Au-delà de l’horizon… Au pays des derviches kurdes.

C’est dans l’ouest de l’Iran, sur la frontière de l’Iraq et au cœur des montagnes désolées de la chaîne du Zagros, que se niche Sanandaj. L’ancienne Sinneh, nommée Sisar au Moyen Age, est appelée en kurde Sene Dij, la « citadelle de Senna ». Le tapis de Senneh, dont les motifs les plus courants sont l’hérati, une composition complexe d’éléments floraux, et le boteh, qui évoque par sa forme une goutte, est célèbre pour son incroyable finesse. Sanandaj est la capitale de la province de Kordestan, seule capitale légitime d’un territoire nommé Kurdistan, et habitée en majorité de Kurdes. La ville possède une importante communauté de derviches soufis et nous avons rendez-vous pour assister à une cérémonie de cette mystérieuse confrérie religieuse musulmane.

 

Au pays des derviches kurdes, Sanandaj, Iran, novembre 2000.

 

La route dessine de grands lacets à travers des paysages qui comptent parmi les plus beaux de l’Iran. S’étendant de la latitude du lac d’Orumieh jusqu’à la région de Persépolis, les monts Zagros, dont le point culminant s’élève à 4548 mètres, séparent le plateau iranien de la plaine mésopotamienne. Nommée Zagros par les Grecs, son nom dérive probablement de « zagreus », signifiant « orageux ». Parmi les montagnes aux cols enneigés se succèdent collines aux formes douces et rochers et pics escarpés. Les monts s’élèvent en plis serrés ou descendent vers des vallées encaissées. Les couleurs sont celles de la terre, allant du jaune au beige et à l’ocre, du rouge au brun en passant par l’ambre et le gris. C’est un pays sauvage. Majestueux et grandiose. Un pays qui reflète le caractère de sa population : les Kurdes, descendants présumés des Mèdes, parlant une langue indo-européenne apparentée au persan. Un peuple généreux et touchant, fidèle à sa culture, ses traditions. Un peuple dans un pays sans frontières au cœur d’une région qui vit sous énorme pression depuis des années. Pendant la guerre entre l’Iran et l’Iraq, qui a duré de 1980 à 1988, sous le motif du désaccord concernant la frontière du Chatt-el-Arab, la province a particulièrement souffert des attaques de l’armée de Saddam Hussein à la fois en raison de sa proximité géographique et de la haine farouche que le rais irakien vouait à la population kurde. Quelques années plus tard, à l’issue de la guerre du Golfe, au printemps 1991, Saddam Hussein réprime sévèrement les populations kurdes provoquant la fuite massive des Kurdes iraquiens vers les pays de la région.

 

 

Au sud du lac d’Orumieh, après la bifurcation de Mahabad, capitale de l’éphémère État kurde en 1946, nous traversons la ville de Saqqez. Le ciel est d’un bleu limpide, la température glaciale. Situé à une altitude de 1493 mètres, c’est l’endroit le plus froid de l’Iran. Surpris par de la musique et un rassemblement de gens, nous nous arrêtons. C’est un mariage kurde ! Nous quittons la voiture et sommes aussitôt entourés. Le père de la mariée, un Kurde moustachu au visage buriné et aux yeux pétillants, nous accueille. Il fait apporter du thé et nous dirige vers le cercle où des danseurs se déplacent avec une lenteur inouïe. Nous sommes entrainés dans le mouvement, serrés les un contre les autres. Les hommes sont vêtus du costume traditionnel ; l’ensemble chalvar, pantalon ample pris à la cheville et chemise blanche, portés avec un pestek, gilet en feutre épais, complété par une écharpe large. Les femmes portent des robes colorées façonnées d’étoffes qui brillent au soleil et des voiles légers et transparents portés avec désinvolture en arrière sur leurs cheveux lâchés. Je me sens noire, noire et triste avec mon manteau et mon foulard sombres.

 

 

Nous sommes pris en photo, filmés, les femmes me touchent, me sourient timidement. Les hommes s’approprient Philippe, lui posent mille questions auxquels il tente de répondre dans un mélange de turc et de kurde, langues qu’il a apprises pendant ses années de guide-conférencier de voyage dans la Turquie orientale et en Kurdistan iraquien lors d’une longue mission humanitaire après la guerre du Golfe. Pour cette famille c’est un honneur d’avoir des étrangers comme invités. Avec regrets, nous nous voyons dans l’obligation de décliner l’invitation de partager le repas car la route jusqu’à Sanandaj est encore longue et les journées sont courtes en cette période de l’année. Les adieux sont chaleureux. Après un grand nombre de courbettes, main droite sur le cœur, et beaucoup de sourires, nous réussissons à nous échapper pour reprendre la route.

 

 

Le paysage devient de plus en plus sauvage. Le soleil se voile, le vent se renforce. Ahmad, notre chauffeur et ami, ancien pilote de chasse, tient stoïquement et fermement le volant de son vénérable Paykan, voiture polluante mais sûre, fleuron de l’industrie automobile iranienne. La route, sans barrière ni démarcation, suit les courbes du relief. Les villages se font rares, seuls quelques bosquets d’arbres trahissent une présence humaine dans les vallées déjà sombrées dans l’ombre. La frontière de l’Iraq n’est plus très loin. À l’horizon quelques sommets enneigés se détachent sur une succession de lignes déchiquetées qui se confond avec le ciel brumeux. L’étrange sensation de s’éloigner à grands pas du monde connu prend possession de nous. De violentes rafales de vent secouent la voiture. La poignante solitude qui émane de ce pays nous étreint.

 

Soudain, au détour d’un virage, Sanandaj apparaît dans les montagnes. Contre toute attente, c’est une grande ville bouillonnante, grouillante de monde. Hommes en costume kurde et femmes couvertes de tchadors aux tons clairs parcourent les trottoirs. Nous sommes attendus par un certain Monsieur Karimi. L’abondante chevelure grisonnante en bataille, la moustache fournie, la silhouette mince, ce petit homme énergique nous fait penser à Einstein. Le dhikr, la cérémonie de derviches, n’aura pas lieu avant minuit et en attendant l’heure, fier de sa ville, il nous en fait la visite complète. Les grandes avenues, les innombrables ronds-points, les immeubles insipides et l’éclairage public parviennent à nous convaincre que Sanandaj est une capitale moderne. Quand la nuit tombe, nous nous retrouvons sur les hauteurs où la ville illuminée s’étend à nos pieds. Et là, entourés de montagnes, dans le noir et enveloppés de silence, Monsieur Karimi déclare solennellement que les robes des femmes kurdes ressemblent à Sanandaj “by night”.

 

Invités à dîner au sein de sa famille nous nous déchaussons avant de monter à l’étage où l’épouse, les deux filles et le fils de Monsieur Karimi nous attendent. Je ramasse les pans de mon manteau et devance les hommes dans la cage d’escalier. En levant le regard, je me fige. Mes yeux s’accrochent sur les trois femmes. Vêtues de robes longues en étoffes brillantes, pailletées ; une rose, une jaune et une blanche, elles rayonnent dans la lumière crue du pallier ! Monsieur Karimi n’a rien dit de trop ! Leurs cheveux lâchés et leur maquillage abondant me font un étrange effet. Perchées sur des sandales dorées à talons hauts, elles me sourient. Je déboule sur le palier. Les femmes font une révérence, me serrent la main, puis m’invitent à quitter manteau et foulard. Sans trace de maquillage, avec mon chignon sévère et mes vêtements sans élégance, en chaussettes par-dessus tout, pour la deuxième fois de la journée, je me sens débraillée, sobre, triste ! J’ai l’impression de ressembler à une femme de ménage fatiguée à la cour du dernier shah…, Cendrillon avant que la marraine apparaisse avec sa baguette magique…

 

Installés dans un salon surchauffé encombré de meubles où un vieux lecteur de cassettes peine à diffuser de la musique, nous sont servi les sucreries de bienvenue ; gâteaux, fruits, brioches, accompagné de chai, thé. S’ensuit le dîner : khoresht, ragout servi avec du riz blanc, albalou polow, plat composé de riz, de poulet et de griottes, sabzi, un plat de fines herbes fraîches, mast o khiar, yaourt au concombre, le tout accompagné du nan, pain. Un véritable festin. La gentillesse et la générosité de cette famille sont touchantes. La discussion, dans un mélange d’anglais, farsi, turc et kurde, porte sur la situation du peuple kurde en Iran où ils bénéficient d’une relative liberté. La langue kurde est officiellement reconnue et les journaux peuvent publier en Kurde, écrite avec l’alphabet arabo-persan. Nous essayons d’en savoir un peu plus au sujet du soufisme tel qu’il est perçu et vécu au Kurdistan iranien, mais aux questions posées les réponses restent vagues. « Vous verrez » ne cesse de répéter Monsieur Karimi. La température monte, l’atmosphère devient suffocante et la musique dérape dramatiquement. Nous avons hâte de partir pour cette fameuse cérémonie des derviches. Enfin, aux alentours de onze heures, la famille Karimi se prépare pour quitter la maison et les trois femmes deviennent des femmes anonymes, en manteau et foulard sombres, comme moi.

 

 

Le soufisme est la quête religieuse, spirituelle, mystique et ascétique de l’islam. Les derviches sont les membres de confréries musulmanes pratiquant des règles mystiques. Ils ont à leur tête un cheik qui les guide sur la voie de la perfection. Leur rite, le dhikr, la commémoration, provoque une rêverie religieuse qui doit mener à l’extase, obtenue par des procédés différents selon les confréries. Le but du dhikr est d’adresser des prières à l’Univers, qui doit permettre aux derviches de se confondre avec Dieu. L’islam ne reconnaît en principe aucun ordre religieux, aucun clergé, aucune hiérarchie spirituelle. Pourtant le mysticisme musulman ou soufisme, selon son terme arabe, existe. Dés le VIIe siècle, des mosquées ou hostelleries désaffectés ou en ruine ont pu servir de refuge à des mystiques solitaires ou à des groupes. Enfin, des établissements furent édifiés dans les villes, surtout à partir du XIe siècle, probablement selon un modèle iranien, le khanagha, terme persan, utilisé dans le monde Indo-Iranien et au Proche-Orient jusqu’en Egypte. À partir du XIIe siècle, le soufisme s’organise en associations admettant l’autorité d’un maître spirituel, pratiquant une discipline et utilisant un rituel commun. Leurs membres se font appelés « derviches » : mot persan qui signifie : « pauvre », « mendiant ». Passé à l’arabe darwis et au turc derviş, il ne désigne plus que les membres de certaines confréries religieuses. Les plus connus sont certainement les Mevlana d’Anatolie ou les derviches tourneurs de Konya, en Turquie. Cette confrérie de cour et aristocratie a été fondée par le cheik de Konya, Mevlana Celaleddin Rumi, en arabe, Djalal al-Dîn Roumî, grand poète mystique mort en 1273 qui était originaire d’Afghanistan. Ses disciples pratiquent une danse tournoyante autour du maître spirituel, le cheik, qui est le pôle, point de convergence du temporel et de l’intemporel. Leur tenue vestimentaire est très significative : le vêtement blanc symbolise la couleur du deuil, leur manteau noir le tombeau, et leur toque la pierre tombale.

 

Après avoir traversé la ville obscure, nous arrivons à la khanagha, la maison des derviches. L’entrée est marquée par une petite tour éclairée. La rue est déserte. Un grincement de porte et nous nous retrouvons dans une cour intérieure. C’est ici que nous devons nous séparer. Le dhikr peut être célébré par les hommes comme par les femmes mais ceci lors de cérémonies séparées. Ce soir c’est au tour des hommes. Je me rends donc à l’étage supérieur ou je me retrouve en compagnie d’une quinzaine de femmes de tous âges tandis que Philippe et Ahmad sont accueillis dans un vestibule par le cheikh, le maître de cérémonie. Monsieur Karimi fait les présentations après quoi le cheikh les invite à entrer dans la pièce principale. Les derviches membres de la confrérie, tous vêtus du costume kurde, se tiennent en tailleur sur les tapis qui couvrent toute la surface de la salle. L’atmosphère est détendue. Les hommes bavardent et plaisantent discrètement en fumant et en buvant le thé. Philippe et Ahmad sont accueillis avec enthousiasme et ils acceptent le thé qu’un jeune garçon leur apporte. Puis, les uns après les autres, les derviches quittent leurs turbans, dévoilant leurs longues chevelures. Certains commencent à accomplir des prosternations rituelles ou à réciter une prière, d’autres sont déjà plongés dans une méditation. La dévotion est profonde. Une perception d’attente plane dans l’air. Lorsque le cheikh décide que le dhikr peut débuter, les lieux s’emplissent d’un silence insolite.

 

Les chanteurs et les percussionnistes se tiennent un peu à l’écart. Les derviches se regroupent pour former un cercle suivant un protocole bien défini. À genoux, serrés les uns contres les autres, ils commencent à psalmodier leurs litanies, en l’occurrence la répétition du nom d’Allah et la profession de foi musulmane « La Ilah illa Allah », « il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ». Ils se balancent sur la cadence donnée par le tambour, de plus en plus vite, de plus en plus fort. L’atmosphère semble irréelle. Soudain, les derviches se relèvent. Ils se tiennent par la main et se laissent emporter par le rythme des percussions. Leurs mouvements deviennent plus rapides. Ils balancent le torse vigoureusement de haut en bas, leurs longs cheveux fendent l’air. Leur vision est concentrée uniquement dans ce cercle qui est devenu leur univers et leur support pour entrer en transe. La scène est impressionnante. Le rythme du tambour s’accélère. L’intensité que prend le dhikr est envoûtante, même pour Philippe et Ahmad, habituellement très terre-à-terre. Les deux hommes se sentent comme ensorcelés par cette manifestation de foi et cette quête pour l’extase.

 

 

Installée sur d’épais tapis à l’étage supérieur, je me berce dans l’attention que me portent les femmes. Toutes communiquent avec gestes, sourires et quelques mots, des verres de thé sont apportés. Soudain résonnent la musique et les chants : envoûtants. Comprenant ma curiosité, elles tentent de m’expliquer le déroulement du dhikr. Puis, à l’instant où la musique atteint une nouvelle intensité, apparaît Monsieur Karimi. Il vient me chercher en m’offrant une séance de voyeurisme. Si la situation n’était pas si captivante, elle serait comique. Dans la cour, accroupie, le front collé contre la vitre d’une fenêtre près du sol, je regarde, intriguée, les hommes évoluer en cercle en se tenant la main en hurlant des versets religieux, leurs longs cheveux suivant le mouvement de leurs têtes. Dans un coin j’aperçois Philippe et Ahmad. Envahie par le froid, courbatue par la position inconfortable, je ne parviens pas à quitter des yeux le spectacle insolite qui se déroule de l’autre côté de la vitre. La musique va crescendo. Je suis fascinée.

 

Les percussions continuent à scander les mouvements et une nouvelle impulsion s’empare des derviches. Leurs gestes deviennent saccadés, des cris retentissent. Puis, brusquement, l’ensemble se désagrège, chacun s’exprime à sa manière. Un cri spontané, une lamentation. Quelqu’un hurle. Un homme se place au centre. Ont-t-ils atteint l’extase ? Les tambours cessent. Le silence est aussi intense que le fut la musique. Les derviches ont du mal à assimiler le calme qui est revenu. Leur respiration saccadée emplit la pièce et finalement c’est le chant lent et poignant du cheikh qui adoucit les esprits.

 

Une heure s’est écoulée. Le temps qu’il a fallu pour que les derviches reviennent sur terre. Pour certains, plein d’énergie et d’enthousiasme, ce fut l’occasion de discuter avec les étrangers, d’autres, encore sous l’emprise du dhikr se sont isolés, épuisés comme drogués. La pièce est remplie de l’odeur du tabac et du thé parfumé. Finalement, les derviches, les uns après les autres, remettent leur turban, se vêtissent de leurs manteaux et quittent la khanagha. Après avoir fait mes adieux aux femmes, encore sous l’emprise de ce dont j’ai été témoin, je retrouve Philippe, Ahmad et Monsieur Karimi dans la cour. Nous sommes tous épuisés. La nuit vit ses heures les plus sombres : il est près de trois heures du matin. Monsieur Karimi nous ouvre le portail, la lumière dans la tourelle est éteinte. Une lune gibbeuse éclaire faiblement la rue. L’air est glacial. La ville est déserte et calme, mais combien de derviches ont célébré leur rite dans le secret cette nuit ? Et combien d’entre eux ont atteint l’ultime extase ? De retour à l’hôtel Ahmad, toujours aussi pragmatique, nous annonce sèchement qu’une autre fois, il ira se coucher tôt au lieu d’aller au « derviche show »… Pour nous, l’expérience était à la hauteur de l’affrontement de ce pays passionnant qu’est le Kurdistan…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Les monts Zagros.

Laisser un commentaire(votre e-mail n'est pas obligatoire)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s