Au-delà de l’horizon… Au seuil de deux mondes.

Au pied des majestueuses montagnes du Pamir et en bordure du grand désert de sable du Taklamakan s’étend la plus grande ville oasis du Turkestan chinois. La région autonome ouïghoure du Xinjiang est la province la plus septentrionale de la Chine et son nom signifie « nouvelle frontière ». Kashgar, depuis la plus haute Antiquité, fut le carrefour des grandes routes commerciales. Elle contrôlait les hauts cols des chemins vers l’Asie centrale, l’Inde et la Perse et accueillait les voyageurs terminant la dangereuse traversée des sables de l’Est. Kashgar marquait la fin de l’Occident : le pays des blancs, les barbares. C’est à partir d’ici que s’ouvrait la porte des mystères de la Chine, la contrée des hommes jaunes aux yeux bridés et l’étoffe fabuleuse dont chacun tenta de percer le secret, la soie. À la croisée des chemins de la géographie et de l’histoire, elle subit les vagues successives de conquérants, de nouvelles civilisations, l’influence de grandes religions. Aujourd’hui, en venant de l’ouest ou de l’est, Kashgar, marque toujours le début d’un autre monde.

 

Au seuil de deux mondes, Kashgar, Xinjiang, Chine, novembre 2002.

 

Par une froide soirée de novembre nous atterrissons sur le minuscule aéroport de Kashgar. Kashi Airport est éclairé par d’innombrables néons et nous clignons des yeux contre l’éblouissante luminosité qui se reflète sur le dallage de marbre blanc. Nous sommes attendus par Abdul, un jeune Ouïghour, qui sera notre guide gracieusement mis à notre disposition par l’agence avec lequel Philippe a l’habitude de travailler lors de ses voyages en Chine. À l’extérieur de l’aérogare, au pied d’une volée de marches digne d’un palais, nous nous retrouvons dans la boue et la poussière. En saisissant contraste avec l’aéroport flamboyant neuf, le chemin qui mène vers la ville n’est qu’une piste caillouteuse et cahoteuse dans l’obscurité. J’observe la route qui défile dans les phares de la voiture et une sensation d’isolement me submerge. Je suis dans le Far West de la Chine. Je suis au bout du monde.

 

Nommée Shule dans l’Antiquité et mentionnée sous ce nom dans les livres d’histoires des dynasties Han et Tang, Kashgar est probablement le premier des royaumes bouddhistes du Tarim, l’actuel Xinjiang, et du IIe au Xe siècle le bouddhisme y est florissant. Ce n’est qu’au VIIIe siècle qu’apparu l’appellation Kashgar qui signifie « caverne de jade », de ghar, caverne, en arabo-persan, et qash, jade, en ouïghour. L’une des principales étapes sur la route de la soie, Kashgar fut un centre pour le négoce de jade, d’importants gisements de jade se trouvant à proximité. Dans le courant du Xe siècle, le contact avec les Samanides de la Perse entraîne la conversion des Turcs à l’islam. Le premier État turc musulman est celui des Qarakhanides, une alliance nomade entre les Qarluq, tribus turkmènes basée dans les steppes de Transoxiane. Ils établissent leur capitale à Kashgar et mènent le jihad contre les royaumes bouddhistes de la région. Grâce au khanat qarakhanide l’islam se répand parmi les tribus turkmènes et l’Asie centrale est turcisé devenant le Turkestan. Les conquêtes consécutives de la région par Gengis Khan en 1219 et de Tamerlan à la fin du XIVe siècle marquent une succession de révoltes et de règnes troubles. Au XVIe siècle, la Kashgarie, région comprenant la partie ouest du bassin du Tarim, tombe sous la domination d’un khoja, chef religieux. Une différence théologique mène à la formation de deux sectes opposées : la Montagne noire et la Montagne blanche. La lutte pour le pouvoir ne prend fin qu’avec l’intervention des Qing en 1755. Au début du XIXe siècle débute le « Grand Jeu » : la rivalité coloniale entre la Grande-Bretagne et la Russie pour le contrôle de la région. Yakub Beg (1866-1877), prince ouïghour de Kashgarie, proclame un Turkestan indépendant et établi des traités diplomatiques avec les deux empires. Néanmoins, en 1884, le Xinjiang devient de nouveau une province chinoise. Les intrigues des consulats britannique et russe ne font que prendre de l’ampleur, les acteurs les plus connus étant Sir George Macartney et Nikolai Petrovsky. Après la chute de l’Empire Qing en 1911, la région est délaissée jusqu’à la fondation de la République Populaire de Chine en 1949. Les consulats étrangers sont fermés. En 1955, le Turkestan chinois devient « région autonome ouïghour du Xinjiang ».

 

La route de campagne se transforme soudain en bande asphaltée et Kashgar, Kashi de son nom officiel, s’offre à nous dans une explosion de lumières brillantes et de couleurs éclatantes. Le long de larges avenues s’enchainent illuminations criardes en caractères chinois et enseignes plus discrètes en langue ouïghour utilisant l’alphabet arabe. La voiture s’arrête devant l’hôtel Chini-Bagh, « Jardins chinois », l’ancien consulat britannique. Sir Clarmont Percival Skrine, consul général britannique à Kashgar de 1922 à 1924 écrit : « La première impression que l’on a en arrivant au consulat général est une impression de verdure et de fraicheur ; de citronniers et d’acacias, de peupliers, de platanes, et d’arbres fruitiers de toutes sortes ; un verger et une pergola de vigne, un étang parsemé de lotus, puis un pavillon décoré dans le plus pur style chinois, le tout se mêlant à des arbres et des myriades de fleurs et de légumes ». J’essaye d’apercevoir ne serai ce qu’une once de ces jardins merveilleux mais hélas, il a été sacrifié pour y construire l’immeuble insipide, haut de cinq étages, abritant les chambres de l’hôtel. « Quant à la maison elle-même, elle est confortable. Les chambres sont un peu petites surtout si on les compare au hall, à la salle à manger et au salon, dont les proportions majestueuses ne manquent pas d’impressionner favorablement les visiteurs russes et chinois ». Nous poussons la porte. Le hall n’a rien de majestueux mais la chambre que l’on nous attribue n’est pas si petite et a l’air confortable. « Cependant le principal titre de gloire du consulat est sans aucun doute sa terrasse et le panorama que l’on aperçoit. La vallée large et peu profonde de la rivière Tümen, les arbres du jardin inférieur ; puis une route étroite où défilent toute la journée les paysans en route pour la vile animée ou en revenant ; un peu plus loin un champ de melons, ainsi que des rizières bordées de saules, avec à gauche l’empiètement d’une falaise sur laquelle sont juchés quelques maisons et quelques arbres, puis la rivière au tracé sinueux. De l’autre côté de la rivière les rizières continuent, puis des falaises de lœss, aux pieds desquelles viennent se nicher quelques moulins à eau enfouis dans les saules, plus loin encore, des fermes s’étendent jusqu’à l’extrémité septentrionale de l’oasis où, contrastant nettement avec le reste du paysage, une vaste étendue de désert rocailleux se déploie au pied des monts curieusement plissés du Tien-Shan », se réjouit le consul. J’écarte les rideaux de la chambre et ouvre la fenêtre. Dans la nuit j’aperçois une succession d’immeubles ; une zone bétonnée laide et sans âme, les façades défigurées par des appareils de climatisation dépareillés et des enseignes lumineuses. Un paysage loin de celui qu’a contemplé Sir Clarmont Percival Skrine. Loin aussi de l’image de la mystérieuse oasis sur la route de la soie que j’espérais.

 

Après une douche chaude mais une salle de bain inondée ; en Chine l’apparence est souvent trompeuse, je me glisse dans le lit. Mauvaise surprise ! Il est dur comme du béton ! Je fais la grimace avec une pensée pour Lady Macartney, épouse de George Macartney, consul général à Kashgar de 1890 à 1918, qui note que « un des plus grand plaisirs que réserve ce genre de voyage est le fait de se réveiller dans un lit douillet ». Elle ajoute : « Je fus très agréablement surprise de trouver ici un lit tout prêt avec un matelas à ressorts. Il avait été fabriqué par un officier russe pour son épouse et mon mari le lui avait acheté très cher ».

 

Dix heures, heure de Beijing, le jour vient à peine de se lever. Sur la place du Peuple, épicentre de la ville chinoise, se dresse une statue de Mao en granite de vingt-quatre mètres de haut, mais l’horloge sur la place centrale retarde de deux heures par rapport à Beijing, quatre deux cent kilomètres plus à l’Est. La Chine ne tient pas compte des fuseaux horaires. En conséquence, à Kashgar, à côté de l’heure officielle, existe l’heure officieuse qui se cale sur le soleil et les fuseaux horaires des pays limitrophes. Kashgar, pays des Ouïghours, vie à son rythme et seule l’administration tenue par les Han et en général tous ceux en uniforme respectent l’heure officielle. La place dominée par une statue monumentale de Mao est immense, grise, froide et sans âme mais les gens qui y déambulent fascinent. La population ouïghoure s’accroche à ses coutumes et continue de se vêtir du costume traditionnel. Les hommes, souvent arborant de longues barbes, portent le chapan, le manteau trois-quarts serré à la taille, sur des pantalons enfilés dans de hautes bottes en cuir et le dopa, une calotte hexagonale brodée. Les femmes sont vêtues de longues robes amples, colorées et brodées, des bas brochés de fils d’or, la tête couverte d’un foulard ou d’un lourd voile marron. Abdul, lui, a choisi des vêtements plus modernes : pantalon en toile, chemise blanche et blouson rouge foncé. Pourtant, notre guide affirme son appartenance ouïghoure. Il est fier de son héritage culturel. Avec un regard de dédain vers le grand timonier, il nous raconte que la décision de construire la statue, l’une des dernières en Chine, mais l’une des plus grandes, date de 1968. Période de troubles, ce fut une manière d’imposer la souveraineté de la Chine en pays ouïghour. Pour la financer, le gouvernement a fait appel à la population et a déclaré que chaque habitant avait fait donation de son plein gré ! Mao tourne le dos à la vieille ville de Kashgar et à la mosquée Id Kah, le cœur de la ville ouïghour. Mao, symbole par excellence de la Chine du XXe siècle tend la main vers les nouvelles résidences han…

 

 

Une porte plaquée de tuiles bleues et blanches donne accès au complexe d’Abakh Khoja, le lieu le plus sacré du Xinjiang, et l’un des plus beaux exemples d’architecture islamique en Chine. Abakh Khodja fut un dirigeant puissant, adepte de la secte de la « Montagne blanche » et chef religieux soufi, vénéré comme un prophète. L’atmosphère au sein du complexe, planté de nombreux arbres, est sereine. À l’ombre de vieux peupliers se dresse la mosquée funéraire. Construite en briques claires, elle possède de fins minarets élancés aux sommets bombés.

 

 

Le portique possède un beau plafond à décor géométrique soutenu par de magnifiques piliers en bois aux chapiteaux à muqarnas et sculptés de formes géométriques et de fleurs peintes de couleurs vives. Caressés des rayons de soleil qui percent à travers les branches des arbres, de l’ensemble émane de la nostalgie. Car la peinture est écaillée, le bois rongé par le temps, la poussière infiltrée dans les reliefs. Une touche de négligence qui ne fait que rehausser la beauté du petit sanctuaire percé de fenêtres à moucharabieh et d’arcades élégantes. Baignés dans cette étrange luminosité, captant une fleur, une guirlande, une touche de jaune ou un éclat de bleu, nous savourons ces instants.

 

 

Nous traversons les jardins, divisé en quatre parties par un plan en croix. Ce style de jardin typiquement persan, selon le dessein de chahar bagh, « quatre jardins », fut repris par le monde musulman. Le mazar, mausolée,se dresse magistralement contre le ciel bleu saphir. Datant du début du XVIIe siècle, il est composé sur un carré de trente-six mètres de côté, soutenu par quatre minarets à profil courbe, et couronné d’un dôme imposant de dix-sept mètres de diamètre.

 

 

La façade est dominée par un iwan et de grandes arcatures aveugles en arcs brisés. Le dôme est couvert de céramique à glaçure vert empire qui brille intensément au soleil, sa base est soulignée par un linteau ocre. Ce sont les couleurs dominantes du mazar à exception de quelques panneaux de faïence aux émaux bleus sur engobe blanc à décor végétaux. Ces céramiques en compositions géométriques sont propres à l’art islamique du Turkestan. À l’intérieur, sur une estrade, trônent les cénotaphes de cinq générations Khodja. De riches étoffes, soie et brocart, sont drapées sur les sépultures. L’une d’entre elles appartient à Iparhan, la petite-fille d’Abakh Khodja, la mystérieuse « concubine parfumée »…

 

 

Au milieu du XVIIIe siècle, l’empereur Qianlong, en pleine conquête de l’Ouest, entend parler d’Iparhan, une jeune femme ouïghoure d’une grande beauté. La légende disait qu’Isparhan diffusait naturellement une fragrance supposée magique sans qu’elle ait besoin de se parfumer ou de se poudrer. L’empereur mandchou, intrigué, exige qu’elle soit apportée à Beijing pour intégrer son harem. Elle prend alors le nom de Xiang Fei, « la concubine parfumée », la seule concubine ouïghour de l’empereur Qianlong. Pendant le voyage jusqu’à la Cité royale, chaque soir, elle prend un bain dans le lait de chamelle pour préserver le parfum de son corps. L’empereur la reçoit avec tous les égards et l’installe dans des appartements magnifiques. En dépit de sa vie recluse au palais impérial, elle garde sa religion et ses coutumes. Néanmoins, elle passe ses journées à pleurer en pensant à son pays natal. Qianlong tente de la consoler par tous les moyens. Il fait construire une petite oasis qui doit lui rappeler ses terres, mais elle reste inconsolable. Il fait alors édifier une mosquée, un bazar, et un pavillon donnant vers l’ouest. Rien ne peut satisfaire Iparhan. Désespéré, il lui demande ce que peut lui rendre heureuse. « Un arbre avec des feuilles argentées et des fruits dorés », répond-elle. L’empereur, sans attendre, envoie une délégation à Kashgar pour ramener cet arbre connu sous le nom de jujubier. Une fois l’arbre planté dans son jardin, Xiang Fei retrouve enfin la joie et se livre à l’empereur.

 

Les Ouïghours racontent une toute autre version de l’histoire, nettement moins romantique. Selon eux, Iparhan ne cherche qu’à se venger pour l’avoir arraché à sa famille et à sa terre natale. Elle refuse de se donner à Qianlong et arpente ses appartements dans la Cité interdite avec une dague cachée dans les amples manches de ses robes en attendant le moment où l’empereur l’oblige à venir dans le lit impérial. Mais la mère de Qianlong découvre les desseins d’Iparhan. Craignant pour la vie de son fils, elle l’affronte. Mais face à la résistance ferme et à la menace qu’Iparhan représente pour son fils, elle n’a d’autre choix que d’accorder à la concubine la faveur de mourir par strangulation. Xiang Fei, « la concubine parfumée », se donne la mort avec un foulard en soie. Lorsque l’empereur rentre au palais, il est trop tard. Seulement le parfum mystérieux d’Iparhan reste suspendu dans l’air. Morte de vieillesse ou par suicide, avant sa disparition Iparhan avait manifesté le souhait d’être enterrée à Kashgar, contrairement aux autres concubines enterrées avec l’empereur. Qianlong respecte sa demande et un convoi de cent vingt-quatre personnes traverse la Chine en trois ans et demi pour rapporter sa dépouille. Elle trouve l’ultime repos au sein du mausolée familial d’Abakh Khoja entourée des siens.

 

Grâce à sa position privilégiée au carrefour des routes commerciales, jonction entre les pistes nord et sud de la route de la soie, l’oasis, dès le IIe siècle avant notre ère, prospère. Les bazars regorgent de marchandises et de bétail venus de l’Occident et de l’Orient. Kashgar est une étape clé. Car c’est ici que les caravanes sont fournies en yaks pour acheminer les marchandises par les hauts chemins des montagnes si difficilement franchissables du Tian Shan et du Pamir tandis que le trafic caravanier vers l’est nécessite des chameaux pour affronter les périls du grand désert du Taklamakan. Le réseau des routes est vaste : depuis Kashgar vers l’Orient, les caravanes contournent le désert du Taklamakan soit par le nord soit par le sud. Plusieurs itinéraires s’ouvrent vers l’Occident : par le Tian Shan au nord, par le Pamir vers l’ouest pour rejoindre la Perse et l’Empire romain ou encore par le sud en direction du Pakistan et de l’Inde. Les routes ne sont parcourues que par étape ; seules quelques rares caravanes parcourent l’itinéraire dans son intégralité.

 

 

Dimanche. Jour de marché. Depuis deux millénaires la vocation principale des Ouïghours est le commerce et aujourd’hui la tradition se perpétue. Le marché de Kashgar est réputé pour être le plus gros marché d’Asie centrale et dès les premières lueurs du jour, camions, tracteurs, charrettes, éleveurs et paysans venus à pied chargé de leurs marchandises ou accompagnés de leur troupeau convergent vers la ville. Les différentes ethnies venues des pays alentours s’y côtoient dans une atmosphère festive. Les Kirghizes sont reconnaissables à leurs chapeaux pointus en feutre blanc. Les Tadjiks sont de type persan : traits fins, yeux en amande, nez droit, les cheveux et la barbe bien noirs. Les Ouzbeks ont le visage plus rond, le nez court et les yeux bridés. Ils arborent des dentitions en or, signe de richesse et de prestige. Les Pakistanais de Hunza sont grands, ont la peau et les yeux clairs et sont vêtus de shalwar quamiz : longue chemise sur pantalon ample. Au milieu de tout ce monde coloré et original aux expressions joyeuses et illuminées, les Han, vêtus d’habits sombres, le regard indifférent, contrastent en projetant une image triste et morose.

 

 

Un immense enclos enferme la foire aux bestiaux. Moutons, brebis, chèvres, bovins, chameaux, yaks, ânes et chevaux s’achètent et se vendent ici. Les moutons et les chèvres sont alignés et attachés les uns aux autres formant des brochettes d’adorables boules de laine bien blanches, l’air sage et dégagé. Nous esquivons le coup de sabot d’un cheval agité, baissons les yeux face au regard d’un yak vigoureux ou celui, mauvais, d’un taureau, et contournons avec prudence les chameaux de Bactriane. À deux bosses et aux poils longs, capables de supporter les plus grands froids, on ne les trouve sur le marché qu’en hiver. La ferveur est palpable autant pour les hommes que pour les bêtes. Les vaches meuglent, les chevaux hennissent, les chèvres et les moutons bêlent, les chameaux blatèrent, les yaks grognent. La poussière et les flocons de paille volent dans l’air, scintillants comme des paillettes dans la lumière aveuglante. L’odeur des bêtes, de la sueur, du foin et de la paille chatouille nos narines.

 

 

C’est un monde d’hommes. Les anciens, aux barbes blanches, portent le chapan, le toppa, haut chapeau noir bordé de fourrure, ou le dopa. Les plus jeunes sont vêtus de vestes de costume et coiffés de casquettes. Marchands et clients discutent avec entrain. On tâte les bêtes, vérifie le lainage, ausculte la dentition, examine les sabots. On évalue la couche de graisse, jauge la fourrure. On se renseigne sur l’âge, les capacités, la robustesse de l’animal. Ensuite, le cheval ou le poney est monté, le plus souvent à cru, par des gamins, exercice indispensable. Suivent les interminables négociations. Une foule se rassemble autour des deux protagonistes. Calmement mais âprement les montants sont proposés, rejetés, renégociés. Des avis sont donnés, des positions prises. L’accord trouvé, les liasses de billets sortent des vestons et changent de main. L’argent est compté sous les yeux de tous. Une ferme poignée de main conclut l’affaire. Nous errons dans la boue, le fumier et le gravier, observés par des yeux pétillants sur des visages burinés plantés de boucs impériaux.

 

 

L’ensemble de la foire est une mare de tons neutres. Le pelage et la fourrure des animaux ; noir, gris, beige, brun, chamois, roux, écru, acajou. Les chapans et les vestes des hommes : noir, gris, ardoise, bleu marine, marron. Les chapeaux et les casquettes : anthracite, noir, gris, beige, blanc cassé. Harnais, selles et colliers, de cuir et de fer ; gris, châtain, acier, brun tabac. Le sable, ocre. Les palissades en bois. Les cordes, beige, blanc cassé. Les feuilles argentées des peupliers. Des teintes d’un monde sans prétention. Une palette de couleurs harmonieuses qui se détache contre un ciel limpide, bleu intense, don des cieux.

 

 

Les mets sont préparés sur place. Les effluves provenant des échoppes, de thé, de viandes, de pâtes, se mélangent, se marient, se découvrent. La viande est hachée, mélangée aux oignons, poivrons et aulx avant d’être cuite. L’huile bouillonne dans d’énormes poêles noirs. Des brochettes d’agneau crépitent sur les braises des feux ouverts dégageant des nuages de fumée et l’odeur de la viande grillée et du cumin. Des pâtes sortent des marmites fumantes, des boules de viande flottent dans des sauces pimentées.

 

 

De la pâte est malaxée avec de grands gestes, les laghmans voltigent dans les airs. Des bols de soupe aux nouilles se remplissent. Les nans, petits pains ronds, s’empilent sur de minuscules tables, du raisin vert et du melon tranché sont étalés à même le sol. Des gobelets de lait caillé rafraîchi avec de la glace pilée et des petits bols de thé brûlant circulent. Autour de longues tables, baguettes en main, se mélangent jeunes en costume et béret et vieux à l’allure patriarcale. Un festin !

 

 

La scène est d’une autre ère, rien ne semble avoir changé ici depuis la grande époque de la route de la soie. Au milieu de ce brasage de peuples et de cultures, nous remontons le temps. Ce qui me frappe est la grande gentillesse des gens. Jeunes ou vieux, les hommes se côtoient avec sollicitude. Les relations sont amicales. Chaque geste est accompli avec respect et attention. Au milieu de cet univers masculin, je me sens vraiment l’étrangère que je suis. Pourtant, à aucun moment j’ai l’impression d’être une intruse. Au contraire, on m’observe avec une curiosité bienveillante. Et dès que je croise un regard, un hochement de tête m’est adressé. Quand je leur souris, avec retenue néanmoins, ma récompense est un sourire timide de la part des plus jeunes tandis que les hommes d’âge respectable clignent les yeux, un soupçon de rire jouant sur leurs lèvres. Ce sont ces regards de bonté, ces visages hors de temps, qui resteront gravés dans ma mémoire.

 

 

Nous quittons la foire aux bestiaux et nous nous dirigeons vers la ville. Les rues sont encombrées. La foule se presse coude à coude, se fraye un chemin entre vélos, scooters électriques, voitures à gaz, camions, tuk-tuks, motos, attelages de toute sorte et cavaliers. Le tout enveloppé d’un nuage de poussière et de gaz d’échappements dans un brouhaha de klaxons, sonnettes, claquement des fouets et le perpétuel posh, posh « attention, poussez vous ». Des fillettes, se tenant par la main, vêtues de robes multicolors et coiffées des calottes brodées de fils d’or, défilent, joyeuses et extraverties tandis que les garçons, en bande, tentent d’attirer leur attention de manière la plus discrète. Sur les trottoirs, à perte de vue, s’alignent des parasols aux couleurs fanées qui protègent des sacs remplis d’épices, de noix et de fruits secs, des paniers d’œufs et des charrettes chargées de fruits ; melons, pastèques, grenades, raisin. Des quartiers de viande sont accrochés au-dessus des balances sur des tables de fortune.

 

 

Un dôme vert indique l’entrée du bazar couvert, dédale confus, véritable caverne d’Ali Baba. Les allées grouillent de monde. Les échoppes regorgent de vêtements, manteaux, foulards, cotonnades, soieries, tapis, peaux de vison, de lynx, de tigre, bottes et sacs, harnachements de cheval, selles et parures. Chapeaux et bonnets d’agneau, de yak et de guépard, hauts, bas, plats, bombés, durs ou souples, sont soigneusement rangés sur des étagères ; les Ouïghours couvrent leur tête, été comme hiver. Ferrailles, plastiques, couteaux et ustensiles de cuisine font des étals colorés. Des coffres de mariage sont empilés, en cuivre martelé ou en bois sculpté. La nourriture est abondante, le jus de grenade succulent, les bruits étourdissants, les discussions passionnées, les odeurs alléchantes, l’atmosphère enivrante.

 

 

Et puis, dès le crépuscule, le calme revient. Les marchands rangent leurs étals, les bruits s’estompent. Hommes, femmes et enfants plient bagage et prennent le chemin de la maison, lourdement chargés. Les camions quittent la ville en crachant des nuages de fumées noires. Du haut d’un camion, deux vaches observent le défilé avec dédain. Des voitures à cheval manœuvrent entre piétons et cyclistes et des caravanes de petits ânes gris lourdement bâtés trottinent stoïquement sur le bord des routes pour rentrer à la campagne. Les innombrables peupliers dessinent des ombres allongées sur le désert. Le ciel est voilé de poussière de sable en suspens et une atmosphère mélancolique s’abat sur Kashgar.

 

 

Pendant deux millénaires, les voyageurs évoquaient l’oasis isolé de Kashgar en termes élogieux. Palais et demeures somptueux, bazars exotiques, soie chatoyante, caravanes de chameaux ou de yaks arrivant au crépuscule transportant des précieuses marchandises venues des pays lointains. Marco Polo, en 1273, décrit Kashgar comme « la plus grande et la plus splendide cité en Turkestan chinois ». Il note que : « À ce qu’on dit, Cascar était jadis un royaume libre, mais à présent soumis au Grand khan. Les gens y adorent Mahomet. Il y a beaucoup de villes et de villages mais la plus importante et noble cité est Cascar. Il y parvient nombreux vêtements et marchandises. Les gens vivent de métiers et commerces. Ils ont de très beaux jardins et vignes et vergers d’arbres fruitiers et de domaines prospères. La terre est fertile, et produit tout ce qui est nécessaire à la vie car le pays est tempéré. Le coton y pousse avec le lin et le chanvre. De cette contrée partent beaucoup de marchands, qui s’en vont commercer par tout le monde ».

 

À Kashgar, les minarets des mosquées chantent Allah-ô-Akbar cinq fois par jour. Et cinq fois par jour les Ouïghours prient. La vieille ville devient subitement silencieuse. Les hommes se précipitent vers la mosquée la plus proche ou déroulent leur tapis de prière dans l’arrière-boutique. Seul le chant des prières résonnant de l’intérieur des mosquées est perceptible. L’air est lourd. Déroutant. Puis, soudain, le quartier reprend vie. Les charrettes encombrent à nouveau les ruelles, les bruits des métaux entrechoqués s’entremêlent, la fumée des étals de kebabs monte vers le ciel. Les gestes de la vie répétés depuis des millénaires reprend ses droits.

 

 

Pourtant, toute cette apparente vie sereine cache la misère d’un peuple. Car les Ouïghours, depuis cinquante ans, vivent une oppression chinoise terrible. Abdul nous raconte que les conditions de vie des siens deviennent de plus en plus difficiles. La réquisition des terres, les destructions des maisons et les licenciements engendrent une extrême pauvreté. L’interdiction de la langue et de la pratique religieuse augmente l’isolement. Arrestations, déportations et exécutions ne sont pas rares, procès sommaires et torture monnaie courante. Le Xinjiang détient le record des exécutions et les Ouïghours condamnés à mort sont dix fois plus nombreux que les Han. Abdul, fataliste, hausse les épaules. Le seul fait de brandir le drapeau du Turkestan oriental peut avoir des conséquences fatales ! J’écoute ses propos avec attention réalisant que nous sommes ici plongés au cœur d’un conflit intérieur majeur qui semble si loin vu de nos contrées. Le Xinjiang est d’une superficie égale à trois fois la France… Au fils des jours, une sincère amitié c’est liée avec Abdul. Il s’est confié, nous a parlé de sa vie, de ses proches, de sa fiancée. Il nous a expliqué les difficultés supportées en permanence par les Ouïghours sous le joug han. L’histoire rappelle étonnement celle du Tibet. Je pense à notre séjour à Lhassa accompagnés de notre guide Wen Qin qui, plus prudent et plus méfiant qu’Abdul, nous a parlé de la situation difficile des Tibétains qu’une fois en dehors de la capitale loin des oreilles ennemies. Je serre le poing. L’injustice est, pour moi, la chose que je supporte le moins.

 

Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musulman sunnite. « Ouïghour » signifie « alliance, unité ». Après une vie de nomade en Sibérie, au nord-est du lac Baïkal, ils fondent un vaste royaume à partir de 744. Ce sont les premiers Turcs sédentaires. Cette civilisation raffinée a pour capitale Ordoubaligh sur l’Orkhon, dans la Mongolie du Nord. Un de leurs souverains, probablement Buqu Qan, s’empare le 20 novembre 762 de Luoyang où il rencontre des religieux manichéens qui le convertissent à leur foi. Cette conversion fait du manichéisme la religion officielle de l’État ouïghour, iranisant les modes de vie et entraînant l’introduction du manichéisme en Chine. En 840, les Kirghiz s’emparent de ce florissant empire et poussent les Ouïghours vers le Tarim au Sud, où ils fondent des royaumes indépendants dont Kharakhoja fut un des plus puissants. Ils introduisirent le manichéisme et établissent des monastères nestoriens et bouddhiques. Ils contrôlent les routes commerciales et fournissent la Chine en chevaux. C’est sous leur influence que la région a été turquifiée. Au Xe siècle, ils se convertissent à l’islam. L’occupation mandchoue des Qing marque la fin du Royaume ouïghour du Turkestan oriental mais la souveraineté chinoise sur la région a été régulièrement mise à mal par des insurrections séparatistes. En 1862, éclate la rébellion musulmane conduite par Yakub Beg, mais de nombreux musulmans ressentent autant d’aversion pour lui que pour les chinois. En 1876, l’armée mandchoue reprend le Turkestan oriental. La région est rebaptisée Xinjiang, signifiant « nouvelle frontière ». À partir de 1911, alors que le pouvoir impérial est renversé par les nationalistes, la situation du Xinjiang demeura extrêmement confuse. Les Ouïghours réussissent à mettre en place la République du Turkestan oriental entre 1944 et 1949.

 

Après 1949, sous le nouveau régime communiste, pour mieux contrôler cette province rebelle, mais aussi pour étouffer les aspirations séparatistes des autochtones, un vaste processus de colonisation démographique est engagé. La Révolution culturelle est l’une des périodes les plus sombres pour le peuple ouïghour. Des centaines de mosquées sont détruites, les écoles fermées, livres et manuels rédigés en ouïgour brûlés et la foi musulmane discréditée. La politique de sinisation du gouvernement chinois se renforce en incitant les Han à s’installer en plus grand nombre dans le lointain Xinjiang, le but étant de minoriser rapidement les Ouïgours sur leur propre territoire. Toute critique contre les Han est durement réprimée. Une forme de génocide planifié et froidement exécuté qui a pour résultat d’exacerber davantage le nationalisme ouïgour et d’accentuer la haine des Ouïgours envers les Chinois.

 

Au début des années 1980, afin de calmer les revendications et pour garder de bonnes relations avec ses partenaires commerciales du monde musulman, Beijing accepte de reconnaître une certaine liberté à la religion musulmane. Néanmoins, l’assouplissement de la répression chinoise n’empêche pas la discrimination et la domination culturelle et sociale des Han sur les Ouïgours et les autres minorités. Pour se défendre contre le colonialisme chinois les Ouïghours se réfugient dans l’islam et une ré-islamisation de la société ouïghoure voit le jour. Les mosquées sont restaurées ou reconstruites, les femmes se voilent, les hommes portent la calotte. En réponse, la supériorité des Han s’est réaffirmée, les Ouïghours, considéré comme un peuple barbare et immoral, sont discrédités et leur culture dénigrée. En 1991, après l’éclatement du bloc de l’URRS, le vent d’indépendance qui souffle des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale stimule le nationalisme ouïghour. Beaucoup se contentent de protester contre la politique chinoise. Pour toute réponse, la Chine redouble sa répression contre les indépendantistes ouïgours sur l’ensemble du territoire du Xinjiang. La violence escalade. Des émeutes éclatent en 1992 suivi du déplacement de cent mille Han dans le sud du Xinjiang là où les Ouïgours sont jugés trop majoritaires. Les troubles se multiplient jusqu’en 1996-1997. La répression chinoise étouffe les différentes formes de contestation. La Chine dénonce le nationalisme et les activités religieuses illégale. Depuis l’année dernière, après les attentats du 11 septembre, le gouvernement chinois a remis à l’honneur la pratique des jugements publics organisés en plein air. Au Xinjiang, presque toutes les familles ont perdu l’un de leurs proches ; exécuté, torturé, emprisonné ou simplement disparu. En 1949, les Han ne représentent que 6 % de la population au Xinjiang. Lors du recensement de 2000, ils sont 41 %.

 

Kashgar est le cœur de l’islam en Chine et la mosquée d’Id Kah est la plus grande mosquée du pays. Id Kah signifie « lieu de prière et de rassemblement ». Construite en 1442, le petit édifice s’est agrandi au cours des siècles et peut aujourd’hui accueillir dix mille fidèles. Sa façade asymétrique couverte de carreaux blancs et jaunes, flanquée de deux minarets effilés, domine la place centrale de la ville. Je me couvre la tête d’un foulard et, accompagné de Philipe et d’Abdul, passe la grande porte rectangulaire au centre d’une arche. Nous aboutissons dans l’immense cour intérieure. Peupliers et pins créent un environnement ombragé et se reflètent dans les eaux immuables d’un bassin. Nous traversons les jardins menant à la salle de prière, une longue galerie élevée sur une estrade, soutenue par cent quarante piliers de bois sculpté peintes de couleur verte. Nombreux sont les fidèles, des hommes pour la plupart, en chapan et dopa, qui nous saluent avec gentillesse et révérence.

 

 

Havre de paix, je me sens étrangement apaisée dans cet endroit, loin du tumulte de la ville. À l’ombre d’arbres centenaires, le présent s’estompe. Ici, la froideur chinoise s’efface. Reste la chaleureuse ambiance ouïghour. J’observe Abdul en train de discuter avec un vieil homme. Ils se saluent de salam aleikum en se serrant les deux mains puis portent leur main droite sur le cœur. Philippe capte mon regard et me sourit. Il sait comme j’apprécie la délicatesse des gestes orientaux. Nous évoquons l’existence dure et difficile que vit ce peuple sous le joug chinois. Je me rends compte que, au fur et à mesure que les jours passent, involontaire, j’évite de croiser le regard d’un Han, je m’écarte adroitement de leur chemin et j’esquive diplomatiquement tout commerce signalé par des caractères chinois. Aux liens d’amitié que nous avons noué avec Abdul se rajoute une solidarité pour sa cause.

 

 

Dans le quartier commercial près de la mosquée d’Id Kah s’alignent les magasins regroupés par spécialité : couteliers, chapeliers, cordonniers, luthiers, apothicaires, marchands de tapis, surtout visités par les hommes cependant que devant les boutiques du « Gold Bazar » se forment des attroupements de silhouettes voilées. Je souris à la vue d’une femme qui admire ses toutes nouvelles dents en or dans le miroir que lui tend son dentiste-orfèvre.

 

 

Les rues sont bordées de belles demeures à deux étages. L’aywan, loggia en étage, aux arcades coupées, déborde sur la rue sur toute la longueur de la façade. Sculpté de fleurs et de guirlandes et peintes de bleu foncé, turquoise, vert, jaune et rouge, souvent terni par le temps, ces maisons évoquent le faste du passé.

 

 

Bordées d’échoppes d’orfèvres, menuisiers, tisserands, chaudronniers, potiers, luthiers, chapeliers et forgerons, les ruelles résonnent des bruits des artisans : marteaux sur l’acier et le cuivre, le bruit perçant des lames que l’on aiguise, le bois que l’on scie.

 

 

Les trottoirs sont occupés par des pigeons, des coqs de combat et des poules dans leurs cages, des montagnes de melons et d’œufs. Un barbier, installé sur une chaise devant son salon de coiffure, attend le client. Son jeune apprenti pose fièrement pour la photo en arborant ses outils, ciseaux et peigne. Nous observons un ébéniste en train de sculpter une poutre, un gamin en train de percer des trous dans un égouttoir en cuivre que nous lui achetons. Accroupi sur le bord du trottoir, un vieillard se lave les mains à l’aide d’un broc.

 

 

Les enfants, omniprésent, transportent de la marchandise sur des charrettes, lavent des bols, vendent des fruits. Un boulanger, la main à la pâte, nous sourit. Ses fourneaux dégagent les parfums délicats du nan, encore chaud et croustillant. Dans un salon de thé des hommes attablés discutent en sirotant un thé dans de petits bols en porcelaine.

 

 

L’âme de Kashgar est ici, dans ce quartier animé qui incarne la cité d’autrefois, florissante étape sur la route de la soie. Une ville où le commerce était le moteur de l’économie. Une ville où civilisations et religions se côtoyaient. Une ville, cadre d’une histoire extraordinaire des contes des Mille et Une Nuits

 

Il était une fois à Kashgar, un petit bossu, de foi musulmane, chanteur de rue et joueur de tambourin. Un jour, il vient jouer et chanter devant la boutique du tailleur de la ville. Émerveillé, celui-ci l’invite le même soir chez lui pour réjouir sa femme. Le bossu accepte et se rend chez le tailleur où le dîner l’attend. Mais lors du repas le petit bossu s’étrangle avec une arête de poisson et meurt sur le coup. Le tailleur et sa femme paniquent, redoutant que l’on les accuse d’assassinat. Après mûre réflexion, le mari trouve une solution pour se défaire du corps sans vie. Ensemble, ils le transportent chez leur voisin, un médecin juif. Ils frappent à la porte et une servante ouvre. Le tailleur, omettant de préciser que le patient est déjà mort, l’envoie chercher le médecin pour traiter un homme très malade tandis que le tailleur et sa femme portent le corps jusqu’en haut de l’escalier menant à l’appartement du médecin où ils l’abandonnent. Le médecin, avertit par sa servante, s’avance avec tant de précipitation qu’il bute sur le corps et le fait inopportunément chuter dans l’escalier. Constatant la mort, croyant l’avoir tué et craignant d’être accusé de meurtre, le médecin et sa femme délibèrent ensemble sur le moyen de se délivrer de la dépouille. Ils décident de le jeter par la cheminée dans la maison du voisin, un marchand musulman, pourvoyeur du sultan de Kashgar. Le couple prend le bossu, le porte sur les toits, et après lui avoir passé des cordes sous les aisselles, le descendent par la cheminée du négociant avec tant de précaution que le cadavre demeure planté debout. Ils retirent les cordes et disparaissent. Lorsque le pourvoyeur rente chez lui, il est surpris de voir un homme debout dans sa cheminée. S’imaginant qu’il s’agit d’un voleur, il se saisit d’un bâton, se rue sur le brigand et commence à le frapper. Le cadavre tombe le nez contre terre et le pourvoyeur s’arrête pour l’observer. Voyant qu’il est mort, conscient que la situation le désigne comme coupable d’un meurtre, il décide de se débarrasser du corps. Il charge alors le bossu sur ses épaules, le porte jusqu’au bout de la rue et le dépose debout et appuyé contre une boutique. À l’aurore, un riche marchand chrétien, revenant d’une fête copieusement arrosée, passe par là. Il s’arrête pour un besoin urgent et pendant qu’il se soulage, le corps du petit bossu, ébranlé, tombe sur son dos. Pensant d’avoir à faire à un malfaiteur, le marchand l’assomme d’un coup de poing. Un garde du quartier, témoin de la scène, accourt et, après avoir constaté le décès du petit bossu, arrête le marchand chrétien en l’accusant d’avoir tué un musulman.

 

En attendant d’être jugé, le marchand est jeté en prison. Le bossu appartenant au sultan de Kashgar, étant un de ses bouffons, le lieutenant de police se rend au palais pour prendre conseil auprès du prince qui lui dit : « Je n’ai point de grâce à accorder à un chrétien qui tue un musulman : allez, faites votre charge ». Le juge de police fait dresser une potence et envoie des crieurs par la ville pour publier qu’on allait pendre un chrétien qui avait tué un musulman. On emmène le marchand chrétien et le bourreau lui attache la corde au cou. Mais au moment du supplice, le pourvoyeur se sent si coupable qu’il se dénonce et ordonne au bourreau de mettre en liberté le marchand chrétien et de se saisir de sa personne. Sur le point de l’exécuter, le bourreau est interrompu par le médecin juif, qui, pris de remords, demande de suspendre l’exécution. Il fait le récit des évènements et demande à être puni. Le juge lâche le marchand et entreprend de pendre le médecin. Au dernier moment, le tailleur, enfin, intervient et raconte son histoire. Le juge met en liberté le médecin et ordonne d’exécuter le tailleur car il a confessé son crime. Le bourreau passe alors la corde au cou du tailleur… Pendant ce temps, le sultan de Kashgar se languit du petit bossu et de ses merveilleux talents. Apprenant la mort de son bouffon et l’étrange histoire qui s’en est suivie, les présumés assassins se déchargeant l’un l’autre, il ordonne que lui soient présentés les accusés ainsi que le corps du pauvre bossu. L’exécution suspendue, le juge prend le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et le marchand chrétien, et fait porter la dépouille du bossu. ( Illustration de Sébastien Mourrain.)

 

 

Devant le sultan, le juge fait fidèlement le récit des évènements. Le sultan avoue ne jamais avoir rien entendu de plus surprenant que ce qui vient d’arriver à son bouffon. Le marchand chrétien se prosterne jusqu’à toucher la terre de son front et propose de raconter une histoire encore plus étonnante. Le sultan décide de gracier les quatre hommes à condition qu’ils puissent lui raconter une histoire plus singulière que celle du bossu. Mais le marchand chrétien le deçoit, puis le pourvoyeur, puis le médecin juif. C’est finalement le tailleur qui les sauve avec une histoire extraordinaire au sujet d’un jeune boiteux et un barbier qui se termine avec l’intervention du petit bossu. Le sultan de Kashgar, ravi, gracie les quatre hommes et ordonne d’enterrer le petit bossu, puis fait venir le vieux barbier, personnage principal du récit du tailleur, surnommé le « silencieux ». Ce sage, demande au sultan la raison de la présence du chrétien, des musulmans, du juif, et le bossu mort étendu par terre. La curiosité du barbier satisfait, celui-ci examine le cadavre du bossu et éclate de rire. Sous le regard médusé de ceux présent, à l’aide de petites pincettes, le barbier extrait l’arête de poisson coincé dans le gosier du bossu qui revient à la vie. C’est ainsi que se termine la suite d’aventures auxquelles la prétendue mort du bossu a donné occasion.

 

 

Le quartier de Koziqiyabix, « la poterie en haut de la falaise » est situé sur un plateau de lœss, et entouré de remparts haut de dix mètres. Après l’animation autour de la mosquée Id Kah, le silence étouffé de la vieille ville est saisissant. Enchâssés de hauts murs d’adobe des habitations, escaliers et passages sombres, ruelles tortueuses et allées étroites, parfois sous voûte, constituent un véritable dédale. Ici et là, de hauts portails encadrés de deux minarets fins et élancés marquent l’entrée d’une mosquée. Seules taches de couleur dans cet univers ocre sont les portes des demeures qui sont peintes en rouge, vert, jaune, bleu. Ces doubles portes aux lourds heurtoirs constituent un message. Si les deux battants sont fermés, cela signifie qu’il n’y a pas d’homme à la maison ; seule une femme est alors autorisée à entrer. Si un seul battant est ouvert, un homme est présent et ainsi tous les invités sont les bienvenus. Les portes grandes ouvertes signifient que la famille reçoit, désormais, il est permis de se joindre à eux.

 

 

Nous flânons, traînons, l’atmosphère feutrée nous berce, nous apaise. Et par les portes ouvertes nous captons un aperçu de la vie dans ce quartier millénaire. Les cours intérieures, plantées de figuiers, de géraniums, de vignes et de rosiers, donnent une impression de fraicheur. Les maisons en briques séchées, transmises de génération en génération sont construites sur deux niveaux. Des colonnes, finement sculptées de motifs floraux soutiennent des balcons ouvragés de bois peint. Des femmes cousent, brodent ou épluchent les légumes sur le pas de la porte. Au hasard, nous bifurquons à droite, à gauche. Une femme voilée se faufile et disparaît dans l’ombre. Des enfants, crasseux mais heureux, fouettent leurs toupies, jouent avec une roue de vélo, vite abandonnées dès qu’ils nous aperçoivent. Poser pour la photo est autrement plus intéressant ! Dans ce labyrinthe c’est le dallage, défoncé, des ruelles qui nous aide à nous orienter : les pavés hexagonaux indiquent un débouché tandis que les pavés rectangulaires préviennent d’une impasse. Zone d’ombre et de lumière, dans ce quartier figé dans le temps règne la douceur de vivre d’autrefois.

 

 

J’imagine les caravanes épuisées qui, après des semaines de voyage dans des conditions difficiles, atteignent enfin l’oasis. Des commerçants mais aussi des soldats, des pèlerins, des espions. Un paradis de verdure. Enfin un refuge pour se reposer, se désaltérer et se restaurer. En 1935 encore, Peter Fleming, trouve que « l’arrivée à Kashgar-les-Bains est le retour à la civilisation » et que « dormir dans un lit est devenu une coutume excentrique et distrayante ». Je suis heureuse. À travers tous ce que nous vivons ces derniers jours, l’essence même de la mythique, de la fabuleuse route de la soie se matérialise enfin.

 

 

Nous nous arrêtons à hôtel Seman, l’ancien consulat russe, un bâtiment jaune trapu qui n’est pas sans rappeler les palais de Saint Pétersbourg. La façade est délabrée, la porte dégradée. Le hall, avec colonnes, niches et décorations en stuc dans des couleurs pastel, fresques murales représentant des scènes de chasse accompagnées de légendes en cyrillique et une rangée d’horloges indiquant les heures de Tokyo, New York, Beijing, Genève et Paris, a gardé l’aura d’une autre ère. Les meubles datent de la fin du XIXe siècle. Rien ne semble avoir changé depuis que les lieux étaient habités par le puissant Nicolai Petrovsky, le grand rival de George Macartney dans les intrigues politiques entre la Grande-Bretagne et la Russie. En apecevant les grandes tables ovales je pense aux complots qui ont pu se tramer ici contre la couronne britannique.

 

Car Kashgar fut l’un des hauts lieux du Grand Jeu, the Great Game, la lutte subtile, parfois ouverte, entre la Russie et la Grande Bretagne pour le contrôle de la région, suite de l’avancée russe en Asie central et la volonté de l’Empire britannique d’étendre l’Empire des Indes. Nicolai Petrovsky, consul général russe à Kashgar de 1882 à 1903, était autant craint par les Chinois qu’admiré par les Turcs. Tyrannique, ambitieux, grand connaisseur de l’histoire, de l’archéologie et des langues de l’Asie centrale, il arrive avec une escorte d’une cinquantaine de cosaques et s’habille comme un prince local, dans un khalat vert et calotte. George Macartney, son homologue britannique, réside à Chini-Bagh avec son épouse Lady Macartney qui transforme la résidence en une maison de campagne avec jardin à l’anglaise. Ses portes sont gardées par les soldats enturbannés des Gilgit Scouts. Macartney et Petrovsky sont les auteurs principaux d’une période d’intrigues, d’affrontements jamais franchement déclarés et de jeux d’espions dans une région hermétiquement close aux étrangers, secouée de révoltes et de rébellions. Entre 1899 et 1902, les deux hommes refusent de s’adresser la parole, néanmoins, chacun entretient des relations amicales avec des visiteurs de passage. Le conflit prend fin en 1907 lorsque Londres et Saint-Pétersbourg s’entendent sur le partage de leurs zones d’influence avec la création de l’actuel Afghanistan comme État tampon.

 

Kashgar fut, pendant deux mille ans, un point de passage, lieu d’échanges commerciaux, culturels et religieux. Au seuil de deux mondes, elle a subi l’influence de l’Orient comme de l’Occident. Au cours des siècles, sa position stratégique a entrainé un extraordinaire échange de civilisations et la diffusion de courants religieux qu’elle s’est appropriée et a assimilée. Le bouddhisme, le nestorianisme, le manichéisme et l’islam. Des grandes religions qui ont influencé son mode de vie, ses pensées, sa culture, son art. Kashgar a gardé ses traditions anciennes. Fidèles, marchands, paysans, tous répètent des gestes centenaires. Mais Kashgar est blessée. La présence chinoise devient de plus en plus dominatrice. Les immeubles en béton remplacent peu à peu la vieille ville. Aujourd’hui, d’ou que l’on vienne, Kashgar est toujours cette oasis lointaine. Et Kashgar est toujours au seuil de deux mondes. Mais son univers s’est étriqué. Au lieu de contribuer à l’enrichir, à la valoriser, à la rendre plus grande, cette situation l’éteint. À Kashgar ne compte plus que le monde ouïghour et le monde chinois. Un conflit éternel avec seulement un gagnant possible. Les Ouïghours, opprimés par les Chinois, ont une existence dure et difficile, mais ils affrontent leur destin avec courage mêlé d’une certaine lassitude. Le rire moqueur d’Abdul quand il explique que pour les autorités chinoises son nom de famille : Qayyum, s’écrit en caractères chinois et se prononce Ke You Mu, est significatif…

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Homme ouïghour au cœur de vieille ville de Kashgar.

 

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