Au-delà de l’horizon… L’ivresse des sens.

Au nord-ouest du Liban, dans la vallée de la Bekaa, cernées de vignobles, de vergers, de champs de pavots et de cannabis, sommeillent les ruines de Baalbek, cité antique dédiée au dieu du soleil. Ses temples aux dimensions extravagantes, sculptés de manière exquise, subissent depuis deux mille ans le passage du temps et témoignent du caractère profondément divin des lieux. Baalbek, c’est aussi le berceau du Hezbollah, parti chiite radical, étroitement lié à Téhéran. Hezbollah, « Parti de Dieu ». Étrange paradoxe ou insinuation que l’idéologie et la théologie des hommes s’appuient sur l’observation et la chimère du passé ? Autre monument de Baalbek, une demeure au caractère un peu aristocratique dégageant une certaine solitude. Dans ses couloirs, ses salons et ses chambres fanés errent les fantômes de riches et célèbres. Théâtre jadis du chassé-croisé amoureux de Jeanne Moreau, Jean Marais et Jean Cocteau, l’hôtel Palmyra est un monument de nostalgie. C’est là que nous sommes attendus.

 

L’ivresse des sens, Baalbek II, Liban, juin 1999.

 

À l’instant même où nous quittions Baalbek voilà neuf mois, nous nous étions promis de revenir. Aujourd’hui c’est chose faite et nous sommes accompagnés par mes parents, Pierre et Wina Schreurs. Mohammed nous attend sur la terrasse et nous accompagne. Ahmad accourt nous accueillir, Ali nous conduit à notre chambre. Au Palmyra, rien n’a changé, chaque objet est à sa place. La douce atmosphère d’une autre ère. Ses hôtes attachants. L’empereur Guillaume II a rejoint l’équipe. À l’entrée du restaurant, une immense affiche encadrée façon « empire », représente l’empereur dans son grand apparat. Il vante une cuvée spéciale Château Musar produite spécialement pour commémorer sa visite à Baalbek il y a cent ans. Ali Al-Husseini nous rejoint. Les retrouvailles sont chaleureuses. Le thé est servi. Hélios, depuis son socle, est rayonnant. Nous sommes de retour à la maison.

 

 

Comme nous l’avait promis Ali, cette fois-ci nous nous installons dans l’Annexe où les chambres sont confortables et aménagées avec goût. Nous choisissons celle occupée par Nina Simone l’année précédente lors du festival de Baalbek. Depuis le salon de l’Annexe, la vue porte sur les temples. Les six colonnes du temple de Jupiter s’élèvent toujours fièrement vers le ciel, la colonne penchée du temple de Bacchus est toujours appuyée contre le mur sud. Une arcade s’étend vers l’ouest. À l’horizon, le soleil plonge derrière le mont Liban. Baalbek sombre dans un crépuscule aux allures de fête. Rouge vif et orange intense, puis pourpre et violet. La nuit l’emporte et avec elle les temples car l’illumination a été suspendue. C’est sans équivoque car nous savons qu’ils sont là, quelque part dans le noir, et qu’ils nous attendent.

 

 

En gravissant la volée de marches menant au sanctuaire de Jupiter, je retiens mon souffle. Les ruines sont toujours aussi fantastiques que dans mes souvenirs. Pendant des heures nous parcourons le site. Rien, dans le monde antique, n’est comparable à Baalbek. Sa grandeur est inégalée, son élégance incomparable, sa délicatesse prodigieuse. Sa puissance s’impose encore aujourd’hui, pourtant réduite en ruines. Nous avançons lentement, lisant un nom gravé sur une pierre, caressant une colonne, admirant un relief. Je profite pleinement de cette nouvelle exploration des lieux car, connaissant le site, c’est avec un autre œil que je le regarde. Je suis plus détendue, plus sereine. C’est ainsi que je découvre des choses qui m’avaient échappées la fois dernière.

 

 

Les immenses colonnes du temple de Jupiter se perdent dans le ciel, inébranlables et fragiles à la fois. De violents tremblements de terre secouent Baalbek et ses temples en 1664, puis en 1750. Robert Wood, archéologue irlandais, séjourne à Baalbek en 1751. Il effectue une étude détaillée et écrit : « Les ruines de Baalbek, comparées aux cités antiques que nous avons visitées en Italie, en Grèce, en Égypte ainsi que dans d’autres pays d’Asie, apparaissent comme les vestiges du plan le plus audacieux jamais exécuté en architecture ». À ce moment-là, neuf colonnes du temple de Jupiter sont encore debout. Un terrible séisme frappe Baalbek en 1759, et lorsque Volney, en 1784, passe à Baalbek, il n’en voit plus que six, celles qui se dressent encore aujourd’hui.

 

 

Les magnifiques rampes florales des roses trémières valsent doucement au rythme de la brise. Elles jaillissent des ruines, se découvrent au détour d’une colonne de granite rose, s’imposent devant une volute et s’élancent vers un ciel bleu, tellement bleu. Les hautes tiges aux feuillage vert doux portant une profusion de fleurs rose, pourpre et blanche apportent des nuances douces au milieu de ce monde minéral. D’apparence fragile, le khatmyeh de son nom arabe, sauvage et indomptable, symbolise le renouveau, la fraicheur de Baalbek. Baalbek dont le mystère de son caractère sacré reste entier.

 

Depuis cette énorme terrasse, le temple de Bacchus, parallèlement au grand temple mais en contrebas, semble presque petit. Mais bien que de taille inférieure à celle du temple de Jupiter, il figure, lui aussi, parmi les plus grands temples du monde romain. Entièrement éclairées par le soleil, les colonnes des péristyles doublent en nombre. Sublime !

 

 

Nous descendons les marches de la terrasse pour traverser l’esplanade couverte de blocs sculptés, colonnes et chapiteaux : un immense musée à ciel ouvert. À la base du côté ouest de la terrasse du temple de Jupiter sont intégrées trois énormes pierres de taille, le célèbre Trilithon. Chacune d’elles mesure près de vingt mètres de long, trois mètres et demi de large et plus de quatre mètres de hauteur, et pèse entre huit cent et mille tonnes. Une quatrième pierre, appelée Hayar el-quoblé, « Pierre du Sud », mesurant près de vingt et un mètres et pesant mille deux cent tonnes, incomplètement détachée de sa souche rocheuse, se trouve encore dans la carrière à moins de deux kilomètres du site. Selon Sir Mortimer Wheeler, qui a décrit Baalbek comme « l’un des très grands monuments de l’architecture européenne », il s’agit « des plus grosses pierres taillées du monde ». Comment les Anciens ont-ils pu transporter de telles masses en sachant que les spécialistes ont estimé qu’il aurait fallu quarante mille hommes avec l’aide d’une rampe pour déplacer un seul de ces blocs. Nul doute que la plate-forme mégalithique était déjà en place à l’arrivée des Romains et qu’ils s’en inspirent pour leurs réalisations gigantesques, les plus imposantes de tout le monde romain.

 

 

Le magnifique portail du temple de Bacchus est à l’ombre, mais l’encadrement somptueusement sculpté ressort d’autant plus. Un enchevêtrement de représentations de vignes, d’épis de blé, de pavots et de figures mythologiques finement ciselées dans la pierre. La colonne appuyée contre le mur d’enceinte est toujours là et depuis le plafond à caissons Vénus nous jette son regard sensuel. Nous pénétrons à l’intérieur. Une plaque commémore l’autorisation accordée par le sultan ottoman à l’empereur Guillaume II pour l’excavation du temple en 1898. Des graffitis de visiteurs gravés à plus de six mètres du sol indiquent la hauteur de débris qui encombraient le sanctuaire à l’époque. Nous nous dirigeons vers l’adyton et nous asseyons sur la bordure de la cella. La lumière est riche en nuances dorées, chaudes et opulentes. Le sanctuaire de Bacchus, dieu de la vigne, du vin et du délire extatique mérite certainement sa place légitime dans cette vallée où le pavot et la vigne sont des plantes essentielles.

 

 

Les effets des produits dérivés du pavot sont connus depuis l’Antiquité. Les sumériens l’appellent hul gil, la fleur de la joie. Les Égyptiens en faisaient usage rituel. Dans l’Odyssée, il apparaît comme produit enivrant. Les Romains reprennent l’héritage médical et rituel du pavot. Le cannabis est considéré comme une plante magique hypocrite associée à la magie en Égypte. La médecine grecque le reconnut comme hallucinogène. L’historien grec Hérodote, en 450 avant Jésus-Christ, décrit une séance de fumigation collective chez les Scythes entraînant l’hilarité des participants. Selon les Romains, « les graines apportent une sensation de chaleur et si consommées en grandes quantités, affectent la tête ».

 

Au Liban, au début des années cinquante, le prix de vente du haschisch est cinq cent fois plus élevé que celui du blé. Quant à la culture du pavot, elle est introduite au début des années quatre-vingt pendant que la guerre battait son plein. Entre 1975 et 1990, jusqu’à mille tonnes de résine de cannabis et entre trente et cinquante tonnes d’opium sont produites chaque année dans la vallée de la Bekaa rapportant cinq cent millions de dollars par an. Même les plus hauts responsables politiques profitent du développement de ce commerce illégal. Les bénéfices énormes servent principalement à acheter des armes. En 1992, après la fin de la guerre civile, l’État, répondant à des pressions internationales, lance des campagnes d’interdiction de la culture, de la fabrication et de la commercialisation du cannabis et du pavot. Néanmoins, les intérêts en jeu continuent à entraîner des affrontements violents dans un pays surarmé et les médias font régulièrement rapport d’accrochages sérieux dans la vallée de la Bekaa, le montrant sous un angle politique quand il s’agit en fait de problèmes entre trafiquants. Le retour à une situation politique plus stable n’arrange en aucun cas toutes les parties. En 1994, harcelés par les soldats syriens qui occupaient le pays, l’État brule les champs de cannabis et d’opium. Aujourd’hui, profitant des difficultés rencontrées par les forces de sécurité pour contrôler cette région instable de l’est du Liban, les récoltes ont fini par refaire surface et une suppression du trafic ne sera pas possible tant que les intérêts sont si importants et que la crise économique n’est pas terminée. Dans un pays où une grande partie des armes ayant alimenté un conflit terriblement meurtrier provient de ce commerce, il ne faut pas croire aux miracles.

 

Au cœur du croissant fertile, la Syrie et le Liban connaissent la vigne depuis la plus haute antiquité. L’arbre d’Eden est même identifié comme un cep de vigne. La vigne aurait été sauvée par Noé. Le vin est très apprécié par les Phéniciens, à tel point qu’ils en abreuvent leurs morts. Les ports de Byblos, Tyr et Sidon prospèrent avec le commerce du vin et grâce aux Phéniciens, navigateurs et redoutables commerçants, le vin se répand autour de la Méditerranée. Des inscriptions sur des fresques égyptiennes mentionnent le vin pourpre du mont Liban. Les Grecs et les Romains perpétuent la tradition, suivi par le christianisme et Byzance jusqu’à ce que les interdits coraniques viennent contrarier une activité dynamique au VIIe siècle. Au Moyen Âge, le vin est commercialisé par les marchands vénitiens. Quand la région est absorbée par l’Empire ottoman en 1517, la vinification est interdite sauf à des fins religieuses. Les vignobles sont négligés. Puis, en 1857, les missionnaires jésuites font l’acquisition des terres de Ksara, situées à l’emplacement d’un ancien château franc, ksar, doté d’immenses caves creusées dans le sol, et recommencent à faire du vin. L’entreprise commerciale leur est déconseillée par le concile Vatican II, en conséquence le château est cédé à l’actuelle société propriétaire. En 1930, Gaston Hochar fonde le Château Musar. Entre les deux guerres mondiales le protectorat français au Liban crée une demande sans précédent. Dans les années cinquante naît le Château Kefraya.

 

Nous accompagnons Ali Al Husseini dans ses vignobles au cœur de la Bekaa. Ses cépages sont constitués principalement de cabernet sauvignon et de merlot. La majeure partie de sa récolte est livrée au Château Musar. Ce « meilleur vin du monde », selon les connaisseurs, a continué sa production malgré les terribles années de guerre. Entouré de vignes, Ali, accroupi, les mains dans cette terre qu’il aime tant, nous raconte l’histoire d’un camion chargé de raisins en route pour le château Musar. Resté bloqué plusieurs jours, les raisins ont commencé à fermenter mais furent livré. Au final, ce fut l’un des meilleurs millésimes des années de guerre. L’année dernière, Ali a réservé une partie de son cru en hommage au centième anniversaire de la visite de l’empereur Guillaume II au Palmyra. Sur sa demande, le Château Musar a produit la « Cuvée impériale de l’hôtel Palmyra Baalbek Wilhelm II » que nous avons eu le privilège de déguster. Mon regard se perd dans l’infini. La vallée de la Bekaa est sublime en cette période de l’année. Les couleurs sont éblouissantes : le vert tendre des vignes, la riche nuance rouge de la terre, l’ocre doré des montagnes, la neige blanche éclatante sur les sommets, le bleu saphir du ciel. Soudain, le système d’arrosage se met en marche et l’eau de la Litani dessine des arcs en ciel. Le paradis !

 

 

Chaque matin, avant de partir explorer temples, vignobles ou sites archéologiques, nous demandons à Ahmad quelle heure sera la bonne pour venir déjeuner et chaque fois c’est la même réponse : « quand vous voudrez, comme à la maison ». Et en arrivant, chaque jour, notre table est chargée de nourriture. Cet homme, d’une extrême gentillesse, au regard doux, se distingue par son professionnalisme. Nous discutons beaucoup avec lui. Il nous parle de sa famille et de sa carrière au Palmyra où il travaille depuis trente-cinq ans. Avec humour, il nous raconte anecdotes et histoires parfois indiscrètes de quelques-uns des visiteurs qu’il a eu le privilège de rencontrer. Dans ce lieu intemporel, caché au fond de cette belle vallée, des gens célèbres ont séjournés, chacun avec son histoire, ses exigences. Chacun avec ses rêves…

 

 

Étrangement, chaque soir, à l’heure du dîner, nous constatons que nous ne sommes pas les seuls hôtes de la maison. Au restaurant, de l’autre côté de la salle, sont installées deux femmes. Et chaque soir nous nous saluons poliment. Ahmad nous apprend qu’il s’agit de Gertie Bierenbroodspot, artiste peintre néerlandaise, et Judith Weingarten, archéologue et auteur. Elles se sont installées à l’hôtel Palmyra pour deux mois et travaillent sur un livre dédié aux grandes cités antiques : Petra en Jordanie, Palmyre en Syrie, et Baalbek. Parallèlement, Bertie prépare une exposition de ses œuvres dédiées aux temples de Baalbek au Musée national de Beyrouth. Le troisième soir, enfin, nous engageons la conversation. Comme moi Néerlandaise, Bertie nous invite à partager une bouteille de vin gracieusement offerte par l’ambassade des Pays-Bas à Beyrouth. « Quand je suis arrivée ici, je me sentais comme Alice au Pays de merveilles », dit-t-elle. « Tout est tellement grand ». Passionnée par le Moyen-Orient où elle passe une grande partie de son temps, elle trouve son inspiration dans les sanctuaires de l’Antiquité. Bertie avoue avoir été aussi étonnée que nous en nous voyant arriver au restaurant trois soirs de suite. Le rare touriste qui visite Baalbek, en général, ne reste que quelques heures. Et, comme nous, elle ressent la même émotion et le même attachement pour le Palmyra.

 

 

Lors de notre visite l’année précédente subsistaient de la mosquée des Omeyades, construite au VIIIe siècle, un minaret carré et quelques colonnades mais un projet de restauration était en cours. Aujourd’hui, les travaux ont bien progressé et un gentil gardien nous fait visiter les lieux, sombres et sereins. Nous déplorons presque la reconstruction car les ruines de la mosquée avec sa triple colonnade envahit par la végétation nous avaient séduit. Cependant, la joie et la fierté des gens que nous croisons sont touchantes. À l’ombre des sanctuaires divins de l’Antiquité, la rénovation de la mosquée montre que le caractère religieux de Baalbek est toujours bien vivant.

 

Baalbek est le fief du Hezbollah. Durant la guerre qui ravagea le pays, l’organisation de nombre d’opérations terroristes et la détention de plusieurs otages occidentaux eurent lieu ici. À Baalbek, portraits de l’ayatollah Khomeiny, chefs religieux chiites, martyres et banderoles qui rendent hommage au « président élu à vie Hafez el-Assad », sont omniprésents. Cependant, chrétiens et musulmans vivent paisiblement côte à côte. Mais Baalbek porte les stigmates du chaos de la guerre civile. Petite ville de campagne, le tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, l’électricité est coupée six heures par jour, et seuls cinquante pour cent des besoins en eau potable sont couverts. Chômage, illettrisme et corruption sont endémiques. L’État est absent et l’argent de Beyrouth atteint rarement cette partie reculée du pays. De bonnes raisons pour lesquelles le Hezbollah, mis au ban par une grande partie des nations, est populaire bien au-delà de la communauté chiite. Car le Hezbollah assure œuvres sociales, aide médicale, distribution de la nourriture aux pauvres et scolarité ; institutions officielles derrières lesquelles se cache une organisation radicale, pro-iranienne, abondamment armée par la Syrie et l’Iran. Pourtant, en se baladant dans les rues de Baalbek, l’atmosphère est paisible. Les habitants, dont la plupart affichent fièrement leur attache au « Parti de Dieu », sont tous d’une extrême gentillesse, d’une politesse exemplaire et d’une hospitalité chaleureuse.

 

 

Impossible de ne pas retourner aux temples et de les revoir dans toute leur splendeur, de ne pas gravir l’escalier monumental de trois travées donnant accès au temple de Jupiter. Impossible de ne pas être impressionné par les six gigantesques colonnes et de ne pas admirer le vestige de la corniche à la tête de lion. Impossible de ne pas vérifier si la colonne penchée s’appuie toujours, de ne pas passer sous le grandiose portail du temple de Bacchus et de ne pas s’asseoir dans la cella dans une aura d’or. Impossible de ne pas songer revenir un jour… Un dernier moment sur la terrasse du Palmyra. Un dernier déjeuner servi par Ahmad. Un dernier café dans le hall. Une chaleureuse poignée de main de Nicolas, Hassan, Ali et Mohammed. Un dernier mot accompagné d’une bouteille de vin de la part d’Ali Al Husseini. Un dernier regard…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image : Roses trémières devant les colonnes du temple de Jupiter.

 

Au-delà de l’horizon… Où demeurent les dieux.

Colossal, gigantesque, monumental. Termes qui viennent à l’esprit à propos de Baalbek. Mais aussi : finesse, élégance, harmonie. La cité du soleil est pleine de contrastes. Immeubles modernes, vestiges antiques. Colonnes titanesques, délicats ornements. Une Vénus si provocante, femmes couvertes de noir. Intégrisme, progressisme. L’interdit de l’alcool, la production de vins exquis. Montagnes arides et enneigées, plaines fertiles couvertes de vignes créant le nectar des dieux. Baalbek, fondation religieuse, sanctuaire de Baal, grand Dieu phénicien. Héliopolis, la cité du soleil des Grecs. Irrésistible pour les Romains qui y imposent la puissance impériale. Baalbek, témoin du syncrétisme religieux de l’époque romaine. Baal, Shamash, Hélios, Zeus, Jupiter, Mercure. Condamnés à l’abandon, voués à l’oubli, à Baalbek, les dieux sont toujours présents.

 

Où demeurent les dieux, Baalbek, Liban, septembre 1998.

 

Les Cèdres. Les célèbres forêts de cèdres n’existent plus. Seuls quelques exemples millénaires survivent, à deux mille mètres d’altitude, sur le Mont Liban. Tout ce qu’il reste de la richesse si attachée à la terre libanaise. Dès la plus haute Antiquité, son bois s’arrachait à prix d’or. La Phénicie l’exigeait pour sa flotte, les Égyptiens l’utilisaient pour les sarcophages, charpentes et bateaux. Les Anciens l’appelaient « arbre de Dieu ». Son histoire est liée aux trois grandes religions du Moyen-Orient. Les juifs choisiront son l’essence pour la construction du temple de Salomon à Jérusalem. Les chrétiens la considèrent comme l’arbre saint. Dans l’islam, il fournit le bois pur. On le retrouve dans les temples, dans les églises et dans les mosquées. Le cèdre. Arbre millénaire, arbre toujours vert, signe de vie éternelle.

 

 

Nous nous engageons sur la route en lacets qui mène au col des Cèdres à 2650 mètres d’altitude. Le paysage est aride, ocre et beige, brun et gris. Au-dessus de nous trône le Qornet es Saouda, avec ses 3 083 mètres le point culminant du Liban. Signifiant « corne noire » en arabe, c’est au contraire une montagne aux formes arrondies et aux courbes suaves. Le « toit du Liban ». Sans avoir croisé âme qui vive, nous arrivons au col. Des rafales de vent sifflent autour de la voiture. Seuls au monde et loin de tout ! Vers l’Ouest, les Cèdres et la vallée de la Quadisha, au-delà on devine l’agglomération de Tripoli et la Méditerranée. Vers l’Est, la légendaire vallée de la Bekaa et les montagnes de l’Anti-Liban qui constituent la frontière avec la Syrie. Et Baalbek. Là où nous allons.

 

 

La douce vallée remplace les pentes abruptes, le vent s’estompe. Nous traversons la plaine protégée par deux chaînes de montagnes, le mont Liban et le mont Anti-Liban. Étroite, de huit à quinze kilomètres, et longue de cent vingt kilomètres, l’ancienne Koilé Syria, ou Syrie Creuse, est un prolongement du fossé du Jourdain. Accidentée au sud, parfaitement plate et marécageuse au centre, située à 900 mètres d’altitude, elle s’élève à 1100 mètres vers Baalbek et redescend jusqu’à 500 mètres vers la frontière syrienne. La Bekaa est alimentée en eau par l’Oronte au nord et par le Litani au sud. Véritable grenier à blé de l’Antiquité, ce fut une région prospère comme en témoignent plusieurs sites archéologiques dont celui de Baalbek est le plus imposant.

 

La Bekaa demeurée une des régions la plus occupée par l’armée syrienne, nous sommes contrôlés à plusieurs reprises par les sbires de Hafez al-Assad. Leur présence après presque huit années de paix est souvent très pesante et perçue, pour la majorité des Libanais, comme la mainmise syrienne sur le Liban. Tandis que Philippe, en attendant de récupérer nos passeports, échange quelques mots polis avec les militaires, je songe à la guerre fratricide qu’a connue le Liban et dont les stigmates sont visibles partout à travers le pays. Beyrouth est une ville meurtrie. D’innombrables bâtiments et maisons sont détruits ou criblés de balles, la place des Martyres n’est qu’un immense terrain vague et partout subsistent des traces de bombardements. L’énigmatique hôtel Holiday Inn domine la capitale de sa carcasse vide, témoin sinistre d’une guerre sanglante, un conflit qui n’a pas vraiment été celui des Libanais mais celui des autres : Arabes, Israéliens, Palestiniens, chiites iraniens… Aujourd’hui, la présence syrienne et l’occupation d’Israël du Sud Liban suscitent un malaise grandissant tandis que la présence de quelques quatre cent mille Palestiniens, cantonnés dans des camps disséminés à travers le pays, pose un problème d’équilibre entre chrétiens et musulmans et se heurte à l’hostilité des chiites car les Palestiniens sont en très grande majorité de confession sunnite. Une situation confuse loin d’être résolue. Nous récupérons nos passeports et après des salutations chaleureuses, reprenons notre chemin. Ici, dans la vallée de la Bekaa, lieu paisible et à l’apparence bucolique, subsiste une tension bien réelle.

 

Le paysage est ondulé, la route déserte. Je scrute l’horizon dans l’espoir d’apercevoir une colonne, un fronton. Puis, soudain, les colonnes du temple de Jupiter se dessinent. La chaude couleur ocre se distingue clairement contre le bleu cobalt du ciel. Je pense à Alphonse de Lamartine qui eut cette même vision en 1832. Il écrit : « A l’horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers degrés des montagnes noires de l’Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes, doré par le soleil couchant, se détachait de l’ombre des montagnes, et se répercutait des rayons du soir. Nos guides nous le montraient du doigt et s’écriaient : Baalbek ! Baalbek ! C’était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Baalbek, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu, pour nous raconter des âges dont l’histoire a perdu la mémoire. »

 

 

Nous longeons les ruines. Grandeur et magnificence. De la ville antique, seuls demeurent les temples, confirmant la nature essentiellement religieuse de la cité. Témoignages imposants de l’époque romaine à son apogée, ils exposent la puissance et la richesse de l’Empire romain. Parmi les plus grands temples jamais construits et parmi les mieux préservés, ils reflètent une extraordinaire osmose d’architecture romaine et traditions locales. Philippe, qui visita le site quelques années auparavant, sourit. Il me connait et sais que j’impatiente déjà de l’explorer. Mes yeux sont rivés sur les immenses colonnes du temple de Jupiter qui s’élancent vers le ciel. La lumière d’un soleil radiant baigne les sanctuaires dans une aura dorée. La cité porte bien son nom : la ville du soleil.

 

 

Situé au cœur de plaines fertiles sur la ligne de partage des eaux entre l’Oronte et le Litani, Baalbek n’était, pendant la période phénicienne, qu’un village agricole honorant une triade de dieux : le dieu du soleil Baal-Shamash, Aliyan, et la déesse Astarté. Le site est alors appelé Baalbek : « Seigneur de la source », de Ba’al, seigneur, et nebek, source. Ayant reçu le nom d’Héliopolis, cité du soleil, au cours de la période hellénistique, Zeus, Hermès et Aphrodite remplacent la triade initiale. C’est sous les Romains, qui débarquent en Phénicie en 64 avant Jésus-Christ, que la ville va connaître son apogée. Elle devient le siège de l’un des sanctuaires les plus importants du monde antique, progressivement couverte de constructions colossales construites pendant plus de deux siècles. Les premiers travaux, ceux du temple grandiose dédié à Jupiter, commencèrent vers la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ sous le règne d’Auguste, et furent achevés peu après 60 après Jésus-Christ sous Néron. Trajan prend l’initiative de construire la Grande cour. Un siècle plus tard Antonin le Pieux (138-161) ordonna la construction du temple de Bacchus. Ce temple est inauguré au même moment que le temple de Vénus par Septime Sévère au début du IIIe siècle.

 

L’un des sanctuaires les plus célèbres du monde romain et modèle de l’architecture romaine de la période impériale, l’ensemble monumental d’Héliopolis attire des foules de pèlerins pour vénérer la triade divine alors romanisé Jupiter, Mercure et Vénus. Mais en 313, l’empereur Constantin, converti au christianisme, ferme les portes des temples païens. Certains empereurs décident même de défaire ce qui avait été construit. Théodose, à la fin du IVe siècle, détruit les statues des dieux et édifie une basilique dans la Grande cour. Finalement, Justinien prélève huit colonnes du temple de Jupiter pour la basilique Sainte-Sophie à Constantinople. Au VIIe siècle, les Arabes transforment Baalbek en forteresse et une mosquée est construite à l’intérieur des murs du temple. Les Ottomans ne s’intéressent pas à Héliopolis, la cité perd de son importance et sombre dans l’oubli…

 

 

L’hôtel Palmyra. La façade est décrépie et fissurée. La peinture verte s’écaille des volets. Les fers forgés rouillent. Nous passons le portail et traversons une cour ombragée d’une treille de jasmin. Un monsieur d’un certain âge vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche assis sur un tabouret en train de se faire cirer les chaussures nous lance un « welcome » avec un clignement d’yeux bienveillant. Nous poussons la porte qui s’ouvre avec un grincement sinistre. Dès lors, nous pénétrons dans un monde oublié. D’abord le silence. L’atmosphère est feutrée, la lumière tamisée. Nos pas résonnent dans le hall meublé de sièges et de tables basses anciens, de luminaires aux abat-jours en cuir d’autruche et d’antiquités. Les murs sont couverts de dessins originaux de Jean Cocteau, de photographies en noir et blanc des ruines et des portraits des visiteurs les plus illustres : têtes couronnées et stars. Les yeux d’une magnifique tête d’Hélios nous observent. Instantanément, nous aimons l’endroit. Son allure un peu décadente et nostalgique nous a déjà séduit. C’est ici que nous allons nous installer.

 

 

Un monsieur distingué se presse pour nous accueillir. Visage bronzé, yeux pétillants, cheveux blancs, il se présente ; Nicolas, directeur en poste depuis des décennies. Il nous invite dans son bureau agencé de meubles d’époque, chaises recouvertes de cuir craquelé et un coffre-fort digne d’un musée. Puisque nous sommes les seuls clients, il nous laisse choisir notre chambre et appelle Ali, le chasseur d’âge respectable, pour nous faire la visite guidée. Un escalier dans la pénombre nous conduit à l’étage. Un vaste salon baigne dans la lumière déclinante qui se déverse à travers trois grandes fenêtres cintrées. Kilims turcs et tapis persans couvrent les murs et les sols. Un grand miroir renvoie l’image des temples. Nous errons dans les couloirs, sombres et étouffants, admirant les peintures et les photos accrochés aux murs. Ali nous désigne la chambre de Fairouz, de Charles de Gaulle, d’Alfonso d’Espagne, de l’impératrice d’Abyssinie, de Jean Cocteau, de Jean Marais, de Jeanne Moreau… Enfin installés dans une chambre meublée d’un lit en bois foncé, une table de toilette, de tapis anciens et de rideaux en velours rouges, nous prenons le thé sur le balcon. Le crépuscule enveloppe les temples.

 

 

Construit en 1874 par le Grec Mimikakis Perikili, le Palmyra est le premier établissement du genre en Orient. L’hôtel comble un besoin face à l’affluence touristique dans la région et loge d’illustres visiteurs comme en témoigne le livre d’or : empereurs, hauts dignitaires de l’Empire ottoman, politiciens, peintres, artistes, chanteurs et écrivains. En 1883, le prince Frédéric d’Allemagne Carl écrit : « Lorsque nous sommes finalement arrivés à l’Hôtel Palmyra, après avoir passé huit nuits de tempête sous la tente, nous nous sommes retrouvés au paradis ». En 1898, l’empereur Guillaume II y séjourne. Pendant la Première guerre mondiale, l’armée allemande qui encadre les troupes ottomanes s’y installe et pendant la Seconde, ce sont les Anglais qui occupent l’hôtel. Ensuite, à partir de 1955, l’hôtel accueille les artistes célèbres et spectateurs venus pour le festival de Baalbek, un grand événement culturel, organisé en été. La guerre civile met un terme à cette période faste mais l’hôtel est fier de ne jamais avoir fermé ses portes, pas une seule journée, même pendant les années les plus sombres, et un petit noyau du personnel est resté fidèle à son poste.

 

La nuit est tombée sur Baalbek. Les temples sont éclairés. Spectaculaire vision d’un monde disparu. Au restaurant, seuls dans la grande salle, sous les lustres, nous faisons connaissance avec Ahmad. Visage fin, le cheveu soigneusement coiffé en arrière, la moustache fine, son regard est doux, son sourire timide. Vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise blanche et d’une veste rouge bordeaux aux revers noirs, il incarne la classe absolue. Lui qui a servi reines et artistes est aujourd’hui notre hôte. Toutes les tables sont dressées, une seule nous attend, près de la fenêtre. Nappe et serviettes en damas blanc, verres étincelants et vaisselle de Limoges marquée du nom de l’hôtel et d’une image des temples. Le repas est délicieux. Un grand assortiment de meze suivi d’escalopes milanaises accompagnées de frites maison. Un régal. Le service est parfait, discret. Nous buvons un vin rouge de la Bekaa, château Musar. Voluptueux et riche en arômes, il s’accorde parfaitement avec notre esprit apaisé. Car le Palmyra possède une âme. Un doux parfum d’antan plane sur les lieux. Nous sommes conscients de ses défaillances, ses faiblesses, mais elles nous semblent que des atouts. Si la façade n’était pas fissurée, ni la peinture écaillée, si la plomberie ne méritait pas une bonne révision et le plancher ne craquait pas, ce lieu d’exception ne possèderait plus ce charme irremplaçable et inoubliable…

 

 

Les premiers rayons de soleil enveloppent les temples d’un voile orangé. Baalbek apparaît comme une énorme topaze dans un écrin de montagnes. Nous achetons nos billets, passons le tourniquet et nous nous retrouvons devant les marches monumentales menant aux propylées, le portique qui marque l’entrée du lieu sacré, encadré de deux tours surélevées de frontons triangulaires. Déjà, le raffinement de la construction nous frappe mais surtout : sa grandeur ! Ce n’est pourtant qu’un début. Une porte donne accès à la cour hexagonale. Arcades et niches nous entourent, certaines renferment de statues. Unique par son plan dans le monde romain, cette cour servait d’espace d’attente et de recueillement pour les fidèles, avant d’accéder à la Grande cour, au-delà de laquelle il leur était interdit d’aller.

 

 

La Grande cour, sanctuaire de Jupiter, baigne dans la lumière d’un soleil déjà haut dans le ciel. Rectangulaire, cent trente-cinq mètres de long sur cent treize mètres de large, la cour, jadis scandée de plus de cent colonnes de granite importées d’Assouan, est entourée de douze exèdres, huit rectangulaires et quatre semi circulaires. En son centre, flanqué de deux bassins de vingt mètres de long, domine une tour-autel. Depuis son sommet, les fidèles pouvaient apercevoir au loin la statue du dieu au fond du saint des saints du temple. Portiques, colonnes de granit rose, bassins, pierres gravées de noms historiques, têtes de méduse, de lions, nymphes, chapiteaux… Splendeur déchue.

 

 

Nous montons solennellement la grande volée de marches menant au temple de Jupiter. Le sanctuaire est entièrement détruit. Restent blocs, colonnes, chapiteaux, bases, architraves et d’innombrables fragments de ce que fut le plus grand temple de l’Antiquité. Éparpillés sur la terrasse, la démesure de ces éléments architecturaux saute aux yeux. Devant nous se dressent les six colonnes gigantesques qui restent des quarante-six que comptait le sanctuaire à l’origine, les autres renversées lors de tremblements de terre ou réutilisées.

 

 

Mon regard suit le fût vertigineux de ces colonnes. Hautes de vingt mètres avec un diamètre de deux mètres vingt, ce sont les plus grandes colonnes antiques du monde. Elles comportent encore un entablement de blocs long de cinq mètres pesant environ cent cinquante tonnes. Je distingue vaguement la décoration de l’architrave : une frise avec des têtes de taureaux et de lions, gueules ouvertes en guise de gouttières, réunis par des petites guirlandes. Je me sens toute petite, insignifiante. J’ai l’impression d’évoluer dans un monde de titans. En parcourant du regard l’immensité des lieux, je songe au passé. J’aimerai tellement, ne serait-ce qu’un instant, pouvoir revenir dans le temps et vivre à la grande époque de Baalbek…

 

 

Le podium sur lequel se dresse le temple de Jupiter donne accès aux jardins. Ce vaste champ de vestiges est parsemé de fragments du temple ; chapiteaux, architraves, morceaux de colonnes et pilastres. Cette proximité nous permet d’admirer la finesse de la sculpture, la perfection des lignes et l’élégance des motifs tellement en contraste avec les dimensions démesurées. Une architrave sculptée d’une frise de svastikas et d’une puissante tête de lion avec les six colonnes du temple en arrière-plan est vraiment l’image qui résume Baalbek : délicatesse et grandeur. Je suis béate d’admiration et ce ne sont que des ruines que je contemple !

 

 

Pourtant… Le temple de Bacchus se dresse tel qu’il le faisait autrefois. Tirant son nom des nombreux reliefs sculptés qu’il a livrés, interprétés par les archéologues comme des scènes de l’enfance de ce dieu, il est presque entièrement intact. Nous gravissons l’escalier à trois volées, trente-trois marches, et nous nous retrouvons devant l’entrée. Encadré de magnifiques frises, le portail se dresse sur une hauteur de quinze mètres. Une énorme clé de voûte semble pouvoir se décrocher à chaque instant.

 

 

Nous contournons le sanctuaire par le péristyle. Celui au nord est mieux conservé que celui du sud avec un plafond richement sculpté. Une colonne effondrée lors d’un tremblement de terre s’appuie contre le mur sud en fragile équilibre. Le soleil, haut dans le ciel nous offre un jeu d’ombres et de lumière merveilleux.

 

 

Nous pénétrons dans la cella de taille imposante, ornée de pilastres corinthiens et d’un décor abondant. Tout au fond, un escalier monte à l’adyton, le saint des saints, où trônait la statue du dieu. Et entourés de ces murs, enveloppés dans la lumière douce et dorée, nous ressentons une présence divine…

 

 

Mohammed, fidèle à son poste sur son tabouret, nous sourit et nous ouvre la porte. À l’intérieur, Hassan, l’assistant directeur, le seul « jeune » du staff, nous demande un instant car le propriétaire de l’hôtel souhaiterait nous saluer. C’est ainsi que nous faisons connaissance avec Ali Al-Husseini. Ali est curieux de rencontrer ces gens qui se sont installés à l’hôtel Palmyra pour quatre jours. « Normalement les touristes passent seulement deux heures à Baalbek », dit-il. « Parfois ils déjeunent à l’hôtel ». Il soupire. « Très rarement ils y passent la nuit ». Ali, passionné d’art et d’histoire, affectionne son hôtel qu’il a acquis en 1987. Fils d’un dignitaire chiite, ancien Président de l’assemblée nationale, Ali, homme d’affaires à Beyrouth et propriétaire de terres dans la Bekaa, est à Baalbek dès que son agenda le lui permet. Nous sympathisons. Notre discussion est passionnée. Avec fierté, il nous fait visiter l’Annexe, une demeure sur le même trottoir que l’hôtel qu’il a entièrement restauré. Elle comprend cinq chambres et salles de bains luxueuses, un restaurant et une cour intérieure. Dans le même style que le Palmyra, les salons sont décorés de meubles anciens, tapis et kilims et antiquités provenant des temples. Sur la cheminée trône un buste provenant d’une tombe à Palmyre, en Syrie. Des peintures de maître et des photographies ornent les murs. « C’est ici que vous logerez la prochaine fois », nous certifie Ali.

 

 

Baalbek, ville moderne. Des affiches de chefs religieux chiites sont placardées partout. Les ayatollahs surveillent les rues. La présence du Hezbollah est omniprésente comme en témoignent les drapeaux, vert sur fond jaune d’un bras brandissant un fusil d’assaut, qui claquent au vent. La guerre a ravagé le pays pendant plus de quinze ans, opposant chrétiens et musulmans. L’Iran, à cette époque en pleine révolution, en a profité pour trouver de nouveaux alliés. Leur terrain de jeu était la Bekaa, en majorité habitée par des musulmans chiites. La pression et l’argent en provenance de Téhéran, jamais négligeable en période de troubles, ont eu du succès, sans pour autant ignorer des actes de bonne foi. Aujourd’hui, les temps ont changé et la vie est redevenue plus « normale ». Les chiites sont toujours bien installés à Baalbek, mais d’une manière plus discrète et plus tolérante. Les massacres ont bien eu lieu et la guerre a laissé ses marques. Une guerre n’est jamais sans victimes.

 

 

Ali Al-Husseini nous invite à l’accompagner visiter ses terres. Ainsi nous passons une après-midi dans la vallée de la Bekaa. Les paysages sont paisibles, la terre est rouge et fertile. Ali, avec passion, nous montre ses vignes. Il aime être un vigneron, autant qu’il aime l’idée que le théâtre antique de Baalbek se trouve sous son hôtel. Urbain ou simple paysan. Encore des contrastes. De retour au Palmyra, il ouvre le vieux coffre-fort et en sort cérémonieusement le livre d’or, signé par de grands personnages. À nous l’honneur d’écrire après Albert de Monaco. À nous de devenir à notre tour des « grands personnages ». Quand on habite Baalbek, pour une heure, un matin, un jour ou une semaine, tout change…

 

Datant du début du VIIIe siècle, la mosquée des Omeyyades de Baalbek est, avec le site d’Anjar, le seul témoin de la dynastie des califes arabes ayant régné sur le Liban. Elle remplace une église dédiée à saint Jean, construite sur l’emplacement du forum romain avec le réemploi de pierres provenant du site antique. La mosquée fut ruinée par les séismes et les guerres et au début du XXe siècle ne subsistait plus que quelques rangées d’arcades ogivales, quelques pans de murs extérieurs et un minaret carré. Laissé à l’abandon, le site est envahi par l’herbe folle qui a séchée au cours de l’été torride qui vient de se terminer et les longues tiges craquent sous nos pas. La triple colonnade est construite avec des fûts de colonnes pris dans l’enceinte du temple. C’est un lieu calme et, en dépit de son état ruiné, impressionnant par son étendue et la richesse son architecture. À Baalbek rien ne semble être à l’échelle humaine…

 

 

Après quatre journées passées dans la vallée de la Bekaa, c’est notre dernier jour. Nous retournons aux temples. C’est la troisième fois. Nous traversons la Grande cour, frappés une nouvelle fois par l’immensité et la beauté de l’endroit. Nous admirons les bassins, les portiques, les colonnes. Nous montons les marches, lentement, une à une, en levant les yeux vers le haut des colonnes. Encore une fois nous traversons le champ de vestiges. Encore une fois nous nous retrouvons devant la porte du temple de Bacchus. Enfin nous nous asseyons dans la cella. Et encore une fois nous décidons de revenir un jour…

 

 

Mohammed nous ouvre la porte avec un large geste de bienvenue. Hassan nous accueille avec un large sourire. Nicolas nous demande comment était notre après-midi. Ali nous informe que l’eau de la douche sera chaude dans une heure. Plus tard, Ahmad nous attend à l’entrée du restaurant, toujours aussi discret et chaleureux. Notre table est prête, couverte de plats délicieux. Seuls pensionnaires depuis quatre jours, nous sommes gâtés. Et les personnes extraordinaires que nous avons rencontrées feront à jamais partie de nos souvenirs et de nos vies. Ali Al-Husseini, Ahmad, Nicolas, Ali, Mohammed et Hassan. Comme Jupiter, Bacchus et Mercure. Pour nous, l’hôtel Palmyra fait partie des temples de Baalbek. Ce lieu, hors du temps, hors du commun, est pour nous plus émouvant que les magnifiques temples de l’autre côté de la rue. La splendeur des temps passés erre dans ses salles vides et ses couloirs obscurs. Un jour, nous reviendrons. Nous avons un prochain rendez-vous avec les dieux…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image : Tête de lion et colonnes du temple de Jupiter.