en élamite, est le seul témoignage royal achéménide connu en dehors des frontières de l’Iran. Ce texte trilingue a apporté une contribution significative au déchiffrement du cunéiforme vieux-perse. Je suis admirative. C’est la première fois que je contemple une inscription en cunéiforme in situ. L’écriture me fascine, me nargue. Je n’arrive pas à déchirer mon regard de ces caractères réguliers, ces signes constitués de traits terminés en forme de clous. Comme j’aimerai être capable de les lire ! Mis au point en Basse Mésopotamie entre 3400 et 3200 avant Jésus-Christ par les Sumériens, ce système d’écriture s’est répandu dans tout le Proche Orient avant de disparaître dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Il fut utilisé dans d’autres langues, à commencer par l’akkadien parlé en Mésopotamie, puis en élamite, hourrite, hittite. Le système s’est ensuite adapté à des écritures obéissant à des principes différents de l’original dont le vieux-perse.

 

Nous nous engageons dans l’escalier « d’un millier de marches » qui mène à l’acropole, l’ancienne Toushpa, capitale du royaume d’Ourartou. À mi-chemin, nous rencontrons une famille qui engage la conversation. Les femmes nous offrent de la pastèque que nous acceptons avec plaisir. Ensembles nous finissons de monter les marches taillées dans la roche pour nous retrouver en haut de l’acropole. Le château ourartéen, l’un des plus vieux du monde, remonterait à l’époque de Gilgamesh. Nous visitons les vestiges, trainons parmi les pierres anciennes, admirons la robustesse de la forteresse.

 

Toushpa fut élevée au rang de capitale du royaume d’Ourartou par Sardouri Ier vers 830 avant Jésus-Christ. Sardouri fut le fils du roi Aramu, considéré comme le fondateur du royaume d’Ourartou. La citadelle était longue de mille cinquante mètres pour une largeur de cinquante à cent cinquante mètres. Elle était bâtie au-dessus de la ville qui s’étendait sur des escarpements bordant le lac. Les murs de type cyclopéen sont solidement ancrés dans la roche et équipés de tourelles de défense. Certains blocs de pierre pèsent plus de vingt tonnes.

 

 

Au Ier millénaire l’Ourartou est l’une des plus importantes puissances de l’Orient. Pour résister à la pression assyrienne, les petites principautés de la région se sont regroupées au sein d’un royaume, le premier à avoir été centralisé, qui atteint son apogée vers 850 avant Jésus-Christ. Son territoire s’étend jusqu’au lac d’Ourumieh, en Iran, à la Syrie et à la Méditerranée. Le pays se couvre de puissantes forteresses en bel appareillage de blocs cyclopéens et de gigantesques travaux d’irrigation et d’assèchement des marais sont réalisés. Les Ourartéens, très adroit dans l’art de la métallurgie, laissent de nombreux objets comme des magnifiques chaudrons à pieds. Au VIe siècle avant Jésus-Christ, l’empire d’Ourartou subit les coups des Cimmériens, des Scythes et enfin des Mèdes qui l’annexent. Les populations indo-européennes arméniennes émergent. Avec Cyrus le Grand, l’Anatolie entre dans l’empire des Perses achéménides au milieu du VIe siècle. Les premières dynasties arméniennes, celles des Orontides et des Artaxiades apparaissent à la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ. Elles passent sans interruption de la suzeraineté achéménide à celle des Séleucides, héritiers d’Alexandre le Grand.

 

Dominant le lac de Van, la citadelle se dresse fièrement sur son éperon rocheux. Le soleil a largement entamé sa phase descendante. La réverbération sur les eaux du lac aux couleurs changeantes est magique. La lumière déclinante rend les vieilles pierres de la citadelle rouge vif. Les ombres se rallongent et semblent vouloir s’accrocher à l’histoire. L’histoire d’un royaume oublié et de sa splendeur d’autrefois. Descendus vers la vielle ville, assis sur un rocher, nous contemplons les derniers rayons du soleil toucher les eaux du lac qui ont englouti tant d’images. Le cône volcanique du Suphan Dağı se reflète dans l’eau. Le disque embrasé du soleil disparaît. Toushpa sombre dans le silence du crépuscule.

 

 

L’aurore apporte un ciel clair et une température clémente. Après un petit-déjeuner délicieux pour lequel Van est réputé à travers le pays, nous récupérons la voiture et partons vers le sud. À la grande surprise de Philippe, qui a connu la région avec seulement des pistes, la route est asphaltée et nous progressons vite en direction de Hakkari. Au loin se dessine la silhouette austère du château de Hoşap dominant Guzelsu, bourgade assoupie établie dans un vallon rocailleux. Ce magnifique château fort kurde surveille depuis toujours le passage vers le lac de Van. Il fut construit en 1643 par Sari Süleyman Bey, « Süleyman Bey le Blond », gouverneur ottoman et chef de la tribu kurde des Mahmoudis.

 

 

Nous laissons la voiture et montons jusque l’entrée monumentale du château, sculptée à l’entablement. Au guichet, on scrute le visage de Philippe ; le menton volontaire, le nez droit, les yeux sombres pétillants sous des sourcils fournis. Une certaine dureté se dégage à travers ses joues ombragées d’une barbe naissante. Une courte conversation, un éclat de rire, puis on lui fait payer le prix local. On doit le prendre pour un Kurde immigré vers les Pays Bas où il m’a trouvé !

 

Un petit garçon Kurde se présente. Nous l’embauchons comme guide et parcourons les lieux. L’intérieur est en piteux état. Il ne subsiste malheureusement plus rien des trois cent soixante pièces avec bains, hammams, mosquées, citernes, salles et chambres. Autrefois, la forteresse était protégée par une triple enceinte. Nous faisons le tour des murailles. Au sud-est, les murs plongent à la verticale au bas des rochers. Depuis les remparts supérieurs, la vue sur les environs est époustouflante. Une palette de couleurs de la terre : brun, gris, ocre, d’ordinaire terne mais ici une image de douceur. Un troupeau de moutons traverse le vieux pont ottoman en dos d’âne en contrebas. Son passage soulève de la poussière et voile le ciel. Au nord nous distinguons l’ancienne muraille de terre qui entourait le village. Le temps et les intempéries l’ont détériorée et aujourd’hui l’œuvre ondule dans le paysage comme un énorme dragon qui semble veiller sur le château…

 

 

Le soleil est déjà haut dans ciel et il fait chaud. Nous reprenons la route en direction de Van et nous nous arrêtons au site ourartéen de Çavustepe, situé sur une colline en forme allongée dominant la plaine de Gürpinar. Le site fut identifié à l’antique Sardurihurda, lieu où le roi Sardour II fit construire une forteresse et un palace. Nous apercevons la partie inférieure des murs ; des blocs cyclopéens si bien taillés qu’ils étaient assemblés sans l’usage de mortier. Arrivés au sommet nous trouvons le gardien des lieux. Mehmet Kuşman était déjà gardien à l’époque où Philippe venait avec ses groupes. Les retrouvailles sont chaleureuses.

 

 

Évoquant les bons souvenirs, Mehmet nous guide à travers le site. Il fait partie des rares personnes au monde capable de lire et écrire la langue ourartéenne qui s’écrit en caractères cunéiformes. Il nous traduit le texte gravé sur le soubassement d’un temple en basalte noir qui mentionne le nom du roi Sardour II qui régnait entre 765 et 733 avant Jésus-Christ. Une rue conduit à des magasins où une trentaine de jarres sont encore en place. Le gardien en ouvre une, plonge les mains à l’intérieur et nous offre une poignée de blé vieux de deux mille ans. Je m’empresse de le cueillir dans une boite pellicule photo et la ferme méticuleusement. J’ai l’impression de posséder un vrai trésor ! Mehmet nous invite à boire le thé. Dans sa cabane il nous montre des objets trouvés sur place, puis il ouvre un tiroir pour en extraire les archives. Les deux hommes feuillètent les documents et découvrent les dates de nombreux passages de Philippe entre 1975 et 1978. Émotion ! Assis sur le seuil de la cabane, nous sirotons le thé. La vue sur les vallées aux alentours est magnifique. Mehmet et Philippe, originaires de mondes si éloignés, partagent des souvenirs passés. Le temps semble furtif.

 

 

Au début du VIIe siècle avant Jésus-Christ, le royaume d’Ourartou disparaît et son territoire passe aux Arméniens. Entre 95 et 55 avant Jésus-Christ règne le brillant roi Tigrane le Grand qui conquiert brièvement la Cilicie, la Syrie, la Palestine et la Mésopotamie. Il prend le titre de « roi des rois ». En 66 avant Jésus-Christ, sous Pompée, l’Arménie devient un protectorat romain. Le roi Terdat III (298-330) reçoit le baptême de saint Grégoire « l’Illuminateur », et impose le christianisme comme région d’état qui fait de l’Arménie le premier royaume chrétien au monde. En 406 l’alphabet arménien est créé. À partir de 908, pour échapper à l’influence Arabe, le roi Gagik de la dynastie des Ardzrouni, règnera au sud sur le royaume du Vaspourakan, autour le lac de Van. L’art arménien atteint sa forme la plus achevée.

 

Sur la rive méridionale du Van Gölü s’étend le vieux cimetière de Gevaş bordé par une haie de jeunes peupliers. Dominant les pierres tombales éparpillées dans l’herbe brûlée se dresse le türbe polygonal de la princesse Halime Hatun, appartenant à la dynastie Karakoyunlu. Les « Moutons noirs », furent une fédération tribale d’origine turcomane qui a régné sur un vaste territoire comprenant aujourd’hui l’est de l’Anatolie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan iranien et le nord de l’Irak de 1375 à 1468. Le tombeau, construit en 1358, en forme de yourte de pierre, possède neuf pans ornés de niches et un toit pyramidal.

 

 

Sur l’île d’Akdamar, au large des rives du lac de Van, cœur de l’ancienne Grande Arménie, se dresse l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture arménienne : l’église de la Sainte-Croix. Jadis intégrée dans un important monastère, l’ensemble fut commandité par le roi Gagik Ier et construit entre 915 et 921. Le lieu fut également le siège patriarcal et la résidence d’un catholicos du Vaspourakan jusqu’en 1895. En 1915, pendant le génocide arménien, les bâtiments furent détruits, les moines massacrés et l’église gravement endommagée. En 1951, l’ordre fut donné de démolir l’église mais grâce à l’intervention de l’écrivain turque d’origine kurde Yaşar Kemal, elle fut sauvée in extrémis. Depuis, le site est resté à l’abandon, seuls quelques voyageurs de passage se rendent sur l’île.

 

Au milieu de l’après-midi nous trouvons un bateau pour la traversée. Le fait du hasard veut que nous sommes en compagnie d’un petit groupe d’Arméniens, chose rare et touchante en Turquie, pays ou ce peuple a tant souffert. Entre Turcs et Arméniens il y a peu, voire aucune, affinité. Outre les atrocités commises contre les Arméniens, la Turquie a récupéré un grand territoire appartenant autrefois au peuple arménien sans mentionner tous les monuments, églises et monastères, qui furent détruits. Un héritage culturel et historique inestimable aujourd’hui réduit a néant.

 

Arrivés sur la petite île, nous laissons le petit groupe entrer dans le sanctuaire tandis que nous restons à l’extérieur. Ces gens qui ont beaucoup de courage pour venir jusqu’à ici méritent bien un peu de solitude. Nous nous baladons sur ce petit bout de terre au bout du monde entouré des eaux turquoise du lac. Sur la terre ferme vers le sud domine le mont Çadir, haut de 3537 mètres. Le paysage sauvage offre un écrin au bijou de pierre.

 

 

L’église Sainte-Croix, Sourp Khatch, en arménien, est bâtie sur un plan très simple en croix à quatre absides surmontée par un dôme conique. L’originalité de l’édifice réside dans l’ornementation extérieure. Chaque mur est richement sculpté de bas-reliefs : scènes de chasse, scènes bibliques, saints, anges et croix. Sur la façade ouest un bas-relief représente le roi Gagik offrant au Christ un modèle de l’église. Les murs se lisent comme un dessin animé. Finalement, lorsque nous apercevons les Arméniens quitter l’île, nous pénétrons à l’intérieur de l’église. Nous y trouvons des bougies allumées sur l’autel. Ce signe de profonde dévotion strictement interdit par les autorités turques est pour nous un grand moment d’émotion et s’ajoute à l’exceptionnelle beauté du site. Les derniers rayons de soleil enflamment la petite église dans son décor grandiose quand nous reprenons le bateau pour quitter l’île d’Akdamar.

 

 

Il est tôt, l’air est encore frais. Van vibre déjà d’activité. Les marchands exposent leurs marchandises, les femmes font aérer des tapis et les enfants jouent dans les rues. Avec regrets nous quittons l’ancien royaume d’Ourartou. Nos regards s’égarent vers la direction de la citadelle éclairée par le soleil levant. La route longe les rives du lac. Au loin se devine l’île d’Akdamar, le dôme conique de l’église à peine perceptible. Nous nous éloignons de l’eau le temps de traverser une langue de terre. Les flancs des montagnes à notre gauche sont encore dans l’ombre, et les Kurdes qui travaillent la terre sont vêtus de gros pulls. Lorsqu’ils nous aperçoivent, ils sourient et lèvent les bras en signe de salutation. Je suis soulagée lorsque le lac de Van apparaît de nouveau. Je ne suis pas encore prête à le quitter. Arrivés dans la ville de Tatvan, située à l’extrémité occidentale du lac, c’est les adieux. Un dernier coup d’œil sur l’étendu turquoise. Je soupire. Reviendrai-je un jour ? À peine partie et déjà envie de revenir.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’église Sainte-Croix sur l’île d’Akdamar.

 

Au-delà de l’horizon… Si les dieux habitaient les montagnes ?

Au cœur du plateau anatolien, le cône volcanique de l’antique mont Argée domine les paysages de steppes arides et ventées de l’Anatolie intérieure. Ses laves ont ensemencé une étrange contrée. Une contrée où les vallons sont parcourus par des ruisseaux d’eau cristalline, où les cheminées de fées se teintent de l’ocre au rouge et du blanc cru au violet foncé suivant l’heure de la journée. Une contrée de canyons profonds et sombres, d’églises secrètes couvertes de fresques aux couleurs vivantes. La Cappadoce est le nom donné à cette contrée et le mont Argée des Anciens, volcan aux neiges éternelles, est devenu le Erciyes Dağı.

 

Si les dieux habitaient les montagnes ?, Erciyes Dağı, Turquie, juin 1998.

 

Après des jours merveilleux passés au cœur de la Cappadoce, nous décidons de nous approcher de l’Erciyes Dağı,dont la silhouette omniprésente domine toute la région. Notre périple commence avec un arrêt au bourg de Mustafapaşa. L’air est encore frais et les rues sont désertes. Habitée par des Grecs jusqu’en 1923, l’ancienne Sinassos ne s’est jamais remise des bouleversements ethniques consécutifs à la chute de l’empire ottoman. Les maisons de pierres aux frontons sculptés et les églises abandonnées témoignent de la prospérité de la ville autrefois. L’église Saint-Constantin-et-Sainte-Hélène arbore un fronton décoré de grappes de raisin. La porte est close et nous n’irons pas au delà de l’imposant portail supporté par de lourdes colonnes trapues ornées de spirales aux traces de peinture rouge, jaune et bleu.

 

 

Le paysage ensorcelant de la Cappadoce s’étend à perte de vue. Les plissements de terrain sont suaves et ondulants. Les couleurs ; d’infinis nuances de blanc, écru, gris, beige, brun et ocre, se heurtent à un ciel bleu intense. Les villages s’enchaînent le long du chemin comme les perles d’un collier, d’apparence grecque, d’influence turque, au bord des vallons, entourés d’oasis ; ici et là des cônes percés d’ouvertures trahissent des habitations troglodytes. Et toujours, au loin, se dresse, immuable, majestueux, l’Erciyes Dağı. La montagne veille.

 

La vallée de Soğanlı, « la vallée des oignons », est couverte d’un tapis de fleurs : coquelicots rouges, chardons violets, boutons d’or, myosotis et clochettes bleus. Dans cette vallée splendide, les pigeonniers ressemblent à des châteaux et de nombreuses églises creusées dans la roche tendre ont gardé des fresques d’une grande beauté. Nous en visitons plusieurs dont la Karabaş Kilise, l’ « église de la tête noire ». Cet ensemble monastique aménagé autour d’une cour naturelle possède une Déisis surmontée d’une « Communion des apôtres » très étrange car le Christ est représenté deux fois. La Yilan Kilise, l’ « église au serpent », est la plus éloignée de la vallée et l’accès se fait par un petit escalier creusé dans le roc. Sur la voûte est peint un impressionnant « Jugement dernier ». Un tronc d’arbre nous permet de traverser la rivière et nous conduit vers le village ou une terrasse, abritée sous des pommiers, nous accueille pour boire le thé.

 

Le volcan remplit l’horizon et nous fonçons droit sur lui. À partir du village de Seysaban, nous suivons un chemin caillouteux avant d’abandonner la voiture et de continuer à pied. Le sol est parsemé de fleurs de montagne et de chiens de prairie, ignorant hautainement notre présence. Un nid de cigognes est perché au sommet d’un poteau électrique. L’air se rafraichi, la neige n’est pas très loin. Des nuages commencent à se former autour du sommet le dissimulant. Le silence, l’apaisement, n’est rompu que par le chuchotement d’un rare souffle de vent, une caresse, une présence… divine ?

 

L’Erciyes Dağı est une montagne sacralisée. Son nom vient du latin Argaeus ou du grec Argyros, « argenté ». Sur des monnaies romaines de l’époque impériale le volcan est représenté à l’intérieur d’un temple distyle ou tétrastyle, façade à deux ou quatre colonnes. En numismatique, les représentations géographiques sont rares. Elles n’apparaissent que sur les revers de monnaies émises par des cités devenant le symbole de leur territoire ou de leur histoire. Les émissions provinciales émises sous l’empire par la cité de Césarée de Cappadoce montrent au revers une personnification de la Cappadoce, reconnaissable à la légende CAPPADOCIA, avec la montagne dans la main droite. Le volcan était un symbole géographique à l’échelle de toute la région. On trouve des arbres d’une dense forêt sur les versants et certaines pièces du IIe siècle montrent des signes éruptifs sous la forme de torrents de lave qui dévalent du sommet et un feu intérieur. Sur un poids de balance romaine on trouve le mont Argée couvert de pins, avec au sommet une figure radiée, un panier rempli de pommes de pins en guise d’offrande et, au centre, sous le sommet, des flammes qui s’élèvent, symbolisant le feu intérieur du volcan. L’interprétation iconographique de cet élément du mont Argée repose donc sur l’hypothèse selon laquelle les Anciens savaient que le mont Argée est un volcan. Strabon évoque «  les feux souterrains qu’on trouve en beaucoup d’endroits des lieux situés au-dessous de la forêt qui recouvre le Mont Argée ». La présence du feu est perçue comme le signe d’une présence divine dans l’imaginaire antique. La représentation divine au sommet montre que le volcan avait une importance religieuse. La représentation numismatique était attentive à la physique du massif. Des monnaies et statuettes montrent un mont Argée avec un triple sommet conforme à la réalité. Sur un drachme émis à l’effigie de Caracalla en 209, le mont Argée est représenté à trois sommets rocheux, celui du centre, le plus élevé, surmonté d’une étoile, les deux autres d’un aigle.

 

Nous rebroussons chemin et nous reprenons la voiture pour contourner le volcan. Sur le versant nord nous bifurquons en direction du sommet. Le paysage est plus aride et parsemé de tentes coniques des campements de nomades installés ici pour l’été. Au bord du Tekir Göleti, un lac de montagne aux eaux turquoise, nous rencontrons quelques familles venues des vallées voisines pour pique-niquer. Philippe, parlant leur langue, les aborde. Le contact est établi et, ravis, ils nous proposent de nous joindre à eux. Nous partageons des moments chaleureux arrosés de thé brûlant. À la descente nous faisons halte à la station de ski de Erciyes située à 1350 mètres d’altitude. Philippe, moniteur de ski à Chamonix rencontre un collègue turc et la discussion se fait animée. Mais lentement l’atmosphère change. Le ciel s’obscurcit et des nuages dévalent des pentes enveloppant les versants d’une brume argentée. Le mont Argée porte bien son nom.

 

 

Le Erciyes Dağı est un stratovolcan qui entra en éruption à la fin de l’ère tertiaire, déversant des torrents de lave sur la région et couvrant plus de cent kilomètres carrés de cendres. La lave se durcit pour devenir du basalte tandis que les cendres volcaniques formèrent une roche poreuse, appelée le tuf. Vents, pluies et inondations balayent la couche rocheuse, creusant de profondes vallées et sculptant pics, cônes, aiguilles et colonnes. Le volcan est inactif depuis la dernière éruption rapportée en 253 avant Jésus-Christ. Pendant sa période d’activité, la montagne approchait une altitude de 5000 mètres, aujourd’hui, le Erciyes Dağı culmine à 3917 mètres.

 

La plaine est toujours inondée de soleil. À Kayseri, la cité des mausolées, de curieux petits tombeaux, türbés, s’élèvent de place en place, dans les rues, sur les carrefours et dans les champs. Les Seldjoukides étaient attachés à leurs origines. Cela se traduisit, entre autres, par la construction de tombeaux en forme de yourtes, habitat traditionnel des hordes turcomanes d’Asie Centrale. Le Döner Kümber, le plus beau parmi ces türbés s’élève isolé sur une petite place près de la route. Un haut soubassement carré aux angles coupés, évoquant les pans de la tente, renferme le caveau. Il est surmonté d’une tour cylindrique coiffée d’un toit conique. Sa décoration est très élégante : arabesques et palmettes et deux félins à tête humaine au-dessus de la porte. Ce mausolée fut construit pour la princesse Shah Cihan Hatun en 1275. Le plus ancien, de plan octogonal et couvert d’un toit pyramidal, date de 1238 ; il s’agit du tombeau de Huvant Hatun.

 

 

Centre de l’empire hittite, l’antique Eusebeia ou Mazaca, reçut le nom de Caesareia, Césarée, au début du Ier siècle de notre ère, sous le règne de Trajan. Saint Basile (329-379), évêque, y fonda un monastère qui sera le centre de la ville byzantine. Du VIIe au IXe siècle, Césarée de Cappadoce eut à souffrir des incursions arabes. Les Seldjoukides arrivèrent dans la région vers l’an 1067 et Césarée fut occupé en 1082. Tursan Bey, prince danismendide, en fit la capitale d’un puissant émirat mais vers 1174, Césarée fut attaché à l’Empire seldjoukide d’Anatolie sous le règne de Kiliç Arslan. En témoignent des monuments avec les thèmes traditionnels de l’art seldjoukide ; hauts portails à voussure, décors des mihrabs et bandeaux épigraphiques. En 1243, Kayseri fut occupé par les Mongols. Vers 1335, le gouverneur ouïghour de Kayseri, Eretna, se déclara indépendant et les Eretnides régnèrent sur Kayseri jusqu’en 1380. Après un bref séjour du sultan Beyazit Ier, les Karamanides l’annexèrent en 1402. La ville fut définitivement attachée à l’empire ottoman en 1515 par le sultan Selim.

 

La ville est dominée par sa citadelle, austère et imposante. Parfait exemple de l’architecture militaire médiévale en Asie mineure, l’enceinte est élevée en blocs de lave et équipée de dix neuf tours. La porte voûtée en ogive et un long couloir donnent accès à la cour, le bazaar et le bedesten ; partie centrale réservée au commerce de soieries et aux marchandises précieuses à l’époque ottomane. Au loin, nous apercevons le minaret en briques faïencées de l’Ulu Camii, la Grande Mosquée. Dans les dédales de ruelles et l’amas de constructions hétérogènes, les étales débordent de produits de toute sorte. Corne d’abondance. Faisant face à la citadelle se dresse le Huant Hatun Külliyesi, ensemble comprenant mosquée, médressa, bains, han et hospice. Nous apprécions la belle construction de la Kursunlu Camii, mosquée datant de 1585 dont on attribue sa construction à Sinan.

 

 

Le külliye, littéralement : « ensemble », est un complexe destiné aux plus pauvres, comprenant une mosquée, une école coranique, médersa, des bains, hammam, un hôpital, un caravansérail, han, et un hospice, imaret. La victoire des Seldjoukides sur les Byzantins à la bataille de Mentzikert, en 1071, favorise l’implantation des tribus turcomanes en Asie Mineure. Le territoire fut disputé entre plusieurs tribus jusqu’à la seconde moitié du XIIe siècle. À partir de là, les Seldjoukides de Roum dominent tout le plateau anatolien. Souhaitant apparaître aux yeux des habitants des territoires nouvellement conquis comme des civilisateurs, les sultans seldjoukides prirent l’initiative de construire des ensembles d’établissements charitables qui permettaient à la fois d’apporter l’enseignement de l’islam sunnite et former dans les médersas de bons fonctionnaires. Sultan, princesse ou vizir, la personne qui prenait l’initiative pour la construction d’un külliye devait prendre en charge tous les frais et l’ensemble devait être doté d’un waaf, fondation pieuse disposant de fonds nécessaire pour assurer l’entretien des bâtiments et du personnel. Le premier complexe du genre du monde musulman, bâti sur l’initiative des sultans seljoukides de Roum à Kayseri, fut le Huant Hatun Külliyesi, daté de 1228-1238, édifié aux frais de la princesse Mahperi Huant Hatun, veuve du sultan Kaykobat 1er Alaaddin. Cette louable initiative qui consacra aux Seldjoukides la réputation de souverains éclairés allait être reprise avec succès par les Ottomans qui ne conçurent la mosquée impériale qu’au sein d’un külliye. Le premier külliye d’architecture ottomane fut le complexe de Beyazit Yildrim à Bursa, édifié entre 1398 et 1403, aujourd’hui en ruine. L’exemple le plus majestueux est le Sülleymaniye Camii d’Istanbul, conçu par Sinan, l’architecte de Soliman le Magnifique au XVIe siècle. Le külliye est alors présenté dans toute sa perfection.

 

Kayseri, à l’ombre de l’Erciyes Dağı, dégage une atmosphère sombre et morose. Comme si le soleil n’arrivait pas à réchauffer les lourdes pierres noires, comme si les rues grouillantes et agitées étaient parcourues par les fantômes du passé. Quel contraste avec la fabuleuse région dont elle est la métropole. Les vallées et les collines sculptées de formes rondes et suaves. Les rochers de tons pastel. Les villages sommeillants et apaisants, les troupeaux traversant les ruelles rentrant au crépuscule. La terre qui se mue en rouge, rose, violet, blanc : des fleurs par milliers. La douceur des paysages vallonnés, les champs de blé comme une mer ocre balayée par les vents. Terre des cigognes et l’Erciyes Dağı, coiffé de neige étincelante…

 

Incesu baigne dans le soleil. Ce village possède un külliye pourvu d’un grand caravansérail édifié en 1660 par un vizir ottoman, Kara Mustafa Pasa. L’ensemble, construit dans une belle pierre rouge, aspire la lumière. La végétation d’un vert vif grimpe le long des murs vivifiant les couleurs et des dizaines de cheminées s’alignent sur le toit. La ruelle menant à la mosquée avec sa coupole turquoise est bordée d’antiques ateliers désormais tombés en ruine, mais les portes voûtées peintes de couleurs pastel, vert et bleu, forment une jolie perspective. Le han est abandonné à la végétation ; des lianes grimpent le long des voûtes, des arbres poussent dans la cour autrefois animée. Nous sirotons un thé dans le çayevi emménagé à l’ombre des arcades. Atmosphère paisible, temps suspendu.

 

 

L’Uzun Yolu, la Grande Route, l’ancienne piste caravanière qui reliait Konya à la Perse via Kayseri traverse des paysages de désolation. Le soleil commence à baisser et la chaleur s’estompe. La brise est tombée. Pas un souffle d’air, pas un bruit. Le col de Topuz Dağı offre un panorama sublime. L’Erciyes Dağı domine la plaine, s’impose en maître absolu au milieu de ce paysage riche en nuances. Bercés dans une douce lumière, les champs ocre, jaune et vert tendre alternent avec le gris du bitume de la route. Elle ondule en virages suaves et s’étire à l’infini. Passe un camion coloré, suivi d’un paysan assis sur un âne déjà lourdement chargé. C’est cette Turquie que nous aimons. Le passé et le présent en fusion sur ce chemin qui lie les villes et les peuples depuis des siècles.

 

 

« Yol, la permission », yol signifiant « route », « chemin », est un film réalisé par Yilmaz Güney, turc d’origine kurde. Il évoque le sort terrible fait aux humains par une société où l’héritage de traditions barbares s’ajoute à l’oppression politique influençant de manière effroyable les rapports avec les familles. L’histoire raconte le sort de cinq condamnés de droit commun lors d’une permission auquel le système des prisons semi-ouvertes en Turquie donne le droit. Chacun s’apprête à se rendre dans sa famille dont la vie a été bouleversée par leur arrestation. Yusuf, ayant perdu ses papiers, est arrêté en route. Mevlüt retrouve sa fiancée, mais a le droit de sortir avec elle que sous la surveillance de deux chaperons en robes et voiles noirs. Mehmet Salih, reproché d’avoir laissé mourir son beau-frère au cours d’un hold-up, doit arracher sa femme et ses deux enfants à sa belle-famille. Seyit retrouve son épouse adultère enchaînée depuis des mois dans une cave. Omer va vivre le drame de son village kurde. Des drames quotidiens dans cette Turquie des années 1970 où le pays entre dans un processus de polarisation extrême avec d’un côté une gauche radicale et de l’autre l’extrême-droite entraînant une violence d’envergure et permanente.

 

Yılmaz Güney est incarcéré par la dictature militaire dans les années 1970. Il écrit les scénarios de ses films en prison d’où il dirige le tournage, la réalisation étant confiée à ses assistants. Pour « Yol » il reçoit une autorisation de tournage sur la présentation d’un scénario corrigé, et le film fut entièrement mis en scène en Turquie par Serif Gören. Mais Güney réussit à s’évader de prison et trouva asile en Suisse avec les bobines des rushes malgré les efforts de la dictature pour les faire disparaître. Il assura le montage de « Yol » et le présente en 1982 au Festival de Cannes où le film reçut la Palme d’or. Pendant près de 15 ans, le film est demeuré interdit en Turquie. Le réalisateur déclara : « Dans « Yol », j’ai voulu montrer combien la Turquie était devenue une immense prison semi-ouverte. Tous les citoyens y sont détenus. »

 

Le soleil s’est couché enflammant les collines. Les oiseaux se sont tus. Nous contemplons l’horizon. De l’Erciyes Dağı n’est visible que sa large base qui se déverse sur le plateau anatolien. Son sommet est dissimulé par des nuages noirs tandis que le reste du ciel est entièrement dégagé. Le roulement du tonnerre retentit au loin. Soudain, un éclair traverse l’atmosphère et la foudre se fracasse sur la montagne. L’orage éclate avec une violence inattendue sur le mont Argée. L’image est irréelle et fabuleuse. Les éclairs se succèdent, le tonnerre gronde. Si les Anciens pensaient que les Dieux habitaient les montagnes, ce soir, je suis prête à le croire moi aussi…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’Erciyes Dağı.

Au-delà de l’horizon… Ville de mille et une églises.

La subtile beauté de la cité de cuivre résiste aux assauts du temps avec une dignité inégalée. Ses imposants remparts protègent quelques édifices religieux condamnés à l’oubli. Ses vestiges s’imposent sur la steppe sauvage, s’accrochent aux falaises et dominent l’Arpa Çayı. Ses murailles écroulées, ses bâtiments en ruine et ses amas de pierres moussues traduisent sa vulnérabilité. Ses émouvantes églises dressées sur la plaine engorgée de soleil et de chaleur veillent depuis mille ans les âmes errantes. Hanté par son passé, la ville morte d’Ani, située sur le mauvais côté de la frontière turco-arménienne, suscite de l’admiration rien que par son existence.

 

Ville de mille et une églises, Ani II, Turquie, juin 2006.

 

La route est une bande d’asphalte noir récemment refaite qui fond sous la chaleur. C’est le début du mois de juin et la steppe, nue, ondulée, et extrêmement verte, est parsemée de milliers de fleurs. Des mares bleues, jaunes ou rouges contrastent avec l’herbe haute d’un vert intense. Des petites marguerites poussent jusque sur le bitume. Les champs de blé sont dorés. Disséminée dans la plaine, quelques tentes de nomades kurdes et des ruches : le miel de la région est réputé. La lumière est franche et le ciel bleu cobalt. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent, et des dizaines de chevaux parcourent les étendues infinies. Le paysage dégage de la fraîcheur, du renouveau, de l’espoir.

 

 

Presque huit ans après notre dernier passage dans la région, les conditions de visite d’Ani se sont considérablement assouplies : aujourd’hui le billet d’entrée s’achète directement à l’entrée du site et les photographies sont autorisées partout, même en direction de l’Arménie ! Ani, située sur un plateau triangulaire, est délimitée par des ravins abrupts : l’un, parcouru par les eaux tumultueuses de la rivière Arpa Cayi, marque la frontière actuelle de la Turquie et de l’Arménie, l’autre forme une étroite vallée, le Dsagh Kost-Dzor : la vallée des Fleurs. La ligne de remparts unie, à travers le plateau, les deux ravins constituant une défense qui, malgré sa double enceinte, n’a pas su protéger Ani de la rage destructrice des armées ennemies. Quand les imposantes murailles cuivrées se détachent à l’horizon, jalousement encerclant les trésors restants de la cité, je retiens mon souffle : nous y sommes : Ani !

 

 

La cité doit son nom à la déesse perse Anâhitâ, identifiée à Aphrodite, qui était déjà adorée par les Ourartéens. La forteresse d’Ani fut mentionnée dès le Ve siècle. Conquise par les Arabes au milieu du VIIe siècle, le vice royaume d’Arminya fut créé par le calife. Un siècle plus tard, Ani est cédée à la famille seigneuriale arménienne des Bagratides qui fonde le royaume d’Arménie. En l’an 961, le roi Ashot III Olormadz « le Miséricordieux » est sacré roi des Arméniens et des Géorgiens par le catholicos et décide de transférer sa capitale de Kars à Ani. Située sur un important axe commercial est-ouest, la cité ne cesse de se développer et devient un centre caravanier contrôlant les routes entre Byzance et le califat à Bagdad. En 993, Ani devient le siège du catholicos d’Arménie. Au début du XIe siècle résidait à Ani douze évêques, quarante moines et cinq cents prêtres. La ville se couvrait d’églises et elle était peuplée de plus de cent mille âmes. Elle était connue comme « la ville au mille et une églises » ou encore comme « la ville aux quarante portes, cent palais et mille églises ». Ani est souvent appelée « la capitale de l’an mille ».

 

C’est à cette époque, sous le règne du roi des rois Gagik Ier, qu’Ani connue son apogée. La cathédrale est achevée ainsi que la singulière église circulaire bâtie par Gagik en l’an mille. Avec une population surpassant celle des métropoles européennes comme Paris, Londres et Rome, la ville devient le centre culturel, religieux et économique du Caucase. À la mort de Gagik, en 1020, son fils Hovhannès Sembat lui succède, mais des luttes intestines et l’expansion des Byzantins affaiblirent l’État arménien. Plus tard Ani fut livrée aux Byzantins avant d’être prise par le sultan turc Alp Arslan. En 1064, elle est rattachée à l’Empire seldjoukide de Perse et des milliers d’Arméniens partent en exil. Ani, par la suite, tomba alternativement aux mains des rois de Géorgie et des émirs kurdes qui durent faire face aux rébellions de la population de la ville qui était encore exclusivement arménienne. En 1199, Ani est libérée par la reine géorgienne Tamara. Elle concède les territoires reconquis, au titre de domaines héréditaires mais sous suzeraineté géorgienne, à deux frères arméniens, Zak’arian et Ivané Mkhargrdzeli. Avec un pouvoir quasi monastique, ils vont redonner à Ani une certaine prospérité. En 1239, Ani est mise à sac par les Mongols, mais la dynastie des Mkhargrdzeli continua à régner, malgré l’émigration en masse de la population et le déclin de la ville. À partir de 1330, une succession de dynasties turques et kurdes l’occupèrent, puis, à la fin du XIIIe siècle, Tamerlan fait, par trois fois, incursion dans la région lors desquelles Ani est prise et mise à sac. En 1579, elle fut intégrée à l’Empire ottoman.

 

Une fois franchie la double enceinte par la porte de Lion, la vue embrasse une plaine inondée de soleil où se dressent quelques églises solitaires. Elles sont les symboles du raffinement de la civilisation arménienne de l’an mille. Les ondulations du terrain laissent entrevoir un dôme par ci, un tambour par-là, des remparts, une citadelle. Droit devant, au bout de ce que fut, dans une autre ère, la rue principale, se dresse la masse rouge de la cathédrale. L’herbe est haute et parsemée de fleurs blanches et jaunes, d’énormes massifs de chardons violets bordent les chemins. Le ciel est bleu vif. Le mont Ararat, la montagne biblique, symbole même de la nation arménienne, reste caché dans un voile de mystère, même si sa présence se devine.

 

 

La face survivante de l’église Saint-Sauveur se trouve au milieu de débris : morceau de murs et pierres sculptées. Ce vaste édifice, construit pour accueillir un fragment de la Vraie Croix rapporté par le prince Aboulgharib Pahlavouni de Constantinople, fut complété vers l’an 1035. À la fin du XIXe siècle, l’église était encore intacte, mais dans un état délabré. En 1957, la moitié de l’église s’effondra frappée par la foudre. Le bruit des pierres qui tombèrent fut entendu dans le petit village kurde qui se trouve en dehors des murailles. Sévèrement secoués pendant le tremblement de terre de 1988, les vestiges sont en danger d’écroulement.

 

 

Le chemin qui conduit vers l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz est bordé de chardons. Les grosses fleurs pourpres tranchent avec le vert intense des graminées. En haut de l’étroit chemin escarpé qui mène au sanctuaire nous nous arrêtons. Le plateau est coupé par le profond canyon creusé par les eaux tumultueueses de l’Arpa Cayı. Nous observons la rive opposée d’où émergent quelques baraquements et des miradors occupés par les soldats russes et arméniens qui gardent cette frontière. Le paysage de steppes, les couleurs de la terre et de l’herbe, le ciel limpide ; identiques à celles de la Turquie. L’envie de découvrir ce qui se trouve au-delà nous saisit. L’envie de contempler Ani depuis l’Arménie. Mais nous savons que la zone est strictement interdite d’accès et que cette envie n’est pas prête à pouvoir se réaliser.

 

 

Fatalistes, nous descendons vers la superbe église Saint-Grégoire bâti par le noble Tigrane Honentz. Elle est élevée en pierres d’un rouge flamboyant. En contournant l’édifice, dressé sur une terrasse au bord du précipice, nous découvrons quelques fragments de murailles de la ville qui subsistent au bord du ravin. En face de nous, à seulement une rivière de distance : l’Arménie. Terre de désolation, déserte et silencieuse. Sur les rives de l’Arpa Cayı, des deux côtés, près de la ligne d’eau, se dressent des barbelés. Perchés sur des miradors, nous apercevons des militaires. Ils nous scrutent comme nous les scrutons. Chacun faisant semblant de ne pas voir l’autre. Ambigu. Pourtant, cet endroit particulièrement sensible d’Ani semble moins oppressant qu’auparavant. Le fait d’avoir le droit de photographier l’église avec l’Arménie en arrière-plan en témoigne. La beauté de l’édifice en est rehaussée. Le tragique de la situation également.

 

 

« Tu fus bâtie pour être une résidence royale dans le pays choisi de Shirak. Et le séjour des souverains Bagratides issus de la race d’Israël, de la famille du grand David, Père de Dieu, prophète. Toi dont le nom, admirable cité, est exprimé par trois lettres, symbole du mystère de la Trinité, qui par toi est adoré. Au temps de ces princes, tu étais pleine d’allégresse ; une vigne couronnée de grappes, un olivier chargé de fruits. Tu voyais tes fils dans la joie, semblables à un jardin nouvellement planté. Tes filles, belles de leurs parures, sans cesse occupées à chanter et à jouer de la lyre. Tes rois illustres, assis sur le trône, la couronne en tête, avec les guerriers à leurs côtés, debout, prêts à exécuter leurs ordres ; les fils de Sion, semblables aux cœurs enflammés des anges. Par sa magnifique architecture, ta cathédrale était l’égale et la copie du sanctuaire céleste. Les patriarches et les évêques, et les ministres de Dieu, dans leur hiérarchie, chacun à son rang, étaient en harmonie avec ce temple. Décrire ces pompes serait une tâche difficile et longue, sans profit pour moi maintenant, puisqu’il n’en existe plus rien. Elles se sont évanouies comme un fantôme, elles ont passé comme une fleur d’été. Elles ont cessé et disparu aujourd’hui. Toi aussi je t’invoque à mon aide, ô Ani ville orientale : viens unir ta voix à la mienne, et être ma consolatrice. Autrefois tu étais une fiancée délicieuse qu’un voile dérobe à tous les regards. Toi, objet d’envie pour tes voisins et pour les nations éloignées. » Ainsi écrit sur Ani, capitale du royaume arménien des Bagratides, Nersès le Gracieux (1102-1173), catholicos de I’Église arménienne, connu aussi pour ses efforts de rapprochement œcuménique avec l’Eglise latine.

 

La cathédrale d’Ani se dresse, solitaire, sur la plaine illuminée par un soleil éblouissant. À l’aube du XIe siècle, l’architecte Tiridate dote l’édifice d’une sophistication et d’une originalité inégalées. Le plan, celui d’une basilique surmontée d’un dôme, est un schéma que l’on retrouve en Arménie depuis de VIIe siècle, mais ici, la nef est plus large et l’élan vertical a été accentué. Les façades sont encerclées d’une arcature aveugle à minces colonnes sur laquelle sont gravées les inscriptions. Elles sont percées de petites fenêtres couronnées par des arcs aux ornements divers tandis que les grandes fenêtres sont encadrées par des bandes d’entrelacs polygonaux complexes richement sculptés. Une ornementation qui sera reprise pour les khatchkars, pierres à croix.

 

 

Khatchkar en arménien signifie « pierre à croix », de khatch, « croix » et kar, « pierre ». C’est une pierre de commémoration gravée, typique de l’art arménien et dont le principal décor consiste en une grande croix. Entre le IXe et le XVIIIe siècle, d’innombrable khatchkars furent exécutés. Ils ont une fonction votive, comme une prière pour le salut de l’âme du donateur ou de sa famille, mais ils peuvent également commémorer des évènements historiques, des victoires militaires ou la fondation d’une église. On retrouve aussi des stèles funéraires dressées sur des mausolées où encastrées dans les murs d’églises. Les stèles sont rectangulaires et le cadre, comme la croix, est profondément entaillé de sorte que l’ensemble du décor se détache sur un fond d’ombre. À Ani, presque tous les khatchkars ont été volés ou détruits, mais des dizaines de milliers de khatchkars existent encore de nos jours en Arménie.

 

En 1064, pendant le siège d’Ani, la cathédrale a une importance symbolique. Après la victoire turque, la ville est mise à sac et la grande croix couronnant le dôme conique est arrachée. La légende prétend que cette croix a été scellée dans le sol d’une mosquée pour être continuellement piétiné. Ensuite la cathédrale est reconvertie en mosquée et nommée Fethiye Camisi, la mosquée de la Victoire. En 1124, elle reprend ses fonctions d’origine. L’effondrement de la coupole lors du séisme dévastateur de 1319 signifie la fin du sanctuaire. Le tremblement de terre de 1832 provoque la chute du tambour, puis le terrible séisme qui dévaste le nord de l’Arménie en décembre 1988 ouvre une brèche dans l’angle nord-ouest qui s’écroule. En 1998, des parties du toit commencent à se décrocher. Paradoxalement, les dommages les plus sévères lui sont causés par les Arméniens eux-mêmes.

 

Sur la rive arménienne de l’Arpa Cayı, le paysage autrefois si bucolique est défiguré par une énorme carrière qui extrait la pierre de tuf nommée « pierre d’Ani » de cette couleur si caractéristique d’un orange très vif. L’année 2001 marquait le 1700e anniversaire de la conversion du roi Tiridate au christianisme par saint Grégoire et la fondation de l’Église apostolique arménienne. Pour célébrer cette date clé, les autorités de l’Église arménienne ont décidé de construire une nouvelle cathédrale à Yerevan dédiée à saint Grégoire l’Illuminateur. Pour attirer des sponsors, l’église devrait symboliquement être construite avec de la pierre d’Ani, prise au plus près du site historique. Les dommages que causerait une activité minière intensive aux édifices fragiles d’Ani ont été ignorés. Étonnamment, aucune protestation contre la carrière n’est venue de la part de l’Arménie ou de la diaspora arménienne et l’exploitation de la carrière est restée sous silence. Les militaires turcs étaient ennuyés à cause des explosions régulières considérées comme une violation du traité sur les frontières. La demande formelle d’arrêter l’exploitation est finalement venue de la part des archéologues turcs et français qui travaillaient à Ani. À chaque explosion, les bâtiments encore debout tremblaient. Une lettre envoyée en décembre 2000 par le représentant turc à l’UNESCO, puis transmise au ministère des Affaires étrangères arméniennes, est restée sans suite. Enfin, ce fut un article publié dans le quotidien turc Hurriyet en mai 2001 avec comme titre « Taliban Kafasi », « Ils se comportent comme des Talibans », repris par la presse internationale, qui fit réagir l’Arménie avec la promesse d’arrêter l’extraction le 31 mai 2001. Promesse non tenue car les explosions se poursuivent jusque fin juillet, date à laquelle la quantité de pierres requise pour terminer la construction de la cathédrale a été extraite de la carrière. Malheureusement, cela n’a pas entraîné sa fermeture. Certes, moins d’explosions se produisent et des méthodes alternatives sont employées, mais d’année en année, les dommages environnementaux sont grandissants.

 

Située sur les steppes désolées aux confins du Caucase, d’origine volcanique, la région est recouverte de laves ; tufs et basaltes aux couleurs variées et riches propices à la construction et à la sculpture. Les monuments réalisés illustrent, par leur foisonnement ainsi que leurs qualités techniques et décoratives, une conception originale et propre à l’Arménie. À l’approche de l’an mille, c’est la renaissance de l’architecture arménienne qui se modernise et se complexifie davantage. Le pays se couvre d’églises et de monastères souvent complétés de bibliothèques ou de scriptorium. On favorise l’émergence des mononefs triabsidiales ; des nefs possédant trois absides. Le plan central libre est délaissé au profit du plan central à croix inscrite. Les tambours se modifient : ils peuvent être ronds ou de forme octogonale. Les monuments adoptent d’autre part des coiffes coniques ou pyramidales, leur donnant ainsi une silhouette caractéristique. On observe également un développement de complexes monastiques et l’apparition du gavit ou sa variante plus tardive, le jamatoun, des types de narthex propres à l’architecture arménienne. L’ornementation s’enrichit et des monuments originaux comme les katchkars, se développent. La régionalisation de l’art arménien a pour conséquence la formation d’écoles régionales. Le royaume bagratide, dont la capitale est Ani, marque son indépendance jusque dans ses monuments, très caractéristiques. Aux Xe et XIe siècles naît l’école artistique d’Ani dont la figure de proue est l’architecte Tiridate.

 

Nous sommes heureux d’être de retour à Ani. La beauté du paysage, la grandeur des édifices, la somptuosité de l’ornementation, nous ravissent. Ani, émouvante comme nul autre endroit. Émouvante pour ce qu’elle a été, émouvante pour ce qu’elle est aujourd’hui. En réminiscence pour ce qu’elle n’est plus. Néanmoins, le lieu nous inspire une émotion partagée. L’état général de la cité, la précarité des églises, la dense végétation qui recouvre les vestiges, nous font prendre très clairement conscience qu’Ani est en danger imminent. Elle se détériore, elle s’effondre, elle se perd. Peu à peu, Ani se meurt. Encore une fois. Pourtant, nous ne voudrions pas la voir autrement. Comment imaginer les édifices restaurés à neuf comme c’est le cas pour certaines parties des remparts ? Comment songer à la cathédrale rénovée, son dôme réparé ? Comment considérer Ani comme certains autres sites archéologiques en Turquie et dans le monde. Avec des chemins bien balisés et, qui sait, un café à l’intérieur d’une église ? Ani inciterait-elle les mêmes sensations que maintenant ? Car c’est aussi cet état d’abandon qui la rend si unique, si singulière. Notre souhait, contre tout raisonnement réaliste et judicieux, est qu’elle puisse rester telle qu’elle est.

 

Le minaret octogonal construit en pierres de taille grises et rouges domine la plaine comme un phare foudroyant. Il porte l’inscription « Bismillah », « Au nom de Dieu », en écriture kufique sur sa face nord. Les Turcs assurent que la Menüçahr Camii, la mosquée de Menüçahr, fut bâtie vers 1072 par l’emir Menüçahr après la conquête turque. Ce serait alors la plus vieille mosquée de Turquie. Les Arméniens insistent que ce fût un palais bagratide, la résidence du catholicos, ou le jamatoun d’une église reconverti en lieu de culte musulman. D’autres encore suggèrent que la construction date des XIIe et XIIIe siècles, réemployant des fondations antérieures, l’hypothèse la plus probable. Cela expliquerait également son alignement inhabituel, elle donne sur le sud-ouest au lieu de l’est, et l’axe étrange du minaret.

 

La mosquée de Menüçahr est une structure rectangulaire perchée sur le bord de la falaise dominant l’Arpa Cayı. Le contraste de cette mosquée puissante avec les églises élégantes est aussi grand que les mondes dont les deux styles sont issus. Construction sobre contre architecture raffinée. Une existence rude à l’épreuve de la nature hostile des steppes opposée à une vie abritée et protégée. Un art sévère et rigide supportant les voyages incessants face à des œuvres témoignant d’une maîtrise technique et d’un sens artistique avancé. En 1997, toute cette zone était encore interdite d’accès et sous surveillance militaire. Aujourd’hui il est possible de la visiter.

 

 

La façade ouest de la mosquée s’était effondrée à la fin du XIXe siècle, mais le bâtiment ruiné continuait à être utilisé comme lieu de culte par les musulmans du village jusqu’en 1906, date à laquelle l’archéologue russe Nikolaï Marr l’avait reconverti en musée. Il avait fait murer les arcades ouverte côté ouest pour fermer le bâtiment. Les piliers rouge vif désormais offerts aux éléments sont caressés par la douce lumière du soleil. Nous pénétrons à l’intérieur où règne la fraîcheur.

 

 

De robustes colonnes supportent les élégantes arcades et le haut plafond. Six piliers divisent l’espace en compartiments dont seulement six sur onze à l’origine subsistent. Les caissons du plafond sont incrustés de pierres polychromes de différents motifs et les chapiteaux des colonnes sont ornés de mouquarnas. Cinq grandes fenêtres voûtées en plein cintre, très inhabituel dans une mosquée, éclairent l’intérieur. Située sur l’extrême bord de la falaise, la vue depuis les fenêtres est singulière. Je m’appuie au bord de l’une des baies et laisse parcourir mon regard sur la rivière dont les eaux verdâtres coulent en contrebas. J’aperçois le couvent de la Vierge avec sa chapelle au dôme dentelé et les vestiges du pont enjambant l’Arpa Cayı.

 

Un chemin recouvert d’herbe folle et de fleurs par milliers mène à la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Située sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor, elle trône isolée et solennelle au milieu des étendues vertes qui ondulent jusqu’à l’infini. Sa façade est dodécagonale et délicatement sculptée alternant d’étroites fenêtres et de profondes alcôves aux corniches richement ornementées. Sous le toit conique, les fenêtres du tambour circulaire sont entourées de moulures à doubles arcades, ce qui est très inhabituel. L’ensemble provoque un jeu d’ombre et de lumière qui donne un sens baroque à l’église. Si, depuis l’extérieur, l’édifice semble de proportions modestes, l’intérieur est très spacieux et des niches élancées attirent irrésistiblement le regard vers le haut.

 

 

Édifiée comme chapelle privée et lieu de sépulture par le prince Grigor Pahlavouni pour sa famille, les fondations du caveau furent mises à jour en 1907. En 1998, un an après notre dernier passage, le lieu fut violé par des voleurs de tombes prouvant ainsi l’existence des tombeaux restés intacts jusque-là. En 2004, l’ensemble des sépultures fut excavé par les archéologues. La famille Pahlavouni acquit une grande importance quand Vahram Pahlavouni devint le dirigeant de l’opposition à l’incorporation d’Ani dans l’Empire byzantin. On pense qu’à sa mort, en 1047, il fut enterré dans la sépulture familiale. Son nom est mentionné dans le tympan de la porte d’entrée de l’église qui date de 1040 où il déclare avoir réservé de l’argent pour célébrer des messes pour l’âme de son fils Aboughamir, d’où le nom de l’église.

 

L’édifice le plus étonnant d’Ani est l’église Saint-Grégoire du roi Gagik bâti en l’an mille. Détruite par un tremblement de terre peu de temps après sa construction, elle fut oubliée et le site se couvrit de terre. Les ruines furent finalement excavées par Nikolaï Marr en 1906. Des piliers, des chapiteaux et des pierres magnifiquement sculptées provenant de l’édifice circulaire, composée de trois rotondes superposées, jonchent le site. Des fleurs jaillissent du sol. Bleuets, marguerites, fleurs de pissenlit, petites graminées. Les pétales tendres de toutes les couleurs bénissent ce lieu sacré de leur bienfaisance. Mais l’herbe épouse les murs, les racines des arbres s’engouffrent dans les fissures et risquent d’endommager les vestiges. La nature reprend ses droits. À l’intérieur de l’église, le déambulatoire circulaire est encombré de vestiges. Difficile d’imaginer ce lieu d’abandon illuminé par des cierges, des nuages d’encens se faufilant entre les colonnes emplissant l’atmosphère de son parfum envoûtant, tandis que les cantiques résonnent sous la coupole et les dévots murmurent leurs prières.

 

 

À proximité de l’entrée, un chapiteau orné de spirales gît sur le sol : une de mes images préférées de la ville. Lors de notre dernier passage, je m’étais assise sur cette pierre. J’avais alors été conquise par Ani, son atmosphère nostalgique, la beauté de ses églises, son émouvante isolation. Aujourd’hui, je m’y installe de nouveau, une nouvelle fois fascinée. Mon regard embrasse le plateau. Le soleil verse sa lumière diffuse depuis le ciel. Une lumière feutrée qui donne de la majesté au site. Car même si les tremblements de terre ont secoué les bâtiments, ils triomphent. Leur ornementation est encore vive et témoigne d’une architecture audacieuse et d’une prouesse artistique qui allait au fil des siècles être emportée et absorbée.

 

 

Nous devons partir. Philippe me prend la main et avec regrets je quitte « mon » chapiteau. Nous suivons l’ancien tracé de la rue principale, celle qui conduit à la porte du Lion. Tant de vestiges enfouis sous la terre. Par ci et par là, une colonne, une arche, un mur écroulé. Les fondations de boutiques, de bains, les fragments étonnamment alignés du grand minaret de la mosquée Abu’l Muamran. Des bases de moulins et de presses à huile. Quatre colonnes trapues marquent l’endroit d’un temple du feu zoroastrien attestant une présence à Ani avant la période chrétienne. Plus tard, la structure a été transformée en chapelle.

 

 

D’innombrables pierres jonchent le parcours. Ani a tellement à offrir et elle est tellement blessée. Nous nous approchons des remparts. Massifs et puissants, les autorités turques ne les ont pourtant pas jugé assez pour barricader l’accès à Ani. Car, depuis 2002, la ville entière est entourée de barbelés supportés par des gros piliers enclavés dans une fondation de béton. La motivation derrière cette construction couteuse n’est pas très claire, même si, en Turquie, les sites archéologiques sont souvent enclos permettant de demander un droit d’entrée. Ici, vu l’importance des murailles entourant la ville, cela semble superflu. Pour accéder aux endroits les plus éloignés d’Ani, une route a été tracée, là où auparavant n’existait même pas une piste. Sans aucune considération pour le fragile environnement archéologique, pendant des mois, des camions, des bulldozers et des tracteurs ont traversé la ville. Après la construction de ces barbelés, les habitants des villages aux alentours ont été interdit d’emmener leurs troupeaux paître dans l’enceinte de la ville antique. Ceci a entrainé une rapide repousse de la végétation recouvrant les chemins rendant la visite difficile et causant des dommages importants aux édifices.

 

J’hésite avant de m’engager sous le porche de la porte de la ville. Difficile de quitter Ani. Je songe déjà à revenir. Philippe, qui l’a visité d’innombrables fois, l’a retrouvé telle qu’il l’espérait : forte et fragile à la fois. Un soupir, un dernier regard. Je ferme les yeux un instant et une image traverse mon esprit. Je vois Ani lorsque la ville était à son apogée…

 

 

Perchée sur son promontoire escarpé, Ani, en l’an mille, devait être d’une magnificence et d’une richesse inouïe, déployant ses murailles, ses palais, les dômes des églises et des chapelles par centaines, le tout construit en pierre basaltique d’un profond orange alterné ici et là de gris, de rose et d’ambre. Les jours de beau temps, quand le soleil baignait la ville, Ani devait ressembler à un mirage éclatant de lumière, une mer cuivrée. Lorsque des nuages noirs assombrirent la cité, le brouillard se mouvant entre les monuments, sa puissance devait se montrer effrayante et sinistre. Incomparable avec les villes antiques grecques ou romaines, Ani devait dégager une tout autre beauté, moins pompeuse, plus subtile. Naguère habité de cent mille âmes, Ani, au cœur du monde musulman, est une ville d’architecture et d’histoire arménienne, de gloire radieuse au destin tragique. Dans cette région austère et isolée, la ville de mille et une églises répand une beauté émouvante et une tristesse pour ce qui n’est plus…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La cathédrale d’Ani.

 

Au-delà de l’horizon… L’hiérothésion d’Antiochos.

Dominant la vallée de l’Euphrate à 2150 mètres d’altitude, perdu au cœur des montagnes de l’Anti-Taurus dans le territoire de l’actuelle Turquie, s’élève un sanctuaire singulier. À l’ombre d’un énorme tumulus artificiel, dans un chaos de blocs sculptés, de socles et de stèles, émergent de monumentaux visages de pierre, nobles et sereins. Effigies de dieux, synthèse de divinités grecques et perses, et d’un roi, déifié. Leurs regards minéraux se perdent dans l’horizon de l’antique royaume de Commagène. Leurs auras rayonnent sur le sommet de la montagne de Nemrud. Glorieux à son apogée, sombré dans l’oubli durant des millénaires puis retrouvés, le « trône céleste » continue de protéger les secrets de son bâtisseur.

 

L’hiérothésion d’Antiochos, Nemrud Dağı, Turquie, septembre 1997.

 

Partis de Sanli Urfa, nous traversons le village de Borzova au milieu de la matinée. Nous faisons halte près de l’énorme chantier du barrage Atatürk, neuvième plus grand barrage du monde. Mesurant cent soixante-neuf mètres de haut et 1,8 kilomètre de long, il devrait permettre d’irriguer plus de dix mille kilomètres carrés et produire vingt-sept milliards de kilowatt par an. Le barrage Atatürk est la pièce maîtresse du Güneydoğu Anadolu Projesi, Great Anatolia Project ou GAP, un projet visant à augmenter la production agricole et développer les provinces orientales en exploitant ses ressources en eau. Lancé en 1977, c’est un des plus grands projets de construction au monde. Il consiste en la réalisation de vingt-deux barrages sur le Tigre, l’Euphrate et leurs affluents, dix-neuf centrales électriques et un réseau de sept mille kilomètres de canaux et de conduites visant à redonner vie à une région aussi vaste que l’Autriche et à fournir le quart de l’énergie électrique du pays. Le coût total estimé du projet est de trente-deux milliards de dollars américains. Retardé à cause de conflits avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan, PKK, et de problèmes de financement, l’achèvement des barrages et des centrales du GAP est prévu pour 2005 tandis que les travaux d’irrigations s’achèveront en principe en 2010. La construction des barrages est fortement contestée, même au niveau international, car il entrainera le changement de paysages millénaires, le déplacement de près de soixante-dix mille personnes et l’inondation d’un important patrimoine historique. Le GAP engendre également des tensions récurrentes avec la Syrie et l’Iraq. Car si le Tigre et l’Euphrate prennent leur source en Turquie, les deux fleuves traversent ensuite la Syrie et l’Iraq. Le contrôle des eaux vitales pour l’agriculture et la population des trois pays n’est pas sans conséquences.

 

 

Nous discutons avec un jeune militaire de garde à l’entrée du chantier. Ravi de rencontrer des étrangers, il nous dit que le barrage d’Atatürk sera achevé dans deux ans et que le paysage va être très différent dès que la mise en eau sera accomplie. Originaire d’Izmir, envoyé faire son service militaire au fin fond des régions kurde, il avoue avoir appréhendé son affectation dans l’Est car les conditions du service sont plus difficiles. Avec un haussement d’épaules il ajoute que « c’est comme ça que cela se passe » et qu’il a « hâte que ses deux années obligatoires se terminent ». De manière générale, les conscrits kurdes de l’Est de la Turquie accomplissent leur service militaire dans les régions ouest du pays, l’armée turque ayant une confiance limitée aux recrues kurdes pour combattre la guérilla kurde active dans l’Est. Après quelques photographies volées à travers la grille, nous prenons congé du jeune malheureux en lui souhaitant du courage pour les dix mois qui lui restent.

 

Nous traversons la petite ville de Kâhta, sans âme, puis bifurquons sur la route d’Eski Kâtha, laissant derrière nous le monde moderne. Le paysage change subtilement. Les couleurs sont plus diffuses, l’air plus voluptueux. Nous sommes maintenant au cœur du mystérieux royaume de Commagène. La région, coincée entre la chaîne du Taurus et l’Euphrate, à mi-chemin entre les mondes grecs et perses, fit partie des territoires de Séleucos Ier Nikator, général héritier d’Alexandre le Grand et fondateur de la plus vaste des monarchies hellénistiques. Vers 162 avant Jésus-Christ, profitant de la désintégration de l’Empire séleucide, Ptolémée, un prince local, satrape de Commagène lié aux rois perses, se proclame indépendant et roi. Mithridate Kallinikos, un de ses successeurs, épouse une princesse grecque séleucide. Dès lors, le royaume est profondément imprégné d’influences perses et macédoniennes, osmose culturelle atteignant son apogée au Ier siècle avant Jésus-Christ sous le règne de leur fils Antiochos qui régna entre 69 et 34 avant Jésus-Christ.

 

Les trois colonnes du tumulus de Karakuş marquent le lieu de sépulture des reines du royaume. Autrefois, la nécropole était entourée de colonnes néo-dorique. Aujourd’hui seules trois d’entre elles subsistent dont une couronnée d’un aigle de grès, symbole de Zeus d’où l’appellation Karakuş, « l’oiseau noir ». Le sommet tronqué qui ressemble à un volcan est le résultat du pillage des chambres funéraires dans l’Antiquité.

 

 

Le pays montagneux est dominé par des teintes de violet et d’ocre. Des bosquets de chênes contorsionnés forment des taches sombres et les pentes rocheuses sont couvertes de pistachiers. Bordant les ruisseaux, de somptueux bouquets de lauriers roses éclatent de fraicheur. Visible au loin, le sommet conique du Nemrud Dağı est comme un phare dominant l’ancienne Commagène.

 

Le Cendere Köprüsü, pont du Cendere, franchit l’antique rivière Chabinas à l’endroit où elle surgit d’une impressionnante gorge avant de rejoindre la large vallée de la rivière Kâhta, l’ancienne Nymphaios, dont elle est un affluent. Le pont romain construit en l’honneur de l’empereur Septime Sévère est flanqué d’une paire de colonnes à l’entrée sud du pont, une seule côté nord. Il forme une arche brisée simple mais majestueuse, posée sur deux rochers au point le plus étroit de la rivière. Long de cent vingt mètres, c’est le deuxième pont en arc le plus long construit par les Romains. Au-delà du pont un canyon en arc de cercle s’enfonce dans la montagne. Dédaignant le pont moderne construit récemment un peu en aval, nous traversons la rivière sur le pont antique. Immédiatement, le relief s’accentue.

 

 

Arsameia s’étend sur deux collines, Eski Kale, l’Ancienne Forteresse et Yeni Kale, la Nouvelle Forteresse, séparées par la rivière Nymphaios, la rivière des Nymphes, aujourd’hui nommée moins poétiquement Kâhta Çayı, la rivière de Kâhta, du nom du village kurde situé plus bas dans la vallée. Les citadelles en ruine dominent un petit pont en dos d’âne enjambant un ruisseau dont les rives sont couvertes de lauriers roses. Nous observons des poissons qui sautent pour tenter de remonter une cascade. Cadre bucolique. Lorsqu’en 1951 l’archéologue allemand Karl Dörner met au jour les rares vestiges de la ville, il parvient, grâce aux inscriptions trouvées sur place, à identifier Arsameia du Nymphaios, la capitale d’été et centre administratif du royaume, fondée par Mithridate Kallinikos, le père d’Antiochos. Les forteresses hissées sur leur piton rocheux veillent avec lassitude sur les fantômes d’un lointain passé.

 

Un sentier escarpé mène au sommet de l’ancienne capitale de la Commagène. La température est caniculaire. L’herbe sèche craque sous nos pieds, seul bruit troublant dans la pesante quiétude de cet après-midi. Après avoir dépassé quelques stèles à reliefs assez détériorées, nous nous retrouvons au bord de la falaise, là où le chemin bifurque brusquement vers la droite. Dans la vallée en contrebas ruissèlent les eaux bleues de la Kâtha Çayı. Le ciel est voilé par la forte chaleur. La paroi rocheuse qui se dresse devant nous est percée de l’entrée d’une majestueuse salle rupestre que les archéologues pensent avoir identifiée comme le tombeau de Mithradate Kallinikos. En la pénétrant, le soudain passage de l’éblouissante lumière à l’obscurité nous aveugle et il nous faut quelques instants pour nous habituer à la pénombre. Philippe allume sa torche et balaye le rayon de lumière sur les parois et la coupole. Les lieux sont vides. Nous ne nous attardons pas.

 

Quelques minutes plus tard nous atteignons une terrasse surmontée d’une imposante stèle parfaitement conservée, représentant un roi, Antiochos ou Mithridate, en compagnie d’Héraclès. Nous admirons la sculpture haute de plus de trois mètres. Elle marque une harmonieuse synthèse entre le monde grec et le monde perse, telle que la proclamait le royaume. Le roi porte un costume perse de cérémonie : un pantalon drapé et une jupe relevée avec une cordelette à la façon des gens habitués à monter à cheval, une fine cuirasse couverte de dessins géométriques par dessus sa chemise, et une chlamyde macédonienne agrafée sur l’épaule droite par une fibule. Il est armé d’une épée et porte le diadème rayonnant. Dans sa main gauche il tient un long sceptre, la main droite est tendue vers Héraclès. Le héros est représenté à la manière grecque classique : de face, dénudé et musclé. Il porte une barbe bouclée, sa tête est couronnée d’un diadème de feuilles de laurier, il est couvert de la peau de lion et tient la massue. L’image est marquée par la dexiosis, poignée de main, et le sourire serein qu’échangent les deux héros ; l’œuvre est saisissante.

 

 

Nous descendons quelques marches inégales menant à l’entrée d’un grand passage voûté taillé dans le roc. La paroi comporte une longue inscription en grecque, la plus longue d’Asie Mineure. Le texte relate de la fondation d’Arsameia, sa topographie, les réalisations et les restaurations faites par Antiochos, l’arbre généalogique du roi, ses orientations politiques, ses vues religieuses, en quel honneur les fêtes avaient lieu et sa dévotion pour son père Mithridate Kallinikos ainsi que la mention du tombeau de celui-ci. Le passage souterrain descendrait en pente assez raide sur cent soixante mètres et aboutirait sur une petite chambre. Je frissonne. Ce trou lugubre ne m’inspire rien.

 

 

Après avoir quitté Arsameia, la route devient plus raide. Elle serpente dans la montagne traversant quelques rares villages kurdes. À environs huit kilomètres avant le sommet, près du village de Karakut, Philippe freine brusquement et gare la voiture devant un petit restaurant. Devant mon regard interrogateur, il me sourit et secoue la tête. Nous nous installons à une table ombragée par un immense arbre et commandons du thé à un jeune garçon. Philippe demande si Aziz est là… Se présente un homme robuste, moustaches fournies, le cheveu rare mais l’œil pétillant. Les yeux plissés, les sourcils froncés, il observe Philippe qui lui glisse une photo en noir et blanc. Elle représente Philippe à vingt-sept ans accompagné d’un jeune kurde vêtu du costume traditionnel : le chalvar, pantalon ample pris à la cheville, chemise blanche et le pestek, gilet en feutre épais, l’ensemble complété par une écharpe large. Il porte une calotte brodée sur la tête. Un rapide coup d’œil, puis : Filip ! Les deux hommes s’embrassent. Après les présentations, ils se lancent dans une réminiscence du bon temps. L’époque où Philippe passait régulièrement la nuit chez Aziz en tant que guide de voyage dans l’Est de la Turquie…

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc conduisent Philippe à être sollicité par le Club Méditerranée pour accompagner un voyage devenu légendaire : la « Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, chaque été, accompagné de Şefik Gönder, son chauffeur, et Ziya Eyüpreğisoglu, le propriétaire de la petite compagnie de bus, il traverse des régions qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations avec les habitants pas toujours faciles et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs par rapport à la richesse d’un tel périple. Le Nemrud Dağı où plane le fantôme du roi énigmatique Antiochos est un des moments forts du voyage. Philippe se noue d’amitié avec Aziz qui loge le groupe dans un campement rudimentaire près du sommet. Ces nuits passées sur un lit de camp à la belle étoile restent des souvenirs inoubliables. Le rêve d’un « Grand Kurdistan » a nourri la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, entrainant des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la « Grande Aventurque ». Depuis, Philippe ne songe qu’à revenir. Aujourd’hui, la situation devenue plus stable dans la région et l’envie de me faire découvrir les fabuleux sites et les personnes attachantes qui ont tant compté pour lui, l’ont décidé que le temps était venu pour un retour aux sources.

 

 

Avec la promesse de repasser au retour, nous quittons Aziz. La route tracée par les bulldozers de la Karayollari, les ponts et chaussées turcs, suit le relief des collines dénudées dans une longue ascension. Les virages s’enchaînent. Le tumulus artificiel du sanctuaire n’est que rarement hors de vue et domine le paysage de sa crête pyramidale. Les derniers kilomètres, particulièrement abruptes et recouverts de pavés en basalte, sont glissants comme de la glace, souvent disloqués. Enfin nous atteignons le bout du chemin carrossable. L’air frais à 2150 mètres d’altitude est une aubaine après l’écrasante chaleur dans la vallée.

 

 

J’ai hâte de découvrir ce site énigmatique que je ne connais qu’à travers des images et de la description que m’en a fait Philippe. Si près du sommet, cette journée au coeur de l’ancien royaume de Commagène atteint son apothéose. Nous nous engageons sur la voie processionnelle menant à la grande terrasse orientale. Mes pas sont légers. L’ascension me semble facile. Je pense au roi Antiochos qui a gravit ce même chemin, vêtu d’habits somptueux, couronné de la tiare rayonnante. J’imagine une procession menée par le grand prêtre suivi de fidèles psalmodiant des incantations. Je rêve de pouvoir revenir dans le temps.

 

 

Aboutissant sur le plateau, je retiens mon souffle. La vaste cour creusée à même la montagne est parsemée de têtes colossales. Les tremblements de terre qui surviennent régulièrement dans la région les ont séparées des statues en position assise auxquelles elles appartenaient. Je suis arrivée à l’hiérothésion d’Antiochos, un site magique, unique. Même le terme hiérothésion est propre à la Commagène et désigne un lieu sacré dédié aux dieux. Une énergie puissante émane des statues et le tumulus qui les domine. L’autel élevé au bord d’une pente abrupte, à la limite de la terrasse, montre l’importance de cette partie du sanctuaire réservée aux cérémonies sacrificielles. Je monte les quelques marches vers l’autel. Le paysage sauvage reflète l’immensité. Au loin on devine les plaines fertiles de l’Euphrate. Les silhouettes des montagnes se renouvellent à l’infini jusqu’à s’évaporer dans le néant.

 

 

« Moi, Antiochos j’ai élevé ce monument à ma gloire et à celle de mes dieux »… Je me retourne et contemple l’assemblée des dieux et le roi divinisé assis sur leurs trônes adossés au tumulus. Au centre siège Zeus-Ahuramazda, le père des dieux. Il porte une chlamyde maintenue à l’épaule gauche par une fibule. À sa droite figure la déesse Fortuna ou Tyché, déesse de l’abondance, personnification du royaume de Commagène qui tient dans sa main un épi de blé, du raisin et des grenades. Vient ensuite le roi Antiochos lui-même tenant le sceptre royal. À gauche de Zeus-Ahuramazda trône Apollon-Mithra, le dieu soleil. À son côté se tient Héracles-Artagnes, héros symbolisant la force, qui porte la massue. Tous ont perdu leur tête. Elles gisent aux pieds des trônes. Zeus-Ahuramazda porte la barbe bouclée et la tiare. La tête de Fortuna était encore en place en 1882. Les têtes d’Antiochos, portant la tiare rayonnante, et de Mithra, coiffée du bonnet phrygien, sont extrêmement bien préservées car elle sont restées enterrées jusqu’à ce qu’elles furent découvertes dans les années cinquante. A chaque extrémité de l’assemblée des dieux se tenaient un lion et un aigle monumentaux. Sur un podium, devant chaque divinité, était placé un autel pour les offrandes, réduit à un amoncellement de débris et de fragments de blocs sculptés.

 

« Je fus stupéfaite par la grandeur du site », écrit l’archéologue américaine Thérésa Goell en 1947. Je ressens la même chose. Je me sens déboussolée, confuse. J’ai des difficultés à évaluer l’ampleur du site. D’abord sa situation géographique, isolée, loin de tout. Si haut, si près des étoiles. Dissimulé par la neige huit mois par an, linceul blanc immaculé. Puis ce tumulus, parfaite pyramide s’élançant vers le ciel. Cône vivant. Fait de pierres anguleuses et coupantes de la taille d’un poing. Dès que l’on y creuse, la masse s’écroule. Piège fatal. Ensuite les statues. De dimensions colossales. Les têtes mesurent presque deux mètres, les statues entières en faisaient neuf. Des géants au sommet de la montagne. Pour finir la beauté de ces visages de pierre. Majesté absolue. La quiétude qui s’exprime à travers leurs traits impassibles. L’indifférence à l’égard du passage du temps. Existence éternelle, jouvence perpétuelle, divinité salutaire. Face à ces envoutants gardiens des lieux, je suis si petite, si insignifiante… si… humaine… mortelle.

 

 

Derrière la tribune des déités décapitées s’élève le dôme minéral constitué de pierres concassées sous lequel, on présume, repose Antiochos Ier de Commagène. Une inscription découverte sur le site semble le confirmer : « Le grand roi Antiochos Theos Dikaios, Epiphanes, Philoromaios et Philhellene, fils du Roi Mithridates Kallinikos et de la reine Laodice Thea Philadelphos… a inscrit sur des bases consacrées, en lettres inviolées, l’œuvre de ses bienfaits pour l’éternité… J’ai décidé de préparer ce monument à l’abri des ravages du temps près des trônes célestes des dieux tout puissants, où mon âme divine bien-aimée reposera pour l’éternité… et que cet endroit puisse être un témoignage de ma piété ». Les fouilles menées par l’archéologue américaine Thérésa Goell dans les années cinquante déclenchent de dangereuses avalanches de pierre et les autorités décident d’interdire la poursuite des travaux. Le cône de cinquante mètres de hauteur et de cent cinquante mètres de diamètre, élevé par la main de l’homme, continue, après plus de vingt siècles, à garder ses secrets.

 

 

En contournant le gigantesque tumulus par la terrasse nord, très ruinée, nous regagnons la terrasse ouest. Orientée vers le soleil couchant, une grande sérénité émane des lieux contrairement à la terrasse opposée qui dégage une atmosphère plus austère. Si les colosses assis décapités de la plate-forme orientale témoignent de l’opulence du sanctuaire, c’est les magnifiques effigies qui me scrutent de leurs regards de pierre de cette terrasse occidentale qui me séduisent. Le regard impassible d’Antiochos scrute l’horizon lointain. Ses traits, marqués de fines craquelures, irradient la noblesse et la béatitude. Antiochos, qui avait gagné l’immortalité en se référant à lui-même tel l’égal des dieux.

 

 

J’éprouve de l’admiration pour ce roi spirituel qui voulut réunir les cultures grecques et perses, de même qu’en ses veines coulait le sang grec et perse. Cette synthèse évoque le souhait d’Alexandre le Grand de réunir les peuples. Antiochos, en suivant son exemple, à travers ces dieux hybrides, a bâti ici au cœur de ces montagnes, au centre de son royaume, un sanctuaire qui exprime d’une manière puissante l’idéologie du Conquérant. C’est d’ailleurs ici, au Nemrud Dağı, que fut découverte une stèle gravée en l’honneur d’Alexandre « le Grand », la première fois de l’histoire que ce titre fut officiellement attribué au roi macédonien.

 

 

Une série d’orthostates  illustrent les ancêtres d’Antiochos. Les bas-reliefs des ancêtres perses sur le côté sud, les ancêtres macédoniens en face des statues. Cette disposition est certainement du à la topographie de la montagne sur ce versant. D’autres stèles, dit « bas-reliefs de la dexiosis » représentent Antiochos serrant la main de différents dieux, la poignée de main étant un important rituel perse. Toutes ces sculptures se caractérisent par un mélange des traditions hellénistiques et perses. La stèle du Lion à l’Horoscope est un grand bas-relief représentant un lion dont le corps est décoré de seize étoiles à huit branches. Au-dessus de son dos, trois plus grandes étoiles à seize branches représentent les planètes Jupiter, Mercure et Mars. Le croissant de lune autour du cou du lion symbolise la Commagène. Cet horoscope est considéré comme étant le premier horoscope connu. La date avancée suivant la position de ces planètes est le 7 juillet 62 ou 69 avant Jésus-Christ. Il est peut-être en rapport avec la fondation du sanctuaire ou l’avènement d’Antiochos.

 

 

Nous vaguons entre les têtes monumentales des dieux. Fatalement attirée par Antiochos, je m’approche. Je caresse le front du jeune roi, ses joues imberbes, je frôle ses lèvres. Et je me retourne, suivant son regard vers le néant. Les montagnes s’étendent dans toutes les directions, succession de contrées sauvages et inaccessibles. Les crêtes se superposent avec des teintes allant de l’ocre à l’orange et du pourpre au violet pour mourir dans l’horizon brumeux. Au loin se dessine la bordure de la plaine de la Mésopotamie marquée par le ruban argenté de l’Euphrate, fleuve déifié. Quelques nuages moutonneux flottent dans le ciel. Philippe m’observe, m’attire à lui. Être ici nous lie davantage. Partager ces moments nous rapproche, nous rend complice. Nous nous installons sur un bloc de calcaire. Le temps s’écoule, lentement. Il ne compte pas ici. Nous sommes loin du tout. Seuls. Seuls sur « la crête la plus haute qui est la plus proche du trône céleste de Zeus »…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Tête du roi Antiochos.

Au-delà de l’horizon… L’âme hantée de la cité de cuivre.

« Qu’est-ce que c’est Ani ? » se demande Konstantin Georgievich Paustovsky en 1923. « Il y a des choses que nous ne pouvons pas décrire, n’importe comment nous essayons », note-t-il. Aux confins de la Turquie orientale et de l’Arménie, dominant les gorges de la rivière Arpa Cayı qui marque la frontière, de puissants remparts défendent jalousement quelques monuments en ruine. Éparpillés sur la plaine, cônes et tambours, formes circulaires et arcades aveugles témoignent de la splendeur d’une civilisation ignorée qui connut son apogée au début du deuxième millénaire et dont Ani fut la capitale. Longtemps intégrée dans la zone du « no man’s land » imposé par l’Union soviétique, le site souffre toujours de sa situation géographique et reste sous contrôle de l’armée. Qu’est-ce que c’est Ani ? Ani est une ville morte somnolant sur une plaine sauvage parsemée de vestiges voués à l’oubli. Mais Ani est aussi un monde. Un monde solitaire. Un monde fabuleux, unique et majestueux.

 

L’âme hantée de la cité de cuivre, Ani, Turquie, août 1997.

 

Après les paysages verdoyants des monts Kaçkar, l’arrivée sur les étendues désolées des hauts plateaux est brutale. La ville de Kars aux influences azérie, turkmène, kurde, turque et russe est déroutante par sa situation au centre de la steppe. Au pied d’une imposante citadelle fondée par les Arméniens au Xe siècle, la ville moderne, sous son aspect russe de par ses édifices austères en basalte noir, dégage l’atmosphère d’un temps révolu. À notre arrivée nous nous installons à l’hôtel, puis repartons immédiatement nous renseigner sur les conditions de visite pour le site d’Ani, à quarante-cinq kilomètres de là.

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc suite à un long séjour en Turquie en 1973 conduisent Philippe à accompagner un voyage devenu légendaire : « la Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, il traverse des régions de la Turquie orientale qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations professionnelles pas toujours faciles, la sécurité précaire par endroit et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs à côté de la richesse des sites historiques, la beauté des paysages et la gentillesse de la population. Le lac de Van, le mont Ararat, le Tigre et l’Euphrate, églises arméniennes, châteaux kurdes, cités bibliques, le somptueux site du Nemrud Dagı… Lieux fascinants, profondément ancrés dans leurs traditions centenaires, mais également en pleine révolution kémaliste. Ani, de par sa situation, signifie la fin d’un monde, dernière étape avant le « rideau de fer ». Une frontière fortifiée et électrifiée entre l’Ouest capitaliste et l’Est sous la domination communiste qui répercute son effrayante austérité sur toute la région. Pendant cette période, la visite du site est soumise à de sévères conditions. Demande d’autorisation, accompagnement par la police et l’armée turque, stricte interdiction de photographier, fouille de sacs. En dépit de ces restrictions, la découverte d’Ani reste, pour Philippe, l’un des points forts du voyage. Hélas, la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, provoque des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la Grande Aventurque. En été 1980, en dépit de l’instabilité politique, Philippe retourne dans la région pour retrouver ses amis. Ce sera son dernier passage à Ani avant longtemps.

 

Peu de choses ont changé depuis seize ans. En raison de l’éternelle instabilité politique due à la proximité de la frontière arménienne, tout visiteur est obligé de se rendre d’abord à l’office du tourisme de Kars pour une demande d’autorisation de visite, puis aux services de la Sécurité où il doit montrer son passeport. Finalement c’est au musée que sont délivrés les billets d’entrée. Seules améliorations : depuis cette année, la prise de photographies est autorisée à condition de ne pas viser en direction de l’Arménie. Après les démarches bureaucratiques, nous prenons la route en direction de l’est au milieu de l’après-midi. Philippe ne parvient pas à cacher son excitation de retourner à l’ancienne capitale arménienne. Moi, pour ma part, je suis impatiente de la découvrir. J’ai besoin d’éprouver ce « que c’est Ani », de satisfaire une envie de plusieurs années, depuis que Philippe m’a vanté sa beauté et son atmosphère exceptionnelle.

 

 

La piste traverse la steppe ondulée, brûlée par le soleil. Nous passons quelques villages kurdes, poussiéreux et assoupis sous l’intense chaleur, bordés de meules de foin et de galettes de pyramides de bouses de vache qui sèchent et serviront de combustible. La lumière est diaphane, le ciel à peine voilé. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent tranquillement et des chevaux parcourent librement les étendues sauvages.

 

 

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la frontière, la sensation de solitude se renforce. Puis, soudain, une image altère ma respiration, mon cœur bat. Remplissant l’horizon, d’impressionnants remparts cuivrés barrés à intervalles réguliers de tours rectangulaires et cylindriques surgissent de la steppe comme il y a mille ans.

 

 

Ani s’étend sur un plateau triangulaire délimité par deux profonds ravins qui convergent au sud tandis que le côté nord, par où arrive la route de Kars, est défendu par des doubles remparts. Nous laissons la voiture à l’ombre des murailles. Après un passage au poste militaire où un soldat épluche méticuleusement nos papiers, nous franchissons l’Aslanli Kapisi, la porte du Lion, qui doit son nom à un bas-relief de lion sculpté sur ses murs. Ni le bruit métallique d’un loquet, ni celui du grincement d’une porte massive tournant sur ses gonds ; l’arche est désespérément vide. De l’ombre, nous passons à la lumière. Je marque un temps d’arrêt, époustouflée, mon regard balaie la plaine. Ce premier moment de confrontation avec la beauté mélancolique de la cité de cuivre à laquelle je ne m’attendais pas fait sourire Philippe. Disséminées dans la plaine se dressent la cathédrale et les églises en ruines. L’existence même de ces édifices aux proportions gracieuses, aux lignes singulières, aux toits coniques, rehausse l’impression d’isolement. Si le souffle de vie a quitté Ani, sa résistance persiste.

 

 

« L’aspect d’Ani est très triste quand on le regarde par la porte principale de la ville… Il n’y a ni rues, ni arbres, ni fleurs ; vous n’y entendez pas même le gazouillement des oiseaux errants ; vous n’y voyez que des ronces et des broussailles, des reptiles et des serpents, qui montrent leurs têtes peureuses du milieu des pierres pointues dispersées dans la ville et du milieu des amas de pierres indiquant les traces des bâtiments. Ce sont les seuls habitants d’Ani, depuis le commencement du XVe siècle, sans compter le séjour temporaire de quelques nomades kurdes », raconte K. J. Basmadjian en 1903 dans son livre « Souvenir d’Ani ».

 

Nous suivons le chemin qui mène à l’église du Christ Rédempteur construite pour accueillir un fragment de la vraie Croix. Les arcades aveugles sur les façades sont gravées d’élégantes inscriptions en arménien relatant son histoire. Représentant un plan circulaire, la coupole repose sur un haut tambour formant un cercle parfait qui prend appui sur huit trompes. Architecturalement, cet édifice, composé uniquement d’éléments géométriques, est une des plus pures des églises arméniennes. Seule une moitié reste debout mais même blessée, elle domine la plaine de sa carcasse imposante. Sa partielle destruction laisse entrevoir la technique de construction arménienne médiévale. Une masse de pierres concassées, mélangée à du ciment et couverte de pierres de taille, compose une structure monolithe. Murs, tambour, toit, dôme et colonnes sont une unité physique et unie. C’est ce qui explique que, quand elle s’effondra, frappé par la foudre en 1957, la moitié de la structure fut détruite. La couleur cuivrée de sa face intacte rayonne dans le soleil et se détache fièrement contre le ciel bleu. Elle contraste avec la partie intérieure, où subsistent quelques fresques, qui dégage une triste résignation, regardant le nord, toujours à l’ombre.

 

Seuls le tambour et la coupole de l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz, l’un des édifices les mieux préservés d’Ani, sont visibles depuis le chemin car elle se situe en contrebas, près des murailles qui séparent Ani de l’abîme profond de l’Arpa Cayı. La rive opposée est territoire arménien. Des barbelés sont dressés tout le long sur les berges de la rivière et depuis les miradors des soldats russes et arméniens lourdement armés surveillent les environs. La frontière entre la Turquie et l’Arménie est sévèrement gardée. L’absurdité de la situation me saisit. À quelques mètres de distance seulement, un des hauts lieux de l’histoire du peuple arménien leur est désormais inaccessible. L’oppressante présence militaire me fait soudain froid dans le dos. La brise devient un sanglot, les eaux murmurent comme une plainte. Ani est orpheline. Son pays d’origine l’a perdue, à sa grande consternation et son grand désespoir. Son pays adoptif l’ignore, c’est tout juste s’il la tolère. Un destin fatal et lourd à porter.

 

 

En descendant le sentier, l’édifice se dévoile peu à peu, magnifique composition d’arcs et arcades couronnée par un tambour et d’un dôme conique sur un arrière-plan de paysages désertiques. La pierre rouge, la steppe ocre, le ciel bleu. Contrastes forts, couleurs intenses. Primaires et pures. Couleurs de la roche, de la terre, de la voûte céleste. Si près du divin, si loin de la paix. Il est interdit de photographier en cette direction mais discrètement, l’appareil posé parterre, je parviens à prendre un cliché volé.  Nous arrivons sur la terrasse où se situe la grande basilique à croix inscrite et coupole à la croisée. Le portique est en ruine, mais le magnifique décor sculpté nous émerveille. L’aigle byzantin, encorbellements et feuilles d’acanthe. Les murs finement ciselés sont percés de fenêtres étroites. Les pierres cuivrées, ayant absorbé le soleil pendant des heures, dégagent de la chaleur. Le contraste avec l’intérieur de l’édifice où peu de lumière pénètre est grand : l’ambiance est fraîche, tant par la pénombre, tant par la couleur des fresques de dominance bleu foncé qui sont extrêmement bien conservées.

 

 

« En l’an 664, par la grâce de Dieu, quand le seigneur de cette ville d’Ani fut le fort et puissant Zak’arian, moi, Tigrane, serveur de Dieu, fils de Sulem Smbatorentz de la famille Honentz, pour la vie longue de mes seigneurs et leurs fils, je construisais ce monastère de Saint-Grégoire, sur le bord du précipice et dans un lieu de buissons, et je l’achetais avec ma richesse légitime de ses propriétaires et avec grande fatigue et dépenses, je le dotais de défenses tout autour ; je construisais cette église au nom de saint Grégoire l’Illuminateur et je l’embellis avec beaucoup de décorations… »

 

 

Cette inscription sur la façade est de l’église précise qu’elle fut dédiée à Grégoire l’Illuminateur, apôtre et premier patriarche arménien, et qu’elle fut édifiée par le noble Tigrane Honentz en 1215. À cette époque Ani était sous contrôle géorgien et tout porte à croire que l’église était dévouée au rite orthodoxe géorgien et que les fresques ont été peintes par des artisans géorgiens. La somptueuse décoration sculptée et l’intérieur entièrement couvert de fresques monumentales évoquant le martyre de saint Grégoire l’Illuminateur sont en contraste avec l’austérité des autres édifices de la ville et pas particulièrement approprié compte tenu de la situation économique et politique précaire d’Ani au XIIIe siècle. Mais Tigrane Honentz était excessivement fortuné…

 

 

Après les travaux de réparation qu’il avait financés en 1213, le noble exigea que son nom fût mentionné là où personne n’avait osé graver d’autres inscriptions que celles de la reine Katramidé, sur le mur sud de la cathédrale. Il construira à l’extrémité ouest de la ville dominant les gorges de l’Arpa Cayı son monastère de Saint-Grégoire. Les bains publics, situés dans le même quartier, lui appartenaient tout comme deux grandes hôtelleries du centre, dans la rue de la Mosquée. Il possédait magasins et maisons, tous les moulins, les presses à huile et les pièges à poissons sur la rivière. À l’extérieur des murailles, des villages, des vignobles et des carrières de pierre lui appartenaient. Tigrane était également prêteur sur gages, fonction extrêmement rentable dans une métropole située au carrefour des grandes routes commerciales. Le négoce international exigeait des capitaux importants et disponibles pour acheter la totalité d’un arrivage ou pour prêter de l’argent à un marchand étranger qui s’engageait à rembourser une fois de retour dans sa cité d’origine. Assurés de trouver des correspondants dans les villes lointaines, les employés de Tigrane pouvaient partir sans argent évitant ainsi le transport de fonds. L’histoire de Tigrane Honentz est la preuve de l’incroyable richesse accumulée dans la ville. Difficile à imaginer quand le regard parcourt la désolation du plateau, l’état pitoyable de quelques bâtiments encore debout et surtout… le vide.

 

En parcourant l’étendue que représente l’ancienne capitale arménienne, nous avons l’impression que le temps s’est arrêté. Le silence pèse sur le lieu qui semble en paix. Cependant, la réalité est morose. Sous la terre, sous ce terrain vague, sous les merveilleuses fleurs et la végétation sauvage gisent les vestiges et la misère d’une ville et d’un peuple. Les guerres ont laissé les palaces et les églises vides. Des vagues destructrices ont dévasté les habitations et marqué de cruauté la ville entière. Selon certains historiens, la prise d’Ani par Alp Arslan fut si terrible que les rues étaient encombrées des corps et la rivière rouge de sang. Les vestiges des églises maudites rappellent qu’une puissante nation chrétienne fut anéantie sous les coups répétitifs des tribus les plus barbares que connu l’Asie.

 

 

« En face de vous il y a une construction élevée, vaste, grandiose et haute, sur laquelle sont perchés des hiboux ; vous entendez de loin leurs gémissements et leurs cris de lamentations qui vous donnent des frissons, au lieu d’écouter des alléluias et des cantiques agréables, adressés à Dieu. Le dôme est tombé ; elle vous fait l’impression d’une belle fille décapitée : c’est la cathédrale, fondée en 980 par le roi arménien Sembat, et achevée en 1001 par la reine Katramidé, sous la surveillance de l’architecte arménien Tiridate, qui a reconstruit plus tard le dôme de Sainte-Sophie de Constantinople », écrit K. J. Basmadjian.

 

 

La cathédrale domine la ville morte de sa masse cuivrée. De plan rectangulaire à croix inscrite, l’absence du tambour et du dôme central, effondrés lors des tremblements de terre, donne à l’édifice vu de l’extérieur une forme cubique qu’il n’avait pas à l’origine. Les façades de pierres de lave orange et grise sont ornées de hautes arcades aveugles percées de fenêtres allongées ornées de délicats entrelacs. La cathédrale fut terminée par la reine Katramidé, l’épouse du roi Gagik. Le chroniqueur Asolik nous apprend « qu’elle orna cette église de tapisseries aux fleurs de pourpre tissées d’or et peintes de multiples couleurs, et aussi de vases d’or et d’argent, brillant du plus vif éclat, magnificences qui rendaient la cathédrale d’Ani aussi resplendissante que la voûte céleste ».

 

 

Nous pénétrons à l’intérieur par la porte sud, jadis réservé pour le roi. La soudaine obscurité nous surprend. Sous les voûtes au profil brisé, un silence sourd nous enveloppe. La hauteur vertigineuse et l’atmosphère sombre est très en contraste avec la forme dégagée et la couleur chaude de l’extérieur. Les quatre piliers massifs en faisceaux et colonnettes qui supportaient la coupole sont reliés les uns aux autres par des arcs brisés. Ils se prolongent dans les arcs de tracé ogival créant ainsi une grandeur solennelle et une impression d’élégante verticalité. L’abside est occupée par un alignement de niches semi circulaires. Quelques traces de peintures subsistent sur les murs et les chapiteaux. Les hautes fenêtres et la cavité provoquée par le dôme disparu laissent infiltrer un jeu d’ombre et de lumière insolite. Mon regard est inévitablement attiré vers le ciel bleu qui remplace le dôme. Perses, Arabes, Kurdes, Mongols n’ont plus d’importance, les conflits des Arméniens et les Géorgiens avec Byzance et Rome semblent insignifiants. Ici la miséricorde continue de se proclamer dans ce rayon de lumière qui descend du trou béant du toit. Là où autrefois l’image du Christ Pantocrator donnait sa bénédiction aux dévots.

 

 

L’Arpa Cayı apparaît telle une déchirure accidentelle dans un paysage autrement immuable. Ses eaux coulent dans une gorge profonde vers le Sud à la rencontre de l’Araxe, une des rivières mythiques de l’Éden, pour ensuite se jeter dans la mer Caspienne. La rivière serpente à travers la plaine désertique délimitant ainsi la ville et, de nos jours, un pays. Un pont, dont j’aperçois les vestiges, l’enjambait. L’unique arc de trente mètres de portée s’est écroulé, coupant réellement et symboliquement la cité du pays de ses bâtisseurs. Nous pensons aux événements qui ont conduit à ce partage de territoire et cette haine farouche entre deux pays, deux peuples, deux religions…

 

 

L’immense territoire de l’Arménie historique comprenait la Turquie orientale, la république d’Arménie actuelle, une partie d’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh, des portions de la Géorgie, de l’Iraq et de l’Iran. Plus tard est venue s’ajouter la Cilicie, région de la Turquie du Sud. L’Arménie incluait les trois grands lacs : Van, Ouroumieh et Sevan, ainsi que le mont Ararat. Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie. Mais le territoire arménien s’amenuisa au cours de l’occupation turque, et en 1746, l’Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses : l’ouest alla à la Sublime Porte, l’est aux Perses. En 1801, les Russes arrivent dans le Caucase et en 1828, la Russie s’empare de l’Arménie oriental tandis que la province d’Erzurum demeure aux Ottomans. C’est à partir de ce moment que la communauté arménienne commença à s’organiser politiquement entraînant la fermeture de six cents écoles arméniennes de la part des Russes et de terribles représailles et massacres côté turc notamment en 1884 et en 1896, lorsque plus de cent cinquante mille Arméniens auraient péri.

 

Au début du XXe siècle, les Jöntürkler, Jeunes-Turcs, le parti politique nationaliste révolutionnaire et réformateur ottoman, mènent la rébellion contre le sultan qui est renversé et exilé en 1909, puis ils s’occupent à planifier le génocide arménien pour turquifier l’Anatolie. Devant la crainte d’un ralliement des Arméniens aux troupes russes ennemies, les Jeunes-Turcs, soupçonnant un complot arménien, procèdent à des perquisitions et à des arrestations qui frappent notamment les intellectuels de Constantinople. Leur déportation suivie de leur assassinat marque le véritable point de départ de ce que certains appelleront un génocide. Après la défaite contre les Russes, des massacres systématiques sont organisés dans les régions de l’est, puis dans les régions éloignées du front enlevant le doute sur l’accusation de collaboration avec l’ennemi. Puis, sous le prétexte d’une relocalisation, commence la déportation. Les convois convergent vers Alep où ils sont repartis selon deux axes : au sud, vers la Syrie, le Liban et la Palestine dont une partie survivra, et vers l’est, le long de l’Euphrate. Peu à peu, ceux-là sont poussés vers Deir ez-Zor, dans l’extrême sud-est de la Syrie. En juillet 1916, ils sont envoyés dans le désert mésopotamien où ils sont exécutés ou laissés à l’abandon. Selon les sources, entre avril 1915 et juillet 1916, deux tiers de la population arménienne sont décimés. Après l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, successivement en 1917 et 1918, les Arméniens parviennent à créer une république indépendante.

 

En 1919, à Constantinople, se tient le procès des Unionistes. Sans leur présence car ils avaient pris la fuite en 1918, les principaux responsables du génocide sont condamnés à mort par contumace. La cour martiale établit leur volonté d’éliminer physiquement les Arméniens. Pourtant, la majorité des premiers dirigeants de la Turquie moderne furent issus des rangs jeunes-turcs, y compris Mustapha Kemal, et nombre d’entre eux furent compromis dans le génocide. L’éradication de la présence arménienne dans le pays fait même partie des lois adoptées. Lorsque Kemal arrive au pouvoir en 1923 avec sa politique de retour aux racines turques, le génocide arménien est fortuitement oublié. Puis, dans une controverse, la jeune République turque, dès les années vingt, a reconnu huit cent mille victimes dans ce que Mustafa Kemal a défini publiquement comme « un acte honteux ». Dans une crise de colère, il a également dit, au sujet des responsables que « ce sont des espèces d’hommes qui devraient être pendus, de grands assassins ». Encore aujourd’hui les autorités d’Ankara récusent le mot génocide et passent cela sous « massacres croisés sur fond de guerre et l’effondrement de l’Empire ottoman ».

 

Face aux conséquences du génocide, à la dévastation de l’Arménie occidentale et à la guerre contre les armées de Mustafa Kemal, l’Arménie, affaiblie, se résigne à accepter la protection des bolchéviques. Ainsi, en 1920 naît la République soviétique d’Arménie qui ne couvre qu’une partie du territoire historique de l’Arménie, le pays ayant perdu Ani, l’église d’Akhdamar sur le lac de Van ainsi que le mont Ararat. Intégrée dans la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, elle devient une république socialiste soviétique à part entière en 1936. Mais Staline, décidé de débarrasser l’Union soviétique de toute religion, prend des mesures qui persécutent l’église apostolique qui a déjà vu ses possessions confisquées en 1920. En 1938, après l’assassinat du catholicos, le catholicosat d’Etchmiadzine est fermé et l’église survit dans la clandestinité et dans la diaspora. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’Arménie reste relativement à l’écart des conflits. À partir de 1953, sous Khrouchtchev, l’Arménie connaît un rapide redressement économique et culturel et une certaine liberté religieuse est accordée aux Arméniens. L’introduction par Mikhaïl Gorbatchev de la glasnost, « transparence », et de la perestroïka, « reconstruction », dans la seconde moitié des années quatre-vingt ravive les espoirs d’une vie meilleure au sein de l’Union soviétique chez les Arméniens. L’Arménie accède à son indépendance définitive le 21 septembre 1991. Les relations avec la Turquie sont très conflictuelles en raison de la disparition de deux tiers de la population arménienne en 1915 et la négation de ce fait par la Turquie. La frontière entre l’Arménie et la Turquie reste officiellement fermée.

 

Philippe, les traits durs, scrute la plaine. Responsable d’une mission humanitaire suite au séisme survenu en décembre 1988 qui dévasta le nord de l’Arménie, il a négocié l’ouverture de la frontière de Kemal Paşa vers Batumi en RSS de Géorgie. Par contre, sa tentative d’obtenir la permission d’emprunter la route le long de la mer Noire pour éviter les hauts plateaux du centre de la Turquie, fut vaine. Les autorités à Ankara n’ont voulu faire aucun compromis. Pourtant, l’occasion pour relâcher les relations tendues entre les deux pays était parfaite. En conséquence, le convoi a dû traverser les montagnes enneigées de la Turquie orientale avec des températures de trente-cinq degrés au-dessous de zéro, et faire le long détour par la Géorgie. Un voyage infernal mais néanmoins rendu possible grâce à la gentillesse et à l’aide précieuse de la population turque installée dans les montagnes et sur les hauts plateaux, loin des bureaucrates d’Ankara.

 

Les vestiges de la citadelle et le minaret octogonal de la mosquée Menüçahr se découpent à l’horizon. Ce sont des édifices interdits d’accès car en dehors de la zone surveillée. Mais la présence du lieu de culte musulman atteste que les religions coexistaient dans l’Ani moyenâgeuse. Couvert de broussailles et de mauvaises herbes, nous apercevons de grands débris de murs des bâtiments entassés, des églises à moitié ruinées, et des palais démolis. Une petite brise court sur la plaine balayant les graminées sèches. Le tintement des cloches d’un troupeau de mouton et chèvres nous parvient. L’herbe est jaune, brûlée par le soleil impitoyable de cette région du monde où le climat est rude, été comme hiver. Un voile de nuages s’est formé sous la chaleur laissant transparaitre un soleil irisé qui confère une lumière irréelle au site. Je scrute le ciel vers le sud. Le mythique mont Ararat, appelé en turc « Büyük Ağrı Dağı », la « Grande Montagne Mauvaise », reste invisible.

 

La petite église Saint-Grégoire de la famille Aboughamir trône sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor. Sa façade dodécagonale alterne d’étroites fenêtres et de profondes alcôves. En très mauvais état, son dôme conique ayant perdu une grande partie de ses tuiles, elle reflète le danger à lequel est affronté la cité.

 

 

La grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier, Gagkashen, fut bâtie sur un plan circulaire en l’an mille par le roi Gagik Ier. Pour sa réalisation le roi choisit l’architecte Tiridate, le même qui avait dressé les plans de la cathédrale. L’édifice, une rotonde à trois niveaux, percées de fenêtres, fut surmonté par l’inévitable cône. L’intérieur était conçu selon un plan en quadrilobé ; une abside et trois arcades ouvertes, entourées d’un déambulatoire formant un cercle complet. Aujourd’hui seulement le tracé circulaire au sol de cette magnifique église subsiste, avec quelques vestiges des trumeaux qui supportaient le dôme, des colonnes détruites et des chapiteaux ioniens.

 

 

L’église de Gagik, un imposant édifice circulaire couronné d’un dôme pyramidal à trois étages, fut inspiré de la cathédrale de Zvart’nots, la cathédrale des Anges, près de Yerevan. Elle fut érigée au VIIe siècle sur le site présumé de la rencontre entre le roi Tiridate d’Arménie et Saint Grégoire l’Illuminateur. Cette rencontre, qui eut lieu au début du IVe siècle, entraîna la conversion de l’Arménie au christianisme en 314, et en fit le premier État chrétien de l’histoire. La cathédrale de Zvart’nots fut, selon la tradition, construite pour abriter les restes du saint. Les plans furent dressés par le catholicos Nerses III, pro Byzantin, et de l’alliance des techniques d’architecture byzantine et arménienne naquit un édifice très complexe, innovateur et élégant qui fut détruit par un tremblement de terre au Xe siècle. Malheureusement, son égale à Ani ne connaîtra pas un meilleur sort. La construction n’étant jamais très stable, peu de temps après son achèvement, en 1013, il fallut des travaux de renforcement qui se révélèrent sans succès. L’église de Gagik s’effondra peu de temps après. Elle fut oubliée et le site se couvrit de terre.

 

En 1906, les ruines sont fouillées par l’archéologue russe Nikolaï Marr. Outre de nombreuses pierres sculptées et quelques inscriptions, il découvre un lustre ainsi que les fragments d’une grande statue du roi, la seule sculpture en ronde bosse provenant d’Ani. À l’origine, elle se trouvait dans une niche de la façade nord de l’église. Après l’avoir rassemblée, il la garde dans la mosquée convertie en musée. Plus de deux mètres de haut, elle représente le roi Gagik. Des restes de polychromie indiquaient qu’à l’origine, elle était peinte. Le roi est vêtu d’un long caftan rouge et d’un énorme turban blanc illustrant les liens culturels entre la cour bagratide et le califat arabe. Il porte un crucifix autour du cou. Les bras tendus, Gagik tient la maquette de l’église dans une offrande symbolique. À la fin de la Première guerre mondiale, la statue fut perdue dans des circonstances obscures. Après la Deuxième guerre mondiale la partie supérieure du torse a été retrouvée dans un champ par un paysan qui l’a confiée au musée d’Erzurum. Elle s’y trouve toujours, mais n’est pas exposée.

 

 

Je m’assieds sur un chapiteau provenant de l’église. Taillé dans la pierre de lave, les sculptures en spirale sont d’un orange profond, très lumineux. Mon regard parcourt les vestiges circulaires entourés de hautes touffes d’herbe balayées par une légère brise. Au loin se dessine la silhouette de la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Le ciel s’est éclairci, les nuages se sont dispersés. La lumière décline et les couleurs se résument aux bleu, rouge, orange, ocre, palette qui sera, pour moi, toujours synonyme d’Ani. Je comprends mieux maintenant la fascination de Philippe pour ce site particulier car je ressens la même chose. Ani ne peut pas laisser indifférente. Le paysage est suspendu dans un silence irréel. Un calme menaçant de vigilance et de tension. Des frontières, là où règne une hostilité étouffée, une politesse agaçante, peuvent être les lieux les plus calmes du monde.

 

 

Ani est noyée dans un voile cuivré. Le soleil a entamé sa descente et il est temps de partir, temps de quitter Ani. Les églises rayonnent dans un éclat de résistance, une cathédrale foudroyante de dignité baigne dans les derniers rayons de l’astre avant que le crépuscule ne s’en empare. Ces quelques monuments majestueux qui dominent la steppe dorée affrontent le temps, encore et toujours. Elles représentent toute l’histoire de l’Arménie : la gloire passée, l’abandon, la fierté présente. Pourtant l’ancienne capitale bagratide semble condamnée. Ani respire la nostalgie. De l’immense plaine d’herbe brûlée résonne une plainte. Un cri de détresse pour sortir de l’oubli. Je scrute l’est. Le soleil baigne la Turquie dans un rayonnement éblouissant. Je me tourne vers l’Arménie. La lumière s’est éteinte. Le pays est enveloppé dans une lueur diffuse. Philippe capte mon regard. La plaine dévoile une douceur sauvage. Le « no man’s land » se noie dans les dernières lueurs du jour. Les ombres des églises d’Ani s’allongent et fadent sur l’étendue herbeuse. La légère brise s’est tarie et la nature attend, impatiente, le crépuscule. Ce sera le moment où l’histoire se résigne. Où Ani sera de nouveau déserte et le silence total.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Vestiges de la grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier et la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir.