Au-delà de l’horizon… Mirage blanc surgissant du désert noir.

Il existe un pays où quatre-vingt-dix pour cent du territoire est occupé par le désert, où vipères, cobras, scorpions, veuves noires et tarentules co-existent avec le gigantesque lézard gris du Kara Koum. Un pays où les températures atteignent plus de cinquante degrés en été. Un pays célèbre par la beauté de ses tapis, par ses chevaux célestes, ses traditions nomades et ses cavaliers hors pair. Un pays bordé par le fleuve l’Amou Daria à l’est, par les montagnes de Kopet-Dag au sud et par la mer Caspienne à l’ouest. Ce pays est le Turkménistan. Sa capitale Achgabat. Autrefois capitale marginale et largement oubliée d’un état de l’Union soviétique, aujourd’hui Achgabad est une ville unique. Unique et inimaginable. Il arrive de dire qu’il faut l’avoir vu pour le croire ; c’est le cas d’Achgabat !

 

Mirage blanc surgissant du désert noir, Achgabat, Turkménistan, juin 2005.

 

Le Boeing 717 décolle de l’aéroport de Dashogus dans le nord du pays au moment du coucher du soleil. Le désert du Kara Koum, « Sables noirs », sombre rapidement dans la nuit. L’avion est plein. Les hôtesses passent comme au cinéma, un panier autour du cou, et proposent bonbons et boissons à prix d’or. Le portrait de Saparmourat Niazov, le président, a sa place d’honneur au-devant de la cabine, le sourire aussi étincelant que le diamant à son doigt. À neuf heures du soir, nous atterrissons à l’aéroport d’Achgabat. Il s’agit d’un vol intérieur, les formalités sont donc vite expédiées et nous nous trouvons rapidement à l’extérieur. L’air chaud nous frappe de plein fouet. Nous sommes attendus et une heure plus tard, nous avalons une assiette de pâtes dans le restaurant italien de l’hôtel Nissa. Après trois semaines de plov, quelle bonne surprise !

 

Voyager en Turkménistan n’est pas une simple affaire. Depuis quelques années, il est interdit de se déplacer dans ce pays sans guide officiel. Même si certaines agences se sont accordées pour « libérer » le touriste après quarante-huit heures, il est arrivé que celui-ci se retrouve arrêté et déporté. Très frustrants sont les nombreux contrôles sur les routes exercés par des jeunes recrues dont la plupart ne parlent même pas le russe, mais qui épluchent les documents comme si leur carrière en dépendait. Cigarettes, briquets et billets d’un dollar passent discrètement de main en main et permettent de débloquer les situations. Les hôtels et les établissements côtoyés par des étrangers sont mis sur écoute et les conversations sensibles, surtout avec des citoyens turkmènes, doivent êtres particulièrement discrètes. L’idée d’avoir une escorte nous est insupportable et nous réussissons à convaincre l’agence, par l’intermédiaire de notre agence en Ouzbékistan avec laquelle nous travaillons depuis de nombreuses années, que notre chauffeur, Chick, un jeune Turkmène très sympathique, fera bien office de guide pendant notre séjour, même si celui-ci ne parle que trois mots d’anglais : « ok, stop » et « go ».

 

Dimanche, jour du marché. Nous nous rendons au marché Tolkuchka au nord de la capitale à la lisière du désert. Un vent chaud souffle sur la plaine. Des dizaines de bus remplis à raz bord remplissent d’immenses parkings et des milliers de gens se bousculent. Les femmes sont vêtues de lourdes robes longues fleuries et colorées ornées de broderies, un foulard gai noué dans la nuque. Les petites filles en robes blanches en dentelle avec du tulle dans leurs cheveux noirs sont de vraies poupées. Les hommes âgés portent le pantalon ample à l’intérieur des bottes, le manteau long ceinturé et, malgré la chaleur extrême, le telpet ; bonnet noir en laine d’Astrakan. L’air est irrespirable empêtré dans les nuages noirs que crachent les pots d’échappements et les fumées grasses des ragoûts qui bouillonnent dans d’énormes marmites et des shashlyk qui cuisent sur du charbon.

 

 

Des trois millions et demi d’habitants, plus de soixante-quinze pour cent sont d’ethnie turkmène. Dans une société avant tout rurale, les traditions tribales sont demeurées extrêmement fortes. Sept grandes tribus sont répartis sur le territoire : Tekke, Jomoud, Saryk, Salyr, Ersary, Tchoudyr, Göklen. Les descendants des esclaves iraniens, capturés jusqu’à l’arrivée des Russes en 1878, se sont turkménisés, mais restent exclus du système tribal. Les relations entre les grandes tribus relèvent d’un équilibre subtil plutôt que basés sur des rapports de force comme au Tadjikistan. La tribu dominante est celle des Tekke, c’est également celle qui comte le plus de membres. Le président Niazov est un Tekke. Les Turkmènes de l’étranger, les plus nombreux en Iran et en Afghanistan, peuvent acquérir automatiquement la nationalité turkmène.

 

 

Tout est à vendre à Tolkuchka, chameaux, chevaux, vaches, moutons, chèvres, pièces de voiture et vaisselle, raisins, pistaches, lunettes de soleil, bijoux, mais surtout les fameux tapis Turkmène dont les tons dominants sont le rouge sang de bœuf, le blanc cassé comme le sable du désert et le bleu nuit. Des couleurs intenses qui ressortent dans le motif traditionnel « gül » ; l’octogone partagé en triangles. Par milliers, ils sont exposés sur des voitures, drapés par-dessus les murs, suspendus à des fils ou étalés à même le sable. L’excitation est grande et le spectacle incroyablement coloré. Les femmes squattent devant des bijoux étalés sur une étoffe à même le sol, les hommes marchandent pour un telpet. Ils trimballent d’énormes sacs remplis, portent des tapis enroulés sur les épaules en tentant tant bien que mal de rassembler leurs enfants. Quand nous quittons le marché, c’est toujours les mains vides, mais avec la tête pleine d’images.

 

 

J’aurai aimé acheter quelques souvenirs et Philippe regardait avec envie quelques tapis anciens, mais les règles d’exportation sont très strictes et il est interdit de sortir du pays ne serait-ce que le moindre objet artisanal ; même une paire de chaussettes tricotée à la main ou un telpet sont considérés comme héritage culturelle. Un tapis neuf, d’une surface maximale de six mètres carrés, accompagné du bon d’achat, doit être déclaré au ministère de la culture qui décidera, après trois jours, s’il est autorisé à quitter le pays avec une taxe à acquitter. Les contrôles à la frontière sont sévères et les autorités pas commodes. De plus, comme nous continuons vers l’Iran et allons quitter le pays par une frontière isolée, nous ne voulons pas prendre de risque.

 

En 1869 les Russes construisirent un fort dans l’oasis Akhal Tekine non loin du village d’Achgabat situé dans le sud du Turkménistan, au pied des montagnes de Kopet-Dag qui forme la frontière avec l’Iran. En 1884, le tsar annexe la région. Le chemin de fer qui relie Turkmenbashi sur les rives de la mer Caspienne à Tachkent fit prospérer le village et en 1924, elle devint la capitale de la République socialiste soviétique fédérée du Turkménistan dans le cadre de l’organisation administrative de l’Asie centrale. Le 6 octobre 1948, un terrible tremblement de terre d’une force de neuf sur l’échelle de Richter détruisit la ville en moins d’une minute tuant plus de cent mille personnes : deux tiers de la population. Pendant cinq ans, la région fut fermée aux étrangers pour permettre de chercher les corps, de raser les décombres et d’entamer la construction d’une ville nouvelle.

 

Nous parcourons le quartier datant de l’ère soviétique avec ses grands bâtiments, ses larges avenues bordées d’arbres. Nul part une terrasse ou café, lieux confinés et introuvables si on ne s’y connaît pas. La convivialité n’existe pas à Achgabat ni ailleurs dans le pays, contrairement à tous les autres pays de la région où siroter un thé ou un café à l’ombre des arbres est tout un art de vivre. Nous entrons dans une librairie où seuls des livres écrits par le président Saparmourat Niazov sont à vendre. Car en avril dernier, toute littérature étrangère a été interdite, y compris la presse quotidienne et les magazines. L’internet est complètement sous contrôle. Tout cela au nom de la Doctrine de neutralité…

 

Le Rukhnama, « livre de l’esprit », le livre « saint » écrit par le président Niazov est «  né dans son cœur par la volonté du Tout-Puissant et le peuple turkmène doit vivre selon ses préceptes ». C’est aujourd’hui l’unique livre en vente dans les librairies. Devenu le seul livre d’étude et donc la pièce centrale du système d’éducation, la qualité de l’enseignement crée une génération dont les connaissances seront limitées à la biographie du président. Les écoliers et les étudiants doivent en connaître des passages par cœur, les examens du permis de conduire et d’entrée à l’université portent sur le Rukhnama et de nombreuses disciplines ont été éliminées du programme d’étude au profit du livre « saint » de Turkmenbashi, « le chef des Turkmènes ». Le système scolaire semble conçu pour « chanter les louages » de Niazov et aggrave une situation déjà minée par le départ des enseignants qualifiés, une diminution des années d’étude et la fermeture de l’Académie des sciences et de plusieurs instituts de recherche. La parfaite maîtrise du guide devrait permettre aux Turkmènes, d’après les sources officielles, d’entrer dans le « siècle d’or du Turkménistan ».

 

Nous passons devant des étalages où sont exposées des robes de couleurs vives et costumes sombres en nylon brillant. Dans une épicerie nous sommes frappés par les pyramides de biscuits et les boîtes remplies de bonbons. Ils sont vendus à la pièce. Les gens que nous croisons s’avancent tête inclinée. Ils semblent tous pressés. Ils nous regardent de biais, baissant le regard dès que nous jetons un coup d’œil dans leur direction. Dans ce quartier, aussi misérable qu’il soit, il y a de la vie… mais pour combien de temps encore ?

 

 

Car la ville est en grande mutation. Reconstruite après le tremblement de 1948, Achgabat fut composée de maisons et d’immeubles en brique de seulement deux ou trois étages avec parcs et jardins lui conférant une allure provençale. Pendant l’ère soviétique furent ajoutés des bâtiments de style urbanistique conçus tous selon le même prototype, austère, baptisé en Union soviétique « boîtes en carton ». Tout cela est en train de disparaître, remplacé par la nouvelle Achgabat. La population est expulsée. Condamnés à perdre leur logement, le plus souvent les habitants n’obtiennent aucun dédommagement. Des quartiers entiers sont réduits à néant, rasés par les bulldozers. Les démolitions se poursuivent inlassablement. Des milliers de familles se retrouvent repoussées jusqu’au bord du désert de Kara Koum où elles se contentent de logements de fortune faute de moyens. Tout cela pour « valoriser » la capitale et faire de la place pour l’œuvre de Niazov, œuvre entièrement en l’honneur de Niazov.

 

Le Musée du Tremblement de Terre est marqué par la statue d’un immense taureau qui tient entre ses cornes le globe terrestre sur lequel est hissé un enfant ; Niazov enfant, devenu orphelin après le séisme destructif. La sculpture a été enlevée sur le site de l’ancien cimetière des victimes. Elle pèse quarante tonnes. Autour de la Place de l’Indépendance se trouvent le Palais présidentiel de Turkmenbashi dotée d’une tribune, réalisation grandiose de marbre blanc couronnée par un dôme doré, le Maijlis, Parlement, le Ministère de la Défense, le Ministère de l’Honnêteté et le Palais de Ruhyyet ; somptueux édifices, soutenus par des colonnes immenses et recouverts de dômes. Musées, théâtres, mosquées, stades, places et jardins, fontaines. Au centre de cette capitale, sur la place Azadi, s’élève l’Arche de la Neutralité, réalisée afin de célébrer la neutralité du peuple turkmène et de son président. Au sommet de l’édifice, sur un gigantesque trépied haut comme un immeuble de dix étages, trône une statue en or de Niazov d’une hauteur de douze mètres qui suit la course du soleil. Encore une ode à la mégalomanie. Qui est réellement Saparmourat Niazov ? Un homme ou dieu ?

 

 

Il est Saparmourat Turkmanbashi le Grand. Il est le soleil éternel du Turkménistan. Il est le grand architecte de l’âge d’or des Turkmènes. Il est le prophète. L’indépendance de la république du Turkménistan est proclamée le 27 octobre 1991. Premier secrétaire du parti communiste depuis 1985, puis président du Soviet suprême de la république en 1990, Saparmourat Niazov est élu président en octobre 1991, puis de nouveau en juin 1992 au cours d’une élection à la soviétique : aucun adversaire, 99,5 % des suffrages. Adoptée en mai 1992, la Constitution institue un système présidentiel renforcé par un culte de la personnalité. Le président Nyazov se fait appeler Turkmenbashi : « le chef des Turkmènes » sur l’exemple de Mustafa Kemal, Ataturc : « le père des Turcs ». Son nom est donné aux grandes avenues des villes, à l’aéroport d’Achgabat, et à un port sur la Caspienne.

 

 

Le 15 janvier 1994 les électeurs approuvent par référendum le prolongement du mandat de Saparmourat Niazov jusqu’en 2002. En juillet 1995, la population proteste contre la chute du niveau de vie et réclame une élection présidentielle anticipée. Des ministres sont renvoyés et des procès d’opposants s’ensuivent. Le 17 avril 1998, Abdy Aliev, principal opposant au président Niazov, de retour d’exil, est emprisonné et n’est libéré que sous la pression de Washington. La récession se poursuit. Le chef de l’État exerce un pouvoir de plus en plus autoritaire marqué par un culte de la personnalité croissant. Les jours de la semaine et les mois de l’année sont nommés après lui-même et sa mère. Le 25 novembre 2002, le président Niazov échappe à une tentative d’assassinat. Boris Chikhmouradov, un ancien ministre devenu opposant, sera accusé, arrêté et condamné à la prison à vie. Certains affirment que l’attentat fut organisé par les agents de Niazov lui-même pour excuser une répression plus importante encore. Le 9 décembre 2004, le scrutin législatif aboutit à l’élection de cinquante députés appartenant au parti du président Niazov, seule formation autorisée à présenter des candidats pour former le nouveau Meljis, Parlement. L’opposition est ignorée. Aucun observateur étranger n’est présent. La prochaine élection présidentielle n’aura pas lieu avant 2020.

 

Le summum de la folie constructrice de Niazov est le quartier Berzengi. De larges avenues sont bordées de constructions monolithiques : immeubles et complexes hôteliers, fontaines et parcs, un centre commercial de forme pyramidal, l’eau coulant en cascade de ses pentes, le Musée National, d’immenses ensembles pompeux, le tout paré de marbre blanc. « Bwiek, bwiek » nous dit Chick, notre chauffeur,  désignant l’ensemble. En effet, c’est Bouygues qui a en charge les grands chantiers de luxe, l’architecture grandiose un outil de propagande dans la dictature hermétique de Niazov. Une mine d’or pour la société française.

 

 

Une autoroute à huit voies est désespérément déserte. C’est un monde surréel, fantaisiste. Vide. Pas un chat dans les rues, pas âme qui vive dans cet environnement stérile. Sauf la petite armée de nettoyeurs, balais à la main. Achgabat est une ville fantôme, une ville de pierre, un « rêve » de marbre blanc. Immaculée et virginale. Froide. Silencieuse. Pas un bruit ne s’élève entre les murs tapissés de marbre. Pas un crissement de pas sur le sol pavé de marbre. Un mirage blanc surgissant du désert noir.

 

Il est difficile de croire que nous nous trouvons dans un des pays les plus pauvres au monde. Jusqu’à où peut aller la folie d’un homme ? Et pour combien de temps ? Achgabat est une ville futuriste et artificielle, vidée de ses habitants car personne ne peut se permettre s’installer dans les immeubles flamboyants neuf étincelants au soleil. Aucun touriste ne loge dans les hôtels clinquants à l’atmosphère glaciale. Et ce n’est pas l’intention de Turkmenbashi ! Cette ville de marbre blanc est une exposition. Un étalage de pouvoir et une arme pour impressionner les pays étrangers. Le chef des Turkmènes a le visage tourné vers les autres, le dos vers les siens. Mais les Turkmènes ne risquent pas de l’oublier…

 

À Achgabat impossible d’échapper au regard de Saparmourat Niazov. L’effigie du président turkmène s’étale sur tous les murs de la capitale. Pas une administration, une école ou un magasin qui fasse exception, partout on est accueilli par le portrait du président, cheveux noirs corbeau, sourire étincelant, un énorme diamant au doigt. Il est partout : sur les bouteilles de vodka, les boites de conserve, les billets de banque. Au début des années 2000 Niazov aurait soudainement retrouvé la chevelure brune de sa jeunesse, signe de sa protection divine. Ses rides aussi se sont évaporées comme par miracle. Le pays a eu quarante-huit heures pour changer sa photo dans tous les espaces publics. Au final, ce changement d’apparence suscite pendant plusieurs semaines la mobilisation d’une importante main-d’œuvre chargée de remplacer les milliers de portraits à travers tout le pays. Il ne reste que les billets de banque sur lesquelles il figure avec les cheveux blancs. L’argent aurait-il un prix, même pour Niazov ?

 

Nous avons très envie de quitter la ville le temps d’une escapade et en fin d’après-midi nous nous rendons vers l’antique Nisa, à dix-huit kilomètres au sud ouest d’Achgabat. Le site est magnifiquement situé au sommet d’une colline adossé contre les montagnes du Kopet-Dag. Nous montons le chemin vers l’entrée de la ville. Les vestiges de murailles qui entourent le plateau furent autrefois des remparts et quarante-trois tours protégeaient le palais et les temples. Arrivés au sommet, nous sommes face à un énorme terrain vague, l’herbe brûlée par le soleil, des murs effondrés et des tranchées.

 

 

Nisa fut la capitale de l’Empire parthe qui domina la région du milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ jusqu’au début du IIIe siècle de notre ère. Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, des tribus scythes venant de la région de la mer d’Aral, s’installent en Parthie. Conduites par Arsace, qui donnera son nom à la dynastie, ces nomades vont profiter de la faiblesse des Séleucides, les successeurs d’Alexandre le Grand, pour installer leur autorité sur toute la région. Nisa est la première capitale des Parthes et centre religieux de l’empire. La ville forme un rempart contre l’expansion romaine. Située au carrefour des routes nord-sud et sud-ouest, elle devient un centre important pour le commerce. Les vestiges témoignent de l’interaction entre les cultures de l’Asie centrale et de la Méditerranée.

 

 

En 171 avant Jésus-Christ, Mithridate Ier, renomma Nisa Mithridatkirt : forteresse de Mithridate. Au cours du IIe siècle de notre ère, la pression des Romains obligea le roi parthe à déplacer sa capitale Hécatompylos de Parthie en Babylonie, où fut fondée Ctésiphon pour des raisons stratégiques. La monarchie, affaiblie, devint une proie facile pour d’autres Perses. En 226, le dernier roi des Parthes Artaban V fut vaincu par Ardachir, maître de la Perse qui fonda l’Empire des Sassanides. Le fils d’Artaban V, Artavasdès, dernier des Arsacides, continua la lutte jusqu’en 228 avant d’être capturé et exécuté à Ctésiphon. Nisa, même après l’effondrement de l’empire, continue d’être habitée jusqu’à qu’elle soit rasée par les Mongols au XIIIe siècle.

 

Nous nous baladons. Malgré les ombres qui s’allongent, la chaleur est toujours intense. Le centre de la cité consiste en un ensemble d’une superficie d’environ mille mètres carrées comprenant la Salle carrée, la Salle ronde, la salle à colonnes et la tour-temple, reliées entre elles par des couloirs et des jardins agencées autour un grand bassin et agrémentés de fontaines. La Salle carré, salle des audiences royales, dont la lanterne est soutenue par quatre robustes piliers, possède une somptueuse décoration de style hellénistique avec une profusion de feuilles d’acanthes et de palmettes. Les murs de la galerie qui entoure cette salle sont rythmés par des demi-colonnes et de niches qui abritent des statues d’argile peintes. Dans les ruines des bâtiments, nous découvrons les restes de piliers quadrilobés en brique, un pied de colonne sur une base carrée et quelques niches dans de hauts murs. Une équipe d’archéologues italiens travaille sur le site. Nous discutons des excavations avec eux. Ils nous éclairent sur la composition du site, puis nous invitent de les suivre vers l’espace carré qui fut la salle du trésor du palais royal. Ils y déterrent une partie d’un seuil pour nous montrer un ornement sculpté avant de le protéger à nouveau. Cette salle, où ont été découverts une quarantaine de rhytons en ivoire de style grec, est le premier exemple connu d’un plan cruciforme à quatre iwans, adopté plus tard par l’architecture musulmane pour la construction des palais, des mosquées et des médersas. Nous passons une heure agréable et surtout très instructive en compagnie des Italiens. Lorsque nous quittons le site, les adieux sont chaleureux. Quatre jours plus tard, nous les retrouvent à la télévision turkmène qui diffuse une émission sur Nisa et son équipe d’archéologues…

 

 

Sur la route du retour nous apercevons plusieurs longs escaliers en béton adossés sur les contreforts du Kopet-Dag : des circuits de huit et de trente sept kilomètres. « La marche de la santé » est un projet bizarre du président Niazov : une fois par an, dans un rituel humiliant, il ordonne à tous ses ministres et membres du gouvernement accompagnés de milliers de serviteurs civils d’effectuer ce parcours tous habillés du même survêtement. Turkmenbashi lui-même se rend en hélicoptère au finish pour les accueillir ! Chick nous fait part de son opinion : il pointe vers les marches défigurant la montagne, porte son index à son front et secoue sa tête.

 

Si la journée la ville ne grouille pas de monde et surtout pas dans les quartiers nouveaux, le soir Achgabat est carrément déserte dégageant une atmosphère de vide et d’abandon. Chaque quartier est équipé de guérites où des policiers montent la garde. Après vingt-trois heures, chaque passant devient suspect. Tous et chacun peut être interpellé par les gardiens de l’ordre. La population, sous cette menace répressive, ne prend aucun risque et dès vingt-deux heures Achgabat devient une ville morte. Avec ses édifices en marbre blanc luisant dans l’obscurité, dans un silence de plomb, Achgabat la nuit ressemble à une immense nécropole.

 

Il y a une dizaine d’années, dans un livre sur l’art musulman, j’étais tombée sur une photographie des ruines d’une mosquée au cœur d’un paysage aride. Cette image m’avait fasciné. D’abord parce que les vestiges étaient très beaux malgré leur état dévasté émanant une grande nostalgie. Ensuite parce que le sanctuaire était détruit par un séisme il n’y a pas si longtemps, en 1948. Puis, parce que le lieu se situait en Turkménistan, un pays qui me semblait absolument inaccessible. Aujourd’hui je me trouve devant ces ruines…

 

 

Anau, du persan « nouvelles eaux », est situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de la capitale. Important site néolithique, la cité fut nommée Bagabad, la « ville du Jardin », à son apogée comme étape sur de la route de la soie. La mosquée fut construite en 1456 dans la partie sud de la forteresse. Financée par Mohammed Khudaoit, représentant du gouverneur timouride du Khorasan, elle s’éleva sur le site du tombeau de son père Seyit Jamal-ad Din et fit partie d’un complexe religieux avec médersa, mausolée, caravansérail et khanaga, maison de derviches. Réputé par son architecture robuste et raffinée, la particularité du sanctuaire étaient ses ailes asymétriques avec des dômes différents. Ce fut également la seule mosquée au monde ayant un pichtaq doté d’un décor insolite de deux dragons se faisant face.

 

 

Selon la légende une paire de dragons tourmentait les habitants du village, volant bétail et vivres. Le hameau possédait une cloche qui pouvait être sonnée lors des urgences. Un jour, les villageois furent étonnés de découvrir qu’un des dragons sonnait furieusement la cloche. L’animal réussit à expliquer aux gens qu’il fallait venir avec lui. Hésitant, un petit groupe suivit le dragon qui les emmena auprès de son compagnon. Il avait avalé un bélier et les cornes étaient restées coincées dans sa gorge. Il lui était impossible de respirer. Les villageois réussirent à extraite le bélier de la gorge du dragon en détresse. Avec gratitude le dragon mâle porta les sauveurs sur son dos et les emmena vers une grotte étincelante de diamants. Avec ce trésor les habitant du village construisirent une magnifique mosquée. En remerciement ils ornèrent le pichtaq avec une mosaïque représentant les deux dragons.

 

 

Au XIXe siècle la mosquée était déjà endommagée comme en témoigne une photographie de l’historien allemand Ernst Cohn-Wiener prise en 1924, mais le séisme de 1948 l’achève. Depuis l’effondrement du bâtiment les vestiges sont éparpillés sur le sol tel que provoqués par la secousse. Deux moignons seulement restent du pichtaq, un pan de mur décoré de faïence turquoise, bleue et noire est couché sur un amas de briques. Par ci et par là, des mosaïques jonchent les décombres.

 

 

Dans la court, nettoyée de débris, gît un tombeau décoré avec des briques turquoise dédié à Kyz Bibi. De nombreux sites dédiés à Kyz Bibi sont éparpillés à travers l’Asie central. Selon la légende c’était une femme soufi de grande pureté réfugiée dans les montagnes ou le désert pour échapper à un mariage indésirable. Elle est l’héroïne des femmes stériles. Le cénotaphe qui marque la tombe du Seyit Jamal-ad Din, est un important lieu de pèlerinage. Un petit groupe de Turkmènes accompagné d’un mollah récitent des prières ajoutant une touche de vie humaine à ce lieu éteint.

 

 

Je ressens une forte émotion d’être ici. Entourées d’une plaine aride, les ruines dégagent toujours une certaine beauté. La brutalité de sa destruction a laissé un site vif, témoin cruel des ravages de la nature. Peu de travaux de nettoyage ont été effectués sur le site ce qui lui confère cette image émouvante. Si le monument avait été restauré je ne l’aurai certainement pas apprécié autant.

 

Achgabat veut dire « ville de l’amour » ; de l’arabe achg, amour, et du perse abad, ville. Mais quel amour ? L’amour-propre d’un homme atteint de la folie des grandeurs ? Ici règne de la mégalomanie a grande échelle. Depuis l’indépendance en 1991, la seule réforme importante en Turkménistan est l’introduction dans tous les établissements d’enseignement du « Rukhnama », le livre « saint » du président. Aujourd’hui, le régime est rongé par la corruption et de plus en plus de Turkmènes critiquent la mégalomanie de leur président, le traitent de fou et rêvent secrètement d’un avenir sans lui. Mais secrètement seulement.

 

Notre dernier soir. Sur le balcon de notre chambre d’hôtel je scrute la noirceur du désert qui s’étend au-delà des lumières de la capitale. Je songe à l’étrange ville que nous avons découverte ces derniers jours. Rien ne nous a préparé pour affronter un tel lieu. Nous savions que toute trace de la vieille ville avec bazars, mosquées, étroites ruelles, fut effacée lors du terrible séisme de 1948 et nous pensions découvrir une ville soviétique, avec espaces ouverts et barres d’immeubles. Nous ne nous attendions pas à vivre le romantisme de la route de la soie ou des Mille et une Nuits. Ni de recevoir des attentions chaleureuses d’une population ayant vécue sous le régime communiste, puis sous le joug d’un président à vie. Mais nous ne nous attendions pas non plus à trouver, dans un paysage de désolation au climat torride, cette ville étrange. Même dans l’intimité de notre chambre, le fait que nous pourrions être surveillés me fait froid dans le dos. J’ai l’impression d’être sur une planète hostile dirigée par un extra-terrestre. Les éclairs déchirent le ciel au-dessus les montagnes du Kopet-Dag. Peu après, l’orage éclate sur Achgabat, le vent se lève et les rafales apportent le sable du désert, mais la pluie ne tombe pas. La pluie ne tombe pas sur Achgabat.

 

© Texte & photos (sauf images d’archives) : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Marché Tolkuchka.

 

2 réflexions au sujet de “Au-delà de l’horizon… Mirage blanc surgissant du désert noir.”

  1. Quel voyage, pire que le désert des Tartares. Le dentiste de Niazov a pris sa suite, rien ne change. Pauvre  monde.

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