Au-delà de l’horizon… Ville de mille et une églises.

La subtile beauté de la cité de cuivre résiste aux assauts du temps avec une dignité inégalée. Ses imposants remparts protègent quelques édifices religieux condamnés à l’oubli. Ses vestiges s’imposent sur la steppe sauvage, s’accrochent aux falaises et dominent l’Arpa Çayı. Ses murailles écroulées, ses bâtiments en ruine et ses amas de pierres moussues traduisent sa vulnérabilité. Ses émouvantes églises dressées sur la plaine engorgée de soleil et de chaleur veillent depuis mille ans les âmes errantes. Hanté par son passé, la ville morte d’Ani, située sur le mauvais côté de la frontière turco-arménienne, suscite de l’admiration rien que par son existence.

 

Ville de mille et une églises, Ani II, Turquie, juin 2006.

 

La route est une bande d’asphalte noir récemment refaite qui fond sous la chaleur. C’est le début du mois de juin et la steppe, nue, ondulée, et extrêmement verte, est parsemée de milliers de fleurs. Des mares bleues, jaunes ou rouges contrastent avec l’herbe haute d’un vert intense. Des petites marguerites poussent jusque sur le bitume. Les champs de blé sont dorés. Disséminée dans la plaine, quelques tentes de nomades kurdes et des ruches : le miel de la région est réputé. La lumière est franche et le ciel bleu cobalt. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent, et des dizaines de chevaux parcourent les étendues infinies. Le paysage dégage de la fraîcheur, du renouveau, de l’espoir.

 

 

Presque huit ans après notre dernier passage dans la région, les conditions de visite d’Ani se sont considérablement assouplies : aujourd’hui le billet d’entrée s’achète directement à l’entrée du site et les photographies sont autorisées partout, même en direction de l’Arménie ! Ani, située sur un plateau triangulaire, est délimitée par des ravins abrupts : l’un, parcouru par les eaux tumultueuses de la rivière Arpa Cayi, marque la frontière actuelle de la Turquie et de l’Arménie, l’autre forme une étroite vallée, le Dsagh Kost-Dzor : la vallée des Fleurs. La ligne de remparts unie, à travers le plateau, les deux ravins constituant une défense qui, malgré sa double enceinte, n’a pas su protéger Ani de la rage destructrice des armées ennemies. Quand les imposantes murailles cuivrées se détachent à l’horizon, jalousement encerclant les trésors restants de la cité, je retiens mon souffle : nous y sommes : Ani !

 

 

La cité doit son nom à la déesse perse Anâhitâ, identifiée à Aphrodite, qui était déjà adorée par les Ourartéens. La forteresse d’Ani fut mentionnée dès le Ve siècle. Conquise par les Arabes au milieu du VIIe siècle, le vice royaume d’Arminya fut créé par le calife. Un siècle plus tard, Ani est cédée à la famille seigneuriale arménienne des Bagratides qui fonde le royaume d’Arménie. En l’an 961, le roi Ashot III Olormadz « le Miséricordieux » est sacré roi des Arméniens et des Géorgiens par le catholicos et décide de transférer sa capitale de Kars à Ani. Située sur un important axe commercial est-ouest, la cité ne cesse de se développer et devient un centre caravanier contrôlant les routes entre Byzance et le califat à Bagdad. En 993, Ani devient le siège du catholicos d’Arménie. Au début du XIe siècle résidait à Ani douze évêques, quarante moines et cinq cents prêtres. La ville se couvrait d’églises et elle était peuplée de plus de cent mille âmes. Elle était connue comme « la ville au mille et une églises » ou encore comme « la ville aux quarante portes, cent palais et mille églises ». Ani est souvent appelée « la capitale de l’an mille ».

 

C’est à cette époque, sous le règne du roi des rois Gagik Ier, qu’Ani connue son apogée. La cathédrale est achevée ainsi que la singulière église circulaire bâtie par Gagik en l’an mille. Avec une population surpassant celle des métropoles européennes comme Paris, Londres et Rome, la ville devient le centre culturel, religieux et économique du Caucase. À la mort de Gagik, en 1020, son fils Hovhannès Sembat lui succède, mais des luttes intestines et l’expansion des Byzantins affaiblirent l’État arménien. Plus tard Ani fut livrée aux Byzantins avant d’être prise par le sultan turc Alp Arslan. En 1064, elle est rattachée à l’Empire seldjoukide de Perse et des milliers d’Arméniens partent en exil. Ani, par la suite, tomba alternativement aux mains des rois de Géorgie et des émirs kurdes qui durent faire face aux rébellions de la population de la ville qui était encore exclusivement arménienne. En 1199, Ani est libérée par la reine géorgienne Tamara. Elle concède les territoires reconquis, au titre de domaines héréditaires mais sous suzeraineté géorgienne, à deux frères arméniens, Zak’arian et Ivané Mkhargrdzeli. Avec un pouvoir quasi monastique, ils vont redonner à Ani une certaine prospérité. En 1239, Ani est mise à sac par les Mongols, mais la dynastie des Mkhargrdzeli continua à régner, malgré l’émigration en masse de la population et le déclin de la ville. À partir de 1330, une succession de dynasties turques et kurdes l’occupèrent, puis, à la fin du XIIIe siècle, Tamerlan fait, par trois fois, incursion dans la région lors desquelles Ani est prise et mise à sac. En 1579, elle fut intégrée à l’Empire ottoman.

 

Une fois franchie la double enceinte par la porte de Lion, la vue embrasse une plaine inondée de soleil où se dressent quelques églises solitaires. Elles sont les symboles du raffinement de la civilisation arménienne de l’an mille. Les ondulations du terrain laissent entrevoir un dôme par ci, un tambour par-là, des remparts, une citadelle. Droit devant, au bout de ce que fut, dans une autre ère, la rue principale, se dresse la masse rouge de la cathédrale. L’herbe est haute et parsemée de fleurs blanches et jaunes, d’énormes massifs de chardons violets bordent les chemins. Le ciel est bleu vif. Le mont Ararat, la montagne biblique, symbole même de la nation arménienne, reste caché dans un voile de mystère, même si sa présence se devine.

 

 

La face survivante de l’église Saint-Sauveur se trouve au milieu de débris : morceau de murs et pierres sculptées. Ce vaste édifice, construit pour accueillir un fragment de la Vraie Croix rapporté par le prince Aboulgharib Pahlavouni de Constantinople, fut complété vers l’an 1035. À la fin du XIXe siècle, l’église était encore intacte, mais dans un état délabré. En 1957, la moitié de l’église s’effondra frappée par la foudre. Le bruit des pierres qui tombèrent fut entendu dans le petit village kurde qui se trouve en dehors des murailles. Sévèrement secoués pendant le tremblement de terre de 1988, les vestiges sont en danger d’écroulement.

 

 

Le chemin qui conduit vers l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz est bordé de chardons. Les grosses fleurs pourpres tranchent avec le vert intense des graminées. En haut de l’étroit chemin escarpé qui mène au sanctuaire nous nous arrêtons. Le plateau est coupé par le profond canyon creusé par les eaux tumultueueses de l’Arpa Cayı. Nous observons la rive opposée d’où émergent quelques baraquements et des miradors occupés par les soldats russes et arméniens qui gardent cette frontière. Le paysage de steppes, les couleurs de la terre et de l’herbe, le ciel limpide ; identiques à celles de la Turquie. L’envie de découvrir ce qui se trouve au-delà nous saisit. L’envie de contempler Ani depuis l’Arménie. Mais nous savons que la zone est strictement interdite d’accès et que cette envie n’est pas prête à pouvoir se réaliser.

 

 

Fatalistes, nous descendons vers la superbe église Saint-Grégoire bâti par le noble Tigrane Honentz. Elle est élevée en pierres d’un rouge flamboyant. En contournant l’édifice, dressé sur une terrasse au bord du précipice, nous découvrons quelques fragments de murailles de la ville qui subsistent au bord du ravin. En face de nous, à seulement une rivière de distance : l’Arménie. Terre de désolation, déserte et silencieuse. Sur les rives de l’Arpa Cayı, des deux côtés, près de la ligne d’eau, se dressent des barbelés. Perchés sur des miradors, nous apercevons des militaires. Ils nous scrutent comme nous les scrutons. Chacun faisant semblant de ne pas voir l’autre. Ambigu. Pourtant, cet endroit particulièrement sensible d’Ani semble moins oppressant qu’auparavant. Le fait d’avoir le droit de photographier l’église avec l’Arménie en arrière-plan en témoigne. La beauté de l’édifice en est rehaussée. Le tragique de la situation également.

 

 

« Tu fus bâtie pour être une résidence royale dans le pays choisi de Shirak. Et le séjour des souverains Bagratides issus de la race d’Israël, de la famille du grand David, Père de Dieu, prophète. Toi dont le nom, admirable cité, est exprimé par trois lettres, symbole du mystère de la Trinité, qui par toi est adoré. Au temps de ces princes, tu étais pleine d’allégresse ; une vigne couronnée de grappes, un olivier chargé de fruits. Tu voyais tes fils dans la joie, semblables à un jardin nouvellement planté. Tes filles, belles de leurs parures, sans cesse occupées à chanter et à jouer de la lyre. Tes rois illustres, assis sur le trône, la couronne en tête, avec les guerriers à leurs côtés, debout, prêts à exécuter leurs ordres ; les fils de Sion, semblables aux cœurs enflammés des anges. Par sa magnifique architecture, ta cathédrale était l’égale et la copie du sanctuaire céleste. Les patriarches et les évêques, et les ministres de Dieu, dans leur hiérarchie, chacun à son rang, étaient en harmonie avec ce temple. Décrire ces pompes serait une tâche difficile et longue, sans profit pour moi maintenant, puisqu’il n’en existe plus rien. Elles se sont évanouies comme un fantôme, elles ont passé comme une fleur d’été. Elles ont cessé et disparu aujourd’hui. Toi aussi je t’invoque à mon aide, ô Ani ville orientale : viens unir ta voix à la mienne, et être ma consolatrice. Autrefois tu étais une fiancée délicieuse qu’un voile dérobe à tous les regards. Toi, objet d’envie pour tes voisins et pour les nations éloignées. » Ainsi écrit sur Ani, capitale du royaume arménien des Bagratides, Nersès le Gracieux (1102-1173), catholicos de I’Église arménienne, connu aussi pour ses efforts de rapprochement œcuménique avec l’Eglise latine.

 

La cathédrale d’Ani se dresse, solitaire, sur la plaine illuminée par un soleil éblouissant. À l’aube du XIe siècle, l’architecte Tiridate dote l’édifice d’une sophistication et d’une originalité inégalées. Le plan, celui d’une basilique surmontée d’un dôme, est un schéma que l’on retrouve en Arménie depuis de VIIe siècle, mais ici, la nef est plus large et l’élan vertical a été accentué. Les façades sont encerclées d’une arcature aveugle à minces colonnes sur laquelle sont gravées les inscriptions. Elles sont percées de petites fenêtres couronnées par des arcs aux ornements divers tandis que les grandes fenêtres sont encadrées par des bandes d’entrelacs polygonaux complexes richement sculptés. Une ornementation qui sera reprise pour les khatchkars, pierres à croix.

 

 

Khatchkar en arménien signifie « pierre à croix », de khatch, « croix » et kar, « pierre ». C’est une pierre de commémoration gravée, typique de l’art arménien et dont le principal décor consiste en une grande croix. Entre le IXe et le XVIIIe siècle, d’innombrable khatchkars furent exécutés. Ils ont une fonction votive, comme une prière pour le salut de l’âme du donateur ou de sa famille, mais ils peuvent également commémorer des évènements historiques, des victoires militaires ou la fondation d’une église. On retrouve aussi des stèles funéraires dressées sur des mausolées où encastrées dans les murs d’églises. Les stèles sont rectangulaires et le cadre, comme la croix, est profondément entaillé de sorte que l’ensemble du décor se détache sur un fond d’ombre. À Ani, presque tous les khatchkars ont été volés ou détruits, mais des dizaines de milliers de khatchkars existent encore de nos jours en Arménie.

 

En 1064, pendant le siège d’Ani, la cathédrale a une importance symbolique. Après la victoire turque, la ville est mise à sac et la grande croix couronnant le dôme conique est arrachée. La légende prétend que cette croix a été scellée dans le sol d’une mosquée pour être continuellement piétiné. Ensuite la cathédrale est reconvertie en mosquée et nommée Fethiye Camisi, la mosquée de la Victoire. En 1124, elle reprend ses fonctions d’origine. L’effondrement de la coupole lors du séisme dévastateur de 1319 signifie la fin du sanctuaire. Le tremblement de terre de 1832 provoque la chute du tambour, puis le terrible séisme qui dévaste le nord de l’Arménie en décembre 1988 ouvre une brèche dans l’angle nord-ouest qui s’écroule. En 1998, des parties du toit commencent à se décrocher. Paradoxalement, les dommages les plus sévères lui sont causés par les Arméniens eux-mêmes.

 

Sur la rive arménienne de l’Arpa Cayı, le paysage autrefois si bucolique est défiguré par une énorme carrière qui extrait la pierre de tuf nommée « pierre d’Ani » de cette couleur si caractéristique d’un orange très vif. L’année 2001 marquait le 1700e anniversaire de la conversion du roi Tiridate au christianisme par saint Grégoire et la fondation de l’Église apostolique arménienne. Pour célébrer cette date clé, les autorités de l’Église arménienne ont décidé de construire une nouvelle cathédrale à Yerevan dédiée à saint Grégoire l’Illuminateur. Pour attirer des sponsors, l’église devrait symboliquement être construite avec de la pierre d’Ani, prise au plus près du site historique. Les dommages que causerait une activité minière intensive aux édifices fragiles d’Ani ont été ignorés. Étonnamment, aucune protestation contre la carrière n’est venue de la part de l’Arménie ou de la diaspora arménienne et l’exploitation de la carrière est restée sous silence. Les militaires turcs étaient ennuyés à cause des explosions régulières considérées comme une violation du traité sur les frontières. La demande formelle d’arrêter l’exploitation est finalement venue de la part des archéologues turcs et français qui travaillaient à Ani. À chaque explosion, les bâtiments encore debout tremblaient. Une lettre envoyée en décembre 2000 par le représentant turc à l’UNESCO, puis transmise au ministère des Affaires étrangères arméniennes, est restée sans suite. Enfin, ce fut un article publié dans le quotidien turc Hurriyet en mai 2001 avec comme titre « Taliban Kafasi », « Ils se comportent comme des Talibans », repris par la presse internationale, qui fit réagir l’Arménie avec la promesse d’arrêter l’extraction le 31 mai 2001. Promesse non tenue car les explosions se poursuivent jusque fin juillet, date à laquelle la quantité de pierres requise pour terminer la construction de la cathédrale a été extraite de la carrière. Malheureusement, cela n’a pas entraîné sa fermeture. Certes, moins d’explosions se produisent et des méthodes alternatives sont employées, mais d’année en année, les dommages environnementaux sont grandissants.

 

Située sur les steppes désolées aux confins du Caucase, d’origine volcanique, la région est recouverte de laves ; tufs et basaltes aux couleurs variées et riches propices à la construction et à la sculpture. Les monuments réalisés illustrent, par leur foisonnement ainsi que leurs qualités techniques et décoratives, une conception originale et propre à l’Arménie. À l’approche de l’an mille, c’est la renaissance de l’architecture arménienne qui se modernise et se complexifie davantage. Le pays se couvre d’églises et de monastères souvent complétés de bibliothèques ou de scriptorium. On favorise l’émergence des mononefs triabsidiales ; des nefs possédant trois absides. Le plan central libre est délaissé au profit du plan central à croix inscrite. Les tambours se modifient : ils peuvent être ronds ou de forme octogonale. Les monuments adoptent d’autre part des coiffes coniques ou pyramidales, leur donnant ainsi une silhouette caractéristique. On observe également un développement de complexes monastiques et l’apparition du gavit ou sa variante plus tardive, le jamatoun, des types de narthex propres à l’architecture arménienne. L’ornementation s’enrichit et des monuments originaux comme les katchkars, se développent. La régionalisation de l’art arménien a pour conséquence la formation d’écoles régionales. Le royaume bagratide, dont la capitale est Ani, marque son indépendance jusque dans ses monuments, très caractéristiques. Aux Xe et XIe siècles naît l’école artistique d’Ani dont la figure de proue est l’architecte Tiridate.

 

Nous sommes heureux d’être de retour à Ani. La beauté du paysage, la grandeur des édifices, la somptuosité de l’ornementation, nous ravissent. Ani, émouvante comme nul autre endroit. Émouvante pour ce qu’elle a été, émouvante pour ce qu’elle est aujourd’hui. En réminiscence pour ce qu’elle n’est plus. Néanmoins, le lieu nous inspire une émotion partagée. L’état général de la cité, la précarité des églises, la dense végétation qui recouvre les vestiges, nous font prendre très clairement conscience qu’Ani est en danger imminent. Elle se détériore, elle s’effondre, elle se perd. Peu à peu, Ani se meurt. Encore une fois. Pourtant, nous ne voudrions pas la voir autrement. Comment imaginer les édifices restaurés à neuf comme c’est le cas pour certaines parties des remparts ? Comment songer à la cathédrale rénovée, son dôme réparé ? Comment considérer Ani comme certains autres sites archéologiques en Turquie et dans le monde. Avec des chemins bien balisés et, qui sait, un café à l’intérieur d’une église ? Ani inciterait-elle les mêmes sensations que maintenant ? Car c’est aussi cet état d’abandon qui la rend si unique, si singulière. Notre souhait, contre tout raisonnement réaliste et judicieux, est qu’elle puisse rester telle qu’elle est.

 

Le minaret octogonal construit en pierres de taille grises et rouges domine la plaine comme un phare foudroyant. Il porte l’inscription « Bismillah », « Au nom de Dieu », en écriture kufique sur sa face nord. Les Turcs assurent que la Menüçahr Camii, la mosquée de Menüçahr, fut bâtie vers 1072 par l’emir Menüçahr après la conquête turque. Ce serait alors la plus vieille mosquée de Turquie. Les Arméniens insistent que ce fût un palais bagratide, la résidence du catholicos, ou le jamatoun d’une église reconverti en lieu de culte musulman. D’autres encore suggèrent que la construction date des XIIe et XIIIe siècles, réemployant des fondations antérieures, l’hypothèse la plus probable. Cela expliquerait également son alignement inhabituel, elle donne sur le sud-ouest au lieu de l’est, et l’axe étrange du minaret.

 

La mosquée de Menüçahr est une structure rectangulaire perchée sur le bord de la falaise dominant l’Arpa Cayı. Le contraste de cette mosquée puissante avec les églises élégantes est aussi grand que les mondes dont les deux styles sont issus. Construction sobre contre architecture raffinée. Une existence rude à l’épreuve de la nature hostile des steppes opposée à une vie abritée et protégée. Un art sévère et rigide supportant les voyages incessants face à des œuvres témoignant d’une maîtrise technique et d’un sens artistique avancé. En 1997, toute cette zone était encore interdite d’accès et sous surveillance militaire. Aujourd’hui il est possible de la visiter.

 

 

La façade ouest de la mosquée s’était effondrée à la fin du XIXe siècle, mais le bâtiment ruiné continuait à être utilisé comme lieu de culte par les musulmans du village jusqu’en 1906, date à laquelle l’archéologue russe Nikolaï Marr l’avait reconverti en musée. Il avait fait murer les arcades ouverte côté ouest pour fermer le bâtiment. Les piliers rouge vif désormais offerts aux éléments sont caressés par la douce lumière du soleil. Nous pénétrons à l’intérieur où règne la fraîcheur.

 

 

De robustes colonnes supportent les élégantes arcades et le haut plafond. Six piliers divisent l’espace en compartiments dont seulement six sur onze à l’origine subsistent. Les caissons du plafond sont incrustés de pierres polychromes de différents motifs et les chapiteaux des colonnes sont ornés de mouquarnas. Cinq grandes fenêtres voûtées en plein cintre, très inhabituel dans une mosquée, éclairent l’intérieur. Située sur l’extrême bord de la falaise, la vue depuis les fenêtres est singulière. Je m’appuie au bord de l’une des baies et laisse parcourir mon regard sur la rivière dont les eaux verdâtres coulent en contrebas. J’aperçois le couvent de la Vierge avec sa chapelle au dôme dentelé et les vestiges du pont enjambant l’Arpa Cayı.

 

Un chemin recouvert d’herbe folle et de fleurs par milliers mène à la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Située sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor, elle trône isolée et solennelle au milieu des étendues vertes qui ondulent jusqu’à l’infini. Sa façade est dodécagonale et délicatement sculptée alternant d’étroites fenêtres et de profondes alcôves aux corniches richement ornementées. Sous le toit conique, les fenêtres du tambour circulaire sont entourées de moulures à doubles arcades, ce qui est très inhabituel. L’ensemble provoque un jeu d’ombre et de lumière qui donne un sens baroque à l’église. Si, depuis l’extérieur, l’édifice semble de proportions modestes, l’intérieur est très spacieux et des niches élancées attirent irrésistiblement le regard vers le haut.

 

 

Édifiée comme chapelle privée et lieu de sépulture par le prince Grigor Pahlavouni pour sa famille, les fondations du caveau furent mises à jour en 1907. En 1998, un an après notre dernier passage, le lieu fut violé par des voleurs de tombes prouvant ainsi l’existence des tombeaux restés intacts jusque-là. En 2004, l’ensemble des sépultures fut excavé par les archéologues. La famille Pahlavouni acquit une grande importance quand Vahram Pahlavouni devint le dirigeant de l’opposition à l’incorporation d’Ani dans l’Empire byzantin. On pense qu’à sa mort, en 1047, il fut enterré dans la sépulture familiale. Son nom est mentionné dans le tympan de la porte d’entrée de l’église qui date de 1040 où il déclare avoir réservé de l’argent pour célébrer des messes pour l’âme de son fils Aboughamir, d’où le nom de l’église.

 

L’édifice le plus étonnant d’Ani est l’église Saint-Grégoire du roi Gagik bâti en l’an mille. Détruite par un tremblement de terre peu de temps après sa construction, elle fut oubliée et le site se couvrit de terre. Les ruines furent finalement excavées par Nikolaï Marr en 1906. Des piliers, des chapiteaux et des pierres magnifiquement sculptées provenant de l’édifice circulaire, composée de trois rotondes superposées, jonchent le site. Des fleurs jaillissent du sol. Bleuets, marguerites, fleurs de pissenlit, petites graminées. Les pétales tendres de toutes les couleurs bénissent ce lieu sacré de leur bienfaisance. Mais l’herbe épouse les murs, les racines des arbres s’engouffrent dans les fissures et risquent d’endommager les vestiges. La nature reprend ses droits. À l’intérieur de l’église, le déambulatoire circulaire est encombré de vestiges. Difficile d’imaginer ce lieu d’abandon illuminé par des cierges, des nuages d’encens se faufilant entre les colonnes emplissant l’atmosphère de son parfum envoûtant, tandis que les cantiques résonnent sous la coupole et les dévots murmurent leurs prières.

 

 

À proximité de l’entrée, un chapiteau orné de spirales gît sur le sol : une de mes images préférées de la ville. Lors de notre dernier passage, je m’étais assise sur cette pierre. J’avais alors été conquise par Ani, son atmosphère nostalgique, la beauté de ses églises, son émouvante isolation. Aujourd’hui, je m’y installe de nouveau, une nouvelle fois fascinée. Mon regard embrasse le plateau. Le soleil verse sa lumière diffuse depuis le ciel. Une lumière feutrée qui donne de la majesté au site. Car même si les tremblements de terre ont secoué les bâtiments, ils triomphent. Leur ornementation est encore vive et témoigne d’une architecture audacieuse et d’une prouesse artistique qui allait au fil des siècles être emportée et absorbée.

 

 

Nous devons partir. Philippe me prend la main et avec regrets je quitte « mon » chapiteau. Nous suivons l’ancien tracé de la rue principale, celle qui conduit à la porte du Lion. Tant de vestiges enfouis sous la terre. Par ci et par là, une colonne, une arche, un mur écroulé. Les fondations de boutiques, de bains, les fragments étonnamment alignés du grand minaret de la mosquée Abu’l Muamran. Des bases de moulins et de presses à huile. Quatre colonnes trapues marquent l’endroit d’un temple du feu zoroastrien attestant une présence à Ani avant la période chrétienne. Plus tard, la structure a été transformée en chapelle.

 

 

D’innombrables pierres jonchent le parcours. Ani a tellement à offrir et elle est tellement blessée. Nous nous approchons des remparts. Massifs et puissants, les autorités turques ne les ont pourtant pas jugé assez pour barricader l’accès à Ani. Car, depuis 2002, la ville entière est entourée de barbelés supportés par des gros piliers enclavés dans une fondation de béton. La motivation derrière cette construction couteuse n’est pas très claire, même si, en Turquie, les sites archéologiques sont souvent enclos permettant de demander un droit d’entrée. Ici, vu l’importance des murailles entourant la ville, cela semble superflu. Pour accéder aux endroits les plus éloignés d’Ani, une route a été tracée, là où auparavant n’existait même pas une piste. Sans aucune considération pour le fragile environnement archéologique, pendant des mois, des camions, des bulldozers et des tracteurs ont traversé la ville. Après la construction de ces barbelés, les habitants des villages aux alentours ont été interdit d’emmener leurs troupeaux paître dans l’enceinte de la ville antique. Ceci a entrainé une rapide repousse de la végétation recouvrant les chemins rendant la visite difficile et causant des dommages importants aux édifices.

 

J’hésite avant de m’engager sous le porche de la porte de la ville. Difficile de quitter Ani. Je songe déjà à revenir. Philippe, qui l’a visité d’innombrables fois, l’a retrouvé telle qu’il l’espérait : forte et fragile à la fois. Un soupir, un dernier regard. Je ferme les yeux un instant et une image traverse mon esprit. Je vois Ani lorsque la ville était à son apogée…

 

 

Perchée sur son promontoire escarpé, Ani, en l’an mille, devait être d’une magnificence et d’une richesse inouïe, déployant ses murailles, ses palais, les dômes des églises et des chapelles par centaines, le tout construit en pierre basaltique d’un profond orange alterné ici et là de gris, de rose et d’ambre. Les jours de beau temps, quand le soleil baignait la ville, Ani devait ressembler à un mirage éclatant de lumière, une mer cuivrée. Lorsque des nuages noirs assombrirent la cité, le brouillard se mouvant entre les monuments, sa puissance devait se montrer effrayante et sinistre. Incomparable avec les villes antiques grecques ou romaines, Ani devait dégager une tout autre beauté, moins pompeuse, plus subtile. Naguère habité de cent mille âmes, Ani, au cœur du monde musulman, est une ville d’architecture et d’histoire arménienne, de gloire radieuse au destin tragique. Dans cette région austère et isolée, la ville de mille et une églises répand une beauté émouvante et une tristesse pour ce qui n’est plus…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : La cathédrale d’Ani.

 

Au-delà de l’horizon… L’âme hantée de la cité de cuivre.

« Qu’est-ce que c’est Ani ? » se demande Konstantin Georgievich Paustovsky en 1923. « Il y a des choses que nous ne pouvons pas décrire, n’importe comment nous essayons », note-t-il. Aux confins de la Turquie orientale et de l’Arménie, dominant les gorges de la rivière Arpa Cayı qui marque la frontière, de puissants remparts défendent jalousement quelques monuments en ruine. Éparpillés sur la plaine, cônes et tambours, formes circulaires et arcades aveugles témoignent de la splendeur d’une civilisation ignorée qui connut son apogée au début du deuxième millénaire et dont Ani fut la capitale. Longtemps intégrée dans la zone du « no man’s land » imposé par l’Union soviétique, le site souffre toujours de sa situation géographique et reste sous contrôle de l’armée. Qu’est-ce que c’est Ani ? Ani est une ville morte somnolant sur une plaine sauvage parsemée de vestiges voués à l’oubli. Mais Ani est aussi un monde. Un monde solitaire. Un monde fabuleux, unique et majestueux.

 

L’âme hantée de la cité de cuivre, Ani, Turquie, août 1997.

 

Après les paysages verdoyants des monts Kaçkar, l’arrivée sur les étendues désolées des hauts plateaux est brutale. La ville de Kars aux influences azérie, turkmène, kurde, turque et russe est déroutante par sa situation au centre de la steppe. Au pied d’une imposante citadelle fondée par les Arméniens au Xe siècle, la ville moderne, sous son aspect russe de par ses édifices austères en basalte noir, dégage l’atmosphère d’un temps révolu. À notre arrivée nous nous installons à l’hôtel, puis repartons immédiatement nous renseigner sur les conditions de visite pour le site d’Ani, à quarante-cinq kilomètres de là.

 

 

Sa connaissance du terrain et le fait de parler le turc suite à un long séjour en Turquie en 1973 conduisent Philippe à accompagner un voyage devenu légendaire : « la Grande Aventurque ». Pendant quatre ans, de 1975 à 1978, il traverse des régions de la Turquie orientale qui viennent à peine de s’ouvrir au tourisme. Les conditions d’hébergement sommaires, les relations professionnelles pas toujours faciles, la sécurité précaire par endroit et les routes de montagnes difficilement praticables sont des problèmes mineurs à côté de la richesse des sites historiques, la beauté des paysages et la gentillesse de la population. Le lac de Van, le mont Ararat, le Tigre et l’Euphrate, églises arméniennes, châteaux kurdes, cités bibliques, le somptueux site du Nemrud Dagı… Lieux fascinants, profondément ancrés dans leurs traditions centenaires, mais également en pleine révolution kémaliste. Ani, de par sa situation, signifie la fin d’un monde, dernière étape avant le « rideau de fer ». Une frontière fortifiée et électrifiée entre l’Ouest capitaliste et l’Est sous la domination communiste qui répercute son effrayante austérité sur toute la région. Pendant cette période, la visite du site est soumise à de sévères conditions. Demande d’autorisation, accompagnement par la police et l’armée turque, stricte interdiction de photographier, fouille de sacs. En dépit de ces restrictions, la découverte d’Ani reste, pour Philippe, l’un des points forts du voyage. Hélas, la rébellion du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, provoque des troubles en Turquie orientale dès 1978 signifiant la fin de la Grande Aventurque. En été 1980, en dépit de l’instabilité politique, Philippe retourne dans la région pour retrouver ses amis. Ce sera son dernier passage à Ani avant longtemps.

 

Peu de choses ont changé depuis seize ans. En raison de l’éternelle instabilité politique due à la proximité de la frontière arménienne, tout visiteur est obligé de se rendre d’abord à l’office du tourisme de Kars pour une demande d’autorisation de visite, puis aux services de la Sécurité où il doit montrer son passeport. Finalement c’est au musée que sont délivrés les billets d’entrée. Seules améliorations : depuis cette année, la prise de photographies est autorisée à condition de ne pas viser en direction de l’Arménie. Après les démarches bureaucratiques, nous prenons la route en direction de l’est au milieu de l’après-midi. Philippe ne parvient pas à cacher son excitation de retourner à l’ancienne capitale arménienne. Moi, pour ma part, je suis impatiente de la découvrir. J’ai besoin d’éprouver ce « que c’est Ani », de satisfaire une envie de plusieurs années, depuis que Philippe m’a vanté sa beauté et son atmosphère exceptionnelle.

 

 

La piste traverse la steppe ondulée, brûlée par le soleil. Nous passons quelques villages kurdes, poussiéreux et assoupis sous l’intense chaleur, bordés de meules de foin et de galettes de pyramides de bouses de vache qui sèchent et serviront de combustible. La lumière est diaphane, le ciel à peine voilé. Des troupeaux de moutons et de vaches paissent tranquillement et des chevaux parcourent librement les étendues sauvages.

 

 

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la frontière, la sensation de solitude se renforce. Puis, soudain, une image altère ma respiration, mon cœur bat. Remplissant l’horizon, d’impressionnants remparts cuivrés barrés à intervalles réguliers de tours rectangulaires et cylindriques surgissent de la steppe comme il y a mille ans.

 

 

Ani s’étend sur un plateau triangulaire délimité par deux profonds ravins qui convergent au sud tandis que le côté nord, par où arrive la route de Kars, est défendu par des doubles remparts. Nous laissons la voiture à l’ombre des murailles. Après un passage au poste militaire où un soldat épluche méticuleusement nos papiers, nous franchissons l’Aslanli Kapisi, la porte du Lion, qui doit son nom à un bas-relief de lion sculpté sur ses murs. Ni le bruit métallique d’un loquet, ni celui du grincement d’une porte massive tournant sur ses gonds ; l’arche est désespérément vide. De l’ombre, nous passons à la lumière. Je marque un temps d’arrêt, époustouflée, mon regard balaie la plaine. Ce premier moment de confrontation avec la beauté mélancolique de la cité de cuivre à laquelle je ne m’attendais pas fait sourire Philippe. Disséminées dans la plaine se dressent la cathédrale et les églises en ruines. L’existence même de ces édifices aux proportions gracieuses, aux lignes singulières, aux toits coniques, rehausse l’impression d’isolement. Si le souffle de vie a quitté Ani, sa résistance persiste.

 

 

« L’aspect d’Ani est très triste quand on le regarde par la porte principale de la ville… Il n’y a ni rues, ni arbres, ni fleurs ; vous n’y entendez pas même le gazouillement des oiseaux errants ; vous n’y voyez que des ronces et des broussailles, des reptiles et des serpents, qui montrent leurs têtes peureuses du milieu des pierres pointues dispersées dans la ville et du milieu des amas de pierres indiquant les traces des bâtiments. Ce sont les seuls habitants d’Ani, depuis le commencement du XVe siècle, sans compter le séjour temporaire de quelques nomades kurdes », raconte K. J. Basmadjian en 1903 dans son livre « Souvenir d’Ani ».

 

Nous suivons le chemin qui mène à l’église du Christ Rédempteur construite pour accueillir un fragment de la vraie Croix. Les arcades aveugles sur les façades sont gravées d’élégantes inscriptions en arménien relatant son histoire. Représentant un plan circulaire, la coupole repose sur un haut tambour formant un cercle parfait qui prend appui sur huit trompes. Architecturalement, cet édifice, composé uniquement d’éléments géométriques, est une des plus pures des églises arméniennes. Seule une moitié reste debout mais même blessée, elle domine la plaine de sa carcasse imposante. Sa partielle destruction laisse entrevoir la technique de construction arménienne médiévale. Une masse de pierres concassées, mélangée à du ciment et couverte de pierres de taille, compose une structure monolithe. Murs, tambour, toit, dôme et colonnes sont une unité physique et unie. C’est ce qui explique que, quand elle s’effondra, frappé par la foudre en 1957, la moitié de la structure fut détruite. La couleur cuivrée de sa face intacte rayonne dans le soleil et se détache fièrement contre le ciel bleu. Elle contraste avec la partie intérieure, où subsistent quelques fresques, qui dégage une triste résignation, regardant le nord, toujours à l’ombre.

 

Seuls le tambour et la coupole de l’église Saint-Grégoire de Tigrane Honentz, l’un des édifices les mieux préservés d’Ani, sont visibles depuis le chemin car elle se situe en contrebas, près des murailles qui séparent Ani de l’abîme profond de l’Arpa Cayı. La rive opposée est territoire arménien. Des barbelés sont dressés tout le long sur les berges de la rivière et depuis les miradors des soldats russes et arméniens lourdement armés surveillent les environs. La frontière entre la Turquie et l’Arménie est sévèrement gardée. L’absurdité de la situation me saisit. À quelques mètres de distance seulement, un des hauts lieux de l’histoire du peuple arménien leur est désormais inaccessible. L’oppressante présence militaire me fait soudain froid dans le dos. La brise devient un sanglot, les eaux murmurent comme une plainte. Ani est orpheline. Son pays d’origine l’a perdue, à sa grande consternation et son grand désespoir. Son pays adoptif l’ignore, c’est tout juste s’il la tolère. Un destin fatal et lourd à porter.

 

 

En descendant le sentier, l’édifice se dévoile peu à peu, magnifique composition d’arcs et arcades couronnée par un tambour et d’un dôme conique sur un arrière-plan de paysages désertiques. La pierre rouge, la steppe ocre, le ciel bleu. Contrastes forts, couleurs intenses. Primaires et pures. Couleurs de la roche, de la terre, de la voûte céleste. Si près du divin, si loin de la paix. Il est interdit de photographier en cette direction mais discrètement, l’appareil posé parterre, je parviens à prendre un cliché volé.  Nous arrivons sur la terrasse où se situe la grande basilique à croix inscrite et coupole à la croisée. Le portique est en ruine, mais le magnifique décor sculpté nous émerveille. L’aigle byzantin, encorbellements et feuilles d’acanthe. Les murs finement ciselés sont percés de fenêtres étroites. Les pierres cuivrées, ayant absorbé le soleil pendant des heures, dégagent de la chaleur. Le contraste avec l’intérieur de l’édifice où peu de lumière pénètre est grand : l’ambiance est fraîche, tant par la pénombre, tant par la couleur des fresques de dominance bleu foncé qui sont extrêmement bien conservées.

 

 

« En l’an 664, par la grâce de Dieu, quand le seigneur de cette ville d’Ani fut le fort et puissant Zak’arian, moi, Tigrane, serveur de Dieu, fils de Sulem Smbatorentz de la famille Honentz, pour la vie longue de mes seigneurs et leurs fils, je construisais ce monastère de Saint-Grégoire, sur le bord du précipice et dans un lieu de buissons, et je l’achetais avec ma richesse légitime de ses propriétaires et avec grande fatigue et dépenses, je le dotais de défenses tout autour ; je construisais cette église au nom de saint Grégoire l’Illuminateur et je l’embellis avec beaucoup de décorations… »

 

 

Cette inscription sur la façade est de l’église précise qu’elle fut dédiée à Grégoire l’Illuminateur, apôtre et premier patriarche arménien, et qu’elle fut édifiée par le noble Tigrane Honentz en 1215. À cette époque Ani était sous contrôle géorgien et tout porte à croire que l’église était dévouée au rite orthodoxe géorgien et que les fresques ont été peintes par des artisans géorgiens. La somptueuse décoration sculptée et l’intérieur entièrement couvert de fresques monumentales évoquant le martyre de saint Grégoire l’Illuminateur sont en contraste avec l’austérité des autres édifices de la ville et pas particulièrement approprié compte tenu de la situation économique et politique précaire d’Ani au XIIIe siècle. Mais Tigrane Honentz était excessivement fortuné…

 

 

Après les travaux de réparation qu’il avait financés en 1213, le noble exigea que son nom fût mentionné là où personne n’avait osé graver d’autres inscriptions que celles de la reine Katramidé, sur le mur sud de la cathédrale. Il construira à l’extrémité ouest de la ville dominant les gorges de l’Arpa Cayı son monastère de Saint-Grégoire. Les bains publics, situés dans le même quartier, lui appartenaient tout comme deux grandes hôtelleries du centre, dans la rue de la Mosquée. Il possédait magasins et maisons, tous les moulins, les presses à huile et les pièges à poissons sur la rivière. À l’extérieur des murailles, des villages, des vignobles et des carrières de pierre lui appartenaient. Tigrane était également prêteur sur gages, fonction extrêmement rentable dans une métropole située au carrefour des grandes routes commerciales. Le négoce international exigeait des capitaux importants et disponibles pour acheter la totalité d’un arrivage ou pour prêter de l’argent à un marchand étranger qui s’engageait à rembourser une fois de retour dans sa cité d’origine. Assurés de trouver des correspondants dans les villes lointaines, les employés de Tigrane pouvaient partir sans argent évitant ainsi le transport de fonds. L’histoire de Tigrane Honentz est la preuve de l’incroyable richesse accumulée dans la ville. Difficile à imaginer quand le regard parcourt la désolation du plateau, l’état pitoyable de quelques bâtiments encore debout et surtout… le vide.

 

En parcourant l’étendue que représente l’ancienne capitale arménienne, nous avons l’impression que le temps s’est arrêté. Le silence pèse sur le lieu qui semble en paix. Cependant, la réalité est morose. Sous la terre, sous ce terrain vague, sous les merveilleuses fleurs et la végétation sauvage gisent les vestiges et la misère d’une ville et d’un peuple. Les guerres ont laissé les palaces et les églises vides. Des vagues destructrices ont dévasté les habitations et marqué de cruauté la ville entière. Selon certains historiens, la prise d’Ani par Alp Arslan fut si terrible que les rues étaient encombrées des corps et la rivière rouge de sang. Les vestiges des églises maudites rappellent qu’une puissante nation chrétienne fut anéantie sous les coups répétitifs des tribus les plus barbares que connu l’Asie.

 

 

« En face de vous il y a une construction élevée, vaste, grandiose et haute, sur laquelle sont perchés des hiboux ; vous entendez de loin leurs gémissements et leurs cris de lamentations qui vous donnent des frissons, au lieu d’écouter des alléluias et des cantiques agréables, adressés à Dieu. Le dôme est tombé ; elle vous fait l’impression d’une belle fille décapitée : c’est la cathédrale, fondée en 980 par le roi arménien Sembat, et achevée en 1001 par la reine Katramidé, sous la surveillance de l’architecte arménien Tiridate, qui a reconstruit plus tard le dôme de Sainte-Sophie de Constantinople », écrit K. J. Basmadjian.

 

 

La cathédrale domine la ville morte de sa masse cuivrée. De plan rectangulaire à croix inscrite, l’absence du tambour et du dôme central, effondrés lors des tremblements de terre, donne à l’édifice vu de l’extérieur une forme cubique qu’il n’avait pas à l’origine. Les façades de pierres de lave orange et grise sont ornées de hautes arcades aveugles percées de fenêtres allongées ornées de délicats entrelacs. La cathédrale fut terminée par la reine Katramidé, l’épouse du roi Gagik. Le chroniqueur Asolik nous apprend « qu’elle orna cette église de tapisseries aux fleurs de pourpre tissées d’or et peintes de multiples couleurs, et aussi de vases d’or et d’argent, brillant du plus vif éclat, magnificences qui rendaient la cathédrale d’Ani aussi resplendissante que la voûte céleste ».

 

 

Nous pénétrons à l’intérieur par la porte sud, jadis réservé pour le roi. La soudaine obscurité nous surprend. Sous les voûtes au profil brisé, un silence sourd nous enveloppe. La hauteur vertigineuse et l’atmosphère sombre est très en contraste avec la forme dégagée et la couleur chaude de l’extérieur. Les quatre piliers massifs en faisceaux et colonnettes qui supportaient la coupole sont reliés les uns aux autres par des arcs brisés. Ils se prolongent dans les arcs de tracé ogival créant ainsi une grandeur solennelle et une impression d’élégante verticalité. L’abside est occupée par un alignement de niches semi circulaires. Quelques traces de peintures subsistent sur les murs et les chapiteaux. Les hautes fenêtres et la cavité provoquée par le dôme disparu laissent infiltrer un jeu d’ombre et de lumière insolite. Mon regard est inévitablement attiré vers le ciel bleu qui remplace le dôme. Perses, Arabes, Kurdes, Mongols n’ont plus d’importance, les conflits des Arméniens et les Géorgiens avec Byzance et Rome semblent insignifiants. Ici la miséricorde continue de se proclamer dans ce rayon de lumière qui descend du trou béant du toit. Là où autrefois l’image du Christ Pantocrator donnait sa bénédiction aux dévots.

 

 

L’Arpa Cayı apparaît telle une déchirure accidentelle dans un paysage autrement immuable. Ses eaux coulent dans une gorge profonde vers le Sud à la rencontre de l’Araxe, une des rivières mythiques de l’Éden, pour ensuite se jeter dans la mer Caspienne. La rivière serpente à travers la plaine désertique délimitant ainsi la ville et, de nos jours, un pays. Un pont, dont j’aperçois les vestiges, l’enjambait. L’unique arc de trente mètres de portée s’est écroulé, coupant réellement et symboliquement la cité du pays de ses bâtisseurs. Nous pensons aux événements qui ont conduit à ce partage de territoire et cette haine farouche entre deux pays, deux peuples, deux religions…

 

 

L’immense territoire de l’Arménie historique comprenait la Turquie orientale, la république d’Arménie actuelle, une partie d’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh, des portions de la Géorgie, de l’Iraq et de l’Iran. Plus tard est venue s’ajouter la Cilicie, région de la Turquie du Sud. L’Arménie incluait les trois grands lacs : Van, Ouroumieh et Sevan, ainsi que le mont Ararat. Au XVe siècle, l’Arménie fut occupée par les Ottomans qui lui laissèrent un certain degré d’autonomie. Mais le territoire arménien s’amenuisa au cours de l’occupation turque, et en 1746, l’Arménie fut partagée entre les Turcs ottomans et les Perses : l’ouest alla à la Sublime Porte, l’est aux Perses. En 1801, les Russes arrivent dans le Caucase et en 1828, la Russie s’empare de l’Arménie oriental tandis que la province d’Erzurum demeure aux Ottomans. C’est à partir de ce moment que la communauté arménienne commença à s’organiser politiquement entraînant la fermeture de six cents écoles arméniennes de la part des Russes et de terribles représailles et massacres côté turc notamment en 1884 et en 1896, lorsque plus de cent cinquante mille Arméniens auraient péri.

 

Au début du XXe siècle, les Jöntürkler, Jeunes-Turcs, le parti politique nationaliste révolutionnaire et réformateur ottoman, mènent la rébellion contre le sultan qui est renversé et exilé en 1909, puis ils s’occupent à planifier le génocide arménien pour turquifier l’Anatolie. Devant la crainte d’un ralliement des Arméniens aux troupes russes ennemies, les Jeunes-Turcs, soupçonnant un complot arménien, procèdent à des perquisitions et à des arrestations qui frappent notamment les intellectuels de Constantinople. Leur déportation suivie de leur assassinat marque le véritable point de départ de ce que certains appelleront un génocide. Après la défaite contre les Russes, des massacres systématiques sont organisés dans les régions de l’est, puis dans les régions éloignées du front enlevant le doute sur l’accusation de collaboration avec l’ennemi. Puis, sous le prétexte d’une relocalisation, commence la déportation. Les convois convergent vers Alep où ils sont repartis selon deux axes : au sud, vers la Syrie, le Liban et la Palestine dont une partie survivra, et vers l’est, le long de l’Euphrate. Peu à peu, ceux-là sont poussés vers Deir ez-Zor, dans l’extrême sud-est de la Syrie. En juillet 1916, ils sont envoyés dans le désert mésopotamien où ils sont exécutés ou laissés à l’abandon. Selon les sources, entre avril 1915 et juillet 1916, deux tiers de la population arménienne sont décimés. Après l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, successivement en 1917 et 1918, les Arméniens parviennent à créer une république indépendante.

 

En 1919, à Constantinople, se tient le procès des Unionistes. Sans leur présence car ils avaient pris la fuite en 1918, les principaux responsables du génocide sont condamnés à mort par contumace. La cour martiale établit leur volonté d’éliminer physiquement les Arméniens. Pourtant, la majorité des premiers dirigeants de la Turquie moderne furent issus des rangs jeunes-turcs, y compris Mustapha Kemal, et nombre d’entre eux furent compromis dans le génocide. L’éradication de la présence arménienne dans le pays fait même partie des lois adoptées. Lorsque Kemal arrive au pouvoir en 1923 avec sa politique de retour aux racines turques, le génocide arménien est fortuitement oublié. Puis, dans une controverse, la jeune République turque, dès les années vingt, a reconnu huit cent mille victimes dans ce que Mustafa Kemal a défini publiquement comme « un acte honteux ». Dans une crise de colère, il a également dit, au sujet des responsables que « ce sont des espèces d’hommes qui devraient être pendus, de grands assassins ». Encore aujourd’hui les autorités d’Ankara récusent le mot génocide et passent cela sous « massacres croisés sur fond de guerre et l’effondrement de l’Empire ottoman ».

 

Face aux conséquences du génocide, à la dévastation de l’Arménie occidentale et à la guerre contre les armées de Mustafa Kemal, l’Arménie, affaiblie, se résigne à accepter la protection des bolchéviques. Ainsi, en 1920 naît la République soviétique d’Arménie qui ne couvre qu’une partie du territoire historique de l’Arménie, le pays ayant perdu Ani, l’église d’Akhdamar sur le lac de Van ainsi que le mont Ararat. Intégrée dans la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, elle devient une république socialiste soviétique à part entière en 1936. Mais Staline, décidé de débarrasser l’Union soviétique de toute religion, prend des mesures qui persécutent l’église apostolique qui a déjà vu ses possessions confisquées en 1920. En 1938, après l’assassinat du catholicos, le catholicosat d’Etchmiadzine est fermé et l’église survit dans la clandestinité et dans la diaspora. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’Arménie reste relativement à l’écart des conflits. À partir de 1953, sous Khrouchtchev, l’Arménie connaît un rapide redressement économique et culturel et une certaine liberté religieuse est accordée aux Arméniens. L’introduction par Mikhaïl Gorbatchev de la glasnost, « transparence », et de la perestroïka, « reconstruction », dans la seconde moitié des années quatre-vingt ravive les espoirs d’une vie meilleure au sein de l’Union soviétique chez les Arméniens. L’Arménie accède à son indépendance définitive le 21 septembre 1991. Les relations avec la Turquie sont très conflictuelles en raison de la disparition de deux tiers de la population arménienne en 1915 et la négation de ce fait par la Turquie. La frontière entre l’Arménie et la Turquie reste officiellement fermée.

 

Philippe, les traits durs, scrute la plaine. Responsable d’une mission humanitaire suite au séisme survenu en décembre 1988 qui dévasta le nord de l’Arménie, il a négocié l’ouverture de la frontière de Kemal Paşa vers Batumi en RSS de Géorgie. Par contre, sa tentative d’obtenir la permission d’emprunter la route le long de la mer Noire pour éviter les hauts plateaux du centre de la Turquie, fut vaine. Les autorités à Ankara n’ont voulu faire aucun compromis. Pourtant, l’occasion pour relâcher les relations tendues entre les deux pays était parfaite. En conséquence, le convoi a dû traverser les montagnes enneigées de la Turquie orientale avec des températures de trente-cinq degrés au-dessous de zéro, et faire le long détour par la Géorgie. Un voyage infernal mais néanmoins rendu possible grâce à la gentillesse et à l’aide précieuse de la population turque installée dans les montagnes et sur les hauts plateaux, loin des bureaucrates d’Ankara.

 

Les vestiges de la citadelle et le minaret octogonal de la mosquée Menüçahr se découpent à l’horizon. Ce sont des édifices interdits d’accès car en dehors de la zone surveillée. Mais la présence du lieu de culte musulman atteste que les religions coexistaient dans l’Ani moyenâgeuse. Couvert de broussailles et de mauvaises herbes, nous apercevons de grands débris de murs des bâtiments entassés, des églises à moitié ruinées, et des palais démolis. Une petite brise court sur la plaine balayant les graminées sèches. Le tintement des cloches d’un troupeau de mouton et chèvres nous parvient. L’herbe est jaune, brûlée par le soleil impitoyable de cette région du monde où le climat est rude, été comme hiver. Un voile de nuages s’est formé sous la chaleur laissant transparaitre un soleil irisé qui confère une lumière irréelle au site. Je scrute le ciel vers le sud. Le mythique mont Ararat, appelé en turc « Büyük Ağrı Dağı », la « Grande Montagne Mauvaise », reste invisible.

 

La petite église Saint-Grégoire de la famille Aboughamir trône sur le bord du plateau dominant la vallée Dsagh Kost-Dzor. Sa façade dodécagonale alterne d’étroites fenêtres et de profondes alcôves. En très mauvais état, son dôme conique ayant perdu une grande partie de ses tuiles, elle reflète le danger à lequel est affronté la cité.

 

 

La grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier, Gagkashen, fut bâtie sur un plan circulaire en l’an mille par le roi Gagik Ier. Pour sa réalisation le roi choisit l’architecte Tiridate, le même qui avait dressé les plans de la cathédrale. L’édifice, une rotonde à trois niveaux, percées de fenêtres, fut surmonté par l’inévitable cône. L’intérieur était conçu selon un plan en quadrilobé ; une abside et trois arcades ouvertes, entourées d’un déambulatoire formant un cercle complet. Aujourd’hui seulement le tracé circulaire au sol de cette magnifique église subsiste, avec quelques vestiges des trumeaux qui supportaient le dôme, des colonnes détruites et des chapiteaux ioniens.

 

 

L’église de Gagik, un imposant édifice circulaire couronné d’un dôme pyramidal à trois étages, fut inspiré de la cathédrale de Zvart’nots, la cathédrale des Anges, près de Yerevan. Elle fut érigée au VIIe siècle sur le site présumé de la rencontre entre le roi Tiridate d’Arménie et Saint Grégoire l’Illuminateur. Cette rencontre, qui eut lieu au début du IVe siècle, entraîna la conversion de l’Arménie au christianisme en 314, et en fit le premier État chrétien de l’histoire. La cathédrale de Zvart’nots fut, selon la tradition, construite pour abriter les restes du saint. Les plans furent dressés par le catholicos Nerses III, pro Byzantin, et de l’alliance des techniques d’architecture byzantine et arménienne naquit un édifice très complexe, innovateur et élégant qui fut détruit par un tremblement de terre au Xe siècle. Malheureusement, son égale à Ani ne connaîtra pas un meilleur sort. La construction n’étant jamais très stable, peu de temps après son achèvement, en 1013, il fallut des travaux de renforcement qui se révélèrent sans succès. L’église de Gagik s’effondra peu de temps après. Elle fut oubliée et le site se couvrit de terre.

 

En 1906, les ruines sont fouillées par l’archéologue russe Nikolaï Marr. Outre de nombreuses pierres sculptées et quelques inscriptions, il découvre un lustre ainsi que les fragments d’une grande statue du roi, la seule sculpture en ronde bosse provenant d’Ani. À l’origine, elle se trouvait dans une niche de la façade nord de l’église. Après l’avoir rassemblée, il la garde dans la mosquée convertie en musée. Plus de deux mètres de haut, elle représente le roi Gagik. Des restes de polychromie indiquaient qu’à l’origine, elle était peinte. Le roi est vêtu d’un long caftan rouge et d’un énorme turban blanc illustrant les liens culturels entre la cour bagratide et le califat arabe. Il porte un crucifix autour du cou. Les bras tendus, Gagik tient la maquette de l’église dans une offrande symbolique. À la fin de la Première guerre mondiale, la statue fut perdue dans des circonstances obscures. Après la Deuxième guerre mondiale la partie supérieure du torse a été retrouvée dans un champ par un paysan qui l’a confiée au musée d’Erzurum. Elle s’y trouve toujours, mais n’est pas exposée.

 

 

Je m’assieds sur un chapiteau provenant de l’église. Taillé dans la pierre de lave, les sculptures en spirale sont d’un orange profond, très lumineux. Mon regard parcourt les vestiges circulaires entourés de hautes touffes d’herbe balayées par une légère brise. Au loin se dessine la silhouette de la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir. Le ciel s’est éclairci, les nuages se sont dispersés. La lumière décline et les couleurs se résument aux bleu, rouge, orange, ocre, palette qui sera, pour moi, toujours synonyme d’Ani. Je comprends mieux maintenant la fascination de Philippe pour ce site particulier car je ressens la même chose. Ani ne peut pas laisser indifférente. Le paysage est suspendu dans un silence irréel. Un calme menaçant de vigilance et de tension. Des frontières, là où règne une hostilité étouffée, une politesse agaçante, peuvent être les lieux les plus calmes du monde.

 

 

Ani est noyée dans un voile cuivré. Le soleil a entamé sa descente et il est temps de partir, temps de quitter Ani. Les églises rayonnent dans un éclat de résistance, une cathédrale foudroyante de dignité baigne dans les derniers rayons de l’astre avant que le crépuscule ne s’en empare. Ces quelques monuments majestueux qui dominent la steppe dorée affrontent le temps, encore et toujours. Elles représentent toute l’histoire de l’Arménie : la gloire passée, l’abandon, la fierté présente. Pourtant l’ancienne capitale bagratide semble condamnée. Ani respire la nostalgie. De l’immense plaine d’herbe brûlée résonne une plainte. Un cri de détresse pour sortir de l’oubli. Je scrute l’est. Le soleil baigne la Turquie dans un rayonnement éblouissant. Je me tourne vers l’Arménie. La lumière s’est éteinte. Le pays est enveloppé dans une lueur diffuse. Philippe capte mon regard. La plaine dévoile une douceur sauvage. Le « no man’s land » se noie dans les dernières lueurs du jour. Les ombres des églises d’Ani s’allongent et fadent sur l’étendue herbeuse. La légère brise s’est tarie et la nature attend, impatiente, le crépuscule. Ce sera le moment où l’histoire se résigne. Où Ani sera de nouveau déserte et le silence total.

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Vestiges de la grande église Saint-Grégoire du roi Gagik Ier et la petite église Saint-Grégoire d’Aboughamir.