Au-delà de l’horizon… Entre guerre et paix dans le jardin noir.

Avec une altitude moyenne de 1100 mètres, le Haut-Karabagh se situe sur la frange nord-est du haut-plateau arménien et dans le sud-est du Petit Caucase. Karabagh signifie littéralement « jardin noir », du turc kara, « noir », et du persan bagh, « jardin ». Le nom apparaît pour la première fois aux VIIIe siècle en Géorgie et en Perse. Haut-Karabagh peut être traduit par « Jardin noir montagneux » et fait référence à la fertilité de ses terres. Le Haut-Karabagh a souvent connu la domination des empires qui se sont succédés dans la région, avant d’être rattaché à l’empire des tsars en 1813. Pendant la période soviétique, cette terre historiquement arménienne est intégrée à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. Majoritairement peuplé d’Arméniens, elle proclame son indépendance en 1991. Cependant, l’enclave séparatiste en territoire azéri n’est pas reconnue par la communauté internationale et la situation reste complexe. Aujourd’hui, sous la protection précaire d’un simple cessez-le-feu, nous sommes en route pour un pays qui n’existe pas.

 

Entre guerre et paix dans le jardin noir, Stepanakert, Haut-Karabagh, juin 2009.

 

Depuis Goris, ville située au sud-ouest de l’Arménie, nous nous engageons sur la route M12 qui mène au Haut-Karabagh. Nous traversons Tekh, dernier village avant de quitter le territoire arménien. Le corridor de Latchin, un chemin forestier long de huit kilomètres, sous contrôle arménien depuis 1992 après d’âpres combats et négociations, est le cordon ombilical entre l’Arménie et le Haut-Karabagh. Brusquement, la route s’améliore pour devenir parfaitement goudronnée, lisse comme un billard. Une aubaine après les chemins parsemés de nids de poule difficilement carrossables sur lesquelles nous roulons depuis dix jours. Récemment rénovée grâce au Fonds Hayastan, organisme international chargé de recueillir les fonds de la diaspora, elle serpente en grandes courbes à travers des pentes densément boisées. Des villages en ruine rappellent que la région est en conflit. À Latchin, gros bourg niché à flanc de la montagne, l’église Sourp Haroutioun, Sainte Ascension, construite en basalte gris clair, se détache contre les collines verdoyantes. Elle fut édifiée à la mémoire des combattants de la guerre. La route descend et soudain nous aboutissons dans une vaste vallée intensément verte. Un panneau « Welcome in Karabagh » nous souhaite la bienvenue. Au loin, les sommets des montagnes sont noirs, le ciel est gris, atmosphère tourmentée. Au poste de contrôle nos passeports sont méticuleusement vérifiés. Les soldats nous donnent les consignes : demain, à Stepanakert, capitale de la République du Haut-Karabagh, nous devrons impérativement nous présenter au Ministère des Affaires Étrangères afin d’obtenir un visa qui nous permettra de circuler librement dans l’enclave à l’exception de la « ligne de front ». Nous nous enfonçons dans cette contrée méconnue, perdue quelque part au bout du monde. Nous sommes arrivés dans un pays fantôme.

 

 

Un autre univers. Cernés de montagnes, perspective de crêtes et de pics, de sommets suaves et de cimes élevées, hantés par des nuages de plomb et des voiles de brouillard gris perle. La route s’étire comme un ruban argenté à travers le plateau d’un vert intense. Nous entamons une ascension. Une succession de virages nous conduit vers Chouchi et nous poussons jusqu’à Stepanakert qui sera notre base pour explorer le « jardin noir ».

 

 

Stepanakert est une petite agglomération relativement moderne, propre et agréable, mais beaucoup d’hommes en uniforme rappellent qu’en dépit du calme apparent, la guerre est toujours latente. Nous nous installons à l’hôtel Armenia, nom original !, situé sur la Place de la République, dans le cœur même de la ville, près du Parlement et du palais présidentiel. Le centre ville se situe des deux côtés de la grande avenue qui traverse la ville de part en part. Et si, dès que l’on s’éloigne un peu, les rues sont de terre battue et les vieux immeubles et maisons de l’ère soviétique, souvent en piteux état, dominent le paysage urbain, il n’en reste pas moins que la ville tente d’effacer les stigmates de la guerre. De nombreux immeubles bombardés par l’aviation et l’artillerie azéries, alors basés à Chouchi, à une portée de canon de Stepanakert, sont en cours de reconstruction. La ville s’efforce de rebâtir au plus vite, aidée par la diaspora qui fait tout pour relancer l’économie. Des plaques d’honneur portant les noms des mécènes sont visibles sur les façades des écoles, des églises et des monastères, et le long des routes. « L’Azerbaïdjan a le pétrole, les Arméniens ont la diaspora », aimait à dire l’ancien président du Karabagh, Monsieur Arkadi Ghougassian.

 

 

Les Arméniens désignent souvent le Haut-Karabagh sous le nom d’Artsakh qui dérive du nom du roi d’Arménie Artaxias Ier, fondateur de la dynastie artaxiade au IIe siècle avant Jésus-Christ. L’Artsakh était alors la dixième province du royaume d’Arménie. En 387, l’Artsakh passe sous le contrôle de l’Aghbanie, ou Albanie du Caucase, mais reste de culture essentiellement arménienne. Du VIIe au IXe siècle, la Transcaucasie dépend du Califat de Bagdad. Cependant, au début du IXe siècle, deux princes arméniens se révoltent contre les Arabes et parviennent à établir deux principautés indépendantes en Artsakh ; le Khatchen et le Dizak. Au XIIe siècle, ils s’unissent pour former le royaume d’Artsakh. Dernière entité d’Arménie orientale, indépendante jusqu’au XIXe siècle, l’Artsakh est finalement rattaché à l’Empire russe.

 

Protégée par de puissantes murailles, Chouchi, capitale historique de l’Artsakh, est devenue, dans la première moitié du XIX siècle, après la conquête russe, un centre culturel, avec des imprimeries, un théâtre et un hôpital. Destination privilégiée des intellectuels, des poètes, des écrivains et surtout des musiciens, la ville était surnommée la « capitale musicale de la Transcaucasie » ou encore « le Petit Paris arménien ». Arméniens et Azéris habitent alors paisiblement côte à côte. Mais en 1830, la cité est divisée en deux parties. Les quartiers est de la ville sont habités par les populations turcophones, musulmanes, tandis que les Arméniens, chrétiens, peuplent les quartiers ouest, plus en hauteur. La population arménienne n’a cessé de croître au XIXe siècle et dès le début du XXe siècle apparaissent les premières tensions entre les populations azéries et arméniennes. Résultat : des centaines de victimes et plus de deux cent maisons brulées. La ville est dévastée. À la fin de la Première guerre mondiale et après la chute de l’Empire ottoman, l’Azerbaïdjan est choisie par les forces internationales pour gouverner le Karabagh entrainant la mort de sept cent chrétiens arméniens lors de pogroms pendant l’été 1919. Les Arméniens se révoltent.

 

La rébellion arménienne est sévèrement réprimée par l’armée azerbaïdjanaise : plus de vingt mille Arméniens sont chassés de la ville après d’effroyables massacres. Après l’invasion de l’Armée rouge et malgré les promesses faites aux Arméniens, en 1923 le Haut-Karabagh devient une région autonome au sein de la nouvelle RSS d’Azerbaïdjan. Chouchi, après les massacres, n’est plus qu’une petite ville de cinq mille habitants et Stepanakert devient la capitale de la région. Le quartier arménien reste en ruines jusque dans les années 1960 lorsque des touristes viennent de toute l’Union soviétique profiter du cadre bucolique et chercher du repos à Chouchi. Sur la décision des dirigeants communistes de Bakou les ruines sont déblayées. Trois églises arméniennes et une église russe sont rasées. Certains bâtiments sont restaurés et de sordides immeubles sont construits. La ville connaît un renouveau. Éclate alors la guerre du Haut-Karabagh.

 

Le conflit entre les Arméniens de l’enclave du Haut-Karabagh, alliés à la république d’Arménie, et la république d’Azerbaïdjan, durera six années entre février 1988 et mai 1994. Les pourparlers concernant leur rattachement avec l’Arménie débutent pacifiquement vers la fin des années 1980 mais la désintégration de l’Union soviétique en 1991 transforme le mouvement en un conflit violent entre les deux groupes ethniques. La déclaration d’indépendance du Haut-Karabagh le 2 septembre de cette même année déclenche la guerre aboutissant à des allégations de nettoyage ethnique par les deux camps. Suite aux combats violents de l’hiver 1992 et face à la catastrophe humanitaire résultant du blocus imposé par l’Azerbaïdjan, une médiation internationale tente de trouver une résolution qui satisfasse les intérêts des deux côtés, en vain. Le 18 mai 1992, les troupes arméniennes prennent le contrôle de la ville de Berdzor-Latchin, dans l’étroit corridor reliant l’Arménie au Karabagh. Les Azéris sont expulsé. Une voie d’accès terrestre est ainsi ouverte vers l’Arménie, permettant à des convois de se diriger vers le Karabagh. Des centaines de tonnes d’aide humanitaire, vivres, médicaments et autres matériels prioritaires, ont enfin pu être livrés à Stepanakert. Mais le conflit escalade. Au printemps 1993, les forces arméniennes s’approprient d’autres régions à l’extérieur de l’enclave, provoquant des protestations internationales contre les Arméniens et soulevant des menaces d’intervention d’autres pays de la région. Début 1994 les Arméniens contrôlent la totalité de l’enclave. Enfin, en mai, grâce à la médiation russe, un cessez-le-feu est signé.

 

Aujourd’hui, la souveraineté sur le Haut-Karabagh est encore disputée entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le petit territoire montagneux peut compter sur son allié arménien qui soutient sa politique d’indépendance tandis que l’Azerbaïdjan considère la région comme la sienne. Et bien que le cessez-le-feu soit en vigueur, des accrochages meurtriers éclatent de manière régulière le long de la frontière où sont installées les forces arméniennes. Leur retrait n’est pas envisageable car l’enclave deviendrait trop vulnérable. Seul le déploiement d’une force internationale les ferait se retirer. Mais aucun état, à part la Russie, n’est prêt à y envoyer ses troupes…

 

À une dizaine de kilomètres de Stepanakert, Chouchi est perchée sur un plateau situé entre 1400 et 1800 mètres au sud-ouest du Haut-Karabagh à la sortie du corridor de Latchin. Nous arrivons en milieu d’après-midi sous un ciel de plomb qui s’accommode parfaitement avec l’atmosphère sinistre qui règne sur la ville. Immédiatement, notre regard est attiré par un minaret de faïence émaillée dans les tons rouge et orange, couleurs chaudes, couleurs de feu et de sang, et du blanc, couleur de la paix. Une paix que n’ont pas connue les deux mosquées de la ville, en ruines, ouvertes aux quatre vents et vidées de leurs tapis, de leurs minbars et de toute présence humaine. Triste destin pour ces lieux de culte sachant qu’auparavant quatre vingt pour cent de la population était azérie et musulmane et que le chant du muezzin résonnait sur la ville pour appeler à la prière cinq fois par jour.

 

 

Chouchi a fortement souffert et souffre encore. La petite ville, repliée sur elle-même, subit les ravages du temps. Des quartiers entiers ont été dévastés, les immeubles détruits, brûlés ou éventrés par des éclats d’obus, envahis par la végétation et laissés à l’abandon. Ils s’effondrent au gré du temps.

 

 

Les plupart des vestiges architecturaux de l’époque tsariste du XIXe siècle, magnifiques demeures de notables, hôtels particuliers et bâtiments publics, en pierre et en bois, aux fenêtres en arcs et aux balcons en bois ouvragés, sont ruinés. Seul le palais de Natavan a survécu à la vague destructrice. D’innombrables maisons calcinées et des immeubles soviétiques, insipides, sont réduits à des carcasses vides Il n’y a guère d’habitants à Chouchi. Au milieu des ces ruines, quelques familles arméniennes tentent de poursuivre une existence à peu près normale.

 

 

Pourtant, les images du passé bousculent celles du présent. Des ribambelles de vêtements sèchent sur de long fils à linge disposés entre les bâtiments. Par ci et par là, des constructions sont en cours, et l’église a été restaurée.

 

 

Nous dépassons la tour-clocher à trois étages décorée de sculptures d’anges musiciens et pénétrons à l’intérieur du sanctuaire où l’atmosphère est aussi sombre qu’à l’extérieur. La cathédrale Ghazanchetsots, Saint-Sauveur, fut construite entre 1868 et 1887 sur le modèle de la cathédrale d’Etchmiadzine. Désaffectée à la suite des massacres de Chouchi de 1920, et pendant la domination de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, elle sert de grenier à blé puis de garage, avant de devenir un arsenal pour les Azéris en 1990. Aujourd’hui, l’éclatante cathédrale blanche domine fièrement la ville meurtrie.

 

 

Philippe observe tout cela, silencieux. Ces images ne lui sont pas inconnues. Des villages dévastés et des populations déplacées, il en a rencontré en grand nombre lors de sa mission de repérage en Iraq, pour le compte de l’association d’aide humanitaire Equilibre en 1991 après la guerre du Golfe lorsque les Kurdes, après la révolte contre Saddam Hussein, subirent l’impitoyable répression de l’armée irakienne. La désolation qui pèse aujourd’hui encore sur Chouchi lui rappelle des douloureux souvenirs…

 

Depuis les remparts la vue porte sur les plaines centrales de Karabagh, espaces infinis, incarnation de la liberté. Cette liberté conquise au prix fort. Le Haut-Karabagh reste un témoignage poignant de l’histoire tourmentée des peuples de la région, stigmates des conflits ethniques les plus destructeurs nés après la chute et la décomposition de l’Union soviétique. La guerre aurait fait entre vingt et trente mille morts et plus d’un million de réfugiés, Arméniens et Azéris.

 

Le lendemain, c’est le martèlement de la pluie contre les vitres qui nous réveille. C’est le déluge ! Le jour hésite à se lever et l’ambiance est maussade. Nous partons pour le numéro vingt-huit, rue Azetamardikneri où sont installés les bureaux du Ministère des Affaires Étrangères. Les rues sont inondées et les essuie-glaces peinent à évacuer les flots qui s’abattent sur le pare-brise. Nous demandons notre chemin à deux policiers en train d’effectuer un contrôle de vitesse à l’approche d’un rond-point. Sans hésiter, les deux agents sautent dans leur véhicule et nous font signe de les suivre. Ils nous précèdent vers l’adresse demandée et très vite nous désignent une place de stationnement interdit avant de repartir en trombe. Ce petit intermède leur a permis de se mettre à l’abri de la pluie pendant quelques instants. Au Ministère nous sommes chaleureusement accueillis et invités dans un bureau sombre pour remplir la paperasse nécessaire. Un fonctionnaire nous demande les lieux que nous comptons visiter en précisant que la ville d’Agdam, près de la frontière azérie, en zone de front, est interdite d’accès. « C’est pour votre sécurité ». J’échange un coup d’œil avec Philippe. Le nom évoque le pire de la guerre. Agdam, capturée, saccagée et pillée en 1993 par les forces armées du Haut-Karabagh, est aujourd’hui une ville fantôme, entièrement dévastée et abandonnée par les trente mille habitants azéris qui l’occupaient, contraints à l’exode sous la menace arménien. Truffée de mines par dessus tout ! Philippe hoche la tête et fait une liste des endroits qu’il entend visiter qu’il tend au fonctionnaire. Celui-ci la parcourt rapidement et secoue la tête. Expectatifs, nous le scrutons. Il s’explique. Dadivank, le monastère de saint Dadi, ne peut pas être visité aujourd’hui. Les pluies torrentielles des derniers jours ont provoqué des glissements de terrain et la route est impraticable. « C’est pour votre sécurité ». Sur ce, il s’en va avec nos passeports et après ce qu’il semble être une éternité, revient avec nos documents dotés d’un visa et d’un superbe tampon.

 

Nous sommes en règle. Nous sommes en possession d’un visa pour un pays qui n’existe pas. Un pays où nous sommes entrés sans visa. Ce visa collé dans nos passeports nous interdit l’entrée en Azerbaïdjan. Pourtant, nous sommes au beau milieu de l’Azerbaïdjan. Ayant fait le choix de visiter ce pays obscur, nous avons accepté ses lois. Les lois d’un état dont le statut international reste indéterminé et est considéré comme « objet étatique mal identifié ». Avons nous, rien que par notre venue, reconnu la République du Haut-Karabagh ? En achetant ce visa, avons nous accepté l’existence de ce pays virtuel ? Une république avec un président, un palais présidentiel, un hymne national, un drapeau, une constitution, une assemblée nationale, des ministères, une armée, un corps de police et des tribunaux… très réels…

 

Nous prenons la route vers le nord. À la sortie de Stepanakert, sur une colline, se dresse une sculpture massive en tuf rouge représentant les têtes de deux paysans aux visages stylisés, un homme barbu et une femme portant un foulard devant la bouche selon la tradition locale. Ce sont Papik et Dadik, grand-père et grand-mère. Leurs coiffes rappellent les deux sommets de l’Ararat. Ce monument, réalisé en 1967, est devenu le symbole de Haut-Karabagh et l’union de ses habitants avec leurs montagnes. Ils matérialisent l’indomptable esprit local. Lors de son inauguration, en 1968, les représentants soviétiques de Bakou demandent : « Ces personnages n’ont-ils pas de jambes ? » À quoi l’artiste répond : « Mais si, et elles sont profondément enracinées dans leur terre ». La sculpture est représentée sur les armoiries du Haut-Karabagh. Elle s’intitule : « nous sommes nos montagnes ».

 

Le paysage se dévoile à travers un dense rideau de pluie. L’horizon se confond avec les montagnes qui apparaissent et disparaissent dans les mouvements des bancs de brouillard. Des marques de la guerre sont présentes partout sous la forme de carcasses de tanks rouillées abandonnées au bord de la route. Les puissantes murailles et les tours cossues de la forteresse d’Askeran se dessinent à l’horizon comme une mini muraille de Chine. Bâtie au XVIIIe siècle par le khan Panah, dominant la plaine du Karkar, elle était destinée à protéger les environs de Chouchi. La route coupe la forteresse en deux et les remparts, embrassant le relief, se perdent dans la verdure des collines. La pluie tombe dru et nous ne nous attardons pas. Puisque Dadivank nous est inaccessible, nous rebroussons chemin et prenons la bifurcation vers la région de Martakert.

 

 

La route est excellente, chose qui ne cesse de nous surprendre dans cette région reculée. Nous en découvrirons la raison en arrivant au village de Vank. L’hôtel en forme de bateau, l’école refaite à neuf, le stade, le nouveau réseau d’eau potable, la route, tout est l’œuvre du millionnaire Levon Hayrapetyan, membre important de la diaspora karabatzie, exilé en Russie. Il a financé le développement de son village natal à outrance et pour stimuler la démographie, il a organisé l’année dernière, le 15 octobre 2008, le mariage simultané de sept cent couples du Haut-Karabagh. L’homme d’affaires a offert à chacun une prime de mille dollars et promis d’autres primes pour les enfants à venir. La flamboyance de Vank est une apparition étonnante au cœur de cette région tourmentée. Mais effacer toute trace de la guerre ne va pas sans montrer qui fut le vainqueur et le perdant : un mur, long de cent mètres, est constitué de plaques d’immatriculation azéries pris sur les voitures de ceux qui ont été forcé de fuir le pays pendant le conflit.

 

 

Nous traversons le village et entamons la montée vers le monastère de Gandzasar. De grands lacets traversent un paysage intensément vert, densément boisé, mais noyé dans la brume et la pluie. Vaches et chèvres vaguent sur le chemin. Soudain, au détour d’un virage, le monastère surgit comme une chimère à travers l’épais brouillard. L’église précédée d’un gavit est entourée de murailles. Un cimetière parsemé de pierres tombales détrempées s’étend au pied du monastère. Une désolation poignante. La « montagne du trésor » semble hantée. L’image est irréelle. L’herbe est trop verte, le ciel trop noir, l’église trop vague et les stèles mortuaires trop distinctes. Gandzasar ressemble d’avantage au château de Dracula qu’à la maison de Dieu. Un lieu d’épouvante plutôt qu’un havre de paix et de sérénité. Pas âme qui vive. Nous sommes seuls, perdus dans le néant. Isolés quelque part dans le Haut-Karabagh. La pluie s’intensifie. Bénédiction ou avertissement ?

 

 

Situé sur les monts dominants la rivière Khatchénaget, au pied du mont Mrav dans le nord-ouest du pays, le monastère fut fondé par le prince Hassan Djalalian en 1261 et devint, par la suite, le siège des catholicos d’Aghbanie. Gandzasar est officiellement rattaché à Etchmiadzine, siège de l’Église apostolique arménienne, mais garde une certaine autonomie, ce qui fait du complexe monastique le principal centre intellectuel de la région. Anatoly L. Yakobson, éminent historien soviétique de l’art médiéval décrit Gandzasar comme « une perle de l’art architectural ». Il ajoute que : « c’est un édifice unique d’architecture médiéval et de sculpture monumentale qui devrait être regardé comme une encyclopédie de l’art arménien du XIIIe siècle ».

 

Nous longeons le cimetière et laissons la voiture près des murailles. Puis, sous une pluie battante, nous passons le porche et courrons nous réfugier à l’intérieur du gavit, mausolée des princes de Khachen, coiffé d’un toit pyramidale. Il fait très sombre mais dès que nos yeux se sont habitués, nous découvrons les sublimes détails de sculpture, les voûtes puissantes et les pierres tombales qui gisent sous nos pieds.

 

 

Une porte mène à l’église Saint-Jean-Baptiste, construite entre 1232-1238. Elle comporte de très belles décorations, un dôme vertigineux, un plafond ciselé en « nid d’abeille », une impressionnante inscription arménienne et un autel orné de sculptures. Une légende prétend que la tête de Jean le Baptiste, apportée de Venise par des marchands arméniens, est enterrée sous l’autel. Je pense à la Grande mosquée des Omeyades de Damas où un catafalque est censé contenir la tête du saint et je reste sceptique. Le sol est couvert de tapis de dominance rouge. Sur l’autel, sur un linge de soie pourpre, brillent une magnifique croix en or et une rangée de bougeoirs dans la lueur d’une bougie. L’atmosphère est lourde, la lumière feutrée, le silence apaisant. Un lieu empreint de mystère. Je retrouve la quiétude.

 

 

Dehors, le brouillard nous enveloppe. La pluie s’est encore intensifiée. Le chemin est inondé et nous faisons le tour de l’édifice en bravant les éléments avec courage. Le tambour de la coupole possède de magnifiques bas-reliefs de la crucifixion, Adam et Eve, et deux princes offrant la maquette de l’église à leur dieu. Un clocher octogonal surplombe le sanctuaire.

 

 

Dans le jardin, sur la pelouse verte, veille un arbre unique, témoin de décennies de prières et de peines. Le site fut le siège de violents combats pendant la récente guerre. Selon des témoins, le prêtre, père Ohannès, a un jour interrompu la messe pour prendre sa kalachnikov afin de repousser et chasser les assaillants qui montaient à l’assaut, appuyés par l’aviation. J’éprouve de légers doutes quant à la véracité de ce récit, mais il est vrai qu’une roquette est encore plantée dans le mur d’enceinte. C’est vrai aussi que plusieurs religieux sont tombés héroïquement sous le feu ennemi.

 

 

Au début de l’après-midi la pluie cesse et après un bref passage à l’hôtel à Stepanakert pour passer des vêtements secs et se restaurer, nous partons vers le sud-est à la recherche du monastère d’Amaras, situé dans la région de Martouni. Nous perdons notre chemin et aboutissons sur une piste défoncée qui nous mène vers un hameau isolé au fond d’une vallée encaissée près de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Le village, aux maisons basses, carrées aux toits couverts de tôles ondulées, est traversé par un chemin boueux où se baladent quelques vaches et un troupeau de moutons et de chèvres. Les gens vivent de l’agriculture et de l’élevage et il n’y a ni électricité ni eau potable. Notre présence est immédiatement remarquée. Un petit groupe d’hommes, puis quelques femmes s’approchent. Les visages burinés sont traversés de profondes rides, les dents sont rares, mais les regards vifs. C’est avec animation, carte à l’appuie, que l’on nous indique la direction à prendre. Nous hochons la tête. Ayo, oui. Mérssi, merci. Et enfin, accompagné d’un geste de la main, en nous appliquant sur la prononciation : tssedéssoutyoun, au revoir. Ici, au fin fond du Haut-Karabagh rural, nous prenons conscience de l’extrême pauvreté des gens. Ces montagnards, rudes et chaleureux, à l’image de leur pays, incarnent la réalité des conditions de vie précaire qui règne dans la jeune république.

 

Les paysages, vallonnés, boisés et verdoyants, sont à couper le souffle. Collines douces, sommets déchiquetés, profonds canyons et vallées pittoresques. La Suisse du Caucase. Du vert et encore du vert, nuances claires : anis, pomme, jade, lichen, émeraude, tilleul. Nuances sombres : impérial, mélèze, sapin. Puis des champs fleuris à perte de vue : rose, orange, jaune. Des champs de coquelicots à l’infini. Pourquoi « jardin noir » ? Ce pays, depuis notre arrivé, ne nous montre du vert, du vert, et encore du vert. La couleur du renouveau, de l’espoir, de la renaissance. Vert, la couleur du paradis.

 

 

Ryszard Kapuściński, écrivain et journaliste polonais visite le Haut-Karabagh au début des années 1990. Il écrit : « La plaine était entourée de montagnes de tous les côtés. Ici, des troupeaux de moutons, là, des ruisseaux tumultueux, par là-bas des forêts vertes et des clairières. C’était un paradis caché. Pourtant, tout autour de moi, il y avait la guerre. La guerre, la mort et le danger ».

 

Enfin, nous arrivons devant les murailles du monastère d’Amaras. Les quatre angles comportent des tours donnant un air de forteresse à l’enceinte rectangulaire. Fondé au IVe siècle par Grégoire l’Illuminateur, Mesrop Machots, l’inventeur de l’alphabet arménien, y crée en 405 la première école. Détruits, puis rebâtis de nombreuses fois, les sanctuaires actuels datent des XVIIe et XIXe siècles, époque à laquelle le monastère connaît un renouveau culturel. Nous stationnons la voiture et longeons les murs. La pluie a transformé le chemin en piste de boue qui colle à nos semelles. Passés le portail en arc en plein cintre, ombragé par de grands arbres, nous nous retrouvons dans une cour domestique, bordée par une étable et une écurie, puis nous pénétrons dans la cour principale avec, au centre, une église très simple, entièrement restaurée, surmontée d’un petit lanternon. De hautes herbes tapissent le sol. L’église est fermée mais un garçon d’une dizaine d’années accourt avec la clé.

 

L’intérieur de la basilique, à trois nefs, est très clair, flamboyant neuf. Nous achetons quelques cierges de cire jaune que j’allume dans le bac de sable près de l’autel. Nous sortons. Dehors, sur les marches, est installé un homme, probablement le père. Il porte un pantalon de treillis, un t-shirt noir et une veste en jean. Sur sa poitrine brille une croix. En train d’allumer une cigarette et son briquet faisant défaut, Philippe lui offre du feu. Un hochement de tête en remerciement, puis il se relève et nous guide dans les pièces en ruine disposées autour de la cour. Il marche assez difficilement avec une béquille. Blessure de guerre ? Sans pouvoir communiquer nous passons des moments agréables avec cet homme et son fils, qui semble muet, dans ce lieu singulier.

 

 

Puis se passe une chose étrange. De retour dans la cour, il nous indique l’église. Nous ne comprenons pas. Il nous l’indique de nouveau et y retourne. Nous le suivons. Il rouvre. Nous rentrons. Nous remontons la nef centrale. Les flammes de nos cierges, allumés il y a à peine une demi heure, vacillent à notre passage. Devant l’abside, l’homme s’agenouille et écarte un tapis dévoilant une trappe. Son fils, qui nous a suivi, allume trois bougies. Il m’en tend une, puis l’autre à Philippe, avant de descendre dans le trou noir devant nous. Le père, avec un geste rassurant, nous incite à le suivre. Une douzaine de hautes marches irrégulières taillées dans la roche nous font aboutir dans une crypte couverte d’une voûte en berceau. Et c’est ainsi que nous nous retrouvons devant la tombe de saint Grigoris, petit-fils de Grégoire l’Illuminateur, mort en 348.

 

Selon l’historien arménien Moïse de Khorène, Grigoris est un des fils de Vertanès, fils de Grégoire l’Illuminateur. Grigoris aurait été sacré à l’âge de quinze ans catholicos d’Aghbanie. Un jour, en 343, il arrive au camp du roi arsacide des Massagètes, un certain Sanesan, pour prêcher l’Évangile du Christ. En apprenant que la religion du Christ condamne le pillage, le meurtre, l’avarice, le désir de s’emparer et de s’approprier ce qui appartient à autrui, la tribu s’emporte. Comment renoncer à leur moyen de subsistance ? Ils accusent Grigoris de vouloir, avec la propagation de cette doctrine, empêcher leurs incursions dans le royaume d’Arménie. Grigoris est exécuté attaché à la queue d’un cheval lancé au galop dans la plaine de Vatnik près de la mer Caspienne. Ses disciples transportent le corps du martyr au village d’Amaras, dans les confins de l’Arménie, où on le dépose près de l’église construit par Grégoire l’Illuminateur, son grand-père. Quelque temps plus tard, l’immense armée des Massagètes sous le commandement de Sanesan envahit le royaume d’Arménie. Après de terribles combats, les Arméniens sortent vainqueur. On apporte la tête du grand roi Sanesan et on la présente au roi d’Arménie. Ainsi fut vengée la mort de Grigoris.

 

Sur la pierre tombale sont sculptées une mitre, une crosse, une croix, ainsi qu’une inscription en arménien ancien : « La tombe de saint Grigoris, catholicos des Aghuanks, petit-fils de Saint Grégoire, né en 322, oint en l’an 340, martyr à Derbend en 348 par le roi Sanesan; sa dépouille sacré fut rapportée par ses élèves, des diacres d’Artsakh ». Aghuanks, en vieux arménien désigne le peuple d’Aghbanie ; Albanie du Caucase. Cette crypte, la plus ancienne d’Arménie, remonte à l’an 489 et a miraculeusement échappée aux destructions successives que connut Amaras. Nous nous attardons. Ces moments sont un privilège. Sous le regard du jeune garçon nos yeux parcourent la sépulture. Il nous désigne la mitre. Nous acquiesçons. Les flammes des bougies émettent une étrange lumière dans cette petite pièce oppressante, noire comme l’enfer mais empreinte d’une atmosphère de dignité et de respect.

 

 

Nous remontons. De l’obscurité nous aboutissons à la lumière. Le soleil fait une timide apparition et l’intérieur de l’église baigne dans une éblouissante lueur blanche qui se déverse par les fenêtres. Nous remercions père et fils. Le garçon récupère les bougies mais refuse quelques pièces que nous mettons dans la boîte à donation. Nous quittons l’église. Ils nous raccompagnent. Nous traversons la cour piétinant les hautes herbes. Père et fils nous suivent en silence. Nous passons sous le porche. Nous les remercions encore, prenons congé, et les saluons dans la tradition orientale, la main droite sur le cœur, tête inclinée. Ils en font de même. Un regard profond de bienveillance, un vague sourire au bord des lèvres. Pas une parole n’a été prononcée. Nous longeons les murailles, ils nous suivent. Nous montons dans la voiture. Ils sont là, nous observent, nous regardent partir. L’image de ce père appuyé sur sa béquille et ce fils, bras croisés, muet peut-être, devant les murailles de ce monastère isolé me touche profondément. Les gardiens de la crypte veillent, ici, au bout du monde, sur la mémoire d’un peuple.

 

 

Le drapeau du Haut-Karabagh flotte fièrement dans le ciel au-dessus le parlement de Stepanakert. Ayant repris les couleurs de celui de l’Arménie ; rouge pour le sang perdu, bleu pour un ciel paisible et orange pour l’abricot et le pain, il comporte également dix carrés qui symbolisent les cinq régions et les cinq montagnes du Haut-Karabagh. Nous flânons, tentons de discuter avec quelques jeunes. Les gens sont d’une gentillesse désarmante. La communication est difficile. Nous ne parlons ni l’arménien, ni le russe, eux ni l’anglais ni le français. Les échanges passent par quelques phrases, quelques mots, des gestes, des sourires. Un peuple charmant, prêt à se lancer dans un futur meilleur. Leurs sacrifices n’ont pas été en vain mais le prix à payer a été lourd. Chaque famille porte le deuil, chaque personne a un parent, un frère, un oncle, un cousin, un ami qui s’est battu pendant le conflit. Nombreux sont les vétérans de guerre handicapés. Le souvenir de la guerre est loin d’être effacé.

 

Pourtant, le conflit du Haut-Karabagh reste méconnu. Ignoré, oublié, son isolement aux confins du Caucase, à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, n’arrange rien. Sa seule porte d’entrée passe par l’Arménie. Hors, l’Arménie aussi est un pays isolé. Encerclée par la Turquie, avec laquelle les relations sont très tendues, l’Azerbaïdjan, sur pied de guerre, le Nakhitchevan, territoire contrôlé par l’Azerbaïdjan, la Géorgie, en guerre l’an dernier avec la Russie alliée de l’Arménie, reste l’Iran, aves qui les relations sont bonnes mais source de problèmes internationaux. L’impasse semble atteinte. Le héros national Monte Melkonian, « AVO », tué en 1993, a dit : « Si nous perdons l’Artzakh, nous tournerons la dernière page de l’histoire de notre peuple ». Les Arméniens n’ont pas perdu la guerre et la dernière page de leur histoire n’a pas été tournée. Mais ont ils réellement gagné cette guerre ? Le Haut-Karabagh, véritable poudrière, oscille entre guerre et paix. Le « jardin noir » vit une indépendance de facto susceptible et fragile. La trêve n’est qu’une trêve. La guerre guette le long des frontières, ronge l’esprit de la population, menace l’avenir. La paix, comme le pays, n’est qu’une illusion.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

Image d’en tête : Le monastère de Gandzasar.

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