Au-delà de l’horizon… D’eau et de glace.

La Patagonie chilienne, coincée entre la cordillère des Andes et l’océan Pacifique, est un univers de solitude et de paysages grandioses, inhospitalière et inquiétante. Dans la région d’Aisén, au Chili austral, le mont San Valentin culmine à 4058 mètres : c’est le sommet le plus haut des Andes australes. La glaciation y est imposante et inclut tout les « Campos de Hielo Norte ». Le champ de glace qui plombe les faces occidentales donne naissance à dix-neuf glaciers dont le plus impressionnant est le glacier San Rafael, majestueux vestige de la dernière glaciation de la planète. Quarante-cinq kilomètres de long, dix kilomètres de large et d’une profondeur de soixante-dix mètres en moyenne, cette masse de glace s’enfonce dans une lagune aux eaux salées où elle atteint une hauteur de deux cent soixante-dix mètres sur le front. De gigantesques blocs de glace d’une couleur bleue exceptionnelle s’arrachent du glacier et ces icebergs flottent comme des sculptures aériennes sur la surface des eaux glaciales. La laguna San Rafael, baignée d’un soleil éclatant ou sous les nuages sombres qui, si souvent, hantent le site, est une image envoutante d’une autre dimension.

 

D’eau et de glace, Laguna San Rafael, Chili, novembre 2005.

 

Puerto Montt, la porte du Sud, est située à l’extrême nord du Seno de Reloncavi, face à la mer, dans une région de lacs, de canaux et de fjords. Fondée le 12 février 1853 par don Vincente Pérez Rosales, elle reçoit son nom en l’honneur du président Manuel Montt. Elle comble la nécessité d’un port pour désenclaver la région du lac de Llanquihue destinée à la colonisation, principalement allemande. Son développement s’accélère avec la construction du chemin de fer en 1912 qui relie ce port battu par les vents à Santiago la capitale, mille kilomètres au nord. En 1960, un tremblement de terre détruit le port et une partie de la ville. Aujourd’hui, Puerto Montt présente peu d’intérêt : la cathédrale inspirée du Parthénon d’Athènes (!), la traditionnelle Plaza de Armas et quelques maisons à l’architecture allemande est tout ce dont la ville peut se vanter.

 

 

Après un périple de plus de quatre semaines dans le nord du Chili, nous arrivons à Puerto Montt fin novembre. Une pluie torrentielle noie la ville qui dégage une ambiance sordide et triste. Le ciel est bas, les caniveaux débordent. La vue depuis le front de mer est barrée par un lourd rideau d’eau. Nous rendons notre voiture de location après avoir parcouru la Panaméricaine chilienne, considérée comme la colonne vertébrale du pays, du Nord au Sud, d’Arica à Puerto Montt : plus de trois mille kilomètres. La route qui mène vers l’extrême Sud, la carretera australe, est déconseillée à cette époque de l’année et nous avons décidé de poursuivre notre voyage en bateau. C’est ainsi que nous embarquons sur le Skorpios II amarré dans le port d’Angelmo.

 

 

Le lendemain matin la pluie a cessé. Il fait beau avec quelques nuages blancs dans un ciel bleu. Nous larguons les amarres à midi au son de la corne et en sirotant un Pisco Sour, cocktail préparé avec du pisco, eau de vie de raisin, et du jus de citron vert, la boisson nationale. C’est le départ d’une croisière de huit cent miles jusqu’à la laguna San Rafael. Nous sommes soixante dix passagers à bord, la majorité venant des pays d’Amérique du Sud : Brésil, Argentine, Bolivie, Uruguay. Le Skorpios II possède cinquante cinq cabines, distribuées sur cinq ponts, et cela fait trente ans que la société propose des voyages jusqu’au glacier San Rafael. D’une longueur de soixante dix mètres, la coque du navire est peinte en rouge flamboyant tandis que la superstructure est d’une blancheur éclatante. Une image emblématique et en fort contraste avec les eaux bleu sombre. Rapidement le port et les volcans enneigés sont derrière nous et nous naviguons à travers l’archipel de Llanquihue et le golfe d’Ancud. Nous passons l’après-midi sur le pont balayé par les rafales du vent austral. Quelques dauphins accompagnent le navire avec des sauts élégants et nous apercevons les museaux des phoques perçant la surface de l’eau. Des albatros et des cormorans nous survolent ailes déployées. Dès que nous nous engageons dans l’archipel de Chiloé, le ciel se couvre, le vent se renforce et des averses nous font fuir à l’intérieur.

 

Un dicton fuégien prétend que la Patagonie réserve au voyageur « quatre saisons en une journée ». C’est la réalité et lorsque, après le dîner, le capitaine nous annonce que le baromètre est au plus bas et que la tempête approche, nous ne sommes pas étonnés. Par contre, son avertissement que la nuit risque d’être houleuse nous inquiète légèrement. Avant de nous retirer dans notre cabine, nous montons sur le pont. La nuit est noire d’encre, dense et presque palpable. Une atmosphère d’attente nous enveloppe. Le calme avant la tempête ?!

 

 

Je me réveille d’un bond au milieu de la nuit par une grosse secousse. La houle fait tanguer très fortement le bateau, qui, sans stabilisateurs, est comme un bouchon au milieu des mers déchainées. Les écumes battent notre fenêtre pourtant au niveau du pont. J’entends des objets tomber quelque part dans le navire. Les vagues frappent par tribord et le mouvement est latéral. Comme nous sommes couchés dans ce sens, nous plongeons la tête en avant pour heurter la paroi extérieure pour ensuite remonter et cogner les pieds sur la cloison intérieure de notre cabine. En même temps, le Skorpios avance, ajoutant encore un sens dans le mouvement, puis il freine quand la mer le tire vers l’arrière. J’ai l’impression de me trouver sur un circuit de montagnes russes dans le noir. Philippe me dit que c’est normal car nous traversons la partie sud du golfe de Corcovado. N’étant plus protégés par l’île de Chiloé des remous de l’océan Pacifique, nous recevons de plein fouet les vagues venant du large. D’autant plus que, orienté nord-sud, le golfe n’est pas dans l’axe des vents. Comme si cela me rassure ! Il n’y a pas âme qui vive à des centaines de kilomètres à la ronde ! Si nous coulons… Le bruit des vagues qui roulent, qui se rapprochent, puis se fracassent contre le Skorpios avec brutalité est angoissant. Sur l’étage supérieur, des choses tombent, roulent, s’arrêtent et repartent. À côté de notre cabine, dans le bar, les bouteilles se baladent en tintant, d’abord dans un sens, puis dans l’autre. Quelqu’un court dans le couloir. La nuit sera longue. En bas, en haut, vers l’avant, aspiration, en bas, en haut, vers l’avant…

 

Au levé du jour, la mer finie par se calmer. La salle du petit déjeuner est déserte. Les serveurs, avec compassion, nous servent le thé. Après avoir traversé les canaux Moraleda et Ferronave, nous accostons à Puerto Anguirre vers onze heures sous une pluie battante. Ce petit port isolé battu par les vents est situé sur une minuscule île et accessible uniquement par la mer. Ayant trop envie de fouler la terre ferme après la nuit mouvementée, au sens propre comme au figuré, que nous venons de passer, nous quittons le navire. Le village est d’une tristesse absolue. Les chemins de terre sont inondés par la pluie et une rivière de boue et de graviers s’écoule des pentes auxquelles s’adossent les habitations. La peinture des maisons en bois s’écaille et les fenêtres sont devenues opaques par les embruns. Le brouillard se meut par vague et se déplace sans arrêt. L’église qui veille sur le village depuis la colline reste invisible. Nous ne rencontrons pas âme qui vive et ce misérable village fantôme me donne la chair de poule. Nous rentrons sur le Skorpios trempés jusqu’aux os !

 

 

Il pleut. Le ciel est désespérément gris. La brume noie le Skorpios. Des bourrasques de vent et de pluie nous dissuadent de sortir. Les paysages, monotones et sinistres s’enchainent au fils des heures et les miles nautiques. Des fjords couverts d’arbres millénaires se voilent et dévoilent derrière un rideau de pluie plus au mois épais. Souvent le brouillard bouche la vue, estompe les sons et confond les sens. La journée est consacrée à la lecture, des parties de jeux de cartes avec un groupe d’amis boliviens et à nouer notre chagrin dans le redoutable Pisco Sour servi avec verve par un barman qui tente par tous les moyens d’animer l’atmosphère d’abattement qui pèse sur le navire. Vers sept heures du soir, nous jetons l’ancre à Punta Leopardos. Peu après, la pluie cesse et les nuages se déchirent. Un pâle rayon de soleil vient baigner le paysage dans une lumière blanchâtre. Le rivage est couvert d’une dense forêt tropicale et nous apercevons des cimes enneigées sur le continent. Quelques colonies de lions de mer animent les rochers.

 

 

Le jour décline. Le soleil baisse et le ciel se strie de bleu indigo, de pourpre et d’orange, couleurs intenses filtrées à travers les crêtes des arbres qui se dressent sur les rives. Le crépuscule chasse les derniers nuages et la nuit est cristalline. Loin de tout, aucune lumière ne vient souiller l’atmosphère. Le ciel de velours, limpide et pur, est parsemé d’étoiles étincelantes. Le silence est absolu.

 

 

À l’aube, des nuages argentés semblent être arrêtés dans le ciel et les rayons du soleil qui réussissent à les percer diffusent un éclat aveuglant. Une lumière d’une autre dimension. La neige a saupoudré le paysage et les sommets sont d’un blanc virginal. À bâbord s’élèvent les branches biscornues des arbres de la forêt tropicale dominées par des falaises et des montagnes à l’horizon. Par ci et par là une cascade vertigineuse ou un éclat d’un glacier bleu transperce la forêt. A tribord s’étend un labyrinthe de canaux, de bras de mer et d’îlots couverts d’une végétation vert sombre. L’eau grise du canal de Témpanos menant à la laguna San Rafael ressemble à une chape de plomb. La température est a peine au-dessus de zéro degrés.

 

 

Soudain nous dépassons un iceberg de la taille d’un camion. La glace luit bleu turquoise intense. Puis le vaisseau contourne une dernière langue de terre et pénètre dans la laguna San Rafael à la rencontre d’un monde magique. Des icebergs de tailles diverses et à la densité différente flottent sur la surface de l’eau : sublimes sculptures de glace aux couleurs changeantes avec en arrière-plan l’impressionnant glacier entouré de montagnes rocheuses.

 

 

À l’époque du Pléistocène, il y a soixante millions d’années, les Andes finissaient leur formation atteignant plus de six mille mètres de hauteur. Le nord du Chili se trouve sous les mers et le sud du pays sous les glaciers. Aujourd’hui, les effets provoqués se traduisent par la désolation des déserts de sel dans le nord et les fjords pénétrant profondément dans les terres, de nombreux glaciers, de lacs, de collines de moraine et de vallées glaciaires, dans le sud. Les « Campos de Hielo Norte », champs de Glace Nord, comprennent trois cent mille hectares de glace où dix-neuf glaciers coalescent, héritage de la dernière glaciation et nourris par plus de cinq mille millimètres de neige et de pluie qui tombent chaque année. La fraîcheur des étés et la couverture nuageuse empêche la fonte de glace et de neige.

 

 

La laguna San Rafael a été découverte en 1674 par l’Espagnol Bartolomé Diaz Gallardo. Elle se situe à deux cent vingt-cinq kilomètres au sud-ouest de Puerto Chacabuco entre l’archipel de Chronos et la péninsule de Taitao. Seul l’istmo de Ofqui ; une langue de terre basse, empêche l’accès au golfe de Penas. En 1940, le gouvernement a commencé de creuser un canal pour connecter la laguna San Rafael au golfe de Penas. Le projet fut abandonné après seulement trois cents mètres. Âgée de plus de trente mille ans, le glacier se jette dans la lagune du même nom, alimentant en icebergs ce lac marin relié à l’océan Pacifique. C’est le seul glacier qui, aussi loin des pôles, parvient à descendre jusqu’au niveau de la mer. Il s’écoule lentement depuis les reliefs du Campo de Hielo Norte, champ de glace de quatre mille deux cent kilomètres carrés qui se nourrit des pluies abondantes de la région.

 

 

Le Skorpios jette l’ancre à deux kilomètres de distance du glacier et nous montons sur des zodiacs pour l’exploration de la lagune. Le silence est intense, déchiré uniquement par un cri d’oiseau, le plongeon d’un phoque, la détonation des effondrements de blocs de glace. Les eaux, immuables et huileuses, sont parsemées d’icebergs, fragments du glacier du front, fusion de l’action du vent, des vagues et la température. Certains sont très denses, très lisses, leur donnant l’aspect de verre à la coloration bleue ou verte très foncée, d’autres, plus doux, plus rugueux, sont plus clairs, presque blanc, opaque ou translucide. Il y a des icebergs en bloc à dessus plat, aux parois verticales abruptes et des icebergs érodés de façon à former une fente au niveau de l’eau. Il y a des icebergs biseautés, en pointe de forme pyramidale, en dôme ; lisse et arrondi sur le dessus, tabulaire, et de nombreux petits blocs de glace émargeant de moins d’un mètre au-dessus de la surface de la mer et de couleur blanche ; des bourguignons. Certains dégagent une froideur glaciale, d’autres diffusent une chaleur étrange.

 

 

Nous approchons de la langue terminale du glacier San Rafael, énorme plaque de glace bleutée déchiquetée de deux kilomètres de large. La couche de glace et d’icebergs sur la surface de la lagune est de plus en plus dense. Le froid est cinglant. Avec des craquements et des grincements sinistres d’énormes séracs s’arrachent du glacier et plongent dans l’eau provoquant dans leur chute une succession de grosses vagues qui font balancer notre petite embarcation. Cette masse toujours en mouvement, sous son apparence froide et imposante, est en fait extrêmement vivante. Le spectacle est irréel : surplombant la lagune, le front du glacier s’élève devant nous comme une falaise de glace haute d’une centaine de mètres ; un immeuble de douze étages. Les crevasses découpent le glacier en autant de séracs. Une  forêt  de tours, de stalactites, de pics et d’aiguilles qui pointent vers le ciel comme des flammes bleues, blanches, vertes et grises formant une unité éthérée.

 

 

Le Parc National Laguna San Rafael fut créé en 1959 pour protéger la faune et la flore qui comprennent toutes les espèces de la région d’Aisén. Aisén dérive de l’anglais ice end : la fin de la glace. En 1979, le parc fut déclaré réserve Mondiale de la biosphère par l’Unesco en raison des ressources naturelles dont il dispose. Le glacier a énormément reculé ces dernières décennies suite au réchauffement de la planète avec une moyenne de soixante à quatre-vingt mètres par an. Le parc est, aujourd’hui encore, accessible uniquement par bateau ou par avion.

 

 

De retour sur le Skorpios, nous montons sur le pont. Le navire se rapproche du glacier. L’épaisse couche d’icebergs s’est dispersée et la mer devant le front du glacier est dégagée. De gigantesques morceaux de glace continuent de tomber et plongent en profondeur avant de resurgir avec une poussée énorme. Ces icebergs nouveau-nés oscillent et se retournent sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils trouvent leur équilibre. Quand Charles Darwin visita la laguna San Rafael en 1831, il y vit : « de vastes solitudes d’où émane une infinie tristesse et où la mort est omniprésente ». J’admets qu’ici, au cœur de cette nature majestueuse, dominatrice, hostile et impénétrable, loin de toute présence de vie humaine, il est facile d’éprouver une certaine anxiété.

 

 

Des nuages glissent dans le ciel, de plus en plus denses et de plus en plus nombreux. Formations vaporeuses qui s’amoncellent contre l’accumulation sombre qui stagne déjà au-dessus du glacier. La laguna San Rafael en est autant plus fabuleuse. Figée dans le temps, le site est immergé dans un voile de mystère. Une multitude de tons bleu, gris, blanc et vert forge un univers argenté hors du temps, hors du réel. Perception féérique. Images captivantes. Fait d’eau et de glace, la lumière étrange définit un monde surnaturel d’une ultime beauté. La Patagonie dans toute sa grandeur. Enfin nous levons ancre. Nous quittons la lagune. Le Skorpios s’engage dans le canal. De nombreux icebergs emportés par le courant accompagnent le navire sur sa trajectoire. Les premières gouttes tombent !

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Laguna San Rafael.

 

Au-delà de l’horizon… À l’assaut du ciel.

Dans le norte grande, l’extrême nord du Chili, au bord de l’océan Pacifique, la petite ville d’Arica est construite sur une étroite bande de sable au pied de la colline d’El Morro. La chaîne côtière, véritable muraille face à l’océan, s’élève jusqu’à une plaine centrale d’une altitude de 1000 à 1200 mètres ; la pampa del Tamarugal, pour ensuite devenir la cordillère des Andes, un plateau d’une altitude de 4000 mètres environ constitué d’une chaîne de volcans atteignant plus de 6000 mètres et s’étirant jusqu’à la Terre de Feu. À quelques kilomètres seulement du Pérou au nord et à une centaine de kilomètres de la Bolivie vers l’est, Arica est un point de passage international. Sa situation géographique à l’embouchure du fleuve Azapa lui permet un approvisionnement en eau et une végétation relativement luxuriante comparée au reste du Grand Nord chilien. Quand nous débarquons de l’avion au milieu de l’après-midi, un vent chaud balaie la piste, une bande de sable inscrite au milieu du désert.

 

À l’assaut du ciel, Arica, Chili, novembre 2005.

 

Nous sommes aujourd’hui le premier novembre, jour de la Toussaint, jour férié. Le temps est magnifique et la température est rafraîchie par une brise marine. Les larges plages de sable sont bondées et les vagues du Pacifique déferlent accompagnées d’un rideau d’écume. Mais sous cette apparence paisible sommeille un éternel danger. Le Chili est un des pays au monde les plus touchés par les tremblements de terre et d’innombrables panneaux bleu et blanc affichant une immense vague indiquent la direction à prendre en cas de tsunami. D’énormes lames se brisent sur les rochers et dispersent des embruns dans lesquelles se reflètent les couleurs de l’arc en ciel. Un cimetière de navires rouillés rappelle le passé prospère d’Arica, port d’exportation du minerai d’argent rapporté de la mine de Potosi, en Bolivie. Le soleil descend, la lumière se reflète sur l’étendue mouvante de l’océan. Éblouissante.

 

 

D’abord péruvienne, la province devient définitivement chilienne après la bataille d’Arica. En 1953, la création d’un port libre la propulse dans l’ère moderne, mais Arica, la « ville de l’éternel printemps », n’est aujourd’hui encore, qu’une petite ville tranquille. Les quartiers sont parsemés de maisons basses peintes dans des tons pastel. Les rues sont calmes. Dominant une vaste esplanade se dresse la cathédrale néogothique San Marcos. Sa façade blanche, verte et rose, est tournée vers l’océan. Le président péruvien José Balta charge les ateliers Gustave Eiffel des plans de l’église destinée à la station balnéaire de Ancon au Pérou. Cependant, quand l’Église Matriz d’Arica est détruite par le tremblement de terre de 1868, les autorités péruviennes décident d’en faire bénéficier la ville ravagée. La structure métallique de l’édifice religieux est assemblée sur place et inaugurée en 1876, deux ans après la douane, construite elle aussi par les ateliers de Gustave Eiffel & Cie. Les rues désertes sombrent lentement dans l’ombre et Arica ressemble soudain à une ville fantôme.

 

 

Il fait encore nuit lorsque nous quittons Arica. L’air est frais. Nous prenons la direction du nord avant de bifurquer vers l’est et nous engager dans la vallée du Rio Lluta. Le ciel azur laisse la place à un brouillard de plus en plus dense au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude rendant l’atmosphère particulièrement maussade. Dans le village de Pochonchile, nous traversons la rivière pour passer sur la rive gauche. L’église San Geronimo domine la route. À environ soixante kilomètres de la côte pacifique commence l’ascension ; de longs lacets tracés dans une montagne aride. Brusquement nous sortons des nuages et une lumière aveuglante nous surprend. La route s’élève tranquillement, bande d’asphalte noir dans un paysage irréel, sec et désertique, dominé par de grandes dunes de sable. Au dessous de nous, la mer de nuages, blanche et cotonneuse, inonde la vallée, magnifique. D’immenses cactus candélabres sont les seuls signes de végétation. Appelés cardon, ils ne poussent qu’entre 1700 et 3800 mètres d’altitude et leur bois est utilisé en menuiserie. Au bord d’un profond canyon nous apercevons les murailles érodées appartenant au Pukara de Copaquilla, forteresse du XIIe siècle.

 

 

Arrivés à 3500 mètres d’altitude, nous nous arrêtons au bord de la route. En contrebas, au fond d’une large vallée cernée de hautes montagnes est blotti le village de Putre. Les mille deux cent habitants vivent majoritairement de l’agriculture et cultivent des champs en terrasse, mosaïque de tons verts qui entoure le bourg. À l’horizon dominent les sommets enneigés du volcan Nevado de Putre : 5825 mètres. Nous sommes au bout du monde.

 

 

La route continue de grimper sur l’Altiplano et suit le cours du Rio Lauca. Des canards et des queltehua de la puna, oies sauvages andines, flottent sur la surface de l’eau. Les vigognes font leur apparition. De la famille du lama, elles ont le poil court et brun, un cou long et musclé et un museau fin. La vallée s’élargit et le paysage se confond dans les tons variant de l’ocre au jaune et de brun à dorée, éclairée par un soleil de haute montagne, crue et limpide. De la mousse se développe sur les rochers. Puis surgissent les cônes parfaits et enneigées des volcans jumeaux Payachata : Parinacote et Pomerape. Las Cuevas est l’entrée officielle du Parque national Lauca et nous nous arrêtons au poste des carabineros. La petite baraque semble déserte, le levier est ouvert et seuls quelques gentils alpagas aux poils longs qui ressemblent à des moutons aux cous et aux pattes étirés nous observent. À défaut d’un contrôle, nous continuons.

 

 

Les Lagunes de Cotacotani sont entourées de bofedales, sorte de tourbes marécageuses évoquant un tapis de mousse vert. Sur les rives de lave de cet ensemble de lagunes aux eaux émeraude reliées entres elles, paissent des colonies de lamas, d’alpagas et de vigognes. Je suis enfin au cœur des Andes ! Le paysage est sublime, le ciel bleu indigo, les volcans majestueux. Le célèbre lac Chungara n’est plus loin.

 

 

À 4570 mètres d’altitude et à cent quatre-vingt-douze kilomètres de l’océan Pacifique, le lac Chungara est l’un des plus haut du monde. Ce lac peu profond fut formé lorsqu’une coulée de lave du volcan Parinacota qui domine le lac au nord a barricadé la petite rivière créée par la fonte des neiges. Le lac Chungara est entouré de volcans géants : le Parinacota et le Pomerape cumulant à 6342 et 6282 mètres d’altitude, l’Acotango, 6050 mètres, le Guallatiri, fumant abondamment, 6060 mètres, et, du côté bolivien, le Sajama qui se dresse à 6542 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le poste frontalier avec la Bolivie est juste là et La Paz n’est plus qu’à trois cents kilomètres.

 

 

Ici, au cœur de l’Altiplano chilien, le paysage est imposant. Les eaux impassibles du lac, bleues profondes, reflètent les images des volcans et leurs sommets enneigés. Les rives du lac sont parsemées de blocs de lave. Au bord de l’eau, sur du sable beige, poussent des touffes d’herbe rêche et des bofedales. Une colonie de flamants roses, une grande variété de canards et différentes espèces d’oiseaux donnent de la douceur à cet endroit qui dégage une immense puissance dominée par des couleurs minérales : ocre, gris et blanc, puis des bleues durs et des verts soutenus. Des troupeaux d’alpagas et de vigognes se déplacent calmement sur le rivage. Il n’y a pas un souffle d’air, le silence est presque pesant. Seuls les cris d’oiseaux ou le hennissement des vigognes déchirent parfois la quiétude. Nous nous promenons sur la plage. La perspective changeante nous incite à nous arrêter, à traîner, à s’imprégner de cette image grandiose. Un univers où l’air est raréfié, où la vie passe au ralenti, où le temps est arrêté…semble-t-il… Le lac Chungara est bouleversant de beauté.

 

Les effets d’altitude commencent à se faire sentir : j’ai le souffle court, le cœur qui bat plus vite. Vient la migraine. Il est temps de partir, temps d’amorcer la descente. Arrivé à Las Cuevas, Philippe s’arrête devant le poste des carabineiros. L’endroit est toujours aussi désert. Pas un carabinero aux alentours, sauf… Un alpaga laineux arrive tranquillement. Il s’incline pour observer attentivement Philippe avant de faire le tour de la voiture et me soumettre à un regard investigateur. Puis, avec un geste las et ennuyé il s’éloigne joindre le reste de son troupeau qui broute un peu plus loin. Contrôle inédit dans un lieu singulier !

 

 

De la famille des camélidés, les lamas sont des mammifères de taille moyenne, à l’allure d’un chameau sans bosse. Ils vivent dans les hautes pampas jusqu’à 4 000 mètres d’altitude, les marécages, et les déserts d’Amérique du Sud. Tous les lamas sont des animaux élancés et hauts sur pattes. Ils possèdent un cou long, une tête pointue, de grands yeux bordés de longs cils qui les protègent des poussières, des oreilles dressées, une queue courte et une toison épaisse. La taille et le poids des lamas varient d’environ quatre vingt dix centimètres de hauteur au garrot chez la vigogne, le plus petit de tous, à un mètre vingt de hauteur au garrot pour le lama. Leur espérance de vie est de vingt à vingt cinq ans. Les lamas se nourrissent d’herbes et de feuillages. Leurs sabots avec une sole de pattes en plaque cornée revêtue d’un épais coussinet élastique leur permettent de rechercher leur nourriture sur des terrains accidentés. Ils vivent en petits groupes menés par un mâle, de cinq à dix femelles et de leur progéniture. Les jeunes mâles quittent le groupe et se rassemblent. De temps à autre, l’un d’eux défi le chef du troupeau des femelles. S’il remporte le combat, il dirige le harem. Le temps de gestation est de onze mois. La mère allaitera son petit pendant près de huit mois. Lorsqu’ils s’affrontent ou sont irrités, les lamas abaissent les oreilles et crachent sur leurs adversaires. Ils possèdent une bonne vue, mais leur ouïe et leur odorat ne sont pas très développés.

 

Les lamas sont représentés par quatre espèces. Le guanaco, lama guanicoe, est la seule espèce sauvage. Il a un pelage ras, est de couleur brun cannelle légèrement doré et blanc crème au niveau du ventre. La vigogne, vicugna vicugna, est le plus petit des lamas. Elle est plus claire et porte parfois une longue bavette blanche sous le cou. Elle n’est pas domesticable. Le lama proprement dit ; lama glama, est le plus imposant de tous. Il est utilisé comme animal de charge mais on mange aussi sa viande et utilise sa laine la plus épaisse de toutes. L’alpaga, lama pacos, est un peu plus court sur patte, il a une grosse fourrure blanche, noire ou grise et a une bonne production de laine. Domestiqué, il existe des élevages.

 

 

La route serpente en suivant les courbes du terrain à travers des montagnes dénudées dans une longue et douce descente. À l’approche de la vallée de la Lluta, la route plonge et descend en grands virages. De gigantesques dunes de sables qui finiront dans l’océan remplacent la pierre. Au fond de la vallée, la rivière permet une végétation abondante avec palmiers et arbres exotiques. Dense verdure de part et autre d’un ruban argenté, puis l’ocre et le vide. L’image me rappelle la vallée du Nil en Égypte. Le brouillard s’est dissipé. Sur les pentes des montagnes nous apercevons des géoglyphes précolombiens représentant des lamas et des figures humaines réalisées en regroupant des pierres foncées sur un sol plus clair. Elles indiquent la direction vers Tiahuanaco près du lac Titicaca distant de plus de deux cent kilomètres et dont la culture se diffuse jusqu’aux rivages du Pacifique dans la seconde moitié du Ier millénaire après Jésus-Christ.

 

 

Nous sommes de retour à Arica. Aujourd’hui, nous avons volé des plages de l’océan Pacifique jusqu’aux hauts plateaux de 4500 mètres dominés des volcans culminants à plus de 6000 mètres d’altitude ! Unique. Ce matin, nous étions dans un environnement de montagne, austère et somptueux, où nous avons rencontré une faune surprenante. Maintenant, au coucher du soleil, nous nous baladons sur une plage de pierres volcaniques et de sable fin. De gigantesques vagues se fracassent contre les rochers noirs, diffusant des voiles d’embruns salés. Des nuées d’oiseaux rasent la surface de l’eau. Les crabes se reposent dans les flaques d’eaux en attendant la marée haute. La bise est fraîche. Vers l’ouest s’étendent l’immensité et la solitude de l’océan. Vers l’est s’élève une barrière de pierre, austère et perfide. Contrastes grandioses. La nuit tombe et le brouillard enveloppe doucement les côtes. Soudain, le monde se réduit à un minuscule espace, aux antipodes du monde infini qu’aujourd’hui nous avons traversé…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le lac Chungara et  le volcan Parinacota.