Au-delà de l’horizon… Éphémère ville de la victoire.

Du haut de son éminence rocheuse, la mystérieuse cité bâtie en grès rouge sang surplombe la plaine ocre. Protégée sur trois façades par des murailles crénelées et fortifiées percées de neuf portes monumentales, elle s’étire sur un périmètre de plus de onze kilomètres. À l’intérieur de l’enceinte, la ville fantôme dégage une étrange aura. Pavillons et palais majestueux sont entourés de piscines, des bains, un lac et des étangs artificiels. Au cœur d’une région torride, l’eau s’impose, destinée aux rites, aux plaisirs et aux besoins journaliers. Splendide capitale impériale de l’Empire moghol de 1571 à 1585, Fatehpur Sikri, ville de la victoire, fut l’œuvre de l’empereur Akbar, édifiée entièrement selon ses convictions mystiques.

 

Éphémère ville de la victoire, Fatehpur Sikri, Inde, mars 2004.

 

La route pour Fatehpur Sikri, située à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Agra est défoncée par d’énormes nids-de-poule. En plus des camions, bus et voitures, la route à voie unique, artère majeure entre le Pakistan et Delhi via le Rajasthan, est fréquentée par des cyclistes, piétons, éléphants, chars à buffles, scooter-rickshaws, petites charrettes tirées par des mulets. Le pied sur un frein imaginaire, je ferme les yeux à la traversée subite d’un troupeau de moutons. Dès que je les rouvre, j’aperçois une meute de singes au bord de la route, puis je m’accroche au siège lorsque le chauffeur évite de justesse un bus bondé qui nous fonce dessus à toute allure. « Rien ne me confirme que la conduite est à gauche », me dis-je en m’appuyant dignement contre le dossier avant d’être envoyée contre Philippe quand l’Ambassador quitte brusquement la seule bande asphaltée pour l’accotement dans le but de doubler un char à buffle. Nous remontons sur l’asphalte et pendant quelques kilomètres le voyage se passe sans encombres. Nous dépassons un scooter-rickshaw dans lequel une famille entière s’est entassée. Soudain, le chauffeur freine, le crissement des pneus est assourdissant. L’Ambassador parvient à s’immobiliser à moins de dix centimètres d’une vache blanche qui ne daigne même pas tourner la tête. Elle reste plantée là, en plein milieu de la route telle une déesse, blasée, ignorant l’agitation de ces simples mortels. Le chauffeur, sans commentaire, recule et contourne calmement la bête sacrée avant de remettre les gaz.

 

Le paysage est désertique. Une plaine morose où poussent péniblement quelques misérables tamaris recouverts de poussière. La poussière en suspension dans l’air voile le ciel. Dans une mare pataugent quelques vaches blanches d’une affligeante maigreur. Nous traversons un village aux maisons de torchis qui s’étendent le long de la route. Le trafic est plus dense. Aux abords du bourg, l’agitation est importante. De nombreux étals de denrées de toutes sortes débordent sur la chaussée formant des tas colorés et brillants alternés par d’énormes pyramides de pastèques. Les vendeurs ambulants s’égosillent à vanter leurs marchandises : chaussettes, casquettes, briquets, bidis. Les marchands de crème glacée attirent les enfants, d’autres louent leurs pois chiches, leurs beignets d’aubergines ou leurs kebabs qui cuisent sur du charbon de bois dégageant une épaisse fumée noire. Des femmes en saris bariolés balancent élégamment des cruches d’eau sur leur tête. Au plein milieu de toute cette excitation, un barbier, avec une grosse lame, enlève la mousse blanche qui couvre le visage de son client qui trône dignement dans un vieux fauteuil. Nous arrivons à la sortie du village. Les abords de la route ne sont que mares boueuses occupées par des buffles noirs et des vaches, et des terrains broussailleux de toute évidence utilisés comme décharge publique. Puis nous voilà de nouveau dans le désert.

 

Soudain, au loin, se dessinent les contours de longues murailles et la cité mystérieuse d’Akbar surgit de la plaine. Courants sur une colline, les remparts en grès rouge sont surmontés de tourelles, de pavillons et de coupoles. Fantaisie de pierre d’un empereur tout puisant, mystique et énigmatique, la cité majestueuse ne fut qu’éphémère…

 

La légende veut qu’en 1568, l’empereur, sans héritier mâle, vint au bourg de Sikri consulter le saint soufi Salim Christi. Le sage lui prédit la naissance de trois fils. À peine un an plus tard naît le premier, le futur empereur Jahangir. En reconnaissance, Akbar décida de fonder sa nouvelle capitale sur le site où il rencontra le saint homme. Les meilleurs architectes et des milliers d’artisans font surgir palais, pavillons et mosquées qui reflètent le pouvoir et la magnificence de l’Empire moghol. Akbar, parti conquérir le Gujarat, revient victorieux en 1573 et il baptise sa nouvelle capitale Fatehpur Sikri : ville de la victoire.

 

Nous pénétrons dans la ville par l’entrée nord-est. Après avoir franchi un haut portail nous aboutissons dans le Diwan-I-Am, une vaste cour entourée de  portiques qui servait aux audiences publiques. Dans une loge surélevée l’empereur, ses ministres et ses officiers prenaient place chaque matin, trois heures après le lever du soleil, pour rendre la justice.

 

Diwan-i-Khas fut la salle des audiences privées. Je lève la tête vers le balcon circulaire soutenu par un énorme pilier central et un chapiteau formé par trois séries de consoles à clefs pendantes et superposées sculpté dans un style complexe et fleuri. Unique en Inde, c’est le plus célèbre élément architectural moghol. Quatre passerelles aux balustrades en pierre ajourée conduisent au balcon depuis chaque angle de l’édifice. Pendant des audiences le souverain siégeait au centre et ses ministres au quatre coins. La pierre est rouge vif, dégageant une lueur feutrée.

 

 

La cour du Pachisi est dallée. Son nom vient du pachisi, échiquier en croix, sur lequel l’empereur jouait au chaupur, sorte de jeux d’échecs, avec ses courtisans. Selon la tradition populaire, les pions étaient des personnages vivants, prisonniers de guerre ou filles esclaves, complètement nues… En dépit du fait que  tout le dallage de l’immense cour est en pierre rouge, les lignes du jeu se discernent facilement.

 

 

L’Anup Talao, « bassin sans pareil », est doté d’une plate-forme centrale à laquelle conduisent quatre passerelles de pierre. Situé en face des appartements privés de l’empereur, ce fut la scène pour chanteurs et musiciens. Malheureusement le bassin est vidé de ses eaux rafraichissantes. Un élégant kiosque, le Pavillon de la Sultane turque, servait probablement de lieu de repos. Un portique magnifiquement sculpté imite une construction en bois et même les tuiles du toit sont sculptées dans la pierre rouge. L’intérieur est couvert de fresques d’inspiration persane. Un petit bijou dans cette ville étonnante.

 

 

Le Panch Mahal. Ce palais ouvert à tous les vents est formé de cinq étages, chacun soutenu par une forêt de piliers, de taille chaque fois plus petite au fur et à mesure que le regard se promène vers le haut, le dernier étage formant un petit pavillon. Nous pénétrons le bâtiment pyramidal. Le rez-de-chaussée comporte quatre-vingt-quatre colonnes, nombre d’excellent augure dans l’hindouisme : c’est la multiplication du nombre des planètes, sept, par celui des signes du zodiaque. Dans les étages en dentelle de pierre circule une bise bienfaisante. Nous empruntons les escaliers très raides vers un petit kiosque au dernier niveau. Je me rapproche de la balustrade et laisse parcourir mon regard sur la ville flamboyante baignée dans sa singulière atmosphère d’abandon.

 

 

Pendant des heures, nous parcourons la ville morte, nous traversons les nombreuses cours, nous visitons les palais et nous admirons la finesse des reliefs et les panneaux sculptés d’animaux, d’oiseaux et de feuillages. La chaleur est étouffante, le soleil impitoyable, mais la découverte de la cité d’Akbar nous fait oublier tout inconfort. Entourés de bâtiments plus beaux les uns que les autres, nous nous attardons, revenons sur nos pas, admirant l’incroyable finesse de l’ensemble de la cité. Étonnamment, il n’y a que nous. À part les quelques guides qui nous ont proposés leurs services à l’entrée et que nous avons gentiment mais fermement congédié, nous n’avons rencontré personne. La solitude s’abat sur nous comme un voile de mystère.

 

Entouré de jardins persans, oasis de verdure et de fraicheur, se dresse l’immense harem de l’empereur. Le palais de Jodh Bai est un des plus importants ensembles du sérail. Les principaux édifices constituaient les appartements de la mère de l’empereur mais surtout les épouses et quelques-unes des trois cent odalisques qui auraient fait partie du harem d’Akbar. Elles étaient protégées par une garde de Rajpoutes et d’eunuques. L’un de plus vieux symboles de l’Inde aryenne est représenté sur le linteau au-dessus de la porte monumentale sous la forme de deux étoiles à six branches. Depuis la grande cour centrale du palais nous apercevons les toitures en tuiles vernissées bleu turquoise. Le palais de Birbal faisait partie du harem et servit probablement de résidence à deux des épouses d’Akbar de la descendance de Babur. Somptueusement ornée de sculptures, la décoration est d’influence hindoue.

 

 

Palais, kiosques, salle d’audiences et pavillons : des merveilles de pierre qui fascinent, étonnent. Rien ne laisse indifférent dans cette ville désertée depuis quatre siècles. Ateliers d’artisanat et de monnayage, une bibliothèque qui comptait vingt-quatre mille volumes… pour un empereur que l’on prétendait illettré. Un caravansérail délabré, l’Hiran Minar, minaret du cerf, tour décorée d’étoiles ornementées par des défenses d’éléphants, point zéro du système routier de l’empire moghol. Des écuries pour chameaux, chevaux, éléphants. Cours, esplanades, bassins, tous écrasés par cette chaleur ardente qui fait fuir vers l’ombre des galeries. Jali somptueux, poutres sculptées, exquises décorations. Influence musulmane, hindoue, chrétienne, jaïne, bouddhiste, zoroastrienne. Profusion, abondance, exubérance, l’ensemble se fond, se fusionne, se marie en un seul prodigieux ensemble.

 

 

La personnalité d’Akbar est assez complexe. Après l’exil de ses parents, il  passe son enfance en Perse, pays de confession chiite, sous la protection de Shah Tamasp. Son père Humayun est musulman sunnite d’origine turc. De retour en Inde Akbar affronte l’hindouiste, se passionne pour le bouddhisme, le jaïnisme, le christianisme. Grand mystique, il aura toute sa vie des transes et des visions. Il emprunte au zoroastrisme le culte du feu. Et, comme les nomades des steppes, ses ancêtres, il saluait le soleil chaque matin. Fasciné par le christianisme, il n’en accepte néanmoins pas les dogmes, trop exigeants. La Dîn-i-Îlalî, « la religion divine », s’appelait au départ Tauhid-i-Îlalî, le « divin monothéisme ». La tolérance religieuse fut toutefois une nécessité pour maintenir la paix dans son immense empire et Fatehpur Sikri devient le centre du Dîn-i-Ilâlî, la synthèse de toutes les religions de l’empire.

 

Nous quittons la partie résidentielle de la ville pour nous rendre au sud-ouest du site, là où se dresse la Jama Masjid, Grande mosquée, centre sacré de Fatehpur Sikri entourée d’un haut mur. Premier édifice à être construit en 1571, il prend comme modèle la mosquée de Bibi Khanoum à Samarcande. Après la montée d’une volée de marches nous pénétrons dans l’enceinte par la Badshadi Darwaza, la Porte Royale, la même que l’empereur franchissait en venant du palais. Nous nous déchaussons et franchissons le seuil. Un spectacle éblouissant se dessine devant nous.

 

L’immense cour de plus de cent soixante mètres de côté, pouvant accueillir dix mille fidèles, s’étend dans le soleil aveuglant. Je comprends pourquoi, selon une inscription, cette mosquée ne mérite pas moins de respect que la fameuse Kaaba de La Mecque. Une galerie couverte surmontée d’innombrables petits pavillons à coupoles encercle la cour. Tout autour de jolies salles hypostyles sont dédiées à la prière. Les variations de hauteur et les arcades donnent de superbes perspectives, de la couleur intense du grès rouge émane une chaleur veloutée.

 

 

Contrairement à la cité palatiale où nous n’avons rencontré âme qui vivre, ici il y a foule. Sous les arcades un grand nombre de marchands propose des articles divers liés à la religion. D’innombrables fidèles ; hommes, femmes, enfants, arpentent les lieux, se baladent la main dans la main ou sont installés à même le sol pour discuter ou se reposer à l’ombre. L’atmosphère est festive, joyeuse.

 

Dans la cour s’élève le tombeau du saint Salim Christi, seul édifice de marbre blanc de la ville. Le petit mausolée carré aux larges auvents et aux jali est coiffé d’un dôme. À l’origine il fut construit en grès rouge comme le reste de la ville. Ce n’est que plus tard qu’il fut recouvert de marbre blanc. Quelques femmes vêtues de saris colorés y viennent nouer des brins de laine dans l’espoir d’avoir des enfants. Nous traversons la cour sur le sol en marbre brulant, hâte d’être arrivés à l’ombre sous les auvents. Une porte en ébène mène à une pièce ornée par des fresques florales colorées. La voûte en bois de santal est incrustée de nacre et les jali en marbre sont parmi les plus beaux de l’Inde.

 

Nous traversons la cour vers la salle de prière et ses ailes latérales. Trois mihrabs indiquent la direction de la Mecque. La coupole est ornée d’arabesques purement persanes. La grande richesse d’ornementation se traduit par des dessins géométriques complexes, arabesques florales et faïence émaillée.

 

La majestueuse Buland Darwaza, Porte de la Victoire, est l’entrée sud de la ville. Haute de cinquante-quatre mètres, c’est l’un des porches le plus haut du monde et un exemple de l’architecture moghole. Buland Darwaza ne faisait pas partie des plans originaux de la cité. L’empereur Akbar ordonna sa construction pour commémorer sa victoire sur le Gujarat en 1573. Elle s’admire surtout depuis l’extérieur. Nous nous chaussons et descendons la longue volée de marches très raides occupée par des vendeurs de bibelots. Depuis la rue l’édifice est très impressionnant et vertigineusement haut. La façade, un demi-octogone, est percée d’un iwan entre deux pans de murs doté de trois étages d’arcs superposés. Sur le toit du bâtiment court une multitude de panneaux surmontés d’arcs, couronnés de trois kiosques et pavillons surmontés de dômes. Le grès rouge est rehaussé par du marbre noir et blanc. L’ensemble exprime l’harmonie parfaite de l’architecture indienne et musulmane avec une référence aux iwans monumentaux construits sous le règne de Tamerlan en Ouzbékistan.

 

 

Nous remontons lentement les quarante-deux marches, puis, parvenus sur le parvis nous admirons la décoration de la porte avant de nous déchausser de nouveau pour pénétrer à l’intérieur de l’arc. Des inscriptions en arabe et en persan louent les exploits d’Akbar et citent des versets coraniques. Nous déambulons sous les galeries, lentement, avant de quitter la cité. La lumière décline et la pierre rouge s’enflamme et nous enveloppe comme le feu sacré.

 

Le souhait de réunir tous ses sujets autour d’une foi commune centré sur son personnage crée le mélange unique de différentes traditions architecturales. Il se traduit par une disposition des bâtiments conformément au modèle islamique, mais leur conception, ornementation, colonnes, voûtes et décors sculptés subissent une influence hindoue sans négliger des détails bouddhiques, chrétiens ou jaïns.  Néanmoins, la cité est abandonnée par l’empereur en 1585. Est-ce pour son manque d’eau ou pour stabiliser son empire qu’Akbar quitte Fatehpur Sikri pour Lahore ? Le rêve de pierre devient une ville fantôme, sa beauté une légende, son histoire mystérieuse. Reste l’aura singulière qui règne entre les murs rouge sang.

 

© Texte & photos : Annette Rossi.

 Image d’en tête : Jama Masjid.

 

 

 

Une réflexion sur “Au-delà de l’horizon… Éphémère ville de la victoire.”

  1. Bonjour. Merci pour cet article qui a été piraté par une certaine auteur de livres sur Alexandre le Grand. En plus de toi, internet m’a tout appris sur Akbar. Je me trouve moins inculte grâce à vous deux. Bisous.

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