Au-delà de l’horizon… La malédiction de Tamerlan.

Samarcande… Un endroit vague sur une carte, lointain, très lointain… inaccessible, semble-t-il. D’abord une étape sur la route commerciale millénaire entre la Chine et l’Occident, puis dissimulée derrière le « rideau de fer ». Mais autrefois Samarcande fut le centre d’un monde, une ville florissante sur la route de la soie, métropole commerciale et culturelle, joyau de l’islam, perle de l’Orient, centre de l’univers, miroir du monde, reine de la terre… Samarcande, au cœur de la Transoxiane, fut cette fabuleuse oasis aux confins du désert inhospitalier du Kyzyl Koum. La Maracanda des Grecs conquise par Alexandre le Grand. Capitale de l’empire de Tamerlan qui y fit construire les plus belles mosquées et palais. Située dans la vallée du Zerafshan et dominée par le massif de l’Altaï, Samarcande est aujourd’hui l’une des grandes villes de l’Ouzbékistan, pays intégré dans la Russie soviétique pendant près de soixante-dix ans avant de retrouver son indépendance en 1991. De nombreux vestiges ont disparu de la ville « grande et splendide » comme en atteste Marco Polo au XIIIe siècle, mais Samarcande et ses coupoles turquoise semblent éternelles.

 

La malédiction de Tamerlan, Samarcande, Ouzbékistan, novembre 2002.

 

En mars 1998, nous décidons de faire un voyage en Ouzbékistan. À cette époque, Samarcande est encore un endroit mystérieux. À la recherche d’informations nous avons trouvé quelques photographies floues, un guide de voyage en anglais procuré avec difficulté et la réédition d’un ouvrage traitant de la civilisation de la région il y a des centaines années. L’Asie centrale. Des vols à destination existent. Depuis la capitale, Tashkent, il est possible de se rendre à Samarcande et à Boukhara en voiture, à condition de trouver un véhicule et un chauffeur. Aucune information concernant Chakhisrabs et Khiva à part le conseil de ne pas s’y rendre ! Car le chemin qui traverse la chaîne du Zeravchan n’est qu’une piste, dangereuse, et la route à travers le désert du Kyzyl Koum vers la région inhospitalière du Khoresm, impraticable. Pour se loger il y a bien quelques hôtels, le confort…? La nourriture…? Le plov est le plat national et considéré comme un met pour des grandes occasions. On doit l’appellation à Alexandre le Grand. En grec, « poluv » signifie « mélange d’ingrédients ». En Ouzbékistan c’est un plat avec du riz… préparé avec de l’huile de coton, accompagné de viande de mouton ou de boeuf, des légumes et des épices. Il y a aussi le chorba, une soupe grasse avec de la viande et des légumes. Nous hésitons. Mais, intrigués par l’impalpable, nous décidons de partir et découvrir les oasis le long de la route de la soie. Le destin en décidera autrement. Quelques semaines avant le départ, mon père est victime d’un infarctus cérébral. Samarcande est oubliée. Mon père se rétablit. Samarcande nous attendra quelques années encore…

 

Quatre années plus tard nous partons pour un voyage de Xi’an, en Chine, à Téhéran, en Iran, en passant par le Kirghizistan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Après un périple de quatre semaines le long de la route de la soie, nous arrivons à Samarcande par une froide journée de novembre. L’immense panneau indiquant « Samarkand » nous emplit d’excitation. Puis, en scrutant l’horizon nous apercevons enfin les coupoles turquoise de Samarcande ! Nous y sommes ! Samarcande. Un nom qui me fait rêver depuis avoir lu la biographie romancée d’Omar Khayyam, l’un des plus célèbres poètes de la Perse, écrite par Amin Malouf et simplement intitulé « Samarcande ». Philippe m’avait offert ce livre en sachant que j’allais, comme lui, être fascinée par l’évocation d’un tel lieu. Samarcande. Son nom ne se prononce pas, il se murmure, s’expire. Le « s » fait un début délicat, le « m » ajoute de la profondeur, le « c », prononcé « k », une note de fermeté, les « a » une frivole légèreté, le « nde » de la fin une évaporation en douceur. Samarcande… « Fait curieux », note l’écrivaine et voyageuse Ella Maillart en 1932, « je vais visiter une ville dont je ne sais rien que la magie de son nom. » L’écrivain et journaliste anglais Geoffrey Moorhouse, en 1989, à la veille de l’indépendance, est lui aussi emporté par la magie du nom. « Quelle autre ville au monde porte un nom aussi inspirant ? Vibrant du souffle sauvage des lointains, porteur des mille promesses et fleurant l’odeur aphrodisiaque du danger. » Samarcande. Un nom qui a captivé des milliers de voyageurs à travers les siècles. Un nom qui suscite rêves et espérances. Qu’attendre de Samarcande ? Qu’y trouver ? Quoi ressentir ? La magie du nom laisse entrevoir la ville légendaire à travers le prisme de l’imagination. Qu’en est-il de la réalité ?

 

La renommée de Samarcande est dû avant tout à celui qui l’a faite ; Tamerlan. Il naît en 1336, à Kesh, au sud de Samarcande, dans une famille turque et musulmane. Timur est le fils d’un chef de clan de Djaghataï. Timur signifie « fer » en turco-mongol. Dans sa jeunesse, une blessure à la cuisse lui valut le surnom de i-Lenk ou Lang, le « Boiteux », du verbe persan langidan, « boiter ». Le nom Tamerlan est la déformation de Timur Lang. En 1360, il prend la tête de son clan. Timur profita de nombreuses tensions entre Mongols païens et Iraniens et Turcs musulmans, entre sédentaires et nomades pour, à la mort du khan en 1363, prendre le pouvoir. Comme il ne descend pas directement de Genghis Khan, il ne sera associé aux Gengiskhanides que par son mariage avec la fille du dernier khan de Djaghataï. En 1370, il se fait élire grand émir, refusant le titre de roi ou empereur, et fait de Samarcande sa capitale.

 

 

Redoutable chef de guerre, il conduit des expéditions avec une frénésie destructrice et bâtit son immense empire par la force et la terreur. En trente-cinq années de campagnes, entre 1370 et 1404, il bouleverse l’intégralité de l’Asie centrale et de l’Asie mineure sans jamais connaître la défaite. Sa vie est imprégnée de violences et de massacres. En 1383, en Sabzevar, il fait entasser près de deux mille prisonniers tout vivants, les uns sur les autres, avec de la boue et de la brique pour en construire des tours. Chaque fois qu’il soumet une ville, il érige des pyramides de têtes, de mains et de pieds. La plus grande de ces pyramides sinistres fut dressée en 1387 après que des rebelles eurent massacré trois mille des soldats de Tamerlan qui occupaient Ispahan. Soixante-dix mille têtes s’entassent devant les murailles de la ville. Avant le siège de Delhi, en 1398, il se débarrasse de cent mille prisonniers trop encombrants. La ville est dévastée et mettra plus d’un siècle à se relever. À Bagdad tous les habitants sont massacrés et la ville rasée. Il élève cent vingt pyramides avec les têtes des vaincus. Après la prise de la ville ottomane de Sivas en 1400, quatre mille Arméniens sont enterrés vivants, les femmes attachées derrière les chevaux et les enfants piétinés par la cavalerie. En 1401, à Damas, Tamerlan fait enfermer des milliers d’habitants de la ville, trente mille femmes, enfants, prêtres et autres réfugiés, dans la mosquée, puis met le feu à l’énorme sanctuaire. En 1402, il repart vers l’Anatolie et après avoir atteint les rives de la mer Égée, il rentre à Samarcande. Tamerlan entreprend une campagne contre la Chine mais meurt en chemin en 1405. Sans pouvoir central efficace, il laisse un empire morcelé et ses descendants, les Timourides, n’ont pas pu empêcher son déclin. Son descendant le plus célèbre est Zahir-ad-dîn-Mohammed, plus connu sous le nom de Baber, le Tigre. Il sera le conquérant de l’Inde et fondera l’Empire des Grands Moghols en 1526.

 

 

Rarement, un souverain a été exécré et maudit comme Tamerlan. Il est connu pour sa soif sanguinaire, sa cruauté et pour les atrocités commises par ses armées. Il ne cesse, toute sa vie, de massacrer et de pilier, n’épargnant pas plus les musulmans que les chrétiens ou les païens. Lors de ses conquêtes, il commet d’effroyables ravages, détruit tout, extermine la population des villes qui tente de lui résister sauf les artistes et les artisans qu’il déporte à Samarcande. Pourtant, ses contemporains louent son raffinement, son intelligence et la douceur de ses manières ! Passionné érudit et mécène enthousiaste des arts, il est très fidèle en amitié et voue à sa famille un attachement sans bornes ne tolérant aucun manquement envers les siens. Il ne supporte pas entendre évoquer les horreurs de la guerre et s’émeut démesurément de la mort de tout ceux qu’il aime, admire ou respecte. L’historien Ahmad Ibn Arabshah le décrit comme un homme « particulièrement grand et robuste. Il avait une tête massive au front élevé, la peau blanche et saine, une belle allure, les épaules larges, les jambes longues et les mains puissantes. Il était manchot et boiteux du côté droit. Il portait la barbe longue. La lueur de son regard était difficile à supporter et sa voix était haute et profonde ».

 

Notre hôtel, Afrosiab, construit sur les fondations du « palais bleu » de Tamerlan répond à toutes nos attentes : sommaire, peu convivial et, parce que la « saison » est terminé, pas de chauffage. Le hall est à peine éclairé, la cour intérieure sert de débarras, la piscine (!) est vide. Nous devons changer trois fois de chambre pour des raisons inexplicables. Lorsque nous voulons déjeuner, on nous informe que, manque de clients, le restaurant est fermé. Finalement nous avons droit à un « steak frites » servi dans un petit salon où nous nous retrouvons seuls, portes closes. C’était le repas prévu pour le directeur de l’établissement, ose-t-on nous dire ! Si l’hôtel se situe à l’emplacement du palais de Tamerlan, il n’en a certainement pas hérité les services, le confort ou l’élégance !

 

Car le souverain veut faire de Samarcande la plus belle ville du monde, non seulement la capitale politique de son état, mais aussi un grand centre de commerce. À sa cour ont vécu des savants et des lettrés dont il aimait s’entourer et qu’il épargnait lors des massacres. De Delhi, il se fait apporter cent vingt éléphants chargés de richesses. De Perse, il ramène des poètes et des philosophes. De Mésopotamie, des architectes, des astronomes et des médecins. Des enlumineurs, des calligraphes, des mosaïstes et des musiciens sont déportés à Samarcande qui devient une ville incomparable. Envoyé en ambassade auprès de Tamerlan par le roi de Castille, Ruy Gonzàlez de Clavijo a témoigné de cette magnificence. Il raconte la cour, les femmes du souverain, le protocole, le banquet offert aux étrangers. « On apporta quantité de chevaux et de moutons rôtis dans de grandes peaux rondes, semblables à des peaux de maroquin, que de nombreux serviteurs traînaient à grand-peine tant elles étaient chargées. Ils divisèrent les viandes et en déposèrent les morceaux dans les bassins dont certains étaient en or, d’autres en argent, ou en céramique, ou bien encore en ce que l’on appelle porcelaine, qui est chère et très appréciée. » Au prix d’innombrables morts et de dévastations, Tamerlan dote Samarcande de magnifiques monuments, mosquées et palais. Elle devient la perle de la Transoxiane. Voûtes et arcs s’élèvent haut dans le ciel, dômes côtelés et pishtaqs sont couverts de faïence rutilante, resplendissants de beauté. Nulle part ailleurs les bleus sont aussi éblouissants, les verts aussi étincelants. Le bleu et le vert, couleurs fondamentales du spectre. Le bleu si près de la voûte céleste et l’infini. Le vert si près du paradis, plein de verdure. Bleu comme le saphir, l’aigue-marine, la topaze, le lapis-lazuli. Vert comme l’émeraude, le péridot, le jade. Puis la fusion des deux : le turquoise.

 

 

« Fort impressionnant lorsqu’on le voit soudain au bout d’une ruelle tortueuse où passe dans l’ombre une femme « fermée », le mausolée dresse son étincellement au-dessus des bas murs terreux et sans fenêtres de la ville, melon énorme embouti sur un cylindre de même diamètre. » écrit Ella Maillart lorsqu’elle découvre le Gour Emir « à l’ombre d’acacias légers » en 1932. Soixante-dix ans plus tard, à la vue de l’incroyable dôme cannelé à dominance bleu qui s’élance vers le ciel, je retiens mon souffle. Vibrant dans les dernières lueurs de la journée, les nervures se teintent de vert dans un éclat d’opulence. Les murs extérieurs de l’édifice sont décorés de carreaux bleus et blancs dans des motifs géométriques sur fond de briques de couleur jaune. Le mausolée octogonal est surmonté d’un immense tambour cylindrique ceinturé d’une inscription coufique couvert par le dôme à nervures en briques émaillées jaunes et vertes, bleues et turquoise. L’ensemble, dôme et tambour, constitue plus de la moitié des trente-sept mètres de la hauteur du bâtiment. Ce double dôme bulbeux est considéré comme un chef d’œuvre et si, au Caire des Mamelouks ou en Syrie, des dômes de ce genre avaient déjà fait leur apparition, les dimensions du Gour Emir dépassent largement ces réalisations. Il est probable que le concept du dôme de ce genre est arrivé à Samarcande avec les artisans déportés de l’Asie mineure. Le Gour Emir est aussi le prototype des monuments élevés en Inde du nord à l’époque des Grand Moghols et le mausolée d’Humayun à Delhi ou le Taj Mahal à Agra construits par les descendants de Tamerlan en témoignent.

 

Ici, le petit-fils favori de Tamerlan, Mohammed Sultan fit construire une médersa et une khanagha, mais à la mort de ce dernier en 1403, Tamerlan rajouta un mausolée au complexe pour accueillir sa dépouille. Alors que Tamerlan avait émis le souhait de se faire ensevelir dans le mausolée familial de sa ville natale de Kesh, aujourd’hui connu sous le nom de Chakhisrabs, il sera inhumé auprès de son petit-fils, comme le furent ses descendants jusqu’à Ouloug Beg. Ainsi le mausolée devint le Gour Emir, le tombeau de l’émir.

 

Nous avançons et passons sous un grand portique bleu revêtu de mosaïque de briques qui s’ouvre sur une cour. Deux minarets en briques décorés de faïences bleues se détachent dans le ciel déjà sombre. L’absence de la médersa et de la khanagha, dont il ne reste que les fondations, accentue davantage le caractère monumental et dépouillé du Gour Emir. Nous poussons la porte et pénétrons à l’intérieur. Immédiatement les deux jeunes caissiers à l’entrée échangent un regard entendu. Crypton ? demande l’un d’entre eux avant même que nous ayons pu jeter un coup d’œil sur les lieux. Je souris intérieurement. En l’absence du patron, pour se faire un peu d’argent de poche, les gardiens nous proposent d’entrer dans la crypte où se trouvent les véritables tombes. Philippe hausse les épaules. Da, dit-il. Les gardiens, l’air complice, nous font signe de les suivre. Nous quittons le mausolée et rasons les murs pour contourner l’édifice. À l’arrière du bâtiment les gardiens ouvrent une petite porte. L’un fait le guet, l’autre nous accompagne. Un long couloir incliné mène à la crypte, la véritable sépulture de Tamerlan et de ses proches. Les pierres tombales sont placées exactement sous les cénotaphes de l’étage supérieur. La salle est en forme de croix, les quatre bras de la croix sont voûtés. L’ensemble est exécuté en briques cuites claires hormis une bande près du sol qui est couverte de marbre gris. La crypte, de par sa sobriété et son dépouillement, est empreinte d’une atmosphère grave. « Timour i-Lenk », dit le gardien en désignant la plaque couverte d’inscriptions au centre. Nous hochons solennellement la tête. Il nous dit que c’est un grand privilège de visiter la crypte. Nous agréons. Il ajoute que, habituellement, l’accès est interdit aux touristes. Nous acquiesçons. Il enfonce le clou : même le président Chirac n’a pas pu y entrer ! Nous sourions. Philippe calcule déjà le bakchich.

 

Après cette visite singulière et inattendue, nous reprenons la direction de l’entrée principale du bâtiment pour la visite de la salle supérieure qui baigne dans la pénombre. Et la lumière fut. Le mausolée dégage un volume impressionnant jusqu’au sommet de la coupole. Les murs reflètent l’or et diffusent un éclat verdâtre qui semble translucide. Les parois sont revêtues de marbre et d’albâtre incrusté de jaspe. Plus haut, des inscriptions coraniques bleus et or ornent les murs. L’arc est couvert de muqarnas en papier mâché, revêtus de peintures bleu et de dorure tandis que la coupole est enrichie d’une somptueuse décoration géométrique. Les cristaux du lustre renvoient des étoiles lumineuses. Les somptueuses couleurs de cette salle sont en saisissant contraste avec la sobriété de la crypte en dessous. Derrière une balustrade en albâtre sculpté gisent les cénotaphes de Tamerlan, son maître spirituel, et d’autres membres de sa famille. Le cénotaphe de Tamerlan occupe le centre de la salle. Elle est en jade dit « néphrite » vert foncé, longue de deux mètres, large de trente-cinq centimètres et haute de trente-trois, barrée par une fissure. C’est le bloc de jade le plus grand du monde. Elle fut installée par son petit-fils Ouloug Beg et provient à l’origine de la cour moghole. La grosse plaque vert sombre, presque noire, dégage une lourde présence.

 

 

La nuit est tombée, le froid perçant. Nous traînons dans le jardin devant le Gour Emir planté d’acacias et de muriers blancs. Soudain, des cris stridents emplissent l’atmosphère. Une nuée de corbeaux survole le Gour Emir. Il y en a bien des centaines. La vision est incroyable et lugubre à souhait. Nous les suivons du regard. Ils finissent par s’installer dans les immenses saules dépouillés bordant le parc. Avec difficulté, nous détachons le regard des oiseaux noirs perchés sur les branches et poursuivons notre chemin. En passant devant le mausolée négligé de Roukhabad, un vieil homme nous hâle. Subjugués, nous approchons. Un regard bienveillant s’affiche sur son visage buriné. Un père tenant son fils à la main surgit de l’ombre. Ensemble, nous pénétrons à l’intérieur du petit mausolée. L’obscurité est totale. Puis la voix du vieillard s’élève, priant, chantant. Les sons peu mélodieux résonnent sous la coupole pour mourir doucement. Des moments émouvants. À cet instant, les corbeaux, dans un fracas de cris et de battement d’ailes, quittent les arbres. Dehors, nous suivons du regard la nuée qui survole une nouvelle fois le dôme en quartier d’oranges noyé dans un voile gris sombre avant de disparaître dans la nuit. Samarcande, figée dans son passé, hantée par sa dénomination de Cité bleue dont les dômes reflètent le ciel, n’est autre, ce soir, qu’un refuge des esprits maléfiques tenus à distance par la piété d’un vieillard.

 

Dans notre chambre d’hôtel il fait humide et la température s’élève à dix degrés ! Le réceptionniste, avec un sourire dévoilant toutes ces dents en or, se fond en excuses et parvient à nous procurer un radiateur d’appoint donc les câbles sont à moitié rongés. Le risque de provoquer un court circuit est le moindre de nos soucis. Reste le fait qu’il est impossible de manger. Après insistance, on veut bien nous servir un Coca-Cola dans le bar qui sent le renfermé et qui est à peine éclairé. Las, nous dînons de barres énergétiques puisées dans notre réserve qui commence à réduire sérieusement. Paradoxalement, un grand mariage est célébré dans l’un des salons de l’hôtel. Attiré par la musique nous osons un coup d’œil par la port entrouverte. La mariée en vaporeuse robe blanche et son époux sont perchés sur une estrade face aux convives, femmes en robes colorées, hommes en costumes brillants. Un orchestre joue de la pop orientale. Et, comble de tout, les tables plient sous la nourriture ! L’eau nous vient à la bouche et nous nous refugions dans notre chambre où la température a grimpé jusqu’à quatorze dégrées. J’enfile une polaire supplémentaire et, depuis le balcon de la chambre, contemple le Gour Emir dont le dôme éclairé se dessine dans le ciel nocturne de Samarcande.

 

Dans la nuit je me réveille avec des nausées et des crampes à l’estomac. Après quelques heures difficiles passées dans la salle de bain, je parviens à me rendormir. Au matin, c’est au tour de Philippe. Nous sommes fatigués, vaseux. On nous monte du thé. Dehors il pleut des cordes. Nous passons la journée dans la chambre partant du principe que c’est une simple « tourista » et que demain nous serons en pleine forme. À cinq heures de l’après-midi, affaiblis, nous tentons de joindre la réception par téléphone pour demander quelque chose à manger. Impossible de joindre qui que ce soit. Finalement, en passant par le service de blanchisserie, nous sommes mis en relation avec le réceptionniste qui promet de nous faire monter du thé mais seulement du thé. Désespéré, Philippe demande à parler au directeur, explique la situation et après s’être excusé six fois, ce gentil monsieur promet d’envoyer quelqu’un au bazar et demande si nous ne voulons pas voir de médecin ce que nous refusons pour le moment. Une demi-heure plus tard, on frappe à la porte : « surprise » ! Du thé, du yoghourt, des bananes et du pain ! Le Gour Emir est enveloppé d’un épais brouillard et les corbeaux, ombres noires, se sont de nouveau installés sur les branches des arbres…

 

Vers neuf heures du soir, j’ai des crampes terribles et Philippe décide de faire venir un médecin. Une heure plus tard on frappe à la porte. Philippe ouvre. Dans la pénombre se tiennent trois personnes qui entrent la chambre à la queue-leu-leu. Le premier est un homme imposant et barbu vêtu d’un long manteau noir qui pose sa main droite sur son cœur avec un geste théâtral et nous salue d’un salam aleikum d’une voix grave. Au fond de mon lit, je pense que quelqu’un est venu de la mosquée et je remonte pudiquement les draps. Suit une infirmière en robe blanche et chapeau haut de forme genre « chef de cuisine ». En dernier se présente le gentil réceptionniste qui sera le traducteur. Le « doctor » m’examine, m’interroge et me dit que je dois aller à l’hôpital ! Devant ma mine défaite, il change rapidement de stratagème et ordonne à l’infirmière de me faire une piqure ce qu’elle fait après avoir chassé les hommes dans le couloir. Aucun diagnostique n’a été fait ! Dans mon lit, une pensée traverse mon esprit, une pensée que j’aurais mieux fait de refouler…

 

Selon la légende, une malédiction pesait sur le tombeau de Tamerlan. Un vieux conte populaire raconte qu’avant de mourir, le grand chef de guerre avertit ses proches que de grands malheurs s’abattraient sur ceux qui tenteraient d’ouvrir sa tombe. Il aurait fait graver, sur la face interne de la pierre tombale : « Si l’on me relève de mon tombeau la terre tremblera ». À la mort de Tamerlan, son corps fut embaumé à l’aide de camphre, de musc et d’eau de rose, enveloppé dans un linceul, couché dans un cercueil d’ébène en envoyé à Samarcande où il fut enterré. Ignorant la malédiction, le 1er juin 1941, sur approbation personnelle de Staline et sous la direction du médecin légiste russe Mikhail Gerasimov, des fouilles furent engagées dans la crypte. Après avoir dégagé la pierre funéraire, Gerasimov doit déplacer plusieurs dalles avant de découvrir le cercueil en ébène orné d’un riche décor de fils d’argent. À ce moment là, toutes les lumières s’éteignent. Ignorant ce signe sinistre, l’exhumation se poursuit et Gerasimov peut identifier Tamerlan grâce au pathologies et signes distinctifs. Les os de sa jambe droite étaient plus minces et plus courts que ceux de la gauche, confirmant qu’il devait boiter. Il mesurait 1,72 mètres, ce qui était grand pour son époque. Ce même jour, Hitler lança l’opération Barbarossa contre l’URSS l’entraînant dans la Deuxième guerre mondiale, un conflit qui coutera la vie à vingt-sept millions de soviétiques. Lorsque Staline, un homme superstitieux, entend parler de la malédiction de Tamerlan, il ordonne de ré-inhumer le monarque. Ce jour là, l’Allemagne retirait ses troupes du Caucase, leur première grande retraite. Un an plus tard, en 1943, le Kremlin octroya un million de roubles, le prix de seize chars, pour la rénovation du mausolée de Gour Emir.

 

Mon état de santé s’empire. Crampes aiguës, diarrhée, nausées et une condition générale que je qualifierais de misérable. La nuit est longue et je commence à m’angoisser. Tout semble plus effrayant lorsque dehors l’obscurité est dense et il règne un silence de plomb. L’aube s’annonce morose. Il pleut toujours et le ciel est bas. Samarcande, loin des images des mille et une nuits, se perd dans la grisaille et l’austérité. Je me sens perdue au bout du monde et le pire est que je SUIS au bout du monde ! Heureusement, Philippe, tout en ayant les mêmes symptômes que moi, semble en meilleur état. J’ai faim mais au même temps la nourriture me dégoûte et je me sens si faible. Les heures passent avec une lenteur désespérée. Cette chambre spartiate est devenue notre refuge, mais un refuge que l’on a hâte de quitter. De l’autre côté de l’avenue, le Gour Emir veille. La journée laisse place à une nouvelle nuit.

 

Le matin nous sommes épuisés. Cela fait trois jours que nous ne mangeons pratiquement pas. La pluie ne cesse toujours pas et l’atmosphère est lugubre. Si c’est ça, la féérique Samarcande ! J’ai soudain peur que nous soyons vraiment malade, qu’il ne s’agisse pas que d’une innocente « tourista ». Le Lonely Planet donne une descriptif de toutes les maladies, bénignes ou graves, que l’on peut attraper dans ce coin du monde : rien de rassurant ! Nous tentons de manger une banane mais il nous faut une heure pour en avaler la moitié, aussitôt éliminée. Philippe, inquiet, fait revenir le médecin. Cette fois-ci, c’est une femme robuste, souriante et dynamique. Elle pénètre dans la chambre comme une tornade blanche suivie de l’éternel réceptionniste à la dentition dorée, une valise en métal sous le bras. Après m’avoir ausculté elle me rassure avec un exaspérant « mais il faut qu’elle mange ! » Elle ira elle-même aux cuisines donner des instructions ! J’échange un regard avec Philippe. Réussira-t-elle où nous avons échoué depuis quatre jours ? En attendant, elle me donne trois pilules dont je ne demande même pas le nom ou la composition ni le bienfait qu’elles sont sensées apporter. Je les avale sagement sous son regard inquisiteur. Puis, comme une magicienne, il ne manque plus que le son du tambour, elle plonge sa main dans sa valise et en sort une bouteille contenant un liquide violet qu’elle brandit triomphalement. Ce n’est rien de moins que du « Magic water of Samarcande » ! Elle m’ordonne de la boire puis s’en va secouer le cuisinier. Elle revient avec un sourire en coin et se moque de mon ventre vide. « Cet après-midi, ce sera fini », me dit-elle. J’ai tellement envie de la croire.

 

Miracle, une heure plus tard arrive une délicieuse soupe au poulet que nous réussissons à manger. Immédiatement, nous nous sentons mieux. Au cours de l’après-midi, nous avons l’impression que notre état s’améliore et en fin de journée, sous une pluie battante, nous retournons dans le parc du Gour Emir. Que ça fait du bien de prendre l’air même si l’humidité est pénétrante et que des voiles de brouillard se meuvent autour du mausolée. Pas âme qui vive dans les environs. Rien que les corbeaux perchés sur les branches nues des saules.

 

 

De retour à l’hôtel, le directeur vient nous voir et nous offre des livres et des cartes en guise d’excuses pour les inconvénients. Une belle table est dressée au centre d’une petite salle de restaurant décorée de couleurs chaudes de dominance rouge autrement vide. Le dîner est tout à fait acceptable même si nous avons toujours du mal à manger. Les serveurs, ils sont quatre à s’occuper de nous, ne savent plus comment nous faire plaisir. Soudain tout semble plus enjoué et du coup le moral va mieux.

 

Le lendemain matin, Samarcande nous offre toute sa magie. Le soleil brille et le ciel est intensément bleu. Au loin, les montagnes sont couvertes de neige. L’air est glacial. En quittant notre hôtel, je soupire de soulagement. Nous allons enfin contempler les fameuses coupoles turquoise de Samarcande. J’en étais arrivée à me demander si un jour j’allais connaître la satisfaction de découvrir Samarcande. Être si près du but sans être capable d’arriver à l’aboutissement de mon rêve. Cinq jours au cœur de la ville et avoir vu seulement le Gour Emir ! Quelle frustration de savoir que toutes les merveilles qu’offre la ville sont à portée de main et en même temps inaccessible…

 

Le Registan, carrefour de la capitale de Tamerlan et considéré comme le complexe le plus grandiose d’Asie centrale. Le Registan, « place de sable », est un nom peu glorieux dont l’origine vient du sable déposé par un important canal d’irrigation. Tamerlan y exposait les têtes de ses ennemis sur des piques et l’endroit fut la scène des exécutions publiques jusqu’au début du XXe siècle, le sable absorbant rapidement le sang des condamnés. Le Registan devint le centre de la capitale de Tamerlan et six artères se rejoignaient sous le dôme d’un bazar. Ouloug Beg, le petit-fils de Tamerlan, donna des fonctions culturelles et politiques aux lieux en y édifiant une medersa, une khanagha, un caravansérail et une mosquée. Plus tard le khanagha et le caravansérail seront démantelés et remplacés par deux medersas qui donneront la configuration actuelle de la place.

 

 

Face aux trois médersas grandioses du Registan, toute la misère de ces derniers jours s’estompe. Depuis l’esplanade, une mare de nuances bleues et turquoise se déploie à travers trois édifices grandioses. Plus que la beauté c’est la grandeur qui se dégage de cette « place de sable ». C’est le dimanche et la population locale, vêtue de ses plus beaux habits s’y promène rendant le lieu animé et gai. Cela fait oublier la sensation d’éloignement et d’inquiétude des derniers jours passés dans cette chambre lugubre tandis que dehors le brouillard et la pluie ne cessaient d’envelopper le Gour Emir.

 

 

À la médersa Ouloug Beg furent enseignés l’étude islamique et les sciences profanes. Le souverain lui-même y enseigna l’astronomie, sa passion, évoquée par les étoiles couvrant le firmament du portail. Une calligraphie coufique affirme que « cette magnifique façade est deux fois plus haute que le ciel, et lourde au point que l’échine de la terre en est écrasée ». Les couleurs sont éclatantes, mais le fond jaune brun rappelle la terre. En face, la médersa Chir Dor  a une allure très riche et très équilibrée. Son pishtaq est surmonté de mosaïques représentants des lions portant sur leur dos des soleils à figure humaine bordés de rayons, donnant son nom à l’édifice : « qui porte des lions ». La représentation stylisée d’animaux brise le tabou islamique de l’art figuratif. Deux dômes élancés et côtelés flanquent l’entrée. L’ensemble est recouvert de motifs géométriques ou floraux très colorés. La troisième médersa, Tilia Kari, ferme la place au nord. Des tourelles d’angle furent préférées aux minarets mais les mosaïques offrent une profusion de symboles solaires éclatants et d’entrelacs floraux. Le dôme turquoise de la mosquée marque la vocation du sanctuaire comme mosquée du Vendredi après la destruction de Bibi Khanoum. L’intérieur resplendit de reliefs en feuilles d’or sur fond bleu, d’où le nom de Tilia Kari, « doré ». Étrangement, c’est vers cette troisième médersa que nous sommes attirés. Dans la cour règne une atmosphère paisible et, installés sur un banc, nous laissons le temps filer.

 

 

L’immense pishtaq de la mosquée Bibi Khanoum se dresse contre le ciel bleu. Construite avec le butin du sac de Delhi en 1398, édifiée à la hâte, très vite après son achèvement, l’imposante mosquée commence à se dégrader, accélérée par des tremblements de terre et la récupération des matériaux pour d’autres chantiers. En 1974, les Soviétiques entreprirent la restauration, toujours inachevée à ce jour. Des échafaudages couvrent le pishtaq, le monumental portail en forme d’arc, flanqué de minarets. Une grue rouillée aussi monumentale obstrue le passage. Néanmoins, les trois dômes ont été reconstruits. L’entrée principale condamnée nous entrons par un passage dans le mur sud. Dans la cour, un lutrin démesuré recevait autrefois le grand Coran d’Osman. La mosquée de Bibi Khanoum haute de trente-cinq mètres avec une gigantesque coupole turquoise et les deux mosquées latérales aux coupoles cannelées témoignent de la magnificence d’une époque. Les décorations intactes sont sublimes, mais des éclats de faïences sont éparpillés sur le sol que je ne peux m’empêcher de ramasser. Seuls dans l’enceinte, l’abandon du site est frappante et nous nous sentons envahis par l’ambiance particulière qui y règne.

 

 

À l’ombre de la mosquée Bibi Khanoum s’anime le bazar, cœur de la vieille ville. Les galettes de non, pain sans levain, de plusieurs variétés, sont étalées avec soin. Elles sont la fierté des femmes aux robes colorées, foulards bariolés. De grosses vestes en laine les protègent du froid vif. Les marchands sont regroupés par spécialités : des sacs de jute sont remplis de fruits secs, sur les comptoirs trônent de petites pyramides d’épices, les légumes d’hiver ; choux, carottes et pommes de terre sont empilés à même le sol. Des grenades rouge sang, gonflées, énormes comme des pamplemousses, nous font monter l’eau à la bouche. L’huile de coton se vend dans des bouteilles de récupération ; Coca Cola, Fanta… Les sourires montrent les traditionnelles dentitions en or. À la section boucherie, des carcasses d’animaux sont suspendues aux crochets. Sur des feux de charbon, les brochettes grillent. La graisse qui s’enflamme répand des odeurs qui fond fuir nos estomacs encore fragiles…

 

 

La nécropole Chah-i-Zinda est le site le plus émouvant de Samarcande et considérée comme le site le plus sacré de la ville. Sur une colline une dizaine de tombeaux entourent la dépouille de Qusam ibn-Abbas cousin du prophète. Un portail sobre donne accès à une volée de quarante marches qui aboutit dans une ruelle étroite où une succession de mausolées ont bravé les siècles en silence. La taille modeste des édifices aux proportions harmonieuses, datant pour la plupart du XVe siècle, donne une intimité aux lieux. La composition d’ensemble et la décoration précieuse et délicate des dômes et des façades font de ce site un lieu unique de l’expression de l’art de la céramique de d’Asie centrale. Panneaux dentelés, mosaïques en majolique sculptée, briques émaillées, angles filigranés, couleurs éblouissantes, c’est à Chah-i-Zinda que nous trouvons l’âme de Samarcande. Entouré d’un cimetière d’herbes folles, le site est aussi un lieu de pèlerinage et de recueillement pour les Ouzbeks, et entourés des familles qui viennent s’y recueillir, le sourire aux lèvres et le regard doux pour ces étrangers, nous ne nous lassons pas de ce lieu, calme et envoûtant.

 

 

Samarcande s’est avérée tellement différente de ce que j’avais imaginé. Tout le romantisme de la route de la soie a été cruellement terni par la maladie. L’atmosphère apportée par les corbeaux rôdant autour du Gour Emir, le brouillard, la pluie, tout a été mis en œuvre pour que, aujourd’hui, malgré la matinée ensoleillée passée entourée des merveilles de cette ville, je ne me sente pas en paix avec la ville légendaire de la route de la soie. Néanmoins, Samarcande n’est plus une image diffuse. Elle a laissé une impression indélébile gravée dans nos mémoires. Les coupoles singulières, les pishtaqs monumentaux, les couleurs… Magnificence et somptuosité. Nuances de vert, de bleu et de turquoise, se mêlant avec des teintes plus sévères comme le jaune et l’ocre. L’essence même de Samarcande. Contraste entre ciel et terre.

 

Mais l’histoire n’est pas finie…

 

Dans l’après-midi, nous quittons Samarcande pour Boukhara. Si nous pensions que le pire était passé, nous nous trompions. Pendant le trajet, j’ai de nouveau des crampes insupportables et Philippe est blême. Arrivée dans la belle maison juive aux portes de la vieille ville de Boukhara où nous avons retenu une chambre, nous nous sentons vraiment mal. Je reste deux jours au lit sans pouvoir manger tandis que Philippe, à peine en meilleur état que moi, parvient à se trainer jusqu’au coin de la rue. Ma déception est immense. Trois journées passées dans la mystérieuse et énigmatique cité de Boukhara et je n’ai rien, absolument rien vu de cette ville dont je rêvais presque autant que de Samarcande ! Finalement, la situation s’empirant, un matin, Philippe, qui est un fataliste dynamique tandis que moi, je garde toujours l’espoir que les choses s’arrangeront toutes seules, prend la décision de regagner Tachkent, aller à la clinique et de raccourcir notre voyage. L’idée de me lever m’étant insupportable, il me pousse sous la douche, me savonne, me rince et pendant que je m’habille, organise notre transport.

 

La longue journée de route se passe bien. En roulant, j’aperçois le panneau « Samarkand » au bord de la route et les coupoles bleues au loin. Je refoule ma frustration. Arrivés à Tashkent, nous nous offrons le meilleur hôtel de la ville. Puis, soudain, nous avons l’impression d’aller vraiment mieux. Nous dînons au restaurant et passons une bonne soirée. Je regrette amèrement d’avoir quitté Boukhara. Par contre, la nuit j’ai de nouveau des crampes, de la diarrhée et de la nausée. Est-ce que ce cauchemar va un jour se terminer ?

 

Le lendemain, sans hésiter, nous nous présentons à l’ International Health Clinic, géré par un médecin américain. Elle me pose quelques questions ciblées, hoche la tête d’un air d’évidence, et m’envoie aux toilettes, munie d’un petit pot en plastique. Le diagnostique est rapide : dysenterie amibienne. Nous sommes tous les deux, moi plus affectée que Philippe, atteints de cette maladie qu’il faut soigner de toute urgence. Elle préconise une bi-thérapie, en commençant par le Metronidazole, qui va détruire les amibes qui ont envahi les tissus organiques. Une fois rentrés en Europe, il faut impérativement suivre un traitement adjuvant, pour détruire l’amibe sous sa forme kyste dans le côlon. J’échange un regard avec Philippe. Comment avons nous attrapé cette maladie ? Et où ? Nous qui sommes tellement consciencieux concernant l’hygiène alimentaire ! La durée d’incubation étant très variable, de quelques jours à quelques semaines, nous avons pu être infecté n’importe où, dans l’est de la Chine, au Kirghizistan, au Kazakhstan ou dans la vallée de Ferghana. Le médecin envoie un coursier chercher les médicaments, nous interdit de boire de l’alcool pendant le traitement, comme si nous en avions envie !, et nous rassure que dans trois jours, nous allons nous sentir mieux.

 

Les jours suivants sont un calvaire : le traitement provoque des terribles nausées nous empêchant de nous alimenter convenablement. Dans notre chambre d’hôtel, très confortable, je suis assise au bord du lit et m’efforce à avaler une tasse de thé et une biscotte. Sur la télévision CNN montre en boucle les images de la gigantesque marée noire provenant du pétrolier « le Prestige » qui souille les côtes d’Atlantique en Espagne et en France. Des kilomètres de plages couverts d’une mare visqueuse noire, animaux mazoutés, oiseaux à l’agonie enlisés dans des nappes de pétrole, bénévoles en bottes et combinaisons en plein nettoyage. Drame terrible et catastrophe écologique de grande ampleur, je ne pourrais être plus détachée. Ma priorité est de manger cette biscotte pour que je retrouve des forces.

 

Chaque après-midi, nous nous efforçons de sortir. Notre monde se situe désormais entre l’hôtel et le parc Amir Timour. Le ciel reste voilé et l’ambiance est maussade. Enfin arrive le jour du départ, trois semaines plus tôt que prévu. En France, notre traitement se prolonge pendant deux mois avant que nous soyons déclarés guéris. De nouveau en pleine forme, je songe déjà à un prochain voyage vers Samarcande…

 

© Texte & photos (sauf image d’archives) : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le Gour Emir.

 

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