Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le puits profond de saint Grégoire. 1/2. »

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le puits profond de saint Grégoire. 1/2. »

L’horizon est barré par la montagne biblique, gigantesque masse enneigée dominant la plaine. Quelques nuages flottent dans le ciel et autour du sommet. Puis, semblant tout petits, dominés par la silhouette tutélaire de l’Ararat, hissés au sommet d’une éminence rocheuse, se dessinent les remparts du monastère de Khor Virap, « puits profond ». 

Le tambour élancé et la coupole conique de l’église dépassent les murailles, élégant détail typique de l’architecture arménienne, émouvant dans sa simplicité, admirable par sa complexité, double du sommet pyramidal parfait du Petit Ararat, haut de 3925 mètres, cône volcanique irréprochable.

La route longe un cimetière envahi par des herbes folles et grimpe la côte vers la sixième colline de la ville haute de l’ancienne Artashat. Nous passons le portail et après avoir stationné la voiture à l’ombre des remparts, nous franchissons le porche et pénétrons dans la cour du monastère. Au centre se dresse l’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, construite sur un plan en croix inscrite précédée par un gavit, une sorte de narthex propre aux églises arméniennes.

Nous grimpons sur les remparts. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable, témoin muet de la naissance du christianisme dans le royaume. 

À la fin du IIIe siècle, sous le règne de Tiridate III, Grigor Loussavoritch Hayrapet vient évangéliser l’Arménie. L’apôtre refuse d’honorer la déesse Anahita et sur les ordres du roi, est torturé et jeté dans un puits profond, khor virap. En 301, Tiridate souffre d’une maladie incurable. Un songe souffle alors à la sœur du roi que le saint missionnaire Grigor, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse, pourrait le guérir. Rétabli miraculeusement, touché par la rédemption, converti, Tiridate libère Grigor, ou Grégoire, et proclame le christianisme religion d’État. Il fait ainsi de l’Arménie la première nation chrétienne de l’histoire. Grégoire, nommé catholicos d’Arménie, devient « l’Illuminateur ». 

Arménie, Khor Virap, au fond, le Petit Ararat. Juin 2009.
Arménie, monastère Khor Virap et mont Ararat. Juin 2009.
Arménie, église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, du monastère Khor Virap. Juin 2009.
Arménie, église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, du monastère Khor Virap. Juin 2009.
Arménie, monastère Khor Virap, la rédemption du roi Tiridat, ici prosterné devant saint Grigor. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le mont Ararat. » 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le mont Ararat. »

Dominant la ville de Yérévan, l’Ararat, montagne mythique, est si éblouissante, si grandiose, que son sommet, culminant à 5165 mètres, semble irréel. Une hallucination faite de neige et de glace dissimulant un socle de lave et une strate basaltique domptant le feu qui sommeille dans ses entrailles.  Une cime aperçue un jour par Noé flottant avec détachement au-dessus des eaux du déluge.

La Genèse : « Et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux baissèrent, et les fontaines de l’abîme et les écluses des cieux se fermèrent, et la pluie cessa de tomber des cieux. Et les eaux se retirèrent de dessus la terre peu à peu ; et les eaux diminuèrent au bout de cent cinquante jours, et l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat ». 

Appelé Massis par les Arméniens, l’Ararat, haut lieu historique, au carrefour des civilisations entre les routes d’Orient et d’Occident, fut autrefois englobé dans les antiques royaumes d’Ourartou et d’Arménie, puis dans l’Empire ottoman.

Mon regard parcourt la plaine et s’accroche sur le sommet de la montagne. Elle semble si près et pourtant tellement inaccessible. L’Ararat, en terre ennemie, est le symbole poignant d’un pays auquel elle fut arrachée… Car la perte de la montagne, pour les Arméniens, est une blessure profonde, inguérissable : « Il est notre honneur, notre histoire, notre tristesse, notre paradis perdu ».

Cette perte est due au tracé des frontières entre l’Arménie et la Turquie définie par le traité de Kars en 1921. Le mont Ararat échoue à la Turquie. L’Arménie, intégrée à l’Union soviétique devenue République socialiste soviétique d’Arménie, perd son icône symbole de la terre historique. Depuis, la frontière est fermée. Pourtant, sur le drapeau et les armoiries arméniens est représentée la montagne sacrée.

Dans les années 1950, l’emblème devient la source d’un différend entre l’Union soviétique et la Turquie. Cette dernière conteste l’image de l’Ararat utilisée par l’Arménie parce que localisé sur son territoire. Elle considère cela comme une revendication territoriale soviétique. Nikita Khrouchtchev, dirigeant de l’Union soviétique de l’époque, répond : « Pourquoi votre drapeau contient-il une représentation de la lune ? Après tout, la lune n’appartient pas à la Turquie, ni même sa moitié… Voulez-vous prendre le contrôle de l’univers tout entier ? ». Le gouvernement turc abandonne sa plainte. 

Le mont Ararat dominant la ville de Yerevan, juin 2009.
Le Petit Ararat et le mont Ararat vus depuis l’Arménie, juin 2009.
Le mont Ararat et le Petit Ararat vus depuis l’Iran, novembre 2000.
Le mont Ararat vu depuis la Turquie, juin 2006.

Au-delà de l’horizon… Sur les rives du lac.

Isolé et perdu aux confins de l’Anatolie, au sud-est de la Turquie, le lac aux eaux turquoise est serti comme un joyau dans des montagnes sauvages, sa couleur intense un saisissant contraste avec son environnement doré. La « mer de Naïri » fut le cœur de l’ancien royaume d’Ourartou, un des plus puissants royaumes de l’Orient au Ier millénaire avant Jésus-Christ. Plus tard, entre 95 et 55 avant Jésus-Christ, la région fut englobée dans le Royaume d’Arménie et la cité de Toushpa, établie sur la rive orientale du lac, devint un lieu hautement stratégique sous le règne du roi Tigrane le Grand. Parthes, Romains, Sassanides, Byzantins, Arabes, Seldjoukides, Moghols, Ottomans, Van, au cours des siècles, est convoitée par toutes les grandes puissances qui viennent, conquièrent et disparaissent. Tant d’histoire, tant d’images. Le lac subsiste, mystérieux et silencieux. Les eaux ont englouti tant d’images.

 

Sur les rives du lac, Van, Turquie orientale, août 1997.

 

Depuis Kars, le chemin pour arriver sur les rives du « Van Gölü » est long. La route suit la frontière de l’Arménie et au loin nous apercevons des barrières et des miradors qui surveillent cette frontière sensible. Nous sommes régulièrement contrôlés par des patrouilles militaires car depuis 1984 la région est sous les coups de la guérilla du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et en conséquence la scène de violentes confrontations entre combattants kurdes et l’armée turque, même après toutes ces années. Chaque fois des militaires aux visages sévères vérifient méticuleusement nos passeports et fouillent la voiture. Inlassablement ils nous demandent ce que nous sommes venus faire ici. Il est inconcevable pour ses hommes que des étrangers puissent venir dans ses coins reculés de la Turquie. Mais Philippe est venu très souvent dans les années 1970 et le fait qu’il parle le turque facilite le contact. C’est donc toujours avec le sourire que les militaires nous laissent continuer notre chemin.

 

 

Le paysage tremble sous le soleil qui émet une lumière blanchâtre. La route, déserte, s’étire à l’infini. Elle mène à l’Ararat, la montagne biblique où l’arche de Noé se serait échouée après le Déluge. De loin le sommet enneigé du « Büyük Ağrı Dağı » se dessine dans le ciel tel un nuage. Puis, au détour d’un virage, la montagne se dresse comme un triangle presque parfait coiffée de sa calotte glacière. Au nord, elle s’élève au-dessus de la vallée de l’Araxe formant la frontière avec l’Arménie. Son versant oriental constitue la frontière avec l’Iran. La route contourne l’énorme volcan, haut de 5165 mètres, à travers champs de lave et campements de nomades kurdes en transhumance. La dernière éruption remonte au 20 juin 1840, depuis, l’Ararat sommeille, se dressant fièrement au-dessus de la plaine. Je suis impressionnée par la masse imposante qui s’élève devant nous.

 

 

En 1872, au British Museum, George Smith, un jeune spécialiste en assyriologie de trente-deux ans, déchiffre un texte sur une tablette d’argile remontant aux environs du XIII siècle avant Jésus-Christ originaire de la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive. Il s’agit de l’épopée de Gilgamesh, récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie. Les similitudes avec le texte biblique concernant le Déluge sont frappantes. « Démolis ta maison pour te faire un bateau ! Renonce à tes richesses pour sauver ta vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarques avec toi des spécimens de tous les animaux… Six jours et sept nuits durant, bourrasques, pluies battantes, ouragans et déluge continuèrent de saccager la terre ». Ensuite le texte parle d’une colombe qui est lâchée afin de repérer une terre émergée. Le vaisseau finit par accoster sur une montagne appelée Ourartou dans le récit sumérien. Elle deviendra Ararat dans la Bible et Jourdi dans le Coran. Le cataclysme est présenté comme un châtiment mérité par les hommes permettant à l’humanité de devenir meilleure. Ainsi la communauté scientifique, en général chrétienne, doit admettre que le mythe du Déluge n’est pas d’origine biblique mais vient d’une inspiration antérieure.

 

 

Doğubayazıt, la ville la plus orientale de la Turquie vit dans l’ombre du mont Ararat et son compagnon, le Petit Ararat, culminant à 3925 mètres. La ville, plaque tournante de contrebande de toute sorte avec l’Iran, dégage une atmosphère désagréable et ambiguë. Je mes mon foulard, mieux ne vaut pas attirer l’attention, les étrangers se font vite repérer ici. Nous ne nous arrêterons pas dans la ville mais nous nous dirigeons directement vers Ishakpaşa Sarayı. Ce petit palais tout droit sorti d’un conte de fées se niche dans une haute vallée au-dessus de la ville. Construit par un gouverneur kurde de la région à la fin du XVIIe siècle et achevé par son petit-fils Ishak Paşa au siècle suivant, l’architecture d’inspiration perse, arménienne, géorgienne, seldjoukide et ottomane, forme un ensemble d’une parfaite harmonie. Le portail sculpté de motifs géométriques et de muqarnas, nids d’abeilles ou stalactites, est inspiré de l’art seldjoukide. Deux ifs symbolisent la vie. Les portes d’origine, couvertes de plaques d’or, furent dérobées lors d’une incursion des troupes russes en 1917. Aujourd’hui, elles sont exposées à Saint-Pétersbourg, au musée de l’Ermitage. Le palais possédait un caravansérail pour les marchands de passage, plus de trois cents pièces dont vingt-quatre réservées au harem et un chauffage central. Nous errons dans le dédale de salles et de cours, le harem, les bains, la cuisine et la mosquée, admirant la beauté des lieux.

 

 

Après un pique-nique composé de pain, fromage, tomates et fruits, nous poursuivons notre périple. Nous ne sommes pas très loin de la frontière avec l’Iran. Cette route a longtemps été interdite. Encore récemment toute la zone était intégré dans un no-man’s land. Philippe, dans les années 1970, était obligé de faire le pénible détour par la ville d’Ağrı. Aujourd’hui nous pouvons raccourcir le trajet en passant par Muradiye. En 1976 le village fut frappé par un tremblement de terre d’une magnitude de 7.6 sur l ‘échelle de Richter détruisant ou endommageant presque toutes les maisons et tuant cent cinquante neuf personnes des six mille sept cent cinquante trois habitants. Aujourd’hui reconstruit, le village est devenu une ville comptant plus de quarante quatre mille habitants.

 

 

Enfin, au milieu de l’après midi, surgit le lac de Van. L’intense nuance turquoise est accentuée par les couleurs de terre des montagnes qui l’entourent. Je ressens quelque chose de fort et impalpable en regardant les hauts sommets du massif volcanique se jeter dans l’immense étendu d’eau qui se perd dans l’infini. Cette image restera pour toujours comme une révélation. Elle prouve que chaque lieu est accessible, que partout dans le vaste monde il y a une route qui mène quelque part. Je me sens si loin, au cœur de paysages singuliers, dans cette région chargée d’histoire. Solitude et liberté, sentiments forts, rassemblés ici sur les rives du lac de Van.

 

 

Je songe aux frontières que nous avons longées ; celles de l’Arménie, de l’Iran. Et un peu plus vers le sud celles de l’Irak et de la Syrie. Pays énigmatiques  que je connais seulement à travers des écrits, des photographies, des images à la télévision, des récits de Philippe. Une mission humanitaire en Arménie après le séisme de 1988 dans des conditions climatiques extrêmes. De longs mois en Irak pendant la guerre du Golfe en 1990-1991 pour venir en l’aide au peuple kurde. Un bref passage en Iran dans les années 1970. La Syrie pour y accompagner les premiers voyages touristiques. Pour moi ce n’est qu’un aperçu d’un bout de terre appartenant à des pays qui me semblent inaccessibles. Comme j’aimerais découvrir ce qu’il y a au-delà de l’horizon…

 

Le lac est alimenté par les rivières issues des neiges des montagnes et des hauts plateaux. Il s’étend sur une superficie de 3700 kilomètres carrés ce qui représente sept fois et demie la superficie du lac Léman ! Sa seule voie d’écoulement est l’évaporation expliquant la salinité de l’eau et une vie aquatique limitée sauf à l’embouchure des rivières où le poisson abonde. Ce poisson, connu sous le nom de tirrîkhi, fut exporté au XIIIe siècle jusqu’en Mésopotamie et en Asie Centrale.

 

Arrivés dans la ville moderne de Van, grise et sans âme, nous sommes accueillis par un panneau affichant l’image d’un chat. Car la région est le berceau d’une race de chat ; le Van kedisi, le chat de Van, à poil mi-long tacheté de roux et aux yeux vairons. Nous nous installons à l’hôtel Ourartou où nous sommes les seuls clients. La ville ancienne, au pied de la citadelle, fut complètement rasée et vidée de sa population dans les années 1920, la ville actuelle fut reconstruite quelques kilomètres plus loin. Pour cette raison il n’existe pas d’édifices architecturaux ottomans ou arméniens. Victime d’un très violent tremblement de terre dans les années 1950, la ville a dû être reconstruite. Aujourd’hui, Van est majoritairement habitée par des Kurdes.

 

Au bord du lac un vaste terrain vague parsemé de restes de murs, les ruines d’un minaret et quelques tombes coniques, marque l’emplacement de la vieille ville de Van. Deux petites mosquées ont été restaurées. La morne pleine est parsemée de cratères, de débris de terre cuite ; vestiges d’habitations. Tout ce qui reste de la cité qui s’étendait au pied de la citadelle. Nous traversons en silence ce champ de poussière, sensibles aux drames qui se sont déroulés ici. Ce sol torturé, ce paysage lunaire, est le témoin muet de la fougue des nationalistes Arméniens qui rêvaient d’une patrie indépendante pendant la Première Guerre mondiale. Le coup de grâce par vengeance fut donné par l’armée turque au retour de la guerre.

 

 

« Ahura Mazda est le plus grand des dieux, qui a crée cette terre ici, qui a créée ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Xerxès roi, unique roi de nombreux, unique souverain de nombreux. Je suis Xerxès, le grand roi, le roi des rois, le roi des pays abritant toutes sortes de peuples, le roi de cette grande terre jusqu’à ses confins, le fils du roi Darius, l’Achéménide. Le rois Xerxès dit : le roi Darius, mon père, par la volonté d’Ahura Mazda, construit beaucoup de bonne choses, et a donné l’ordre de creuser cette niche, mais parce que il n’a pas fait d’inscription, j’ai ordonné que cette inscription soit faite. Qu’Ahura Mazda avec les autres dieux me protège, moi, mon royaume, et mon œuvre. » Inscription en écriture cunéiforme gravés par Xerxès I (486-465), roi des Perses, sur le mur sud de la forteresse, dans une niche creusée par son père Darius mais laissée vide.

 

 

L’inscription, dans un état quasi parfait, divisée en trois colonnes, écrite en vieux-perse, en babylonien, et en élamite, est le seul témoignage royal achéménide connu en dehors des frontières de l’Iran. Ce texte trilingue a apporté une contribution significative au déchiffrement du cunéiforme vieux-perse. Je suis admirative. C’est la première fois que je contemple une inscription en cunéiforme in situ. L’écriture me fascine, me nargue. Je n’arrive pas à déchirer mon regard de ces caractères réguliers, ces signes constitués de traits terminés en forme de clous. Comme j’aimerai être capable de les lire ! Mis au point en Basse Mésopotamie entre 3400 et 3200 avant Jésus-Christ par les Sumériens, ce système d’écriture s’est répandu dans tout le Proche Orient avant de disparaître dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Il fut utilisé dans d’autres langues, à commencer par l’akkadien parlé en Mésopotamie, puis en élamite, hourrite, hittite. Le système s’est ensuite adapté à des écritures obéissant à des principes différents de l’original dont le vieux-perse.

 

Nous nous engageons dans l’escalier « d’un millier de marches » qui mène à l’acropole, l’ancienne Toushpa, capitale du royaume d’Ourartou. À mi-chemin, nous rencontrons une famille qui engage la conversation. Les femmes nous offrent de la pastèque que nous acceptons avec plaisir. Ensembles nous finissons de monter les marches taillées dans la roche pour nous retrouver en haut de l’acropole. Le château ourartéen, l’un des plus vieux du monde, remonterait à l’époque de Gilgamesh. Nous visitons les vestiges, trainons parmi les pierres anciennes, admirons la robustesse de la forteresse.

 

Toushpa fut élevée au rang de capitale du royaume d’Ourartou par Sardouri Ier vers 830 avant Jésus-Christ. Sardouri fut le fils du roi Aramu, considéré comme le fondateur du royaume d’Ourartou. La citadelle était longue de mille cinquante mètres pour une largeur de cinquante à cent cinquante mètres. Elle était bâtie au-dessus de la ville qui s’étendait sur des escarpements bordant le lac. Les murs de type cyclopéen sont solidement ancrés dans la roche et équipés de tourelles de défense. Certains blocs de pierre pèsent plus de vingt tonnes.

 

 

Au Ier millénaire l’Ourartou est l’une des plus importantes puissances de l’Orient. Pour résister à la pression assyrienne, les petites principautés de la région se sont regroupées au sein d’un royaume, le premier à avoir été centralisé, qui atteint son apogée vers 850 avant Jésus-Christ. Son territoire s’étend jusqu’au lac d’Ourumieh, en Iran, à la Syrie et à la Méditerranée. Le pays se couvre de puissantes forteresses en bel appareillage de blocs cyclopéens et de gigantesques travaux d’irrigation et d’assèchement des marais sont réalisés. Les Ourartéens, très adroit dans l’art de la métallurgie, laissent de nombreux objets comme des magnifiques chaudrons à pieds. Au VIe siècle avant Jésus-Christ, l’empire d’Ourartou subit les coups des Cimmériens, des Scythes et enfin des Mèdes qui l’annexent. Les populations indo-européennes arméniennes émergent. Avec Cyrus le Grand, l’Anatolie entre dans l’empire des Perses achéménides au milieu du VIe siècle. Les premières dynasties arméniennes, celles des Orontides et des Artaxiades apparaissent à la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ. Elles passent sans interruption de la suzeraineté achéménide à celle des Séleucides, héritiers d’Alexandre le Grand.

 

Dominant le lac de Van, la citadelle se dresse fièrement sur son éperon rocheux. Le soleil a largement entamé sa phase descendante. La réverbération sur les eaux du lac aux couleurs changeantes est magique. La lumière déclinante rend les vieilles pierres de la citadelle rouge vif. Les ombres se rallongent et semblent vouloir s’accrocher à l’histoire. L’histoire d’un royaume oublié et de sa splendeur d’autrefois. Descendus vers la vielle ville, assis sur un rocher, nous contemplons les derniers rayons du soleil toucher les eaux du lac qui ont englouti tant d’images. Le cône volcanique du Suphan Dağı se reflète dans l’eau. Le disque embrasé du soleil disparaît. Toushpa sombre dans le silence du crépuscule.

 

 

L’aurore apporte un ciel clair et une température clémente. Après un petit-déjeuner délicieux pour lequel Van est réputé à travers le pays, nous récupérons la voiture et partons vers le sud. À la grande surprise de Philippe, qui a connu la région avec seulement des pistes, la route est asphaltée et nous progressons vite en direction de Hakkari. Au loin se dessine la silhouette austère du château de Hoşap dominant Guzelsu, bourgade assoupie établie dans un vallon rocailleux. Ce magnifique château fort kurde surveille depuis toujours le passage vers le lac de Van. Il fut construit en 1643 par Sari Süleyman Bey, « Süleyman Bey le Blond », gouverneur ottoman et chef de la tribu kurde des Mahmoudis.

 

 

Nous laissons la voiture et montons jusque l’entrée monumentale du château, sculptée à l’entablement. Au guichet, on scrute le visage de Philippe ; le menton volontaire, le nez droit, les yeux sombres pétillants sous des sourcils fournis. Une certaine dureté se dégage à travers ses joues ombragées d’une barbe naissante. Une courte conversation, un éclat de rire, puis on lui fait payer le prix local. On doit le prendre pour un Kurde immigré vers les Pays Bas où il m’a trouvé !

 

Un petit garçon Kurde se présente. Nous l’embauchons comme guide et parcourons les lieux. L’intérieur est en piteux état. Il ne subsiste malheureusement plus rien des trois cent soixante pièces avec bains, hammams, mosquées, citernes, salles et chambres. Autrefois, la forteresse était protégée par une triple enceinte. Nous faisons le tour des murailles. Au sud-est, les murs plongent à la verticale au bas des rochers. Depuis les remparts supérieurs, la vue sur les environs est époustouflante. Une palette de couleurs de la terre : brun, gris, ocre, d’ordinaire terne mais ici une image de douceur. Un troupeau de moutons traverse le vieux pont ottoman en dos d’âne en contrebas. Son passage soulève de la poussière et voile le ciel. Au nord nous distinguons l’ancienne muraille de terre qui entourait le village. Le temps et les intempéries l’ont détériorée et aujourd’hui l’œuvre ondule dans le paysage comme un énorme dragon qui semble veiller sur le château…

 

 

Le soleil est déjà haut dans ciel et il fait chaud. Nous reprenons la route en direction de Van et nous nous arrêtons au site ourartéen de Çavustepe, situé sur une colline en forme allongée dominant la plaine de Gürpinar. Le site fut identifié à l’antique Sardurihurda, lieu où le roi Sardour II fit construire une forteresse et un palace. Nous apercevons la partie inférieure des murs ; des blocs cyclopéens si bien taillés qu’ils étaient assemblés sans l’usage de mortier. Arrivés au sommet nous trouvons le gardien des lieux. Mehmet Kuşman était déjà gardien à l’époque où Philippe venait avec ses groupes. Les retrouvailles sont chaleureuses.

 

 

Évoquant les bons souvenirs, Mehmet nous guide à travers le site. Il fait partie des rares personnes au monde capable de lire et écrire la langue ourartéenne qui s’écrit en caractères cunéiformes. Il nous traduit le texte gravé sur le soubassement d’un temple en basalte noir qui mentionne le nom du roi Sardour II qui régnait entre 765 et 733 avant Jésus-Christ. Une rue conduit à des magasins où une trentaine de jarres sont encore en place. Le gardien en ouvre une, plonge les mains à l’intérieur et nous offre une poignée de blé vieux de deux mille ans. Je m’empresse de le cueillir dans une boite pellicule photo et la ferme méticuleusement. J’ai l’impression de posséder un vrai trésor ! Mehmet nous invite à boire le thé. Dans sa cabane il nous montre des objets trouvés sur place, puis il ouvre un tiroir pour en extraire les archives. Les deux hommes feuillètent les documents et découvrent les dates de nombreux passages de Philippe entre 1975 et 1978. Émotion ! Assis sur le seuil de la cabane, nous sirotons le thé. La vue sur les vallées aux alentours est magnifique. Mehmet et Philippe, originaires de mondes si éloignés, partagent des souvenirs passés. Le temps semble furtif.

 

 

Au début du VIIe siècle avant Jésus-Christ, le royaume d’Ourartou disparaît et son territoire passe aux Arméniens. Entre 95 et 55 avant Jésus-Christ règne le brillant roi Tigrane le Grand qui conquiert brièvement la Cilicie, la Syrie, la Palestine et la Mésopotamie. Il prend le titre de « roi des rois ». En 66 avant Jésus-Christ, sous Pompée, l’Arménie devient un protectorat romain. Le roi Terdat III (298-330) reçoit le baptême de saint Grégoire « l’Illuminateur », et impose le christianisme comme région d’état qui fait de l’Arménie le premier royaume chrétien au monde. En 406 l’alphabet arménien est créé. À partir de 908, pour échapper à l’influence Arabe, le roi Gagik de la dynastie des Ardzrouni, règnera au sud sur le royaume du Vaspourakan, autour le lac de Van. L’art arménien atteint sa forme la plus achevée.

 

Sur la rive méridionale du Van Gölü s’étend le vieux cimetière de Gevaş bordé par une haie de jeunes peupliers. Dominant les pierres tombales éparpillées dans l’herbe brûlée se dresse le türbe polygonal de la princesse Halime Hatun, appartenant à la dynastie Karakoyunlu. Les « Moutons noirs », furent une fédération tribale d’origine turcomane qui a régné sur un vaste territoire comprenant aujourd’hui l’est de l’Anatolie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan iranien et le nord de l’Irak de 1375 à 1468. Le tombeau, construit en 1358, en forme de yourte de pierre, possède neuf pans ornés de niches et un toit pyramidal.

 

 

Sur l’île d’Akdamar, au large des rives du lac de Van, cœur de l’ancienne Grande Arménie, se dresse l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture arménienne : l’église de la Sainte-Croix. Jadis intégrée dans un important monastère, l’ensemble fut commandité par le roi Gagik Ier et construit entre 915 et 921. Le lieu fut également le siège patriarcal et la résidence d’un catholicos du Vaspourakan jusqu’en 1895. En 1915, pendant le génocide arménien, les bâtiments furent détruits, les moines massacrés et l’église gravement endommagée. En 1951, l’ordre fut donné de démolir l’église mais grâce à l’intervention de l’écrivain turque d’origine kurde Yaşar Kemal, elle fut sauvée in extrémis. Depuis, le site est resté à l’abandon, seuls quelques voyageurs de passage se rendent sur l’île.

 

Au milieu de l’après-midi nous trouvons un bateau pour la traversée. Le fait du hasard veut que nous sommes en compagnie d’un petit groupe d’Arméniens, chose rare et touchante en Turquie, pays ou ce peuple a tant souffert. Entre Turcs et Arméniens il y a peu, voire aucune, affinité. Outre les atrocités commises contre les Arméniens, la Turquie a récupéré un grand territoire appartenant autrefois au peuple arménien sans mentionner tous les monuments, églises et monastères, qui furent détruits. Un héritage culturel et historique inestimable aujourd’hui réduit a néant.

 

Arrivés sur la petite île, nous laissons le petit groupe entrer dans le sanctuaire tandis que nous restons à l’extérieur. Ces gens qui ont beaucoup de courage pour venir jusqu’à ici méritent bien un peu de solitude. Nous nous baladons sur ce petit bout de terre au bout du monde entouré des eaux turquoise du lac. Sur la terre ferme vers le sud domine le mont Çadir, haut de 3537 mètres. Le paysage sauvage offre un écrin au bijou de pierre.

 

 

L’église Sainte-Croix, Sourp Khatch, en arménien, est bâtie sur un plan très simple en croix à quatre absides surmontée par un dôme conique. L’originalité de l’édifice réside dans l’ornementation extérieure. Chaque mur est richement sculpté de bas-reliefs : scènes de chasse, scènes bibliques, saints, anges et croix. Sur la façade ouest un bas-relief représente le roi Gagik offrant au Christ un modèle de l’église. Les murs se lisent comme un dessin animé. Finalement, lorsque nous apercevons les Arméniens quitter l’île, nous pénétrons à l’intérieur de l’église. Nous y trouvons des bougies allumées sur l’autel. Ce signe de profonde dévotion strictement interdit par les autorités turques est pour nous un grand moment d’émotion et s’ajoute à l’exceptionnelle beauté du site. Les derniers rayons de soleil enflamment la petite église dans son décor grandiose quand nous reprenons le bateau pour quitter l’île d’Akdamar.

 

 

Il est tôt, l’air est encore frais. Van vibre déjà d’activité. Les marchands exposent leurs marchandises, les femmes font aérer des tapis et les enfants jouent dans les rues. Avec regrets nous quittons l’ancien royaume d’Ourartou. Nos regards s’égarent vers la direction de la citadelle éclairée par le soleil levant. La route longe les rives du lac. Au loin se devine l’île d’Akdamar, le dôme conique de l’église à peine perceptible. Nous nous éloignons de l’eau le temps de traverser une langue de terre. Les flancs des montagnes à notre gauche sont encore dans l’ombre, et les Kurdes qui travaillent la terre sont vêtus de gros pulls. Lorsqu’ils nous aperçoivent, ils sourient et lèvent les bras en signe de salutation. Je suis soulagée lorsque le lac de Van apparaît de nouveau. Je ne suis pas encore prête à le quitter. Arrivés dans la ville de Tatvan, située à l’extrémité occidentale du lac, c’est les adieux. Un dernier coup d’œil sur l’étendu turquoise. Je soupire. Reviendrai-je un jour ? À peine partie et déjà envie de revenir.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’église Sainte-Croix sur l’île d’Akdamar.

 

Au-delà de l’horizon… À l’ombre de l’Ararat.

Sur les hauts plateaux règne l’imposante masse enneigée du mont Ararat, immuable. La montagne mythique est si éblouissante, si grandiose, que son sommet, culminant à 5165 mètres, semble irréel. Une hallucination faite de neige et de glace dissimulant un socle de lave et une strate basaltique domptant le feu qui sommeille dans les entrailles du volcan. Une cime aperçue un jour par Noé flottant avec détachement au-dessus les eaux du déluge. Un peu plus au sud, le gracieux Petit Ararat, haut de 3925 mètres, affiche son cône volcanique irréprochable. Les deux sommets isolés veillent sur la plaine nourricière de la rivière Araxe et sur les vestiges de la ville d’Artashat, autrefois prodigieuse capitale du royaume d’Arménie. Le monastère de Khor Virap, haut lieu religieux, se situe au plus proche de la montagne biblique, près de la Turquie mais à l’intérieur des frontières de l’Arménie.

 

À l’ombre de l’Ararat, Artashat, Arménie, juin 2009.

 

Lorsqu’en 188 avant Jésus-Christ, Artaches, en grec Artaxias, se proclame roi d’Arménie, il fonde la dynastie des Artaxiades. Tigrane le Grand, roi des rois, un siècle plus tard, en sera le plus illustre souverain. Artaches, monarque civilisateur dont la souveraineté est reconnue par Rome, construit une nouvelle capitale, Artaxata ou Artashat, « la joie d’Artaches ». À l’ombre de l’Ararat, la ville est bâtie à l’entrée de la plaine de l’Araxe, sur une presqu’île formée par le coude du fleuve qui baigne ainsi ses murs de trois côtés, tandis que le quatrième, constituant l’isthme de la presqu’île, est fermé par un fossé et un rempart. La cité fortifiée s’étale sur sept collines. Hannibal, le général carthaginois qui, en fuyant Rome, s’était rendu à la cour d’Artaches pour y proposer ses services, a fortement influencé l’architecture de la nouvelle capitale dont le roi lui attribue la planification et la supervision de la construction. L’enceinte de la citadelle s’appuie sur l’exemple de l’architecture défensive hellénistique avec des tours carrés. Le premier théâtre de l’Arménie y sera construit. Cependant, la cité demeure profondément orientale. Il n’y a point de plan systématique ou des édifices prestigieux. Les nombreux temples et autels dressés en l’honneur de la déesse Anahita-Artémis sont de conception simple. À cette époque, Artashat est avant tout une fondation royal, à vocation militaire et administrative, qui marque la consolidation de l’État arménien tandis que Garni, un peu plus à l’est et située à une altitude plus élevée, devient le lieu privilégié de résidence d’été de la dynastie royale.

 

Artashat continue à remplir le rôle de capitale de la dynastie des Artaxiades. Elle atteint son apogée sous le brillant règne de Tigrane le Grand malgré la fondation d’une nouvelle capitale, Tigranocerte, située dans la partie méridionale de l’Arménie sur le Tigre : très loin à l’ouest, mais en contact direct du monde grec romanisé. Un choix politique. La dynastie s’éteint en 12 après Jésus-Christ lorsque l’Arménie passe sous la domination des Parthes arsacides de la Perse. Fils de roi parthe, mage zoroastrien, Tiridate est le premier roi de la dynastie arsacide à régner sur l’Arménie. En 66, en vertu d’un accord entre Romains et Parthes, le pays devient vassal à la fois des Romains et des Parthes. Tiridate Ier est couronné roi d’Arménie à Rome et obtient de Néron l’autorisation de reconstruire Artashat, ruinée. L’empereur romain contribue à cette œuvre en lui envoyant des architectes et des ouvriers. La ville est ainsi marquée par l’art romain avec « des colonnades et des monuments d’une richesse jusque là inconnue dans le pays ». Par la même occasion, Tiridate Ier embellit la résidence royale de Garni et ordonne l’édification d’un important temple dédié au dieu-soleil Mithra. La chute de l’empire parthe en 224, après le renversement du roi Artaban par le Sassanide Ardachir, coupe les Arméniens de leurs liens avec la Perse et le royaume s’oriente définitivement vers le monde gréco-romain.

 

À la fin du IIIe siècle, sous le règne de Tiridate III, Grigor Loussavoritch Hayrapet, chrétien, d’origine arménienne mais réfugié en Cappadoce après le massacre de sa famille, vient évangéliser l’Arménie. L’apôtre refuse d’honorer la déesse Anahita et sur les ordres du roi, Grégoire est torturé et jeté dans un puits profond, khor virap, au château d’Artashat. Grâce à une miche de pain que lui jette chaque jour une veuve chrétienne, renforcé par sa foi, il réussit à survivre. En l’an 314, Tiridate souffre d’une maladie mentale après avoir cruellement assassiné deux religieuses romaine ; Hripsimé et l’abbesse Gaïané. Un songe souffle alors à la sœur du roi que le saint missionnaire Grigor, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse de Khor Virap, pourrait le guérir. Elle convainc son frère de l’emmener devant lui. Rétabli miraculeusement, touché par la rédemption, converti, Tiridate libère Grigor, ou Grégoire, et proclame le christianisme religion d’État et fait ainsi de l’Arménie la première nation chrétienne de l’histoire. Grégoire, nommé catholicos d’Arménie, devient alors « l’Illuminateur ». Le premier lieu saint de l’Arménie chrétienne sera l’église édifiée au-dessus de la fosse à Artashat où fut emprisonné Grégoire.

 

Artashat reste le principal centre politico-culturel de l’Arménie jusqu’à la chute de la dynastie arsacide en 428. Elle est intégrée à l’Empire sassanide qui tente, en vain, sa déchristianisation au profit du zoroastrisme. La capitale de l’Arménie est alors déplacée vers Dvin, un peu plus au nord, et Artashat ne sera plus qu’une cité d’importance mineure. Au VIIe siècle, une chapelle, puis un monastère sont fondés là où fut l’emprisonné saint Grégoire l’Illuminateur. Au XIIIe siècle, le monastère, reconstruit, devient célèbre grâce à son université. Quatre siècles plus tard, le 4 juin 1679, un séisme détruit une grande partie de l’édifice. Sa reconstruction est entreprise par David Viraptsi. Achevé en 1696, elle lui confère son aspect d’aujourd’hui.

 

Venant du monastère de Geghard, après la traversée de la chaine de Kegham, nuancée d’ocre et de vert, nous aboutissons dans la plaine de l’Ararat. L’horizon est barré par la montagne biblique, gigantesque masse enneigée. Quelques nuages flottent dans le ciel et autour du sommet. Appelée Massis par les Arméniens, l’Ararat, haut lieu historique, au carrefour des civilisations entre les routes d’Orient et d’Occident, s’élève majestueusement. Puis, semblant tout petit, dominés par la silhouette tutélaire de l’Ararat, hissés au sommet d’une éminence rocheuse, se dessinent les remparts du monastère de Khor Virap. Le tambour élancé et la coupole conique de l’église dépassent les murailles, élégant détail typique de l’architecture arménienne, émouvant dans sa simplicité, admirable par sa complexité, double du sommet pyramidale parfait du Petit Ararat.

 

 

La route longe un cimetière envahi par des herbes folles et grimpe la côte vers la sixième colline de la ville haute. Nous passons le portail et après avoir stationné la voiture à l’ombre des remparts, nous franchissons le porche et pénétrons dans la cour du monastère. Au centre, à l’emplacement où se trouvait jadis le temple d’Anahita, se dresse l’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin ; construite sur un plan en croix inscrite précédé par un gavit, une sorte de narthex propre aux églises arméniennes.

 

 

Insérée dans les murs de l’église, une plaque en faible relief représente saint Grégoire entouré de deux anges et adoré par un personnage couronné ; il s’agit du roi Tiridate, prosterné à ses pieds. Au dessus, à la droite du saint, sont représentées deux figures implorantes ; l’épouse et la sœur du roi, et à sa gauche un serpent. Le serpent rappelle que le saint vient d’être extrait des oubliettes. Grigor Loussavoritch Hayrapet, à ce moment précis, a accompli sa mission et devient Grégoire l’illuminateur.

 

 

Nous grimpons sur les remparts. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable. La montagne veille sur les fantômes des temps révolus. Artashat, la ville au passé illustre, agonise au cœur de la vallée arrosée par les eaux impétueuses de la rivière Araxe et fertilisée par les laves du volcan. De la cité ne restent que quelques vestiges abandonnés ; bains, tracés des rues, fondations d’un temple. Difficile d’imaginer que la ville à son apogée occupait environ quatre cent hectares, que les murailles de fortifications s’étendaient sur dix kilomètres, et qu’elle était peuplée de cent cinquante mille habitants ! Plus d’un millier de sceaux découverts sur le site témoignent qu’Artashat fut un important centre commercial. Au Ier siècle de notre ère, le géographe grec Strabon et le philosophe Plutarque décrivent la cité comme une grande et belle ville et l’appelèrent « La Carthage arménienne ».

 

Depuis notre point d’observation nous apercevons les miradors et les grillages surmontés de barbelés rappelant que nous sommes à moins de cent mètres de la frontière turque. De l’autre côté, en Turquie, des paysans kurdes labourent la terre. Côté arménien, les champs sont couverts de vignes. La région, toujours renommée pour sa production viticole, est considérée comme lieu d’origine de la vigne cultivée. La légende biblique suggère que le patriarche Noé aurait planté la vigne après que l’arche se soit échouée sur l’Ararat…

 

 

Le récit biblique du Déluge est relaté dans le livre de la Genèse, du grec « commencement », le premier livre de la Torah ou l’Ancien Testament. Il se fonde sur deux sources anciennes quasiment indépendantes l’une de l’autre, et n’a atteint sa forme définitive que vers le Ve siècle avant Jésus-Christ. Des extraits des chapitres 8 et 9 racontent : « Et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux baissèrent, et les fontaines de l’abîme et les écluses des cieux se fermèrent, et la pluie cessa de tomber des cieux. Et les eaux se retirèrent de dessus la terre peu à peu ; et les eaux diminuèrent au bout de cent cinquante jours, et l’arche s’arrêta au septième mois, le dix-septième jour du mois, sur les montagnes d’Ararat. Et les eaux allèrent en diminuant jusqu’au dixième mois, le premier jour du mois, apparurent les sommets des montagnes. Et il arriva qu’au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche, qu’il avait faite, et lâcha le corbeau ; et le corbeau sortit, partant et revenant jusqu’à ce que les eaux fussent séchées au-dessus de la terre. Et il lâcha la colombe d’auprès de lui pour voir si les eaux avaient diminué de dessus la face de la terre. Et la colombe, n’ayant pas trouvé où poser la plante de son pied, revint vers lui dans l’arche, parce qu’il y avait des eaux sur la face de toute la terre. Et il étendit la main, la prit et la fit rentrer auprès de lui dans l’arche. Et il attendit encore sept autres jours et il lâcha de nouveau la colombe hors de l’arche ; et la colombe revint vers lui sur le soir, et voici elle avait dans son bec une feuille d’olivier toute fraîche ; et Noé reconnut que les eaux avaient diminué sur la terre. Et il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe ; et elle ne revint plus vers lui. Et Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne. »

 

 

Dans l’angle nord-ouest de la cour, une chapelle marque la fosse où fut emprisonné Grégoire l’Illuminateur. La façade est ornée de quelques petits khatchkars. Nous poussons la porte, entrouverte. Elle s’ouvre avec un grincement sinistre. Nous avançons dans la pénombre. À droite de l’autel, une trappe laisse entrevoir une échelle. Je descends avec précaution dans l’abysse. Les barreaux en métal sont tordus et glissants. Dix mètres plus bas, dans la lumière faible d’une ampoule, je contemple la petite pièce circulaire. Les murs sont grossièrement taillés dans la roche, l’air est confiné. Un petit bouquet de fleurs des champs a été déposé devant une statue de la vierge. Les flammes de quelques cierges sur l’autel vacillent et dessinent des ombres mystérieuses sur les murs et la coupole rudimentaire recouverts d’ex-votos gravés par des pèlerins au cours des siècles. L’humidité est pénétrante. C’est ici, dans ce khor virap, fosse profonde, que Grégoire croupit treize années de sa vie. J’ai hâte de remonter, fuir cet endroit dépourvu de toute humanité. M’échapper à cette atmosphère étouffante. Quitter ce lieu oppressant qui est pourtant le fondement du christianisme en Arménie.

 

 

Dehors, dans la cour le silence est total. Il fait bon, la température est agréable. Nous arpentons les lieux, nos regards irrésistiblement attirés vers la montagne qui nous domine. L’Ararat, en terre ennemie, si près et tellement inaccessible. Car en 1921 le traité de Kars défini le tracé des frontières entre l’Arménie et la Turquie. Le mont Ararat échoue à la Turquie. L’Arménie, intégrée à l’Union soviétique devenue République socialiste soviétique d’Arménie, perd son icône symbole de la terre historique. Depuis, la frontière est fermée. Pourtant, sur le drapeau et les armoiries arméniens est représentée la montagne sacrée. Dans les années 1950, l’emblème devient la source d’un différend entre l’Union soviétique et la Turquie lorsque cette dernière conteste, car l’Ararat est localisé sur son territoire. Elle considère cela comme une revendication territoriale soviétique. Nikita Khrouchtchev, dirigeant de l’Union soviétique à l’époque, répond : « Pourquoi votre drapeau contient-il une représentation de la lune ? Après tout, la lune n’appartient pas à la Turquie, ni même sa moitié … Voulez-vous prendre le contrôle de l’univers tout entier ? ». Le gouvernement turc abandonne sa plainte.

 

L’air est devenu vaporeux. Le sommet de l’Ararat s’est réfugié au fond d’un édredon de nuages. Subsiste, fier, le cône blanc du Petit Ararat qui se dessine parfaitement contre le ciel indigo. La petite église capte les derniers rayons du soleil. Le sanctuaire s’épanouit dans les nuances chaudes du tuf orange et ocre contrasté de basalte gris ajoutant la touche d’austérité que mérite un tel lieu. Le gardien, affaissé sur sa chaise à l’ombre du portique, est concentré sur son chapelet. Prie-t-il pour qu’un jour l’Ararat revienne de nouveau au peuple arménien ? Car la perte de la montagne, pour les Arméniens, est une blessure profonde, inguérissable : « Il est notre honneur, notre histoire, notre tristesse ». Outre son importance territoriale, le Massis incarne le paradis perdu.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, dominée par l’Ararat.

 

Au-delà de l’horizon… L’âme hantée de la cité de cuivre.

« Qu’est-ce que c’est Ani ? » se demande Konstantin Georgievich Paustovsky en 1923. « Il y a des choses que nous ne pouvons pas décrire, n’importe comment nous essayons », note-t-il. Aux confins de la Turquie orientale et de l’Arménie, dominant les gorges de la rivière Arpa Cayı qui marque la frontière, de puissants remparts défendent jalousement quelques monuments en ruine. Éparpillés sur la plaine, cônes et tambours, formes circulaires et arcades aveugles témoignent de la splendeur d’une civilisation ignorée qui connut son apogée au début du deuxième millénaire et dont Ani fut la capitale. Longtemps intégrée dans la zone du « no man’s land » imposé par l’Union soviétique, le site souffre toujours de sa situation géographique et reste sous contrôle de l’armée. Qu’est-ce que c’est Ani ? Ani est une ville morte somnolant sur une plaine sauvage parsemée de vestiges voués à l’oubli. Mais Ani est aussi un monde. Un monde solitaire. Un monde fabuleux, unique et majestueux.

 

L’âme hantée de la cité de cuivre, Ani, Turquie, août 1997.

 

Après les paysages verdoyants des monts Kaçkar, l’arrivée sur les étendues désolées des hauts plateaux est brutale. La ville de Kars aux influences azérie, turkmène, kurde, turque et russe est déroutante par sa situation au centre de la steppe. Au pied d’une imposante citadelle fondée par les Arméniens au Xe siècle, la ville moderne, sous son aspect russe de par ses édifices austères en basalte noir, dégage l’atmosphère d’un temps révolu. À notre arrivée nous nous installons à l’hôtel, puis repartons immédiatement nous renseigner sur les conditions de visite pour le site d’Ani, à quarante-cinq kilomètres de là.

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc suite à un long séjour en Turquie en 1973 conduisent Philippe à accompagner un voyage devenu légendaire : « la Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, il traverse des régions de la Turquie orientale qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations professionnelles pas toujours faciles, la sécurité précaire par endroit et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs à côté de la richesse des sites historiques, la beauté des paysages et la gentillesse de la population. Le lac de Van, le mont Ararat, le Tigre et l’Euphrate, églises arméniennes, châteaux kurdes, cités bibliques, le somptueux site du Nemrud Dagı… Lieux fascinants, profondément ancrés dans leurs traditions centenaires, mais également en pleine révolution kémaliste. Ani, de par sa situation, signifie la fin d’un monde, dernière étape avant le « rideau de fer ». Une frontière fortifiée et électrifiée entre l’Ouest capitaliste et l’Est sous la domination communiste qui répercute son effrayante austérité sur toute la région. Pendant cette période, la visite du site est soumise à de sévères conditions. Demande d’autorisation, accompagnement par la police et l’armée turque, stricte interdiction de photographier, fouille de sacs. En dépit de ces restrictions, la découverte d’Ani reste, pour Philippe, l’un des points forts du voyage. Hélas, la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, provoque des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la Grande Aventurque. En été 1980, en dépit de l’instabilité politique, Philippe retourne dans la région pour retrouver ses amis. Ce sera son dernier passage à Ani avant longtemps.

 

Peu de choses ont changé depuis seize ans. En raison de l’éternelle instabilité politique due à la proximité de la frontière arménienne, tout visiteur est obligé de se rendre d’abord à l’office du tourisme de Kars pour une demande d’autorisation de visite, puis aux services de la Sécurité où il doit montrer son passeport. Finalement c’est au musée que sont délivrés les billets d’entrée. Seules améliorations : depuis cette année, la prise de photographies est autorisée à condition de ne pas viser en direction de l’Arménie. Après les démarches bureaucratiques, nous prenons la route en direction de l’est au milieu de l’après-midi. Philippe ne parvient pas à cacher son excitation de retourner à l’ancienne capitale arménienne. Moi, pour ma part, je suis impatiente de la découvrir. J’ai besoin d’éprouver ce « que c’est Ani », de satisfaire une envie de plusieurs années, depuis que Philippe m’a vanté sa beauté et son atmosphère exceptionnelle.

 

 

La piste traverse la steppe ondulée, brûlée par le soleil. Nous passons quelques villages kurdes, poussiéreux et assoupis sous l’intense chaleur, bordés de meules de foin et de galettes de pyramides de bouses de vache qui sèchent et serviront de combustible. La lumière est diaphane, le ciel à peine voilé. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent tranquillement et des chevaux parcourent librement les étendues sauvages.

 

 

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la frontière, la sensation de solitude se renforce. Puis, soudain, une image altère ma respiration, mon cœur bat. Remplissant l’horizon, d’impressionnants remparts cuivrés barrés à intervalles réguliers de tours rectangulaires et cylindriques surgissent de la steppe comme il y a mille ans.

 

 

Ani s’étend sur un plateau triangulaire délimité par deux profonds ravins qui convergent au sud tandis que le côté nord, par où arrive la route de Kars, est défendu par des doubles remparts. Nous laissons la voiture à l’ombre des murailles. Après un passage au poste militaire où un soldat épluche méticuleusement nos papiers, nous franchissons l’Aslanli Kapisi, la porte du Lion, qui doit son nom à un bas-relief de lion sculpté sur ses murs. Ni le bruit métallique d’un loquet, ni celui du grincement d’une porte massive tournant sur ses gonds ; l’arche est désespérément vide. De l’ombre, nous passons à la lumière. Je marque un temps d’arrêt, époustouflée, mon regard balaie la plaine. Ce premier moment de confrontation avec la beauté mélancolique de la cité de cuivre à laquelle je ne m’attendais pas fait sourire Philippe. Disséminées dans la plaine se dressent la cathédrale et les églises en ruines. L’existence même de ces édifices aux proportions gracieuses, aux lignes singulières, aux toits coniques, rehausse l’impression d’isolement. Si le souffle de vie a quitté Ani, sa résistance persiste.

 

 

« L’aspect d’Ani est très triste quand on le regarde par la porte principale de la ville… Il n’y a ni rues, ni arbres, ni fleurs ; vous n’y entendez pas même le gazouillement des oiseaux errants ; vous n’y voyez que des ronces et des broussailles, des reptiles et des serpents, qui montrent leurs têtes peureuses du milieu des pierres pointues dispersées dans la ville et du milieu des amas de pierres indiquant les traces des bâtiments. Ce sont les seuls habitants d’Ani, depuis le commencement du XVe siècle, sans compter le séjour temporaire de quelques nomades kurdes », raconte K. J. Basmadjian en 1903 dans son livre « Souvenir d’Ani ».

 

Nous suivons le chemin qui mène à l’église du Christ Rédempteur construite pour accueillir un fragment de la vraie Croix. Les arcades aveugles sur les façades sont gravées d’élégantes inscriptions en arménien relatant son histoire. Représentant un plan circulaire, la coupole repose sur un haut tambour formant un cercle parfait qui prend appui sur huit trompes. Architecturalement, cet édifice, composé uniquement d’éléments géométriques, est une des plus pures des églises arméniennes. Seule une moitié reste debout mais même blessée, elle domine la plaine de sa carcasse imposante. Sa partielle destruction laisse entrevoir la technique de construction arménienne médiévale. Une masse de pierres concassées, mélangée à du ciment et couverte de pierres de taille, compose une structure monolithe. Murs, tambour, toit, dôme et colonnes sont une unité physique et unie. C’est ce qui explique que, quand elle s’effondra, frappé par la foudre en 1957, la moitié de la structure fut détruite. La couleur cuivrée de sa face intacte rayonne dans le soleil et se détache fièrement contre le ciel bleu. Elle contraste avec la partie intérieure, où subsistent quelques fresques, qui dégage une triste résignation, regardant le nord, toujours à l’ombre.

 

Seuls le tambour et la coupole de l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz, l’un des édifices les mieux préservés d’Ani, sont visibles depuis le chemin car elle se situe en contrebas, près des murailles qui séparent Ani de l’abîme profond de l’Arpa Cayı. La rive opposée est territoire arménien. Des barbelés sont dressés tout le long sur les berges de la rivière et depuis les miradors des soldats russes et arméniens lourdement armés surveillent les environs. La frontière entre la Turquie et l’Arménie est sévèrement gardée. L’absurdité de la situation me saisit. À quelques mètres de distance seulement, un des hauts lieux de l’histoire du peuple arménien leur est désormais inaccessible. L’oppressante présence militaire me fait soudain froid dans le dos. La brise devient un sanglot, les eaux murmurent comme une plainte. Ani est orpheline. Son pays d’origine l’a perdue, à sa grande consternation et son grand désespoir. Son pays adoptif l’ignore, c’est tout juste s’il la tolère. Un destin fatal et lourd à porter.

 

 

En descendant le sentier, l’édifice se dévoile peu à peu, magnifique composition d’arcs et arcades couronnée par un tambour et d’un dôme conique sur un arrière-plan de paysages désertiques. La pierre rouge, la steppe ocre, le ciel bleu. Contrastes forts, couleurs intenses. Primaires et pures. Couleurs de la roche, de la terre, de la voûte céleste. Si près du divin, si loin de la paix. Il est interdit de photographier en cette direction mais discrètement, l’appareil posé parterre, je parviens à prendre un cliché volé.  Nous arrivons sur la terrasse où se situe la grande basilique à croix inscrite et coupole à la croisée. Le portique est en ruine, mais le magnifique décor sculpté nous émerveille. L’aigle byzantin, encorbellements et feuilles d’acanthe. Les murs finement ciselés sont percés de fenêtres étroites. Les pierres cuivrées, ayant absorbé le soleil pendant des heures, dégagent de la chaleur. Le contraste avec l’intérieur de l’édifice où peu de lumière pénètre est grand : l’ambiance est fraîche, tant par la pénombre, tant par la couleur des fresques de dominance bleu foncé qui sont extrêmement bien conservées.

 

 

« En l’an 664, par la grâce de Dieu, quand le seigneur de cette ville d’Ani fut le fort et puissant Zak’arian, moi, Tigrane, serveur de Dieu, fils de Sulem Smbatorentz de la famille Honentz, pour la vie longue de mes seigneurs et leurs fils, je construisais ce monastère de Saint-Grégoire, sur le bord du précipice et dans un lieu de buissons, et je l’achetais avec ma richesse légitime de ses propriétaires et avec grande fatigue et dépenses, je le dotais de défenses tout autour ; je construisais cette église au nom de saint Grégoire l’Illuminateur et je l’embellis avec beaucoup de décorations… »

 

 

Cette inscription sur la façade est de l’église précise qu’elle fut dédiée à Grégoire l’Illuminateur, apôtre et premier patriarche arménien, et qu’elle fut édifiée par le noble Tigrane Honentz en 1215. À cette époque Ani était sous contrôle géorgien et tout porte à croire que l’église était dévouée au rite orthodoxe géorgien et que les fresques ont été peintes par des artisans géorgiens. La somptueuse décoration sculptée et l’intérieur entièrement couvert de fresques monumentales évoquant le martyre de saint Grégoire l’Illuminateur sont en contraste avec l’austérité des autres édifices de la ville et pas particulièrement approprié compte tenu de la situation économique et politique précaire d’Ani au XIIIe siècle. Mais Tigrane Honentz était excessivement fortuné…

 

 

Après les travaux de réparation qu’il avait financés en 1213, le noble exigea que son nom fût mentionné là où personne n’avait osé graver d’autres inscriptions que celles de la reine Katramidé, sur le mur sud de la cathédrale. Il construira à l’extrémité ouest de la ville dominant les gorges de l’Arpa Cayı son monastère de Saint-Grégoire. Les bains publics, situés dans le même quartier, lui appartenaient tout comme deux grandes hôtelleries du centre, dans la rue de la Mosquée. Il possédait magasins et maisons, tous les moulins, les presses à huile et les pièges à poissons sur la rivière. À l’extérieur des murailles, des villages, des vignobles et des carrières de pierre lui appartenaient. Tigrane était également prêteur sur gages, fonction extrêmement rentable dans une métropole située au carrefour des grandes routes commerciales. Le négoce international exigeait des capitaux importants et disponibles pour acheter la totalité d’un arrivage ou pour prêter de l’argent à un marchand étranger qui s’engageait à rembourser une fois de retour dans sa cité d’origine. Assurés de trouver des correspondants dans les villes lointaines, les employés de Tigrane pouvaient partir sans argent évitant ainsi le transport de fonds. L’histoire de Tigrane Honentz est la preuve de l’incroyable richesse accumulée dans la ville. Difficile à imaginer quand le regard parcourt la désolation du plateau, l’état pitoyable de quelques bâtiments encore debout et surtout… le vide.

 

En parcourant l’étendue que représente l’ancienne capitale arménienne, nous avons l’impression que le temps s’est arrêté. Le silence pèse sur le lieu qui semble en paix. Cependant, la réalité est morose. Sous la terre, sous ce terrain vague, sous les merveilleuses fleurs et la végétation sauvage gisent les vestiges et la misère d’une ville et d’un peuple. Les guerres ont laissé les palaces et les églises vides. Des vagues destructrices ont dévasté les habitations et marqué de cruauté la ville entière. Selon certains historiens, la prise d’Ani par Alp Arslan fut si terrible que les rues étaient encombrées des corps et la rivière rouge de sang. Les vestiges des églises maudites rappellent qu’une puissante nation chrétienne fut anéantie sous les coups répétitifs des tribus les plus barbares que connu l’Asie.

 

 

« En face de vous il y a une construction élevée, vaste, grandiose et haute, sur laquelle sont perchés des hiboux ; vous entendez de loin leurs gémissements et leurs cris de lamentations qui vous donnent des frissons, au lieu d’écouter des alléluias et des cantiques agréables, adressés à Dieu. Le dôme est tombé ; elle vous fait l’impression d’une belle fille décapitée : c’est la cathédrale, fondée en 980 par le roi arménien Sembat, et achevée en 1001 par la reine Katramidé, sous la surveillance de l’architecte arménien Tiridate, qui a reconstruit plus tard le dôme de Sainte-Sophie de Constantinople », écrit K. J. Basmadjian.

 

 

La cathédrale domine la ville morte de sa masse cuivrée. De plan rectangulaire à croix inscrite, l’absence du tambour et du dôme central, effondrés lors des tremblements de terre, donne à l’édifice vu de l’extérieur une forme cubique qu’il n’avait pas à l’origine. Les façades de pierres de lave orange et grise sont ornées de hautes arcades aveugles percées de fenêtres allongées ornées de délicats entrelacs. La cathédrale fut terminée par la reine Katramidé, l’épouse du roi Gagik. Le chroniqueur Asolik nous apprend « qu’elle orna cette église de tapisseries aux fleurs de pourpre tissées d’or et peintes de multiples couleurs, et aussi de vases d’or et d’argent, brillant du plus vif éclat, magnificences qui rendaient la cathédrale d’Ani aussi resplendissante que la voûte céleste ».

 

 

Nous pénétrons à l’intérieur par la porte sud, jadis réservé pour le roi. La soudaine obscurité nous surprend. Sous les voûtes au profil brisé, un silence sourd nous enveloppe. La hauteur vertigineuse et l’atmosphère sombre est très en contraste avec la forme dégagée et la couleur chaude de l’extérieur. Les quatre piliers massifs en faisceaux et colonnettes qui supportaient la coupole sont reliés les uns aux autres par des arcs brisés. Ils se prolongent dans les arcs de tracé ogival créant ainsi une grandeur solennelle et une impression d’élégante verticalité. L’abside est occupée par un alignement de niches semi circulaires. Quelques traces de peintures subsistent sur les murs et les chapiteaux. Les hautes fenêtres et la cavité provoquée par le dôme disparu laissent infiltrer un jeu d’ombre et de lumière insolite. Mon regard est inévitablement attiré vers le ciel bleu qui remplace le dôme. Perses, Arabes, Kurdes, Mongols n’ont plus d’importance, les conflits des Arméniens et les Géorgiens avec Byzance et Rome semblent insignifiants. Ici la miséricorde continue de se proclamer dans ce rayon de lumière qui descend du trou béant du toit. Là où autrefois l’image du Christ Pantocrator donnait sa bénédiction aux dévots.

 

 

L’Arpa Cayı apparaît telle une déchirure accidentelle dans un paysage autrement immuable. Ses eaux coulent dans une gorge profonde vers le Sud à la rencontre de l’Araxe, une des rivières mythiques de l’Éden, pour ensuite se jeter dans la mer Caspienne. La rivière serpente à travers la plaine désertique délimitant ainsi la ville et, de nos jours, un pays. Un pont, dont j’aperçois les vestiges, l’enjambait. L’unique arc de trente mètres de portée s’est écroulé, coupant réellement et symboliquement la cité du pays de ses bâtisseurs. Nous pensons aux événements qui ont conduit à ce partage de territoire et cette haine farouche entre deux pays, deux peuples, deux religions…

 

 

L’immense territoire de l’Arménie historique comprenait la Turquie orientale, la république d’Arménie actuelle, une partie d’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh, des portions de la Géorgie, de l’Iraq et de l’Iran. Plus tard est venue s’ajouter la Cilicie, région de la Turquie du Sud. L’Arménie incluait les trois grands lacs : Van, Ouroumieh et Sevan, ainsi que le mont Ararat. Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie. Mais le territoire arménien s’amenuisa au cours de l’occupation turque, et en 1746, l’Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses : l’ouest alla à la Sublime Porte, l’est aux Perses. En 1801, les Russes arrivent dans le Caucase et en 1828, la Russie s’empare de l’Arménie oriental tandis que la province d’Erzurum demeure aux Ottomans. C’est à partir de ce moment que la communauté arménienne commença à s’organiser politiquement entraînant la fermeture de six cents écoles arméniennes de la part des Russes et de terribles représailles et massacres côté turc notamment en 1884 et en 1896, lorsque plus de cent cinquante mille Arméniens auraient péri.

 

Au début du XXe siècle, les Jöntürkler, Jeunes-Turcs, le parti politique nationaliste révolutionnaire et réformateur ottoman, mènent la rébellion contre le sultan qui est renversé et exilé en 1909, puis ils s’occupent à planifier le génocide arménien pour turquifier l’Anatolie. Devant la crainte d’un ralliement des Arméniens aux troupes russes ennemies, les Jeunes-Turcs, soupçonnant un complot arménien, procèdent à des perquisitions et à des arrestations qui frappent notamment les intellectuels de Constantinople. Leur déportation suivie de leur assassinat marque le véritable point de départ de ce que certains appelleront un génocide. Après la défaite contre les Russes, des massacres systématiques sont organisés dans les régions de l’est, puis dans les régions éloignées du front enlevant le doute sur l’accusation de collaboration avec l’ennemi. Puis, sous le prétexte d’une relocalisation, commence la déportation. Les convois convergent vers Alep où ils sont repartis selon deux axes : au sud, vers la Syrie, le Liban et la Palestine dont une partie survivra, et vers l’est, le long de l’Euphrate. Peu à peu, ceux-là sont poussés vers Deir ez-Zor, dans l’extrême sud-est de la Syrie. En juillet 1916, ils sont envoyés dans le désert mésopotamien où ils sont exécutés ou laissés à l’abandon. Selon les sources, entre avril 1915 et juillet 1916, deux tiers de la population arménienne sont décimés. Après l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, successivement en 1917 et 1918, les Arméniens parviennent à créer une république indépendante.

 

En 1919, à Constantinople, se tient le procès des Unionistes. Sans leur présence car ils avaient pris la fuite en 1918, les principaux responsables du génocide sont condamnés à mort par contumace. La cour martiale établit leur volonté d’éliminer physiquement les Arméniens. Pourtant, la majorité des premiers dirigeants de la Turquie moderne furent issus des rangs jeunes-turcs, y compris Mustapha Kemal, et nombre d’entre eux furent compromis dans le génocide. L’éradication de la présence arménienne dans le pays fait même partie des lois adoptées. Lorsque Kemal arrive au pouvoir en 1923 avec sa politique de retour aux racines turques, le génocide arménien est fortuitement oublié. Puis, dans une controverse, la jeune République turque, dès les années vingt, a reconnu huit cent mille victimes dans ce que Mustafa Kemal a défini publiquement comme « un acte honteux ». Dans une crise de colère, il a également dit, au sujet des responsables que « ce sont des espèces d’hommes qui devraient être pendus, de grands assassins ». Encore aujourd’hui les autorités d’Ankara récusent le mot génocide et passent cela sous « massacres croisés sur fond de guerre et l’effondrement de l’Empire ottoman ».

 

Face aux conséquences du génocide, à la dévastation de l’Arménie occidentale et à la guerre contre les armées de Mustafa Kemal, l’Arménie, affaiblie, se résigne à accepter la protection des bolchéviques. Ainsi, en 1920 naît la République soviétique d’Arménie qui ne couvre qu’une partie du territoire historique de l’Arménie, le pays ayant perdu Ani, l’église d’Akhdamar sur le lac de Van ainsi que le mont Ararat. Intégrée dans la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, elle devient une république socialiste soviétique à part entière en 1936. Mais Staline, décidé de débarrasser l’Union soviétique de toute religion, prend des mesures qui persécutent l’église apostolique qui a déjà vu ses possessions confisquées en 1920. En 1938, après l’assassinat du catholicos, le catholicosat d’Etchmiadzine est fermé et l’église survit dans la clandestinité et dans la diaspora. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’Arménie reste relativement à l’écart des conflits. À partir de 1953, sous Khrouchtchev, l’Arménie connaît un rapide redressement économique et culturel et une certaine liberté religieuse est accordée aux Arméniens. L’introduction par Mikhaïl Gorbatchev de la glasnost, « transparence », et de la perestroïka, « reconstruction », dans la seconde moitié des années quatre-vingt ravive les espoirs d’une vie meilleure au sein de l’Union soviétique chez les Arméniens. L’Arménie accède à son indépendance définitive le 21 septembre 1991. Les relations avec la Turquie sont très conflictuelles en raison de la disparition de deux tiers de la population arménienne en 1915 et la négation de ce fait par la Turquie. La frontière entre l’Arménie et la Turquie reste officiellement fermée.

 

Philippe, les traits durs, scrute la plaine. Responsable d’une mission humanitaire suite au séisme survenu en décembre 1988 qui dévasta le nord de l’Arménie, il a négocié l’ouverture de la frontière de Kemal Paşa vers Batumi en RSS de Géorgie. Par contre, sa tentative d’obtenir la permission d’emprunter la route le long de la mer Noire pour éviter les hauts plateaux du centre de la Turquie, fut vaine. Les autorités à Ankara n’ont voulu faire aucun compromis. Pourtant, l’occasion pour relâcher les relations tendues entre les deux pays était parfaite. En conséquence, le convoi a dû traverser les montagnes enneigées de la Turquie orientale avec des températures de trente-cinq degrés au-dessous de zéro, et faire le long détour par la Géorgie. Un voyage infernal mais néanmoins rendu possible grâce à la gentillesse et à l’aide précieuse de la population turque installée dans les montagnes et sur les hauts plateaux, loin des bureaucrates d’Ankara.

 

Les vestiges de la citadelle et le minaret octogonal de la mosquée Menüçahr se découpent à l’horizon. Ce sont des édifices interdits d’accès car en dehors de la zone surveillée. Mais la présence du lieu de culte musulman atteste que les religions coexistaient dans l’Ani moyenâgeuse. Couvert de broussailles et de mauvaises herbes, nous apercevons de grands débris de murs des bâtiments entassés, des églises à moitié ruinées, et des palais démolis. Une petite brise court sur la plaine balayant les graminées sèches. Le tintement des cloches d’un troupeau de mouton et chèvres nous parvient. L’herbe est jaune, brûlée par le soleil impitoyable de cette région du monde où le climat est rude, été comme hiver. Un voile de nuages s’est formé sous la chaleur laissant transparaitre un soleil irisé qui confère une lumière irréelle au site. Je scrute le ciel vers le sud. Le mythique mont Ararat, appelé en turc « Büyük Ağrı Dağı », la « Grande Montagne Mauvaise », reste invisible.

 

La petite église Saint-Grégoire de la famille Aboughamir trône sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor. Sa façade dodécagonale alterne d’étroites fenêtres et de profondes alcôves. En très mauvais état, son dôme conique ayant perdu une grande partie de ses tuiles, elle reflète le danger à lequel est affronté la cité.

 

 

La grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier, Gagkashen, fut bâtie sur un plan circulaire en l’an mille par le roi Gagik Ier. Pour sa réalisation le roi choisit l’architecte Tiridate, le même qui avait dressé les plans de la cathédrale. L’édifice, une rotonde à trois niveaux, percées de fenêtres, fut surmonté par l’inévitable cône. L’intérieur était conçu selon un plan en quadrilobé ; une abside et trois arcades ouvertes, entourées d’un déambulatoire formant un cercle complet. Aujourd’hui seulement le tracé circulaire au sol de cette magnifique église subsiste, avec quelques vestiges des trumeaux qui supportaient le dôme, des colonnes détruites et des chapiteaux ioniens.

 

 

L’église de Gagik, un imposant édifice circulaire couronné d’un dôme pyramidal à trois étages, fut inspiré de la cathédrale de Zvart’nots, la cathédrale des Anges, près de Yerevan. Elle fut érigée au VIIe siècle sur le site présumé de la rencontre entre le roi Tiridate d’Arménie et Saint Grégoire l’Illuminateur. Cette rencontre, qui eut lieu au début du IVe siècle, entraîna la conversion de l’Arménie au christianisme en 314, et en fit le premier État chrétien de l’histoire. La cathédrale de Zvart’nots fut, selon la tradition, construite pour abriter les restes du saint. Les plans furent dressés par le catholicos Nerses III, pro Byzantin, et de l’alliance des techniques d’architecture byzantine et arménienne naquit un édifice très complexe, innovateur et élégant qui fut détruit par un tremblement de terre au Xe siècle. Malheureusement, son égale à Ani ne connaîtra pas un meilleur sort. La construction n’étant jamais très stable, peu de temps après son achèvement, en 1013, il fallut des travaux de renforcement qui se révélèrent sans succès. L’église de Gagik s’effondra peu de temps après. Elle fut oubliée et le site se couvrit de terre.

 

En 1906, les ruines sont fouillées par l’archéologue russe Nikolaï Marr. Outre de nombreuses pierres sculptées et quelques inscriptions, il découvre un lustre ainsi que les fragments d’une grande statue du roi, la seule sculpture en ronde bosse provenant d’Ani. À l’origine, elle se trouvait dans une niche de la façade nord de l’église. Après l’avoir rassemblée, il la garde dans la mosquée convertie en musée. Plus de deux mètres de haut, elle représente le roi Gagik. Des restes de polychromie indiquaient qu’à l’origine, elle était peinte. Le roi est vêtu d’un long caftan rouge et d’un énorme turban blanc illustrant les liens culturels entre la cour bagratide et le califat arabe. Il porte un crucifix autour du cou. Les bras tendus, Gagik tient la maquette de l’église dans une offrande symbolique. À la fin de la Première guerre mondiale, la statue fut perdue dans des circonstances obscures. Après la Deuxième guerre mondiale la partie supérieure du torse a été retrouvée dans un champ par un paysan qui l’a confiée au musée d’Erzurum. Elle s’y trouve toujours, mais n’est pas exposée.

 

 

Je m’assieds sur un chapiteau provenant de l’église. Taillé dans la pierre de lave, les sculptures en spirale sont d’un orange profond, très lumineux. Mon regard parcourt les vestiges circulaires entourés de hautes touffes d’herbe balayées par une légère brise. Au loin se dessine la silhouette de la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Le ciel s’est éclairci, les nuages se sont dispersés. La lumière décline et les couleurs se résument aux bleu, rouge, orange, ocre, palette qui sera, pour moi, toujours synonyme d’Ani. Je comprends mieux maintenant la fascination de Philippe pour ce site particulier car je ressens la même chose. Ani ne peut pas laisser indifférente. Le paysage est suspendu dans un silence irréel. Un calme menaçant de vigilance et de tension. Des frontières, là où règne une hostilité étouffée, une politesse agaçante, peuvent être les lieux les plus calmes du monde.

 

 

Ani est noyée dans un voile cuivré. Le soleil a entamé sa descente et il est temps de partir, temps de quitter Ani. Les églises rayonnent dans un éclat de résistance, une cathédrale foudroyante de dignité baigne dans les derniers rayons de l’astre avant que le crépuscule ne s’en empare. Ces quelques monuments majestueux qui dominent la steppe dorée affrontent le temps, encore et toujours. Elles représentent toute l’histoire de l’Arménie : la gloire passée, l’abandon, la fierté présente. Pourtant l’ancienne capitale bagratide semble condamnée. Ani respire la nostalgie. De l’immense plaine d’herbe brûlée résonne une plainte. Un cri de détresse pour sortir de l’oubli. Je scrute l’est. Le soleil baigne la Turquie dans un rayonnement éblouissant. Je me tourne vers l’Arménie. La lumière s’est éteinte. Le pays est enveloppé dans une lueur diffuse. Philippe capte mon regard. La plaine dévoile une douceur sauvage. Le « no man’s land » se noie dans les dernières lueurs du jour. Les ombres des églises d’Ani s’allongent et fadent sur l’étendue herbeuse. La légère brise s’est tarie et la nature attend, impatiente, le crépuscule. Ce sera le moment où l’histoire se résigne. Où Ani sera de nouveau déserte et le silence total.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Vestiges de la grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier et la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir.