Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « L’église de Zvartnots ».

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« L’église de Zvartnots ».

L’air est doux, le temps futile, le silence apaisant. La cime blanche immaculée du mont Ararat se dresse derrière les vestiges de l’église circulaire de Zvartnots.

Elle fut érigée au VIIe siècle après l’initiative du catholicos Nersès III, « le Bâtisseur » sur le lieu présumé de la rencontre entre le roi Tiridate d’Arménie et Grégoire l’Illuminateur. Cette rencontre, qui eut lieu au début du IVe siècle, entraîna la conversion de l’Arménie au christianisme en 301.

La cathédrale de Zvartnots, « la force vigilante », fut, par l’alliance des techniques d’architecture byzantine et arménienne, un édifice très complexe, innovateur et élégant. De plan circulaire, les trois étages furent percés de nombreuses fenêtres et couronnés d’un dôme pyramidal, étonnante silhouette, robuste et légère à la fois, une élévation vers le ciel. Détruite par un tremblement de terre au Xe siècle, les ruines se recouvrent de terre et le sanctuaire tombe dans l’oubli.

Inspiré par sa beauté, en l’an mille, le roi des rois Gagik fait élever une église similaire à Ani, l’ancienne capitale de l’Arménie, aujourd’hui en territoire turc. Hélas, elle aussi, s’effondra peu de temps après sa construction.

Près d’un millénaire plus tard, au début du XXe siècle, commencent les fouilles à Zvartnots. Les vestiges de la cathédrale sont excavés et apparaissent des pierres sculptées d’une extraordinaire beauté.

Aujourd’hui, une partie est relevée et nous découvrons l’un des édifices les plus étonnants de la chrétienté. Au centre de l’espace circulaire, nous sommes subjugués par la grandeur du sanctuaire. Entourés d’arcades et de pans de murs arrondis, nous mesurons l’audace de son architecte. Éblouis par sa beauté, nous admirons chapiteaux et reliefs. À l’ombre de l’Ararat, nous déambulons parmi ce qui reste d’un témoignage unique de l’art arménien.

Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.
Arménie, cathédrale de Zvartnots, reconstruction virtuelle de T. Toramanian en tenant compte des dimensions réelles.
Arménie, Zvartnots. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. » Geghard, le monastère Saint-Lance. 2/2. »

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Geghard, le monastère Saint-Lance. 2/2. »

Après avoir poussés la porte, nous nous retrouvons baignés dans l’atmosphère étrange, presque éthérée, du gavit, sorte de narthex. De robustes piliers scandent l’espace, d’élégantes arcades brouillent les sens. D’étroites fenêtres et l’erdik, le lanternon, déversent des faisceaux de soleil sur les sculptures. L’intérieur est épuré, obscur. Il porte une grande influence orientale. Les bas-reliefs sont raffinés. Entre ombre et lumière règne le silence, presque palpable. Dans de grands porte-cierge, plantés dans du sable, vacillent les flammes d’innombrables petites bougies jaunes. Une mère, son enfant dans les bras, allume un cierge, fait une prière, nous lance un sourire.

Du gavit à l’église, de la chapelle au mausolée, je m’attarde, j’observe. Je marche sur des dalles de pierres noires usées par les pas des fidèles, je traverse des seuils inégaux. C’est noir, très noir, mais loin d’être sinistre, au contraire, c’est une noirceur qui prête à la réflexion.

J’admire une icône en précaire équilibre sur un rebord. Je suis touchée par une toute petite croix rouge déposée dans une niche et je me demande qui a pu la laisser là et pour quelle raison. Quelle requête est derrière ce geste si simple, si pur, si… évident ? Je lève le regard vers l’erdik qui laisse pénétrer un étroit rayon de lumière. Je cherche et je trouve l’âme de ce sanctuaire sombre. Je suis envoûtée par ce lieu empreint d’une profonde dévotion.  

Arménie, monastère de Geghard, gavit. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, l’église principale, Kathoghike. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, jamatoun, lieu de sépulture de la famille Prochian. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, gavit. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, gavit. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, jamatoun, lieu de sépulture de la famille Prochian. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, petite chapelle rupestre Asvatsatsine. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, petite chapelle rupestre Asvatsatsine, « Sainte-Mère de Dieu ». Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, gavit. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, gavit. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, jamatoun, lieu de sépulture de la famille Prochian. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Geghard, le monastère Sainte-Lance. 1/2. »

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Geghard, le monastère Sainte-Lance. 1/2. »

Au fond d’une vallée verdoyante, surplombé par de hautes parois rocheuses, le monastère Sainte-Lance de Geghard est tout simplement magistral. L’extérieur comporte une magnifique ornementation sur la façade. Fondé probablement au IVe siècle, au temps des premiers chrétiens, il se composait de quelques grottes et était dénommé Aïrivankou « monastère rupestre ». Saint Grégoire l’Illuminateur y aurait vécu.

Devenu un grand centre du christianisme, le complexe sert de refuge pendant l’invasion arabe. Il sera ensuite pillé, détruit, et reconstruit plusieurs fois jusqu’à l’édification de l’église principale au XIIIe siècle par la famille Prochian. Le monastère devient alors un important lieu de pèlerinage en raison des reliques de la Sainte Lance qu’il possèderait.

Ce monastère est un exemple exceptionnel de l’architecture monastique médiévale arménienne et de l’art monumental. Les caractéristiques novatrices eurent une profonde influence sur le développement ultérieur des églises dans la région. Les monuments illustrent, par leur foisonnement ainsi que leurs qualités techniques et décoratives, une conception originale en utilisant pierres volcaniques, comme le tuf, le granite et le basalte avec une ornementation extrêmement riche. Les églises possèdent un gavit ou la variante plus tardive, le jamatoun, types de narthex propres à l’architecture arménienne. Ils sont souvent couronnés d’un erdik, une sorte de lanternon et complétés de bibliothèques ou de scriptorium. Des katchkars, pierres à croix, spécifiques de l’art arménien, autrefois présents sur tout le territoire historique, abondent.

Nous découvrons avec fascination les différentes chapelles, parfois rupestres, accessibles par des échelles et des passerelles. La lumière est éblouissante.  Dans le ciel bleu dansent quelques nuages blancs. Puis nous poussons la porte du gavit…

Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, katchgars. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard. Juin 2009.
Arménie, monastère de Geghard, katchgars. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le temple de Garni. » 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le temple de Garni. » 

Sur fond de montagnes, Garni est située dans un écrin de verdure à 1400 mètres d’altitude dans la haute vallée de l’Azad. Datant du Ier siècle de notre ère, le temple, de style gréco-romain, est une élégante construction de basalte gris clair posée sur un haut podium et entourée de vingt-quatre colonnes d’ordre ionique.

Autrefois dédié au dieu Mithra, le dieu Soleil, c’est le seul vestige païen ayant survécu à la destruction massive des centres de paganisme commanditée par Grégoire l’Illuminateur après la conversion de l’Arménie au christianisme. La nouvelle religion conféra à Garni le statut de siège épiscopal et une église circulaire dont ne subsiste que ruines fut édifiée, mais, étrangement, le temple fut épargné. Une hypothèse suggère qu’il s’agirait d’un tombeau et non pas d’un sanctuaire, ce qui l’aurait sauvé.

Il s’effondre lors d’un séisme en 1679 mais est reconstruit dans les années 1969-1975. 

Le temple au fronton triangulaire est entouré d’un péristyle. Les fûts lisses des colonnes sont surmontés de gracieux chapiteaux ioniens à volutes. Les sculptures des chapiteaux, architraves, corniches et caissons montrent une grande variété de frises d’acanthes, d’oves, de grenades, de vignes, de feuilles de laurier et de noyer ainsi que de têtes de lion.

Je monte les marches vers le podium. Établi sur un promontoire triangulaire, le temple surplombe les gorges aux falaises vertigineuses de la rivière. La vue est époustouflante.

Je passe le seuil. L’intérieur est très sobre. Au fond de la salle, dans le naos, le saint des saints, trône une seule chapelle au fronton triangulaire. Jadis, elle comportait probablement la statue de la divinité. Je m’approche de cette mystérieuse niche vide. Je me demande de quoi avait l’air la représentation du dieu, de quelle matière était-elle faite ? Quelles cérémonies ici se déroulèrent ? J’imagine les flammes des torches qui illuminaient le sanctuaire, les volutes de l’encens s’élevant sous la voûte, les incantations des prêtres…

Dehors, le soleil est au zénith. Sur le point de quitter les lieux, je me retourne. Un dernier regard vers un édifice énigmatique, un survivant du temps. 

Arménie, haute vallée de l’Azad. Juin 2009.
Arménie, vestiges de l’église circulaire et temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, vestiges de l’église circulaire et temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, temple de Garni. Juin 2009.
Arménie, haute vallée de l’Azad. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le puits profond de saint Grégoire. 2/2. » 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le puits profond de saint Grégoire. 2/2 .» 

Le premier lieu saint de l’Arménie chrétienne sera l’église édifiée au-dessus de la fosse à Artashat où fut emprisonné Grégoire. Elle se situe dans l’angle nord-ouest de la cour. Nous poussons la porte. Elle s’ouvre avec un grincement sinistre. Nous avançons dans la pénombre. À droite de l’autel, une trappe laisse entrevoir une échelle.

Je descends avec précaution dans l’abysse. Les barreaux en métal sont tordus et glissants. Dix mètres plus bas, dans la lumière faible d’une ampoule, je contemple la petite pièce circulaire. Les murs sont grossièrement taillés dans la roche, l’air est confiné. Un petit bouquet de fleurs des champs a été déposé devant une statue de la vierge. Les flammes de quelques cierges sur l’autel vacillent et dessinent des ombres mystérieuses sur les murs et la coupole rudimentaire recouverts d’ex-voto gravés par des pèlerins au cours des siècles. L’humidité est pénétrante.

C’est ici, dans ce khor virap, fosse profonde, que Grégoire croupit treize années de sa vie. J’ai hâte de remonter, fuir cet endroit dépourvu de toute humanité. M’échapper de cette atmosphère étouffante. Quitter ce lieu oppressant qui est pourtant le fondement du christianisme en Arménie.

Dehors, l’air est devenu vaporeux. Le sommet de l’Ararat s’est réfugié au fond d’un édredon de nuages. Le gardien, affaissé sur sa chaise à l’ombre du portique, est concentré sur son chapelet. Prie-t-il pour qu’un jour la montagne revienne de nouveau au peuple arménien ?

La petite église capte les derniers rayons du soleil. Le sanctuaire s’épanouit dans les nuances chaudes du tuf orange et ocre contrasté de basalte gris ajoutant la touche d’austérité que mérite un tel lieu. 

Arménie, Artashat, monastère Khor Virap, la fosse. Juin 2009.
Arménie, Artashat, monastère Khor Virap, la fosse. Juin 2009.
Arménie, Artashat, monastère Khor Virap. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le puits profond de saint Grégoire. 1/2. »

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le puits profond de saint Grégoire. 1/2. »

L’horizon est barré par la montagne biblique, gigantesque masse enneigée dominant la plaine. Quelques nuages flottent dans le ciel et autour du sommet. Puis, semblant tout petits, dominés par la silhouette tutélaire de l’Ararat, hissés au sommet d’une éminence rocheuse, se dessinent les remparts du monastère de Khor Virap, « puits profond ». 

Le tambour élancé et la coupole conique de l’église dépassent les murailles, élégant détail typique de l’architecture arménienne, émouvant dans sa simplicité, admirable par sa complexité, double du sommet pyramidal parfait du Petit Ararat, haut de 3925 mètres, cône volcanique irréprochable.

La route longe un cimetière envahi par des herbes folles et grimpe la côte vers la sixième colline de la ville haute de l’ancienne Artashat. Nous passons le portail et après avoir stationné la voiture à l’ombre des remparts, nous franchissons le porche et pénétrons dans la cour du monastère. Au centre se dresse l’église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, construite sur un plan en croix inscrite précédée par un gavit, une sorte de narthex propre aux églises arméniennes.

Nous grimpons sur les remparts. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable. Le mont Ararat se dresse devant nous, majestueux, sa présence presque palpable, témoin muet de la naissance du christianisme dans le royaume. 

À la fin du IIIe siècle, sous le règne de Tiridate III, Grigor Loussavoritch Hayrapet vient évangéliser l’Arménie. L’apôtre refuse d’honorer la déesse Anahita et sur les ordres du roi, est torturé et jeté dans un puits profond, khor virap. En 301, Tiridate souffre d’une maladie incurable. Un songe souffle alors à la sœur du roi que le saint missionnaire Grigor, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse, pourrait le guérir. Rétabli miraculeusement, touché par la rédemption, converti, Tiridate libère Grigor, ou Grégoire, et proclame le christianisme religion d’État. Il fait ainsi de l’Arménie la première nation chrétienne de l’histoire. Grégoire, nommé catholicos d’Arménie, devient « l’Illuminateur ». 

Arménie, Khor Virap, au fond, le Petit Ararat. Juin 2009.
Arménie, monastère Khor Virap et mont Ararat. Juin 2009.
Arménie, église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, du monastère Khor Virap. Juin 2009.
Arménie, église Sainte-Mère-de-Dieu, Atvatsatsin, du monastère Khor Virap. Juin 2009.
Arménie, monastère Khor Virap, la rédemption du roi Tiridat, ici prosterné devant saint Grigor. Juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « La joie d’Artaches. » 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« La joie d’Artaches. »

Sur les hauts plateaux règne le mont Ararat, immuable. Il veille sur les plaines. Les miradors et les grillages surmontés de barbelés nous rappellent que nous sommes à moins de cent mètres de la frontière turque. De l’autre côté, en Turquie, des paysans kurdes labourent la terre. Côté arménien, les champs sont couverts de vignes.

C’est ici que commence l’histoire glorieuse de la Grande Arménie lorsque, en 188 avant Jésus-Christ, Artaches, en grec Artaxias, fonde le royaume d’Arménie ou la Grande Arménie, gouverné par la dynastie des Artaxiades dont Tigrane le Grand, roi des rois, un siècle plus tard, sera le plus illustre souverain.

Artaches construit une nouvelle capitale, Artashat, « la joie d’Artaches ». À l’ombre de l’Ararat, la ville est bâtie sur une presqu’île formée par le coude du fleuve Araxe qui baigne ainsi ses murs de trois côtés, tandis que le quatrième, constituant l’isthme de la presqu’île, est fermé par un fossé et un rempart. La cité fortifiée s’étale sur sept collines. Hannibal, le général carthaginois qui, en fuyant Rome, s’était rendu à la cour d’Artaches pour y proposer ses services, a fortement influencé l’architecture de la nouvelle capitale dont le roi lui attribue la planification et la supervision de la construction. L’enceinte de la citadelle s’appuie sur l’exemple de l’architecture défensive hellénistique avec des tours carrées. Le premier théâtre d’Arménie y sera construit. Cependant, la cité demeure profondément orientale. Il n’y a point de plan systématique ou d’édifices prestigieux. Les nombreux temples et autels dressés en l’honneur de la déesse Anahita-Artémis sont de conception simple.

Artashat atteint son apogée sous le brillant règne de Tigrane le Grand.

Aujourd’hui errent sur la plaine les fantômes des temps révolus. De la cité au passé illustre ne restent que quelques vestiges abandonnés ; bains, tracés des rues, fondations d’un temple. Ils agonisent au cœur de la vallée arrosée par les eaux impétueuses de la rivière Araxe et fertilisée par les laves du volcan. La proximité de la frontière en interdit l’accès.

Difficile d’imaginer que la ville à son apogée occupait environ quatre cent hectares, que les murailles de fortifications s’étendaient sur dix kilomètres, et qu’elle était peuplée de cent cinquante mille habitants ! Au Ier siècle de notre ère, le géographe grec Strabon et le philosophe Plutarque décrivent la cité comme une grande et belle ville et la proclament « La Carthage arménienne ».

Arménie, plaine de l’Ararat et site de l’ancienne capitale Artaches, juin 2009.
Arménie, vignes dans la plaine de l’Ararat, juin 2009.
Arménie, mirador sur fond du mont Ararat, juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le mont Ararat. » 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le mont Ararat. »

Dominant la ville de Yérévan, l’Ararat, montagne mythique, est si éblouissante, si grandiose, que son sommet, culminant à 5165 mètres, semble irréel. Une hallucination faite de neige et de glace dissimulant un socle de lave et une strate basaltique domptant le feu qui sommeille dans ses entrailles.  Une cime aperçue un jour par Noé flottant avec détachement au-dessus des eaux du déluge.

La Genèse : « Et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux baissèrent, et les fontaines de l’abîme et les écluses des cieux se fermèrent, et la pluie cessa de tomber des cieux. Et les eaux se retirèrent de dessus la terre peu à peu ; et les eaux diminuèrent au bout de cent cinquante jours, et l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat ». 

Appelé Massis par les Arméniens, l’Ararat, haut lieu historique, au carrefour des civilisations entre les routes d’Orient et d’Occident, fut autrefois englobé dans les antiques royaumes d’Ourartou et d’Arménie, puis dans l’Empire ottoman.

Mon regard parcourt la plaine et s’accroche sur le sommet de la montagne. Elle semble si près et pourtant tellement inaccessible. L’Ararat, en terre ennemie, est le symbole poignant d’un pays auquel elle fut arrachée… Car la perte de la montagne, pour les Arméniens, est une blessure profonde, inguérissable : « Il est notre honneur, notre histoire, notre tristesse, notre paradis perdu ».

Cette perte est due au tracé des frontières entre l’Arménie et la Turquie définie par le traité de Kars en 1921. Le mont Ararat échoue à la Turquie. L’Arménie, intégrée à l’Union soviétique devenue République socialiste soviétique d’Arménie, perd son icône symbole de la terre historique. Depuis, la frontière est fermée. Pourtant, sur le drapeau et les armoiries arméniens est représentée la montagne sacrée.

Dans les années 1950, l’emblème devient la source d’un différend entre l’Union soviétique et la Turquie. Cette dernière conteste l’image de l’Ararat utilisée par l’Arménie parce que localisé sur son territoire. Elle considère cela comme une revendication territoriale soviétique. Nikita Khrouchtchev, dirigeant de l’Union soviétique de l’époque, répond : « Pourquoi votre drapeau contient-il une représentation de la lune ? Après tout, la lune n’appartient pas à la Turquie, ni même sa moitié… Voulez-vous prendre le contrôle de l’univers tout entier ? ». Le gouvernement turc abandonne sa plainte. 

Le mont Ararat dominant la ville de Yerevan, juin 2009.
Le Petit Ararat et le mont Ararat vus depuis l’Arménie, juin 2009.
Le mont Ararat et le Petit Ararat vus depuis l’Iran, novembre 2000.
Le mont Ararat vu depuis la Turquie, juin 2006.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « Le fort aux hirondelles ». 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« Le fort aux hirondelles ». 

Marqué par une flèche de granite représentant la renaissance de la nation arménienne, le Tsitsernakaberd, « fort aux hirondelles », est drapé d’un silence de plomb.

Le mémorial dédié aux victimes du génocide perpétré par le gouvernement Jeunes-Turcs en 1915-1916 est situé sur une des collines de la capitale. Dans le musée circulaire souterrain, nous nous plongeons dans une réminiscence de l’horreur à laquelle les Arméniens furent soumis lors de cette terrible période à la veille de la chute de l’Empire ottoman. Une période que la république turque préfère oublier, nier… Car deux tiers des Arméniens vivant sur le territoire actuel de la Turquie périrent.

Déportations et massacres de grande ampleur sont planifiés et exécutés par le parti au pouvoir à l’époque, le Comité Union et Progrès (CUP) ou « Jeunes-Turcs ». Il coûta la vie à environ un million deux cent mille Arméniens. La première phase du génocide commence avec l’arrestation puis l’assassinat de la plupart des intellectuels à Constantinople et la déportation et le massacre des Arméniens des provinces de l’est. La deuxième phase concerne le reste du territoire de l’Empire ottoman et débute avec l’envoi d’un télégramme de la part du ministre de l’intérieur Talaat Pacha à la direction du parti Jeunes-Turcs : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici ». Le programme prend les formes d’une déportation, par chemin de fer sur une partie du parcours. Les convois de déportés, près de neuf cent mille personnes, convergent vers Alep où ils sont repartis selon deux axes. Une partie, envoyée vers la Syrie, le Liban et la Palestine, survivra. L’autre est déportée vers l’est, le long de l’Euphrate, vers Deir-ez-Zor, où sont improvisés des camps de concentration. En juillet 1916, les prisonniers sont emmenés dans le désert ou ils sont exterminés.

La collection du musée consiste essentiellement en des clichés pris par des photographes allemands, l’Allemagne alliée de la Turquie. Images de cadavres entassés, de corps pendus, de gens torturés, décapités, de convois de déportation, de camps de réfugiés, de jeunes femmes vendues comme esclaves, d’enfants cadavériques. Tant de destins brisés…

Confrontés à ces poignants témoignages d’horreur, nous sommes profondément secoués. Mais sans pour autant oublier ce passé douloureux, les Arméniens se battent pour un avenir meilleur. Yerevan est vibrante, sa population chaleureuse. Sur les terrasses l’animation est grande, sur les marchés règne la ferveur. Les rues sont bruyantes, les places bondées. Yerevan m’a séduite, conquise. J’aime son ambiance surannée. J’aime la présence bienveillante de l’Ararat. Du haut des marches de la Cascade, je contemple la ville dominée par la masse majestueuse de la montagne biblique… 

Arménie, Yérévan, Tsitsernakaberd, « fort aux hirondelles », juin 2011.
TsitserArménie, Yérévan, Tsitsernakaberd, « fort aux hirondelles », juin 2011.
Arménie, Yérévan, Tsitsernakaberd, « fort aux hirondelles », juin 2011.
Arménie, encens… juin 2009.
Arménie, Yérévan, le Petit Ararat et le mont Ararat depuis le sommet de la Cascade, juin 2009.

Tapis magique… Mille et une églises à l’ombre de l’Ararat. « D’Erebouni à Yérévan ». 

Une immersion en Arménie et en Haut-Karabagh. Juin 2009.

« D’Erebouni à Yérévan ». 

Loin de l’image des villes austères et sans âme de l’ancienne République soviétique, Yerevan est une ville agréable, pleine de vie, qui se libère peu à peu des symboles du régime communiste.

Pendant plusieurs jours nous découvrons les traces qu’ont laissée ses occupants successifs. Le site archéologique d’Erebouni dévoile les origines ourartéennes de la cité. La mosquée Goy rappelle la période perse. La gare, l’opéra et de nombreux bâtiments publics sont des réminiscences de l’époque soviétique. Autour de la place de la République, anciennement appelée place Lénine, de somptueux immeubles aux courbes qui épousent la forme de la place sont construits en tuf ocre et rouge et ornés de sculptures raffinées. Dans la Matenadaran est préservé la plus grande collection de manuscrits et de documents anciens au monde. Devant le bâtiment austère, gris ardoise, trône une statue de Mesrop Machtots, créateur de l’alphabet arménien en 405.  Un arrêt à l’église Sourp Sarkis, puis nous longeons les gorges de Hrazdan pour finalement bifurquer vers le centre-ville.

Nous nous baladons, nous flânons, entourés de la chaleureuse population. Nous nous laissons tenter par les délices proposés au marché Pak Shuga. Nous nous installons sur une terrasse pour boire un café, la « boisson maudite » donné par le Diable aux musulmans pour les consoler de ne pouvoir boire le vin, boisson sacrée du Christ. Le café fut démocratisé en Occident au XVIIe siècle par le pape Clément VIII en déclarant que « l’arôme du café est chose bien trop agréable pour être l’œuvre du Malin et il serait dommage que les musulmans en aient l’exclusivité. Jouons un tour à Satan… en le baptisant ! ». 

Les Arméniens apprécient beaucoup le café mais, surtout, ils savent le préparer. Les Arméniens Georgièsse Déodatous, Hovhannes Astvatsatour et Pascal Kharokian seront les premiers à servir le café à Prague, Vienne et Paris. Le serveur se présente. « Barez dzez », bonjour ! « Barez dzez, pari galasud », bonjour, bienvenue. « Deux cafés ». « Café arménien ? ». Nous hochons la tête. Le café est servi dans une petite casserole de cuivre, « cezve ». Nous attendons que le marc se dépose avant de verser le breuvage brûlant dans les petites tasses. Ce café de type oriental est généralement appelé « café turc » car il s’est développé dans l’Empire ottoman. Terme qui ne nous viendrait pas à l’idée d’utiliser ici, en Arménie… 

Arménie, Yerevan, place de la République, juin 2009.
Arménie, Yérévan, Erebouni, juin 2009.
Arménie, Yérévan, mosquée Goy, juin 2009.
« Arménie, Yérévan, église Sourp Sarkis, juin 2009.
Arménie, Yérévan, place de la République, juin 2009.
Arménie, Yerevan, place de la République, musée de l’histoire de l’Arménie, juin 2009.
Arménie, Yerevan, juin 2009.
Arménie, Yerevan, marché Pak Shuga, juin 2009.
Arménie, Yerevan, marché Pak Shuga, juin 2009.
Arménie, Yerevan, gare, juin 2009.
Arménie, Matenadaran, juin 2009.