Au-delà de l’horizon… Si les dieux habitaient les montagnes ?

Au cœur du plateau anatolien, le cône volcanique de l’antique mont Argée domine les paysages de steppes arides et ventées de l’Anatolie intérieure. Ses laves ont ensemencé une étrange contrée. Une contrée où les vallons sont parcourus par des ruisseaux d’eau cristalline, où les cheminées de fées se teintent de l’ocre au rouge et du blanc cru au violet foncé suivant l’heure de la journée. Une contrée de canyons profonds et sombres, d’églises secrètes couvertes de fresques aux couleurs vivantes. La Cappadoce est le nom donné à cette contrée et le mont Argée des Anciens, volcan aux neiges éternelles, est devenu le Erciyes Dağı.

 

Si les dieux habitaient les montagnes ?, Erciyes Dağı, Turquie, juin 1998.

 

Après des jours merveilleux passés au cœur de la Cappadoce, nous décidons de nous approcher de l’Erciyes Dağı,dont la silhouette omniprésente domine toute la région. Notre périple commence avec un arrêt au bourg de Mustafapaşa. L’air est encore frais et les rues sont désertes. Habitée par des Grecs jusqu’en 1923, l’ancienne Sinassos ne s’est jamais remise des bouleversements ethniques consécutifs à la chute de l’empire ottoman. Les maisons de pierres aux frontons sculptés et les églises abandonnées témoignent de la prospérité de la ville autrefois. L’église Saint-Constantin-et-Sainte-Hélène arbore un fronton décoré de grappes de raisin. La porte est close et nous n’irons pas au delà de l’imposant portail supporté par de lourdes colonnes trapues ornées de spirales aux traces de peinture rouge, jaune et bleu.

 

 

Le paysage ensorcelant de la Cappadoce s’étend à perte de vue. Les plissements de terrain sont suaves et ondulants. Les couleurs ; d’infinis nuances de blanc, écru, gris, beige, brun et ocre, se heurtent à un ciel bleu intense. Les villages s’enchaînent le long du chemin comme les perles d’un collier, d’apparence grecque, d’influence turque, au bord des vallons, entourés d’oasis ; ici et là des cônes percés d’ouvertures trahissent des habitations troglodytes. Et toujours, au loin, se dresse, immuable, majestueux, l’Erciyes Dağı. La montagne veille.

 

La vallée de Soğanlı, « la vallée des oignons », est couverte d’un tapis de fleurs : coquelicots rouges, chardons violets, boutons d’or, myosotis et clochettes bleus. Dans cette vallée splendide, les pigeonniers ressemblent à des châteaux et de nombreuses églises creusées dans la roche tendre ont gardé des fresques d’une grande beauté. Nous en visitons plusieurs dont la Karabaş Kilise, l’ « église de la tête noire ». Cet ensemble monastique aménagé autour d’une cour naturelle possède une Déisis surmontée d’une « Communion des apôtres » très étrange car le Christ est représenté deux fois. La Yilan Kilise, l’ « église au serpent », est la plus éloignée de la vallée et l’accès se fait par un petit escalier creusé dans le roc. Sur la voûte est peint un impressionnant « Jugement dernier ». Un tronc d’arbre nous permet de traverser la rivière et nous conduit vers le village ou une terrasse, abritée sous des pommiers, nous accueille pour boire le thé.

 

Le volcan remplit l’horizon et nous fonçons droit sur lui. À partir du village de Seysaban, nous suivons un chemin caillouteux avant d’abandonner la voiture et de continuer à pied. Le sol est parsemé de fleurs de montagne et de chiens de prairie, ignorant hautainement notre présence. Un nid de cigognes est perché au sommet d’un poteau électrique. L’air se rafraichi, la neige n’est pas très loin. Des nuages commencent à se former autour du sommet le dissimulant. Le silence, l’apaisement, n’est rompu que par le chuchotement d’un rare souffle de vent, une caresse, une présence… divine ?

 

L’Erciyes Dağı est une montagne sacralisée. Son nom vient du latin Argaeus ou du grec Argyros, « argenté ». Sur des monnaies romaines de l’époque impériale le volcan est représenté à l’intérieur d’un temple distyle ou tétrastyle, façade à deux ou quatre colonnes. En numismatique, les représentations géographiques sont rares. Elles n’apparaissent que sur les revers de monnaies émises par des cités devenant le symbole de leur territoire ou de leur histoire. Les émissions provinciales émises sous l’empire par la cité de Césarée de Cappadoce montrent au revers une personnification de la Cappadoce, reconnaissable à la légende CAPPADOCIA, avec la montagne dans la main droite. Le volcan était un symbole géographique à l’échelle de toute la région. On trouve des arbres d’une dense forêt sur les versants et certaines pièces du IIe siècle montrent des signes éruptifs sous la forme de torrents de lave qui dévalent du sommet et un feu intérieur. Sur un poids de balance romaine on trouve le mont Argée couvert de pins, avec au sommet une figure radiée, un panier rempli de pommes de pins en guise d’offrande et, au centre, sous le sommet, des flammes qui s’élèvent, symbolisant le feu intérieur du volcan. L’interprétation iconographique de cet élément du mont Argée repose donc sur l’hypothèse selon laquelle les Anciens savaient que le mont Argée est un volcan. Strabon évoque «  les feux souterrains qu’on trouve en beaucoup d’endroits des lieux situés au-dessous de la forêt qui recouvre le Mont Argée ». La présence du feu est perçue comme le signe d’une présence divine dans l’imaginaire antique. La représentation divine au sommet montre que le volcan avait une importance religieuse. La représentation numismatique était attentive à la physique du massif. Des monnaies et statuettes montrent un mont Argée avec un triple sommet conforme à la réalité. Sur un drachme émis à l’effigie de Caracalla en 209, le mont Argée est représenté à trois sommets rocheux, celui du centre, le plus élevé, surmonté d’une étoile, les deux autres d’un aigle.

 

Nous rebroussons chemin et nous reprenons la voiture pour contourner le volcan. Sur le versant nord nous bifurquons en direction du sommet. Le paysage est plus aride et parsemé de tentes coniques des campements de nomades installés ici pour l’été. Au bord du Tekir Göleti, un lac de montagne aux eaux turquoise, nous rencontrons quelques familles venues des vallées voisines pour pique-niquer. Philippe, parlant leur langue, les aborde. Le contact est établi et, ravis, ils nous proposent de nous joindre à eux. Nous partageons des moments chaleureux arrosés de thé brûlant. À la descente nous faisons halte à la station de ski de Erciyes située à 1350 mètres d’altitude. Philippe, moniteur de ski à Chamonix rencontre un collègue turc et la discussion se fait animée. Mais lentement l’atmosphère change. Le ciel s’obscurcit et des nuages dévalent des pentes enveloppant les versants d’une brume argentée. Le mont Argée porte bien son nom.

 

 

Le Erciyes Dağı est un stratovolcan qui entra en éruption à la fin de l’ère tertiaire, déversant des torrents de lave sur la région et couvrant plus de cent kilomètres carrés de cendres. La lave se durcit pour devenir du basalte tandis que les cendres volcaniques formèrent une roche poreuse, appelée le tuf. Vents, pluies et inondations balayent la couche rocheuse, creusant de profondes vallées et sculptant pics, cônes, aiguilles et colonnes. Le volcan est inactif depuis la dernière éruption rapportée en 253 avant Jésus-Christ. Pendant sa période d’activité, la montagne approchait une altitude de 5000 mètres, aujourd’hui, le Erciyes Dağı culmine à 3917 mètres.

 

La plaine est toujours inondée de soleil. À Kayseri, la cité des mausolées, de curieux petits tombeaux, türbés, s’élèvent de place en place, dans les rues, sur les carrefours et dans les champs. Les Seldjoukides étaient attachés à leurs origines. Cela se traduisit, entre autres, par la construction de tombeaux en forme de yourtes, habitat traditionnel des hordes turcomanes d’Asie Centrale. Le Döner Kümber, le plus beau parmi ces türbés s’élève isolé sur une petite place près de la route. Un haut soubassement carré aux angles coupés, évoquant les pans de la tente, renferme le caveau. Il est surmonté d’une tour cylindrique coiffée d’un toit conique. Sa décoration est très élégante : arabesques et palmettes et deux félins à tête humaine au-dessus de la porte. Ce mausolée fut construit pour la princesse Shah Cihan Hatun en 1275. Le plus ancien, de plan octogonal et couvert d’un toit pyramidal, date de 1238 ; il s’agit du tombeau de Huvant Hatun.

 

 

Centre de l’empire hittite, l’antique Eusebeia ou Mazaca, reçut le nom de Caesareia, Césarée, au début du Ier siècle de notre ère, sous le règne de Trajan. Saint Basile (329-379), évêque, y fonda un monastère qui sera le centre de la ville byzantine. Du VIIe au IXe siècle, Césarée de Cappadoce eut à souffrir des incursions arabes. Les Seldjoukides arrivèrent dans la région vers l’an 1067 et Césarée fut occupé en 1082. Tursan Bey, prince danismendide, en fit la capitale d’un puissant émirat mais vers 1174, Césarée fut attaché à l’Empire seldjoukide d’Anatolie sous le règne de Kiliç Arslan. En témoignent des monuments avec les thèmes traditionnels de l’art seldjoukide ; hauts portails à voussure, décors des mihrabs et bandeaux épigraphiques. En 1243, Kayseri fut occupé par les Mongols. Vers 1335, le gouverneur ouïghour de Kayseri, Eretna, se déclara indépendant et les Eretnides régnèrent sur Kayseri jusqu’en 1380. Après un bref séjour du sultan Beyazit Ier, les Karamanides l’annexèrent en 1402. La ville fut définitivement attachée à l’empire ottoman en 1515 par le sultan Selim.

 

La ville est dominée par sa citadelle, austère et imposante. Parfait exemple de l’architecture militaire médiévale en Asie mineure, l’enceinte est élevée en blocs de lave et équipée de dix neuf tours. La porte voûtée en ogive et un long couloir donnent accès à la cour, le bazaar et le bedesten ; partie centrale réservée au commerce de soieries et aux marchandises précieuses à l’époque ottomane. Au loin, nous apercevons le minaret en briques faïencées de l’Ulu Camii, la Grande Mosquée. Dans les dédales de ruelles et l’amas de constructions hétérogènes, les étales débordent de produits de toute sorte. Corne d’abondance. Faisant face à la citadelle se dresse le Huant Hatun Külliyesi, ensemble comprenant mosquée, médressa, bains, han et hospice. Nous apprécions la belle construction de la Kursunlu Camii, mosquée datant de 1585 dont on attribue sa construction à Sinan.

 

 

Le külliye, littéralement : « ensemble », est un complexe destiné aux plus pauvres, comprenant une mosquée, une école coranique, médersa, des bains, hammam, un hôpital, un caravansérail, han, et un hospice, imaret. La victoire des Seldjoukides sur les Byzantins à la bataille de Mentzikert, en 1071, favorise l’implantation des tribus turcomanes en Asie Mineure. Le territoire fut disputé entre plusieurs tribus jusqu’à la seconde moitié du XIIe siècle. À partir de là, les Seldjoukides de Roum dominent tout le plateau anatolien. Souhaitant apparaître aux yeux des habitants des territoires nouvellement conquis comme des civilisateurs, les sultans seldjoukides prirent l’initiative de construire des ensembles d’établissements charitables qui permettaient à la fois d’apporter l’enseignement de l’islam sunnite et former dans les médersas de bons fonctionnaires. Sultan, princesse ou vizir, la personne qui prenait l’initiative pour la construction d’un külliye devait prendre en charge tous les frais et l’ensemble devait être doté d’un waaf, fondation pieuse disposant de fonds nécessaire pour assurer l’entretien des bâtiments et du personnel. Le premier complexe du genre du monde musulman, bâti sur l’initiative des sultans seljoukides de Roum à Kayseri, fut le Huant Hatun Külliyesi, daté de 1228-1238, édifié aux frais de la princesse Mahperi Huant Hatun, veuve du sultan Kaykobat 1er Alaaddin. Cette louable initiative qui consacra aux Seldjoukides la réputation de souverains éclairés allait être reprise avec succès par les Ottomans qui ne conçurent la mosquée impériale qu’au sein d’un külliye. Le premier külliye d’architecture ottomane fut le complexe de Beyazit Yildrim à Bursa, édifié entre 1398 et 1403, aujourd’hui en ruine. L’exemple le plus majestueux est le Sülleymaniye Camii d’Istanbul, conçu par Sinan, l’architecte de Soliman le Magnifique au XVIe siècle. Le külliye est alors présenté dans toute sa perfection.

 

Kayseri, à l’ombre de l’Erciyes Dağı, dégage une atmosphère sombre et morose. Comme si le soleil n’arrivait pas à réchauffer les lourdes pierres noires, comme si les rues grouillantes et agitées étaient parcourues par les fantômes du passé. Quel contraste avec la fabuleuse région dont elle est la métropole. Les vallées et les collines sculptées de formes rondes et suaves. Les rochers de tons pastel. Les villages sommeillants et apaisants, les troupeaux traversant les ruelles rentrant au crépuscule. La terre qui se mue en rouge, rose, violet, blanc : des fleurs par milliers. La douceur des paysages vallonnés, les champs de blé comme une mer ocre balayée par les vents. Terre des cigognes et l’Erciyes Dağı, coiffé de neige étincelante…

 

Incesu baigne dans le soleil. Ce village possède un külliye pourvu d’un grand caravansérail édifié en 1660 par un vizir ottoman, Kara Mustafa Pasa. L’ensemble, construit dans une belle pierre rouge, aspire la lumière. La végétation d’un vert vif grimpe le long des murs vivifiant les couleurs et des dizaines de cheminées s’alignent sur le toit. La ruelle menant à la mosquée avec sa coupole turquoise est bordée d’antiques ateliers désormais tombés en ruine, mais les portes voûtées peintes de couleurs pastel, vert et bleu, forment une jolie perspective. Le han est abandonné à la végétation ; des lianes grimpent le long des voûtes, des arbres poussent dans la cour autrefois animée. Nous sirotons un thé dans le çayevi emménagé à l’ombre des arcades. Atmosphère paisible, temps suspendu.

 

 

L’Uzun Yolu, la Grande Route, l’ancienne piste caravanière qui reliait Konya à la Perse via Kayseri traverse des paysages de désolation. Le soleil commence à baisser et la chaleur s’estompe. La brise est tombée. Pas un souffle d’air, pas un bruit. Le col de Topuz Dağı offre un panorama sublime. L’Erciyes Dağı domine la plaine, s’impose en maître absolu au milieu de ce paysage riche en nuances. Bercés dans une douce lumière, les champs ocre, jaune et vert tendre alternent avec le gris du bitume de la route. Elle ondule en virages suaves et s’étire à l’infini. Passe un camion coloré, suivi d’un paysan assis sur un âne déjà lourdement chargé. C’est cette Turquie que nous aimons. Le passé et le présent en fusion sur ce chemin qui lie les villes et les peuples depuis des siècles.

 

 

« Yol, la permission », yol signifiant « route », « chemin », est un film réalisé par Yilmaz Güney, turc d’origine kurde. Il évoque le sort terrible fait aux humains par une société où l’héritage de traditions barbares s’ajoute à l’oppression politique influençant de manière effroyable les rapports avec les familles. L’histoire raconte le sort de cinq condamnés de droit commun lors d’une permission auquel le système des prisons semi-ouvertes en Turquie donne le droit. Chacun s’apprête à se rendre dans sa famille dont la vie a été bouleversée par leur arrestation. Yusuf, ayant perdu ses papiers, est arrêté en route. Mevlüt retrouve sa fiancée, mais a le droit de sortir avec elle que sous la surveillance de deux chaperons en robes et voiles noirs. Mehmet Salih, reproché d’avoir laissé mourir son beau-frère au cours d’un hold-up, doit arracher sa femme et ses deux enfants à sa belle-famille. Seyit retrouve son épouse adultère enchaînée depuis des mois dans une cave. Omer va vivre le drame de son village kurde. Des drames quotidiens dans cette Turquie des années 1970 où le pays entre dans un processus de polarisation extrême avec d’un côté une gauche radicale et de l’autre l’extrême-droite entraînant une violence d’envergure et permanente.

 

Yılmaz Güney est incarcéré par la dictature militaire dans les années 1970. Il écrit les scénarios de ses films en prison d’où il dirige le tournage, la réalisation étant confiée à ses assistants. Pour « Yol » il reçoit une autorisation de tournage sur la présentation d’un scénario corrigé, et le film fut entièrement mis en scène en Turquie par Serif Gören. Mais Güney réussit à s’évader de prison et trouva asile en Suisse avec les bobines des rushes malgré les efforts de la dictature pour les faire disparaître. Il assura le montage de « Yol » et le présente en 1982 au Festival de Cannes où le film reçut la Palme d’or. Pendant près de 15 ans, le film est demeuré interdit en Turquie. Le réalisateur déclara : « Dans « Yol », j’ai voulu montrer combien la Turquie était devenue une immense prison semi-ouverte. Tous les citoyens y sont détenus. »

 

Le soleil s’est couché enflammant les collines. Les oiseaux se sont tus. Nous contemplons l’horizon. De l’Erciyes Dağı n’est visible que sa large base qui se déverse sur le plateau anatolien. Son sommet est dissimulé par des nuages noirs tandis que le reste du ciel est entièrement dégagé. Le roulement du tonnerre retentit au loin. Soudain, un éclair traverse l’atmosphère et la foudre se fracasse sur la montagne. L’orage éclate avec une violence inattendue sur le mont Argée. L’image est irréelle et fabuleuse. Les éclairs se succèdent, le tonnerre gronde. Si les Anciens pensaient que les Dieux habitaient les montagnes, ce soir, je suis prête à le croire moi aussi…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : L’Erciyes Dağı.

Au-delà de l’horizon… Où demeurent les dieux.

Colossal, gigantesque, monumental. Termes qui viennent à l’esprit à propos de Baalbek. Mais aussi : finesse, élégance, harmonie. La cité du soleil est pleine de contrastes. Immeubles modernes, vestiges antiques. Colonnes titanesques, délicats ornements. Une Vénus si provocante, femmes couvertes de noir. Intégrisme, progressisme. L’interdit de l’alcool, la production de vins exquis. Montagnes arides et enneigées, plaines fertiles couvertes de vignes créant le nectar des dieux. Baalbek, fondation religieuse, sanctuaire de Baal, grand Dieu phénicien. Héliopolis, la cité du soleil des Grecs. Irrésistible pour les Romains qui y imposent la puissance impériale. Baalbek, témoin du syncrétisme religieux de l’époque romaine. Baal, Shamash, Hélios, Zeus, Jupiter, Mercure. Condamnés à l’abandon, voués à l’oubli, à Baalbek, les dieux sont toujours présents.

 

Où demeurent les dieux, Baalbek, Liban, septembre 1998.

 

Les Cèdres. Les célèbres forêts de cèdres n’existent plus. Seuls quelques exemples millénaires survivent, à deux mille mètres d’altitude, sur le Mont Liban. Tout ce qu’il reste de la richesse si attachée à la terre libanaise. Dès la plus haute Antiquité, son bois s’arrachait à prix d’or. La Phénicie l’exigeait pour sa flotte, les Égyptiens l’utilisaient pour les sarcophages, charpentes et bateaux. Les Anciens l’appelaient « arbre de Dieu ». Son histoire est liée aux trois grandes religions du Moyen-Orient. Les juifs choisiront son l’essence pour la construction du temple de Salomon à Jérusalem. Les chrétiens la considèrent comme l’arbre saint. Dans l’islam, il fournit le bois pur. On le retrouve dans les temples, dans les églises et dans les mosquées. Le cèdre. Arbre millénaire, arbre toujours vert, signe de vie éternelle.

 

 

Nous nous engageons sur la route en lacets qui mène au col des Cèdres à 2650 mètres d’altitude. Le paysage est aride, ocre et beige, brun et gris. Au-dessus de nous trône le Qornet es Saouda, avec ses 3 083 mètres le point culminant du Liban. Signifiant « corne noire » en arabe, c’est au contraire une montagne aux formes arrondies et aux courbes suaves. Le « toit du Liban ». Sans avoir croisé âme qui vive, nous arrivons au col. Des rafales de vent sifflent autour de la voiture. Seuls au monde et loin de tout ! Vers l’Ouest, les Cèdres et la vallée de la Quadisha, au-delà on devine l’agglomération de Tripoli et la Méditerranée. Vers l’Est, la légendaire vallée de la Bekaa et les montagnes de l’Anti-Liban qui constituent la frontière avec la Syrie. Et Baalbek. Là où nous allons.

 

 

La douce vallée remplace les pentes abruptes, le vent s’estompe. Nous traversons la plaine protégée par deux chaînes de montagnes, le mont Liban et le mont Anti-Liban. Étroite, de huit à quinze kilomètres, et longue de cent vingt kilomètres, l’ancienne Koilé Syria, ou Syrie Creuse, est un prolongement du fossé du Jourdain. Accidentée au sud, parfaitement plate et marécageuse au centre, située à 900 mètres d’altitude, elle s’élève à 1100 mètres vers Baalbek et redescend jusqu’à 500 mètres vers la frontière syrienne. La Bekaa est alimentée en eau par l’Oronte au nord et par le Litani au sud. Véritable grenier à blé de l’Antiquité, ce fut une région prospère comme en témoignent plusieurs sites archéologiques dont celui de Baalbek est le plus imposant.

 

La Bekaa demeurée une des régions la plus occupée par l’armée syrienne, nous sommes contrôlés à plusieurs reprises par les sbires de Hafez al-Assad. Leur présence après presque huit années de paix est souvent très pesante et perçue, pour la majorité des Libanais, comme la mainmise syrienne sur le Liban. Tandis que Philippe, en attendant de récupérer nos passeports, échange quelques mots polis avec les militaires, je songe à la guerre fratricide qu’a connue le Liban et dont les stigmates sont visibles partout à travers le pays. Beyrouth est une ville meurtrie. D’innombrables bâtiments et maisons sont détruits ou criblés de balles, la place des Martyres n’est qu’un immense terrain vague et partout subsistent des traces de bombardements. L’énigmatique hôtel Holiday Inn domine la capitale de sa carcasse vide, témoin sinistre d’une guerre sanglante, un conflit qui n’a pas vraiment été celui des Libanais mais celui des autres : Arabes, Israéliens, Palestiniens, chiites iraniens… Aujourd’hui, la présence syrienne et l’occupation d’Israël du Sud Liban suscitent un malaise grandissant tandis que la présence de quelques quatre cent mille Palestiniens, cantonnés dans des camps disséminés à travers le pays, pose un problème d’équilibre entre chrétiens et musulmans et se heurte à l’hostilité des chiites car les Palestiniens sont en très grande majorité de confession sunnite. Une situation confuse loin d’être résolue. Nous récupérons nos passeports et après des salutations chaleureuses, reprenons notre chemin. Ici, dans la vallée de la Bekaa, lieu paisible et à l’apparence bucolique, subsiste une tension bien réelle.

 

Le paysage est ondulé, la route déserte. Je scrute l’horizon dans l’espoir d’apercevoir une colonne, un fronton. Puis, soudain, les colonnes du temple de Jupiter se dessinent. La chaude couleur ocre se distingue clairement contre le bleu cobalt du ciel. Je pense à Alphonse de Lamartine qui eut cette même vision en 1832. Il écrit : « A l’horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers degrés des montagnes noires de l’Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes, doré par le soleil couchant, se détachait de l’ombre des montagnes, et se répercutait des rayons du soir. Nos guides nous le montraient du doigt et s’écriaient : Baalbek ! Baalbek ! C’était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Baalbek, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu, pour nous raconter des âges dont l’histoire a perdu la mémoire. »

 

 

Nous longeons les ruines. Grandeur et magnificence. De la ville antique, seuls demeurent les temples, confirmant la nature essentiellement religieuse de la cité. Témoignages imposants de l’époque romaine à son apogée, ils exposent la puissance et la richesse de l’Empire romain. Parmi les plus grands temples jamais construits et parmi les mieux préservés, ils reflètent une extraordinaire osmose d’architecture romaine et traditions locales. Philippe, qui visita le site quelques années auparavant, sourit. Il me connait et sais que j’impatiente déjà de l’explorer. Mes yeux sont rivés sur les immenses colonnes du temple de Jupiter qui s’élancent vers le ciel. La lumière d’un soleil radiant baigne les sanctuaires dans une aura dorée. La cité porte bien son nom : la ville du soleil.

 

 

Situé au cœur de plaines fertiles sur la ligne de partage des eaux entre l’Oronte et le Litani, Baalbek n’était, pendant la période phénicienne, qu’un village agricole honorant une triade de dieux : le dieu du soleil Baal-Shamash, Aliyan, et la déesse Astarté. Le site est alors appelé Baalbek : « Seigneur de la source », de Ba’al, seigneur, et nebek, source. Ayant reçu le nom d’Héliopolis, cité du soleil, au cours de la période hellénistique, Zeus, Hermès et Aphrodite remplacent la triade initiale. C’est sous les Romains, qui débarquent en Phénicie en 64 avant Jésus-Christ, que la ville va connaître son apogée. Elle devient le siège de l’un des sanctuaires les plus importants du monde antique, progressivement couverte de constructions colossales construites pendant plus de deux siècles. Les premiers travaux, ceux du temple grandiose dédié à Jupiter, commencèrent vers la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ sous le règne d’Auguste, et furent achevés peu après 60 après Jésus-Christ sous Néron. Trajan prend l’initiative de construire la Grande cour. Un siècle plus tard Antonin le Pieux (138-161) ordonna la construction du temple de Bacchus. Ce temple est inauguré au même moment que le temple de Vénus par Septime Sévère au début du IIIe siècle.

 

L’un des sanctuaires les plus célèbres du monde romain et modèle de l’architecture romaine de la période impériale, l’ensemble monumental d’Héliopolis attire des foules de pèlerins pour vénérer la triade divine alors romanisé Jupiter, Mercure et Vénus. Mais en 313, l’empereur Constantin, converti au christianisme, ferme les portes des temples païens. Certains empereurs décident même de défaire ce qui avait été construit. Théodose, à la fin du IVe siècle, détruit les statues des dieux et édifie une basilique dans la Grande cour. Finalement, Justinien prélève huit colonnes du temple de Jupiter pour la basilique Sainte-Sophie à Constantinople. Au VIIe siècle, les Arabes transforment Baalbek en forteresse et une mosquée est construite à l’intérieur des murs du temple. Les Ottomans ne s’intéressent pas à Héliopolis, la cité perd de son importance et sombre dans l’oubli…

 

 

L’hôtel Palmyra. La façade est décrépie et fissurée. La peinture verte s’écaille des volets. Les fers forgés rouillent. Nous passons le portail et traversons une cour ombragée d’une treille de jasmin. Un monsieur d’un certain âge vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche assis sur un tabouret en train de se faire cirer les chaussures nous lance un « welcome » avec un clignement d’yeux bienveillant. Nous poussons la porte qui s’ouvre avec un grincement sinistre. Dès lors, nous pénétrons dans un monde oublié. D’abord le silence. L’atmosphère est feutrée, la lumière tamisée. Nos pas résonnent dans le hall meublé de sièges et de tables basses anciens, de luminaires aux abat-jours en cuir d’autruche et d’antiquités. Les murs sont couverts de dessins originaux de Jean Cocteau, de photographies en noir et blanc des ruines et des portraits des visiteurs les plus illustres : têtes couronnées et stars. Les yeux d’une magnifique tête d’Hélios nous observent. Instantanément, nous aimons l’endroit. Son allure un peu décadente et nostalgique nous a déjà séduit. C’est ici que nous allons nous installer.

 

 

Un monsieur distingué se presse pour nous accueillir. Visage bronzé, yeux pétillants, cheveux blancs, il se présente ; Nicolas, directeur en poste depuis des décennies. Il nous invite dans son bureau agencé de meubles d’époque, chaises recouvertes de cuir craquelé et un coffre-fort digne d’un musée. Puisque nous sommes les seuls clients, il nous laisse choisir notre chambre et appelle Ali, le chasseur d’âge respectable, pour nous faire la visite guidée. Un escalier dans la pénombre nous conduit à l’étage. Un vaste salon baigne dans la lumière déclinante qui se déverse à travers trois grandes fenêtres cintrées. Kilims turcs et tapis persans couvrent les murs et les sols. Un grand miroir renvoie l’image des temples. Nous errons dans les couloirs, sombres et étouffants, admirant les peintures et les photos accrochés aux murs. Ali nous désigne la chambre de Fairouz, de Charles de Gaulle, d’Alfonso d’Espagne, de l’impératrice d’Abyssinie, de Jean Cocteau, de Jean Marais, de Jeanne Moreau… Enfin installés dans une chambre meublée d’un lit en bois foncé, une table de toilette, de tapis anciens et de rideaux en velours rouges, nous prenons le thé sur le balcon. Le crépuscule enveloppe les temples.

 

 

Construit en 1874 par le Grec Mimikakis Perikili, le Palmyra est le premier établissement du genre en Orient. L’hôtel comble un besoin face à l’affluence touristique dans la région et loge d’illustres visiteurs comme en témoigne le livre d’or : empereurs, hauts dignitaires de l’Empire ottoman, politiciens, peintres, artistes, chanteurs et écrivains. En 1883, le prince Frédéric d’Allemagne Carl écrit : « Lorsque nous sommes finalement arrivés à l’Hôtel Palmyra, après avoir passé huit nuits de tempête sous la tente, nous nous sommes retrouvés au paradis ». En 1898, l’empereur Guillaume II y séjourne. Pendant la Première guerre mondiale, l’armée allemande qui encadre les troupes ottomanes s’y installe et pendant la Seconde, ce sont les Anglais qui occupent l’hôtel. Ensuite, à partir de 1955, l’hôtel accueille les artistes célèbres et spectateurs venus pour le festival de Baalbek, un grand événement culturel, organisé en été. La guerre civile met un terme à cette période faste mais l’hôtel est fier de ne jamais avoir fermé ses portes, pas une seule journée, même pendant les années les plus sombres, et un petit noyau du personnel est resté fidèle à son poste.

 

La nuit est tombée sur Baalbek. Les temples sont éclairés. Spectaculaire vision d’un monde disparu. Au restaurant, seuls dans la grande salle, sous les lustres, nous faisons connaissance avec Ahmad. Visage fin, le cheveu soigneusement coiffé en arrière, la moustache fine, son regard est doux, son sourire timide. Vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise blanche et d’une veste rouge bordeaux aux revers noirs, il incarne la classe absolue. Lui qui a servi reines et artistes est aujourd’hui notre hôte. Toutes les tables sont dressées, une seule nous attend, près de la fenêtre. Nappe et serviettes en damas blanc, verres étincelants et vaisselle de Limoges marquée du nom de l’hôtel et d’une image des temples. Le repas est délicieux. Un grand assortiment de meze suivi d’escalopes milanaises accompagnées de frites maison. Un régal. Le service est parfait, discret. Nous buvons un vin rouge de la Bekaa, château Musar. Voluptueux et riche en arômes, il s’accorde parfaitement avec notre esprit apaisé. Car le Palmyra possède une âme. Un doux parfum d’antan plane sur les lieux. Nous sommes conscients de ses défaillances, ses faiblesses, mais elles nous semblent que des atouts. Si la façade n’était pas fissurée, ni la peinture écaillée, si la plomberie ne méritait pas une bonne révision et le plancher ne craquait pas, ce lieu d’exception ne possèderait plus ce charme irremplaçable et inoubliable…

 

 

Les premiers rayons de soleil enveloppent les temples d’un voile orangé. Baalbek apparaît comme une énorme topaze dans un écrin de montagnes. Nous achetons nos billets, passons le tourniquet et nous nous retrouvons devant les marches monumentales menant aux propylées, le portique qui marque l’entrée du lieu sacré, encadré de deux tours surélevées de frontons triangulaires. Déjà, le raffinement de la construction nous frappe mais surtout : sa grandeur ! Ce n’est pourtant qu’un début. Une porte donne accès à la cour hexagonale. Arcades et niches nous entourent, certaines renferment de statues. Unique par son plan dans le monde romain, cette cour servait d’espace d’attente et de recueillement pour les fidèles, avant d’accéder à la Grande cour, au-delà de laquelle il leur était interdit d’aller.

 

 

La Grande cour, sanctuaire de Jupiter, baigne dans la lumière d’un soleil déjà haut dans le ciel. Rectangulaire, cent trente-cinq mètres de long sur cent treize mètres de large, la cour, jadis scandée de plus de cent colonnes de granite importées d’Assouan, est entourée de douze exèdres, huit rectangulaires et quatre semi circulaires. En son centre, flanqué de deux bassins de vingt mètres de long, domine une tour-autel. Depuis son sommet, les fidèles pouvaient apercevoir au loin la statue du dieu au fond du saint des saints du temple. Portiques, colonnes de granit rose, bassins, pierres gravées de noms historiques, têtes de méduse, de lions, nymphes, chapiteaux… Splendeur déchue.

 

 

Nous montons solennellement la grande volée de marches menant au temple de Jupiter. Le sanctuaire est entièrement détruit. Restent blocs, colonnes, chapiteaux, bases, architraves et d’innombrables fragments de ce que fut le plus grand temple de l’Antiquité. Éparpillés sur la terrasse, la démesure de ces éléments architecturaux saute aux yeux. Devant nous se dressent les six colonnes gigantesques qui restent des quarante-six que comptait le sanctuaire à l’origine, les autres renversées lors de tremblements de terre ou réutilisées.

 

 

Mon regard suit le fût vertigineux de ces colonnes. Hautes de vingt mètres avec un diamètre de deux mètres vingt, ce sont les plus grandes colonnes antiques du monde. Elles comportent encore un entablement de blocs long de cinq mètres pesant environ cent cinquante tonnes. Je distingue vaguement la décoration de l’architrave : une frise avec des têtes de taureaux et de lions, gueules ouvertes en guise de gouttières, réunis par des petites guirlandes. Je me sens toute petite, insignifiante. J’ai l’impression d’évoluer dans un monde de titans. En parcourant du regard l’immensité des lieux, je songe au passé. J’aimerai tellement, ne serait-ce qu’un instant, pouvoir revenir dans le temps et vivre à la grande époque de Baalbek…

 

 

Le podium sur lequel se dresse le temple de Jupiter donne accès aux jardins. Ce vaste champ de vestiges est parsemé de fragments du temple ; chapiteaux, architraves, morceaux de colonnes et pilastres. Cette proximité nous permet d’admirer la finesse de la sculpture, la perfection des lignes et l’élégance des motifs tellement en contraste avec les dimensions démesurées. Une architrave sculptée d’une frise de svastikas et d’une puissante tête de lion avec les six colonnes du temple en arrière-plan est vraiment l’image qui résume Baalbek : délicatesse et grandeur. Je suis béate d’admiration et ce ne sont que des ruines que je contemple !

 

 

Pourtant… Le temple de Bacchus se dresse tel qu’il le faisait autrefois. Tirant son nom des nombreux reliefs sculptés qu’il a livrés, interprétés par les archéologues comme des scènes de l’enfance de ce dieu, il est presque entièrement intact. Nous gravissons l’escalier à trois volées, trente-trois marches, et nous nous retrouvons devant l’entrée. Encadré de magnifiques frises, le portail se dresse sur une hauteur de quinze mètres. Une énorme clé de voûte semble pouvoir se décrocher à chaque instant.

 

 

Nous contournons le sanctuaire par le péristyle. Celui au nord est mieux conservé que celui du sud avec un plafond richement sculpté. Une colonne effondrée lors d’un tremblement de terre s’appuie contre le mur sud en fragile équilibre. Le soleil, haut dans le ciel nous offre un jeu d’ombres et de lumière merveilleux.

 

 

Nous pénétrons dans la cella de taille imposante, ornée de pilastres corinthiens et d’un décor abondant. Tout au fond, un escalier monte à l’adyton, le saint des saints, où trônait la statue du dieu. Et entourés de ces murs, enveloppés dans la lumière douce et dorée, nous ressentons une présence divine…

 

 

Mohammed, fidèle à son poste sur son tabouret, nous sourit et nous ouvre la porte. À l’intérieur, Hassan, l’assistant directeur, le seul « jeune » du staff, nous demande un instant car le propriétaire de l’hôtel souhaiterait nous saluer. C’est ainsi que nous faisons connaissance avec Ali Al-Husseini. Ali est curieux de rencontrer ces gens qui se sont installés à l’hôtel Palmyra pour quatre jours. « Normalement les touristes passent seulement deux heures à Baalbek », dit-il. « Parfois ils déjeunent à l’hôtel ». Il soupire. « Très rarement ils y passent la nuit ». Ali, passionné d’art et d’histoire, affectionne son hôtel qu’il a acquis en 1987. Fils d’un dignitaire chiite, ancien Président de l’assemblée nationale, Ali, homme d’affaires à Beyrouth et propriétaire de terres dans la Bekaa, est à Baalbek dès que son agenda le lui permet. Nous sympathisons. Notre discussion est passionnée. Avec fierté, il nous fait visiter l’Annexe, une demeure sur le même trottoir que l’hôtel qu’il a entièrement restauré. Elle comprend cinq chambres et salles de bains luxueuses, un restaurant et une cour intérieure. Dans le même style que le Palmyra, les salons sont décorés de meubles anciens, tapis et kilims et antiquités provenant des temples. Sur la cheminée trône un buste provenant d’une tombe à Palmyre, en Syrie. Des peintures de maître et des photographies ornent les murs. « C’est ici que vous logerez la prochaine fois », nous certifie Ali.

 

 

Baalbek, ville moderne. Des affiches de chefs religieux chiites sont placardées partout. Les ayatollahs surveillent les rues. La présence du Hezbollah est omniprésente comme en témoignent les drapeaux, vert sur fond jaune d’un bras brandissant un fusil d’assaut, qui claquent au vent. La guerre a ravagé le pays pendant plus de quinze ans, opposant chrétiens et musulmans. L’Iran, à cette époque en pleine révolution, en a profité pour trouver de nouveaux alliés. Leur terrain de jeu était la Bekaa, en majorité habitée par des musulmans chiites. La pression et l’argent en provenance de Téhéran, jamais négligeable en période de troubles, ont eu du succès, sans pour autant ignorer des actes de bonne foi. Aujourd’hui, les temps ont changé et la vie est redevenue plus « normale ». Les chiites sont toujours bien installés à Baalbek, mais d’une manière plus discrète et plus tolérante. Les massacres ont bien eu lieu et la guerre a laissé ses marques. Une guerre n’est jamais sans victimes.

 

 

Ali Al-Husseini nous invite à l’accompagner visiter ses terres. Ainsi nous passons une après-midi dans la vallée de la Bekaa. Les paysages sont paisibles, la terre est rouge et fertile. Ali, avec passion, nous montre ses vignes. Il aime être un vigneron, autant qu’il aime l’idée que le théâtre antique de Baalbek se trouve sous son hôtel. Urbain ou simple paysan. Encore des contrastes. De retour au Palmyra, il ouvre le vieux coffre-fort et en sort cérémonieusement le livre d’or, signé par de grands personnages. À nous l’honneur d’écrire après Albert de Monaco. À nous de devenir à notre tour des « grands personnages ». Quand on habite Baalbek, pour une heure, un matin, un jour ou une semaine, tout change…

 

Datant du début du VIIIe siècle, la mosquée des Omeyyades de Baalbek est, avec le site d’Anjar, le seul témoin de la dynastie des califes arabes ayant régné sur le Liban. Elle remplace une église dédiée à saint Jean, construite sur l’emplacement du forum romain avec le réemploi de pierres provenant du site antique. La mosquée fut ruinée par les séismes et les guerres et au début du XXe siècle ne subsistait plus que quelques rangées d’arcades ogivales, quelques pans de murs extérieurs et un minaret carré. Laissé à l’abandon, le site est envahi par l’herbe folle qui a séchée au cours de l’été torride qui vient de se terminer et les longues tiges craquent sous nos pas. La triple colonnade est construite avec des fûts de colonnes pris dans l’enceinte du temple. C’est un lieu calme et, en dépit de son état ruiné, impressionnant par son étendue et la richesse son architecture. À Baalbek rien ne semble être à l’échelle humaine…

 

 

Après quatre journées passées dans la vallée de la Bekaa, c’est notre dernier jour. Nous retournons aux temples. C’est la troisième fois. Nous traversons la Grande cour, frappés une nouvelle fois par l’immensité et la beauté de l’endroit. Nous admirons les bassins, les portiques, les colonnes. Nous montons les marches, lentement, une à une, en levant les yeux vers le haut des colonnes. Encore une fois nous traversons le champ de vestiges. Encore une fois nous nous retrouvons devant la porte du temple de Bacchus. Enfin nous nous asseyons dans la cella. Et encore une fois nous décidons de revenir un jour…

 

 

Mohammed nous ouvre la porte avec un large geste de bienvenue. Hassan nous accueille avec un large sourire. Nicolas nous demande comment était notre après-midi. Ali nous informe que l’eau de la douche sera chaude dans une heure. Plus tard, Ahmad nous attend à l’entrée du restaurant, toujours aussi discret et chaleureux. Notre table est prête, couverte de plats délicieux. Seuls pensionnaires depuis quatre jours, nous sommes gâtés. Et les personnes extraordinaires que nous avons rencontrées feront à jamais partie de nos souvenirs et de nos vies. Ali Al-Husseini, Ahmad, Nicolas, Ali, Mohammed et Hassan. Comme Jupiter, Bacchus et Mercure. Pour nous, l’hôtel Palmyra fait partie des temples de Baalbek. Ce lieu, hors du temps, hors du commun, est pour nous plus émouvant que les magnifiques temples de l’autre côté de la rue. La splendeur des temps passés erre dans ses salles vides et ses couloirs obscurs. Un jour, nous reviendrons. Nous avons un prochain rendez-vous avec les dieux…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image : Tête de lion et colonnes du temple de Jupiter.