Au-delà de l’horizon… L’hiérothésion d’Antiochos.

Dominant la vallée de l’Euphrate à 2150 mètres d’altitude, perdu au cœur des montagnes de l’Anti-Taurus dans le territoire de l’actuelle Turquie, s’élève un sanctuaire singulier. À l’ombre d’un énorme tumulus artificiel, dans un chaos de blocs sculptés, de socles et de stèles, émergent de monumentaux visages de pierre, nobles et sereins. Effigies de dieux, synthèse de divinités grecques et perses, et d’un roi, déifié. Leurs regards minéraux se perdent dans l’horizon de l’antique royaume de Commagène. Leurs auras rayonnent sur le sommet de la montagne de Nemrud. Glorieux à son apogée, sombré dans l’oubli durant des millénaires puis retrouvés, le « trône céleste » continue de protéger les secrets de son bâtisseur.

 

L’hiérothésion d’Antiochos, Nemrud Dağı, Turquie, septembre 1997.

 

Partis de Sanli Urfa, nous traversons le village de Borzova au milieu de la matinée. Nous faisons halte près de l’énorme chantier du barrage Atatürk, neuvième plus grand barrage du monde. Mesurant cent soixante-neuf mètres de haut et 1,8 kilomètre de long, il devrait permettre d’irriguer plus de dix mille kilomètres carrés et produire vingt-sept milliards de kilowatt par an. Le barrage Atatürk est la pièce maîtresse du Güneydoğu Anadolu Projesi, Great Anatolia Project ou GAP, un projet visant à augmenter la production agricole et développer les provinces orientales en exploitant ses ressources en eau. Lancé en 1977, c’est un des plus grands projets de construction au monde. Il consiste en la réalisation de vingt-deux barrages sur le Tigre, l’Euphrate et leurs affluents, dix-neuf centrales électriques et un réseau de sept mille kilomètres de canaux et de conduites visant à redonner vie à une région aussi vaste que l’Autriche et à fournir le quart de l’énergie électrique du pays. Le coût total estimé du projet est de trente-deux milliards de dollars américains. Retardé à cause de conflits avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan, PKK, et de problèmes de financement, l’achèvement des barrages et des centrales du GAP est prévu pour 2005 tandis que les travaux d’irrigations s’achèveront en principe en 2010. La construction des barrages est fortement contestée, même au niveau international, car il entrainera le changement de paysages millénaires, le déplacement de près de soixante-dix mille personnes et l’inondation d’un important patrimoine historique. Le GAP engendre également des tensions récurrentes avec la Syrie et l’Iraq. Car si le Tigre et l’Euphrate prennent leur source en Turquie, les deux fleuves traversent ensuite la Syrie et l’Iraq. Le contrôle des eaux vitales pour l’agriculture et la population des trois pays n’est pas sans conséquences.

 

 

Nous discutons avec un jeune militaire de garde à l’entrée du chantier. Ravi de rencontrer des étrangers, il nous dit que le barrage d’Atatürk sera achevé dans deux ans et que le paysage va être très différent dès que la mise en eau sera accomplie. Originaire d’Izmir, envoyé faire son service militaire au fin fond des régions kurde, il avoue avoir appréhendé son affectation dans l’Est car les conditions du service sont plus difficiles. Avec un haussement d’épaules il ajoute que « c’est comme ça que cela se passe » et qu’il a « hâte que ses deux années obligatoires se terminent ». De manière générale, les conscrits kurdes de l’Est de la Turquie accomplissent leur service militaire dans les régions ouest du pays, l’armée turque ayant une confiance limitée aux recrues kurdes pour combattre la guérilla kurde active dans l’Est. Après quelques photographies volées à travers la grille, nous prenons congé du jeune malheureux en lui souhaitant du courage pour les dix mois qui lui restent.

 

Nous traversons la petite ville de Kâhta, sans âme, puis bifurquons sur la route d’Eski Kâtha, laissant derrière nous le monde moderne. Le paysage change subtilement. Les couleurs sont plus diffuses, l’air plus voluptueux. Nous sommes maintenant au cœur du mystérieux royaume de Commagène. La région, coincée entre la chaîne du Taurus et l’Euphrate, à mi-chemin entre les mondes grecs et perses, fit partie des territoires de Séleucos Ier Nikator, général héritier d’Alexandre le Grand et fondateur de la plus vaste des monarchies hellénistiques. Vers 162 avant Jésus-Christ, profitant de la désintégration de l’Empire séleucide, Ptolémée, un prince local, satrape de Commagène lié aux rois perses, se proclame indépendant et roi. Mithridate Kallinikos, un de ses successeurs, épouse une princesse grecque séleucide. Dès lors, le royaume est profondément imprégné d’influences perses et macédoniennes, osmose culturelle atteignant son apogée au Ier siècle avant Jésus-Christ sous le règne de leur fils Antiochos qui régna entre 69 et 34 avant Jésus-Christ.

 

Les trois colonnes du tumulus de Karakuş marquent le lieu de sépulture des reines du royaume. Autrefois, la nécropole était entourée de colonnes néo-dorique. Aujourd’hui seules trois d’entre elles subsistent dont une couronnée d’un aigle de grès, symbole de Zeus d’où l’appellation Karakuş, « l’oiseau noir ». Le sommet tronqué qui ressemble à un volcan est le résultat du pillage des chambres funéraires dans l’Antiquité.

 

 

Le pays montagneux est dominé par des teintes de violet et d’ocre. Des bosquets de chênes contorsionnés forment des taches sombres et les pentes rocheuses sont couvertes de pistachiers. Bordant les ruisseaux, de somptueux bouquets de lauriers roses éclatent de fraicheur. Visible au loin, le sommet conique du Nemrud Dağı est comme un phare dominant l’ancienne Commagène.

 

Le Cendere Köprüsü, pont du Cendere, franchit l’antique rivière Chabinas à l’endroit où elle surgit d’une impressionnante gorge avant de rejoindre la large vallée de la rivière Kâhta, l’ancienne Nymphaios, dont elle est un affluent. Le pont romain construit en l’honneur de l’empereur Septime Sévère est flanqué d’une paire de colonnes à l’entrée sud du pont, une seule côté nord. Il forme une arche brisée simple mais majestueuse, posée sur deux rochers au point le plus étroit de la rivière. Long de cent vingt mètres, c’est le deuxième pont en arc le plus long construit par les Romains. Au-delà du pont un canyon en arc de cercle s’enfonce dans la montagne. Dédaignant le pont moderne construit récemment un peu en aval, nous traversons la rivière sur le pont antique. Immédiatement, le relief s’accentue.

 

 

Arsameia s’étend sur deux collines, Eski Kale, l’Ancienne Forteresse et Yeni Kale, la Nouvelle Forteresse, séparées par la rivière Nymphaios, la rivière des Nymphes, aujourd’hui nommée moins poétiquement Kâhta Çayı, la rivière de Kâhta, du nom du village kurde situé plus bas dans la vallée. Les citadelles en ruine dominent un petit pont en dos d’âne enjambant un ruisseau dont les rives sont couvertes de lauriers roses. Nous observons des poissons qui sautent pour tenter de remonter une cascade. Cadre bucolique. Lorsqu’en 1951 l’archéologue allemand Karl Dörner met au jour les rares vestiges de la ville, il parvient, grâce aux inscriptions trouvées sur place, à identifier Arsameia du Nymphaios, la capitale d’été et centre administratif du royaume, fondée par Mithridate Kallinikos, le père d’Antiochos. Les forteresses hissées sur leur piton rocheux veillent avec lassitude sur les fantômes d’un lointain passé.

 

Un sentier escarpé mène au sommet de l’ancienne capitale de la Commagène. La température est caniculaire. L’herbe sèche craque sous nos pieds, seul bruit troublant dans la pesante quiétude de cet après-midi. Après avoir dépassé quelques stèles à reliefs assez détériorées, nous nous retrouvons au bord de la falaise, là où le chemin bifurque brusquement vers la droite. Dans la vallée en contrebas ruissèlent les eaux bleues de la Kâtha Çayı. Le ciel est voilé par la forte chaleur. La paroi rocheuse qui se dresse devant nous est percée de l’entrée d’une majestueuse salle rupestre que les archéologues pensent avoir identifiée comme le tombeau de Mithradate Kallinikos. En la pénétrant, le soudain passage de l’éblouissante lumière à l’obscurité nous aveugle et il nous faut quelques instants pour nous habituer à la pénombre. Philippe allume sa torche et balaye le rayon de lumière sur les parois et la coupole. Les lieux sont vides. Nous ne nous attardons pas.

 

Quelques minutes plus tard nous atteignons une terrasse surmontée d’une imposante stèle parfaitement conservée, représentant un roi, Antiochos ou Mithridate, en compagnie d’Héraclès. Nous admirons la sculpture haute de plus de trois mètres. Elle marque une harmonieuse synthèse entre le monde grec et le monde perse, telle que la proclamait le royaume. Le roi porte un costume perse de cérémonie : un pantalon drapé et une jupe relevée avec une cordelette à la façon des gens habitués à monter à cheval, une fine cuirasse couverte de dessins géométriques par dessus sa chemise, et une chlamyde macédonienne agrafée sur l’épaule droite par une fibule. Il est armé d’une épée et porte le diadème rayonnant. Dans sa main gauche il tient un long sceptre, la main droite est tendue vers Héraclès. Le héros est représenté à la manière grecque classique : de face, dénudé et musclé. Il porte une barbe bouclée, sa tête est couronnée d’un diadème de feuilles de laurier, il est couvert de la peau de lion et tient la massue. L’image est marquée par la dexiosis, poignée de main, et le sourire serein qu’échangent les deux héros ; l’œuvre est saisissante.

 

 

Nous descendons quelques marches inégales menant à l’entrée d’un grand passage voûté taillé dans le roc. La paroi comporte une longue inscription en grecque, la plus longue d’Asie Mineure. Le texte relate de la fondation d’Arsameia, sa topographie, les réalisations et les restaurations faites par Antiochos, l’arbre généalogique du roi, ses orientations politiques, ses vues religieuses, en quel honneur les fêtes avaient lieu et sa dévotion pour son père Mithridate Kallinikos ainsi que la mention du tombeau de celui-ci. Le passage souterrain descendrait en pente assez raide sur cent soixante mètres et aboutirait sur une petite chambre. Je frissonne. Ce trou lugubre ne m’inspire rien.

 

 

Après avoir quitté Arsameia, la route devient plus raide. Elle serpente dans la montagne traversant quelques rares villages kurdes. À environs huit kilomètres avant le sommet, près du village de Karakut, Philippe freine brusquement et gare la voiture devant un petit restaurant. Devant mon regard interrogateur, il me sourit et secoue la tête. Nous nous installons à une table ombragée par un immense arbre et commandons du thé à un jeune garçon. Philippe demande si Aziz est là… Se présente un homme robuste, moustaches fournies, le cheveu rare mais l’œil pétillant. Les yeux plissés, les sourcils froncés, il observe Philippe qui lui glisse une photo en noir et blanc. Elle représente Philippe à vingt-sept ans accompagné d’un jeune kurde vêtu du costume traditionnel : le chalvar, pantalon ample pris à la cheville, chemise blanche et le pestek, gilet en feutre épais, l’ensemble complété par une écharpe large. Il porte une calotte brodée sur la tête. Un rapide coup d’œil, puis : Filip ! Les deux hommes s’embrassent. Après les présentations, ils se lancent dans une réminiscence du bon temps. L’époque où Philippe passait régulièrement la nuit chez Aziz en tant que guide de voyage dans l’Est de la Turquie…

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc conduisent Philippe à être sollicité par le Club Méditerranée pour accompagner un voyage devenu légendaire : la « Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, chaque été, accompagné de Şefik Gönder, son chauffeur, et Ziya Eyüpreğisoglu, le propriétaire de la petite compagnie de bus, il traverse des régions qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations avec les habitants pas toujours faciles et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs par rapport à la richesse d’un tel périple. Le Nemrud Dağı où plane le fantôme du roi énigmatique Antiochos est un des moments forts du voyage. Philippe se noue d’amitié avec Aziz qui loge le groupe dans un campement rudimentaire près du sommet. Ces nuits passées sur un lit de camp à la belle étoile restent des souvenirs inoubliables. Le rêve d’un « Grand Kurdistan » a nourri la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, entrainant des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la « Grande Aventurque ». Depuis, Philippe ne songe qu’à revenir. Aujourd’hui, la situation devenue plus stable dans la région et l’envie de me faire découvrir les fabuleux sites et les personnes attachantes qui ont tant compté pour lui, l’ont décidé que le temps était venu pour un retour aux sources.

 

 

Avec la promesse de repasser au retour, nous quittons Aziz. La route tracée par les bulldozers de la Karayollari, les ponts et chaussées turcs, suit le relief des collines dénudées dans une longue ascension. Les virages s’enchaînent. Le tumulus artificiel du sanctuaire n’est que rarement hors de vue et domine le paysage de sa crête pyramidale. Les derniers kilomètres, particulièrement abruptes et recouverts de pavés en basalte, sont glissants comme de la glace, souvent disloqués. Enfin nous atteignons le bout du chemin carrossable. L’air frais à 2150 mètres d’altitude est une aubaine après l’écrasante chaleur dans la vallée.

 

 

J’ai hâte de découvrir ce site énigmatique que je ne connais qu’à travers des images et de la description que m’en a fait Philippe. Si près du sommet, cette journée au coeur de l’ancien royaume de Commagène atteint son apothéose. Nous nous engageons sur la voie processionnelle menant à la grande terrasse orientale. Mes pas sont légers. L’ascension me semble facile. Je pense au roi Antiochos qui a gravit ce même chemin, vêtu d’habits somptueux, couronné de la tiare rayonnante. J’imagine une procession menée par le grand prêtre suivi de fidèles psalmodiant des incantations. Je rêve de pouvoir revenir dans le temps.

 

 

Aboutissant sur le plateau, je retiens mon souffle. La vaste cour creusée à même la montagne est parsemée de têtes colossales. Les tremblements de terre qui surviennent régulièrement dans la région les ont séparées des statues en position assise auxquelles elles appartenaient. Je suis arrivée à l’hiérothésion d’Antiochos, un site magique, unique. Même le terme hiérothésion est propre à la Commagène et désigne un lieu sacré dédié aux dieux. Une énergie puissante émane des statues et le tumulus qui les domine. L’autel élevé au bord d’une pente abrupte, à la limite de la terrasse, montre l’importance de cette partie du sanctuaire réservée aux cérémonies sacrificielles. Je monte les quelques marches vers l’autel. Le paysage sauvage reflète l’immensité. Au loin on devine les plaines fertiles de l’Euphrate. Les silhouettes des montagnes se renouvellent à l’infini jusqu’à s’évaporer dans le néant.

 

 

« Moi, Antiochos j’ai élevé ce monument à ma gloire et à celle de mes dieux »… Je me retourne et contemple l’assemblée des dieux et le roi divinisé assis sur leurs trônes adossés au tumulus. Au centre siège Zeus-Ahuramazda, le père des dieux. Il porte une chlamyde maintenue à l’épaule gauche par une fibule. À sa droite figure la déesse Fortuna ou Tyché, déesse de l’abondance, personnification du royaume de Commagène qui tient dans sa main un épi de blé, du raisin et des grenades. Vient ensuite le roi Antiochos lui-même tenant le sceptre royal. À gauche de Zeus-Ahuramazda trône Apollon-Mithra, le dieu soleil. À son côté se tient Héracles-Artagnes, héros symbolisant la force, qui porte la massue. Tous ont perdu leur tête. Elles gisent aux pieds des trônes. Zeus-Ahuramazda porte la barbe bouclée et la tiare. La tête de Fortuna était encore en place en 1882. Les têtes d’Antiochos, portant la tiare rayonnante, et de Mithra, coiffée du bonnet phrygien, sont extrêmement bien préservées car elle sont restées enterrées jusqu’à ce qu’elles furent découvertes dans les années cinquante. A chaque extrémité de l’assemblée des dieux se tenaient un lion et un aigle monumentaux. Sur un podium, devant chaque divinité, était placé un autel pour les offrandes, réduit à un amoncellement de débris et de fragments de blocs sculptés.

 

« Je fus stupéfaite par la grandeur du site », écrit l’archéologue américaine Thérésa Goell en 1947. Je ressens la même chose. Je me sens déboussolée, confuse. J’ai des difficultés à évaluer l’ampleur du site. D’abord sa situation géographique, isolée, loin de tout. Si haut, si près des étoiles. Dissimulé par la neige huit mois par an, linceul blanc immaculé. Puis ce tumulus, parfaite pyramide s’élançant vers le ciel. Cône vivant. Fait de pierres anguleuses et coupantes de la taille d’un poing. Dès que l’on y creuse, la masse s’écroule. Piège fatal. Ensuite les statues. De dimensions colossales. Les têtes mesurent presque deux mètres, les statues entières en faisaient neuf. Des géants au sommet de la montagne. Pour finir la beauté de ces visages de pierre. Majesté absolue. La quiétude qui s’exprime à travers leurs traits impassibles. L’indifférence à l’égard du passage du temps. Existence éternelle, jouvence perpétuelle, divinité salutaire. Face à ces envoutants gardiens des lieux, je suis si petite, si insignifiante… si… humaine… mortelle.

 

 

Derrière la tribune des déités décapitées s’élève le dôme minéral constitué de pierres concassées sous lequel, on présume, repose Antiochos Ier de Commagène. Une inscription découverte sur le site semble le confirmer : « Le grand roi Antiochos Theos Dikaios, Epiphanes, Philoromaios et Philhellene, fils du Roi Mithridates Kallinikos et de la reine Laodice Thea Philadelphos… a inscrit sur des bases consacrées, en lettres inviolées, l’œuvre de ses bienfaits pour l’éternité… J’ai décidé de préparer ce monument à l’abri des ravages du temps près des trônes célestes des dieux tout puissants, où mon âme divine bien-aimée reposera pour l’éternité… et que cet endroit puisse être un témoignage de ma piété ». Les fouilles menées par l’archéologue américaine Thérésa Goell dans les années cinquante déclenchent de dangereuses avalanches de pierre et les autorités décident d’interdire la poursuite des travaux. Le cône de cinquante mètres de hauteur et de cent cinquante mètres de diamètre, élevé par la main de l’homme, continue, après plus de vingt siècles, à garder ses secrets.

 

 

En contournant le gigantesque tumulus par la terrasse nord, très ruinée, nous regagnons la terrasse ouest. Orientée vers le soleil couchant, une grande sérénité émane des lieux contrairement à la terrasse opposée qui dégage une atmosphère plus austère. Si les colosses assis décapités de la plate-forme orientale témoignent de l’opulence du sanctuaire, c’est les magnifiques effigies qui me scrutent de leurs regards de pierre de cette terrasse occidentale qui me séduisent. Le regard impassible d’Antiochos scrute l’horizon lointain. Ses traits, marqués de fines craquelures, irradient la noblesse et la béatitude. Antiochos, qui avait gagné l’immortalité en se référant à lui-même tel l’égal des dieux.

 

 

J’éprouve de l’admiration pour ce roi spirituel qui voulut réunir les cultures grecques et perses, de même qu’en ses veines coulait le sang grec et perse. Cette synthèse évoque le souhait d’Alexandre le Grand de réunir les peuples. Antiochos, en suivant son exemple, à travers ces dieux hybrides, a bâti ici au cœur de ces montagnes, au centre de son royaume, un sanctuaire qui exprime d’une manière puissante l’idéologie du Conquérant. C’est d’ailleurs ici, au Nemrud Dağı, que fut découverte une stèle gravée en l’honneur d’Alexandre « le Grand », la première fois de l’histoire que ce titre fut officiellement attribué au roi macédonien.

 

 

Une série d’orthostates  illustrent les ancêtres d’Antiochos. Les bas-reliefs des ancêtres perses sur le côté sud, les ancêtres macédoniens en face des statues. Cette disposition est certainement du à la topographie de la montagne sur ce versant. D’autres stèles, dit « bas-reliefs de la dexiosis » représentent Antiochos serrant la main de différents dieux, la poignée de main étant un important rituel perse. Toutes ces sculptures se caractérisent par un mélange des traditions hellénistiques et perses. La stèle du Lion à l’Horoscope est un grand bas-relief représentant un lion dont le corps est décoré de seize étoiles à huit branches. Au-dessus de son dos, trois plus grandes étoiles à seize branches représentent les planètes Jupiter, Mercure et Mars. Le croissant de lune autour du cou du lion symbolise la Commagène. Cet horoscope est considéré comme étant le premier horoscope connu. La date avancée suivant la position de ces planètes est le 7 juillet 62 ou 69 avant Jésus-Christ. Il est peut-être en rapport avec la fondation du sanctuaire ou l’avènement d’Antiochos.

 

 

Nous vaguons entre les têtes monumentales des dieux. Fatalement attirée par Antiochos, je m’approche. Je caresse le front du jeune roi, ses joues imberbes, je frôle ses lèvres. Et je me retourne, suivant son regard vers le néant. Les montagnes s’étendent dans toutes les directions, succession de contrées sauvages et inaccessibles. Les crêtes se superposent avec des teintes allant de l’ocre à l’orange et du pourpre au violet pour mourir dans l’horizon brumeux. Au loin se dessine la bordure de la plaine de la Mésopotamie marquée par le ruban argenté de l’Euphrate, fleuve déifié. Quelques nuages moutonneux flottent dans le ciel. Philippe m’observe, m’attire à lui. Être ici nous lie davantage. Partager ces moments nous rapproche, nous rend complice. Nous nous installons sur un bloc de calcaire. Le temps s’écoule, lentement. Il ne compte pas ici. Nous sommes loin du tout. Seuls. Seuls sur « la crête la plus haute qui est la plus proche du trône céleste de Zeus »…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Tête du roi Antiochos.

Au-delà de l’horizon… L’âme hantée de la cité de cuivre.

« Qu’est-ce que c’est Ani ? » se demande Konstantin Georgievich Paustovsky en 1923. « Il y a des choses que nous ne pouvons pas décrire, n’importe comment nous essayons », note-t-il. Aux confins de la Turquie orientale et de l’Arménie, dominant les gorges de la rivière Arpa Cayı qui marque la frontière, de puissants remparts défendent jalousement quelques monuments en ruine. Éparpillés sur la plaine, cônes et tambours, formes circulaires et arcades aveugles témoignent de la splendeur d’une civilisation ignorée qui connut son apogée au début du deuxième millénaire et dont Ani fut la capitale. Longtemps intégrée dans la zone du « no man’s land » imposé par l’Union soviétique, le site souffre toujours de sa situation géographique et reste sous contrôle de l’armée. Qu’est-ce que c’est Ani ? Ani est une ville morte somnolant sur une plaine sauvage parsemée de vestiges voués à l’oubli. Mais Ani est aussi un monde. Un monde solitaire. Un monde fabuleux, unique et majestueux.

 

L’âme hantée de la cité de cuivre, Ani, Turquie, août 1997.

 

Après les paysages verdoyants des monts Kaçkar, l’arrivée sur les étendues désolées des hauts plateaux est brutale. La ville de Kars aux influences azérie, turkmène, kurde, turque et russe est déroutante par sa situation au centre de la steppe. Au pied d’une imposante citadelle fondée par les Arméniens au Xe siècle, la ville moderne, sous son aspect russe de par ses édifices austères en basalte noir, dégage l’atmosphère d’un temps révolu. À notre arrivée nous nous installons à l’hôtel, puis repartons immédiatement nous renseigner sur les conditions de visite pour le site d’Ani, à quarante-cinq kilomètres de là.

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc suite à un long séjour en Turquie en 1973 conduisent Philippe à accompagner un voyage devenu légendaire : « la Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, il traverse des régions de la Turquie orientale qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations professionnelles pas toujours faciles, la sécurité précaire par endroit et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs à côté de la richesse des sites historiques, la beauté des paysages et la gentillesse de la population. Le lac de Van, le mont Ararat, le Tigre et l’Euphrate, églises arméniennes, châteaux kurdes, cités bibliques, le somptueux site du Nemrud Dagı… Lieux fascinants, profondément ancrés dans leurs traditions centenaires, mais également en pleine révolution kémaliste. Ani, de par sa situation, signifie la fin d’un monde, dernière étape avant le « rideau de fer ». Une frontière fortifiée et électrifiée entre l’Ouest capitaliste et l’Est sous la domination communiste qui répercute son effrayante austérité sur toute la région. Pendant cette période, la visite du site est soumise à de sévères conditions. Demande d’autorisation, accompagnement par la police et l’armée turque, stricte interdiction de photographier, fouille de sacs. En dépit de ces restrictions, la découverte d’Ani reste, pour Philippe, l’un des points forts du voyage. Hélas, la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, provoque des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la Grande Aventurque. En été 1980, en dépit de l’instabilité politique, Philippe retourne dans la région pour retrouver ses amis. Ce sera son dernier passage à Ani avant longtemps.

 

Peu de choses ont changé depuis seize ans. En raison de l’éternelle instabilité politique due à la proximité de la frontière arménienne, tout visiteur est obligé de se rendre d’abord à l’office du tourisme de Kars pour une demande d’autorisation de visite, puis aux services de la Sécurité où il doit montrer son passeport. Finalement c’est au musée que sont délivrés les billets d’entrée. Seules améliorations : depuis cette année, la prise de photographies est autorisée à condition de ne pas viser en direction de l’Arménie. Après les démarches bureaucratiques, nous prenons la route en direction de l’est au milieu de l’après-midi. Philippe ne parvient pas à cacher son excitation de retourner à l’ancienne capitale arménienne. Moi, pour ma part, je suis impatiente de la découvrir. J’ai besoin d’éprouver ce « que c’est Ani », de satisfaire une envie de plusieurs années, depuis que Philippe m’a vanté sa beauté et son atmosphère exceptionnelle.

 

 

La piste traverse la steppe ondulée, brûlée par le soleil. Nous passons quelques villages kurdes, poussiéreux et assoupis sous l’intense chaleur, bordés de meules de foin et de galettes de pyramides de bouses de vache qui sèchent et serviront de combustible. La lumière est diaphane, le ciel à peine voilé. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent tranquillement et des chevaux parcourent librement les étendues sauvages.

 

 

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la frontière, la sensation de solitude se renforce. Puis, soudain, une image altère ma respiration, mon cœur bat. Remplissant l’horizon, d’impressionnants remparts cuivrés barrés à intervalles réguliers de tours rectangulaires et cylindriques surgissent de la steppe comme il y a mille ans.

 

 

Ani s’étend sur un plateau triangulaire délimité par deux profonds ravins qui convergent au sud tandis que le côté nord, par où arrive la route de Kars, est défendu par des doubles remparts. Nous laissons la voiture à l’ombre des murailles. Après un passage au poste militaire où un soldat épluche méticuleusement nos papiers, nous franchissons l’Aslanli Kapisi, la porte du Lion, qui doit son nom à un bas-relief de lion sculpté sur ses murs. Ni le bruit métallique d’un loquet, ni celui du grincement d’une porte massive tournant sur ses gonds ; l’arche est désespérément vide. De l’ombre, nous passons à la lumière. Je marque un temps d’arrêt, époustouflée, mon regard balaie la plaine. Ce premier moment de confrontation avec la beauté mélancolique de la cité de cuivre à laquelle je ne m’attendais pas fait sourire Philippe. Disséminées dans la plaine se dressent la cathédrale et les églises en ruines. L’existence même de ces édifices aux proportions gracieuses, aux lignes singulières, aux toits coniques, rehausse l’impression d’isolement. Si le souffle de vie a quitté Ani, sa résistance persiste.

 

 

« L’aspect d’Ani est très triste quand on le regarde par la porte principale de la ville… Il n’y a ni rues, ni arbres, ni fleurs ; vous n’y entendez pas même le gazouillement des oiseaux errants ; vous n’y voyez que des ronces et des broussailles, des reptiles et des serpents, qui montrent leurs têtes peureuses du milieu des pierres pointues dispersées dans la ville et du milieu des amas de pierres indiquant les traces des bâtiments. Ce sont les seuls habitants d’Ani, depuis le commencement du XVe siècle, sans compter le séjour temporaire de quelques nomades kurdes », raconte K. J. Basmadjian en 1903 dans son livre « Souvenir d’Ani ».

 

Nous suivons le chemin qui mène à l’église du Christ Rédempteur construite pour accueillir un fragment de la vraie Croix. Les arcades aveugles sur les façades sont gravées d’élégantes inscriptions en arménien relatant son histoire. Représentant un plan circulaire, la coupole repose sur un haut tambour formant un cercle parfait qui prend appui sur huit trompes. Architecturalement, cet édifice, composé uniquement d’éléments géométriques, est une des plus pures des églises arméniennes. Seule une moitié reste debout mais même blessée, elle domine la plaine de sa carcasse imposante. Sa partielle destruction laisse entrevoir la technique de construction arménienne médiévale. Une masse de pierres concassées, mélangée à du ciment et couverte de pierres de taille, compose une structure monolithe. Murs, tambour, toit, dôme et colonnes sont une unité physique et unie. C’est ce qui explique que, quand elle s’effondra, frappé par la foudre en 1957, la moitié de la structure fut détruite. La couleur cuivrée de sa face intacte rayonne dans le soleil et se détache fièrement contre le ciel bleu. Elle contraste avec la partie intérieure, où subsistent quelques fresques, qui dégage une triste résignation, regardant le nord, toujours à l’ombre.

 

Seuls le tambour et la coupole de l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz, l’un des édifices les mieux préservés d’Ani, sont visibles depuis le chemin car elle se situe en contrebas, près des murailles qui séparent Ani de l’abîme profond de l’Arpa Cayı. La rive opposée est territoire arménien. Des barbelés sont dressés tout le long sur les berges de la rivière et depuis les miradors des soldats russes et arméniens lourdement armés surveillent les environs. La frontière entre la Turquie et l’Arménie est sévèrement gardée. L’absurdité de la situation me saisit. À quelques mètres de distance seulement, un des hauts lieux de l’histoire du peuple arménien leur est désormais inaccessible. L’oppressante présence militaire me fait soudain froid dans le dos. La brise devient un sanglot, les eaux murmurent comme une plainte. Ani est orpheline. Son pays d’origine l’a perdue, à sa grande consternation et son grand désespoir. Son pays adoptif l’ignore, c’est tout juste s’il la tolère. Un destin fatal et lourd à porter.

 

 

En descendant le sentier, l’édifice se dévoile peu à peu, magnifique composition d’arcs et arcades couronnée par un tambour et d’un dôme conique sur un arrière-plan de paysages désertiques. La pierre rouge, la steppe ocre, le ciel bleu. Contrastes forts, couleurs intenses. Primaires et pures. Couleurs de la roche, de la terre, de la voûte céleste. Si près du divin, si loin de la paix. Il est interdit de photographier en cette direction mais discrètement, l’appareil posé parterre, je parviens à prendre un cliché volé.  Nous arrivons sur la terrasse où se situe la grande basilique à croix inscrite et coupole à la croisée. Le portique est en ruine, mais le magnifique décor sculpté nous émerveille. L’aigle byzantin, encorbellements et feuilles d’acanthe. Les murs finement ciselés sont percés de fenêtres étroites. Les pierres cuivrées, ayant absorbé le soleil pendant des heures, dégagent de la chaleur. Le contraste avec l’intérieur de l’édifice où peu de lumière pénètre est grand : l’ambiance est fraîche, tant par la pénombre, tant par la couleur des fresques de dominance bleu foncé qui sont extrêmement bien conservées.

 

 

« En l’an 664, par la grâce de Dieu, quand le seigneur de cette ville d’Ani fut le fort et puissant Zak’arian, moi, Tigrane, serveur de Dieu, fils de Sulem Smbatorentz de la famille Honentz, pour la vie longue de mes seigneurs et leurs fils, je construisais ce monastère de Saint-Grégoire, sur le bord du précipice et dans un lieu de buissons, et je l’achetais avec ma richesse légitime de ses propriétaires et avec grande fatigue et dépenses, je le dotais de défenses tout autour ; je construisais cette église au nom de saint Grégoire l’Illuminateur et je l’embellis avec beaucoup de décorations… »

 

 

Cette inscription sur la façade est de l’église précise qu’elle fut dédiée à Grégoire l’Illuminateur, apôtre et premier patriarche arménien, et qu’elle fut édifiée par le noble Tigrane Honentz en 1215. À cette époque Ani était sous contrôle géorgien et tout porte à croire que l’église était dévouée au rite orthodoxe géorgien et que les fresques ont été peintes par des artisans géorgiens. La somptueuse décoration sculptée et l’intérieur entièrement couvert de fresques monumentales évoquant le martyre de saint Grégoire l’Illuminateur sont en contraste avec l’austérité des autres édifices de la ville et pas particulièrement approprié compte tenu de la situation économique et politique précaire d’Ani au XIIIe siècle. Mais Tigrane Honentz était excessivement fortuné…

 

 

Après les travaux de réparation qu’il avait financés en 1213, le noble exigea que son nom fût mentionné là où personne n’avait osé graver d’autres inscriptions que celles de la reine Katramidé, sur le mur sud de la cathédrale. Il construira à l’extrémité ouest de la ville dominant les gorges de l’Arpa Cayı son monastère de Saint-Grégoire. Les bains publics, situés dans le même quartier, lui appartenaient tout comme deux grandes hôtelleries du centre, dans la rue de la Mosquée. Il possédait magasins et maisons, tous les moulins, les presses à huile et les pièges à poissons sur la rivière. À l’extérieur des murailles, des villages, des vignobles et des carrières de pierre lui appartenaient. Tigrane était également prêteur sur gages, fonction extrêmement rentable dans une métropole située au carrefour des grandes routes commerciales. Le négoce international exigeait des capitaux importants et disponibles pour acheter la totalité d’un arrivage ou pour prêter de l’argent à un marchand étranger qui s’engageait à rembourser une fois de retour dans sa cité d’origine. Assurés de trouver des correspondants dans les villes lointaines, les employés de Tigrane pouvaient partir sans argent évitant ainsi le transport de fonds. L’histoire de Tigrane Honentz est la preuve de l’incroyable richesse accumulée dans la ville. Difficile à imaginer quand le regard parcourt la désolation du plateau, l’état pitoyable de quelques bâtiments encore debout et surtout… le vide.

 

En parcourant l’étendue que représente l’ancienne capitale arménienne, nous avons l’impression que le temps s’est arrêté. Le silence pèse sur le lieu qui semble en paix. Cependant, la réalité est morose. Sous la terre, sous ce terrain vague, sous les merveilleuses fleurs et la végétation sauvage gisent les vestiges et la misère d’une ville et d’un peuple. Les guerres ont laissé les palaces et les églises vides. Des vagues destructrices ont dévasté les habitations et marqué de cruauté la ville entière. Selon certains historiens, la prise d’Ani par Alp Arslan fut si terrible que les rues étaient encombrées des corps et la rivière rouge de sang. Les vestiges des églises maudites rappellent qu’une puissante nation chrétienne fut anéantie sous les coups répétitifs des tribus les plus barbares que connu l’Asie.

 

 

« En face de vous il y a une construction élevée, vaste, grandiose et haute, sur laquelle sont perchés des hiboux ; vous entendez de loin leurs gémissements et leurs cris de lamentations qui vous donnent des frissons, au lieu d’écouter des alléluias et des cantiques agréables, adressés à Dieu. Le dôme est tombé ; elle vous fait l’impression d’une belle fille décapitée : c’est la cathédrale, fondée en 980 par le roi arménien Sembat, et achevée en 1001 par la reine Katramidé, sous la surveillance de l’architecte arménien Tiridate, qui a reconstruit plus tard le dôme de Sainte-Sophie de Constantinople », écrit K. J. Basmadjian.

 

 

La cathédrale domine la ville morte de sa masse cuivrée. De plan rectangulaire à croix inscrite, l’absence du tambour et du dôme central, effondrés lors des tremblements de terre, donne à l’édifice vu de l’extérieur une forme cubique qu’il n’avait pas à l’origine. Les façades de pierres de lave orange et grise sont ornées de hautes arcades aveugles percées de fenêtres allongées ornées de délicats entrelacs. La cathédrale fut terminée par la reine Katramidé, l’épouse du roi Gagik. Le chroniqueur Asolik nous apprend « qu’elle orna cette église de tapisseries aux fleurs de pourpre tissées d’or et peintes de multiples couleurs, et aussi de vases d’or et d’argent, brillant du plus vif éclat, magnificences qui rendaient la cathédrale d’Ani aussi resplendissante que la voûte céleste ».

 

 

Nous pénétrons à l’intérieur par la porte sud, jadis réservé pour le roi. La soudaine obscurité nous surprend. Sous les voûtes au profil brisé, un silence sourd nous enveloppe. La hauteur vertigineuse et l’atmosphère sombre est très en contraste avec la forme dégagée et la couleur chaude de l’extérieur. Les quatre piliers massifs en faisceaux et colonnettes qui supportaient la coupole sont reliés les uns aux autres par des arcs brisés. Ils se prolongent dans les arcs de tracé ogival créant ainsi une grandeur solennelle et une impression d’élégante verticalité. L’abside est occupée par un alignement de niches semi circulaires. Quelques traces de peintures subsistent sur les murs et les chapiteaux. Les hautes fenêtres et la cavité provoquée par le dôme disparu laissent infiltrer un jeu d’ombre et de lumière insolite. Mon regard est inévitablement attiré vers le ciel bleu qui remplace le dôme. Perses, Arabes, Kurdes, Mongols n’ont plus d’importance, les conflits des Arméniens et les Géorgiens avec Byzance et Rome semblent insignifiants. Ici la miséricorde continue de se proclamer dans ce rayon de lumière qui descend du trou béant du toit. Là où autrefois l’image du Christ Pantocrator donnait sa bénédiction aux dévots.

 

 

L’Arpa Cayı apparaît telle une déchirure accidentelle dans un paysage autrement immuable. Ses eaux coulent dans une gorge profonde vers le Sud à la rencontre de l’Araxe, une des rivières mythiques de l’Éden, pour ensuite se jeter dans la mer Caspienne. La rivière serpente à travers la plaine désertique délimitant ainsi la ville et, de nos jours, un pays. Un pont, dont j’aperçois les vestiges, l’enjambait. L’unique arc de trente mètres de portée s’est écroulé, coupant réellement et symboliquement la cité du pays de ses bâtisseurs. Nous pensons aux événements qui ont conduit à ce partage de territoire et cette haine farouche entre deux pays, deux peuples, deux religions…

 

 

L’immense territoire de l’Arménie historique comprenait la Turquie orientale, la république d’Arménie actuelle, une partie d’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh, des portions de la Géorgie, de l’Iraq et de l’Iran. Plus tard est venue s’ajouter la Cilicie, région de la Turquie du Sud. L’Arménie incluait les trois grands lacs : Van, Ouroumieh et Sevan, ainsi que le mont Ararat. Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie. Mais le territoire arménien s’amenuisa au cours de l’occupation turque, et en 1746, l’Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses : l’ouest alla à la Sublime Porte, l’est aux Perses. En 1801, les Russes arrivent dans le Caucase et en 1828, la Russie s’empare de l’Arménie oriental tandis que la province d’Erzurum demeure aux Ottomans. C’est à partir de ce moment que la communauté arménienne commença à s’organiser politiquement entraînant la fermeture de six cents écoles arméniennes de la part des Russes et de terribles représailles et massacres côté turc notamment en 1884 et en 1896, lorsque plus de cent cinquante mille Arméniens auraient péri.

 

Au début du XXe siècle, les Jöntürkler, Jeunes-Turcs, le parti politique nationaliste révolutionnaire et réformateur ottoman, mènent la rébellion contre le sultan qui est renversé et exilé en 1909, puis ils s’occupent à planifier le génocide arménien pour turquifier l’Anatolie. Devant la crainte d’un ralliement des Arméniens aux troupes russes ennemies, les Jeunes-Turcs, soupçonnant un complot arménien, procèdent à des perquisitions et à des arrestations qui frappent notamment les intellectuels de Constantinople. Leur déportation suivie de leur assassinat marque le véritable point de départ de ce que certains appelleront un génocide. Après la défaite contre les Russes, des massacres systématiques sont organisés dans les régions de l’est, puis dans les régions éloignées du front enlevant le doute sur l’accusation de collaboration avec l’ennemi. Puis, sous le prétexte d’une relocalisation, commence la déportation. Les convois convergent vers Alep où ils sont repartis selon deux axes : au sud, vers la Syrie, le Liban et la Palestine dont une partie survivra, et vers l’est, le long de l’Euphrate. Peu à peu, ceux-là sont poussés vers Deir ez-Zor, dans l’extrême sud-est de la Syrie. En juillet 1916, ils sont envoyés dans le désert mésopotamien où ils sont exécutés ou laissés à l’abandon. Selon les sources, entre avril 1915 et juillet 1916, deux tiers de la population arménienne sont décimés. Après l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, successivement en 1917 et 1918, les Arméniens parviennent à créer une république indépendante.

 

En 1919, à Constantinople, se tient le procès des Unionistes. Sans leur présence car ils avaient pris la fuite en 1918, les principaux responsables du génocide sont condamnés à mort par contumace. La cour martiale établit leur volonté d’éliminer physiquement les Arméniens. Pourtant, la majorité des premiers dirigeants de la Turquie moderne furent issus des rangs jeunes-turcs, y compris Mustapha Kemal, et nombre d’entre eux furent compromis dans le génocide. L’éradication de la présence arménienne dans le pays fait même partie des lois adoptées. Lorsque Kemal arrive au pouvoir en 1923 avec sa politique de retour aux racines turques, le génocide arménien est fortuitement oublié. Puis, dans une controverse, la jeune République turque, dès les années vingt, a reconnu huit cent mille victimes dans ce que Mustafa Kemal a défini publiquement comme « un acte honteux ». Dans une crise de colère, il a également dit, au sujet des responsables que « ce sont des espèces d’hommes qui devraient être pendus, de grands assassins ». Encore aujourd’hui les autorités d’Ankara récusent le mot génocide et passent cela sous « massacres croisés sur fond de guerre et l’effondrement de l’Empire ottoman ».

 

Face aux conséquences du génocide, à la dévastation de l’Arménie occidentale et à la guerre contre les armées de Mustafa Kemal, l’Arménie, affaiblie, se résigne à accepter la protection des bolchéviques. Ainsi, en 1920 naît la République soviétique d’Arménie qui ne couvre qu’une partie du territoire historique de l’Arménie, le pays ayant perdu Ani, l’église d’Akhdamar sur le lac de Van ainsi que le mont Ararat. Intégrée dans la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, elle devient une république socialiste soviétique à part entière en 1936. Mais Staline, décidé de débarrasser l’Union soviétique de toute religion, prend des mesures qui persécutent l’église apostolique qui a déjà vu ses possessions confisquées en 1920. En 1938, après l’assassinat du catholicos, le catholicosat d’Etchmiadzine est fermé et l’église survit dans la clandestinité et dans la diaspora. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’Arménie reste relativement à l’écart des conflits. À partir de 1953, sous Khrouchtchev, l’Arménie connaît un rapide redressement économique et culturel et une certaine liberté religieuse est accordée aux Arméniens. L’introduction par Mikhaïl Gorbatchev de la glasnost, « transparence », et de la perestroïka, « reconstruction », dans la seconde moitié des années quatre-vingt ravive les espoirs d’une vie meilleure au sein de l’Union soviétique chez les Arméniens. L’Arménie accède à son indépendance définitive le 21 septembre 1991. Les relations avec la Turquie sont très conflictuelles en raison de la disparition de deux tiers de la population arménienne en 1915 et la négation de ce fait par la Turquie. La frontière entre l’Arménie et la Turquie reste officiellement fermée.

 

Philippe, les traits durs, scrute la plaine. Responsable d’une mission humanitaire suite au séisme survenu en décembre 1988 qui dévasta le nord de l’Arménie, il a négocié l’ouverture de la frontière de Kemal Paşa vers Batumi en RSS de Géorgie. Par contre, sa tentative d’obtenir la permission d’emprunter la route le long de la mer Noire pour éviter les hauts plateaux du centre de la Turquie, fut vaine. Les autorités à Ankara n’ont voulu faire aucun compromis. Pourtant, l’occasion pour relâcher les relations tendues entre les deux pays était parfaite. En conséquence, le convoi a dû traverser les montagnes enneigées de la Turquie orientale avec des températures de trente-cinq degrés au-dessous de zéro, et faire le long détour par la Géorgie. Un voyage infernal mais néanmoins rendu possible grâce à la gentillesse et à l’aide précieuse de la population turque installée dans les montagnes et sur les hauts plateaux, loin des bureaucrates d’Ankara.

 

Les vestiges de la citadelle et le minaret octogonal de la mosquée Menüçahr se découpent à l’horizon. Ce sont des édifices interdits d’accès car en dehors de la zone surveillée. Mais la présence du lieu de culte musulman atteste que les religions coexistaient dans l’Ani moyenâgeuse. Couvert de broussailles et de mauvaises herbes, nous apercevons de grands débris de murs des bâtiments entassés, des églises à moitié ruinées, et des palais démolis. Une petite brise court sur la plaine balayant les graminées sèches. Le tintement des cloches d’un troupeau de mouton et chèvres nous parvient. L’herbe est jaune, brûlée par le soleil impitoyable de cette région du monde où le climat est rude, été comme hiver. Un voile de nuages s’est formé sous la chaleur laissant transparaitre un soleil irisé qui confère une lumière irréelle au site. Je scrute le ciel vers le sud. Le mythique mont Ararat, appelé en turc « Büyük Ağrı Dağı », la « Grande Montagne Mauvaise », reste invisible.

 

La petite église Saint-Grégoire de la famille Aboughamir trône sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor. Sa façade dodécagonale alterne d’étroites fenêtres et de profondes alcôves. En très mauvais état, son dôme conique ayant perdu une grande partie de ses tuiles, elle reflète le danger à lequel est affronté la cité.

 

 

La grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier, Gagkashen, fut bâtie sur un plan circulaire en l’an mille par le roi Gagik Ier. Pour sa réalisation le roi choisit l’architecte Tiridate, le même qui avait dressé les plans de la cathédrale. L’édifice, une rotonde à trois niveaux, percées de fenêtres, fut surmonté par l’inévitable cône. L’intérieur était conçu selon un plan en quadrilobé ; une abside et trois arcades ouvertes, entourées d’un déambulatoire formant un cercle complet. Aujourd’hui seulement le tracé circulaire au sol de cette magnifique église subsiste, avec quelques vestiges des trumeaux qui supportaient le dôme, des colonnes détruites et des chapiteaux ioniens.

 

 

L’église de Gagik, un imposant édifice circulaire couronné d’un dôme pyramidal à trois étages, fut inspiré de la cathédrale de Zvart’nots, la cathédrale des Anges, près de Yerevan. Elle fut érigée au VIIe siècle sur le site présumé de la rencontre entre le roi Tiridate d’Arménie et Saint Grégoire l’Illuminateur. Cette rencontre, qui eut lieu au début du IVe siècle, entraîna la conversion de l’Arménie au christianisme en 314, et en fit le premier État chrétien de l’histoire. La cathédrale de Zvart’nots fut, selon la tradition, construite pour abriter les restes du saint. Les plans furent dressés par le catholicos Nerses III, pro Byzantin, et de l’alliance des techniques d’architecture byzantine et arménienne naquit un édifice très complexe, innovateur et élégant qui fut détruit par un tremblement de terre au Xe siècle. Malheureusement, son égale à Ani ne connaîtra pas un meilleur sort. La construction n’étant jamais très stable, peu de temps après son achèvement, en 1013, il fallut des travaux de renforcement qui se révélèrent sans succès. L’église de Gagik s’effondra peu de temps après. Elle fut oubliée et le site se couvrit de terre.

 

En 1906, les ruines sont fouillées par l’archéologue russe Nikolaï Marr. Outre de nombreuses pierres sculptées et quelques inscriptions, il découvre un lustre ainsi que les fragments d’une grande statue du roi, la seule sculpture en ronde bosse provenant d’Ani. À l’origine, elle se trouvait dans une niche de la façade nord de l’église. Après l’avoir rassemblée, il la garde dans la mosquée convertie en musée. Plus de deux mètres de haut, elle représente le roi Gagik. Des restes de polychromie indiquaient qu’à l’origine, elle était peinte. Le roi est vêtu d’un long caftan rouge et d’un énorme turban blanc illustrant les liens culturels entre la cour bagratide et le califat arabe. Il porte un crucifix autour du cou. Les bras tendus, Gagik tient la maquette de l’église dans une offrande symbolique. À la fin de la Première guerre mondiale, la statue fut perdue dans des circonstances obscures. Après la Deuxième guerre mondiale la partie supérieure du torse a été retrouvée dans un champ par un paysan qui l’a confiée au musée d’Erzurum. Elle s’y trouve toujours, mais n’est pas exposée.

 

 

Je m’assieds sur un chapiteau provenant de l’église. Taillé dans la pierre de lave, les sculptures en spirale sont d’un orange profond, très lumineux. Mon regard parcourt les vestiges circulaires entourés de hautes touffes d’herbe balayées par une légère brise. Au loin se dessine la silhouette de la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Le ciel s’est éclairci, les nuages se sont dispersés. La lumière décline et les couleurs se résument aux bleu, rouge, orange, ocre, palette qui sera, pour moi, toujours synonyme d’Ani. Je comprends mieux maintenant la fascination de Philippe pour ce site particulier car je ressens la même chose. Ani ne peut pas laisser indifférente. Le paysage est suspendu dans un silence irréel. Un calme menaçant de vigilance et de tension. Des frontières, là où règne une hostilité étouffée, une politesse agaçante, peuvent être les lieux les plus calmes du monde.

 

 

Ani est noyée dans un voile cuivré. Le soleil a entamé sa descente et il est temps de partir, temps de quitter Ani. Les églises rayonnent dans un éclat de résistance, une cathédrale foudroyante de dignité baigne dans les derniers rayons de l’astre avant que le crépuscule ne s’en empare. Ces quelques monuments majestueux qui dominent la steppe dorée affrontent le temps, encore et toujours. Elles représentent toute l’histoire de l’Arménie : la gloire passée, l’abandon, la fierté présente. Pourtant l’ancienne capitale bagratide semble condamnée. Ani respire la nostalgie. De l’immense plaine d’herbe brûlée résonne une plainte. Un cri de détresse pour sortir de l’oubli. Je scrute l’est. Le soleil baigne la Turquie dans un rayonnement éblouissant. Je me tourne vers l’Arménie. La lumière s’est éteinte. Le pays est enveloppé dans une lueur diffuse. Philippe capte mon regard. La plaine dévoile une douceur sauvage. Le « no man’s land » se noie dans les dernières lueurs du jour. Les ombres des églises d’Ani s’allongent et fadent sur l’étendue herbeuse. La légère brise s’est tarie et la nature attend, impatiente, le crépuscule. Ce sera le moment où l’histoire se résigne. Où Ani sera de nouveau déserte et le silence total.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Vestiges de la grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier et la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir.